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CHAPITRE TROISIÈME

Avant même que ma mère, ma sœur et moi fussions iiliés nous installer à Saint-Palais, où mon père venait d'être nommé, comme il y était allé toucher barre pour arrêter un logement, il m'en rapporta un jouet de la part de l'huissier Sallaberry qui avait appris que son nouveau receveur était père d'un fils âgé de sept ans. Ce jouet était une poupée mâle, à la figure de sucre de pomme, et qui grimpait à un arbre pour atteindre un nid. La montée et la descente s'effectuaient à l'aide d'une manivelle qui émettait une grêle harmonie.

Le donateur n'avait rien, je le compris dans la suite, d'un de ses luxueux confrères de grande ville. Il portait une

casquette plate, dont la visière vernie ombrageait un nez long, courbe et rouge, tel un de ces vieux piments dont tout un peuple fait ses délices. Il arpentait les routes sauvages du pays basque rendues souvent lugubres par les meurtres, si nombreux qu'il avait fallu élever Saint- Palais à la dignité de Tribunal. Dans ce pays, il suffît d'acheter un ma khilàa neuf pour que l'on soit aussitôt démangé du désir d'en éprouver l'élasticité en rompant l'échiné à son meilleur ami. Cependant le vieil huissier Sallaberry ne s'armait que d'un vaste parapluie qu'il ouvrait tantôt pour s'abriter d'une averse, tantôt pour étaler dessus, au plein soleil, sa chemise suante qu'il remettait ensuite. J'aime à croire que, aux temps patriarcaux, les porteurs de contrainte avaient l'humeur conciliatrice de Sallaberry, et que Booz et Tobie en eussent fait leur intermédiaire pour persuader leurs débiteurs de

les payer. Et la Grèce ne l'eût-elle pas honoré comme un poète? Car, enfin, qu'est-ce qu'un poète bucolique, sinon un homme tel que celui-ci, qui s'avance à travers une campagne stupéfiée par les cigales, comme était celle d'Aïciritz, et qui se nourrit de fromage au soleil? Jusqu'à un âge assez avancé, j'ai entendu retentir à mes oreilles cette phrase qui faisait partie des clichés que nous servaient nos parents :

— C'est dégoûtant ! Tu mangres du fromage sans pain comme fait Sallaberry !

Et Daphnis, aurais-je pu leur objecter.

Du parcours que nous effectuâmes, ma sœur, ma mère et moi, de Pau à Saint-Palais, je ne conserve que le souvenir d'une rivière débordée, sur laquelle était un bac comme il n'en existe plus que dans les gravures des anciens rébus. On engagea dessus, pour passer

l'eau, guimbarde et chevaux, gens et colis. Puis nous reprîmes la voie de terre, jusqu'au terme de notre voyage.

A peine avions-nous quitté le marchepied de la diligence qu'un monsieur très poli vint à nous, et, se présentant lui-même :

— Je suis, madame, M. de Lastours, le conservateur des hypothèques. Votre mari vient à votre rencontre. Il est à deux pas d'ici. Je viens de prendre un bain de santé.

On se serait cru dans un manuel scolaire.

Et, ce disant, M. de Lastours épongeait d'un air fier l'humidité de ses rares cheveux, compensés par une barbe assez fournie et une épaisse moustache dont les bouts formaient cédille sous un nez bourbonien qui naissait d'un front démesuré ! Ce front n'était qu'un annuaire de l'Enregistrement et des Domaines.

Au moment que nous y arrivâmes, Saint-Palais était fort ému par une soidisant apparition de la Vierge dans un endroit appelé Sardas. Un garçon de seize à dix-sept ans, stimulé sans doute par ce qu'il avait entendu raconter de Bernadette, s'avisa de faire mille singeries qui attirèrent sur les lieux ces brebis qui n'attendent jamais que l'Église se soit prononcée sur un cas aussi grave. Tantôt il devenait, à la bénédiction, comme un fou furieux, mordant son berret, tantôt, au milieu des champs, il paraissait entrer en extase. Le curé, un excellent prêtre, mais qui n'eût pas mieux demandé que de voir surgir, de la terre basque, une deuxième Lourdes, opina un peu trop dans le sens favorable. Des pèlerins affluèrent. Mais le voyant, qui n'avait pas la candeur de la bienheureuse pastourelle, eut le tort de raconter que Notre-Dame était chaussée de bottines à élastiques, et qu'il n'entrerait

point dans les Ordres, les prêtres n'étant poussés à leur vocation que par le désir de manger de la volaille. Ces stupidités, et d'autres, ne suffirent pas tout d'abord à dissuader les amateurs de merveilleux qui regardent moins à la qualité de ce qu'on leur offre qu'à la bizarrerie. Tout de même, comme la farce allait un peu loin, on fit venir de Paris une sorte d'ingénieur chargé de vérifier la solidité du bateau que nous montait le gamin qui s'appelait Manech. Ce vérificateur de l'âme ressemblait à un soldat de Napoléon. Il arpenta durant quelques semaines les rues peu nombreuses de Saint- Palais, vêtu d'un raglan, botté, la canne au dos, l'air de mauvaise humeur. Il employa, pour démêler le stratagème, un procédé qui ne s'harmonisait guère avec sa face de Kalmouk. Il se jeta aux genoux du polisson, l'adjurant de lui dire la vérité, toute la vérité. Et Manech lui déclara qu'il avait voulu tout sim-

plement profiter du monde et s'en moquer. Cette affaire fut close par la comparution, en correctionnelle, du jeune imposteur inculpé d'escroquerie. Sa farce lui avait, en effet, rapporté quelque peu.

Saint -Palais était, en 1876, une agréable petite ville que le chemin de fer ne gâtait point encore, arrosée par la Bidouze et la Joyeuse. La Bidouze, glauque et lente, dont les jonchaies au crépuscule favorisaient les concerts et le clapotis des grenouilles, ne ressemble en rien, là, au torrent qui, à sa source, tonne et bruine dans une noire caverne. Elle baignait, par derrière, toute une file de maisons, dont nous habitâmes l'une, au sortir d'un pied-à-terre qui nous permit de vaquer à cette installation plus définitive. En aval de notre logis, la digue d'un moulin égayait le paysage. Et, à la droite de cette digue, contre l'un des champs qui formaient l'autre

rive, il y avait un gros rocher élevé d'où une kyrielle de petits basques plongeaient audacieusement dans un gouffre qu'ils nommaient, ce me semble, le Romoréno. Je vois chaque enfant, brillant comme une ablette, prendre l'élan ainsi que sur un tremplin, sauter, puis redescendre, les jambes entre-croisées, les pieds pointant vers l'eau. Il me semble que la Joyeuse, plus agile que la Bidouze, coule à l'autre bout de la ville, du côté du collège, et que l'on passe au-dessus pour se rendre à Garris, bourg situé à quatre ou cinq kilomètres.

Entre Saint-Palais et Garris, sur la route, à droite, était située la ferme des Guerraçague, famille nombreuse que son chef élevait patriarcalement. L'un des fils, d'abord simple commis de mon père, devint plus tard notaire. Un autre, plus jeune, le septième, jouissait à ce titre de la réputation de guérir les malades en usant de certaines formules ; et la

croyance était générale que sa langue, comme celle de tous ses pareils, les « salutadors », était marquée d'une croix naturelle. Non loin de cette propriété, du même côté, au fond d'une crypte, je bois d'une eau tellement sulfureuse qu'aucun œuf couvé ne saurait m'en rendre le goût. Mon grand-père de Pau, quand il venait séjourner parmi nous, avait pris l'habitude de tremper longtemps dans cette eau son nez. Chaque matin, une laitière déposait à la maison une bouteille de cette panacée, qui n'avait d'autre effet visible que de déposer une légère croûte d'or sur l'appendice olfactif de mon original aïeul. Original, oui, il l'était, presque autant qu'il était excellent musicien, et enfant gâté malgré son âge. L'éducation qu'on lui avait donnée dans sa jeunesse avait porté ses fruits. Il ne souffrait point, à six ans, qu'il fît beau temps quand il ne lui chantait pas. On munissait alors

les domestiques de cafetières pleines d'eau, en leur ordonnant de les déverser, du haut du toit, pour lui complaire. Un amusant souvenir, qui a trait à lui, demeure lié pour moi à l'une des visites qu'avec ma grand'mère il nous rendit alors. Je ne sais pourquoi il professait pour M. Thiers une admiration sans bornes. Un soir, nous dînions dans la salle à manger qui donnait sur la Bidouze, où les grenouilles semblaient coasser plus que de coutume. La lune guidait sur l'eau le vol de nombreuses chauves-souris. Il venait de déployer un journal. Il poussa un cri :

— Thiers est mort !

Nous demeurâmes consternés.

Après un long silence, mon aïeul reprit, avec un tremblement dans la voix :

— Il est décédé avant-hier au soir, après avoir mangé du pigeon rôti et une pêche au vin.

J'allai me coucher.

Le lendemain, d'assez bonne heure, il se mit à racler du violon avec frénésie, ce qu'il faisait quand son humeur était noire. Je me souvins que, la veille, il avait prononcé : « Ah ! si cette mort de Thiers pouvait être une fausse nouvelle ! »

Par malheur, sitôt levé, j'allai retrouver le violoniste nerveux. Il cessa de jouer en m'apercevant à la porte de sa chambre. C'est alors qu'avec un toupet infernal, je m'écriai :

— C'est une fausse nouvelle !

— Quoi?

— La mort de Thiers.

Je crus que le stradivarius allait se briser sur mon dos. J'entendis, au moment que je m'enfuyais après avoir compris l'énormité de mon forfait ou de ma farce :

— Va-t'en donc, idiot d'enfant ! Tu ne comprends pas que la France est perdue !

88 DE L'ÂGE DlVl^il

Laissant derrière soi la fontaine sulfureuse dont mon aïeul faisait un usage si singulier on arrivait à Garris, hameau perdu qu'avait autrefois rendu célèbre sa foire aux cochons, si animée que ce proverbe demeure : « Crier comme à la foire de Garris. »

Non loin de l'église de ce lieu, une lourde maison plâtreuse était habitée par une antique famille de notre parenté, la famille de Goyénèche. Une manière de comprendre toute moderne a complètement déformé la vérité touchant ces familles qui se targuaient d'une certaine noblesse que leur cœur possédait à défaut d'autres titres. Je ne pense pas qu'elles différassent en rien de celles, paysannes, qui les avoisinaient, sinon par de plus vastes propriétés et par des caves plus respectables. Le vieux M. de Goyénèche était un brave homme chez qui nous étions parfois conviés. Il ressemblait à ces por-

traits mal faits qui ne laissent point d'être touchants : un front rond dégarni, des yeux noirs tout ronds, un nez tout rond, des joues toutes rondes et un menton rond avec une barbe en collier.

Il ne se fût jamais produit sans une jaquette et sans une de ces étroites cravates noires dites « ficelles ». Lui-même aidait à dresser le couvert, surtout en ce qui regardait aux bouteilles de son vieux vin du pays qu'il servait avec cette invariable plaisanterie : « Ce sont les dernières. » Quand on saura que la plus grande fierté basque c'est d'avaler, sans sourciller, du piment rouge, on goûtera davantage ce que je rapporte ici. M. de Goyénèche et ses deux fils s'étant mis à table en notre compagnie, ils se faisaient apporter quelques terribles gousses du légume en question. Au préalable, chacun se versait une rasade. Puis ils se regardaient d'un air entendu et mystérieux, plein de morgue, qui

signifiait : « Ces pauvres étrangers à l'estomac débile vont voir ce dont des citoyens de Garris sont capables. » Et alors ils mordaient dans ce fruit infernal en nous dévisageant, nous qui mangions de l'excellente poule au pot sans tant d'épice. Une flamme leur montait à la face. On eût dit qu'ils allaient s'éclater comme la grenouille de la fable. Le supplice de la damnation semblait les embraser. Mon père ou ma mère s'écriait :

— Oh ! que cela doit être fort !

Mais les trois héros ne répondaient même pas et sifflaient leur vin.

A deux pas de Garris, à Amendeuix, dans une habitation d'une autre apparence que la bicoque des Goyénèche, nous allions aussi parfois déjeuner. Les épais ombrages qui l'entouraient ont laissé dans mon esprit un charme ineffaçable qui m'a par instants inspiré. Le

patriarche qui régnait là, parmi les siens, était M. d'Andurain, juge de paix, l'une de ces honnêtes figures à qui suffisait un petit confort : quelque gibier, quelques andouilles poivrées, quelques bouteilles, et une foi simple qui les auréolait dans une chambre ombreuse couleur de bluet. M. d'Andurain avait trois fils et deux filles dont l'une m'avait fort intrigué. Lorsque, par l'accablant aprèsmidi, elle me préparait de quoi boire, elle prétendait faire fondre plus vite le sucre dans le verre en recouvrant celuici d'une assiette. Trente ans après, je me rappelai cet étrange procédé qui m'avait fait plus d'une fois me demander si Lélia n'était qu'une naïve. L'ayant rencontrée après cette longue séparation, je lui fis part de ce souvenir d'enfance et de la perplexité où j'étais encore. Elle sourit en me répondant qu'elle savait bien alors que le sucre ne se dissoudrait pas plus vite, mais que

de m'assurer le contraire forçait à ia patience le petit garçon que j'étais.

S'il y avait à Tournay une cabane qui s'appelait le Paradis^ sur le coteau de Béasque, à l'ouest de Saint-Palais, s'élevait une vaste maison qui portait le même nom. Cet éden n'avait pas la poésie de l'autre, encore qu'il appartînt à un vieux monsieur qui n'était autre que l'oncle d'Anaïs Ségalas, lequel, en cette qualité, avait pris le langage des incroyables. Un peu plus au nord était situé le château d'Arbérats, d'où étaient issues les branches d'Armendaritz, greffées à celles d'Orègue, beaux noms que l'on ne se lasse pas de prononcer à cause de leur consonance. Les environs de Saint-Palais abondent en syllabes heureuses : Aïciritz, Etcharry, Beyrie, Arbouët, conviennent bien à ces villages qui échappaient alors à la civilisation et s'endormaient comme des cailles dans

l'épaisse moisson. On trouvait, çà et là, des bosquets d'arbres bi-centenaires, et tels qu'on s'imagine ceux sous lesquels la Trinité apparut à Abraham. Sous leurs ombrages venaient parfois s'étendre des bohémiens qui, ayant cessé d'être nomades, s'étaient fixés dans le pays qu'ils terrorisaient, contaminaient et volaient. Ils avaient recours à mille expédients, celui-ci entre autres, de faire prendre aux pourceaux du voisinage quelque drogue subtile qui les frappait de mort subite et les faisait enterrer illico. Les malandrins, sans en avoir l'air, repéraient le lieu de l'inhumation, pour enlever nuitamment la bête morte qu'ils dépeçaient et mangeaient de bon appétit. Une grande partie de la correctionnelle était alimentée par leurs exploits.

Le président du tribunal, homme assez malicieux, fort entendu, ne m'inspirait point la même terreur que le con-

seiller à la Cour de Pau, dont j'ai parlé. Bien au contraire, M. Borie s'était lié avec moi comme s'il eût été de mon âge. Du haut de son siège, dans la salle d'audiences, il m'adressait des pieds de nez. Je le vois sur une route pâle de chaleur, la route de Garris. Il m'offre un quartier d'orange. Puis, s'essuyant le crâne qu'il a chauve, il en fait dégoutter une telle sueur dans la poussière que je n'ai jamais observé rien de semblable. Et il m'explique en s'épongeant : « Cette suée abondante m'évite cinquante-quatre visites de médecin. »

Pourtant le docteur, ancien camarade de mon père au lycée, était un fort brave homme, aux traits frustes et militaires. Vêtu d'un manteau à pèlerine, il voyageait dans un coucou, et ma jeune imagination se plaisait à l'accompagner, la nuit, dans ses pérégrinations, sous des averses diluviennes, bien abrité comme il était par la capote, et goûtant ce sen-

timent que Bernardin de Saint-Pierre nomme : « le sentiment de la sécurité ». Hélas ! M. Morbieu, il s'appelait ainsi, ne m'offrit jamais une place dans sa guimbarde, qu'il devait moins priser dans la réalité que je ne l'exaltais dans mes rêveries. Étant fort occupé, il venait peu à la maison en dehors de ses visites professionnelles. Nous eûmes recours à lui. Je crois même que ce fut assez grave pour moi.

Cette maladie que je fis à Saint-Palais fut la dernière, mais j'ai l'idée que je filai ce mauvais coton que semblent débrouiller avec leurs doigts les personnes en danger. Mon père, qui était la tendresse même, quoiqu'il nous en marquât assez peu, m'a dit plus tard qu'il avait alors pleuré en cachette, assis sous le manteau de la cheminée, parce qu'il avait jugé mon cas désespéré.

A notre arrivée à Saint-Palais, on nous avait mis, comme externes, ma sœur

chez les Dames de Lorette, et moi au collège de M. l'abbé Duc. Je commençai de connaître alors, mais non pas d'apprécier, l'état d'esprit de la plupart des régents. A plus de quarante ans de distance, la même muraille se dresse entre eux et moi, et si quelques professeurs, par leur science aimable et la sympathie dont ils m'honorent, ont conquis mon cœur, ma défiance ne s'est nullement dissipée en général. Cet esprit de brimade, qui est une de leurs manies, ce désir d'humilier de pauvres petits habitués à la douceur familiale, de leur donner envie de sangloter, de passer sur eux la mauvaise humeur qu'ils ont amassée dans quelque discussion, conjugale ou autre, m'a toujours révolté.

Cette inintelligence qui ne comprend que la sienne ; ce mathématicien qui ricane et vous punit parce que vous préférez la version latine aux cerceaux qu'il pousse avec un bâton de craie sur un

tableau noir ; ce lettré quinquagénaire s'esclaffant parce que vous lui répondez que Virgile est l'auteur des Métamorphoses; ce géographe qui s'étonne que vous ne preniez aucun intérêt à considérer de minuscules ronds alignés le long d'une ligne qui serpente ; cet historien qui prétend vous passionner pour les clauses du traité des Pyrénées, — tout cela, et tous ces gens, ne valent pas un sou au regard d'un merle qui siffle dans la haie... Quant au délaissement qui pèse sur les potaches traînant après eux leurs cordons de cuir, et qui taisent leurs migraines et leurs entérites, il est à peu près complet, excepté, je le crois, chez les Jésuites. La dureté, le mépris du sentiment, la terreur de présenter aux adolescents l'amour le plus chaste comme béni de Dieu, voilà des semences et des fruits qui donnent parfois lieu à de lamentables confusions. Le meilleur des psychologues pratiques, le

R. P. Lhande, m'a déclaré qu'aucun de ses élèves n'avait passé l'âge de douze ou treize ans, qu'il ne lui eût fait connaître, par ses directions, certaines grandeurs et certaines vilenies. Mais la plupart des pères et mères sont, sur ces points, aussi fautifs que leurs mandataires. Lorsque j'évoque sommairement ces procédés vexatoires ou démoralisants, trois exemples se présentent entre mille à mon esprit : le premier, c'est la honte faite par notre professeur, à Bordeaux, en classe de septième, à l'un de mes camarades qu'il avait rencontré mangeant dans un cornet des pommes de terre frites. Il ne cessa de mortifier le pauvre enfant que lorsqu'il l'entendit hoqueter. Le deuxième exemple, c'est que j'ai vu mettre un élève à la porte, durant la lecture d'une fable, sous le prétexte donné par le magister qu'il avait surpris dans le regard de cet élève une pensée obscène. Le troisième fait, à peine croyable, qui me

fut révélé par celui-là même qui employait la méthode, c'était de ne flageller un enfant que lorsque celui-ci avait fini par y consentir. Dans l'ordinaire de la vie, ce bourreau était un homme vertueux à qui un membre de l'Institut avait confié l'éducation de ses fils. Je dois à la vérité de dire que je ne rencontrai pas au collège de Saint- Palais de pareils raffinements. Élèves et professeurs étaient des Basques assez rustauds, mais sains de corps et d'esprit, jouant à la paume d'une manière forcenée. Quant au moyen de répression, il était simple. On n'eût pas été en Eskualduna si l'on n'avait accordé à chaque écolier, et à chaque repas, une ration de vin pur que l'on baptisait « le bouteillon ». Le châtiment le plus exemplaire était de l'ôter au coupable. On entendait soudain le professeur s'écrier : — Monsieur un tel, vous serez privé de bouteillon !

Voici une petite rancune que j'ai gardée à mes maîtres d'alors. M. Duc, un bon prêtre qui, pour nous donner ridée d'un coupable mourant dans l'état de contrition parfaite, et d'une rupture d'anévrisme causée par l'intensité même du regret et de l'amour, se congestionnait en gesticulant, M. Duc m'avait pris comme sujet d'expérience psychologique. Moi, qui ne demandais qu'à demeurer dans l'ombre pour y travailler le moins possible, ma paresse venant d'une inaptitude singulière à rien comprendre de ce que l'on m'enseignait, voici à quel supplice on me soumettait. M. le Supérieur me faisait comparaître devant lui et devant trois ou quatre capucins de ses amis pour me signifier que j'étais astreint à ceci ou à cela, que mon désir serait brisé dans tel ou tel sens. Il m'asticotait jusqu'à ce que je lui répondisse, avec le plus grand sérieux du monde, une phrase toute naturelle

et qui signifiait que je savais bien que je n'avais qu'à me résigner. Alors il faisait des gorges chaudes, prenait à témoin les fils de saint François et hurlait cette phrase que ses acolytes en robes de bure reprenaient comme un écho :

— C'est un philosophe et un théologien !

Vous allez me trouver bien susceptible? Il se peut. Bref, je ne me plaisais pas dans cette boîte dont l'un des divertissements était une sorte de tourniquet, adapté au sommet d'un mât, tourniquet d'où pendaient quatre câbles terminés par des nœuds coulants. Dans chaque nœud s'introduisait un élève, dont les mains se cramponnaient à la grosse corde, un peu au-dessus de la tête, et, l'élan donné par les pieds, la machine tournoyait comme une fronde en vous mâchant les cuisses, en vous donnant le vertige, et en vous retournant l'estomac. Ce sport que l'on nommait « le

pas de géant » me donna huit jours de fièvre.

Fort heureusement me distrayais- je de ces joutes spirituelles et corporelles, dont j'étais la victime, en allant de temps à autre visiter avec mes chers parents soit les familles des environs que j'ai dites, soit d'autres plus éloignées de notre centre.

Parmi celles-ci, je retiens les Berdoly, les Lagarde et les Dufaur.

M. Berdoly habitait avec sa mère au château d'Uhart d'où les Basques, par un jeu de mots et un orgueil enfantins, tirent l'origine de toute la famille royale des Stuarts. Par corruption, ajoutent-ils. Mettez un indigène sur l'histoire de son pays, et il s'enfle tellement qu'il débite des énormités, ou bien il se tait par excès de morgue. Cela dit, il n'est pas de peuple plus hospitalier, plus charmant que le basque. J'ai souvenance de

l'énorme bâtisse dont M. Berdoly était fier, quoiqu'il me soit bien impossible de dire si elle remonte à mille ans ou à cinquante. En nous en faisant les honneurs, il étendait les bras pour mesurer, à la percée d'une porte, l'épaisseur des murs telle qu'elle étouffait le beuglement d'un orgue de Barbarie disposé au milieu du château pour permettre l'expérience. Dans l'une des salles de ce monument babylonien présidait le portrait d'un personnage, haut cravaté, qui se touchait le front pendant qu'il pointait sur une carte un compas démesuré.

Quant à M. Lagarde il était, à Saint- Jean-Pied-de-Port, le collègue de mon père et son ancien condisciple. Aucun premier prix ne lui avait été épargné au lycée de Pau. Et, n'ayant su choisir entre la science et l'art, tant il était sollicité par les deux, il avait opté pour le Timbre et les Domaines, qui observent sans

doute ce juste milieu que préconise Confucius.

Lors de notre première visite à Saint-Jean-Pied-de-Port, j'appris trois choses : la première, qu'il y a dans certaines salles à manger des trumeaux qui représentent un village dont le clocher sonne l'heure. La deuxième, que l'on peut tuer d'un coup de fusil un gros poisson qui dort dans la Nive. Et la troisième, que, dans le fort qui défend une ville, sont ménagées des ouvertures appelées meurtrières.

Je pense que la citadelle de Saint- Jean-Pied-de-Port regardait surtout du côté de l'Espagne. Celle-ci, peu de temps avant notre arrivée à Saint- Palais, avait laissé déborder ses écluses de Carlistes, lesquels traversèrent la ville en y semant le typhus et les pois chiches. De ces partisans l'on m'a rapporté que les uns enfouissaient leurs sabres, les autres leurs trésors, et qu'ils

étaient commandés par ces grands hidalgos qui descendaient d'Henri IV, que j'avais rencontrés à Pau et dont j'ai décrit les figures originales.

Nous poussâmes une excursion, qui me fut chère entre toutes, jusqu'en Béarn, à Sus, tout près de Navarrenx où mes père et mère s'étaient mariés treize ans auparavant. Là se dressait l'un de ces châteaux qui laissent au cœur du voyageur qui passe sans connaître ses hôtes un rayon de mélancolie. C'est chez les Dufaur. Une sorte de flamme s'épand dans le jardin verni. Avant de le parcourir, je l'aperçois par la fenêtre de la salle à manger où les personnes en la compagnie desquelles je déjeune m'apparaissent presque toutes fort vieilles. Il y a là un député, le maître de la maison, estimé pour sa fidélité à la cause royaliste, son honnêteté rigide, sa connaissance du code qui attirait,

durant les vacances parlementaires, une foule de ruraux dans sa bibliothèque à l'encre pâle, aux reliures poudreuses.

Toute la petite procédure campagnarde, liasses d'obligations, plans cadastraux, passait par ses mains sans que son col fît un pli, sans que sa face perdît rien de sa solennité. Un de ses amis le plaisante à propos d'un potager dont on mange les asperges. Conversations banales, mais douces, naturelles et sans envie, innocentes si je peux employer cet adjectif dans son sens le plus saint. Et, dans la demi-obscurité où nous sommes, sur la collection d'assiettes aux belles roses et aux beaux oiseaux suspendue, une heure lance sa flèche d'or. Maintenant nous sommes assis non loin du cadran solaire. Et si, tantôt, dans la salle à manger, le soleil dardait par les interstices des stores ou des rideaux, il perce à présent au travers des frondaisons presque opaques. Il tombe sur

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l'allée botanique, sur la lisière de la pelouse, sur les tables de pierre où les convives de tantôt prennent paisiblement leur café. L'ombre chère de cette maison m'a doucement accompagné depuis cette époque jusqu'à ces dernières années où ses maîtres, le frère et la sœur, ont trépassé sans descendance et célibataires.

Lui se nommait Henri, elle Marie. Il était bien l'antique fils de famille qui, dès son enfance, avait donné du fil à retordre aux siens, rossant ses camarades de classe à coups de saucisson ; renvoyé pour de telles balivernes de collège en collège ; s'échappant, pour se promener tout nu au soleil, du cachot où son père l'avait consigné ; prolongeant indéfiniment son droit ; revenant au village pour y manger des crêpes avec une paysanne qu'il aima comme Lamartine Graziella ; nommé sous-préfet ; démissionnaire ; catholique aussi sincère que

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scabreux ; lisant avec passion Mayne Reid et Walter Scott ; nouant, par l'intermédiaire de duègnes, des idylles à la Cervantes ; empruntant pour prêter ; rentré au pays où il piquait ses maigres chiens en gravissant les bleus coteaux de Montballon et de Susmiou ; mort à Lourdes dans la grâce infinie de la Vierge.

Il y a quelque quinze ans que je l'ai enterré, mais la flamme du cierge tenu par moi tremble encore dans mon cœur.

Sa sœur Marie ressortissait à Barbey d'Aurevilly. Elle avait une âme d'homme et de chouan. Merveilleusement intelligente, d'une haute tenue morale, d'une religion qui eût enflammé tous les bûchers, sa bonté n'avait d'égale que sa haine. Elle fut la plus grande amie de ma mère. Ses derniers jours furent attristés par un délire durant lequel elle m'a dit qu'elle se mourait

de la fièvre des pèlerins de Terre-Sainte. Admirable définition d'un mal dont nous nous mourons tous !

De telles parties de plaisir, chez de pareils amis, étaient les réducteurs de ma vie scolaire. Encore fallait-il que ces journées de vacances cadrassent avec mon humeur qui ne trouvait point toujours son agrément où d'autres l'eussent rencontré. Je fus toujours un terrible critique. Et la nature de chaque homme, ou de ce qu'il m'offrait, ne m'en imposa jamais a priori. Je n'étais, je l'ai dit, qu'un villageois, mais quelle que fût la circonstance ou la personne, je la situais à son vrai plan. Un certain apprêt, une certaine morgue, un certain acquis ne me donnaient point le change, et tels hobereaux en eussent voulu toute leur vie à un enfant de sept ans, s'ils avaient soupçonné le jugement que je portais sur eux.

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Qui ne se trouvait point dans ce cas d'être tenue pour vulgaire, était une Mme de Brancion, qui avait été l'une des éducatrices de ce prince impérial tué d'un coup de zagaie dans le Zoulouland. Cette vieille personne rendait souvent visite à mes père et mère qui y trouvaient le plus grand agrément. Sa conversation était grave toujours, ne haussait jamais le ton. Je ne sais ce qui l'avait conduite aux Tuileries, mais peut-être l'héroïsme de son mari qu'un boulet partagea en deux à Sébastopol.

Je me souviens que l'on prit mille précautions pour lui annoncer la mort cruelle de son ancien élève, survenue le l^r juin 1879, ce dont elle fit cependant une maladie. Quelles furent les rêveries de cette veuve sans enfants, exilée, dans sa jeunesse, du pays basque, ainsi qu'une fleur par le vent, et ramenée de même, sans avoir perdu rien du simple charme de sa vallée natale? Elle réunissait par-

fois chez elle, en un dîner du meilleur ton, quelques amis, dont mes parents.

A ces repas prenait part un original qui se vantait de descendre de Guy de Lusignan, et qui était fonctionnaire.

Ses paradoxales définitions et ses lubies déconcertaient ma famille. Tantôt, il avançait qu'un fils peut être plus âgé que son père, ou que la médecine avait découvert le remède contre la mort, tantôt, il croyait reconnaître la toque d'un page de ses ancêtres dans la bourse que lui tendait une quêteuse. Ayant un jour voulu se baigner dans la Bidouze, il n'eut point la force de refaire en aval le chemin que pourtant il avait parcouru en amont. Et le voilà juché sur la dernière marche d'un escalier qui, d'un potager, descendait jusqu'à la rivière. Ce potager était précisément celui de Mme de Brancion, à laquelle notre nageur fut obligé d'aller demander asile, vêtu d'un

caleçon bleu qui, à la cheville, formait un canon tel qu'on en prête à l'uniforme des pilotes d'Ango.

Un homme qui, à mes yeux, représentait le type que je prise fort, et que je suis un peu devenu, du pêcheur et chasseur sans équipage, était un notaire que j'ai appelé, dans mes poésies, Alexandre de Ruchenfleur. Son véritable nom était Ganderats. Il venait souvent dans le bureau de mon père.

C'était un vieillard de taille moyenne, à barbe patriarcale, râblé, fort alerte pour son grand âge, simple, digne et gai. Il s'asseyait avec autant de bonhomie dans le banc d'œuvre que sur un gazon pour y pêcher l'anguille et le cabot. Il avait construit, pour prendre en quantité ce petit poisson nommé chipe ou vairon dont les Basques apprêtent une soupe estimée, un piège fort simple : une auge en maçonnerie de deux

mètres carrés, dont le fond s'appuyait sur le lit même de la rivière, et qui émergeait. Sur le côté antérieur était ménagée une porte mi dans l'eau, mi dans l'air, qui s'ouvrait pour permettre au fretin d'entrer et de manger les miettes qui servaient d'appât. Lorsque les chipes étaient en nombre, M. Ganderats refermait la porte sur elles à l'aide d'une corde qu'il tirait d'en haut, son jardin surplombant la Bidouze. La manœuvre faite, il n'avait qu'à descendre sur la rive et à recueillir sa pêche à l'aide d'une épuisette. Il y avait une retraite charmante où cet amateur des eaux, des bois et des champs, oubliait volontiers, pour quelques heures, ses minutes notariales. Dans l'enclos d'une ferme, il avait fait édifier une cabane dont le treillis de bruyères entrelacées permettait de guetter les ortolans que des appeaux disposés sur des arbres alentour, ou à terre, attiraient. Un filet se rabattait

sur le sol recouvert de grains de blé, emprisonnant les imprudents oiseaux que l'on confinait dans un obscur séminaire, afin que durant quelques jours, ils n'y pussent bouger que pour picorer et s'engraisser ainsi de façon anormale. Je n'avance point que, par les meurtrières de brande, on ne tirât point parfois sur d'autre menu gibier. J'aimais à me rendre là avec mon père, qui y était autorisé par M. Ganderats, à laisser fuir le temps dans un silence imposé par l'attente du monde ailé. Sans doute eusse- je préféré quelque chasse plus animée, comme la pratiquait, à d'autres moments, le vieux notaire qui rentrait, comme moi-même aujourd'hui, les bottes terreuses, la barbe pleine de poussière, de buée ou de glaçons. Mais les exercices violents ne cadraient pas avec la nature délicate de mon père.

Celui-ci m'avait, en 1876 retiré du collège dirigé par M. l'abbé Duc, non pas

que l'ambiance y fût mauvaise, mais parce que les jeunes amateurs de bouteillons avaient profité de ma candeur pour faire main basse, à la veille des grandes vacances, sur tout ce que je possédais dans mon pupitre. Ce qui me valut d'être envoyé, à la rentrée, à l'école primaire de M. Sabre. Ses élèves m'y firent un assez mauvais accueil. Ils me poursuivaient de cette phrase : « Tu es riche, il y a des injustices. » A vrai dire on ne me gâtait pas plus qu'un autre, et ma fortune consistait dans le sou que me donnaient, le dimanche, mes parents qui n'étaient pas cousus d'or et qui ava ent besoin d'ordre pour joindre ies deux bouts. Je possédais heureusement cette puissance de réaction qui, même aux instants qui me suffoquèrent le plus, m'a permis d'enregistrer la splendeur de ce qui existait autour de moi. Cet arrosoir vert, dont on nous versait l'eau afin de nous désaltérer en classe, par les

après-midi caniculaires, qui dira quel puits de Jacob il m'a été? Et ces tableaux coloriés, d'insectes et d'oiseaux, qui saura dans quelle terre promise ils m'ont apparu à l'époque où mes camarades, les cheveux emplis des débris que soufflaient les batteuses, rapportaient triomphants, de l'immense moisson du soleil, des scarabées, des sauterelles et des cigales?

Et c'est ici que commence l'initiation poétique, daris cette école primaire, sur ce banc, vers la gauche, en regardant la porte d'entrée. Un livre est ouvert devant moi. Et soudain, sans qu'on m'en ait prévenu, je vois et j'entends que ses lignes sont vivantes, que deux à deux elles se répondent par la rime comme des oiseaux ou des vendangeurs, et que ce qu'elles racontent nous enchante à la manière des êtres et des choses qui n'ont pas besoin qu'on les

traduise. Il y a dans cette poésie un chien qui s'appelle Moufîetard. Dussé-je être, encore une fois, la risée des esprits forts, j'avoue que je fus tellement pris par ces vers que l'on m'avait donné à apprendre que, le soir, mon père m'ayant demandé de les répéter avec lui, au coin du vieux foyer, un grand sanglot me secoua, je ne pus parvenir au bout de ma leçon. Je venais de recevoir du ciel ce roseau aigu et sourd, bas et sublime, triste et joyeux, plus âpre que le dard d'un sauvage, plus doux que le miel. Je m'y exerçai peu de jours après. Mon père fut étonné de mes essais, me marqua plus de tendresse qu'il ne m'en avait témoigné jusqu'alors. Ses yeux scrutaient les miens. Sans doute y recherchait-il, sensible lui-même aux poètes, cette ombre qui souvent attriste les jours de ceux que Dieu, — qu'il soit béni ! — a marqués du signe.

lis DE L'ÂGE DIVIN

Tandis que ce cher père, à la tombée des nuits d'hiver, me faisait repasser les morceaux que j'avais à apprendre, au coin du feu oii cuisait le souper, Juana, une basquaise immémoriale, qui avait remplacé Marie qui nous avait quittés pour se marier, allait et venait. A distance, je lui donne cent ans. Je ne sais dans quelle campagne reculée avait vu le jour cette servante inculte et décrépite, qui me racontait que Roland est dans la lune, et que les sorcières viennent, quand on dort, vous tirer par les jambes. Elle témoignait à ses cruches une vénération sans égale. Soudain elle s'interrompait au milieu de ses occupations, dressait les bras comme une pythonisse, et proférait cette phrase qu'elle agrémentait d'un exclamatif cha rabia :

— Que ferions-nous si nous n'avions pas d'eau !...

Assez malin, malgré mes dispositions

A L'AGE INGr.AT 119

poétiques, je ne manquais pas, ayant découvert le point vulnérable de cette fée, de répandre sur le carrelage quelques gouttes du liquide tant précieux. Elle vociférait alors, multipliait les dures syllabes de l'eskualduna, dénonçait mon méfait à ma mère en s' écriant :

— Monsieur Francis a verdure !

J'ai souvenance des fêtes de Saint- Palais, de l'une d'elles surtout. Un jour bleu se leva. Je sortis sur la place ombragée où les femmes tenaient leurs denrées aux jours de foire; on avait dressé une estrade pour une fanfare militaire qui prêtait son concours. On accrochait, pour illuminer a giorno^ des lanternes vénitiennes. Cette expression « a giorno », que portaient les affiches, m'intrigua fort et je me la fis traduire. Les bateleurs mettaient la dernière main à leurs baraques, sous les platanes dont l'immobilité annonçait un torride

après-midi. A ce moment, j'aperçus, dans l'allée principale, qu'égayaient des oriflammes suspendues à des ficelles, un solitaire dandy, vêtu d'été, qui faisait des moulinets avec sa canne en relevant à chaque pas ses genoux si haut que l'on eût dit d'un trotteur. Il avait le chapeau sur l'oreille ; et sa barbe en pointe, ses lèvres serrées, lui donnaient l'air d'un Méphistophélès de théâtre.

C'est, me dit-on, M. Dasconaguerre, un jeune substitut fort distingué.

Vers dix heures, le monde commença d'affluer dans les rues ; le restaurant Birracouritz retentit de mille casseroles ; de petites voitures se succédaient, surchargées de paysans, et soudain voici le courrier comme jadis ! L'obèse patache, exhaussée d'un vulcanique soufflet de cuir, attelée de six chevaux carillonnants, tourna avec un large orgueil dans une audacieuse inclinaison, au coin de la rue. Bientôt des ruraux en descendi-

rent, venus pour la partie de paume et le saut basque.

Vers dix heures et demie, au-dessus d'une place affectée aux jeux, la première pelote monta dans un grand silence précédé d'un coup sec, et elle monta de plus en plus lentement, monta dans une courbe allongée, parut immobile une seconde, puis, déclinant comme un astre, acheva sa parabole en se précipitant, et, d'un second choc du gant d'osier que l'on entendit, fut prise et relancée et majestueusement remonta.

Et les cœurs cessaient de battre. Et les joueurs, dans chaque camp, tout blancs mais ceinturés de rouge, tantôt s'avançaient et reculaient tour à tour dans un mouvement réfléchi, angulaire, tantôt glissaient rapidement en arrière sur leurs sandales, se balançaient, se renversaient jusqu'à toucher leurs talons du bout de leur fronde, et, se déban-

122 DE L'AGE DIVIIN'

dant, tapaient. Une sorte de chant étrange annonçait, marquait les points.

Mais à midi, du clocher brûlant, s'éparpilia l'angélus. Et, à la première note, la balle qui gravissait dans l'azur sembla demander grâce aux joueurs et sourire. Et eux, se découvrant soudain, la tête basse, demeurés debout, laissèrent leurs bras retomber.

La partie prit fin bientôt, et les auberges devinrent houleuses, odorantes, jacassantes de vaisselles remuées. Une sorte de lourde ivresse succéda à l'animation. Puis, vers quatre heures, la partie de paume reprit, suivie du saut basque.

Au son d'un fruste pipeau, les hommes semblaient recevoir du sol je ne sais quelle vertu qui les faisait rebondir avec une telle vélocité que, sous la trépidation, ce sol roulait comme un tambour. On ne pouvait saisir le temps où

A L'ÂGE ÎNGKAT 123

les pieds touchaient terre pour reprendre élan, on ne voyait jamais sous eux qu'un vide en vibration. Chaque danseur, les bras pendants au long du corps comme deux longues pennes, est lancé comme une flèche par un arc invisible, et relancé avec une telle répétition que le jet semble unique et ininterrompu.

De l'ensemble du groupe, l'on dirait d'un carquois à tout moment défait et rechargé.

Les provinciaux ne sont point sans convier quelques personnes à la fête de leur village, et, ce jour-là, quatre ou cinq de nos parents étaient nos hôtes.

Deux d'entre eux se faisaient remarquer, l'un par sa pétulance, sa voix de trompette, son ton narquois, son panache, et surtout par sa femme dont le port de reine, les yeux de jais, la chevelure enflammée eussent illustré le plus

beau conte de Perrault. Ce châtelain des environs de Saint-Palais, qui plus tard eut l'amitié des princes, n'avait alors d'autre titre à la gloire que d'être abonné à un journal qui s'appelait le Triboulet. Louis de Joantho, c'est son nom, a soutenu à plusieurs reprises la cause monarchiste dans nos régions. Lorsque Léon Say s'y présenta à la députation, en 1889 et 1893, il l'eut pour adversaire et, sans une forte pression officielle, mon cousin fût passé. Les deux concurrents étaient galants hommes, et il arrivait qu'ils se rencontrassent, non sur le même terrain politique, mais sur le même terrain de propagande, et quelquefois au même jour et à la même heure, ce qui arriva un dimanche tout proche de l'élection, à quelques kilomètres de Pau, dans un village que je connais pour l'avoir traversé en chassant la caille et qui porte le nom de Bœil-Bézing.

Léon Say, que je crois voir encore avec

A l'Âge ingrat 125

sa carrure de coffre-fort, cette démarche d'ingénieur ruminant sa pensée, l'air ennuyé de se laisser traîner d'auberge en auberge par les gros bonnets du pays pour y boire et conférencier, serra la main de son adversaire légitimiste qui, lui, n'était pas déconcerté par de telles mœurs, encore qu'il fût secondé dans sa campagne par un ivrogne qu'il me présenta. Cet ivrogne avait reçu mission de mon cousin de vider à sa place les coupes innombrables qui lui étaient présentées par le Suffrage universel. Mais, pour ne point vexer les inviteurs, et qu'ils ne s'aperçussent pas de l'escamotage, il fallait choisir le moment propice qui était lorsque, dans un grand mouvement oratoire, Louis de Joantho reposait son verre comme par distraction.

Je ne veux pas, dit celui-ci à Léon Say, devant le même auditoire et dans le même quillier où ils avaient convenu

de parler l'un après l'autre, je ne veux pas me prévaloir de parler une langue qui n'est point vôtre, le béarnais, qu'il est naturel que vous ne sachiez pas.

Mais ce qui ne manquera pas de mortifier ces braves ruraux, qui sont venus vous entendre, c'est que vous ignoriez jusques au nom de leur village où vous venez impudemment solliciter leurs voix.

Je vous mets au défi, monsieur Léon Say, au défi, entendez-vous bien? d'articuler les syllabes qui composent le nom de la commune où vous vous trouvez !

L'autre, qui depuis l'aube allait roulant de village en village pour débiter le même boniment, resta coi devant son état-major, qui essayait en vain de lui souffler à voix basse le curieux nom de Bœil-Bézing où il fut mis en minorité.

Un deuxième personnage de nos convives, ce jour-là, était l'un des cousins de Louis de Joantho et le nôtre, Charles

de Laurens. Il avait été amené par des mésaventures scolaires à embrasser la pharmacie, ce dont ne paraissait pas trop flatté le rival de Léon Say qui tenait à ce que sa parenté conservât un certain lustre. J'ignore pourquoi l'on fait peser un tel ostracisme sur une profession utile, solennelle et discrète. Ah 1 combien le vieux comte d'Etchegoyen montra plus de charité que notre royal champion lorsqu'il prononça : « Vous me dites que mon cousin Charles se fait apothicaire? Ah ! que j'en suis heureux... le baron Thénard l'était bien ! » Donc, parce qu'il lui déplaisait de compter dans la famille un futur marchand de magnésie, et qu'on pût l'apprendre dans une société blasonnée qu'il faisait sienne, Louis de Joantho s'efforçait à le dissuader de rester en France.

— Vous feriez bien, Charles, lui disaitil d'un ton à la fois distant, familier et funambulesque, d'aller vous établir

dans l'un de ces pays prodigues où il n'est qu'à se baisser pour se relever aussitôt chargé d'or. Je ne vous parle point en l'air. Les terres vierges sont à vous, car je vous sais d'une énergie rare.

Mais le potard ne marchait pas. Il écoutait sans répondre, faisait claquer du bout du doigt la pointe d'un curedents qu'il portait en réserve dans son gilet. Il se fichait pas mal des aristocratiques susceptibilités, encore qu'il appartînt par son père à une lignée plus titrée que celle de son cousin. Mais il trouvait la vie bonne, et quand son nez rouge et fin plongeait dans son verre à bordeaux, ce qui faisait loucher ses yeux noirs un peu sournois, il se souciait fort peu d'aller boire du quinquina sous l'Equateur. S'il rompit à la fin le silence, ce fut sans doute pour laisser entendre qu'il ne se rendait pas aux mesquines insinuations de son cousin, et

A L'ÂGE INGBAT 129

qu'il ne voulait changer ses amourettes gasconnes pour celles de négresses. Je paraissais ne point suivre cette conversation qui me navrait, si jeune que je fusse. Mais où je me sentis piqué, ce fut quand, vexé de ce que sa diplomatie n'eût pas eu de succès dans l'espèce, notre cousin Louis de Joantho glissa dans l'oreille de ma mère, non point assez bas que je ne l'entendisse :

— Le plus triste est que Francis admire cet animal-là !

Il acheva de m'irriter en criant :

— Je sais pourquoi tu as cet air déconfit : tu as peur que l'on ne tire sans toi le feu d'artifice ! Sois tranquille, nous arriverons à temps.

Je me fusse passé de tous les feux d'artifice, et même des fusées de mon cousin. Il fallut cependant suivre les autres.

Nous assistâmes à la désarticulation d'un pantin embrasé. Puis toutes les pétarades ayant abasourdi tous les tympans,

un silence de mort succéda, que rompit bientôt une harmonie d'un nouveau genre.

— Taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata — taratatatata...

et ainsi de suite, durant un quart d'heure. Mon grand-père m'expliqua que c'était un piston insigne, sergent à Bayonne, répondant au nom de Sylvestre et qui jouait la Bavarde. Le public se recueillait. Qu'eût-il pu, d'ailleurs, contre ce tintamarre? Quand cette grêle eut pris fin, personne n'eut l'idée de crier his, la plupart ignorant d'ailleurs cette exclamation latine, personne, sinon mon aïeul. Mais son his fut repris tellement par la foule en délire qu'il manqua de faire avorter la Bavarde qui récidivait. C'est alors qu'un certain M. Darrigand alluma un ruban de magnésium. Une aveuglante lumière, blanche

et bleue, vrilla nos prunelles. Pour ne nous en laisser rien perdre, M. Darrigand, juché sur une échelle, la dardait sur nous avec un réflecteur. Quelqu'un nous dit de lui :

— C'est un savant remarquable. Sa fortune sera assurée sous peu, car il a trouvé le moyen de guérir la diarrhée la plus tenace, et même la dysenterie, avec une plante, la salicaire.

Parmi les originaux de Saint-Palais il y avait un M. Laurent, conducteur des ponts et chaussées, inventeur d'une canne qu'il destinait à l'Exposition universelle de 1878 qui allait s'ouvrir.

C'était un tube de bois fort incommode, fait de six ou sept pièces vissées les unes aux autres, dont chacune servait d'étui à un instrument : boussole, lunette d'approche, niveau d'eau, briquet, décimètre, tire-bouchon. Cet extraordinaire meuble avait coûté bien des nuits d'in-

somnie et occasionné bien des débours à ce pauvre M. Laurent qui ne recouvra point ses frais. Les simples mortels, embarrassés d'un tel engin, préfèrent continuer de se servir de leurs poches.

Chez cet artiste du bâton, je rencontrai un particulier nommé Viole qui vendait d'un thé stomachique ; il avait vécu chez les Peaux-Rouges dont il attribuait la longévité au grand usage qu'ils font du sel. Un Iroquois, nous disait-il, est prémuni contre tout mauvais germe, il est semblable à un jambon de Bayonne.

Il voulut bien nous apprendre encore qu'une liqueur, dont il avait bu aux États-Unis, devait l'incomparable délicatesse de son arôme à ce que les plantes qui la composent ne sont distillées qu'après avoir été broutées et rendues aux pacages par des brebis.

A propos de brebis, l'un des plus doux sentiments poétiques que j'aie éprou-

A L'AGE i:<GRAT 133

vés, après celui dont m'emplissait, à Tournay, la contemplation des montagnes, fut le retour des troupeaux, lié pour moi au charme mélancolique de l'automne. Je n'ai jamais chanté les pasteurs et leurs ouailles sans que mon cœur fût ému comme un tremble. Toutes ces clarines m'étaient comme des oiseaux aux chants rauques cherchant un refuge dans mon âme qui devenait, à la Toussaint, une sorte de grange obscure qui eût voulu les abriter avec toutes les brebis de Dieu. Je n'aurais pas eu grand effort à faire pour me convertir alors en bercail, étant déjà tout naturellement une arche de Noé. A quels animaux n'aije donné la chasse, construisant des pièges pour les attraper vivants, navré si leur sauvagerie ne répondait point à mon désir de m'en faire des amis qui partageassent ma joie, mes peines? Hérissons, rainettes, geais, piverts, lézards, orvets, escarbots prenaient part à mon exis-

tence méditative. J'ai passé des journées à guetter, dans les fourrés du parc de Mme de Brancion, des mulots et d'impossibles marmottes. Je me souviens d'une matinée où j'essayais de suivre, le cœur battant, un merle engourdi par le verglas. Mais cette sympathie tournait mal parfois pour les pauvres créatures, car mon extrême désir de les avoir à tout prix dans ma main me faisait parfois abandonner la trappe innocente pour la fronde, l'arc, ou même le fusil. J'ai conservé le goût des armes et de la chasse, et je porte en moi cette contradiction de chérir les bêtes sans savoir résister, dans une forêt ou sur un champ, à je ne sais quel instinct sauvage qui me fait leur tirer dessus. Il est possible que, dans le fond, s'ajoute, au plaisir de me prouver mon adresse, la folle passion que j'ai de manger du gibier qui, avec les coquillages, me semble surpasser toute ambroisie. Ma fringale trou-

vait en partie son compte lorsque, avec l'automne, les palombes jonchaient les cieux des bois. Certains amis de mon père nous en faisaient profiter, le notaire de Bunus M. de Saint-Jayme entre autres. Nous nous livrions, à cette époque, à la cueille des cèpes et des oronges, dans une chênaie sise non loin d'une route, à un endroit que le bassin d'une source fait briller. Nous champignonnions dans la compagnie de Mlles Ferraud, filles d'un vieux docteur dont mon grand-père, toujours imprévu, avait, au cours d'une excursion, enlevé la perruque en ouvrant son ombrelle.

La révélation de l'automne demeure donc en moi telle qu'une série de tableaux qui ont peut-être la grâce du printemps de la mort. Mais, en même temps, mon cœur se serre, car je me rends compte aujourd'hui que les pro-

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menades que je faisais avec mes père et mère, au déclin de l'année, présentaient, par leurs spectacles attristés, quelque analogie avec leur état d'âme.

J'ai dit ailleurs que mon père ne jouissait pas d'une bonne santé. La carrière qu'il a poursuivie jusqu'à la fin, avec beaucoup de science et de dévouement, lui déplaisait à cause de certaines brimades que lui attirait son esprit mordant et fier. Ma mère, humble et douce au contraire, vivait dans la crainte qu'il ne fît quelque coup de tête qui lui coûtât sa situation. D'un autre côté, je commençais de grandir, et je ne donnais pas à ce cher homme de satisfaction, sinon par les velléités lyriques si précoces que j'ai rapportées. Au demeurant, aussi mauvais élève à l'école primaire que je l'avais été chez M. l'abbé Duc. Je ne comprenais d'abord absolument rien à la plupart des matières que mes maîtres tentaient de m'inculquer. De toutes

mes études à Saint-Palais, je n'ai retenu, avec le poème sur le chien Mouffetard, qu'une prose où deux petits garçons s'essuient les pieds avec de l'herbe fraîche, avant d'aller rendre visite à une vieille dame qui coud à la machine. Mon inintelligence, à laquelle on ne croyait pas assez, plus encore que ma paresse qui presque toute en dérivait, inspira à mon père la résolution de me confier à mes grands-parents de Pau, afin que j'y suivisse les cours du lycée. Je quittai ma mère avec une telle douleur que je ressens encore, après quarante ans, cet arrachement qui me donna des cauchemars et la fièvre durant les mois que je passai loin d'elle. Ce martyre, je le lui confirme, aujourd'hui qu'elle va être octogénaire, et je mêle mon amertume passée au parfum qui s'exhalait d'un bâton de houx, coupé par mon père, dans l'une de nos promenades d'automne.

138 DE L'Age divin

Ah ! ce n'était plus la pension des demoiselles Letourneau, cette boîte écœurante oii l'on me mit. Toutes les horreurs s'y donnaient rendez-vous, tous les mauvais germes y trouvaient leur bouillon de culture. Je n'écris pas ici une œuvre pédagogique, donc je ne m'étendrai pas davantage sur ce fumier.

Je déclare toutefois que mieux vaut s'arracher l'œil et se couper le poignet que d'exposer, en connaissance de cause, son enfant à n'être même que le témoin de ces turpitudes. Nos parents péchaient par ignorance. J'en reviens donc à mon idée, émise plus haut, qu'il faut avertir nos petits de fort bonne heure, qu'ils deviennent nos confidents si on les scandalise. Cette période scolaire à Pau me fut noire comme de l'encre, stérile comme le sol de l'étude, et je n'en retiendrai, sauf exception, que les personnes et les faits que j'ai observés durant les heures libres que me laissait mon externat.

Le train de vie, chez mes grand-père et grand'mère, était assez monotone.

Lui était toujours plein de manies, mais d'esprit et de goût pour tout ce qui a trait à la littérature et à l'art. Elle, n'avait que de l'intelligence et de la sainteté. Il se levait à l'habitude fort tard, vers onze heures, et se couchait après minuit, fumant après le repas de nombreuses pipes de Marseille, au fourneau de terre brune, à tuyau de bambou. Il empestait de tabac les nombreux journaux et revues qu'il dévorait, l'odeur étant d'autant plus acre qu'il ne sut jamais régler le tirage de son calumet. Tantôt on y entendait un susurrement comparable à celui que produisent les sifflets à eau dont les enfants se servent pour imiter le chant du rossignol, tantôt la chaudière de cet aiambic à nicotine, chauffée à blanc, grésillait et laissait une sécheresse sans nom succéder à l'humidité. Ce qui préoccupait par-dessus tout

mon aïeul, dès le saut du lit, c'était « le store », pièce d'étoffe verte qu'une tringle tendait vers le bas, et que l'on pouvait, à l'aide d'un moulinet, allonger ou enrouler sur elle-même devant l'unique fenêtre de la salle à manger. Le mot que j'entendais répéter le plus souvent entre onze et quatre heures, était : « réverbération ». Et le brave homme augmentait ou diminuait de quelques centimètres, selon le plus ou moins d'intensité de la lumière, l'écran couleur d'espérance. Sur une console de cette pièce, il disposait, dans un vase de grès, son tabac dont il entretenait le moelleux en y enfouissant des carottes, et, dans un autre pot semblable, des noix qu'il prétendait rendre fraîches en les immergeant dans de l'eau salée. Il puisait habituellement ses recettes dans le Figaro. Il sortait vers cinq heures, plus tôt quand il y avait un de ces concerts classiques, dirigés par Gaubert, dont il ressortait enthousiasmé

en compagnie de quelques auditrices.

L'une d'elles, Mme de Champfleur, avait entrepris de le ramener à la pratique religieuse dont il ne fut jamais très éloigné, dans laquelle il est mort. Us analysaient ensemble, au sortir du casino, les mérites de tel ou tel acteur, de tel ou tel virtuose. Mme de Champfleur, à l'inverse des hirondelles, quittait Pau au début du printemps. Il est vrai que son émigration n'allait guère au delà de son château de Touraine d'où elle revenait au suivant automne. Tant mon grandpère que ma grand'mère me citaient cette dame comme un modèle de distinction et de vertu que je crois qu'elle était, en effet. Un soir que je revenais, les mains tachées d'encre, l'âme saturée de rancœur de mon fichu lycée, mon aïeul me servit cette phrase :

— Nous avons refusé l'invitation à dîner que Mme de Champfleur nous a adressée, en ce qui te concerne. Tu

142 DE L'AGE DIVKN

n'es pas présentable dans le monde.

Je le savais bien, mais ce n'est point là ce qui me causait de la peine. Que m'importait le luxueux service de Mme de Champfleur? Ce qui me rongeait alors en silence — et qui donc s'en fût douté? — c'était la peine que prenait ma grand'mère de me coudre et de me rogner économiquement des cahiers, alors que je me savais incapable d'y écrire de beaux devoirs, comme d'autres élèves eussent fait.

Je fis connaissance à cette époque avec un livre qui s'intitule Don Quichottey livre plein de ciel implacable, de hauts sentiments, d'ombrages d'or, de grenades, de jeunes filles, et que j'ai compris à travers Tony Johannot qui a pénétré Cervantes comme Cervantes s'est assimilé son héros. Il n'est race pire que des monteurs de réputations dans la peinture et l'imagerie ; ils tiennent compte de quelques éléments matériels

et jamais de l'âme d'une œuvre. Deux des génies les plus profonds, dans le moindre bout de paysage, furent deux romantiques dédaigneusement abandonnés aux enfants : Tony Johannot et Grandville.

Ce qui apporta encore (juelque baume à mes ennuis fut une gravure d'Épinal représentant Malek-x\del, chef des Infidèles, qui enlevait à toute vitesse, sur son cheval, une femme en bleu à laquelle enfin il fait élever un tombeau. N'est-ce pas l'histoire de toute la vie? Enfin l'un de mes meilleurs moments d'alors c'était de m'échapper, après souper, pour aller entendre sur la place Bosquet l'orage de tambours et de clairons qu'y produisaient les soldats. L'un de ces soldats me donna, un soir, un morceau de biscuit militaire qu'il avait brisé sur sa baguette. Je le mangeai dans l'ombre, où je le trouvai déhcieux, parce que je n'avais jamais rencontré, parmi tant de professeurs et de camarades que je fréquentais

cinq jours sur sept, une générosité aussi gratuite que celle de ce pauvre bougre de tapin. C'est ainsi qu'un bouquin illustré, une paperole et un pioupiou servaient à ma réfection spirituelle, car, hélas ! j'avais beaucoup perdu de la piété de mon enfance. Il ne me restait, si je commettais quelque faute, que le sens du remords, ce dont je bénis Dieu, et, en général, quelque plaisir d'assister à des vêpres populaires à côté de ma grand'maman. Le dimanche soir, on mangeait une poularde, mise au point par Graciette, des pommes de terre frites et une tarte à la frangipane, en l'honneur d'un hebdomadaire invité, notre cousin Tristan de Cauna. Il avait l'âge indécis d'un rhétoricien qu'il était, pensionnaire assez libre dans une boîte à bachot, dont le directeur a fini en Cour d'assises parce qu'il se présentait, chaque année, devant diverses Facultés, camouflé en quelques-uns de ses élèves qui se

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paraient ensuite des plumes du paon.

Tristan était brun, mince et si moulé dans ses habits que l'on eût dit d'un ménestrel prêt à s'étendre sur le tombeau de sa dame. En fait de dame, il n'en savait qu'une, dont il était épris parce qu'elle était jeune et parce qu'elle était puissante bien que célibataire. Cette chaste idylle n'eut pas plus de suite que de commencement.

La place Royale était à Pau, en ce temps-là comme aujourd'hui, le rendezvous des élégants et des retraités. Parmi ces derniers, un vénérable ami de mon grand-père, M. Danlion, m'en imposait par sa haute taille, sa face carrée et rasée d'un Voltaire sans ironie, son encas couleur de canard vert. Il était sorti de l'École polytechnique et arborait une large rosette. Encore qu'il professât ne croire à rien de surnaturel, ma sainte grand'mère l'estimait beaucoup, et je ressentais qu'elle le préférait à une autre

connaissance de son mari, un M. Chavier dont l'étroit profil d'avare, accentué d'une barbiche, évoquait la lune à son dernier quartier. Il y avait, entre M. Danlion et M. Chavier, tout ce qui sépare la Revue des Deux Mondes, que le premier lisait assidûment, d'une berquinade.

M. Danlion, coiffé d'un melon qui lui entrait jusqu'aux épaules, vêtu d'une jaquette, citait quelque pensée d'Auguste Comte à laquelle M. Chavier opposait une phrase telle que celle-ci : « Je désire que, sur mes cendres, l'on sème des violettes. » On m'emmenait, le jeudi, en ces aimables compagnies, prendre connaissance d'un télégramme que lançait, du haut du Pic du Midi, un original nommé Nansouty. Ce papier, qu'affichait quotidiennement un mercier, nous informait que le brouillard ou le soleil régnait à quelque trois mille mètres d'altitude. Je ne m'amusais pas beaucoup. Quoiqu'il me répugne de revenir

sur le lycée, je ne peux passer sous silence le personnage le plus considéré par les élèves, ie père de l'ancien ministre de l'Instruction publique, Lafîerre. Il nous vendait, durant les récréations, des gâteaux, du sucre d'orge et des oranges, car il était portier et l'on peut dire que sa loge n'était que la préfigure de celle de son fils. Il doit être vrai parfois qu'une trop grande aptitude à remporter les diplômes les plus divers est le signe d'une étroitesse d'esprit. Le nom de Lafîerre Henry, au cours d'une distribution des prix à laquelle j'assistai, devint une telle mitraille qu'il couvrait de son allitération les cuivres d'une fanfare. Cette année scolaire, que termina cette cérémonie où des enfants, luisants à force d'avoir été lavés, recevaient sur leurs oreilles une couronne de colle verte, ne m'auréola point. Une visite de ma mère, venue de Saint-Palais, m'avait rempli d'amertume, car elle était re-

partie presque aussitôt, sans doute attristée de ce qu'on lui avait dit à mon sujet, à savoir que, là comme ici, j'étais un cancre. Ma tante et mon oncle mexicain ne tarissaient pas sur mes défauts, me montraient du doigt à mes cousins comme le modèle de ce qu'il ne fallait pas imiter. Ils m'accusaient d'un tas de méfaits, pour peu qu'ils m'invitassent dans leur villa, me citaient comme le plus mauvais des élèves. Cependant, je souffrais en silence de ce que personne ne comprît que je ne comprenais pas, car, j'insiste sur ce point : ma paresse provenait avant tout d'une extrême difficulté à saisir tout ce qui passait par l'école. Je continuais d'appartenir, par toutes m«s racines, aux champs et aux bois que j'avais quittés pour ces tables immobiles et ces murs de prison.

L'une de mes rares joies d'alors fut celle-ci : un lycéen, quelque peu bizarre, de poil carotte, me conduisit un jour

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avec mystère dans le parc Baumont qu'un mur effrité séparait de notre cour de récréation. Au pied de ce mur, il me montra des feuilles, en forme de langue, dont on eût dit qu'on les avait aspergées avec du lait de chaux. Je sais aujourd'hui qu'elles étaient celles d'une plante qui n'est autre que la pulmonaire officinale, ou herbe à la Vierge, dont une légende rapporte que la Mère de Dieu laissa tomber dessus quelques gouttes de son lait. D'un air important, mon camarade prit dans la poche intérieure de son veston un gros portefeuille hors d'usage qui laissait à penser que son père devait être assureur ou courtier.

Il glissa dans l'un des compartiments de cet objet de cuir qu'ensuite il replaça sur lui soigneusement, un échantillon de cette herbe en prononçant : « Mon ami, cela s'appelle de la botanique. »

Je conçus, dès cette heure, une grande sympathie pour cet émule de Linné. De

cet affreux désert, où l'orage sec et régulier du tambour nous rappelait à notre esclavage, il avait su me conduire dans cette oasis et faire reposer mes yeux un instant sur cette humble borraginée.

Dans cette même allée du parc, où nous fîmes alors cette fugue buissonnière, j'évoque un rendez-vous que j'eus dix, ans plus tard avec une jeune fille et je me rends bien compte que ce qui a survécu dans mon cœur, avec tout son obscur frisson, n'est pas la femme mais l'herbe.

D'une façon générale, cette année scolaire 1878 m'apparaît sous un vilain jour, bien symbolisée par un ignoble carnet que l'on m'avait rapporté de l'Exposition universelle dont tout le monde s'entretenait. Sur la couverture s'étalait, en or, une chose innommable qui s'appelait pourtant le Trocadéro. Ce monument de la bêtise me faisait honte,

rien que dans ce dessin qui me le figurait. Le Trocadéro demeure l'illustration de l'un des temps les plus ennuyeux que j'aie connus, mais qui ne se prolongea pas. A ma grande joie, mais à la confusion de mes parents qui se rendirent enfin compte qu'à Pau le travail ne me souriait pas davantage qu'à Saint-Palais, je quittai le lycée. Et ce fut mon père qui, m'ayant repris avec lui, m'enseigna quelques éléments de grammaire française. Il me donnait des leçons dans son bureau où venait peu de monde. Il me gronda bien au commencement, parce que j'avais couvert de bonshommes et d'inscriptions mes livres qu'il passa en revue. Cependant je comprenais ce qu'il m'expliquait, lui, parce que sa méthode était directe et vivante, et je ressentais sa bonté pour moi à travers sa froide attitude qui m'intimidait. Et, aujourd'hui que je consigne ces souvenirs, l'amour que je n'ai pas su lui

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exprimer alors, je lui en fais part. Je vois sa table, son encrier de porcelaine, ses ciseaux, son coupe-papier de corne blonde qu'il faisait ployer nerveusement sur la lettre qu'il lissait en la pliant, son porte-plume, ses crayons, tout cela méthodiquement disposé; je vois l'almanach à effeuiller, la boîte à fiches du répertoire, les dos numérotés des registres sur les longs rayons, je vois le feu, les chenets, je vois la galerie, et, au delà, tomber la pluie sur la Bidouze, et celleci s'enfler, devenir limoneuse, gémir, et de petits plongeons entraînés par le courant barboter, plonger, reparaître, et je vois les cimes des peupliers s'arquer sous la tristesse du vent d automne.

— Répète-moi l'accord du participe passé employé avec le verbe être?

— Le participe passé accompagné de l'auxiliaire être s'accorde avec le sujet du verbe.

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— C'est bien. Tu as su ta leçon.

Nous irons, cet après-midi, à la cabane de M. Ganderats.

Ah i pourquoi ne pas devoir toujours mener cette existence? Était-il donc un plus grand bonheur que de voir, à travers le treillis de bruyères, un bec-fin s'engager imprudemment sur le bord du filet, ou d'entendre ce bruit de vis qui suit le coup de fusil quand, à l'approche de l'hiver, les plaintifs pinsons se laissent emporter comme des feuilles mortes par le vent pluvieux? Une plus grande félicité que de vivre médiocrement parmi les siens à l'heure où la vapeur fait tressauter le couvercle du pot de châtaignes? Il a été utile, Seigneur, pour que je vous suivisse, que vous m'ayez montré combien votre foyer est plus obscur encore et plus modeste que n* était le nôtre. Non, vraiment, je n'ai pas la conception juive du règne de

Dieu, et si l'on m'eût proposé, pour me convaincre, la vision béatifique de l'Elysée à la place de celle de la Crèche, où en serais-je de mon salut? A toutes les aigles impériales je préfère un chardonneret qui s'élève de branche en branche en décrivant une spire. Hélas ! je prévoyais que, cette vie humble et mélancolique, il me faudrait au moins un temps y renoncer, car tout vrai bonheur tremble dans notre main.

Comme pour me confirmer dans cette appréhension, mon père, un jour que lui et moi regardions la Bidouze du haut du mur de notre jardin, prononça :

— Bientôt, peut-être, quitterons-nous ce pays où tu manges ton pain blanc.

Lorsqu'il m'eut dit cela, je regardai avec attendrissement la rivière, je me réfugiai davantage en moi-même, j'essayai de me mettre en boule comme le hérisson peureux, et, après souper, sur le canapé de crin, assis auprès de ma

sœur, je buvais en silence le calice amer de cette phrase.

Quelques lectures, vers cette époque, me séduisirent. Par-dessus toutes, l'histoire d'un charmeur de serpents. En compagnie de cet Hindou, je m'enfonçais dans les forêts qui bordent le Gange, et ma flûte faisait danser et revenir à mes paniers humides de rosée, les reptiles tout brillants de clair de lune. Que volontiers je fusse parti, libre et seul et sauvage, à travers la jungle, pour y devenir l'ami de ces bêtes et, encore, des singes de Singapour que deux antiques voisines, les demoiselles Duhagon, me montraient dans un livre mystérieux !

Aux personnes qui n'étaient point de mon entourage immédiat, je devais sembler un singuHer petit garçon, d'intelligence un peu exotique. Quelqu'un, préjugeant de mes goûts, et il est certain que tout ce qui avait trait aux

colonies, dont mon père était originaire, me donnait comme une nostalgie fiévreuse, pensa me faire plaisir en m*offrant une boîte d'animaux féroces, jouet qui me déplut beaucoup. Il ne faut comprendre à moitié ni les enfants ni les hommes. Qui dut me tenir pour assez original, et me le fit comprendre, malgré le peu de moi-même que je laissais paraître, ce fut ma cousine Élisa qui vint passer chez nous quelques jours, et dont la résille blanche se fondait sur la galerie au bel argent de la nuit. C'est alors, de Saint-Palais, qu'elle prévint sa mère de sa résolution bien arrêtée d'entrer en religion. Expulsée de France, elle fait oraison à l'ombre de la forteresse du Cid.

Mon père disait vrai, quand il prévoyait son départ. Un changement de situation, que voulut lui imposer son administration, en faisant fusionner le bureau des hypothèques avec celui de

renregistrement, ne lui plut pas. Il appréhendait de trop lourdes responsabilités ; et le souci de mon éducation, qu'il prévoyait plus aisée dans une grande ville, et sous sa surveillance, lui fut une raison de plus de refuser cet avancement sur place. Là encore il se montra brisant vis-à-vis de ses supérieurs qu'il mécontentait d'ailleurs par ses idées politiques. On lui intima brusquement d'accepter l'offre ou d'être mis en disponibilité. Sa fierté le fit se cabrer et, bien qu'il s'agît de pain quotidien, il opta pour la disponibilité. Ce fut un matin de novembre 1879 qu'on la lui signifia. Il pâlit. Et je vois encore ma mère, la face douloureuse et résignée, le maintien accablé, refermer une porte.

Quant à moi, je me rendis sous un hangar qui nous servait de bûcher et là, avisant une pioche, je résolus d'en enfoncer le fer dans le sol, d'un seul coup et de telle manière que je me prouvasse à moi-même

l'aversion que m'inspiraient les ennemis de mon cher papa. Je brisai net le fer.

Il semble que, les ennuis en entraînent d'autres. C'est ainsi qu'en s'occupant de notre déménagement, nous allions quitter Saint-Palais pour attendre, à Orthez, dans la maison des grand'tantes huguenotes, un poste qui convînt à mon père, celui-ci marcha sur un clou qui saillait d'une planche. La blessure, quoiqu'elle ne présentât qu'un point insignifiant comme étendue, fut très grave, et le docteur Morbieu ne nous cacha point, lorsque tout danger fut conjuré, qu'un de ses clients avait récemment trouvé la mort dans un cas identique. Bref mon pauvre père en fut réduit, pour circuler dans les appartements, à s'aider d'une chaise où il appuyait le genou de sa jambe malade. Et il marchait encore avec difficulté, s'aidant d'une canne, lorsque nous arrivâmes à Orthez.

J'y retrouvai la vétusté et poétique demeure familiale, telle que dans les échappées confuses de ma prime enfance. Mais, pour un séjour permanent, l'avaient quittée mon grand-oncle, docteur, juge de paix, guitariste, et sa sœur Clémence. Cette vieille fille, qui m'est bien présente, était dans sa religion d'une sainteté parfaite. Maigre et longue, elle eût été de ces sœurs de la primitive Église qui marchaient à la suite de Paul de Tarse. Sous des sourcils hirsutes de prophète, son regard d'acier bleu était tranchant comme le glaive apostolique. Elle appartenait à l'église libre de M. Reclus, le père des géographes et du docteur. Ce pasteur habitait la même vieille baraque où j'écris ces lignes et où sa femme tenait une école de filles. Toute élève sortait de là singulièrement distinguée de manières, à quelque rang social qu'elle appartînt.

Le père Reclus pratiquait une dévotion

qui l'eût rendu odieux si son caractère n'avait mérité tant d'estime : sous prétexte d'aumône, il mettait sa femme dans dans le plus cruel embarras, vendant l'argenterie, distribuant linge, vestes, culottes, allant jusqu'à enfourcher deux de celles-ci pour retirer l'une et la donner en chemin. Il menaçait de toutes les foudres infernales, pour la moindre peccadille, les écolières qu'il faisait comparaître devant lui, leur lisant, pour les terroriser, avec la voix d'un lion, des passages de l'Apocalypse. Voyageait-il en cabriolet, il en descendait pour inhumer une musaraigne de peur que son prochain ne fût piqué par une mouche qui eût pu sucer la charogne. Convaincu par ses méditations que la fin du monde était proche, il s'était fait confectionner un costume blanc qu'il tenait en réserve pour aller à la rencontre du Seigneur et siéger parmi les élus. Tel était le patron religieux que ma grand'tante Clémence

s'était choisi, délaissant le temple ordinaire pour cette chapelle à côté. De cette chapelle, composée de protestants plus jansénistes que les autres, elle était l'un des piliers les plus perdus dans la nuée. Après un long recueillement, pendant le culte, il arrivait qu'elle parlât, poussée par une pieuse inspiration, et comme font encore quelques-uns de ses frères et sœurs dans cette communion.

Je trouvai donc de manque, au foyer d'Orthez, vers janvier 1879, cette ombre subtile qui fut douce à mon enfance et réserva son tonnerre à ses contemporains. La famille n'y était plus représentée que par Célanire, qui ne ressemblait à Clémence que par son corps anguleux. Elle était, celle-là, sans mysticisme, génie de l'âtre obscur, à physionomie de Parque, béarnaise à bon bec, recueillant les œufs, entretenant la flamme d'une lampe de sorcière, mouchant la classique torche de résine, sur-

veillant le partage des moissons, présidant à la vendange, soutirant, bouillant le vin, égrenant le maïs, disputant avec les marchandes, prisant du tabac, répandant une odeur de miel tant elle cirait le parquet, jusqu'à ce qu'on y glisse et tombe. Si Clémence, en marchant, avait l'air de planer sur une eau spirituelle, Célanire courait sur la terre ferme. Cette survivante de huit frères et sœurs nous reçut, durant la disponibilité si pénible de mon père, et je ressentis étrangement que les morts nous entouraient. Leur présence était partout, et les conversations, dont je saisissais des bribes, de ma grand'tante avec mon père, soulevaient le voile d'un passé que j'ai reconstitué peu à peu. La vieille filandière parlait de son père Mathieu, natif du Tarn, fils de notaire, venu à Orthez avec un régiment dont l'in^^endance lui incombait, s'y fixant, s'y mariant, tenu pour suspect par les terroristes, enfermé

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comme tel dans la tour de Moncade d'où il lançait à ses petites filles qui venaient le considérer à la fenêtre de sa prison quelques pommes de son repas de condamné à mort. C'est en vain que, pour donner le change à ses dénonciateurs et les attendrir, il avait proposé en séance publique l'enlèvement de toutes les girouettes de la région, symboles de la féodalité ! Seul, l'arrêt de la guillotine, à Bayonne, le sauva. Mais la figure qui dominait sur toutes celles que le Ciel avait reprises était celle de mon grand-père, le docteur médecin Jean-Baptiste, dont j'ai déjà parlé, qui avait été chercher fortune dans l'un de ces pays où les fleurs sont larges comme des cloches, les flots couleur de flamme de soufre, les fruits d'une étrange saveur, les jeunes filles jalouses et franches. Longtemps j'ai regardé, sur un châle fleuri de ma grand'mère, frissonner la moire de l'océan guadeloupéen. Nous avions là-bas, mais

à Saint-Pierre de Martinique, d'autres parents, les Lalaurette. D'un vieux papier qui laisse de la poudre entre mes doigts, comme d'un papillon tropical, il ressort qu'un de ces cousins, une sorte de commissaire de la marine antédiluvien, laissa un testament fort discuté par les siens qui instituait pour sa légataire « Rose, négresse libre ».

Une vieille femme, nommée Honorine, aidait Célanire dans les soins ménagers que notre présence à Orthez compliquait. Un ménage protestant de portiers rendait aussi quelques services. Ma grand'tante m'agaçait quelque peu en me citant Daniel, l'un de leurs enfants, en exemple, parce qu'il était plus sage que moi et qu'il savait imperturbablement les versets que le pasteur lui donnait à apprendre et qu'elle lui faisait répéter.

— Tu as, me disait-elle, une nature rétive. Il faut que l'on te plie comme l'osier quand il est jeune.

Il est fort à croire que Célanire, en me servant cette sentence de couleur biblique, était inspirée par l'osier dont on entourait les cercles de ses tonneaux.

Tout chez elle se rapportait à un détail d'ordre pratique, ce qui la rendait, malgré tout, fort intéressante pour un enfant. J'appris ainsi que dans une année lointaine les œufs avaient gelé, le vin s'était glacé, que le gave avait durci à tel point qu'on avait pu y faire passer un char à bœufs. La vieille originale prenait toute la journée, tantôt d'un graisseron, tantôt d'un fruit ou d'une crème de millet qu'elle étalait à la mode du pays sur le dos de sa main pour l'y laper, ou d'un morceau de pain trempé dans la soupe, ou d'un café qu'elle renouvelait dans une tasse minuscule. Cette existence de petites traditions me plaisait beaucoup et me faisait oublier Saint-Palais où je n'avais réellement regretté que Fox, le caniche de M* Cam-

pagne, notaire. Je m'étais aussi fort attaché à un bouvreuil, mais je l'avais fait suivre à Orthez où sa mort me causa le plus vif chagrin que vous puissiez imaginer. Il était beau, avec sa tête de velours noir, son dos cendré, son gilet couleur de tuile éclairée par le soleil couchant. Il lui advint ce qui, souvent, arrive à ses congénères : une indigestion l'emporta, causée par une débauche de noix. Mes sanglots ne cessèrent que sur la promesse que me fit mon père qu'il remplacerait le passereau glouton par un perroquet. Je me mis en peine de trouver une concession de terrain assez longue pour que reposassent en paix les os légers du chantre aérien. Ce fut un rosier qui me l'accorda. Et, après quarante ans, je ne regarde pas sans émotion le coin de jardin où l'oiseau rose mêla son cœur au cœur des roses qui s'épanouissent au printemps.

Mon père recevait quelques visites, sur-

tout d'anciens camarades qui l'avaient connu à Orthez au temps qu'il était au collège d'un certain M. Calmejane, et, plus tard, quand il y devint surnuméraire de l'enregistrement. L'un d'eux, M. Goude-Dumesnil, imprimeur d'un journal du cru, ressemblait à tous les hommes célèbres, de Charlemagne à Gutenberg, en passant par Vasco de Gama et en continuant par Bernard de Palissy : barbe majestueuse, long nez à angle presque droit, front démesurément chauve avec, en arrière, une cascade de cheveux prenant leur source sur la nuque. C'était un excellent prote, qui avait collationné la copie de Théophile Gautier à la Rei^ue des Deux Mondes, et qui se rappelait que l'auteur du Capitaine Fracasse mâchonnait un sempiternel cigare, qu'il n'ôtait guère de sa bouche que pour boire de l'eau-devie sur la table de rédaction. M. Goude- Dumesnil avait une autre passion que

celle des beaux caractères, la passion du mariage. S'il ne se fût décidé à mourir avant sa dernière et troisième femme, à un âge fort avancé, il se serait encore remarié, m'assurait l'un de ses anciens condisciples auquel, dès l'âge de neuf ans, il confiait avec enthousiasme ses projets matrimoniaux. Il n'avait qu'un défaut, celui de professer, à l'endroit des prêtres, une haine qu'il n'avait point, je l'espère, leur reprochant l'usage du latin et terminant ses diatribes par cette formule exclamatoire :

« Je les fouaillerai ! »

Je fis la connaissance du neveu de sa femme, qu'il avait adopté n'ayant eu d'enfant d'aucun lit. C'était un brave petit garçon qui m'apprenait à tirer de l'arc et qui fréquentait la même école que moi, car mon père avait eu l'idée baroque de me mettre chez l'instituteur protestant, M. Lasalle, dont la modération, je dois le dire, eût été taxée, de

nos jours, de cléricalisme. M. Lasalle, que j'ai retrouvé plus tard à Orthez, ressemblait à un magister d'Erckmann- Chatrian ou à un ligueur au repos. J'ai, durant les quelques semaines que j'ai passées sous sa férule morale, souffert d'horribles coliques. On m'eût certainement ouvert aujourd'hui. Il n'en fut rien par la grâce de Dieu. Dès que je me fus aperçu que mes crises ne se produisaient pas quand je m'observais pour ne point appuyer, en écrivant, mon estomac contre le rebord de la table, elles furent conjurées. Coïncidence? Peut-être. Le retour de la classe, dans la brume hivernale et dans le parfum qui s'exhalait des tanneries, m'était doux. Je trouvais, à mon arrivée, dans la salle à manger, un bon feu de mottes, * t souvent, assis au coin de la cheminée, notre cousin Gustave Lajuzan dont la ferme Laclotte avait servi d'ambulance, en 1814, au général Foy qui reçut des

Anglais, non loin de là, sa quatorzième blessure. Avant qu'on eût érigé, un peu plus bas, il y a cinq ans, un prétentieux monument commémoratif qui célèbre ce centenaire, la petite pyramide dédiée au « héros citoïen » témoignait seule, sur un terre-plein de la propriété Laclotte^ de la bataille d'Orthez. Dans une solitude dont le cri du vanneau, le chant de la caille, les grelots de quelque attelage soulignent le silence, le voyageur est tenté de se découvrir, comme dans l'image d'Épmal, devant ce naïf monolithe qu'il aperçoit à trois kilomètres de la ville, sur la route de Dax. J'ai visité, dans mon enfance, en compagnie dudit cousin, de ses filles et de sa femme, cette ferme sombre et massive, et la chambre au lit grossier où fut étendu, paraît-il, ce soldat de la Grande Armée. Malgré tant de soleils et de pluies qui ont purifié, lavé cette terre, dont j'ai mangé les beaux raisins, le souvenir du

sang y persiste, tenace comme ces deux syllabes : cruor. Un renseignement qui semble assez précis nous apprend que le général Foy laissa à Laclotte une édition des Commentaires de César dont il faisait sa lecture favorite. Je ne pus jamais obtenir, de mon cousin Gustave, qu'il me laissât rechercher ce bouquin dans le grenier où l'on supposait qu'il se trouvait. Avec l'âge, les manies de mon cher parent n'avaient fait qu'augmenter, surtout celle du mystère, fréquente à Orthez, et portant sur le moindre sujet. Il est même d'usage courant, et ce fut son cas, de n'avouer jamais à personne, pas même à ses proches, le nombre de litres de vin que votre vigne a fournis.

La population d'Orthez était d'ailleurs, à cette époque, d'une originalité sans pareille. On citait un richard qui, pour n'user point sa culotte, la baissait

avant de s'asseoir, et un veuf qui, pour commémorer sa défunte, avait exposé dans son salon des pots de confiture portant cette mention : « Dernière marmelade fabriquée par ma bien-aimée Victoire. » Je n'en finirais point, si je dénombrais les chroniques retenues par les anciens qui me les ont narrées, ou les étrangetés dont j'ai été moi-même le témoin. On assure qu'il faut mettre tant de lubies sur le compte de mariages consanguins, moins fréquents depuis l'installation de la voie ferrée. Il me semble assez juste de dire que l'atmosphère même de la petite ville, ce côté taciturne entretenu chez les protestants par le souvenir des anciennes guerres religieuses qui les pousse à enfouir leurs pièces d'or et à fermer leurs volets à toute heure du jour, contribue à cette mentalité. Le paysage aussi. Rien de plus lunatique que ce vieux pont où de rares ombres se glissent à l'entrée de la

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nuit, semblables à des funambules, aux Pierrots et Arlequins, aux Gilles et aux Colombines, la face enfarinée par l'astre, le pied léger, prêts à l'échange de coups de batte. Je fus, à l'époque même où j'en suis de mes mémoires, tout à fait surpris de cette sorte de figure chorégraphique appelée par les gens du cru pantalonnades et qu'ils produisaient à l'époque du carnaval.

J'assistai à cette danse, de l'une des fenêtres du vieux salon familial. Dix ou douze nigauds, ayant revêtu des costumes de calicot passementés de bleu, la culotte bouffante à mi-mollets, faisaient le simulacre de se battre en duel, en sautillant. Les épées étaient remplacées par de longues aiguilles de bois mouchetées. Je n'ai jamais assisté à rien de plus pénible. On avait l'impression que ces hommes montraient là tout leur caractère puéril, vaniteux et falot.

Ce séjour, qui me permit de prendre contact avec ces types extraordinaires, ne dura guère plus d'un mois, entre janvier et février 1880, il me semble. Après quoi, mia mère, ma sœur et moi allâmes passer quelques jours à Pau, chez mes grands-parents et chez mon oncle le Mexicain, à Assat, où mon père nous avait précédés. Heureusement que, cette fois, j'échappai au lycée dont j'avais horreur. On me fit prendre quelques répétitions avec un instituteur rose et grassouillet qui s'appelait M. Franc. Il marquait vingt-huit ans. Il me faisait résoudre des problèmes dans le genre de celui-ci : Quel est le prix de cent quarante fromages de Liçarot, si Von sait que trois de ces fromages ont été payés çingt-cinq francs? Un jour, M. Franc m'interrogeait, il me parut rêveur. C'était au lendemain d'un jour de congé. Il arborait une rose à la boutonnière, et, de temps en temps, il penchait la tête vers la fleur

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et y plongeait son nez rond en fermant les yeux. Enfin, d'une voix pleine de miel, entre un fromage de Livarot et un express dont il fallait déterminer l'allure, en sachant qu'il partait de Bordeaux à dix heures cinquante du soir et arrivait à Paris à onze heures le lendemain matin, M. Franc me déclara : « Il est doux d'être fiancé. » Il souriait et paraissait retenir un tendre souvenir de la veille. Sa joie d'amoureux me laissa fort indifférent, mais ce qui m'enchanta, me sembla provenir chez lui d'un état d'âme ravissant, ce fut quand il me dit : « Monsieur Francis, je vous donne comme sujet de narration française : Vercingétorix. » Je fus en proie à un enthousiasme indescriptible, à l'idée de m'étendre sur un thème aussi héroïque. Rentré à la maison, je m'installai dans la salle à manger où régnait l'odeur du tabac dont mon aïeul, comme on sait, entretenait la souplesse avec la carotte humide. Jamais

parlementaire, appelé à célébrer un grand chef mort, n'apporta plus de pompe à son discours que moi au mien.

Je dis tout ce que je savais sans omettre les druides détachant, avec des faucilles d'or, le gui des chênes. M. Franc vit passer, dans la lecture que je lui fis, le char de César où le général gaulois, enchaîné, redressait noblement la tête.

Mon répétiteur demeurait baba sous le flot de cette éloquence où Jaurès et Flaubert semblaient s'être donné rendezvous. Il s'écria : Il n'est pas admissible qu'un enfant de votre âge atteigne à de pareilles hauteurs ! Vous avez copié ce devoir ! — Non, monsieur ! répliquaije fièrement. M. Franc, dont une nouvelle rose ornait le veston, me considéra un instant, mit son canotier sur l'oreille, prit sa badine et sortit sans ajouter un mot. Je crois qu'il aurait bien désiré d'eu avoir écrit autant pour le réciter à sa fiancée. Je ne revis ce maître d'école

que peu de temps encore, et pour lui annoncer que mon père, enfin dédommagé d'une injustice, venait d'être désigné pour occuper un poste de receveur à Bordeaux. Pour le rejoindre dans cette ville, ma mère, ma sœur et moi n'attendions que le choix d'un logement.

M. Franc me dit : « Vous devez vous tenir pour très heureux de cette résidence où est envoyé monsieur votre père. Entre Pau et Bordeaux, le train s'arrête à Morcenx, où l'on mange fort bien. » Et pour exprimer son admiration, quant à cette cuisine succulente, il baisa le bout de ses doigts réunis en faisceau.

Cette nomination, en date du 12 mars 1880, nous l'avions apprise un matin, à Assat. Mon cœur fut inondé de joie.

J'avais prié de toutes mes forces pour obtenir la fin de cette mise en disponibilité qui attristait mon père et son entourage. Car, même lorsqu'ils ne comprennent pas au juste la peine de leurs

parents, leurs petits ont un cœur infini pour la partager dans l'ombre. Ce télégramme bleu, qui mettait fin à un gros souci, m'apparut comme un morceau du ciel printanier entre nos doigts, un fragment de ce luisant azur qui découpait l'érable où chantait une hirondelle effilée.

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