LE GENERAL PHIUPPE DE SEGUR
dotigues, un vaste et copieux récit des grands événements auxquels il avait été mêlé.
Aujourd'hui, après vingt ans, de ces trois causes d'insuccès aucune ne subsiste.
Les circonstances politiques actuelles n'ont rien qui nous puisse passionner. Les événements sont devenus si mesquins, les hommes qui occupent la scène et jouent les premiers rôles sont si médiocres, que nous éprouvons le besoin d'en détourner nos regards et notre pensée, d'oublier le présent et de nous reporter vers un passé dont les deuils et les tristesses furent mêlés du moins d'héroïsme, de gloire et de grandeur.
Aujourd'hui, comme il y a vingt ans, les longs ouvrages nous font peur; mais il arrive qu'au lieu d'être en présence de huit gros in-octavo, nous n'avons plus affaire qu'à trois in-18, dont chacun forme un tout complet et qui se peut lire séparément. Le premier a pour titre : De 1800 à 1812; — le second : la Campagne de Russie; — le troisième : Du Rhin à Fontainebleau^ de 1813 à 1815.
Ce qui avait nui à la publication première, la prédominance de VHistoire sur les Mémoires, la trop grande place faite à Napoléon, qui était en réalité le vrai héros des Mémoires de M. de Ségur, cela même maintenant aide au succès, puisqu'aussi bien il n'est rien de tel, en ce moment, pour plaire au public, que de lui parler de Napoléon.
Des trois volumes que le comte Louis de Ségur vient d'extraire si opportunément de l'ouvrage de son grandpère, le dernier est peut-être le plus remarquable.
Dans le précédent, consacré à la Campagne de Russie, l'auteur n'avait presque pas parlé de lui. Le nouveau volume^ au contraire, et ce n'est pas un de ses moindres mérites, le met plusieurs fois en scène. Il débute par un
MBMOIRGS ET SOUVENIRS intilulé : Souvenirs personnels de 1812. Les horla retraite de Russie, les misères saos nom de ats revivent avec force dans ces pages, d'autant quenles que l'auteur laisse parler les Tails euxsans vouloir y rien ajouter. Voici comment il ra- Journée et la nuit du 7 décembre 1813, alors que iré, ayant perdu la trace du quartier de Murât, il il à rejoindre Wilna :
■> la fin de ce funeste Jour, excédé par une marche i douze lieues sur une neige miroitée, écrasé kous de soixante-quinze livres, celui de mes armes, uniforme et de deux énormes fourrures, j'essayai remettre eu selle; mais, presque aussitôt, mon ersa sur moi, si rudement, que je restai engagé 1. Plusieure centaines d'hommes passèrent sans flit possible d'en décider un seul à me dégager. . compatissants s'écartaient un peu, d'autres ennt par-dessus ma têle, la plupart me foulèrent is. Un gendarme d'élite enfin me releva, e journée s'était passée pour moi sans nourrituresuivante, la plus Iroide de toutes. Je la passai, Qger encore, dans une cabane ouverte à tous les mtouré de morts, près d'un feu mourant, la ne pouvant mordre sur un gros sapin tout entier, /ait traîné dans cet abri, et dont les deux bouts t, l'un par la porte, l'autre par la fenêtre. Un énéral du génie vint partager avec moi ce triste dévora devant moi un reste de provisions, sans offrir, et sans que je pusse me déterminer à lui er une faible part du chétif repas auquel il était
te chambre tenait à une énorme grange encore Pendant cette nuit cruelle, quatre à cinq cents
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au moins y pâles uns sur les ■ants, pour s'en approcher, étant montés sur les morts, successivement /
•> Lorsque, avant le point du Jour, Je voulus sortir it t&tons de l'obscurité de ce tombeau, j'en heurtai du pied les premiers habitants ; surpris de leur impassible tacitumilé. Je m'arrêtai ; mais, un autre obstacle m'ayant fait tomber sur les mains, les membres raidis, les figures glacées qu'elles rencontrèrent, m'expliquèrent le silence qui m'environnait. Après avoir vainement cherché un passage, il me fallut surmonter péniblement ces différents monceaux de cadavres. Le plus élevé était proche de l'entrée ; il était si haut qu'il cachait entièrement la sortie de cette grange (i). »
L'espoir renaît si facilement dans le cœur de l'homme, qu'à quelques semaines de là, dans Posen, M. de Sé^ur, chassant loin de lui, comme un mauvais rêve, le souvenir des Jours affreux qu'il venait de traverser, se reprenait à vivre, à faire des rêves d'avenir et de bonheur, précisément à l'heure où allait le frapper uo coup plus terrible que tous ceux dontjusque-là il avait été assailli.
» Nous é lions à Posen, dit-il, sur un sol ami; noue habitions un palais ; quinze jours de repos, de chaleur et d'abondance nous rétablissaient. Déjà même je regardais, au travers de ce bien-élre relalir, mon avenir ; 11 me souriait. Je me figurais le temps de la paix enfin arrivé. Je connaissais pourtant bien la fierté de l'Empereur, toutes les rancunes dont il avait à redouter le soulèvement, et rinvraisemblance d'une paix honorable après un pareil désastre ; mais ces craintes me venaient de la nature des
(ijSégur, page 17.
faits, et l'espoir, de ma propre nature ; celle-ci l'emportait.
» Pendant qu'ainsi \mon goût d'aventures et de sensations violentes commençait à se ralentir, une autre ambition, plus vieille en moi, reprenait le dessus, celle de la gloire des Lettres. Je leur devais les premières émotions de ma jeunesse. Cette ambition, loin de m*arracher, comme celle des armes, à mes foyers, m'y renfermerait ; elle compléterait, par une douce et utile occupation, le charme d'un intérieur où, dans une délicieuse retraite, au milieu d'une famille nombreuse encore et distinguée, une imagination active et un cœur ardent pourraient à la fois être satisfaits.
» C'est ainsi que, songeant à la i)ossibilité d'une paix invraisemblable, je m'abandonnais à Tespoir de cet otium cum dignitate, et de m'y créer même une renommée nouvelle. Et c'était près d'un colosse de gloire & demi renversé, au milieu d'un Empire menaçant ruine, et de quatre cent mille morts, que j'arrangeais ainsi doucement mon avenir !
» Mais quoi I le malheur pouvait-il donc être partout à la fois? Devais -je l'attendre d'autre part que de cette Russie, où j'avais appris la fin de ma sœur, où tant de mes compagnons venaient de succomber, où je laissais mon frère captif? N'étaît-Cfe pas de ce côté seulement qu'il y avait à craindre, qu'il faudrait combattre encore ? Et là même ce malheur n'avait-il pas été si excessif, qu'il semblait avoir épuisé toutes ses rigueurs? J'y avais laissé tant de morts, que je ne songeais pas quon pût mourir ailleurs! Comment prévoir que ce spectre funéraire, j'allais le retrouver d'un côté tout opposé, chez moimême, au but de mes désirs? Je ne me révolte point, mais quelle impitoyable imagination eût pu se figurer