‹ Mémoires et souvenirsChapitre 7 sur 16 · LE GÉNÉRAL PHILIPPE DE SÉGUR · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL PHILIPPE DE SÉGUR

que cet asile^ où je rêvais le bonheur, dans ce moment m£me en devenait le tombeau ?

» Le 28 janvier, dans Posen, à huit heures du matin, j'écrivais encore à la mère de mes enfants. Un ami entra. Son regard, ses larmes, des paroles entrecoupées m'alarmèrent. Je ne pus d'abord les comprendre ; mais cet ami me présenta une dernière lettre, il ajouta quelques mots^ et tout fut fini.

» Plusieurs mois après, dans mon veuvage, j*étais encore solitairement renfermé à Paris, chez mon père. Empire, Empereur, armée morte, armée nouvelle, à mes yeux tout avait disparu I La vue de quatre cent mille morts ne m'avait point abattu, et une seule venait de m'anéantirl Mais pour chacun de nous qu'est-ce qu'une infortune collective, quelque grande qu'elle soit, en comparaison d'un malheur personnel ! (1) »

L'ouvrage entier est écrit de ce style, élégant et sobre, éloquent et pur, d'un art savant et d'une émotion sincère. Le général de Ségur est un des bons écrivains de ce siècle, et comme il n'a traité que de grands sujets, comme il a mis, dans ses livres, avec tout son talent, tout son cœur, son enthousiasme, sa générosité, sa foi, ses livres vivront.

Il n'a traité, ai-jC dit, que de grands sujets. 11 en est peu de plus dramatiques, de plus poignants, que celui auquel est consacré son dernier volume, la Campagne de 1814, la lutte de Napoléon et de sa dernière

(1) Ségur, page U.

tS ET SOirVENIRS

1 armes, la chute enSa de l'Em-

de nombreux historiens, deux avec un soin patienl et l'ont rauxe de détails, M. Thiers et écit de ce dernier est particulièais peut-être la place y est-elle lérations politiques et militaires, IX mouvements d'armées. 1814, , l'abdication de Fontainebleau, [| y faut une &me de soldat et de ien ne peut éteindre, un enlhou- : abattre ; il y faut du pathétique on le trouve chez Ségur. Non qu'il ose qu'historien, mais il l'a été , mêlant, sans le vouloir, sans le toire, se laissant aller tout natu- *e, au cours de ces combats plus ade. Le 4 mars, Napoléon, après ns, se détourne d'eux et revient, rmée prussienne ; il croit trouver de Berry-au-liac, et acculé contre pied desquels il lui infligera un

Lubeck, en 1806. En arrivant, il ist rendu, que Blflcher, qui ne les ponts-levis s'abaisser, et les à sa retraite. « Dans ces moments

de chaque heure pouvaient détinées, six journées entières de t perdues. La poursuite décisive emie, déjà si décontenancée, se eut abandonnée. Le juste espoir tunément détourné l'Empereur

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était déçu. Tel que les spectres d'Homère^ cet espoir s'éva" nouissait devant ces mêmes remparts^ au pied desquels Napoléon avait cru 'qu'il allait enfin se réaliser (1) I »

Qu'on ne s*y trompe pas, d'ailleurs ; si la campagne de France, chez Ségur, est un poème, c'est aussi une histoire, écrite avec un rare souci d'exactitude et puisée aux meilleures sources. Connaissant tous les généraux gui avaient pris part à ces derniers combats, tous les hommes qui, à cette heure suprême, avaient approché Napoléon, il les a tous interrogés, recueillant leurs dépositions, confrontant tous les témoignages, non les témoignages refroidis des documents éteints, mais les témoignages directs et vivants des principaux acteurs de ce drame héroïque.

Et lui-même n'avait-il pas été un des témoins, un des acteurs de ces grandes scènes ? Avec quelle fidélité ne les reproduit-il pas, et aussi avec quelle émotion I Cette émotion est si forte que souvent il est obligé de s'interrompre. € Peut-être, dit-il, en un endroit, peut-être, m'arrêtai-je trop à ces souvenirs ; mais c'étaient nos derniers élans d'ardeurs, nos derniers efforts victorieux ! Ils ont illustré nos malheurs, ils retardèrent l'asservissement de la France, et si je me plais trop à les retracer, que, du moins, ceux des nôtres qui les liront me le pardonnent I » — Et ailleurs encore, après avoir raconté le combat héroïque où succomba, au village de Ville-Seneux, la division de l'infortuné Pacthod, composée de 2,000 soldats et de 4,000 gardes nationaux, il écrit :

<c Malheur illustre, en effet I Gardes vraiment nationaux ! Nobles victimes ! Puisse du moins ce récit leur survivre I Puisse-t-il leur servir à jamais de monument funèbre !

(i) Ségar, page 3U.

Mais pourquoi notre Patrie n'en a-t-elie donc pas élevé un autre à leurs cendres ? Combien de temps ce sol, détrempé d'un sang si généreux, restera- t-il muet encore? Garde nationale française, l'Etranger a- t-il oublié le chemin de la France ? Et s'il se représentait cependant, quel exemple plus glorieux invoqueriez-vous ? Dans quel monument la Patrie offrirait-elle à vos descendants le souvenir d'un dévouement plus sublime ? Sur quel autre autel, enfin, iriez-vous alors jurer de mourir pour elle ? »

Les récits de Ségur sont si dramatiques, si entraînants, qu'on est tenté, en le lisant, de partager ses espérances, de croire, comme lui, qu'à de certaines heures, le succès de Napoléon a été possible. La vérité est qu'il ne l'a été à aucun moment. Du jour où le Rhin fut franchi par les Alliés, la partie fut perdue pour Napoléon. Son génie pouvait retarder de quelques semaines le dénouement, il ne pouvait pas le changer. Les victoires elles-mêmes, Ghampaubert, Montmirail, Montereau, n'y pouvaient rien. Et les Parisiens voyaient juste, qui, à la lecture des Bulletins du quartier impérial, disaient avec tristesse : « Hélas ! ce n'est qu'une victoire I » Certes Napoléon a fait des prodiges pendant cette campagne. C'était un tour de force d'arrêter avec une seule armée deux armées très supérieures en nombre, mais les tours de force ne se peuvent indéfiniment répéter. Chaque jour, l'armée impériale s'affaiblissait, et ses pertes, accrues par ses succès mêmes, ne se réparaient pas. Chaque jour, au contraire, amenait à l'ennemi de nouveaux renforts. L'Empereur n'avait plus de réserves ; les Alliés avaient pour réserve l'Europe entière. Napoléon, d'ailleurs, était obligé, pour défendre Paris, de s'en éloigner, de le laisser à découvert. Comment les Alliés auraient-ils renoncé à s'avancer vers une ville, où rien n'avait été organisé en vue de la dé-

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