‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Ce fut donc au printemps de 1880 que nous allâmes nous installer à Bordeaux.

Un voyage nocturne m'offrit la splendeur de l'aube, ce regard opaque du ciel endormi sur la terre qui grelotte, puis ce jaune, ce gris, ce rose, ce rouge, qui précèdent les branches du soleil dans la forêt du clair azur.

La maison où nous avions loué, cours des FosséSy en face de ce qui était alors le vieux lycée, et qui devait devenir peu à peu la Faculté des lettres et des sciences, portait le numéro 196. Le bureau de l'enregistrement était situé au rez-de-chaussée dont une partie était occupée par le ménage d'un tailleur

nommé Lévêque, lequel cousait à la vieille mode, accroupi sur ses mollets, et rallumait sans cesse à une lampe à gaz-mil, à ce préposée, un trognon noir de pipe en terre. Le premier et le deuxième étages étaient nôtres, l'un comprenant la cuisine, la salle à manger et le salon, et l'autre nos chambres à coucher. Le troisième étage abritait, à notre arrivée, un couple sans enfants vivant avec un vieux père et beau-père dont la chienne qui avait la chassie se nommait Folette. La partie du cours des Fossés, aujourd'hui cours Victor Hugo, qui faisait face à notre demeure, était large, complantée de marronniers sous lesquels des mercantis dressaient leurs étalages, le dimanche matin surtout, consacré aux savetiers et aux marchands de singes et d'oiseaux.

A l'arrivée, on m'avait mis au lycée, en neuvième, car mes aptitudes scolaires, j'ai déjà insisté sur ce point, étaient

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telles que les écrevisses seules, que Ton assure marcher à reculons, pouvaient en donner une faible idée. Je fus présenté au proviseur, qui avait nom M. Jonette, et dont on saura tout quand j'aurai dit qu'il était l'auteur d'une grammaire française. J'étais et je suis encore, vis-à-vis des universitaires, dans un sentiment tel que je ne pense pas que le renard que je vis un jour enchaîné marquât une plus grande gêne à son bourreau que celle que j'éprouve devant mes amis les plus intimes lorsqu'ils appartiennent au docte corps.

Néanmoins je ne fus pas trop mal noté, à mon arrivée, par un certain M. Boisson qui avait le teint de la bière blonde et qui se croyait obligé, pour nous inculquer les éléments de toute science, de déposer au préalable, sur une chaise, un reluisant chapeau haut de forme.

Je me liai au début surtout avec un excellent élève nommé Philippe Lau-

rens dont les parents, des Parisiens, occupaient, rue des Ayres, un étage audessus d'une pharmacie. Le père de Philippe était le meilleur des hommes, soutenant assez péniblement sa famille avec une représentation commerciale, et la mère était enjouée, entendue dans son ménage, intelligente. Je fis ainsi connaissance avec les échantillons d'une race très différente de la mienne, d'un tout autre accent, apte à la petite lutte de l'au jour le jour, estimant chaque chose à son prix. C'est ainsi que je compris tout celui que l'on doit donner aux petits cornichons et oignons confits dans le vinaigre, et dont on assaisonne le bœuf bouilli, un jour que j'entendis le père Lau^ens s'écrier en en mangeant :

« Je voudrais, tant ces condiments sont bons, en posséder mille bocaux ! » Et, lorsque nous buvions frais, chez mon camarade, grâce à la précaution que l'on avait prise, d'avoir laissé longtemps

les carafes sous le jet d'eau de la ville, précaution due à son papa, toute la satisfaction de celui-ci apparaissait sur son visage et se traduisait par cette phrase : « Il n'y a pas de boisson à la glace qui vaille celle-ci ! » Le même enthousiasme s'exerçait sur un radis ou sur une salade de cresson que ces Parisiens prononçaient creusson, détail qui paraît insignifiant, mais qui ouvrait un abîme entre nos mentalités. La réserve excessive de l'homme du Sud-Ouest se choque naturellement de cette exubérance de l'homme du Nord, qui la lui prête, le prenant pour un Provençal, et notre langage chantant est comme blessé par la volubilité, le raccourci, Tintonation de la phrase qui nous est étrangère. Tout cela n'empêchait point d'excellents rapports avec la famille de mon ami, et avec cet ami qui était au point de vue scolaire le contraire de ce que j'étais. Je l'ai vu, dans la suite, repasser avec un tel achar-

nement les matières d'une composition où il désirait être classé le premier que, pour ne pas succomber au sommeil, il infligeait à son corps une attitude torturante sur deux chaises. Il était devenu, grâce à ce système, une sorte d'élève universel, damant le pion à tous ses camarades et inspirant, dès la huitième, au proviseur et au censeur qui chaque semaine venaient assister à la lecture de nos victoires et de nos défaites, un respect sans nom. Je ne crois pas que tant de studieuse vertu lui ait procuré dans la vie une place privilégiée, et j'ai fait la même remarque à propos d'autres qui lui ressemblèrent. J'avoue que j'éprouvais, sinon de la jalousie, du moins de la confusion à l'endroit de ces camarades que mon père me désignait comme des modèles à imiter. Le brave homme avait tout dit quand il avait cité l'École Polytechnique, et je crois qu'il serait mort de joie si, ayant eu la facilité qu'avait ma

sœur pour les mathématiques, je les eusse cultivées jusqu'à mie coiffer d'un bicorne. Son ardent désir, auquel il dut bientôt renoncer, de me voir grossir la phalange de ces petits suisses de la science — quel orgueil n'eût-il pas éprouvé à me promener par les rues vêtu ainsi ! — lui avait fait me mettre entre les mains une lecture qui exprimait la jubilation et la fierté de parents escortant en public un tout jeune polytechnicien. Avouerai-je que, à l'âge d'homme, me rappelant ce souhait de mon pauvre papa, un jour que, devant une pharmacie, je rencontrai flanqué de son père, de sa mère et de sa sœur, l'un de ces algébristes en uniforme, je versai des larmes? Mon père, pardonne-moi du haut du Ciel de n'avoir été qu'un poète !

Philippe Laurens était donc le type du bon élève, et, dans la suite, cette qualité s'accentua chez lui jusqu'à le

rendre Insaisissable. Mais à l'époque où nous en sommes, il ne dédaignait pas de descendre sur le cours des Fossés pour jouer avec moi. Nos désirs se portaient particulièrement sur l'étalage du père Larroque, boutiquier sexagénaire qui vendait aux lycéens non seulement des provisions de bouche, caramels, pâte de guimauve, beignets de pomme, mais encore de quoi stimuler bien des vocations. : bateaux, canons, couleurs. Le père Larroque était généralement de mauvaise humeur, ne se déridait que lorsque venaient lui rendre visite d'anciens compagnons de jeunesse dont les conversations, me semblait -il, roulaient sur les bonnes fortunes du passé. Il avait un commis, sorte de long garçon épicier fort prétentieux, prénommé Charles, ce qui se prononçait en faisant sonner 1'^ final. Je demandai un jour innocemment à Charles s'il n'était pas le fils du père Larroque, ce qu'il prit fort mal,

tellement qu'il alla se plaindre à ma mère, qui passait avec moi sur le cours, de ma gratuite supposition. Je le vois, me désignant d'un doigt vengeur à la plus indulgente des femmes et déclarant : « Madame, ce polisson m'a demandé si je ne suis pas le fils de M. Larroque ! »

En face de notre balcon garni de belles fleurs, surtout de laurier-rose, de pétunias, d'œillets, de fuchsias, qui vers six heures au printemps et en été, s'alourdissaient des pierreries de l'arrosage, il y avait un pauvre magasin d'horlogerie qui manquait de jour et d'air. C'est pourquoi, chaque matin, son locataire nommé Guillot précipitait au dehors, à l'aide de rails, une cabine à roulettes dans laquelle il travaillait à l'ombre des arbres du cours. Il assujettissait à l'un de ses yeux une sorte de loupe de corne. A l'aide de cet instrument

et d'une pointe d'acier, cet artisan scrutait et fouillait l'organisme d'une montre comme un entomologiste examine et dissèque celui d'un insecte. Il ne quittait sa roulotte que vers midi et le soir, quand, avec un fracas épouvantable et sur le même plan incliné dont il s'était servi pour la sortir, il la réintégrait dans le magasin qui la portait dans son ventre. Jamais Guillot ne réduisit ses nombreuses heures de travail, excepté le dimanche, durant huit années que je l'ai vu attelé à la besogne, sa lorgnette à l'œil ou relevée sur le front à l'aide d'une branche métallique. Qu'il gagnât sa vie ainsi, je le veux. Et le grand nombre de montres appendues autour de lui, dans cette tour vitrée, témoignait de la confiance que les passants et les voisins lui accordaient. Mais au delà de cette besogne, il y avait comme un divin mystère. Nul doute que Dieu n'accordât une attention pleine de man-

suétude à tous ces raccourcis de la machine céleste, à ces naïfs petits mondes que leur régulateur humain portait à son oreille, et ne nourrît celui-ci aussi bien que plusieurs passereaux. Que n'a pas dû comprendre Guillot jusqu'à ce jour, après la mort de mon père où, repassant par Bordeaux, je le revis? Il releva sa loupe de corne pour me tendre la main.

— M. Jammes a succombé à une maladie de cœur? J'ai le cœur malade aussi, je n'en ai pas pour longtemps.

Un voisin de Guillot, c'était Mignon, pâtissier, dont la face ressemblait à celle du type chinois tel que le représentent les livres sans prétention : il suffit d'une figure un peu blafarde, d'un nez camus, d'yeux bridés, de deux brins de moustache et d'une impériale qui me semble davantage se rattacher à Napoléon III qu'à Confucius. Mignon ne demeure dans

mon esprit, avec sa blanche toque de mandarin, que parce qu'il fournissait à l'humble luxe de notre famille qui, le dimanche, lui achetait une mignonnette, sorte de madeleine incrustée d'amandes de pin.

A l'angle de la rue des Ayres et du cours des Fossés, il y avait, en face de la maison habitée par nos amis Laurens, un certain Pilorget, coiffeur, qui me fit croire que chacun des petits plats à barbe qui lui servaient d'enseigne était en or massif et valait mille francs. Ce que je crus, et mon père me sembla naïf et ignorant lorsqu'il m'assura que ce Figaro s'était simplement moqué de moi. Ce Pilorget vivait dans une sorte d'effervescence. Bien que je comprisse peu le fond de son histoire, je le trouvai sublime un jour qu'il contait avec exaltation, à l'un de ses clients qu'il tondait, qu'un sien ami, capitaine de pompiers, avait quitté sa jeune femme

brusquement, le soir même de leur mariage, pour aller éteindre un autre feu qui dévorait une scierie. Il est vrai que les incendies étaient si nombreux à Bordeaux, à l'époque dont je parle, qu'il y avait quelque chance qu'il ne se passât point d'année qu'un pompier n'en eût pu faire autant. Je me souviens de la lugubre sonnerie de la grosse cloche de la tour Saint- James. Dès que son sourd bourdonnement se propageait sur Bordeaux, j'étais empli de terreur. Je ne sais ce qu'éprouvait l'auteur de la Vulgate quand il pensait ouïi' les trompes du Jugement dernier, mais je ne pense pas qu'il fût plus terrorisé que moi lorsque cette onde apocalyptique pénétrait jusqu'aux moindres fissures du plus lointain des quartiers pour signaler le feu. J'entends encore cette marée montante, solennelle, monstrueuse, submergeant la cité d'Ausone, ce bourdon d'un invisible essaim de

bronze que je n'ai perçu nulle autre part, ce déferlement d'épaisses vagues aériennes qui ne retrouvaient le calme un instant que pour permettre à un lourd marteau de cogner sur la lèvre de cette gueule infernale autant de fois qu'il le fallait pour indiquer le numéro de l'arrondissement sinistré. Cette voix du beffroi bordelais revêt une extraordinaire majesté, bien digne de cette ville méconnue par aucuns qui font consister son charme dans quelques quartiers neufs, tels ceux de Tourny. Mais il est une Burdigala qui est faite d'ombre, dont les maisons en des ruelles étroites présentent leurs balcons de fer bombés comme des galères et tout pavoises de fleurs. Surtout au clair de lune, cette cité antique ressort, se détache nettement de la ville moderne. Çà et là une tour, une porte de l'enceinte, puissamment postées, une église immémoriale, et, à la base de la ville, ce fleuve commercial.

ce quai tout plein d'odeurs salubres, de volières criardes et bariolées, de bouges marins, suspects et naïfs. C'est plutôt vers ces quartiers anciens, obscurs et poétiques, en des venelles qui arboraient de singuliers drapeaux, des bouées, des toiles à voile, des vêtements huilés, des poulies et des câbles, que nous portions nos pas, mon père, ma mère, ma sœur et moi, aux jours que le bureau de l'enregistrement, le train de maison et les classes nous laissaient quelque loisir.

J'évoque certains après-midi d'été, quand nous descendions en flânant jusqu'à la Garonne en suivant le cours des Fossés plongé dans le calme dominical.

Ces jours-là nous n'étions pas invités par des juifs aux voix tremblantes à entrer dans leurs boutiques pour y admirer, sur des mannequins, des costumes tout faits, plus roides que des morts de froid. Mais, et le dimanche même on ne les rentrait pas, mon attention était sollicitée étran-

gement par deux cercueils de verre posés verticalement sur le trottoir, à droite et à gauche de la boutique d'un défroquant de Judée. Chacune de ces boîtes funèbres contenait une poupée de cire qui avait l'intention de représenter un de ces ouvriers, dits compagnons, qui faisaient naguère, avec une certaine ostentation, le tour de France. Quoiqu'on eût voulu assigner l'âge adulte — leur moustache et leur impériale en témoignaient — à ces personnages impressionnants, la sordidité hébraïque les avait réduits à la portion congrue : celle de leurs sarcophages économiques. On avait glissé, entre les doigts roidis de ces prolétaires jumeaux, la canne à pomme d'or de la société secrète, et à leur boutonnière décorée d'un bouquet blanc pendait un insigne abracadabrant.

Laissant de côté ces momies, dont on avait vermillonné les joues au long desquelles tombaient des boucles telles que

l'on en voit aux rabbins du réservoir de la synagogue, à Alger, nous poursuivions jusqu'à une place solitaire où le moyen âge avait, paraît-il, dressé le gibet. Elle était commandée par une porte massive, propre à l'antique défense de la cité, la Porte de Cailhau. A l'angle que formait cette place avec la rue du Chai-des- Farines était situé le plus médiocre des cafés tenu par Isidore Têtard. Là, nous nous asseyions un moment sous la tente où nous nous faisions servir une canette, puis nous continuions par les quais en nous intéressant aux vapeurs, aux barils accumulés, aux enfants qui essayaient de pêcher quelques menues anguilles.

Ce fut le 14 juillet qui suivit notre installation à Bordeaux que l'on célébra la fête de la troisième république. Je ne sais pourquoi, vers ma huitième année, à Saint-Palais, je professais des idées

nettement monarchistes devant mon père, qui ne les partageait point. Je me laissai pourtant séduire, quatre ans plus tard, à Bordeaux, par un assemblage de trois plumes tricolores, fort jolies, dont on décora mon chapeau, qui était blanc comme tout le reste de mon costume.

Je devais avoir l'air, porteur de cette aigrette, d'un oiseau tropical. Cet anniversaire de la prise de la Bastille fut favorisé par un implacable azur. De bon matin, lorsqu'il faisait frais encore, je me promenai non loin de la maison, sur le cours où des camelots foisonnaient.

Le peuple avait l'air heureux, et moimême je me sentais le cœur léger, prêt à s'envoler ainsi que mon couvre-chef ailé. Je ne me doutais point du désastre à quoi nous vouait ce régime qui a combattu si haineusement mon Dieu. Mon père avait subi et la philosophie de Jean- Jacques et l'influence du miUeu huguenot, dans lequel il avait été élevé, à

Orthez, dès l'âge de sept ans, à son arrivée des Antilles. Je regrette de lui avoir connu ces idées et, dans son agonie, de ne m'être senti ni assez âgé ni assez chrétien pour lui indiquer le chemin de la paix. Je déplore amèrement certains partis pris dans le maintien et le triomphe desquels il situait le progrès, la fraternité, que sais-je? Mais son cœur fut le plus noble que j'aie connu, et jamais sa vie familiale ne prêta au moindre soupçon. Il avait naturellement de telles manières, et ce physique merveilleux dont j'ai parlé, que j'ai entendu une femme du meilleur monde lui assurer qu'un prince lointain devait re- ; vivre en lui. Ce prince a peiné, s'est usé le cœur pour nous gagner du pain.

J'entends, dans le bruit que fait ma plume qui trace ces lignes avec amour, le même bruit qu'émettait la sienne sur les gros registres où il appliquait sa signature nerveuse. Enfant, je suspen-

dais ma respiration pour regarder l'arc si pur de son front sous la lampe d'automne, dans son bureau solitaire. Le Seigneur ne m'a pas donné que je comprenne ainsi, à travers la mort, celui qui m'a engendré pour qu'il me sépare de lui. Ah ! certes, j'eusse préféré que notre maison d'alors fût telle que celle où j'ai posé la pierre de mon foyer, toute sonore de cantiques, toute fleurie de fêtes patriarcales, tout embaumée de pain bénit. Mais je compte trop sur la miséricorde pour ne pas croire à tant d'influences, qui atténuent notre responsabilité, pénètrent dans notre pauvre argile et entravent notre liberté individuelle. Je voyais parfois mon père, l'air toujours un peu fatigué, demeurer longtemps silencieux en face d'un arbre ou d'un paysage : « A quoi penses-tu? » lui demandais- je. Et il me répondait simplement : « A Dieu. » Cet aristocrate, entiché de la première Révolution comme

Leconte de Lisle et la plupart des créoles que j'ai connus, — il se souvenait avec tristesse des noirs en esclavage chez son père, — était amené par ses fonctions et par les circonstances à fréquenter des individus, ses collègues ou non, qui ne lui ressemblaient en rien. C'est ainsi qu'à l'occasion de cette première fête nationale notre table réunit un certain nombre de gens qui déjeunèrent en notre compagnie sous l'égide d'un petit buste de la République disposé sur un socle. Il ne se dit rien, durant ce repas, qui pût blesser les oreilles de ma mère et de ses enfants, qu'elle élevait en catholiques, mais avec cette modération qu'inspirait à ses semblables la froideur religieuse des maris nés sous Louis-Philippe — il ne s'y dit rien de choquant, encore que deux des convives appartinssent à la franc-maçonnerie dont mon père, fort heureusement, ne fut jamais un adepte.

L'un de ces deux hôtes avait nom Albert Lescure, l'autre Guichet. Albert Lescure était le fils d'un vieux maître d'hôtel qui avait fait à mon père et à ma mère, dans un poste de début, les honneurs de sa bonne cuisine et qui s'était mis en quatre pour faciliter leur installation. Mon père, qui avait le cœur reconnaissant, ne manqua point d'aller rendre visite, aux environs de Bordeaux, à ce Vatel à la retraite qui avait suivi son fils devenu pharmacien. Albert Lescure était un brave garçon dont le teint marquait une propension à la maladie de foie : son visage camus s'encadrait d'une barbe noire en forme de fer à cheval, et il avait à se plaindre de sa femme. A chaque fois que nous allions frapper à sa porte, il ne manquait pas de nous accueillir par ces mots : « Avez-vous lu ce qu'ils ont encore fait? » Ils, c'était, bien entendu, ceux qu'il surnommait « les chevaliers de la robe noire » ou qu'il

gratifiait de quelque autre métaphore empruntée à M. Homais. Mon père, assez railleur, n'était pas sans s'amuser dans son particulier de l'état d'esprit de ce frère trois points, qu'il avait connu enfant et qu'il affectionnait. Je crois savoir qu'Albert Lescure, que la vie chargea d'une lourde croix, est mort converti. Le Ciel nous vaut mieux qu'une loge, s'appelât-elle la Candeur.

Le collègue d'Albert Lescure au Grand-Orient était donc ce Guichet, fonctionnaire. Il n'avait point la rondeur de son émule, même au physique.

Pâle et long, il possédait un nez en lame de rasoir et des moustaches noires qui allongeaient encore ce nez, d'où elles pendaient comme les branches d'un compas. Je crois que ses convictions n'étaient pas désintéressées ; il parlait beaucoup de son avancement, et il essayait de gagner à sa secte, en en fai-

sant ressortir les avantages, mon père qui demeura inflexible. Je vois Guichet assis, un soir, sur le canapé de notre salon où il a déposé son chapeau, un tube sinistre qui étirait encore sa figure quand il s'en coiffait : « Mon cher collègue, disait-il d'un air sentencieux, que n'étiez-vous, hier soir, parmi nous ? La séance que nous avons tenue était impressionnante, un seul cœur nous animait. » Ainsi parlait Guichet dont la femme et les enfants, que nous fréquentions, étaient fort pieux.

J'ai conservé ce souvenir encore : je suis chez eux ; il rentre, seul, d'une promenade, tuyauté de son éternel chapeau ; il a l'air absorbé ; il fouille dans son pardessus qu'il va enlever, il en retire un petit livre qu'il va dissimuler dans un coin ; je choisis mon instant pour aller jeter un coup d'oeil sur ce livre : c'est V Imitation de Jésus-Christ.

Tels sont les deux personnages qui buvaient à la santé de la République, chez nous, en cette chaude journée de l'an 1880. Quand le soleil ^t moins actif, à la fin de l'après-midi, l'animation du matin reprit dans la rue, grossit encore. Et après le repas du soir, la foule battit son plein. Elle riait. Cours d'Alsace-Lorraine, elle monta sur la voiture d'un cocher récalcitrant qui voulait enfreindre une consigne et elle le fessa.

Mille globes illuminés pendaient aux fenêtres, et le feu d'artifice, tiré sur les Quinconces, eut une bien autre allure que la pétarade qu'on nous offrait aux fêtes de Saint-Palais. Ce me fut toujours une joie que d'assister à ces jeux de flammes crépitantes. Celui-ci, même à un intervalle de quarante années, me semble d'une beauté particulière. Je vois le gouffre de la nuit, les maisons imposantes qui, du côté du Jardin Public, entre les feuillages grandioses, ont une

allure balzacienne, semblent garder le mystère de quelque Fille aux yeux d'or. J'entends la respiration contenue de la foule grouillante et son murmure admiratif lorsque des serpents et des dragons sillonnent la nuit et, détonant, laissent choir leurs braises multicolores et rendent, avant qu'il s'en élève de nouveaux, l'obscurité plus dense. Que se passe-t-il au soir de ces vastes fêtes? Quel vieil amiral, sur l'une des terrasses qui dominent la cité, compare, après dîner, en fumant son cigare, ce ciel artificiellement constellé à celui des nuits de Chine? Je rentrai me coucher, mais l'allégresse du matin avait disparu, noyée par la fatigue et aussi par je ne sais quel sentiment qui me prédisait que tout cela était lamentable, que ce peuple ne possédait pas le bonheur, mais seulement je ne sais quelle ivresse de mauvais aloi où grondait l'avenir.

La gent anti-républicaine était représentée, chez nous, à cette époque, par un couple qui ne le cédait en rien en drôlerie à Lescure et à Guichet. La femme était quelque peu de notre parenté, de cette famille de Goyénèche dont nous avons rencontré des membres aux environs de Saint-Palais, à Garris, lesquels mettaient tant d'orgueil à manger devant nous force piment rouge qui les laissait un instant aux portes de la congestion. Le mari de cette noble dame avait nom Louis de Laurens. Il était cousin de Stanislas de Guaita, dont il ignorait la magie. Du couple de Laurens étaient nés deux filles et deux garçons. L'aîné de ces garçons était Charles, cet hôte que nous eûmes un jour à la fête de Saint-Palais et que Louis de Joantho voulait persuader par orgueil de famille d'aller se faire tuer dans les pampas plutôt que de vivre en pantoufles dans une pharmacie. Ce mé-

nage élevait ses filles d'une manière si réservée, craignait tellement que la moindre lecture ne leur inspirât une pensée voluptueuse, qu'il brûlait avec soin, loin de leurs yeux, tout imprimé qui faisait part d'un mariage ou d'une naissance. Le père était très long, très mince, très compassé. Il portait un chapeau haut de forme, une redingote, et ses souliers bas laissaient paraître des chaussettes mouchetées comme du fromage de Roquefort. Il était l'auteur d'un ouvrage sur les hypothèques privilégiées. Jamais, sous sa moustache en brosse, sa lèvre n'esquissait un sourire. Il vous parlait de tout près, d'une voix confidentielle, en appuyant sur le creux de votre estomac son index qu'il avait fort maigre. Son ascétisme naturel cadrait peu avec la gourmandise de son fils Charles qui poursuivait à Bordeaux ses études d'apothicaire. J'assistai un soir à ce dialogue entre eux : — J'ai acheté

aujourd'hui, commençait le père, une barrique de vin de Bordeaux. Et le fils :

— M'est-il permis de vous demander, papa, quel est le dégustateur que vous avez choisi pour vous conseiller? — Pas d'autre dégustateur que moi-même. — Vous y entendez- vous, papa? — J'ai eu la preuve, répondait l'autre d'un air sentencieux, que ce vin était de la bonne marchandise, car en passant dans mon gosier il m'a fait chaud.

Comme le fils esquissait un sourire, le père lui dit :

— Charles, tu vas m'expliquer ton sourire ! Charles, pourquoi as-tu souri?

— Mon père, je vous l'expliquerai tout à l'heure. — Non, Charles, pas tout à l'heure ; dis-moi pourquoi tu as souri?

— Permettez, papa, que je remette l'explication à plus tard. — Charles, pourquoi as-tu souri? poursuivait l'autre. Et il insista durant une demi-heure :

— Charles, pourquoi as-tu souri?

Je m'étonne fort, quand je me remémore tant de types divers, que j'aie été tenu, dans ma prime adolescence, pour un original par tant d'hommes qui accusaient une bien grande singularité. Je ne pense pas qu'entre eux ils se trouvassent extraordinaires, mais je ressentais que, si jeune que je fusse, ils s'entendaient sans se concerter pour faire peser sur moi je ne sais quelle réprobation.

La rentrée de l'année scolaire 1880- 1881, je la fis au lycée, chez M. Dabas. M. Dabas était charmant. Il se croyait marin parce que durant les vacances qu'il passait à Arcachon, il manœuvrait un petit bateau. C'était un joli homme, d'une trentaine d'années, l'œil bleu, la barbe blonde en deux pointes. Nous fûmes tout de suite d'assez bons amis : maintenant je travaillais assez bien, mes places étaient parfois très satisfaisantes. Plus tard, lorsque je retrouvai en sixième

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ce maître parfait, je le fis, au contraire, beaucoup souffrir, parce que j'avais atteint l'âge ingrat dans ce qu'il a de plus noir, de plus vaniteux, compliqué d'un tas de lubies où le docteur Faust et Méphistophélès eux-mêmes eussent perdu leur latin. Il y eut en moi, ainsi qu'en un philtre où divers esprits se combattent, un écolier, un alchimiste, un pascalisant, un poète et un amoureux. Mais n'anticipons pas sur mes ridicules, que nous retrouverons en leur temps, et plaise à Dieu que je sois débarrassé du plus funeste à jamais! Nous sommes donc encore en huitième où M. Dabas, quand il nous donnait quelque explication grammaticale ou autre, s'arrangeait toujours pour la faire glisser vers sa chère navigation. Devait-il nous renseigner sur les applications opportunes des verbes « mener, amener, emmener », il nous révélait comme quoi, dans un concours de voiliers auquel il avait pris part

avec succès, l'expression « amener le pavillon » — ce qui signifie le baisser par déférence ou par force — avait fait se méprendre ses concurrents qui avaient été battus par ignorance de la langue française. Rencontrait-on, dans une lecture, le terme « vaisseau de haut bord », sur-le-champ M. Dabas bondissait de sa chaise vers le tableau où, jusqu'à ce que le tambour le chassât de la classe, il dessinait des trois-mâts. Son completveston était taillé dans la même étoffe que la casquette à visière vernie qu'il portait parfois : une étoffe de costume de matelot. C'est M. Dabas, et je lui en garde un gré infini, qui nous fit notre premier cours, très élémentaire, d'histoire naturelle. J'avais cru jusque-là que les professeurs n'apportaient guère que l'ennui, et jamais l'une de ces simples choses du bon Dieu qui permettent à l'enfant de se retrouver chez soi, c'est-àdire dans le monde. Quelle ne fut pas

ma joie quand, un certain samedi soir que j'attendais l'explication de cette rubrique portée sur notre emploi du temps : sciences naturelles^ je vis M. Dabas tirer d'une boîte deux ou trois cailloux, une herbe et une grenouille morte fraîchement ! Il nous expliqua les trois règnes. Et lorsqu'il en arriva à la bestiole, dont il avait tendu les muscles dorsaux sur l'acier d'un canif pour la galvaniser, j'entendis mon voisin de Boucaud me confier avec un sourire innocent : « Je serai médecin. » Il a tenu parole et je lui dédie aujourd'hui ce souvenir qui date de trente-huit ans. Mon autre voisin de classe, Charles Veillet, ne paraissait pas s'intéresser aussi vivement que moi aux minéraux, aux végétaux et aux animaux. Je me souviens que, durant ce premier cours expérimental, il considérait un minuscule almanach dont la couverture représentait un gentilhomme valois donnant le bras à

une gente dame. Il me montra ce couple en m'expliquant : « C'est de la galanterie française. » De la grenouille, M. Datas en arriva bientôt aux insectes, ce qui déchaîna en moi une passion d'autant plus vive que je venais de lier connaissance, dans un roman de Jules Verne, avec le plus original des entomologistes. Mon ami de Boucaud, voulant m'être agréable, me rapporta de son jardin un tout petit coléoptère marron. Je m'avisai de ce qu'il n'avait que quatre pattes, au lieu de six, qu'ont toujours les coléoptères, nous avait affirmé M. Dabas. J'allai le montrer à celui-ci, pensant avoir découvert quelque monstre auquel on ne manquerait pas de donner mon nom, latinisé. Il me répondit : « Votre imagination, cette folle du logis, vous entraîne trop loin. Cet insecte a six pattes. »

En ce temps-là, j'appris cinq choses.

La première, c'est que sous un azur plein

de brises, les vaisseaux sont joyeux et impatients, joyeux par les chants des marins, impatients par leurs pavillons qui ne demandent qu'à se détacher. La deuxième, c'est que la Vierge dorée qui luit comme une âme au sommet de la tour de Pey-Berland, et qui est la reine de Bordeaux, fut un jour projetée sur le sol par des brutes. La troisième, c'est qu'il est poignant de voir les passants se fondre dans le brouillard comme dans la mort tandis que gémissent les sirènes du fleuve. La quatrième, c'est qu'un grand marché est une merveille et que l'on peut y acheter des coquillages, des crabes et des crevettes, pour lesquels, je l'ai déjà dit, mon goût est si prononcé qu'il me ferait commettre des folies. Et la cinquième, c'est qu'il y a Jules Verne.

Trop de pions n'ont pas compris la grandeur homérique de ce constructeur qui, ayant posé ses fondations au centre

de la terre, élève à travers l'océan sa cathédrale jusqu'au ciel. Que n'a-t-il pas vu? Que n'a-t-il pas ressenti? Non pas à la manière d'un voyageur qui parcourt effectivement le monde, et n'en rapporte rien, mais comme saint Jean de la Croix qui, muré dans sa cellule, y trouve :

... les montagnes,

Les vallées solitaires et boisées,

Les îles étrangères,

Les fleuves retentissants,

Le murmure des zéphyrs amoureux.

Que n'a pas embrassé son génie dans les trois règnes, sous toutes les latitudes et longitudes? Quelles vocations n'a-t-il pas suscitées, et, à l'heure où j'écris, combien de marins écoutant la mer leur parler, combien de missionnaires ouvrant les sentiers d'une chapelle au Brésil ou dans l'Inde, pourraient témoigner que la flamme qui les a poussés en avant, ils la tiennent de Jules Verne. Cet homme ne sut point assez poser pour arriver.

et, d'ailleurs, dans chaque siècle, il n'est pas beaucoup de personnes qui soient aptes à goûter VOdyssée, à moins que ce ne soient des enfants. Lui-même semble avoir ignoré sa grandeur : il allait au théâtre d'Amiens chaque soir, et il trouvait très drôle, dans un bal travesti, de coiffer un calot blanc, de ceindre un torchon et de brandir une poêle.

Je connaissais déjà le Voyage au centre de la terre, mais quelques chapitres de Vingt mille lieues sous les mers, que me prêta une dame qui dirigeait les cours que suivait ma sœur, me transportèrent davantage encore. Je résolus de vivre, si je peux dire, dans une atmosphère sous-marine. Je fus submergé. Le brave M. Dabas lui-même, je ne l'apercevais plus qu'à travers des ondes glauques toutes fleuries de méduses, tout arborescentes de coraux, toutes grouillantes de monstres. J'apportai dans l'explora-

tion imaginaire de Tabîme une telle passion que je ressens bien aujourd'hui que c'est VËtre que je recherchais alors dans ces profondeurs. Mais j'ai dit, hélas ! que j'avais beaucoup trop négligé, dès ma huitième année, les courants qui conduisent à l'absolu. Je reconnais aujourd'hui que si j'avais apporté à la poursuite de Dieu cette frénésie qui débuta par cette fascination du gouffre merveilleux, j'aurais reçu de grandes grâces. Tandis qu'en ne visant qu'à Jésus-Christ je n'eusse évolué que dans une substance sans défaut, toute de lumière et peuplée d'anges, une suite de grotesques apparurent çà et là dans mon paradis sous-marin. Le diable et la nature humaine déforment, dès que Dieu s'éloigne. Je ne vois là nul vestige de folie à quoi de naïfs pédants pourraient conclure, mais l'explication de bon nombre de caprices, et fantaisies douteuses, auxquelles se livrèrent par-

fois des peintres flamands et espagnols, et même de grands poètes tous parfaitement sains d'esprit et même bons vivants.

Cette hantise des fonds sous-marins dura plusieurs années, devint chronique presque. C'est vers l'époque où j'en suis qu'elle commença de se manifester, mais elle ne m'absorba pas tout de même assez pour que je ne pusse, par moments, échapper aux fortes pressions pour revenir, à quelques mètres de la surface, dans la classe de M, Dabas.

Malgré la sympathie que j'éprouvais pour ce maître, l'odeur de la rentrée m'avait été insupportable. J'entends par odeur de rentrée celle qui se dégage du livre scolaire neuf, cartonné. Faut-il dire qu'elle me poursuit encore, bien que je m'en gare le plus possible? Mais ce qui pousse à bout mon animosité olfactive, et que je sentirai encore, je

crois bien, au purgatoire, c'est la règle d'ébène et l'encrier de bois verni, rond, et à ressort tournant.

Quoique externe libre, je dus prendre contact avec plusieurs de ces êtres singuliers que l'on appelle pions. Je ne pense pas qu'il y ait au monde rien de plus varié que cette race, car c'est moins une conformité de goût que le besoin qui la dirige dans cette voie. Le dernier pion que j'ai connu, et qui fut un délicieux poète et prosateur sur lequel je reviendrai, André Lafon, se trouva sur ma route aux environs de ma quarantième année pour que je comprisse que, du moindre fonctionnaire, le Ciel peut faire un chef-d'œuvre. Mais, des maîtres d'étude que j'approchai, soit à Bordeaux, soit auparavant à Pau, bien peu me donnèrent l'idée d'une éminente vertu. J'en ai connu de toutes sortes parmi les imparfaits : l'un qui posait pour le romantique

consumé par la passion de la femme, dont il est mort, qui croyait ressembler à Alfred de Musset, et qui nous menaçait de nous exposer tête nue au soleil ; un autre qui avait ébauché quelques études en Angleterre d'où il avait rapporté une moustache blonde en brosse à dents et un chapeau haut de forme monumental qu'il pensait être indispensable pour faire figure de lord. Sa voix était musicale et sourde, semblable, je pense, à celle qu'eût fait entendre à Hamlet la mâchoire du pauvre Yorick ; un troisième, qui ne paraissait pas devoir évoluer, qui a vécu vingt ans peut-être dans cette inconcevable charge entre un brûle-gueule et un verre d'absinthe, et qui en était arrivé à ne prononcer machinalement, cent fois par jour, que cette formule : « Pas de pitié pour cet élève-là ! » J'ai connu un nommé Serrurier qui était si myope que, lorsqu'il entendait parler quelqu'un dans

nos rangs, il se dirigeait à tâtons vers celui qu'il croyait avoir vu se dissiper, et il ne manquait pas de mettre la main sur le plus sage et le plus silencieux d'entre nous. Je me souviens d'un gros Auvergnat nommé Vaudioux, qui roulait les r, à la face large, aux yeux et au nez ronds, portant courts des favoris d'un noir lustré, vêtu d'une irréprochable jaquette de ministre, cravaté de rouge, coiffé d'un tube mirobolant et qui était sensuellement épris de la bonne d'un de mes camarades, laquelle se fichait d'un tel amoureux. Je vois un nommé Sandemagnan qui, durant la longue dictée que l'on nous infligeait comme pensum, la même presque toujours : la Vie de Pascal par sa sœur Jacqueline, polissait le boîtier de sa montre avec de la craie qu'il pulvérisait. A côté de ces comiques vivaient les tragiques : celui que sa détresse avait fait accueillir par le proviseur et qui, hier

encore, surveillait aux docks les débardeurs qui avaient tenté de l'assassiner ; et cet autre, un fils de famille, lassé, découragé, bâillant, dont je compris plus tard l'odyssée, l'ayant rencontré quelques jours avant sa mort avec une femme du bas peuple et traînant à sa remorque trois misérables enfants. Que la vie est donc, mon Dieu ! un singulier mélange de sourires et de larmes et, combien, quand on se fiche de certains hommes, l'on est près de les serrer dans ses bras avec les autres ! Que nous de(vons nous aimer et nous faire pitié à nous-mêmes ! Le temps assez bref dont nous disposions au lycée, entre les classes, nous le passions à nous amuser et à nous battre entre camarades, surtout à nous battre. Les fonctions de nos parents servaient de prétexte à ces luttes, dans la vaste cour des petits où se trouvaient, avec des fils de latinistes, des rejetons d'un commerce médiocre que

nous surnomm ons « les épiciers ». Cet antagonisme, nous assurait M. Dabas, remontait à la nuit des temps. Nous nous acharnions comme des apaches les uns contre les autres. Quelques-uns usaient d'armes terribles. Je faillis perdre la vue ayant reçu dans la paupière une flèche de fer lancée avec une fronde. Mon ami Charles Veillet-Lavallée et moi étions parmi les plus téméraires. Mes camarades me respectaient particulièrement parce que je les entraînais et parce que mon caractère insolite, mes questions inattendues à mes professeurs, et certains essais littéraires que je leur commun quais, en imposaient à leurs caractères craintifs, pondérés et moins enclins que le mien au désir de briller. De là, chez moi, les premiers germes de cette maladie, odieuse surtout pour l'entourage de celui qui en est atteint, et qui se manifeste dans la prime adolescence :

l'âge ingrat.

A L'AGE IISGRAT 223

L'une des plus anciennes élucubrations dont il me souvienne, et que je donnai à lire à mon ami de Boucaud dès que je l'eus écrite, roula sur les fourmis. J'avais été stimulé, dans le choix du sujet, par quelques éléments entomologiques et par le roman d'un certain docteur Candèze, la Gileppe, qui mettait en jeu tout un petit monde souterrain.

Mais, à vrai dire, je n'ai jamais vu dans la plupart des œuvres des autres qu'un motif à m'exalter en y découvrant presque toujours ce que j'avais déjà trouvé, et ressenti au centuple directement. Tel paysage décrit ou peint par eux me devient si présent que je le reconstitue et il m'est souvent impossible, dans la suite, de le distinguer d'avec la réalité. Ce qui me hantait dans l'histoire pseudo-scientifique du docteur Candèze, ou dans le Guide du collectionneur d'insectes, c'était l'odeur de la terre fraîche respirée soit dans le potager de mon

oncle le Mexicain, aux environs de Pau, à l'heure où le jardinier noyait les fleurs velues des citrouilles, soit dans notre parterre de Saint-Palais, quand la rosée du matin baignait les escargots. J'avais donné pas mal de moi-même à cette prose sur les fourmis, ainsi que dans la narration sur Vercingétorix dont M. Franc n'avait point voulu croire que je fusse l'auteur. J'essuyai une humiliation analogue à celle-ci, à cause de mes infimes héroïnes, pourtant bien différentes d'un général gaulois. De Boucaud ayant cru bon de communiquer mon œuvre formique à son père, celui-ci haussa les épaules en déclarant qu*il n'était pas admissible qu'un gamin de mon âge eût fait d'aussi bel ouvrage. Je fus quelque peu irrité de cette inscription en faux, mais je dois reconnaître aujourd'hui que M. de Boucaud père et M. Franc s'enthousiasmaient à bon compte. On voit donc que, bien

que je ne fusse pas alors un trop mauvais élève, je tentais l'impossible pour me distraire et m'échapper de la classe de M. Dabas, soit que je suivisse Jules Verne au fond des mers, soit que le docteur Candèze m'invitât à réduire ma taille à celle d'un lombric pour visiter une cheminée à grillon. Sans que je m'en rendisse bien compte, j'avais une terrible nostalgie de la campagne et une ardente soif de poésie.

Il y avait, pour ramener la rêverie, un moyen fort simple d'introduire un réducteur dans le cours de M. Dabas. Il suffisait qu'un élève mît devant soi une feuille de papier et qu'il y dessinât un bateau. Notre maître flairait l'objet de son idée fixe. Il descendait de sa chaire, poursuivait quelque exphcation, un livre en main, mais d'une manière de moins en moins précise, l'un de ses yeux observant à chaque minute l'attitude du polisson qui griffonnait au moment qu'il

fallait simplement regarder un texte.

M. Dabas était devant le coupable. Il prenait avec douceur le dessin et déclarait, sans l'ombre d'une irritation :

— Le mât de misaine n'est pas à sa place. Vous allez me permettre de rectifier votre vaisseau à l'encre rouge.

La demi-heure qui suivait nous paraissait charmante. La grammaire latine faisait trêve, et nous étions emportés par un grand voilier que pilotait notre professeur sur une mer sans nom et sans bornes.

Deux grandes distractions s'offraient aux écoliers bordelais : la foire des Quinconces en octobre et la foire aux fleurs en mai. La foire des Quinconces était un monument de la bêtise qui ne manquait pas de grandeur. On atteignait Tesplanade par une allée où s'alignaient les boutiques de marchands de nougat bariolé, dont l'un, Moïse Zoari, portait,

comme sa femim.e, un costume à la turque ; mais tandis que ce Levantin était d'une minceur d'ombre chinoise, et semblable à quelque esprit des Mille et une NuitSy avec la barbiche d'un bouc et les mollets d'un âne, sa femme était plantureuse ainsi qu'une pastèque. Non loin de ces confiseurs, des distributeurs de bibles protestantes imploraient les passants d'accepter gratis leurs produits frelatés où le bon pioupiou et sa payse ne savaient rien découvrir qui différât de la Vulgate. Leur succédaient les débitants de noix de coco. Dans une allée perpendiculaire à la première on entendait le caquet de mille oiseaux des îles : veuves, cardinaux, toucans, inséparables, cacatoès, bengalis, que l'on pouvait gagner à la loterie. Les servantes martiniquaises, coiffées, eût-on dit, de peau de banane, affectionnaient ce coin. J'entends l'une d'elles répondre à un calicot stupide qui la raillait

pour sa face d'ébène : « Nous sommes frère et sœur en Notre-Seigneur Jésus- Christ. » Mais je doute que ce voyou comprît la belle simplicité des vierges noires. Aux environs de la place où les baraques d'importance et les chevaux de bois mêlaient leurs cuivres, leurs tambours, leurs grosses caisses et leurs orgues, se groupaient les spectacles et les jeux suspects, les femmes-torpilles, les tirs, et aussi les fabricants de gaufres dont la cuisine puait délicieusement, les bouquinistes et les marchands de bricà-brac. Mais ce qui dominait ce vaste enfantillage, c'était la majesté du port qui semblait s'élever dans le ciel où frissonnaient les pavillons des navires.

La foire aux fleurs, tenue sur la place Saint-Seurin, était d'un tout autre aspect. Le piaffant commerce de Bordeaux s'y donnait rendez-vous. J'aimais à fréquenter ce bel endroit, aspirer le parfum

des corolles noyées d'eau dans leurs pots de terre, considérer le pompeux négociant à gros cigare qui interrogeait avec une familiarité avantageuse l'orgueilleux rosiériste. Ah! je retrouvais là un peu de mes jardins perdus des Pyrénées ! Je les recherchais partout. Il me fut heureusement donné de me retremper dans la belle nature à l'occasion de la retraite que nous fîmes à Talence, pour la première communion, en juin 1881, dans l'annexe du lycée de Bordeaux entourée de bois charmants. Qu'il faisait donc beau ! Tout luisait, le ciel, la terre, les feuillages des chênes, les gros insectes que l'on appelait biches, et jusqu'aux faces de trois de nos camarades nègres, de la plus riche ébène, et que je vois assis sur l'herbe, occupés de faire exploser joyeusement des bouteilles de limonade gazeuse.

Après ma première communion, je repris le cours de mes humanités, sans

grand enthousiasme pour tout ce qui n'était pas la physique ou la chimie, dont le programme ne comprenait que quelques éléments assez avancés. Sur ces matières, je déconcertais mes professeurs, car elles m'intéressaient au même titre que la minéralogie, la botanique et la zoologie, auxquelles, l'année précédente, M. Dabas nous avait initiés. Si les paroles abstraites, les explications théoriques, me rebutaient, dès lors que mon regard pouvait se reposer sur un vase dont on pompait l'air, ou que Ton flambait par-dessous, les phénomènes m'apparaissaient tout simples. Je poussai quelques camarades, dont Philippe Laurens, dans ma voie préférée. Nous fondâmes un club de chimistes, avec expériences à la clef, et il dura jusqu'au jour où, ayant, par ignorance, introduit un mélange détonant dans une cornue de grès, celle-ci m'éclata en plein visage si bien que l'on dut m' enlever quelques

incrustations de soufre, heureusement à fleur de peau. Mon père bannit alors avec raison toute expérience, ce qui me navra d'autant plus que, de cette passion que je portais à la chimie, n'était point absente ma tenace arrière-pensée d'inventer le moyen de réaliser mon rêve d'exploration sous-marine. Je recherchais surtout à cette époque, où l'électricité n'était qu'un faible moteur, un gaz dont la forte expansion me permît d'abandonner la chaudière. Mon enfantillage fut douloureusement affecté par l'abandon de mes creusets, éprouvettes, tubes et ballons. Et, tel que l'homme qui, ne pouvant atteindre par les moyens ordinaires le centre de son exploration, se jette au milieu du volcan, je m'enfonçai sans tambour ni trompette ni alambic, dans la contemplation de cet abîme océanique dont l'attrait allait s'augmentant.

Un certain roman d'aventures, succédané de Vingt mille lieues sous les mers, et em-

prunté à la bibliothèque de la paroisse Saint- Éloi, le Capitaine Ferragus, par Alexandre de Lamothe, servit de prétexte aux floraisons les plus inouïes de mon imagination. Grâce à cette lecture, je peuplai la profondeur, j'y vécus dans la société de personnages auxquels je prêtai une vie bien plus intense que l'auteur n'avait fait, je les définis, je leur attribuai des tics, des couleurs, j'assignai une forme à leurs coiffures, à leurs souliers, bref, je fusse devenu pour ce charlatan de Lombroso, s'il m'avait connu, un candidat à la folie et au génie. Je n'accepte que ce dernier détriment, car ma tête demeurait solide dans cette existence merveilleuse que je constituai à côté de celle, si terne, que m'imposaient des régents grondeurs. En un mot, je m'échappais malgré eux, de leur bagne.

Deux types vers cette époque vinrent, de leur réalité, renforcer mes héros ima-

ginaires. Ce furent Carasco et Déîésigné. Carasco était un vieil étudiant en pharmacie, plus chauve que d'Annunzio, et qui ressemblait à tous les bustes de Socrate. Je ne sais pour quelle cause cet Espagnol, qui paraissait descendre en droite ligne, et sans avoir été le moins du monde dégrossi, d'un muletier de TEstramadure, était venu s'inscrire à la Faculté de Bordeaux. Ses modestes ressources l'obligeaient à s'employer dans une pharmacie dont le patron était cet Albert Lescure dont j'ai parlé. Carasco communiquait à cette officine, où il préparait studieusement, mais trop solitairement ses cours, un air fort plaisant de laboratoire cabalistique. Ce pauvre garçon, qui avait bien la quarantaine, recevait avec une incroyable fougue tout ce qui avait trait, de près ou de loin, à la science des potards. Je l'ai vu, car la zoologie faisait partie de son programme, pâlir toute une journée sur une écrevisse

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en poussant de rauques exclamations.

Une parcelle de camphre le transportait d'admiration, il la saisissait avec des pinces, l'examinait à contre-jour et s'écriait : « Voilà le diamant de Raspail ! » Il prononçait diamane. Carasco me disait avoir été élevé par son père dans le culte des hommes célèbres, il entendait ceux de Plutarque ou qui leur ressemblent. Son classicisme, plein d'ignorante naïveté, se faisait enthousiaste au sujet de héros que je ne connais guère encore que par d'assommantes versions ou par des dictées que les pions nous infligeaient pendant les retenues de promenade. Les généraux asturiens, nourris de pois chiclies, lui apparaissaient plus martiaux que César et Pompée. Il m'affirmait que rien n'était plus grandiose que le défilé d'une musique militaire espagnole, à cause de la roideur qu'impose aux mollets le rythme des joueurs de fifre. Carasco, me

sachant assez versé dans la botanique, me demanda un jour de m'accompagner dans une herborisation. Je le conduisis dans les parages de cette annexe du lycée de Bordeaux où j'avais fait ma retraite de première communion. C'était au printemps, il y avait des haies frissonnantes, des gazouillements d'eau, et bizarre était le spectacle qu'offrait Carasco, plus faunesque, plus fruste que jamais, avec sa boîte verte sur le flanc. Mais il semblait que ce sylvain découvrît le monde pour la première fois. La moindre trouvaille, un insecte, un caillou, le jetait en extase. A un moment, je ne le vis plus, mais je l'entendis qui s'exclamait. Ayant aperçu une églantine au fond d'un petit ravin, il s'était précipité pour la cueillir. Je m'approchai.

Il brandissait la fleur charmante en s' écriant : « rosa rustical » Et il ajoutait : « Elle est astringente ! » Carasco m'apparaissait plein d'une poésie naturelle

qui n'excluait nullement l'amour qu'il portait à ses onguents. Le trouvant d'une drôlerie fort archaïque, j'avais fait l'acquisition, chez un bouquiniste, pour la lui offrir, d'une Chimie surannée, celle d'Orfila. Il s'en délectait. Il suffisait, pour déclencher son emballement, de lui montrer quoi que ce fût. Une fois qu'il roulait une cigarette, ayant devant les yeux un rameau de laurier : « Savez-vous, me demanda-t-il, pourquoi les lauriers sont en Espagne plus florissants qu'en France? » Comme je me taisais, il reprit : « Napoléon était un misérable. Il nous a fait la plus injuste des guerres. Mais où tombèrent nos héros, le sol, pour protester, a produit des lauriers incomparables. »

Carasco, à ce qu'on m'a assuré, s'est retiré après avoir obtenu ses diplômes de pharmacien, dans un recoin farouche et presque inconnu des Pyrénées où il soigne les bergers avec des herbes.

Quant à Délésigné dont la physionomie, si jeune que je fusse, n'avait point échappé à ma curieuse observation, c'était le préparateur de chimie au lycée. Bien Français, celui-là, mais un Français de Daumier. 11 pouvait compter trente ans. Il eût paru aussi maigre que long s'il n'avait porté des complets veston, couleur de drap de billard, qui le moulaient tellement qu'ils révélaient des mollets assez fournis et des fesses de lièvre rôti. Il était coiffé aux « enfants d'Edouard », sans doute pour masquer sa calvitie supérieure qu'exagérait un front de penseur. Il avait un nez serpentin qui se relevait sous un binocle dont, comme Brunetière, il passait le cordon derrière l'oreille. Lorsque, à travers ce lorgnon, il vous considérait, sa prunelle d'un vert d'huître de Marennes remontait tellement que ron ne distinguait plus que le blanc de l'œil, avec, tout en haut, un croissant minuscule.

Les lèvres minces supportaient une moustache en brosse couleur de chiendent et elles étaient soulignées par une mouche du même poil. Délésigné parlait du nez, avec une lente voix de bassetaille. Derrière les flacons à double tubulure qui émettaient des borborygmes, surveillant la flamme bleuâtre dont il chauffait les ballons ou les cornues, ou tirant d'un creuset fumant un métalloïde, Délésigné m'apparaissait comme un fils de Saturne. Il assistait le professeur titulaire dans une science qui avait failli m'éborgner, et il accompagnait ses expériences, qu'il réussissait d'ailleurs fort bien, de singulières réflexions. Je ne citerai que celle-ci. Un jour il sortit des poches de son tablier de préparateur trois cobayes qu'il plaça sous une cloche contenant du protoxyde d'azote. Les pauvres bêtes furent plongées aussitôt dans le plus profond sommeil, sinon dans la mort. « Messieurs, nous dit Délésigné,

le protoxyde d'azote est aussi nommé gaz hilarant parce qu'il a la propriété de provoquer le rire. J'espère que vous avez entendu celui des cochons d' Inde ! »

Nous reçûmes vers cette époque la visite de mon oncle le Mexicain, accompagné d'un vétérinaire. Fidèle à sa manie de n'employer pour le trait que des chevaux entiers, qui manquaient à chaque instant de casser les vitres et les figures, il se fit indiquer à Bordeaux un marchand qui remplaçât les belles bêtes qu'il avait acquises d'un prince Orlo£f, et qu'il avait fusillées. Le maquignon, qui n'était point sans connaître la grosse fortune de l'acheteur, et son goût pour les étalons furieux, sortit ce jour-là de ses écuries de véritables Pégases qui pétaradaient d'autant plus que les palefreniers leur avaient glissé du piment rouge dans l'anus. Je ris encore en me rappelant ce spectacle dangereux,. tous

ces hommes essayant de maîtriser les coursiers que mon oncle destinait à son phaéton. Le plus apeuré, ce fut un pauvre professeur d'espagnol venu là en curieux et qui faillit être roulé sous les sabots des étalons hennissants. Je n'ai jamais rien su de ce professeur d'espagnol, sinon qu'il nous déclara que son neveu, élève de rhétorique, avait été privé d'assister à l'exhibition de ces coursiers parce qu'il avait lu la Comtesse Sarah de Georges Ohnet, ce qui avait valu à ce jeune homme une retenue de promenade sans exemption. J'avoue avoir trouvé bizarre que ce magister prît son plaisir à un tel spectacle et regrettât l'absence de son neveu. Quant à moi, je n'assistai que par politesse à cette manifestation hippique, l'odeur des chevaux et de l'écurie m'ayant toujours rebuté à un point que je ne saurais exprimer. Ce fut un jeudi perdu ; j'eusse préféré l'employer à la recherche de

plantes, avec Carasco, ou d'insectes que je collectionnais aussi. La recherche de ces derniers était la plus difficile, quoiqu'il m'arrivât d'en découvrir de charmants et d'inattendus. Je distinguai, dans un ormeau centenaire, une tribu de coléoptères dont je n'ai jamais revu l'espèce. Le corselet en était couleur bois, les élytres allongées, d'un vert bleuâtre qui doit appartenir aux mers nocturnes du tropique. Cette teinte, après tant d'années, m'est présente. Elle éveille en moi je ne sais quels souvenirs diffus, qui tiennent du songe ou peut-être de mon atavisme colonial, dans l'éclat d'une lumière admirable perçue peut-être par ma grand'mère paternelle, lumière ardente et métallique.

Durant un court séjour que mon oncle le Mexicain fit avec ma tante dans notre modeste appartement du cours des Fossés, il voulut nous payer quelque

haute distraction et loua une loge au Grand-Théâtre où l'on jouait la Juwe.

Cette prise de contact avec une forme d'art aussi inférieure ne me laissa pourtant pas indifférent. Nous gravissons d'intimidants escaliers, dans des flots de lumière que tachent les habits noirs et que décomposent les robes. Des femmes à l'air dur laissent peser je ne sais quel mépris sur les viveurs qui les entourent. Mais je n'ai cure de leurs coiffes de guerrières ni de l'illumination de leur chair arrogante. Je ne vais voir, je ne veux voir que la Juive. Pauvre Halévy! Il n'eut jamais, je l'affirme, d'auditeur plus attentif que ce gosse gêné par des gants dont il caressait le rebord de la loge et qui, plus tard, devait être Francis Jammes. Je retiens ma respiration. Cette grosse gourde qu'est une salle de spectacle s'emplit-peu à peu. De larges empâtements comblent les vides des fauteuils. Des êtres bizarres que l'on

nomme musiciens envahissent l'orchestre en contre-bas. Les uns ont l'air d'écureuils timides et jouent de la flûte, d'autres bombent leur poitrine empesée, et, profilant leur barbe, roulent entre leurs antennes des coffres sonores et disproportionnés ; d'autres encore, en enfilade, tels que des oiseaux en brochette, dardent avec ensemble au-dessus de leur épaule gauche des archets. Une dame, dans un coin, fait ramper ses bras nus contre une sorte d'instrument qui ressemble à un balcon d'or ou à une proue de navire, tandis qu'une sorte de fanatique frappe de temps en temps comme pour le briser sur un dôme semblable à celui des Invalides, dont le cuivre émet un son déchirant. Enfin le chef de ce tintamarre abasourdissant semble menacer d'une baguette noire la tête de tous ses sujets et, de temps à autre, il fait entendre un susurrement de reptile qu'accompagne un geste apai-

sant de sa main libre. Enfin la Juive apparaît. Il me semble que, dans la première partie du drame, elle revêt une sorte de culotte bouffante et chausse des babouches pointues et relevées. Sa poitrine, pour simuler l'émotion, va et vient comme un soufflet, d'autant plus vite que lui donne la réplique un hurleur obèse, à barbe courte, qui a pour fonction d'être l'amoureux. Il glapit. Elle étend son bras nu et roucoule. La salle croule sous les applaudissements, et c'est à peine si l'on prête attention au pauvre papa juif que l'on a affublé d'une robe de capucin et qui ressemble à un professeur du Collège de France qui n'aurait rien inventé. Pour mieux écouter et voir, je retiens toujours davantage mon souffle et j'écarquille les paupières. Me voici terrorisé par des inquisiteurs dont les sombres cagoules, terminées en pain de sucre, présentent des cicatrices rouges à la place des yeux. Ils procès-

sionnent, s'arrêtent devant une chaudière où l'on entend de l'eau bouillir.

C'est, il me semble, le nerveux dont j'ai parlé, celui qui joue du dôme des Invalides, qui imite l'ébuUition. Les dialogues amoureux s'exaspèrent. Un parfum très singulier, que j'ai encore dans le nez, imprègne de plus en plus la salle. Enfin on fait cuire la Juive, à moins qu'au demeurant... mais je ne me rappelle plus très bien.

Lorsque nous fûmes sous le péristyle, à la sortie, on déclara que j'avais été fort sage. C'est par de telles appréciations qu'après de grandes émotions les parents rabaissent leurs petits. En voiture, je regardai mon oncle le Mexicain. Impassible, il roulait son éternelle cigarette et à son gilet pendait, comme à l'ordinaire, la griffe d'un tigre. Il regagna bientôt le Béarn après nous avoir fait promettre que nous lui rendrions sa visite aux

grandes vacances. En attendant, je continuai de m'ennuyer au lycée, réagissant dans la mesure du possible contre l'esprit de mes professeurs en appelant à mon secours tous les insectes et toutes les fleurs et toutes les merveilles du fond des mers. Je me distrayais encore par quelques livres dont j'allais me munir dans une bibliothèque paroissiale ouverte le jeudi. Quelques personnes de bonne volonté en cataloguaient les volumes, dont elles consignaient aussi les sorties et les rentrées : trois ou quatre vieilles dames, et une belle fille brune dont le père tenait un magasin d'objets liturgiques. Je n'ai jamais rien vu de plus calme que cette créature à qui ses cheveux tirés en arrière donnaient l'aspect d'une robuste vierge de la primitive Église. Je crois que je m'en épris quelque peu, et, pour lui marquer mon sentiment, je glissai dans un roman que nous échangeâmes une version latine que

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j'avais assez réussie et qu'elle me rendit sans avoir compris qu'une déclaration pût revêtir une forme aussi particulière. Je n'insistai d'ailleurs pas, me bornant à changer mon cœur de place pour l'offrir, sans le lui avouer, à une adolescente qui fréquentait la même bibliothèque et dont la vieille maison à carreaux verts me jetait dans un charme inexprimable.

J'y reviendrai en son temps.

Les grandes vacances nous ramenèrent donc, ma mère, ma sœur et moi, chez mon oncle le Mexicain, dont les enfants avaient à cette époque pour institutrice une personne assez touchante et quelque peu méconnue de ses maîtres. Elle était l'aînée d'une famille honnête, mais ruinée, dont le père ombrageait d'un large panama une barbe patriarcale et blanche. Il avait nom Jamin et au métier d'accordeur de pianos il ajoutait la spécialité d'une liqueur dont la bouteille portait

cette mention louable et singulière :

« Prix confidentiel pour MM. les ecclésiastiques. » M. Jamin en était l'inventeur et le distillateur. Il cultivait, à Piétat, dans un petit champ rocheux qu'il avait loué, les espèces alpestres dont il extrayait les essences pour embaumer les palais des prêtres. Mais il ne vendait pas beaucoup de ce produit et, pour que ses trois filles, qui l'aimaient comme on fait dans une famille où la gêne resserre les cœurs entre eux, pussent vivre, il avait placé l'une chez mon oncle et les deux autres s'adonnaient à de délicats travaux : herbiers et aquarelles qu'elles faisaient vendre par les libraires aux hivernants de Pau. L'institutrice de mes cousins avait passé le temps de convoler, moins à cause de son âge que pour son manque total de fortune. De même que je me défendais, au lycée de Bordeaux, de l'esprit de mes maîtres en créant autour de ma personne une atmosphère

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de rêves, Mlle Jamin offrait à la richesse un peu bourgeoise de ses patrons toute la délicatesse d'une vie de château qu'elle prétendait avoir menée.

A l'époque où j'en suis, tandis qu'il ne tirait plus qu'une harmonie timide d'un clavecin qu'il réparait, elle nous représentait son père jadis, tel qu'un traqueur de cerfs tout enveloppé de fanfares, sous le couvert d'une forêt seigneuriale. Je ne pense pas que ce brave homme eût jamais poursuivi d'aussi gros gibier, mais je crois que nous sommes tous un peu poètes, et qu'il avait dû jouer du cor de chasse, dans un jardin, devant ses petites filles.

Cet ouvrage a été achevé d'imprimer par

Plon-Nourrit et C",

à Paris, le 21 septembre 1921

PQ Jammes, Francis 2619 Mémoires A5Z52

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