CHAPITRE PREMIER
J'ai débarqué sur cette terre le 2 décembre 1868, à quatre heures du matin.
Nul homme abordant sur un nouveau Latium n'avait traversé un tel océan :
ni Énée, dont Virgile décrit les péripéties ; ni Gama, dont l'audace, s'il faut l'en croire, faisait trembler la plaine sous-marine ; ni Colomb, dont les matelots craignaient que le désert liquide ne fût à la fin une cataracte sombrant dans l'infini. Pourquoi nous extasier sur un voyage polaire ou tropical, accompli
par des explorateurs qui ont traversé quelques degrés, et qu'est-ce de boucler l'Alaska ou même les Indes Occidentales à l'aide de kayaks ou de caravelles lorsque, sur un berceau, nous franchissons le néant?
Je suis né à Tournay, sur le flanc de cette falaise que battent incessamment les ondes aériennes, et qui est la chaîne des Hautes- Pyrénées. Mon asile, à l'arrivée, ne fut point quelque grotte, mais une vieille demeure dont le propriétaire s'appelait M. Cazabat. Il n'habitait pas sa propre maison. Où donc? Et qui était-il? Je ne sais, mais il m'apparaît, dans une nuit tombante, de neige et de vent, portant sur la tête une casquette et sous le bras une pendule.
Le premier vestige de beauté qui devait m'amener peu à peu à la notion d'une beauté plus haute, d'une création infiniment plus parfaite, fut, à mes yeux, jusqu'à ma cinquième
année, un havre d'air limpide qui baignait un coteau dominé par de fières montagnes. Sur le coteau il y avait une cabane nommée le Paradis^ appartenant à M. Fourcade, pharmacien, qui récoltait autour des herbes pour fabriquer de la liqueur. Une joie me submergeait quand je considérais, même de fort loin, ce paradis, car il semblait que mon âme y allât à la rencontre de Dieu, et cette rencontre s*opérait dans une certitude lumineuse.
Je n'ai jamais voulu revoir les lieux de ma naissance parce que, loin que leur souvenir s'estompe avec le temps, il a pris un tel reUef que j'ai résolu d'attendre que la mort me les rende dans leur glorieuse réalité.
Mon existence à Tournay comprend six ans et six mois. Vers le milieu de ce temps, nous laissâmes ma maison natale, appartenant à M. Cazabat, pour aller demeurer chez M. Mailhou, épicier-
greffier. Après quoi, mon père, qui était receveur de l'enregistreinent, quitta avec nous Tournay au printemps de l'année 1875.
Entré de bonne heure dans l'administration, il avait épousé, âgé de trentetrois ans, ma mère Anna Bellot, née à Sisteron, rue de la Sonnerie, Basses- Alpes, d'une famille estimée qui comptait des négociants et des nobles. Il avait débuté comme receveur à Ribiers, non loin de Sisteron, en février 1857, après avoir fait dans les Basses-Pyrénées les intérims de Salies (durant le terrible choléra de 1855), Morlaàs, Nay, Saint- Jean- Pied-de-Port.
Il s'était lié en Provence avec la famille de sa fiancée, qui avait des attaches en Béarn. Cette famille ayant émigré dans cette dernière province où il était revenu pour aller occuper, à proximité, le poste d'Hagetmau, dans les Landes, de 1859 à 1864, il se maria à Navarrenx le
20 septembre 1864. En cette dernière année, il alla s'installer avec sa jeune femme à Villeréal, dans le Lot-et-Garonne, où mon unique sœur naquit.
Mes parents y demeurèrent un peu plus de trois ans, puis s'en furent à Tournay, où mon père était envoyé par décret du 22 novembre 1867.
La topographie que je possède de Tournay est donc gravée dans ma mémoire la plus lointaine, telle qu'une vieille carte effacée, mais radieuse par endroits, que retire d'un coffre, après un demi-siècle, un capitaine à la retraite.
Je sais où est le sud : du côté de la montagne naturellement, et, dans la même direction, la gare dont la cour s'orne de catalpas. Je reconnais leurs longs fruits en forme de cigare. De cette cour partait tout droit, vers le nord, la route ou grand'rue, jusqu'à la poste.
Cette route traversait un pont qui me rappelle une eau agile, des tilleuls fleuris, et une procession nocturne, toute rouge d'un feu de la Saint-Jean. Puis elle coupait la place, à cet endroit où j'ai vu le Juif-Errant vers 1872. Il portait un bonnet écarlate, pointu comme un pain de sucre, une longue robe. Des cheveux bouclés balayaient ses épaules, sa barbe tubulée et blanche pointait, presque horizontale, car il relevait la tête dans l'effort qu'il faisait pour traîner, avec ses mains réunies sur son échine, une brouette où un chien se tenait assis.
Dans la partie de la route située entre la place et la poste, je ne distingue, à droite, que la boutique d'un épicier nommé Félisson, qui me fit m' endetter d'un sou avec un cornet de bonbons, ce qui me valut une réprimande de mes parents. Après la poste, il me semble que la route s'en allait à droite vers Ozon.
Mais revenons sur la place. A gauche,
en tournant le dos à la gare, j'admire une fontaine qui s'escrime à darder un jet d'eau mince comme un fleuret ; j'entends le bruit d'une enclume, le chant d'un coq au soleil, je vois la masure où M. Lay, le facteur urbain, et sa mère, nous faisaient la classe. Il y avait, de ce côté, non loin d'un lavoir, un peu hors ville, un jardin clos où j'ai vu des hérissons, des hannetons et des lilas en fleur. A droite de la place, je perçois, dans le calme d'une soirée, le ronron de la crécelle que mon père m'avait fabriquée en trouant une noix. C'est après souper ; je tire la ficelle du moulinet, non loin de mon papa et de ma maman qui sont venus finir la journée devant l'étude de M® Denagiscarde, assis, avec eux, sur des chaises. Je distingue l'ombre de Mme Denagiscarde et de leur fils Gaston qui mettait sur l'oreille un béret de velours à galons d'or, car il était président de l'orphéon. Vers dix heures nous
rentrions pour nous coucher dans la maison Mailhou, située juste en face, à l'autre extrémité de la place.
C'est dans une petite rue parallèle à la grande, au nord-est de cette place, que ma maison natale, la maison Cazabat, était située. Séparé d'elle par la rue, un parterre la précédait, à gauche, où les enfants gantaient leurs doigts des corolles oronges, longues et molles de bignoniers. Je crois me souvenir de mon éveil à la vie, de ma sortie d'un grand sommeil dans une chambre de cette demeure perdue. J'étais couché. J'ouvris les yeux. Je vis la flamme d'un foyer et une personne qui bougeait. C'est là mon souvenir extrême, celui qui touche à l'abîme.
Puis, un peu plus tard, ce chant de l'oiseau bleu s'élève, dont ma mère me berce :
Il est tard, l'ange a passé, Le jour a déjà baissé,
L'oiseau bleu s'est envolé,
Et l'on n'entend pour tout bruit
Que le ruisseau qui s'enfuit.
Derrière la maison, je revois une cour, avec des communs, s' étendant jusqu'à une muraille, et un pavillon contre lequel des soldats de passage, on m'a dit qu'il était venu des lanciers, s'amusaient à briser des œufs. Et, à droite de cette cour, un potager où mon père tirait des oiseaux qui se perchaient sur un grenadier. J'entends encore le cri persistant et vrillé que renouvelait chaque détonation. Ce grenadier, une tonnelle où l'on goûte, et un rosier touffu où le curé, qui habitait l'étage au-dessus du nôtre, me montra un nid de rossignol, sont les seuls souvenirs que je garde de cet enclos. Il y avait une porte de sortie qui, de la cour, s'ouvrait sur la campagne, et j'ai présente une promenade que je fis de ce côté dans un état d'âme qui eût ravi Fénelon : je crus, en
effet, que la nappe d'un torrent qui bondissait d'une digue auprès de laquelle je me trouvais assis était d'une eau sucrée. Je vis mon père en puiser dans un tourbillon, me la tendre dans une timbale, et je la trouvai telle que je dis. C'est au cours de cette promenade que m'apparaît vaguement une famille d'amis parisiens qui, durant le siège de Paris, était venue nous demander asile.
L'une de deux petites avait nom Yvonne, une lourde tresse cuivrée pendait sur son dos. Son père avait inventé, m'a-t-on dit, le moyen d'utiliser, comme combustible, la fumée des chemins de fer. Il mourut à la capitale laissant sa femme, fort distinguée, et de noble origine, et ses enfants, dans la misère noire. Vingt ans après, c'était à Bordeaux, Yvonne rendit visite à ma mère qui ne l'avait point revue depuis la guerre, et qui pleura sur le sort de la pauvre petite qui faisait partie d'une troupe de comé-
A L'ÂGE INGRAT il
diens. Elle avait chanté, la veille, à Libourne, et elle était toute fière d'une gerbe de fleurs qu'on lui avait offerte après la représentation. Elle faisait songer à un colibri d'or, toute éprise d'un glorieux avenir, trouvant bien étroites les idées de la vieille amie de sa maman.
Quelle tombe ou quel taudis, après si longtemps, l'a recueillie? Yvonne, je vous envoie, que vous soyez morte ou vivante, un peu du cœur de mes deux ans.
La maison Mailhou, que nous habitâmes dans la suite, n'avait pas grand charme. Elle était dépourvue de jardin.
Dans ]e magasin d'épicerie sis au rezde-chaussée, Mlle Mailhou, une vieille fille, me rendait le mauvais service de me laisser toujours gagner la partie d'un jeu enfantin, tandis que sa maman lustrait son cochon comme un pur sang, ou confectionnait un plat local où entraient
de la farine de maïs torréfiée, du bouillon gras, du confit de canard et du chou blanc.
Dans la cuisine de Mme Mailhou, dont le mari avait la tête comme un melon d'où ressortait un porte-plume, je vois quelques personnes qui causent : mon père, le pharmacien Fourcade, le capitaine Castéran et M. Valencie.
Mon père était aussi bon que beau, de visage et d'allure, mais je le craignais un peu. Je n'ai rencontré autant de majesté que chez un chef arabe, que je vis entre Kefeldor et Touggourt, chaussé de bottes mordorées et maîtrisant un cheval rose, léger comme le vent.
Il était né aux Petites-Antilles, le 18 août 1831, de Jean-Baptiste Jammes, docteur-médecin, chevalier de la Légion d'honneur, dont les missives jaunies m'ont appris la nature passionnée, courageuse, entreprenante, entière, mélan-
colique, et d'une mère tendre, luxueuse et charmante : tous deux Français d'origine. On affirme que nous descendons de ce Jammes, que mentionne Sully dans ses mémoires, et qui fut, à Ivry, l'un des meilleurs compagnons d'Henri IV. Ce que mon père m'a conté, touchant sa vie en famille, jusqu'à l'âge de sept ans, à la Guadeloupe, où il fut embarqué pour France, vêtu d'un chapeau haut de forme et d'un habit à boutons d'or, est éclairé en moi par de si somptueuses ténèbres que la mort semble déjà soulever ses voiles énigmatiques et me le restituer. Je vois un ciel et une nuit d*un bleu métalhque, foncé, indicible, d*un bleu pareil au bleu de la jaquette de mon aïeul qui est là, assis devant le portail de sa demeure de la rue des Abymes ouvert sur la noire cour intérieure où sont les cuves à pluie et les barils à crabes. Silencieux, il fume un cigare tandis que ma grand'mère ca-
resse les petites mains de mon père et de mon oncle Octave. L'odeur des patates cuites se mêle à celle du rhum, et j'entends le chant désolé des esclaves.
Mon père m'a dit avoir été bien ému, certain soir, à Tournay, chez M. Denagiscarde le notaire. Il fut soudain pris de nostalgie, il revoyait ses père et mère, et tout le cher paysage de là-bas, la forêt où mon aïeul, attristé par les deuils, la ruine et les séparations, chassait les ramiers qui roucoulaient dans la chaleur balsamique. Il avait suffi, pour ranimer ces ombres et ces poussières, de l'arôme d'un ananas renfermé dans un buffet, arôme que mon père n'avait plus ressenti depuis sa tendre enfance.
M. Fourcade, le deuxième hôte de Mme Mailhou, était donc pharmacien, liquoriste, propriétaire du Paradis, et, ce que j'ai omis de dire, collectionneur
de vipères. Il les saisissait de telle manière qu'elles n'en paraissaient point courroucées, puis les enfermait dans une cage avec des rats qui faisaient bon ménaore avec elles. M. Fourcade s'asseyait, comme Bonaparte, à califourchon. Il ne quittait guère son large feutre mou, placé de travers, qui nimbait une face jaune, encadrée de longs cheveux jaunes, et d'une barbe jaune en forme de fer à cheval. Il vantait, avec force gestes, les chanteurs qu'il avait entendus à l'Opéra de Toulouse, semblait pris de vertige lorsqu'il citait ViU de poitrine, et, je ne sais pourquoi, s'écriait dès qu'il m'apercevait :
« Voici l'ambassadeur du « purgatoire ! » M. Fourcade ne m'était point très sympathique. Je trouvais son romantisme trop bruyant, et il m'avait fait her connaissance avec des bêtes que je ne peux plus voir sans songer à lui : les sangsues. Voici à quelle occasion :
Un jour de neige, en sortant de l'école de Mme Lay, je me sentis soudain froid aux dents, et je ne sais quel mal me terrassa plusieurs semaines. Je bénis cette indisposition car j'ai commencé, durant son cours, de mesurer le dévouement de la plus tendre des mères qui s'ingéniait à me trouver les passe-temps que nos anges gardiens lui inspiraient.
C'est d'alors que date mon goût pour les images d'Épinal, que mon père me rapportait de Tarbes, que maman découpait par tableaux pour les coudre, leur donner l'apparence de petits livres, et les ranger dans une bibliothèque fabriquée par mon père avec quelques planchettes. Une de ces images m'exalte encore : sur une route, entre des champs de froment oii le grand soleil incendie les coquelicots, un sergent revient au pays, guêtre, culotté de blanc, coiffé du tricorne. Ah ! qu'il est naïf, heureux, sûr de lui et plaisant ! Il salue d'un geste large
les moissonneurs qui sont fiers de le revoir. Et il y a là une joie de paradis, une joie qui crie comme un grillon, et que je ne retrouverai que dans la mort. Cette collection de gravures m'enchantait ainsi que d'autres jeux et un petit couteau à manche de nacre, à bout rond, que m'avait donné ma mère, et avec lequel je détachais d'une pomme de minces lames de pulpe, translucides comme des plaques de givre. Par exemple, ce qui ne me plut pas, ce fut l'intervention du pharmacien qui, après m'avoir enveloppé de mots aimables, me barbouilla le ventre avec du lait, puis m'y appliqua des espèces de hmaces noires dont la succion, comparable à une brûlure, me fit hurler. Le docteur, qui s'appelait M. Pédebidou, assistait à cette mauvaise farce. J'en voulais à ce dernier déjà parce que, à la moindre alerte, il m'enfonçait une cuiller dans la gorge. Ce fut bien pis, quand je l'eus
VU assister impassible, vêtu de noir, la bouche amère entre ses favoris blancs, à mon supplice. Je me vengeai de lui, un peu plus tard, en lui jetant une pierre, ce dont je fus d'autant plus tancé par mes parents que cette lapidation eut lieu le jour de la mort de Napoléon III, et que M. Pédebidou était ardemment bonapartiste. Mon mauvais instinct avait suppléé au calcul politique.
Le troisième personnage qui hantait, quand ses permissions lui en donnaient le loisir, la cuisine de Mme Mailhou était le capitaine Castéran. Fils de paysan, doué d'une intelligence volcanique, il avait accompli toutes ses humanités en quatre ans, médusé à Polytechnique ses exa^ minateurs qui s'avouèrent des ânes devant lui, et le désignèrent pour la plus redoutable artillerie. Aussitôt, il se précipita fougueusement à Tournay, et, brandissant ses titres et son épée, il
épousa par amour et par reconnaissance la fille de son instituteur. Le capitaine Castéran m'enthousiasmait car, ayant fait la guerre, il ne se déchaussait point pour traverser un ruisseau, et il me donnait à croquer du fretin sans sel, qu'il faisait rôtir au bout de son sabre, devant un bûcher de cannibale allumé par lui au milieu des champs.
Quant à M. Valencie, il était un des plus extraordinaires villageois que j'aie vus. Il habitait Ozon, dont la campagne ruisselante s'ornait de moulins que fabriquaient les petits pâtres avec un roseau, deux fourches, et quatre petites ailes de bois frais. C'était un maigre et long célibataire, brun et crépu, vêtu de nankin, chaussé de bottes à l'écuyère si hautes qu'il paraissait assis dessus. En tirant les moineaux il avait tué par mégarde un rossignol ; et mon père, à qui on avait rapporté la chose, lui avait fait croire
qu'un procès-verbal avait été secrètement dressé, qui mentionnait en termes flétrissants un acte si contraire à la poésie. M. Valencie fut si malade d'émotion, à l'idée d'un tel déshonneur, qu'il dut s'aliter.
Mon père ayant appris le résultat fâcheux de sa plaisanterie, alla dissuader le pauvre homme qui ne lui en voulut pas, et même qui me fit don, plus tard, de petites bouteilles d'escamoteur, qui, toujours, de quelque manière qu'on les jette sur le sol, reprennent leur position verticale. C'est au cours d'une journée torride, où nous étions allés lui rendre visite dans sa ferme, que M. Valencie eut cette attention pour moi. Je le vois encore, botté comme d'habitude, sautant et poussant des cris joyeux, soi-disant pour m'apprendre à lancer les fioles magiques, mais en réalité parce qu'il était amoureux de ma jeune tante.
MM. Denagiscarde père et fils, Mme Denagiscarde, Mme et Mlle Mailhou, M. et Mme Lay, M. Fourcade, M. Valencie et quelques autres personnes qui me semblaient aussi âgées les unes que les autres, et même le capitaine Castéran, n'étaient point pour épanouir mion enfance. Ma sœur, qui n'avait que trois ans de plus que moi, vivait à Pau chez mes grands-parents maternels qui s'étaient chargés de son éducation. Les grossiers camarades de l'école primaire me rendaient plutôt malheureux. Je n'avais que deux petites amies, Blanche et Annette.
Mais avant de parler des affections les plus jeunes, je veux nommer Marie, la servante qui doublait ma mère. Elle était née loin de Tournay, à quelques lieues d'Orthez, dans une région dont je goûte aujourd'hui, au cours de mes chasses solitaires, le charme amer. Jamais
ma pensée ne va vers cette paysanne, aujourd'hui morte, — morte de l'émotion de m'avoir revu après quinze ans de séparation, elle me préférait à ses enfants, morte le lendemain de notre rencontre, — sans que pleurent en moi les vers de SuUy-Prudhomme :
Vous irez trouver ma vieille nourrice
Qui mène un troupeau Et vous lui direz que c'est un caprice
Au bord du tombeau...
Quoique la terre me l'ait prise, je ne peux songer que Marie ne sera pas là à mes derniers moments. De bon matin, à l'heure où j'ai vu le facteur rural partir tenant dans une main un bâton de houx frais et dans l'autre un bouquet entouré d'une large mousse, elle m'accueillait dans la cuisine oîi m'attirait le lait frais dont elle me réservait la crème. Souvent je me promenais avec elle, volontiers sans doute, mais sans m'égayer jamais ; car là où n'était point
ma mère tout le reste du inonde me manquait. De plus, cent spectacles me rebutaient. Une pitié douloureuse m'étreignait le cœur, bien que je connusse parfois à peine l'objet de cette pitié.
Les jours de foire surtout, avec leurs baraques, leurs cirques, leurs charlatans et les cris stridents des cochons, me bouleversaient. Et, quoique je fusse un frais et beau petit garçon, j'eus une syncope en voyant un paysan se faire extraire une dent sur un carrosse bariolé parmi le tintamarre que faisaient des bateleurs avec leurs cuivres et leur peau d'âne.
Les seules excursions champêtres et les visites à l'église me ravissaient. Mon père était pêcheur à la ligne et ma joie était indescriptible dès que, ses registres arrêtés, il se procurait quelques vers, prenait sa gaule et m*emmenait, avec maman, au bord de l'eau. Je distingue (on prenait à gauche en sortant de la
maison Mailhou), à l'orée d'une longue route d'aulnes, ce lavoir de lumière où des gamins trempaient leurs mollets et leurs mains pour capturer quelques vairons. Le gué passé, nous continuions par une route pâle qui nous permettait de gagner les prairies qui bordaient l'eau glauque. Je vois des reflets étincelants, couleur de cou de canard, dans le grand silence que rompt une interjection de mon père qui tient un poisson aux ailes rouges, et je ressens le solennel mystère de la nappe liquide qui s'avance, passe et fuit. Blanche était souvent dans notre compagnie. Elle et moi cheminions côte à côte, prétendant, tels que les enfants des Pensées de Pascal, nous approprier chaque chose de la nature : « Ce rocher est à moi. — Non, à moi ! »
Nous apercevions quelquefois, sur la berge opposée, un monsieur âgé, délicat et rébarbatif, coiffé d'un chapeau de panama. Il ombrageait encore sa tête avec
une ombrelle café au lait, doublée de vert. Deux élégantes soubrettes l'escortaient, dont l'une tenait un pliant passé au bras. De l'index, leur maître faisait un signe impérieux et, aussitôt, la jeune esclave dressait le pliant sur la berge. Le vieillard s'asseyait deux ou trois minutes, regardait sans mot dire le flotteur de mon père, puis il se relevait et le trio s'enfonçait dans le bocage.
Qui était ce personnage antique? Je n'ai retenu que ceci : à peine apparaissait-il que mes parents disaient :
— Chut ! Voici M. Félix.
L'amie que j'avais, avec Blanche, était Annette. Elle habitait Bordes, village situé, ce me semble, au long d'une route qui prenait à gauche de la gare. Elle était orpheline à six ans. Elle vivait, avec sa tante, chez son aïeul qui était notaire. Elle m'accompagnait dans leur jardin, me surveillant comme une mère,
bien que nous fussions presque du même âge. C'est après déjeuner. Un oiseau est sur un poirier. Annette, la joue ronde et rose comme une pomme, me le montre du bout du doigt.
Ces promenades ou visites champêtres me ravissaient. Mais la béatitude, c'étaient mes stations à l'église. Les premiers cierges que j'ai vusbrûler, entre mes paupières que je refermais à demi pour donner aux flammes l'apparence d'étoiles rayonnantes, ne s'éteindront jamais dans mon ciel intérieur. Je crois que, si l'on me tranchait la tête pour ma foi, ces humbles constellations de l'église où j'ai été baptisé continueraient de luire derrière mes prunelles. Mon désir eût été de me rapprocher davantage du tabernacle ainsi illuminé, de devenir un de ces coquelicots vivants du blé seigneurial qui laissent monter de leurs calices d'argent la fumée de l'encens. J'ai tant souffert jadis de n'avoir pas été servant
de Dieu que, ma joie, c'est de voir un de mes enfants, qui a le même âge aujourd'hui que j'avais alors, monter à son petit autel, et, vêtu d'une chasuble d'or, se retourner vers moi et me bénir.
Deux souvenirs paroissiaux persistent :
le bruit funèbre que l'on fit avec force crécelles et chaises, au soir d'un stabat, et la douceur d'une procession dans le cimetière, un après-midi printanier, parmi la pâleur des lys et les piaillements des moineaux. Ma mère et moi nous nous tînmes agenouillés, je vois encore à quelle place : près du portail du champ des morts. Une lueur me baignait si tendrement que je perdis le sens du tempSy la notion du matin et du soir, ce qui m'est arrivé deux fois dans cette extrême enfance.
J'ai dit que ma sœur habitait Pau, chez mes grand-père et grand'mère Bel-
lot. De Tournay, on m'amenait parfois dans la ville d'Henri IV. Mon aïeul, qui était un homme fort afïîné, fréquentant chez des aristocrates qui le recherchaient à cause de ses belles manières, de son esprit et de son goût très averti pour la musique et les lettres, m'accueillait avec une ironie marquée.
Ce romantique, féru de Musset, montrait une certaine gêne à me voir débarquer du train, tel que Jeannot-lapin ou le rat de champs. Et il est vrai que j'arrivais de mon village. Mais qu'y pouvais-je, et n'était-ce pas aussi bien?
Je me souviens qu'un jour il m'avait conduit au défilé des courses, dans l'espoir sans doute que je serais induit en élégance par ces chevaux trottant si haut qu'ils avaient l'air de vieilles dames jouant du piano, par ces tilburys si minces qu'on eût dit d'araignées dans un courant d'air, par ces amazones qui n'avaient point le sein coupé, mais
A L'ÂGE KNGKAT 29
qui cavalcadaient de travers, dans un mouvement rythmique, d'arrière en avant et en haut, et cachaient comme un flot orageux leurs cheveux casqués sous le haut de forme.
Au détour d'une rue, et tranchant avec tout ce luxe de véhicules silencieux et bien roulants, le char grinçant de Virgile, le lourd char à bœufs classique, apparut.
— Je suis sûr, rustaud, me dit mon aïeul, que tu préfères la voiture de ce paysan à cette victoria fleurie de jolies femmes?
Et avec la plus honnête sincérité je répondis :
— Oui.
Il ne se doutait pas que je ressentais, pour ce char familier, un amour qui ne prenait pas le change. Sous le dôme de toile grossière qui le recouvrait, j*entrevoyais un bien autre abri, qui trouvait son appui ailleurs que dans
l'armature flexible et brisante de ces fauteuils de fée qu'enlevaient des coursiers dont les naseaux soufflaient la brise. J'enviais de me trouver plutôt sous cette tente cahotée où sont transportées les gerbes de juillet.
Pau était fort brillant à cette époque où un grand seigneur espagnol, qui descendait d'Henri IV et ressemblait parfaitement à la statue qu'on a dressée de ce monarque sur la place Royale, faisait, lui et sa famille, la pluie et le beau temps. A cheval sur les Pyrénées françaises et ibères, ces hidalgos venaient exposer, dans la cité élégante et gobeuse, le nimbe démesuré de leurs chapeaux catalans, leurs collerettes de dentelles, leurs pourpoints et culottes de velours, leurs bas de soie et leurs souliers à boucles. Tous, hommes et femmes, étaient parfaitement beaux. Les fils avaient ce profil d'aigle, ce teint mat, cette
moustache d'eau-forte que l'on prête à ces héros de Cervantes qui mettent à mal les jeunes filles honnêtes. Don Luis et don Tristan, que j'ai connus jusqu'à récemment, sont morts ruinés comme il convient à des princes aussi magiques.
Mais leur belle emphase n'était point éteinte par la gêne et voici ce que racontait don Luis au moment que sa cape et ses espargates bâillaient le plus au soleil d'or de ses noires dernières années.
En Espagne, nous contait-il d'un air avantageux, ma fortune est aussi grande que ma noblesse. J'ignore le nombre de mes châteaux. J'excursionnais aux environs de Salamanque lorsque dans une plaine assez aride, je fus tout à coup séduit par une allée d'arbres gigantesques. Cette allée, large de quarante mètres, était formée d'une quadruple rangée de chênes. Il faisait chaud. Ravi, je m'enfonçai sous cette voûte végétale,
décidé à poursuivre jusqu'au bout. Quel ne fut point mon étonnement, en constatant que ce tunnel de feuillage ne mesurait pas moins de huit kilomètres de longueur ! Il m'amena devant un château de marbre au perron monumental. Le majordome me reçut princièrement dans cette demeure merveilleuse dont le maître, me dit-il, était absent. Seul, au bout d'une immense table, je déjeunai de carpes, d'un faisan, de fruits, et m'abreuvai d'un vin d'ambre.
— Comment, demandai- je au sommelier, peut-on recevoir avec une telle prodigalité, dans un vallon désert, un hôte que l'on n'attend pas?
— C'est que, me répondit-il, nous avons affaire à des maîtres royaux. Ils n'ont jamais daigné mettre les pieds dans ce château ; mais, il y a quatre siècles, leurs aïeux ont donné l'ordre que chaque jour, matin et soir, des repas somptueux fussent ici préparés dételle sorte que tous
les voyageurs soient hébergés comme vous l'êtes. Nous dressons quotidiennement vingt couverts, et il ne nous vient pas dix visiteurs par an !
— Quel est, demandai-je, l'opulent hidalgo à qui ce fief a l'honneur d'appartenir?
— Mais au comte Luis de Barrante, qui habite la France.
Et don Luis concluait :
— J'étais chez moi, mais je ne le compris qu'en m'entendant nommer !
Xavier, père de Luis et de Tristan, était plus ample que ses fils. Son port était d'un soldat de Charlemaocne. Il ne savait pas écrire. Sa morgue, qui se faisait familière lorsqu'il desséchait d'un seul coup un hanap de Jurançon, était proverbiale. Rien n'existait pour lui que l'Escurial et l'Armada. Il prétendait confondre les Ardennes avec la Turquie où Tristan avait, au cours d'un voyage sen-
timental, bu d'un certain philtre que lui avait fait servir un sultan jaloux. Il en était résulté une sorte de rêverie qui suivit jusqu'à la mort ce dormeur éveillé qui avait, dans sa barbe touffue, le plus splendide sourire que j'aie vu s'épanouir. Il n'aimait pas beaucoup relever la tête. Vêtu à la fin, même en été, d'un pardessus qui descendait jusqu'à ses sandales, il avait ménagé, à l'avant d'un feutre gigantesque, un trou de vrille qui lui permettait de reconnaître les promeneurs sans être lui-même dévisagé.
Mon jeune âge a retenu, durant l'une des visites que je rendais à mes grandsparents, à Pau, le spectacle suivant :
Au milieu de la cohue défilent les chars du carnaval. Ils ont descendu de ces coteaux célèbres où mûrit un nectar de feu. Sur une barrique énorme, tout ornée de pampres, de lierre et de pommes de pin, un Bacchus obèse est
à cheval, la coupe aux doigts. Des personnages, que l'on m'a dit plus tard être des satyres, je n'en doute point, suivent ce monument roulant et vinicole. Silène est sur son âne. A quelque distance, un autre char s'avance qui domine tous les autres. Le vieux comte Xavier de Barraute, converti sans effort en la statue de son illustre ancêtre Henri IV, debout, semble toucher le ciel. Ses cheveux bouclés, rejetés en arrière, sa barbe tubuleuse paraissent de marbre. Il avance une jambe, une main sur le pommeau de son épée.
Et, de l'autre main, il jette sur la foule, dont il crève ainsi les ombrelles et carabosse les couvre-chefs, des fruits des Hespérides qu'un nain lui passe un à un.
Au milieu de ces réjouissances, pour moi trop civilisées, il y avait, pour me rappeler la campagne, la brave Graciette
qui tenait le ménage de mes grandsparents.
Je ne connais personne qui, ayant habité comme elle la ville presque sans interruption, depuis Tâge de vingt et un ans jusqu'à sa mort, advenue vers ses soixante-dix ans, se soit aussi soustrait à l'ambiance. Elle était, dans toute l'acception du mot, une primitive, une de ces fidèles, comme en dut compter beaucoup la paroisse du moyen âge.
Son prénom lui seyait assez mal, car elle était plutôt disgraciée. Et il est possible que ce détriment ait accentué en elle, à la longue, une sorte de farouche antipathie pour tout ce qui a trait à ce qui n'occupe que trop le monde. Mais cette répulsion lui fut une vertu, et ce désir de tenter le diable, que doit éprouver plus d'une femme qui doute d'elle-même, ne l'induisit jamais dans la moindre aventure sentimentale.
Elle était née à Lncq-de-Béarn, à
cette légère altitude où la prairie commence de devenir grasse et de ruisseler. J'ai connu ce pays perdu, entre Oloron et Monein. Je pense que Graciette tenait sa remarquable propreté de ces mille lavoirs que le promeneur surprend comme autant de regards bleus, entre les fougères, au pied des cascades. Sa science devait être profonde. Elle n'ignorait pas à quelle heure de la nuit, avant que les abeilles l'aient butiné, la pastoure trouve à laper du miel sur les feuilles des chênes. Mais elle était mystérieuse comme une chatte, dont elle avait les yeux dans une face ingrate et ronde, parsemée de taches d'automne. Sa parole prêtait à sourire, car elle ne s'exprimait guère que par sentences ou proverbes qui, presque toujours, semblaient être cités par elle à contresens. A la juger superficiellement sur ce langage, on eût pu la tenir pour une servante de Molière. Mais je crois plutôt qu'elle
rattachait son aphorisme à quelque vérité secondaire qui, primant dans sa pensée, échappait à notre logique.
Le dimanche après-midi elle me conduisait à la campagne, qui est si belle autour de Pau. C'est ainsi que j'appris deux choses : la première c'est qu'il existe un grand papillon jaune, et la deuxième c'est que le vent court dans le blé mûr.
Je revenais à Tournay avec joie sans doute, mais non sans me rappeler souvent la ville, et me demandant, une fois que j'en étais loin, où elle pouvait bien être située. Je n'avais pas le sens de la distance, et le trajet en chemin de fer, si long qu'il fût, ne me renseignait pas. Mais, parce que, devant la maison Mailhou, une rigole coulait sur un lit de marne que lui avait ménagé le Conseil municipal, et parce que cette marne, je l'avais mise à nu en quelque
A L'Age ikgrat 39
endroit, en grattant le dépôt de sable, je m'imaginais qu'elle faisait partie d'un trottoir de Pau, et que je n'aurais qu'à creuser plus avant pour me retrouver devant la porte de mes grands-parents.
Je reprenais ma vie d'enfant assez solitaire, ma sœur n'étant presque jamais là. D'ailleurs, sa présence à Tournay ne m'enchantait qu'à moitié. Elle renforçait un groupe de petites filles qui, me tenant pour un benêt, se plaisaient à me brimer, suspendant mes jouets à des branches que je ne pouvais atteindre, et inventant cent autres plaisanteries de même goût qui me faisaient pleurer. Jamais ne s'élargissait mon cœur davantage que dans la compagnie de mes seuls père et mère. Un après-midi ineffable, et qui me suivra jusqu'à la mort, est celui d'un jour où l'on m'avait donné à emporter, pour goûter à l'école, une saucisse froide. On vint mi^e chercher
40 DE L'AGE DIVIIS
avant la fin de la classe pour aller pêcher des grenouilles avec un petit filet. Je suis sur la route, nous marchons dans la direction du Paradis.
De même que j'avais appris deux choses à Pau, en ce temps où je vais quitter définitivement Tournay, au mois de juin 1875, j'en acquiers cinq nouvelles. La première, c'est que la rainette est verte, avec des yeux d'or. La deuxième, c'est que le cerf-volant est un insecte à l'aspect diabolique dont les cornes peuvent transpercer l'acier. La troisième, c'est que, frottés l'un contre l'autre au crépuscule, certains cailloux émettent une lueur rouge. La quatrième, c'est que l'écre visse est un animal cuirassé, d'un gris bleuté, qui vit sous les souches submergées. Et la cinquième, c'est que sur la robe argentée de la truite il y a des étoiles rouges comme dans le ciel.
Et, maintenant que je clos ce premier chapitre, je vois la lumière natale, un autre ciel sur la terre, cette rivière toute pleine d'ailes d'argent qui palpitent sur les galets. La chute d'une digue est si rapide qu'elle semble immobile. Je suis au bord d'un mince filet de cristal, parmi les méandres sableux, et j'essaye de le barrer avec des pierres. Là-bas, des garçons s'amusent à savonner leurs mollets avec de l'argile rouge, pétrie.