CHAPITRE DEUXIÈME
Mon père, ayant été nommé receveur à Sauveterre-de-Gironde par décret du 12 juin 1875, s'y installa seul, car ce poste ne lui convenait point pour nous et il espérait obtenir sa mutation assez vite pour éviter le tracas d'un déménagement inopportun. Il nous laissa donc, ma sœur et moi, avec ma mère, à Pau, d'où nous rayonnâmes sur Orthez où survivaient mes grand 'tantes Clémence et Célanire, dans l'antique demeure qui avait accueilli tout enfants, à leur arrivée de la Guadeloupe, lui et son frère Octave. Cette période de séparation d'avec mon père, adoucie par deux ou trois visites qu'il nous rendit à Pau et à Orthez, dura jusqu'en mai 1876,
presque un an. Me voici donc revenu à Pau pour un séjour plus long que de coutume.
Je situe vers cette époque une partie champêtre aux environs de cette ville sur le coteau de Gand et je me souviens des disputes qu'à cette occasion provoque entre ma sœur et moi un âne que nous montions tour à tour. C'est par l'une de ces journées accablantes qui rendent la Vallée Heureuse telle qu'une roche d'émeraude toute poudrée d'argent et d'azur. Nous déjeunons chez Mme de Courèges en compagnie d'un collégien à qui son uniforme donne l'aspect d'un coléoptère. Il a un panaris.
L'important c'est qu'il joue de la flûte, et je ne sais rien de plus étrange que le long sanglot qu'il tire, à l'heure de la sieste, de son tube de bois, ce pendant que sur les flancs de la terrasse flamboient les fruits de la grenadille.
Chez mes grands-parents je couchais sur une malle en bois de camphre, cloutée de cuivre, si vaste que jamais je n'ai vu sa pareille. Elle avait été rapportée des Indes par Marcellin Bellot, frère de mon arrière-grand-père maternel, qui n'avait pas su dégager des eaux du Gange l'or qui s'y trouve, ni extraire des veines de l'Himalaya le diamant et le saphir. Lorsque revint cet infortuné voyageur, on ne lui vit retirer de son coffre mystérieux comme le cheval troyen que des foulards de cachemire dont il soignait ses rhumes, et une paire de bas de soie qui n'ont jamais raconté leur histoire. Je m'endormais donc, à Pau, sur cet extraordinaire souvenir, dans une chambre dont la tapisserie m'agaçait fort, parce que ses baguettes bleues, disposées en losange, semblaient se dédoubler, vues sous un certain angle. Dans le tiroir d'une toilette qui sentait le savon, traînaient deux longues larmes cristal-
Usées, pendants qui ornaient les oreilles de ma tante maternelle lorsqu'elle avait conquis, par sa grande beauté, eu se pavanant sur la place Royale, le cœur du Mexicain farouche qui devint mon oncle.
Cet oncle, l'oncle Ernest, était au demeurant le meilleur des hommes, et aussi riche que bon, comme disent les Espagnols. Mais tous les tonnerres du Popocatepelt, tous les boucans des Caraïbes, tous les cris de guerre des Aztèques animaient ses prunelles, bronzaient son teint, roulaient dans sa voix. Il avait passé trente-cinq ans, vêtu de cuir et armé, dans la forêt fabuleuse où il chevauchait en escortant des trésors ; mais toujours d'une mise élégante, sur les places en fête où se jouait le nocturne des œillades créoles, et dans la maison de banque où les pots de chambre étaient d'or massif, et où le cuisinier
parisien, en maniant la poêle, déclamait des vers de VEnéide. Que ne m'a-t-il point raconté dans sa villa d'Assat qui s'ouvrait sur le déroulement bleu de sa montagne natale ! Saturé de tempête et de sable ardent, il était revenu, tel que Sindbad le marin à Bagdad, terminer en de paisibles jours ses longues tourmentes. Ainsi, sur les douces plages, le flot.
Il s'était marié comme il avait vécu. Ce conquistador, parce qu'il avait échangé un regard avec elle, épousa cette jeune fille qu'il a rendue, jusqu'à la fin, la plus heureuse des femmes, et qui l'enchaîna de sa laine comme Omphale, Hercule.
Mon oncle ne sortait guère de sa hacienda béarnaise dont je reparlerai en son temps. Sur son admirable terrasse on a vu, durant un demi-siècle, s'élever autant de fumée de cigarettes qu'il s'en peut exhaler, à la longue, d'un volcan.
A sa portée, il avait toujours une ca-
rabine perfectionnée, propre à tuer des fauves. Et il est vrai qu'il tirait comme BufPalo. A un portemanteau son pittoresque costume mexicain était suspendu : cette culotte évasée et ouverte à la base, brochée d'or, cette courte veste, brodée d'or également, et, autour du gigantesque et dur chapeau rond, ce serpent, d'or encore. Aux jours de grande pluie, il s'accoutrait, pour sortir, d'un poil de chèvre tel que je n'en ai vu qu'à Robinson Crusoë. Son chien ne le quittait pas d'une semelle, et son gros perroquet vert lui parlait.
En attendant que mon père nous rappelât auprès de lui, dans un poste plus définitif que celui qu'il occupait, on me faisait poursuivre à Pau les minces études que j'avais commencées à Tournay. Je suivais le cours des demoiselles Letourneau, trois vieilles filles dont le renom était d'avoir appris à lire au ma-
réchal Bosquet. Elles sont mortes, il n'y a pas très longtemps, chacune presque centenaire. Leur école, située rue des Arts, n'était point très éloignée du passage Serviez oii se trouvait le logis de mes grands-parents. J'ai conservé de cette humble classe le souvenir le plus doux. Elle était formée de garçons de ma taille, et de filles dont certaines avaient plus d'âge qu'eux.
La rue des Arts, que l'on a défigurée aujourd'hui, était une de ces calmes petites vieilles rues qui rôtissent au soleil leurs chapeaux d'ardoises cabossés.
Elle montrait aux passants quelques images d'Épinal qu'elle semblait lire avec les besicles de ses devantures. Mais ce qu'elle exposait de plus mirifique à mes yeux, c'était, du côté opposé à l'école Letourneau, les joyaux d'un magasin de bric-à-brac. Et, parmi ces joyaux, celui que je tenais pour l'honneur de la rue, qu'elle portait en ban-
doulière, qui faisait battre mon cœur d'un désir sans nom, qu'aucune émeraude des Mille et une Nuits n'égalait, c'était une pauvre boîte verte de naturaliste. On m'avait expliqué son usage, qui était de renfermer les insectes et les fleurs de Dieu qui vivent dans la fraîcheur des bois ou dans les prairies ruisselantes de soleil. Il y avait donc des hommes assez privilégiés pour posséder un tel ustensile, s'en aller par la campagne à la recherche des capricornes et des myosotis ! Ah ! j'aurais voulu qu'un cri jaillît de ma poitrine, fît connaître mon désir insensé de posséder ce cylindre mirobolant. Mais c'est en vain qu'il m'appela, durant des mois, de toute la force de sa couleur forestière. Je ne lui répondis point. Mes parents n'étant pas riches, m'habituaient à refréner mes fantaisies. Et, d'ailleurs, il est, de par le monde, des beautés qui ne sont dignes que des princes.
Mon ange gardien, voulant sans doute atténuer la fièvre verte que me donnait la boîte de Dillenius, inspira à ma famille de fabriquer, pour ma sœur et pour moi, deux légers filets à papillons, dont la gaze semblait une brise qui se fût longtemps promenée sur les eaux.
On vient me chercher, un après-midi, au sortir de chez Mlles Letourneau.
Nous allons à la recherche des ailes en fleurs. Nous gagnons les allées de Morlaàs. La majesté des frondaisons silencieuses m'accable de je ne sais quoi d'éternel. Où donc est le merveilleux insecte convoité? Ne va-t-il pas répondre à mon effusion qui le souhaite d'une ardeur plus violente que n'est l'ardeur de ce ciel qui emprisonne dans son rougeoiement le découpage des ormeaux? Aucun papillon ne vient, et mon filet se fane.
En face de la maison dont mes grandsparents, ma mère, ma sœur et moi occu-
pions une partie, demeurait un être fantastique, très « conte d'Hoffmann », et qui se faisait appeler le général Pichegru. Son innocente manie était de croire qu'il était ce général lui-même, bien que celui-ci, après avoir conquis la Hollande en 1795, se fût étranglé dans sa prison en 1804. Notre Pichegru était fort distingué au physique. Maigre et long, le nez droit, il portait une barbiche blanche extrêmement efTilée qui pointait vers le ciel, car il relevait la tête à ce point que la nuque se renversait sur le dos. Il coiffait une sorte de haut de forme gris, et, tenant d'une main sa canne dans l'horizontale, de l'autre relevant un pan de son habit, il s'avançait solennellement sur le trottoir, le mollet tendu et la pointe du pied en dehors.
Un autre type, — les villes telles que Pau ou Biarritz offrent de rares échantillons, — était le père Fleury. J'ai dit
que je vis un jour à Tournay passer le Juif-Errant, et je n'ai pas à m'en expliquer davantage. Je note seulement que son costume était multicolore, pareil à celui que l'imagerie populaire prête à Isaac Laquedem vidant à la hâte, devant l'auberge naïve et feuillue, un pot de bière écumante. Quant au père Fleury, il portait bien le costume de l'antique Israël. Ce costume, y f-ompris le bonnet en forme de mitre, était noir. Ce vieillard s'était déraciné de la Terre Sainte, comme un rosier de Jéricho sous le vent, mais au souffle de la grâce. Il s'était converti au christianisme et j'ai appris, longtemps après sa mort, que sa vie fut des plus saintes. S'il n'avait revêtu sa défroque d'Ancien Testament, exposé sa barbe annelée, ses longs cheveux de mérinos, le père Fleury n'eût point semblé trop étrange. En l'église de Saint-Jacques, je vois encore ce pèlerin poudreux se prosterner devant le Saint
des Saints avec une onction et une majesté que je souhaiterais à tous les fidèles.
Je crois que ma sœur Marguerite était moins frappée que moi par l'étrangeté de ces bonshommes. J'ai souvent compris que ce qui rend le poète tellement spécial, c'est qu'il s'impressionne à jamais là ou d'autres ne sont qu'effleurés.
Lorsque tant d'amis me prêtent une si merveilleuse imagination, dont ils s'amusent, ils ne se disent point qu'une vie de centenaire ne suffirait pas à l'invention de ce qui meuble la chambre de ma mémoire, et qui est presque inépuisable. Là où tant d'autres laissent passer un geste, un mot, un fait, je le retiens. Ainsi l'araignée s'empare du moindre moucheron qui impressionne le prisme de sa toile.
Je crois donc que ma sœur, plutôt préoccupée des faits et gestes des chi-
potières de son âge, qu'instruisaient les demoiselles Guiroye, laissait dans l'ombre bien des détails qui m'intéressaient. Elle était vive comme une petite pie, avait la repartie prompte, et l'emportait souvent sur des personnes de vingt ans plus âgées qu'elle. Ma tante, celle dont avait fait sa femme le curieux Indien dont j'ai parlé, n'avait pas grand'chose à fabriquer, son nabab de mari ayant stipulé, dans leur contrat de mariage, qu'il n'exigeait rien d'elle, sinon qu'elle en agît comme elle l'entendrait. Je dois à la vérité de redire que la clause s'exécuta pour le plus grand bonheur des deux époux. Mais une telle entente n'existait point entre la tante et la nièce, qui se houspillaient.
— Ton rire m'agace au plus haut point, grondait ma tante.
Et ma sœur :
— Ne parlons point de rire, car, en fait de rire, à toi le pompon !
Vers cette époque, nous fîmes un court séjour à Orthez où nous étions allés déjà, vers mes deux ans et demi, rendre visite à mes grand'tantes Clémence et Célanire.
De ce premier voyage, si envahie par l'ombre que soit ma mémoire à son sujet, pourtant deux tableaux me restent :
Un repas de famille, chez mon cousin de Vergeron, alors receveur des finances, qui place en face de moi le plat de crème destiné à tous, m'engage à le manger tout seul, et me le retire au moment que je vais essayer de m'exécuter. Je suis on ne peut plus mortifié. La demeure de ce cousin n'est guère plus habitée que par des piverts. Ses volets, couleur de ces oiseaux, ouvrent leurs ailes dépenaillées sur les ormeaux de la Moutète.
Voici le deuxième tableau du premier voyage à Orthez.
Dans la cour familiale, humide de clair de lune, il y a quelque chose qui doit être une poutre, du côté du mur rongé de moineaux, posée sur les pavés pointus où plus tard je distingue des ricins couleur de soleil couchant, et des roses trémières vêtues comme des jeunes filles. Sur cette poutre est assis mon grand-oncle Auguste, médecin et juge de paix, dont l'originalité désespéra ses quatre sœurs, vieilles filles, qui pensèrent mourir de l'avoir vu se marier dans un âge très avancé. Les deux survivantes, Clémence et Célanire, sont là, non loin de lui et non loin d'autres ombres qui sont mon père, ma mère, ma sœur et moi-même. Le grand-oncle Auguste est couché sur sa guitare dont j'entends le bourdonnement. Il se relève, lance une roulade et fait la révérence, tandis que la bleue nuit divine envahit les toits.
Mon deuxième voyage à Orthez, en 1875, m'est plus présent.
La cour lunaire, d'il y a quatre ans, est au soleil. A la suite de cette cour où je vois un énorme réservoir de cuivre destiné à recevoir l'eau de pluie, et, après le chai, il y a un long jardin avec un puits, un figuier et une terrasse. La maison est un miroir de cire à parquet où souvent je m'étale. On me montre, dans la salle à manger, un buffet à l'angle duquel mon pauvre père, exilé à sept ans du paradis tropical, allait se cacher tel qu'un colibri qui a froid. La cuisine était celle de la fîleuse de Ronsard : une torche de résine fixée dans l'âtre même où je pouvais m'asseoir en augmentait, le soir, l'ombre mouvante.
D'Orthez, nous poussâmes, par un mélancolique après-midi, jusqu'au village où mon oncle Octave était percepteur. Tout jeune, entre sa femme, créole de Bourbon, et ses trois petites filles
Élisa, Marie et Antonia, il se mourait avec l'ardeur de son soleil natal. Il m'accueillit avec frénésie, car, de lui, il n'avait fleuri que des quenouilles, et j'étais le seul enfant sur qui reposât son espoir de voir se perpétuer notre nom.
Ce fonctionnaire avait le tempérament d'un Caraïbe. Sa fougue l'a tué, mais il avait l'enfantine bonté de certains violents. Il s'est consumé comme un feu de trappeur. A quelques mois de sa mort, il me montrait sa panoplie en me vantant cette passion de la chasse que j'ai héritée de lui. Mon seul souvenir le concernant date de cette visite où je mangeai du miel pour la première fois. Mais, quarante-quatre ans après, lorsque je poursuis comme il fit, et du même côté, les oiseaux sauvages, voici que j'évoque ce mort bien- aimé. Il me semble que, la voix sonnante et gaie, l'œil en flamme, prodigue de sa force, entr'ouvrant les halliers avec son Lefaucheux,
suivant ses chiens infatigables, il vient rejoindre celui qu'il n'a connu que petit garçon. « Ah ! mon petit, me dit-il, je t'avais bien dit qu'un jour nous chasserions ensemble ! J'ai levé ce lièvre qui m'a conduit jusqu'à toi. J'ai descendu le coteau de Mesplède, à travers les pins, jusqu'au bas-fond crevé de sources.
Buvons un coup à ma gourde. Et puis, ô mon neveu chéri, causons des vivants et des morts ! »
Quelque temps après notre visite à mon oncle Octave, il mourut : le 12 janvier 1876. J'ai recueilli certains détails sur son enterrement auquel je n'assistai pas. Son corps fut transporté à Orthez en un jour où il glaçait à pierre fendre. Et toute la commune où il avait exercé son humble fonction accompagna son cercueil. On l'aimait comme on aime souvent les natures toutes simples, et prodigues d'elles-mêmes. Combien me
touche davantage que de solennelles obsèques ce convoi rural ! Quelque bien qu*ait fait un homme dans sa vie, le recueillement que l'on a lorsqu'on le porte en terre est en raison inverse du déploiement des pompes. Des trois filles qu'il a laissées, l'une s'est vouée au Seigneur.
Cette impression touchant la mort fut la deuxième, après celle que j'éprouvai au sujet d'un petit Louis Tarbès qui, à Tournay, s'ouvrit une artère en tombant sur un tesson. Je me souviens de ma mère, attristée par la cérémonie funèbre de mon oncle, et la racontant, à son retour à Pau, sur la galerie de la cour intérieure.
Sur cette galerie, Graciette entretenait des pots de fleurs qui contenaient des géraniums odorants, de la verveine, des callas, des lis hémérocalles, et une sorte de fin gazon qui retombait comme
un jet d'eau. Ce jardin suspendu attirait les hirondelles qui venaient, avec confiance, nicher au-dessus de la cuisine, et Graciette toujours propre tendait audessous d'elles une toile verte qui leur permettait de ménager le plancher.
Un haut magistrat de la Cour d'appel habitait de l'autre côté de la maison, sur le même paHer, sa porte face à la nôtre. Il était fort aimable, portait des favoris comme, à cette époque, il semblait qu'il en fallût pour envoyer son semblable au bagne ou à la guillotine.
Je m'étais quelque peu renseigné sur la fonction singulière de ce redresseur de torts, qui venait, avec une solennité familière, fumer sa pipe chez mes grandsparents. Il était de vieille origine, assez bel homme. Son nez tombait sur sa lèvre qui tombait sur son menton qui se relevait. Je le pris en aversion dans la circonstance suivante.
J'entre un jour chez lui. Je le trouve assis au coin de son feu.
— Vous êtes juge? lui demandé-je.
— Et je vais te juger ! me répond-il. C'en fut assez pour me faire prendre
la poudre d'escampette, et ce Conseiller ne m'a jamais vu revenir de mon plein gré dans son appartement.
Notre demeure avait été jetée une nuit dans l'émoi par la cuisinière de ce juriste, prise d'un tel saignement de nez qu'il avait fallu aller quérir un docteur frais émoulu du voisinage, et qui vint. Une véritable chasse à l'homme, ou plutôt à la femme, s'organisa, car ce cordon bleu, qui était une sorte de géante, s'enfuyait d'étage en étage avec son hémorragie, ayant compris que le jeune Hippocrate lui voulait enfiler par le nez une aiguille qui ressortît par la bouche. Cette scène comique ne se termina qu'à l'aurore par l'arrêt naturel de l'écoulement nasal.
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Le vénérable magistrat avait des fils dont l'un, qui s'était marié à la Martinique, avait orné sa chambre d'une panoplie indienne qui m'enchantait. Je n'ai jamais pu regarder un arc ou un tomahawk sans une intense émotion, et les huppes multicolores des Peaux- Rouges, que m'avait représentées une image d'Épinal, me plongeaient dans une indicible nostalgie.
Je me souviens du séjour que fit, chez ce conseiller à la Cour, un Béarnais qui négociait au Texas, et qui avait nom M. Supervielle. Il était allé d'abord à la Havane où il avait accueilli un mien grand-oncle, qui portait le même prénom que mon père : Victor. Ce grandoncle possédait une nature éruptive, et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il ait suivi la route tropicale que, déjà, son frère Jean-Baptiste, mon aïeul, lui avait ouverte. Victor Jammes a laissé hélas ! une telle réputation de duelliste que
j'ai connu un très vieux Toulousain qui n'avait pas oublié que mon ancêtre collatéral s'adonnait quotidiennement à ce sport stupide alors très en honneur. Malgré cette humeur batailleuse, ou à cause d'elle, il avait conquis le cœur de la plus ravissante des fiancées, dont je possède le portrait en miniature. Mais il rompit son mariage avec elle comme il rompait l'acier avec d'autres. Il s'embarqua donc, et ce fut M. Supervielle qui, à Cuba, recueillit le dernier soupir de ce spadassin qui doit être bien étonné des mœurs pacifiques des élus ; car j'espère bien que Dieu lui aura fait miséricorde. M. Supervielle m'a laissé l'impression d'un homme calme, préoccupé.
Il ressemblait à ces présidents de républiques fédérales estampés sur les cartes postales qu'il me donnait pour les insérer dans mon album de timbres. Sur une petite ardoise que je possédais, il m'apprenait à crayonner des transatlan-
tiques. Le dessin m'occupait beaucoup, et aussi le modelage de figurines en cire à parquet.
Un de mes plus doux souvenirs d'alors, c'est quand nous allions visiter la sœur Marceline, dans son couvent de la Préservation. Ma famille la connaissait de longue date, car elle avait donné à ma mère et à ma tante qui, de Provence, venaient séjourner à Mauléon, une instruction excellente. Il se dégageait d'elle cette fraîcheur qui est celle d'un ruisseau sous la menthe, ce parfum de la grâce qui force les plus durs à la vénération. N'eussé-je pas de preuves plus philosophiques de ma foi, il me suffirait de penser à cette femme de bien, et à quelques-unes de ses pareilles, pour me tenir assuré de la vérité de l'Église. Il m'arrive d'ailleurs parfois, à la communion, d'appeler dans mon âme la foule des vierges du Seigneur, et elles m'as-
sistent. Ma sœur Marceline, dans cet ordre qui fut celui de Bernadette Soubirous, jouissait d'une particulière réputation de sainteté ! Quand la nourriture venait à manquer dans son couvent, il s'y produisait de ces miracles moins rares que ne le pensent les croyants tièdes.
Elle portait beaucoup d'amitié à ma grand'mère Éléonore, qui en était bien digne, car elle aussi avait épousé le Christ, mais au milieu de sa propre famille. Pauvre grand'mère ! Elle faisait partie de l'ombre, on ne la distinguait point tout d'abord lorsque, dans sa chambre, elle priait devant son crucifix d'ivoire jauni ; mais la lueur de ses cheveux blancs la nimbait peu à peu. Toujours vêtue de noir, pressant la grappe obscure de son chapelet pour en extraire un vin surnaturel qui remontât son cœur, elle paraissait enveloppée d'une fumée de bénédiction. Je
me rends bien compte aujourd'hui qu'elle a dû souffrir de la vie, car il ne cessa de neiger dans son âme.
Elle s'évertua, dès ma tendre jeunesse, à me faire plaisir, mais se doutat-elle que les distractions qu'elle me procurait, et qu'aiment les petits, m'emplissaient de pitié pour les hommes qui les avaient inventées? Un arbre, penché sur l'eau, une cigale, voilà ce qui ne m'a jamais déçu, grâce à Dieu. Mais les bateleurs, et leurs exploits !
Je ferai cependant exception pour l'un d'eux et pour la représentation qu'il nous donna, que je rapporte ici.
Il ne m'écœura point comme faisaient les autres saltimbanques martyrisant, presque tous, l'enfance et les animaux.
Nous sommes à la Haute-Plante, au nord de Pau. Des gens s'occupent de gonfler une sorte d'énorme chiffe qui, bientôt, devient un ballon sphérique où pend une nacelle semblable à un
panier à papiers. Un monsieur tout en noir, qui a des manchettes très blanches, prend place dans cette suspension en vannerie, et, ayant salué de son haut de forme la foule, il s'enlève. Il salue toujours. Le globe monte. L'aéronaute salue encore. Le soleil frappe en plein, d'un côté, la géante bulle jaune. L'histrion salue avec acharnement, mais il devient peu à peu petit comme un singe. Il cesse de saluer. La nacelle est entourée maintenant d'un petit nuage de poussière. Et ma grand'mère m'explique : « Il jette du lest 1 »
Avant que l'aviation eût consacré terriblement par la guerre la conquête de l'air, je tenais tous les ballonniers pour des badauds sympathiques. Pour un peu, je me fusse imaginé qu'ils avaient la tête pleine de vent. Le regard de tous ceux que j'ai rencontrés, de mes amis même, présentait une expression vague, qui semblait implorer pardon
pour cette audace avec laquelle ils exposaient une vie qu'ils jugeaient sans doute falote. Et la drôle de mentalité ! Je me souviens que, prenant un bock avec Fun d'eux qui était du monde, et qui se curait pourtant les ongles devant nous, il se leva soudain et, sans autre explication : « Messieurs, dit-il, je dîne ce soir chez ma mère. »
Donc, le premier aéronaute que je vis à Pau me parut très supérieur, par son art, aux dompteurs de lions, aux écuyers de chevaux de bois. Il ne montait pas Pégase encore, mais enfin...
Nous allions à la foire de Pau en compagnie d'une tante et d'une cousine de ma mère, Célinie et Marie. La première m'admonestait continuellement sur un ton marquise de Sévigné ; la deuxième, plus âgée que moi de huit ans, se gaussait de ma balourdise.
J'ai dit que j'étais bien de mon village.
On m'en avait fait tellement honte que j'essayais de réagir, et parce qu'une amie de ma grand'mère m'avait un jour déclaré que j'étais poli, ce qui m'avait mis du baume à l'âme, j'espérais toujours de la rencontrer pour demeurer longtemps nu-tête en face d'elle.
Je plaçais bien au-dessus du plaisir des promenades foraines la contemplation qu'offre le boulevard Palois, et, en descendant vers le château, la vue de la tour de la Monnaie. Oh ! cette odeur saine qui régnait au crépuscule, s'élevait de la basse ville où fumaient les cheminées de la brasserie de ma grand' tante Aménaïde et de ses fils !... de ma grand'tante Aménaïde qui me comblait de bontés et de cadeaux après avoir choyé, durant qu'il était lycéen à Pau, mon père. Accueillante maison, peu à peu élargie par la fortune, où mes lèvres de jeune rose trempaient avec volupté dans l'or du houblon écumant
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et gras ! C'est sur le vert canal qui, en ville, passait un instant sous vos planchers ronflants de machines, que je suis monté en barque pour la première fois !
Nous rencontrions, non loin de chez Aménaïde, le type du classique invalide, constellé de médailles. Il était préposé à la garde du château et devait cette situation à son courage ; il avait échangé avec son capitaine, en Algérie, un cheval mort pour un vivant, lui permettant d'échapper ainsi aux Arabes.
Escofïié, c'était le nom de ce héros, passait pour aimer l'eau-de-vie. Son triomphe fut de voir interner, dans ce château placé sous sa protection, Abdel-Kader que la société la plus distinguée allait visiter dans les appartements de Gabrielle d'Estrées où il avait installé son harem. Le grand chef saharien, chaussé de bottes éclatantes, recevait avec indifférence tout hommage local
Et, comme ils étaient habitués à la vie des tentes, sa smala et lui crachaient avec superbe sur les tapisseries des Gobelins.
De cette période, j'ai retenu plusieurs choses, sept entre autres. La première, c'est que, dans les tilleuls de la place Royale, il existe un insecte très élégant, aux élytres coriaces et grenus, aux longues antennes de biche et que l'on nomme à tort cigale. La deuxième, c'est que, dans le mystère des parcs, les enfants ramassent une gousse appelée par eux crème et dont ils se barbouillent les babines. La troisième, c'est qu'un grand lycéen, bête comme à son âge, peut étirer entre le pouce et l'index la peau qui recouvre sa pomme d'Adam tout en me lançant avec *mépris ces trois mots : « De la gomme ! » La quatrième, c'est que le mélancolique roulement des tambours, dans la paix d'or des soirées, s'appelle la retraite. La cinquième, c'est
que l'on tue avec une fronde un oiseau juché sur un toit comme l'était le passereau du roi David. La sixième, c'est que l'on est heureux d'écouter couler la fontaine de Trespoëy sous les feuilles de l'été, de boire de son eau précieuse. Et la septième, c'est que l'on souffre souvent sans savoir le dire.
Nous allions parfois, aux environs de Pau, à Assat, voir mon oncle du Mexique et sa femme dans leur villa.
Ils nous envoyaient chercher dans leur break, traîné par des chevaux d'ébène qui piaffaient en balayant le sol avec leurs queues démesurées. Je n'ai jamais rencontré d'aussi beaux attelages que ceux du terrible homme, mais nous éprouvions quelque méfiance à nous confier à eux, car il prétendait ne se servir, pour ses voitures, que de chevaux entiers.
Sa femme en sut quelque chose, un jour que les étalons, sautant par-dessus le
pont de Bizanos, restèrent à demi suspendus dans le vide, et elle à moitié morte dans sa calèche.
Les habitués de la villa de mon oncle étaient peu nombreux, surtout des camarades de jeunesse dont l'un, le notaire Sempé, se piquait d'être hispanophile et carliste, ayant eu l'honneur de dissimuler une nuit le fils du frère cadet du comte de Montemolin. Il est des gloires qui rayonnent moins.
Ce tabellion devait être quelque peu tartarinesque. Un après-midi, il me conduisit mystérieusement dans la salle d'armes de mon oncle, laquelle servait aussi de billard, et d'oîi s'exhalait, avant déjeuner, un parfum d'anisette louche.
Il choisit une sorte de pistolet évasé, une arme dont mon oncle nous avait dit que, chargée de gravier, on s'en sert à la Vera-Cruz pour tirer sur la foule après les réjouissances. Il chargea ce tromblon
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avec du menu plomb, mit une capsule à la cheminée, et m'entraîna dans une prairie. Il y avait une meule de paille et, sur cette meule, une cruche, comme il est d'usage en Béarn. Maître Sempé la visa, tira dessus, et nous rentrâmes sans mot dire.
Un oncle de mon oncle, le commandant Laslandes, fréquentait aussi chez son neveu. Il excellait dans les caricatures, dont il a la ssé un album, et il buvait, ayant pris part au siège de Sébastopol, dans un verre dont le cristal enchâssait une croix de la Légion d'honneur. Il vivait à Pau, entre sa sœur et une vieille fille nommée Titine, petite parente par lui recueillie, et qui prétendait, à cent ans, elle est morte à cent deux, ne pas oser sortir, de crainte d'être abordée par des jeunes gens.
Cette villa d'Assat avait du charme.
Entre le gave et le Lagouin, dans la
plaine fertile qui s'étend de Tarbes à Pau, elle dressait sa tourelle de briques rendue tragique par les gestes nerveux d'une bonne allemande qui manqua de se jeter du haut parce qu'elle avait cru que l'on se purge impunément avec les semences du ricin. Près d'un demisiècle après un tel accès de folie, provoqué par les graines de l'euphorbiacée, l'État vient de donner l'ordre aux gardebarrières d'en complanter leurs jardins où jouent des enfants.
La construction et les jardins de l'habitation de mon oncle se sont plus tard étendus. Je vois en ce moment une chaude pelouse fourmillante de coquelicots, et, à droite du perron, une rose que mon petit cousin Edouard, âgé de deux ans, me montre du bout du doigt en me disant :
— L'oiseau.