‹ MémoiresChapitre 2 sur 4 · LES · texte numérisé non relu

LES

Mon Dieu, que je suis jeune encore à cette époque où j'avais presque trente ans. Si jeune, qu'aujourd'hui seulement je peux me rendre compte de ce que fut ce promeneur qu'une photographie me révèle, conservée entre les feuilles d'un livre que ma mère retient à son chevet.

Je me penche sur cette mince silhouette dégagée, qui fut moi. Je l'interroge et elle me répond :

C'était par une tremblante matinée bleue. Tu passes le pont de la route qui va d'Orthez à Sauveterre, que tu as rejointe à travers les champs et les

bois de Sainte-Suzanne. N'entends-tu pas le bruit de l'eau au moulin de Baure? N'as-tu point, en passant devant le château, guetté l'ancienne jeune fille qui peignait des fleurs à la mode de Louis-Philippe? Ne sens-tu pas sur ton cœur qui en distilla de patientes roses pleuvoir et glisser de lourdes larmes de rosée? Tu prends par les bocages que tu sais, baignés par la rivière le Làa; tu aperçois à tes pieds un aconit très particulier, d'un jaune jamais revu, qui s'est montré à toi ce jour-là parce que tu étais jeune. Quelqu'un t'accompagne (celui qui a fait cette photographie) et il te parle avec enthousiasme de ta gloire naissante. Mais tu demeures insensible à ces éloges, tu n'as cure que de la poésie même que tu vis et de cette mélancolie que t'a laissée un amour qui fume encore. Te voici tel que tu fus, la canne sur l'épaule, coiffé d'un léger chapeau retroussé comme une feuille morte ;

le profil inquiet d'un faune qui épie le silence ; la barbe telle qu'un lichen capricieux. Ah ! tu ne renies point, par ce vivant portrait, le buissonnier que toujours tu fus. Quel dédain tu y gardes à ces régents qui voulurent te brimer !

La chaumière où nous venions de nous installer, ma mère et moi, avait été louée à prix modeste, à ce commandant Armstrong dont j'ai parlé en décrivant le cercle d'Orthez. Bien que nous n'eussions aucun trait de caractère commun l'un à l'autre, une sympathie s'établit entre nous qui s'est changée en amitié de famille.

La villa qu'il habitait, au milieu d'une pelouse, était située à quelque soixante mètres de notre demeure. Celle-ci bordait exactement la route qui va de Bayonne à Pau, et dont les platanes donnaient, en été, une impression de paix et de halte.

Évidemment, c'était à l'entrée de la ville une petite maison de paysans transformée. La voie départementale formait l'un des côtés de la cour extérieure, exiguë, carrée, où s'élargissait le pavillon bleu d'un cèdre si beau qu'il l'emplissait toute. Sur les autres côtés, on avait construit une grange à gauche, encadrée de glycine, et, en face et à droite, deux corps de logis où courait une galerie de bois. L'un des murs était entièrement recouvert par un pan de lierre. Le salon, 'comme la salle à manger, donnait sur le jardin. Nos chambres étaient au premier. La pièce où je couchais, dont une partie me servait de cabinet de travail, s'éclairait de deux croisées dont l'une, toute proche de mon lit, était envahie par un figuier servant de parasol au puits. Ce figuier était aimé des oiseaux. Il arrivait qu'ils entrassent dans la chambre et n'en voulussent point sortir. Si étrange que le

fait puisse paraître, je me souviens qu'un soir — j'étais en train de changer de culotte — l'un d'eux vint se percher sur mon Bernardin de Saint-Pierre. Il mit la tête sous son aile pour s'endormir.

Pensant que, dans la suite, il se trouverait mal dans une pièce, j'essayai de le renvoyer d'une caresse au jardin. Il s'en alla à regret, puis revint presque aussitôt. Je le chassai encore. Il rappliquait toujours, tellement que pour le forcer au bonheur je faillis lui donner des coups de poing, ce qui est le système appelé de nos jours « pacifiste ». Le jardin, semi-circulaire, contenait une vigne grimpant sur la face à l'est, une pelouse, quelques rosiers-buisson, un arbousier, trois lilas, deux seringats dont l'un inodore, trois yuccas, un pommier, un magnolia et un banc. Au printemps, il fallait ajouter un rossignol et des guêpes fouisseuses.

Mais à quoi bon refaire le tableau de

cette retraite chérie, alors que Charles Guérin en a livré tout le charme dans ces fragments qui chantent dans ma mémoire ainsi que des oiseaux plaintifs sur une tombe :

O Jammes, ta maison ressemble à ton visage.

Une barbe de lierre y grimpe, un pin l'ombrage,

Éternellement jeune et dru comme ton cœur

Malgré le vent et les hivers et la douleur.

Le mur bas de ta cour est doré par la mousse,

La maison n'a qu'un humble étage, l'herbe pousse

Dans le jardin autour du puits et du laurier.

Quand j'entendis, comme un oiseau mourant, crier

Ta grille, un tiède émoi me fit défaillir l'âme.

Je m'en venais vers toi depuis longtemps, ô Jammes,

Et je t'ai trouvé tel que je t'avais rêvé.

J'ai vu tes chiens joueurs languir sur le pavé

Et, sous ton chapeau blanc et noir comme une pie,

Tes yeux francs me sourire avec mélancolie.

Ta fenêtre pensive ouvre sur l'horizon ;

Voici tes pipes, ta vitrine qui reflète

La campagne parmi les livres des poètes.

Jammes, quand on se penche à ta fenêtre on voit Des villas et des champs, l'horizon et les neiges ; En mai, tu lis des vers dehors, à demi-voix, L'azur du ciel remplit les chéneaux de ton toit... Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je?

Charles Guérin vint, en effet, l'un des premiers, nous visiter dans notre nou-

veau logis. Il occupa l'une des cellules de la galerie, et nous passâmes ensemble le dimanche des Rameaux de cette année 1898. Il me trouvait plein de tristesse. Imaginez un arbre déchiqueté par une grêle gracieuse au moment que toutes ses fleurs sont tendues vers le soleil printanier.

Je crois que le baume le plus efficace que j'ai alors utilisé pour endormir mon mal fut la recherche et la simple vue des plantes que j'ai toujours tant aimées. Je les allais regarder dans la plaine, sur les collines, et jusque dans les jardins de l'Espagne voisine. Il m'arrivait de sauter dans un train matinal, à la saison propice, pour pouvoir contempler, à Irun par exemple, un arbre rose qui me consolait. C'était un lagœrstremia. Que sa beauté, pleine d'aurore et de crépuscule, me ravissait, faisait renaître en moi d'espérance ! Et ce végétal n'est -il pas, en effet, originaire du

cap tumultueux qui porte le nom de cette vertu? Afin de lui rendre visite, je descendais à Hendaye. Un petit batelier, le même presque toujours, glissait avec moi sur cette nacre chinoise qu'est la Bidassoa quand il fait beau. Derrière nous semblait reculer et virer la jolie maison de Loti, mais à l'avant s'avançait et grandissait la rousse Fontarabie, son clocher inquisitorial à la voix rauque. Et je cueillais sur le quai, ou contre les remparts de Jeanne la Folle, cette ombellifère charnue qui concentre le parfum de toute l'Espagne, la criste marine ou fenouil de mer. Je m'arrêtais un instant sur la place où travaillaient les cordiers. Puis je passais sous la monumentale porte, rongée d'inscriptions solennelles, aux fentes de laquelle un catalpa s'était enraciné. Franchie à peine, je tournais brusquement à droite dans une ruelle.

Là une émotion me saisissait toujours, car un jardin mystérieux, à l'entrée clan-

destine et mauresque, toute emplumée de bananiers et de balisiers, s'offrait à ma rêverie. Ce coin retiré où se dissimulait une demeure vétusté, dont on n'apercevait guère que le perron délabré, orné de quelques boulets de canon, m'apparaissait comme le cadre exact, le lieu secret et en deuil oirMamore eût dû vivre. N'y a-t-il, de par le monde, et à chacun de nous affecté, un jardin qui pleure notre absence? Je regardais longuement ce site enchanté dont je ne m'arrachais qu'avec peine. Je reprenais par la rue, montais jusqu'à la cathédrale, amusé au passage par le médecin en bras de chemise qui, avec des pompiers bénévoles (bomberos) et des marchands de grains, sablait du cidre dans un chai plus obscur que Dante. Je redescendais par le quartier des pêcheurs, tapissé de rames, de hardes et de lauriers bénits. Je déjeunais de fruits de mer, et, tout aussitôt après, je gagnais Irun dans une

voiture traînée par des mules. Je m'asseyais un moment auprès de la mairie, je regardais une maison où, quelques années auparavant, j'avais été reçu en des jours de fêtes, toute chantante de jeunes filles volubiles dont l'une était admirable. Son nom gracieux se traduit par : « beaucoup d'anges. » Elle avait exactement, et non pas à cause d'un cliché poétique, le teint d'une églantine sous la rosée. Sa mère, brune et violente, allait et venait, les pas étouffés par sa semelle de corde, la taille prise dans un cilice qui lui servait, m'assura-t-on, à faire pénitence pour les impénitents.

Les réjouissances ne la déridaient point, ni le fandango, ni la musique militaire, ni les interjections des adolescentes dans la confiserie enrubannée, ni les compliments amoureux des gros paresseux fumant des cigares des Philippines. Et ni l'odeur du chocolat, ni celle du jasmin, ni l'atmosphère dorée ne réagissaient sur

son ascétisme militant. Encore qu'il n'y eût pas dix ans qui me séparassent de ce séjour à Irun, je n'aurais voulu pour rien au monde y renouveler l'expérience de ces légères distractions que j'avais goûtées, à vingt-trois ans, dans des compagnies aussi animées. Aujourd'hui tout demeurait calme. Les miradores attendaient l'ouverture du nocturne pour que des yeux ombreux s'épanouissent sous les mystères. Avec celui de l'aile des moustiques allait commencer le frémissement des mandolines. Parfois, et sans qu'il songeât à me reconnaître, le père de « beaucoup d'anges » sortait de chez lui, majestueusement coiffé d'un chapeau qui ressemblait à la caravelle de Christophe Colomb, tenant devant lui, verticale, une canne d'ébène que lui autorisait son titre de juge de paix. Il n'avait d'autre rémunération que cet honneur.

Je prenais un chemin du côté de l'église Saint-Juan.

C'est là, au-dessus du mur blanc d'un enclos, que s'étalait comme une rose immense, le lagœrstremia dont la splendeur apaisait mon âme.

Ce fut presque au moment de la première visite que me rendit Charles Guérin que parut De V Angélus de V aube à V Angélus du soir. André Theuriet me reprocha publiquement, dans le Journal ou VÉcho de Paris, je ne sais plus au juste, ces deux vers qu'il empruntait à mon livre :

Écoute, dans le jardin qui sent le cerfeuil, Chanter, sur le pêcher, le bouvreuil.

« Il n'y a guère de chance, observait-il, qu'un tel oiseau se perche sur un arbre de cette espèce. Il me semble qu'il doit lui préférer la ravenelle. »

L'opinion de José-Maria de Hérédia, touchant la même œuvre, me fut rapportée par Charles Guérin, qui l'avait entendue de la bouche même de ce ly-

rique tropical, si différent de moi, mais que j'admire sans réserve.

« Il est certain que cet animal-là est poète. Mais moi, le sentiment, je m'en fous. » Tels furent les jugements officiels portés sur V Angélus. Mais, au son de ma petite cloche, beaucoup s'émurent tout simplement qui savent conclure par euxmêmes... L'une des premières invasions m'est présente.

Je fumais ma pipe à la fenêtre du salon. Je crus que tous les jardins de Babylone s'étaient mis en marche, vers la demeure médiocre du poète naissant.

Un groupe d'ombrelles multicolores était conduit et précédé par un vieux gamin de Paris, établi à Orthez depuis longtemps, et qui était devenu manchot, les uns disaient dans une salle de patronage, les autres sur une barricade. Il s'appelait Benzy. Il était fort adroit, ayant fixé à son moignon une armature où s'adaptaient, selon le besoin du mo-

ment, un crochet, un marteau, un poinçon, un couteau, une cuillère, une fourchette. Il fabriquait des clous et des agrafes, et le soufflet de sa petite forge était mû par une bande de roquets. Il n'habitait pas loin de chez nous. Il dut à ce voisinage que la charmante caravane fit halte chez lui pour se faire indiquer ma maison. Ayant reconnu, après tant d'années, cet accent parisien qu'il avait conservé, il délira de joie, fit mille révérences à mes visiteuses, leur déclara que nul autre que lui n'aurait l'honneur de les accompagner jusqu'à mon seuil. Il y vint donc avec elles, brandissant sa casquette, poussant des hurrahs et me déclarant : « Ah ! monsieur, quand j'ai eu vu et entendu toutes ces belles dames, ça m'a changé de notre Orthez, et j'ai senti mon cœur se pâmer. » Il sanglotait en me disant cela.

J'avais également reçu la visite de Jean de Tinan qui travaillait alors à son

Exemple de Ninon de V Enclos amoureuse. Malade du cœur, il était venu chercher aux environs d'Orthez, à Bugnein, la paix qu'il fuyait à Paris. Il s'était réfugié chez l'un de ses oncles, hobereau qui suivait les foires et marchés de l'almanach. Cet oncle de Tinan, monsieur Derval, m'a fourni, au physique s'entend, le type de Jean de Noarrieu :

Jean de Noarrieu est grand, blond, bleu et doux.

Il a trente ans, le teint du maïs roux,

Les yeux pareils aux pervenches des sources,

Avec un point noir comme du velours ;

Les cheveux fins et la moustache en brosse

Sous le nez fier qu'accentue une bosse.

Qu'on juge du pittoresque de cette descente devant YHôtel de la belle hôtesse où l'on garait la patache bourrée de commères, de volailles et d'oeufs : ce Parisien, presque adolescent encore, tout transporté d'élégance, coiffé d'un chapeau de soie aux bords flexibles et larges d'où s'échappaient de beaux cheveux

de page, habillé tantôt d'une souple flanelle anglaise, tantôt d'une bure de berger, enveloppant son cou de cygne de foulards couleur d'eau profonde — et ce rural endimanché qui l'accompagnait, imbu des idées de Rousseau, arborant à sa boutonnière un énorme bouquet de violettes cueillies parmi les aulx, le persil et les choux de son potager. M. Derval, m'apprit son neveu, se servait de son salon comme d'un chai au temps des vendanges et ne souffrait point que personne entrât dans sa chambre de peur que l'on n'y détraquât une machine à calculer construite sur l'ancien modèle de Biaise Pascal. Le contraste entre Tinan et son oncle sautait aux yeux ; mais, dans l'un et dans l'autre, avec la distinction en plus chez celui-là, on retrouvait cette marque inimitable :

la race. L'auteur d'Aimienne avait l'air d'une longue jeune fille délicate, ce qui ne l'avait point empêché d'être cruelle-

ment blessé d'amour, un peu comme un héros de Musset. Il m'en fit une allusion discrète et voulut que je me rendisse compte de l'extraordinaire état de palpitations dont il souffrait. Ayant appuyé un instant ma main sur son gilet, j'enregistrai des chocs si précipités et si violents que jamais oiseau poursuivi par un épervier n'en dut ressentir de semblables. Lui et moi, nous nous rendîmes chez un ami de son oncle, un spahi retraité qui s'entendait beaucoup mieux à siffler un verre de vin qu'à goûter les modulations subtiles et spirituelles d'un dandy. Celui-ci ayant déclaré qu'il ne prisait rien tant que les œufs de vanneau brouillés, l'Orthézien, qui ne connaissait que la commune omelette, lui répondit que manger l'œuf d'un gibier était, à ses yeux, un crime inexpiable. A quoi Tinan répliqua par ce sophisme qui laissa bouche bée l'ennemi du braconnage :

— Manger un vanneau, ou manger

l'œuf d'où il doit sortir, cela ne revient-il pas au même?

Comme nous quittions, sur le seuil de sa porte, notre chasseur encore interdit, une petite écolière laissa choir son porteplume. Tinan le ramassa, et, se découvrant ainsi qu'un mousquetaire devant la reine, il le tendit à l'enfant avec une grâce infinie.

Il y avait en lui un peu de ce romantisme charmeur qui sévissait, à la même époque, chez un poète qui me visitait parfois et que je rencontrais à Pau :

Toulet. Ce dernier me fut un ami parfait, et si son œuvre est parfois aussi osée, et davantage, que celle de son compatriote Parny, il ne s'ensuit pas moins que ses rythmes surpassent parfois les plus purs et les plus savants de la Pléiade. Mais si Tinan évoquait Valentin qui dans le parc lunaire s'entendait dire ces mots délicieux par Cécile :

a De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous

ou de la nuit? »... Toulet, c'était Rolla, un Rolla mince, élancé et blond, à la démarche nonchalante, à la barbiche vénitienne, au rictus amer et railleur, un Rolla qui s'est longtemps penché sur Marion, mais que la Lucie a fait pleurer, s'agenouiller et prier dans la brise de ses voiles de communiante.

Durant l'automne de cette même année 1898, j'entrepris un voyage en Normandie qui améliora sensiblement la crise de tristesse dans laquelle m'avait trouvé plongé Charles Guérin. André Gide avait fait appel à quelques amis, pour qu'ils vinssent goûter le charme des prairies et des bois qui s'étendaient autour de son château de la Roque- Baignard. Je retrouvai là Raymond Bonheur, et j'y rencontrai Henri Ghéon, André Ruyters et Georges Rondeau, l'un des beaux-frères d'André Gide. Un nid de guêpes était suspendu dans le vaste salon que meublaient, avec quelques

fauteuils, le piano et la table qui servait à cette correspondance méthodique, silencieuse, exempte de pâtés d'encre, que j'ai toujours admirée et désiré d'imiter. Vers dix heures du matin, une animation extraordinaire succédait à l'habituel silence qui régnait dans la studieuse pièce. L'affaire Dreyfus venait d'entrer. De vives discussions s'engageaient qui se terminaient par un concert. L'après-midi, on péchait la truite, ce que Georges Rondeau ne faisait qu'avec des gants de peau de daim, ou bien l'on cueillait des champignons, blancs en dessus, roses en dessous, dont j'engage tout le monde à se méfier. On jure qu'ils sont comestibles, que l'on ne saurait s'y tromper, mais je sais plusieurs personnes qu'ils envoyèrent à trépas.

Nous n'en mourûmes point cependant.

Mais qu'il en eût été autrement, qu'ils m'eussent donné la colique pendant la nuit, mon agonie aurait été fort soli-

taire. On m'avait logé dans la chambre la plus fantomale, située dans une tourelle en ruines, isolée, où je découvris un matin un petit hibou dans ma pantoufle. Un escalier en colimaçon servait d'intestin à ce phare qui n'avait d'autre fanal qu'une lampe de sorcière qui vacillait tout au sommet, à l'heure de mon coucher. Encore, pour avoir accès dans ce baroque buen-retiro, fallait-il passer sur un pont levis jeté sur des douves où mille crapauds sonnaient sous le flambeau d'Hécate. On m'apprit que, peu de jours avant mon arrivée, un ami du maître de maison, ayant opté pour ce repaire dont le macbethisme l'avait séduit, fut pris d'une terreur panique au milieu des ténèbres, et poussa des clameurs telles que l'on crut à un incendie. Je me trouvai là fort bien pour rêver tout éveillé. Mais ce n'est point des spectres qui m'y apparurent. Bien au contraire, je ne fus hanté que par

l'ombre, pure, grave et charmante, de ma petite Bordelaise. Et je ne comprends pas très bien pourquoi elle avait choisi, pour enchanter de nouveau ma mémoire, et plus amoureusement que jamais, un lieu aussi lugubre. Pour venir jusqu'à moi, tellement loin, en Normandie, pour suspendre sa grâce ainsi qu'une guirlande de chèvrefeuille aux poutres vermoulues de mon antre, elle s'était détachée de la vieille église girondine où ses mains effilées tenaient son paroissien ; elle avait quitté le reflet bleu et violet des verrières sur les dalles ; elle avait glissé sur les belles tombes des anciens chanoines qui reposent dans le sein d'Abraham ; elle s'était levée de la brume solennelle du fleuve ; elle était sortie du cercle exact de sa lampe, de la porte étroite et austère de sa maison à carreaux verts. Que sa compagnie me fut douce ! Elle venait à moi par la lucarne, posant la pointe de son pied sur

l'échelle d'argent que lui tendait la lune. En quittant la Roque, je fis un détour. Évitant Paris, je me rendis à Magnyles-Hameaux, chez Raymond Bonheur.

Ce parfait artiste et ami me reçut dans la solitude où, auprès de ses mère et sœurs, il cultivait la pure musique, la poésie, les fleurs, les légumes, cueillait des morilles dans son bosquet. Il m'emmena à Port-Royal, et je dois dire que, bien mieux que si les savants m'en eussent instruit, je démêlai, du premier coup, l'esprit janséniste. Que vaut la science, comparée à la simple vue et à l'odorat du poète? Nous fûmes pilotés, à l'abri d'une pluie diluvienne, par de mornes salles et couloirs qui s'ornaient de portraits aussi blêmes les uns que les autres, si j'excepte celui de Biaise Pascal qui les dépassait infiniment dans ce qu'on peut appeler la pompe funèbre. Ce qui augmentait l'horreur de ce dépositoire était l'odeur de drogue antisep-

tique dégagée par le gardien, qui aux oboles que lui valaient ses commentaires sur la mère Angélique ajoutait le revenu d'un commerce d'empailleur.

D'où le fumet. Que la bulle d'Innocent X soit bénie ! Que Pascal et ses acolytes reposent en paix, et que l'on me permette de suivre les processions de campagne, au plein air, sous des ombrages éclatants de fanfares, parmi des vivants et des vivantes qui ont la couleur de la peau et du sang !

Raymond Bonheur, qui avait assez d'esprit pour conduire le parent de province que je lui composais en des lieux intéressants par leurs oppositions mêmes, eut la bonne idée de me faire visiter Versailles, après avoir écrit à notre cher Albert Samain de venir nous y rejoindre. Après la description d'un Henri de Régnier, d'un Marcel Batilliat et de quelques autres poètes, il est bien inutile que je consacre même une page

à la Cité-des-Eaux. Elle n'offrirait point d'intérêt. Une seule chose d'ailleurs m'y toucha lorsque j'eus parcouru ces galeries et ces pavillons où les boulets de Bellone le disputaient, sur les tapisseries, aux grenades éclatantes et aux melons entr'ouverts de Cérès, ce fut.

dans un recoin, cet étau, cette lime, ce matériel d'un roi, fils de saint Louis, saint lui-même, devenu horloger et offert en holocauste.

Comme Samain venait de nous rejoindre, je me retournai vers le parc dont l'automne était si pompeuse que je voulus oublier tout le reste pour la mieux contempler. Elle était une grande houle plaintive, une chute continue de feuilles, une agonie dorée qui convenait bien au cygne du Jardin de V infante.

Albert Samain fut tel que je le connaissais, modeste et fier, plus effacé encore dans ce crépuscule. Il ressemblait à du soleil qui se cache.

Un heureux événement se produisit, peu après mon retour à Orthez. Charles de Bordeu, infiniment seul depuis la mort de sa mère, se mariait, âgé de quarante et un ans. Le ciel lui choisissait, au milieu des froments d'Abos, la femme la plus parfaite qu'il pût souhaiter. Cela se passa comme dans la Bible. Elle ne pensait pas jamais l'atteindre à cause qu'il avait un nom si illustre dans le passé, une si belle renommée dans le présent. Un antique géomètre vint un jour dans les champs de Bordeu afin d'en délimiter les bornes. Au delà de ces champs s'étendaient ceux de la jeune fille et de sa mère.

« Ce n'est un secret pour personne au village, dit le vieillard à mon ami, que la demoiselle dont la terre est proche de la vôtre vous a donné son cœur en silence, trop fière et trop consciente des distances sociales pour l'avouer. Mais on le devine. » Ces paroles touchèrent

celui à qui elles s'adressaient. Il vint me voir et me dit : a Je ne peux me sacrifier à tant de préjugés qui m'interdisent toute alliance autre qu'avec des poupées plus ou moins titrées qui me rendraient malheureux, ne s'habitueraient point à ma solitude, ne comprendraient pas mon œuvre. Voici qu'une jeune fille, dont l'âge s'accorde avec le mien, pense à moi dans son ombre. J'ai été la voir, les circonstances s'y prêtant. Elle est d'une profonde et fine intelligence, pleine de tact, et sa bonté égale ses autres vertus. Puis-je ne point l'épouser? »

Le mariage fut célébré à Pardies, et fêté dans le vieux nid d'Abos, devenu radieux en cet incomparable mois de février. Henri Duparc accompagnait ma mère, et fut témoin, avec moi. Eugène Carrière, Charles Lacoste, Christian Cherfils se trouvèrent présents, ainsi que les laboureurs amis et deux servantes usées comme les pierres du puits.

Dans le mois de mars qui suivit, mon jardin poétique s'ensoleilla des boucles de Clara cT Ellébeuse. Ce fut une folie de pureté, car je ne pense pas que jamais personne ait pu ressentir autant que moi, et malgré ma sensualité, le frisson de la beauté vierge. De ce livre, j'écrivis la première page assis sur le seuil ébréché du cimetière de Noarrieu où j'ensevelis plus tard cette figure bien-aimée.

J'entends encore, dans mon cœur, pleurer la cloche de la chapelle aujourd'hui abandonnée qui m'était apparue, il y avait dix ans, toute feutrée de neige, un rouge-gorge sur son pignon. On s'éprit de cette petite fille. Paul Claudel m'écrivit, de Han-Keou, à son sujet, une admirable lettre. Et les lignes de son écriture couraient non pas sur un parchemin consulaire, mais sur un papier si léger, de Chine, qu'on n'y distinguait qu'elles et un paysage perdu dans la transparence, un verger couleur de fleurs de

pêcher rose, parmi des taches d'un vert pâle qui représentaient des collines. Il n'y eut pas jusqu'à Jean Lorrain, tout malade et défait, qui ne fût désarmé par tant de vertu de mon héroïne, et il me donna cette joie que je lusse un soir, dans un petit café d'Orthez, en première page du Journal, un article signé de lui, qui étonna la plupart des consommateurs.

Le succès commençait de bien poindre, et je m'amusais de la fureur qu'allumait chez quelques pontifes le seul fait d'oser écrire ou prononcer mon nom.

Qui n'avait rien de ces primaires, c'était Marcel Schwob que j'ai dit avoir rencontré à Paris lors de la publication d'Un jour, et qui vint me rendre visite à Orthez trois ans après. Il était accompagné de Mlle Moreno qui prenait grand soin de lui et qui était charmante. Toujours elle m'est apparue comme l'Atala des anciennes gravures, et d'autant plus en cet après-midi de juillet, qu'elle avait

disposé, sur ses cheveux relevés en casque, l'une de ces roses de magnolier que Chateaubriand a chantées et qu'elle avait cueillie dans notre jardin.

Marcel Schwob était de plus en plus souffrant, soumis à un régime d'opérations successives, l'une entraînant l'autre, qui le mettait plus bas à chaque fois, au physique s'entend. Car le génie de sa conversation ne faiblissait jamais, non plus que la scrupuleuse perfection de sa prose. A ce moment, il portait un chapeau de drap anglais qui cachait un peu ce front démesuré, déjà un peu dégarni.

Les yeux étaient d'une extraordinaire limpidité, couleur d'eau de mer grise, avec un point si noir et si vif au milieu, qu'on saisissait presque ce qu'il allait dire avant qu'il eût parlé. Le nez était charnu, et, de profil, un peu en bec de mouette comme il arrive aux Israélites. Il avait rasé sa moustache.

La lèvre inférieure était fort épaisse, le menton assez volontaire, l'oreille toujours tendue. L'ensemble était effrayant de pâleur. Il était un peu voûté, s'appuyait sur une canne et portait à sa bouche d'un mouvement angulaire et gêné une courte pipe en carton-pâte. Je réentendais cette voix douce, que j'avais remarquée en 1895, qu'il m'entretînt des faits les plus banaux, qui jamais ne l'étaient avec lui, ou que, sur une plage où je l'accompagnais, il me traduisît du latin, sans une hésitation, en un français inimitable, des légendes de la spiritualité la plus élevée.

Ma mère et moi avions formé depuis longtemps le projet, elle d'aller revoir, et moi d'aller connaître, ces Basses- Alpes où elle était née, mais qu'elle avait quittées à vingt ans. Nous entreprîmes ce voyage au déclin de l'été 1899. Rien n'émut les cordes de ma sensibilité jusqu'à Marseille que je reconnus. Sa splendeur m'avait ébloui pour la première fois, au printemps de 1896, lorsque, le bateau virant où j'étais embarqué, Notre-Dame de la Garde, toute d'or, bougea sur la mer d'un goudron bleu.

Il n'est point de cité plus grandiose.

Le ridicule dont on la couvre ne saurait la tuer. Dans la nuit illuminée passèrent des fanfares acclamées par le Club des

voyageurs de commerce, tous en habit, rangés sur un interminable balcon de la Cannebière. En face de ce balcon, une sorte de Turc en chéchia, tenant d'une main sa pipe, et couché à plat ventre sur une terrasse à côté de sa bonne, mettait en rotation un transparent multicolore où revenait cette réclame : Vêtements pour ecclésiastiques. Je ne pus dormir, car on ne dort pas à Marseille. Les jeunes et jolies marchandes de coquillages, dont le geste naturel est de se fourrer le doigt dans le nez, sont la plupart du temps cause de ces insomnies.

En voici la raison. Deux d'entre elles se rencontrent, au crépuscule, et une discussion éclate, véhémente, qui se prolonge, excitant la curiosité des flâneurs qui les entourent, les écoutent, jugent, prennent parti pour l'une ou pour l'autre, se chamaillent à leur tour, ameutent un nouvel auditoire de curieux, qui se partage encore en deux camps. En

sorte que, lorsque la première dispute est finie, la cinquantième commence, et il est six heures du matin.

Je bus et mangeai de la bouillabaisse, toujours avec la même passion, dans l'un de ces restaurants où j'avais aperçu le marquis de Mores à la veille qu'il entreprît le voyage dont il ne revint pas.

Il montrait, au physique, l'une de ces forces qui inquiètent par elles-mêmes :

car les hommes qui la possèdent semblent ne pouvoir verser leur sang à moitié. Je réentends la seule phrase qu'il ait prononcée devant moi, toute banale alors, mais qui revêt aujourd'hui, après une telle mort, le vivant intérêt du moindre geste : « Que l'on aille chercher le manteau de Mme la marquise de Mores. » Il était neuf heures du soir.

J'ai signalé mon goût pour les fruits de mer. J'en nomme un, que j'apprécierais sans doute maintenant, après réflexion, mais qui m'interloqua telle-

ment alors, que je l'abandonnai dans mon assiette à son malheureux sort.

C'est le « violet » dont je ne garantis pas l'orthographe. Il ressemble extérieurement à une truffe, mais son intérieur, d'un rouge sanguinolent, exhale l'acre arôme de toutes les rosées de Neptune.

Il m'advint, durant que l'on me servait quelques praires, d'essuyer un camouflet. Une dame qui passait soixante ans, un homme qui pouvait en compter quarante-deux, et une jeune fille de vingt, s'assirent à une table, non loin de la nôtre. Je regardais la jeune fille, parce qu'elle était jolie, lorsque le quadragénaire mûr se redresse comme un ressort, sa serviette à la main : « Sachez, monsieur, me crie-t-il en me dévisageant à moitié, que si cette personne était ma fiancée, vous ne vous permettriez pas de l'admirer de la sorte. » Un autre petit fait amusant : A l'angle d'un trottoir, non loin de la gare, un décrotteur me

conseille : « Donnez deux sous à mon chien, il vous rapportera un gâteau. »

Je tends un décime au caniche qui le prend dans sa gueule et s'en va. Au bout d'un quart d'heure de vaine attente, son maître me dit : « Il ne revient pas, il aura oublié le gâteau. » J'allai revoir les Puvis du musée. Il n'est pas de plus grande toile de lui que celle où des femmes font rôtir, sur la plage phocéenne, un poisson.

Nous remontâmes vers Sisteron, donnant quelques heures à Aix-en-Provence, taillée dans du saphir, dont la pure lumière se réfracte dans les intelligences et les amitiés que j'y ai plus tard rencontrées. Eaux jaseuses, avenues opaques, et vous, grande aile transparente de Sainte- Victoire, que vous êtes harmonieuses et belles !

Je me rapprochais du pays de ma mère. Dans notre wagon montèrent deux paysans, deux mariés de la veille

ou du matin, qui entreprenaient leur humble voyage de noce, beaux et tannés. Lui portait un large feutre, elle une coiffe. Ils ne se parlaient pas, mais se regardaient avec amour. Mon cœur, qui ne possédait plus une telle joie, éprouva ce frisson qui agite une cigale qui a fini de chanter.

Je ne faisais d'ailleurs que reconnaître ces choses brûlées et ces gens recouverts d'un haie qui donne parfois à leurs yeux la couleur de l'épi de lavande. Que souvent mon enfance avait été bercée par un vers de Mistral, une phrase d'Alphonse Daudet ou de Paul Arène, que mon aïeul maternel nous chantait entre deux bouffées de sa pipe.

Sisteron apparut. Sisteron, la ville natale de la vieille femme qui m'a donné le jour. Là vécut donc, jadis, une toute petite fille qui allait en classe dans la neige. On m'avait raconté des histoires

qui, dans l'âme d'un fils, ne peuvent point pâlir, mais rayonner de plus en plus comme sur ces pages. Il y avait, dis-je, une petite fille, une grande maison sombre, une maman soucieuse parce qu'on n'était pas riche, un vieillard à qui on lisait la Vie des Saints, et qui avait vu passer Bonaparte. Il y avait un père qui jouait du violon, une servante qui s'appelait Madelon. Et, loin de la ville, un château délabré, le château de Miravail où l'on se rendait en guimbarde, et où l'on passait les grandes vacances. Là, dans un paysage amer et nu, coulait le torrent Jabron. Et la petite fille et son père allaient y pêcher des truites sans nombre qui connaissaient à peine la ruse de l'homme.

Et moi qui descends d'eux, moi, leur petit-fils et fils, j'écoute le tourbillon d'argent qui parle à cette roche à moitié submergée dans la solitude, et j'entends une rumeur divine, au delà de moi-

même, dans le torrent qui continue.

Nous fûmes tout d'abord accueillis par une amie d'enfance de ma mère, Mme Amélie Marcy, au château de Brisac, devant lequel se déployaient des Alpes d'une pourpre bleuâtre, telle que d'oursins à marée basse dans leurs cuvettes rocheuses. Nous fîmes des excursions à Saint-Geniès et à Ribiers, distraits par l'incessant bavardage de ruisseaux que parfois longeait une voie romaine en corniche, toute rouge des fruits du sorbier-des-oiseaux. L'eau en était si pure dans les creux des combes que je ne résistais pas à son attrait. Je profitais de quelque halte pour m'éloigner de ma compagnie et me baigner. Je ne pouvais craindre d'être surpris dans le costume que j'adoptais, car la solitude était complète. L'eau était si claire qu'on n'en soupçonnait le niveau que par un liséré autour du rocher, liséré qui la séparait de l'air. Je me rhabillais

sans m'éponger. Un criquet, pareil à un éclat de marne, teint en dessous de ciel bleu et de lavande en fleurs, faisait en s'envolant un bruit de mince crécelle.

C'est là que, pour la première fois, je ressentis que j'étais dans ce royaume de Lamartine que circonscrivent le Rhône, la Saône et la Durance. Une certaine vivacité de l'air alpestre, inconnue ailleurs en France, et même aux Pyrénées, y circule. Le souffle léger de Laurence endormie portait jusqu'ici, agitait les dernières baies de ces arbustes, baisait les hautes cimes dont la neige se confond avec l'espace. Nul doute que les colombes de Jocelyn n'aient bu, un jour ou l'autre, dans ces vasques de la haute Provence qui confine à la Savoie, et que leurs roucoulements n'en aient imité l'harmonie. Nous poussâmes jusqu'à Combe-Beluze, nom ensoleillé d'une propriété située près de la Sylve, où nous attendaient Mme et M. Paix. Si leur

terre fut fertile en amitié, en attentions de toutes sortes, elle ne m'a paru produire, par ailleurs, que d'innombrables cailloux et du vent. La villa où ils nous reçurent était toute parfumée d'huile d'olive contenue dans les jarres du cellier. Une autre fidèle de ma mère, Mlle Blanche de Castellane, à l'invitation de qui nous nous rendîmes, au château de Peipin, nous fit part de toute sa bonté, de tout son esprit. Me sachant un peu gourmand, elle m'initia à la truffe de son domaine, très noire, d'un parfait arôme et qui, pour employer le langage des charcutiers, peut soutenir la comparaison avec n'importe quelle du Périgord. Mlle de Castellane vivait avec son père qui avait été page du roi Charles X. Il eût plu à Henri de Régnier. D'un caractère plutôt orageux, il m'avait pris cependant en affection.

Une jambe étendue depuis des années, parce qu'un prélat pesant la lui avait

brisée et ankylosée, en un jour que des arènes s'étaient effondrées sur eux, il me contait mille anecdotes de sa vie passée. Le roi ayant interdit à ses pages les cartes, et tout autre jeu de hasard, parce qu'ils y laissaient trop d'argent, ils avaient inventé de les remplacer par des morceaux de sucre qui leur permettaient de parier gros à savoir sur lequel se poserait la première mouche. Il s'exprimait en fronçant de temps à autre les sourcils, comme pour scruter sa jeunesse. Il tenait dans sa main fine, qu'une dentelle enveloppait comme d'une fumée, sa pipe en terre brune de Marseille.

L'un des plus vifs attraits de ce voyage entrepris avec ma mère était, pour moi, la visite que je m'étais promise aux lieux où Jean-Jacques Rousseau avait vécu son adolescence. Nous nous dirigeâmes donc vers Chambéry, par Grenoble, en faisant halte à la

Grande Chartreuse. Le monastère, que les magazines de Louis-Philippe avaient rendu à mes yeux d'enfant, était plein du silence de Dieu. Ce silence s'augmentait, si je peux dire, du fracas des cascades et des torrents. Au loin, des religieux, détachés de l'avalanche humaine, glissaient entre les mélèzes et les sapins. On évoquait l'antique pèlerin s'aventurant seul dans ces lieux terribles et roulant au fond d'un précipice, n'ayant plus rien à attendre d'un secours humain. Il avait compté sans le serviteur de la Providence, le bon chien du Saint- Bernard qui l'avait flairé dans la tempête, le réchauffait de sa langue, le ranimait avec le bouillon et l'eau-de-vie dont on avait chargé son collier, le remettait dans le droit chemin.

Nous arrivâmes à Chambéry. Dans une étude sur Mme de Warens, parue à cette époque, j'ai exprimé quelle mélancolique émotion m'envahit aux Char-

mettes, quelle pitié aussi pour deux cœurs aujourd'hui flétris. Je ne m'étendrai pas davantage sur ces pelouses sombres qui me furent si chères parce que j'aime la plainte de leurs peupliers et ce style qui va comme une eau sinueuse entre les pervenches ou les safrans. L'hôtel de Chambéry où nous descendîmes brûlait encore du suif et rôtissait des cailles. Le service de table y était assuré par un unique Savoyard qui m'amusa pour deux. Les clients n'abondaient pas, et ma mère et moi, durant notre séjour, fûmes seuls, ou presque, à prendre un repas dans une vaste salle. Cependant, certain soir, un vieil et gros Anglais débarque, tout capitonné de fourrures, et s'assied pour dîner à cinq brasses de nous. Avec une extrême difficulté de notre langue, il interroge le Savoyard qui venait de le débarrasser de ses renards bleus et qui le flagornait bassement.

— Est-ce que... il y a du monde?

Le serviteur se retournant vers nous :

— Comme vous le voyez, des épiciers.

L'insulaire britannique reprend, mâchant ses mots avec la même lenteur qu'un bœuf son herbe :

— Je suis venu ici en mémento de Jean-Jacques Rousseau.

— Et l'autre :

— Est-ce que monsieur veut prendre connaissance de la carte des vins?

— J'ai beaucoup de sympathie commune avec Jean-Jacques Rousseau.

— Voici la carte des vins.

— Je suis venu pour lui, justement.

Demain, je visiterai les Charmettes.

— Voici nos champagnes.

— Est-ce qu'il est bon votre vin, ou mauvais ?

— Bon.

— Alors, donnez.

Le prévenant valet sort, et revient bientôt rapportant une bouteille qu'il

débouche. Il emplit la coupe du milord qui se met à mordre dans son Champagne avec la même lenteur qu'il broie ses mots.

— Est-ce qu'il est au goût de monsieur?

La réponse se fait attendre, interminable. Le dégustateur semble résoudre un problème d'une importance capitale.

Il fronce les sourcils, plonge le nez dans son verre, qu'il repose et reprend plusieurs fois, rumine, s'absorbe profondément, hoche la tête, et déclare enfin au Savoyard ahuri :

— Je le trouve... mauvais.

Je sus vite qu'à Chambéry, tout le monde ignorait qu'eût existé un Jean- Jacques-Rousseau, excepté un certain Albert Metzger dont Henry Bordeaux, qui me fit l'amitié de venir, de Thonon, s'asseoir à notre table, me donna l'adresse.

M. Metzger vendait de la défroque neuve dans l'une de ces boutiques où l'on expose, à la devanture, un jeune marié dans un cercueil de cristal. Un matin, je me mets en quête de M. Metzger. Il était dix heures. Je pénètre dans son vestiaire. L'unique calicot préposé à la clientèle me toise.

— M. Metzger? demandai-je.

— Il est sorti. Ne l'avez-vous pas rencontré?

— Je ne le connais pas.

— Tout le monde connaît M. Metzger.

— Cela ne me donne pas son signalement.

— Il porte le chapeau haut. Il a le teint rose.

— Je repasserai à onze heures, si vous pensez qu'il puisse être de retour.

— Essayez.

Je reviens à l'heure convenue.

— M. Metzger est -il rentré?

— Il est rentré, mais il est ressorti.

— Je vais m'installer au café, en face. Ayez donc la grande obligeance, dès qu'il sera là, de me le faire savoir.

Aucun message. Midi sonne. Je vais déjeuner à l'hôtel. J'aurais dû acheter un complet cheviote, l'idée ne m'en était point encore venue. A deux heures, je me résous à une nouvelle tentative. Je me retrouve en face du même commis.

— M. Metzger?

— M. Metzger fait la sieste.

— Où?

— Dans la pièce à côté.

Sous l'œil indigné du séide, qui ne peut croire à une telle profanation, je viole la frontière du comptoir, je passe la mesure en frôlant l'un de ces mètres en étoffe dont la longueur, la forme et les divisions imitent le ruban annelé du ver solitaire, et me voici dans l'antre du sphinx. Il somnolait, en bras de chemise, sur un lit de camp, son troisreflets posé sur la table la plus intime,

dans une atmosphère de vinaigre de Bully.

— M. Metzger?

— C'est moi.

Il a sauté de sa couche, s'est coiffé brusquement de son tube, mais n'a point endossé sa jaquette. Et, d'assez mauvaise humeur, avec un fort accent hébraïque :

— Vous voulez?

— On m'a assuré que vous êtes seul qualifié, à Chambéry, pour me fournir quelques documents inédits sur Jean- Jacques Rousseau et Mme de Warens.

— C'est Costa de Beauregard qui vous adresse à moi?

— Non. Vous le connaissez?

— Intimement.

Silencieux et condescendant, il se dirige vers un meuble d'où il retire la lamentable miniature d'une vieille au visage creux. Puis :

— C'est elle, à n'en pas douter, afîîrme-t-il.

— Qui?

— Eh bien, la Warens, parbleu ! Et fort ressemblante, puisque les joues ainsi rentrées révèlent qu'elle n'avait plus de dents !

Je demeure anéanti par cette déduction. Il s'en aperçoit. Alors, d'un ton pathétique :

— Jeune homme, sachez que vous ne pourrez jamais rien tirer de cette femme, à supposer même que vous soyez poète, car elle était ruinée au moral et au physique.

Ma mère et moi, gagnâmes Genève où je m'assommai, qui est fade au possible, dont les hôtels regorgent de nouveaux couples. J'y distinguai un vieillard de haute taille, dont le moindre geste accusait la race et le monde, avec sa toute jeune femme, d'un port si majestueux, si vierge, que je songeai à Diane enchaînée de fleurs par un satyre inofîensif.

Le retour s'effectua par Lyon, Clermont-Ferrand, Cahors, Agen. Mais voilà que, chemin faisant, je m'aperçus que le train que nous avions pris allait nous obliger de coucher à Cahors. Devant cette obligation imprévue, j'entrai dans une de ces humeurs de chien que connaissent, hélas ! les amis des poètes. La perspective qu'il allait me falloir manger et dormir dans la ville natale de Léon Gambetta déclencha en moi une crise.

Ma mère s'efforça en vain de me calmer. Que pouvait m'importer le souvenir d'un tribun, mort depuis dix-sept ans, qui était monté en ballon et qui avait une maîtresse? Mais le pire est de ne point découvrir au juste la cause de la phobie qui vous lancine. Je n'ai pas encore pu remonter à la source qui, ce jour-là, me fit cristalliser sur Gambetta. J'éprouvais un tel malaise à l'idée qu'il fallait m' arrêter à Cahors, que je me pris à espérer, contre toute espérance,

qu'un incident, voire un accident, me délivrerait. J'avais beau compulser mon indicateur, toute correspondance avec Agen était impossible avant le lendemain. Le train siffle. Voici Cahors, l'horrible trépidation des plaques tournantes, la marquise de la gare. J'aperçois un train qui fume et va partir, en face de celui d'où nous descendons. Je crie à un employé : « Où va ce train-là? — A Agen, monsieur. — Comment, à Agen?

— Oui, monsieur, à Agen ; une avarie survenue à la machine lui a occasionné trois heures de retard, ce qui n'était jamais arrivé. Si cela vous arrange, vous pouvez le prendre. » Nous n'y fîmes qu'un saut, ma mère et moi, Cahors était évité, Cahors brûlé.

Après Agen, Tarbes et Pau, Orthez nous attendait immobile.

Tant de souvenirs, de sites charmants, de rêveries, ne dissipèrent point la tristesse qui était en moi, dès là que pâlissait dans mon âme le visage de l'enfant grave et pure que Bordeaux enveloppait de ses brouillards. J'ai raconté combien, en Normandie, l'année précédente, elle m'avait inspiré d'un doux souffle, calmé, presque guéri, par la seule évocation que j'en fis dans la solitude. Mais aujourd'hui le fantôme qui lui était ennemi, le fantôme ardent et taciturne de Mamore, se redressait entre elle et moi. Il fallait à nouveau le bannir. Cet oubli que préconisent les auteurs, en même temps qu'ils affirment qu'il est vain de le chercher, je le de-

mandai à la montagne. La colline d'Orthez ne me suffît plus, ni les charmants jardins espagnols où j'allais contempler, sous une marée d'azur, le rose corail du lagœrstremia. Je gagnai les Pyrénées et non pas leurs plus douces vallées. Je connus le vertige, parmi des paysages si déserts que l'on s'y serait cru dans la lune. Je crois revivre un dimanche d'effroi, des sapins et des sapins aux flancs de Pyrénées qui n'en finissaient plus, inexplorées, et qui déconcertaient les guides. Les clous de nos semelles essayaient de mordre aux corniches qui s'effritaient. Et toujours cette étendue. Et puis — oh ! comme je me la rappelle ! — sur une crête longuement poursuivie, allait, je ne sais où, venant je ne sais d'où, seule, toute seule, dans cet infini, parmi ces jeux d'épingles que paraissaient les arbres énormes, seule, et de la taille d'un jouet, une femme montée sur une mule, là-bas, là-bas, pareille à

quelque Thérèse d'Avila aspirant à la conquête du ciel.

De ces sommets, hélas ! je descendais dans ce Pau où m'accueillaient dans les ténèbres des sirènes spécieuses. Était-ce la même ville où mon âge divin s'enivrait de l'arôme du houblon dans la gaie salle à manger de tante Aménaïde? Quel abîme entre ici et là ! Vous n'étiez plus auprès de moi, mon père, ni vous, humble employé de brasserie qui m'aviez fait canoter sur le canal dormant de la Bigotière. Ni toi, Marie, ma servante, qui m'accompagnais aux vêpres, ni toi, Graciette, qui me conduisais dans la chaleur luisante, à la recherche de lourds papillons, non loin de cette fontaine des Marnières qui n'était plus qu'un affreux souvenir. Mais soudain, au milieu de ma détresse me soulevait une vague d'orgueil. Il m'est arrivé, sous la lune, alors que mon pas seul sonnait sur le trottoir, d'étendre le bras comme pour

prendre possession de l'avenir. Dieu était patient envers moi, tel le père qui voit un de ses fils secouer dans la fièvre une tête rebelle, tourner le dos à la barbe blanchie, et mépriser le seuil où, tout enfant, il mangeait le pain amer et doux de la famille.

Il voulait que je revinsse un jour à lui, porté par les humiliations mêmes qui naissaient de mes impuissantes audaces, pareil au petit garçon qui s'est enfui, et qui revient la mine malade, le gilet déchiré, les pieds boueux, les mains dans les poches, et qui siffle pour ne pas pleurer.

C'est la période de ma vie où j'eusse été le plus déracinable si une force qui a résisté à tout ne m'avait ancré au pays. Combien, trois ans plus tôt, m'avait paru vaine la prédiction de François Coppée : « Dès que pour vous poindra la gloire, vous irez habiter Paris. » Pas une minute ne m'a séduit cette perspective,

encore que je reconnaisse que Paris est la seule ville de France qui groupe assez d'intelligences pour consacrer un talent.

Au printemps de 1900, les appels se firent pressants, m'incitant à aller passer au moins quelques jours à la capitale.

La première expérience que j'y avais faite, en 1895, ne m'avait laissé qu'une assez pénible impression, celle d'un monde étrange qui s'emparait de la moindre de vos phrases, la plus innocente, pour lui attribuer un sens détourné, — ou bien qui, dès que vous aviez tourné le dos, remplaçait par des injures les fleurs dont il venait de vous couvrir. Ce jugement était quelque peu injuste, et Henry Bataille s'excusa plus tard, dans une amicale lettre qu'il m'écrivit, d'avoir été la cause, en partie, de ma méfiance. J'aurais dû tenir compte de l'accueil excellent de quelques-uns.

Ceux qui maintenant me faisaient signe, qui m'avaient déjà vu à Orthez,

savaient dans quelle suspicion exagérée je tenais le monde des lettres et des arts. Ils voulurent me dissuader et y parvinrent aisément.

Je me décidai donc à faire un court séjour à Paris, puisque, aussi bien, je venais d'être engagé en Belgique, pour une série de conférences que j'avais accepté de donner avec l'outrecuidance dont fit preuve Jean-Jacques Rousseau lorsqu'il s'improvisa chef d'orchestre à seize ans. Je n'avais jamais ouvert la bouche en public.

Je fus tout d'abord reçu par mes chers Fontaine chez qui je ne rencontrai que des amis éprouvés, Samain, Raymond Bonheur, Eugène Carrière et quelques autres intimes de la maison, charmants aussi, tels que Claude Debussy et Odilon Redon. Je revois Claude Debussy. Il était alors à peine célèbre, sinon dans les milieux avertis. Sa mise était d'un pauvre étudiant. Un soir, il accompagna

1rs mélodies que Raymond Bonheur a composées sur quelques-uns de mes poèmes. Et tandis qu'il redressait, en fermant les yeux, sa face camuse, j'étais surpris par cet air, ce maintien, cette physionomie d'aveugle. On ressentait que, dans ce crâne douloureux, disproportionné, bifide, toutes les localisations qui n'appartiennent point à l'ouïe devaient momentanément se résorber.

Il causait peu, mais bien, et nous parla d'un poète qui, pour l'accompagner chez Stéphane Mallarmé, avait cru devoir mettre un gant blanc, d'où ressortaient, à la fin de la visite, quatre ongles en deuil. Ce poète se les rongeait. Puisque j'ai nommé Mallarmé, il me semble que Debussy se confond avec le faune dont il a traduit, sur le texte poétique, l'harmonieux après-midi. Quant à Odilon Redon, que m'avait jadis révélé Clavaud, je ne sache point que me soit apparu jamais un homme aussi compo-

site : petit courtier bordelais à barbe grise et qui, à le bien considérer, se transformait tour à tour en charmeur de serpents, en personnage d'Edgar Poe, en lecteur de La Rochefoucauld.

Dans l'un de ses contes, Maupassant suppose qu'il reçoit la visite d'un homme qui dit descendre de la lune. Jamais Redon n'invoqua une telle origine, et je crois bien qu'il n'eût pas aimé (il était d'esprit fort bourgeois) qu'on fît cette plaisanterie. Mais il est difficile de ne point le classer parmi ces originaux malgré eux que la physiognomonie du dix-septième siècle nommait les sélénites. On peut opposer qu'il avait été conçu à la Martinique sous d'éclatants soleils dont son œuvre conserve le rayonnement.

Mais il faut renoncer à l'analyse de ce luxuriant génie, en proie à tous les souffles, à toutes les nuances, à tous les germes, qui lui faisait peindre une merveille sous-marine parce qu'il avait

mangé, avant de se mettre au travail, une pince de homard, des moules ou du riz à la créole. Le riz à la créole devenait un madrépore, la moule ouverte une fleur à deux pétales bleu et saumon, et la pince de homard une branche de corail, rouge bien entendu. Inimitable, ne ressemblant à rien ni à personne, s'évadant sans y chercher de ses maîtres Durer et Rodolphe Bresdin, il est lui, Redon, un prince de l'Espace et de l'Océan, un témoin des primitives explosions de la lumière, un collectionneur de flores amphibies, un explorateur qui trouve des filons dans les ténèbres.

Je ne voulus point quitter Paris sans donner quelques instants à mes amis Veillet-Lavallée qui me reçurent à Colombes. Une vraie camaraderie nous unit. Sachant mon atavisme guadeloupéen, et mes goûts pour tout ce qui est colonial, ils mutiplièrent pour moi des attentions que facilitait à Mme Veillet le

milieu créole où elle vivait et auquel elle appartient. Je me suis toujours complu dans ces îlots qui, en pleine métropole, me donnent à méditer sur le berceau de mon père. Franchise des jeunes gens, simplicité des jeunes filles qui mimaient, en les accompagnant de chants désolés et monotones, les danses des anciennes esclaves. J'en revois une, belle de gravité, dans sa robe bombée couleur de chair d'ananas, aux longues stries noires. Naples aujourd'hui la retient. Chez Veillet, les plats étaient épicés à point, et nous étions servis par une petite Indienne ravissante, couleur d'encre de Chine, ramenée de Guyane, et qui piquait dans ses cheveux nullement crépus des œillets roses. On l'eût beaucoup étonnée en lui affirmant qu'elle était noire. J'ai dit qu'elle était Indienne. En France, le préjugé veut que ce qui est noir soit nègre. C'est pourquoi nous sommes peu colonisateurs. Toute la con«

ception que nous avons du reste du monde, c'est le chapeau à sonnettes des habitants du Céleste Empire, et les plumes de perroquet dont se pare Bamboula.

Toujours est-il que cette vierge exotique me marquait une déférence dont j'étais surpris, mais j'eus bientôt l'explication de son attitude lorsque ses maîtres m'avouèrent qu'ils lui avaient fait croire que j'étais un descendant de Toussaint-Louverture, le seul homme célèbre dont elle eût ouï parler. On dut la rapatrier à cause des dangers qu'essayaient de lui faire courir dans la rue, où ils la guettaient, de vieux hommes. Mais qui me touchait au cœur plus que cette jeune fille, c'était une vieille marronne des Antilles qu'on eût dite coiffée de peaux de bananes et qui, décharnée, vêtue d'une robe et d'un châle étincelants, berçait d'une mélopée nostalgique l'un des petits Veillet.

Ayant pris mon billet pour Bruxelles, j'accomplis le trajet dans le même wagon qu'un Belge, ce qui n'a rien de surprenant. Il pouvait compter vingt-cinq ans.

Il était de mince complexion, porteur d'un front démesuré. Ce front, il l'étreignait parfois d'un geste douloureux entre ses mains arachnéennes. Ou bien ses yeux clairs me fixaient avec une telle intensité qu'il paraissait vouloir me faire un aveu. Mais demandez-moi donc qui je suis, quel est le drame de ma vie? semblait -il implorer. Gomme je demeurais muet, il rompit le silence :

— Monsieur, savez-vous que j'en suis à me demander si je suis bien là, dans ce train, en votre honorée présence? Il y a seulement trois ans, je n'étais rien, absolument rien qu'un tout petit employé télégraphiste. Je ne possédais que trois mille francs, je les mis dans le commerce de la dentelle. Au bout de six mois, et sans que je puisse m'expliquer

comment la progression s'est faite, j'avais gagné huit cent mille francs et j'occupais deux cents ouvrières. Après six autres mois, ma fortune et mon personnel étaient doublés. Et ainsi de suite. On venait à moi, on me disait : « Nous voulons encore de votre dentelle. » Je répondais : « Pensez-vous ! » Je suis, monsieur, à l'heure qu'il est, un industriel formidable. Je ne sais pas comment cela se peut. Je reviens de Venise, Madrid, Paris. Je rapporte deux millions de commandes ; on me répète : « Nous voulons encore de votre dentelle. » S'il vous plaît, fumez- vous?

Un peu après la frontière monte un couple frais émoulu. Le jeune homme était tellement fier d'avoir une femme qu'il ne cessait de se montrer exubérant envers elle. Il éclatait de santé, de désir de se répandre en mille conversations.

On rencontre ce type de Tartarin assez fréquemment en Belgique. Il me parla

chasse. Je compris qu'il appelait le gibier d'eau, canards et sarcelles, « du fretin ».

Thomas Braun m'attendait sur le quai de la gare, Thomas si franc, si fort, si persuasif, et dont les dents de terreneuve semblent faites pour happer les gens et les retirer de l'eau. Parfait poète et ami plein d'indulgence, et qui disait un jour d'un de ses confrères du barreau, un peu bohème, qu'il avait invité à ses chasses : « Il fait partie du paysage d'automne. » Cette charité délicieuse s'étayait, s'appuie encore sur un grand fonds de piété, se retrouve en toute circonstance, en toute chose, dans la vaste demeure où je fus reçus par son père Alexandre qui, vraiment, a du chic. Il est rare de rencontrer, hors de France et d'Angleterre, des hommes <Jui rappellent Mun et Lyautey. Autour de la table, il y avait tant d'enfants que je n'en sais plus le nombre, et ils allaient du

plus blond au plus brun, selon l'âge.

L'une des sœurs de Thomas, qui est entrée en religion — aussi bien une autre sœur et un frère l'y ont suivie — m'intéressa en me contant certains faits et gestes de Verlaine qui était venu s'asseoir un jour à leur foyer. Il voyageait sans valise, et, lui avoua-t-il, vêtu de quatre ou cinq chemises superposées, de telle façon que la plus sale tînt le dessus par hygiène. Ce qui me fut confirmé par Max Elskamp qui un soir que les rhumatismes et l'absinthe gênaient les mouvements du vieux maître, l'avait aidé à se déshabiller et à se coucher. Cet acte marque toute l'évangélique simplicité de Max Elskamp, que je tiens pour l'un des plus purs poètes de ces trente dernières années. S'il avait été fille, nul doute qu'il ne fût entré aux Sœurs de la Charité, dont son œuvre revêt la blancheur et la vertu. Nous le retrouverons bientôt à Anvers, mais il faut que

j'en vienne à ma première conférence.

Le matin même du jour qu'elle devait avoir lieu, je m'éveille avec une extinction de voix, accident que je n'avais jamais éprouvé, qui jamais ne s'est renouvelé. Impossible d'articuler un seul mot. Je fais comprendre, par signes, à Thomas Braun qui entre dans ma chambre, que je suis complètement aphone.

Le voilà consterné. Il pose sur mon lit tous les journaux de Bruxelles annonçant à grand orchestre ma conférence pour quatre heures de l'après-midi. Il n'est encore que neuf heures. Des bleus me parviennent. Des Parisiens m'annoncent qu'ils se sont déplacés pour venir m'entendre, parmi eux André Gide.

Cent fois j'essaie de lancer dans un suprême effort un vers de Hérédia ou de Mallarmé qui puisse exorciser le mauvais génie qui me tient à la gorge. Inutile. Blanche Rousseau et Maubel, que depuis deux ans je désire vivement

connaître, me font savoir qu'ils seront au premier rang de mes auditeurs. Tout cela m'exaspère de plus en plus. Il est dix heures. Une commission d'étudiants m'adresse, à l'avance, des félicitations. Une femme célèbre m'envoie des fleurs « pour que je les respire et que ma causerie s'en ressente ». Onze heures sonnent. A ce moment, dans une tension mortelle de mes muscles, dans un vatout désespéré, dans un appel barrésien à ma volonté, j'arrive à proférer la voyelle A, je suis sauvé. E suit. Puis I, 0, U. Je reprends la série de ces bienheureux sons, et si fort que Thomas, effrayé, accourt pour connaître la cause de ces vociférations. Je saute à bas de mon lit, et je crayonne sur une feuille ceci :

« Je ne peux émettre que les cinq voyelles, m' étant rendu compte que Yi grec n'en est pas une. Je les envoie très fort, mais pas une consonne ne m'est

possible. Cependant je ferai ma conférence avec ces simples moyens. Je la ferai, comment, je ne le sais, mais je la ferai. Donnez-moi une preuve d'amitié en me laissant tranquille et seul, dans ma chambre, jusqu'à trois heures et demie. Que la voiture soit devant la porte pour que nous nous rendions toi et moi à la salle de conférence. »

Mon hôte me regarda d'un air soucieux, ne fit aucune réflexion, et s'en fut pour ne plus revenir qu'au moment convenu. La première personne que je reconnais, en arrivant, c'est André Gide. Thomas Braun lui explique l'incident et que, durant le trajet que nous venons d'effectuer en voiture, je n'ai pas prononcé une seule syllabe. Prenant son fausset le plus aigu, Gide s'écrie :

— De l'aconit ! Ce qu'il lui faut, c'est de la teinture d'aconit !

Un énorme rassemblement se forme autour de nous dans le vestibule. On

répète : « Aconit ! Aconit ! » On recherche un médecin dans l'entourage. Il n'en est point, mais un vétérinaire. Vingt dames le circonviennent, et lui arrachent vingt ordonnances. Il signe tout ce que l'on veut, à bâtons rompus. Il ne s'est point passé dix minutes que les porteuses de fioles sont toutes de retour. La charmante Marie Closset m'offre la sienne dans une gerbe de freesias. La nouvelle continue de circuler que je suis devenu muet. Je ne débouche aucun flacon, et je prononce ma conférence devant six cents personnes, sans une hésitation, et avec un timbre de voix si éclatant qu'il eût rendu jaloux le fils de Pasiphaé. Je parlai de la simplicité en littérature, démontrant par des citations puisées dans les livres, les plus éloignés de l'art, d'agriculture, d'horticulture, d'apiculture, ou d'école ménagère, que telles et telles pages qui y étaient contenues égalaient en beauté les plus célèbres

passages de Théocrite et de Virgile ; que la poésie n'étant que la sincère exposition de certains phénomènes naturels, on la pouvait tout aussi bien rencontrer dans l'almanach rustique ou le catalogue floral que dans l'anthologie. Cette thèse obtint quelque succès auprès du public panaché qui m'écoutait à Bruxelles, mais à Anvers, où je la soutins aussi, un ingénieur des ponts et chaussées se dressa furieux, brandissant un gourdin dont il m'eût peut-être assommé, si le doux franciscain Max Elskamp ne fût intervenu pour lui dire qu'il faut, avec les poètes, user de la même indulgence qu'on montre avec les tout petits.

Max Elskamp ! J'ai dit quelle place je lui réserve dans la poésie et dans mon cœur. Ce fut si singulier, cette visite ! J'arrive devant une riche maison, ni belle ni laide, qui portait le numéro 138 du boulevard Léopold. On ne pouvait rien induire de sa façade, sinon, et c'est

la vérité, qu'elle figurait l'ordre, le confort, l'honnêteté d'un intérieur commercial.... Commercial, dans ce grand sens antique où les imposants vaisseaux ouvraient leurs ailes vers les Indes. Le père de Max Elskamp était, en effet, négociant. C'est lui qui me reçut avec une affabilité parfaite, me fit monter par de somptueux appartements jusqu'au troisième étage, m'introduisit dans la cellule de son fils. Aussitôt, avec un sourire plein de grave bonté, il se retira. J'avais devant moi un jeune homme que je savais me comprendre et m' aimer à travers mes poèmes, comme à travers les siens je l'aimais et le comprenais. Mais ce jeune homme, de cinq ans plus âgé que moi, venait d'ailleurs; je veux dire : de terres inconnues à ma race. Cette figure géométrique, aux yeux bridés, ce corps anguleux et fin, ces pieds rejoints ainsi que des nageoires caudales, je ne les avais jusque-là observés que dans lesgra-

vures représentant ces peuplades vêtues d'épaisses toisons et vivant parmi les eiders et les phoques sur la banquise.

Elskamp parlait fort bien notre langue, à voix basse. La pièce exiguë où il travaillait s'ornait de quelques palmes desséchées, de quelques armes exotiques lui rappelant les longs voyages qu'il avait accomplis sur mer, par goût, sur de périlleux voiliers, où tel le dernier des matelots, il manœuvrait, mangeait mal, couchait au hamac. Du brumeux Anvers, il avait gagné la Sicile aux vins d'or, et de là passant les détroits, il avait rayonné sur d'étranges contrées dont il contait les mœurs. Auprès de ces panoplies étaient piquées au mur de nombreuses cartes célestes, et des tables toutes remplies de signes utiles à cette astronomie qui était sa passion, et dont il s'occupait, non en amateur, mais en savant. A côté de la presse à bras, qu'il avait établie lui-même, et où il tirait,

sur de rares papiers, les chefs-d'œuvre simplifiés de ses dessins sur bois et de sa typographie, brillait, oblique et mystérieux, son télescope.

« De même, Jammes, me disait-il, que vous affectionnez les fleurs que vous voyez revenir à des époques fixes, j'aime les étoiles dont j'attends le retour durant que le cycle de ma vie n'est point encore refermé. Celle que vous pouvez observer là, sur ce plan sidéral, ma sœur et moi la croiserons sans doute encore, ma pauvre sœur malade, mais il est écrit que mon père ne l'apercevra plus, même s'il devenait centenaire.

Elle s'effacera, ce soir, à notre horizon, telle qu'une renoncule qui cesse de briller. »

Qui ne ressemblait point à Max Elskamp, c'était Camille Lemonnier auquel j'avais rendu visite, avant de quitter Bruxelles, au 71 du boulevard militaire. Il avait la dentition et la chevelure d'un

chien labri, le jappement aussi, et ce jappement s'adressait au procureur du roi qui venait de le poursuivre à cause du caractère pornographique de son dernier roman. Il protestait de si véhémente manière, en mimant sa comparution devant les juges que, rajustant sa pipe entre deux phrases, dans l'étau de ses canines, il en broya le bout d'ambre. Furieux, il la lança malencontreusement contre une forte lampe rouge qui servait de poêle et que venait de regarnir et de remonter une servante pantagruélique. Le verre se fendit, qui n'était point du vase de Sully Prudhomme.

Au moment que j'allais partir pour Bruges, on vint me soumettre l'album d'autographes qui faisait l'orgueil du Cercle littéraire. On y lisait ce distique de Stéphane Mallarmé :

Je ne saurais louer qu'en vers Mon passage au cercle d'Anvers.

Arthur Daxhclet vint au-devant de moi à la gare de Bruges. C'était un professeur réservé, mais charmant, qui savait et comprenait beaucoup. Il avait vu du monde, contait mille anecdotes touchant Rodenbach, Verhaeren, Verlaine.

Ce dernier lui avait causé une grande honte, voici à quelle occasion. Comme Daxhelet le soutenait, parce qu'il clochait fortement d'une jambe au cours d'une promenade à travers Bruges, il déclara brusquement vouloir s'élever jusqu'au sommet du beffroi. Son guide lui représente que l'ascension en est fort pénible, que les marches de l'escalier n'en finissent plus, que pour un rhumatisant comme lui cette gymnastique peut être mortelle. Le poète ne veut rien entendre, et, grommelant, geignant, se lamentant, il gravit, ce qui était déjà fort dur, la moitié de la rampe. Là, il s'assied et déclare que nulle force humaine ne le saurait contraindre, soit à

poursuivre la montée, soit à opérer la descente. Daxhelet dut s'immobiliser deux heures sous une averse de jurons, d'imprécations et d'incohérentes apostrophes. Après quoi, et avec mille précautions, il le décide à quitter son perchoir, et à venir chez lui prendre un apéritif en compagnie de quelques personnes qui les attendent. Mais ce n'est encore jusqu'ici que la moitié de l'affront qu'il fit essuyer à Daxhelet. Et voici le reste. Parmi les invités de Daxhelet se trouvaient plusieurs prêtres qui n'avaient cessé de couvrir de fleurs le poète depuis son entrée au salon et d'user d'éloges dithyrambiques à l'endroit de la partie religieuse de son œuvre. Il ne leur avait répondu que par de sourds grognements. Et, maintenant, installé dans un fauteuil, fumant sa pipe et buvant du bitter, il provoquait une grande gêne par le silence que son mutisme imposait aux autres. Après un fort

long moment, se renfrognant davantage encore, l'œil allumé, il s'écrie en désignant de son fourneau culotté l'un de ceux qui l'avaient le plus encensé :

— Daxhelet ! Cet ecclésiastique m'embête !

Je visitai les églises, les musées. Je me promenai dans cette carillonnante cité, découpée comme une ombre chinoise. Je longeai les canaux où les cygnes ont l'air de butors. Je vis un groupe de cloches qui semblaient revenir de Rome.

C'était des béguines. La fumée de l'encens était si épaisse dans leur chapelle, à la suite de quelque salut, qu'on l'eût coupée au couteau. L'une d'elles entra dans sa petite maison, sur la place qui leur est affectée. Elle me permit de jeter un regard dans sa chambrette. Je n'y vis que le strict nécessaire, mais propre et reluisant. Elle ressemblait à une pomme rouge et ridée, et souriait à son crucifix, à sa Vierge, à son oiseau, à ses fleurs artificielles.

Me sentant plus ou moins enchifrené, je demandai à Daxhelet la permission de le quitter pour aller me coucher de bonne heure à l'hôtel qu'il m'avait désigné comme « le plus calme de la ville ». Que devait être le calme dans ce royaume où les sonneries mêmes aggravent cette léthargie que Rodenbach a si bien décrite? Néanmoins, je demande la chambre la plus distante de la rue. On me la donne, et je me mets au lit avec la délicieuse sensation que le monde extérieur a disparu. Je passe près de huit heures sans dormir, dans cet état de bien-être. Vers minuit, j'allais céder au sommeil, tel un baigneur qui entre peu à peu dans une eau tiède, quand un petit grincement me parvient et me désengourdit. J'en éprouve de l'ennui.

Cela va se taire, me dis-je. Bruges-la- Morte ne peut mentir à son beau nom, surtout la nuit. Le grincement s'accentue, bientôt suivi d'un deuxième,

d'un troisième, d'un quatrième grincement, d'un tas de grincements, accompagnés d'une rumeur sournoise et grossissante. On dirait d'une foule. J'ai peut-être la fièvre, mais non. Je commence de m'irriter. Voilà près de deux heures que cet imbécile bruit de bouchon qu'on taille et que ce vacarme étouffé m'empêchent de fermer l'œil. Je sonne. Pas de réponse. Je sonne à nouveau. Un veilleur se décide à monter.

Qu'est-ce que c'est que tout ce tintamarre? lui demandé-je. Il s'esquive après m'avoir déclaré : « Ce n'est rien, cela finira bientôt. » A trois heures, le tumulte est devenu assourdissant, que dominent toujours les grincements sataniques. Si c'était un incendie, le garçon m'en eût prévenu. L'hôtel serait-il hanté? J'appuie sur le bouton du timbre jusqu'à ce que le diable revienne. Furieux, je lui crie : « Apportez-moi ma note ! car je vous avertis que je fiche le

camp tout de suite, en pleine nuit, n'importe où. Je suis enrhumé comme un chien, mais il vaut mieux coucher sous un pont que dans votre sale boîte ! » Le larbin s'exécute. Je le règle. Je descends moi-même ma valise, et que vois-je en traversant une vaste cour intérieure? un tas de petites démones bleues ou roses, qui valsent avec des démons en habit noir, et sans autre accompagnement que celui d'un accordéon assourdi par le rythme grincheux de pompes d'où la bière coule à flots. Je fais quelque trois cents mètres dans la rue, et parviens à me faire ouvrir un hôtel qui m'a l'air bien tranquille. Je conte ma mésaventure au portier qui m'explique : « S'il vous plaît. Les bals sont interdits dans la ville de Bruges. Alors, on les tient la nuit. »

Le peu que je visitai de la Hollande me donna un sentiment bien autre de grandeur que la Belgique, si j'excepte

Anvers le merveilleux. Amsterdam me prit tout à fait. J'ai exprimé sa majesté dans un poème du Deuil des primevères.

De même que Marseille est la porte de l'Orient, Amsterdam est la porte du Septentrion, mais ces deux villes se comprennent Tune l'autre. Amsterdam reluit comme un coffre d'ancien navigateur où seraient contenus les trésors des Mille et une Nuits. Des aras, semblables à des tulipes géantes, perchent dans l'ombre de ses salons solennels où trônent de larges femmes rubicondes. Isaac Laquedem passe dans la rue, se multiplie comme la Mère Gigogne ; de son manteau rouge et bleu sortent mille juifs et juivillons, vêtus le plus curieusement du monde, qui fourmillent sur le marché au bric-à-brac. Bonnets de loutre, képis, gibus, bonnets de coton, sarraus, tabliers, tuniques, plastrons d'escrimeur, dolmans de hussard, culottes de zouave, bottes marines, guêtres de laine, sabots,

caoutchoucs, tout leur est bon pour se vêtir. Mais on ne peut qu'être ému par de vieilles faces où les rides s'inscrivent comme les caractères du Vieux Testament, ces paupières rouges, ces cheveux et ces barbes pareils aux toiles d'araignée du grenier de Pharaon, ces enfants dont les yeux brillent ainsi que des deniers, ces femmes superbes et calmes comme des vases patines par le temps.

En repassant par Bruxelles, j'eus la joie d'embrasser encore Thomas et mon grand ami Emile van Mons, père de sa fiancée. Van Mons, déjà vieux, ressemblait à un Baudelaire tout auréolé d'une neige céleste, — et sa fille à un ange qui joue de la viole, d'une viole qui s'est brisée, hélas !

Dans le milieu d'avril de cette année 1900, m' étant arrêté à Paris avant de reprendre le chemin d'Orthez, Dieu me donna l'une des meilleures joies de

ma vie : je fis la connaissance de Paul Claudel. C'était Marcel Schwob qui, le premier, dans une lettre, me l'avait révélé. « Ce poète, m'écrivait-il, est le seul, avec vous, qui m'émeut. » A la vérité, j'avais eu entre les mains, quelques années auparavant, un exemplaire de Tête d'or. N'ayant pas compris ce drame, qui me reste fermé, je l'avais rejeté.

Mais, flânant dans ce Bordeaux où je revenais épier dans la brume déchirée par les sirènes du fleuve, le profil grave et pur de ma Béatrice, je découvris, en parcourant une revue à l'étalage d'un libraire, la prose intitulée le Cocotier. En la lisant, je fus éclairé d'une lumière, si nette, si verte et si rose, que je me crus transporté dans l'île de Robinson Crusoé, ou dans un jardin, à l'aurore du monde. Je demeure à jamais ébloui de cette feuille tropicale dont j'allai aussitôt faire part à mon fidèle Charles Lacoste qui, autant que moi, l'admira.

Quelle ne fut donc pas mon agréable surprise en rentrant à Orthez, deux jours après cette aubaine, d'y trouver un message de Claudel, daté de Han-Keou, et me marquant ce qu'il avait éprouvé après une lecture qu'il avait faite de quelques pages de moi ! Je fus très heureux de connaître son opinion sur mon compte. Nous correspondîmes dès lors, non pas souvent, mais avec l'un pour l'autre une estime où l'affection peu à peu se mêlait fortement.

C'est donc à mon retour de Belgique, en 1900, que Marcel Schwob me fit savoir, chez André Gide, que Paul Claudel, sur le point de regagner la Chine, me sachant là, voulait absolument me connaître et me priait pour le surlendemain, à déjeuner. Comme je tenais à remercier moi-même Claudel de son invitation que j'acceptais, je me rendis chez lui le jour suivant, accompagné d'André Gide qui saisissait l'occasion

que je lui donnais d'approcher un instant l'insaisissable consul. Nous grimpons au raide petit escalier de pierre d'une vieille maison très balzacienne, au 37 du quai d'Anjou.

On nous fait entrer. Nous traversons un salon exotique où j'n perçois une toute jeune femme d'un giand charme, l'une des sœurs de Claudel. Nous pénétrons dans une pièce dont la pauvreté, voulue sans doute, jure avec les autres appartements. Quia respexil humilitatem ancillse suœ : Ecce enim ex hoc beatam medicent generationes. Un lit, trois chaises dépenaillées, une mauvaise commode où sont posés un chapelet de deux sous, un paroissien de cuisinière et V Appel au soldat de Maurice Barrés. Nous nous asseyons, Gide et moi, dans une attente assez curieuse. Voici Claudel.

De sa voix brusque et saccadée, et après que je lui eus présenté mon compagnon :

— Jammes, je n'ajoute rien à ce que je vous ai écrit. Vous savez, n'est-ce pas, ce que je pense de votre amitié, de votre œuvre.

A peine, depuis qu'il est entré, avonsnous pu jeter un regard sur cet homme de mon âge. L'examen est, au premier abord, décevant. Une figure sans sourire, ingrate, assez replète et rose, éclairée par des yeux qui écoutent; un profil de petit taureau bouclé au front ; une courte moustache ; une bouche large et mince, assez dédaigneuse ; et cette mâchoire qui rumine la pensée en de longs soliloques interrompus par des pauses qui laissent les auditeurs en suspens. Il est poli, mais sans plus, avec Gide qui lui demande :

— Monsieur Paul Claudel, vous avez, n'est-ce pas, en Chine, un nombreux domestique?

— Beaucoup trop. J'ai treize serviteurs. Un pour mes souliers, un pour mes

chemises, un pour le service de table, et caetera... Que je n'oublie point celui qui est spécialement affecté à la vidange !

— Je ne voudrais pas abuser, monsieur Paul Claudel, mais il est une question passionnante... Cette belle foi catholique... ce don du Ciel...

— C'est de Rimbaud que je la tiens.

Avant d'avoir lu Rimbaud, j'avais cru que le monde était une mécanique démontable à volonté, une espèce de machine à battre le grain.

Il énonce cela avec une incroyable vitesse, à la manière dont les enfants, quand ils le savent, récitent leur catéchisme. Et l'on comprend que ses réponses, définitives pour lui, n'attendent point de réplique.

Quant à la pensée d'André Gide, elle décrit des lacets comme le barbet du docteur Faust :

— Ne serait-il pas indiscret, Paul

Claudel, de vous poser encore une question? Cette forme prosodique, si personnelle à vous...

— Le vers possède une aspiration et une expiration dont il faut saisir la coupure, ce qui est une opération fort délicate.

— Cher monsieur Claudel, oserai-je vous présenter une audacieuse requête...

Je porte le plus vif intérêt à une excellente revue, V Ermitage... Ce serait vraiment une joie, un insigne honneur, ah!...

— Parfaitement. J'ai là un drame entier, V Échange, que la Revue de Paris vient de me retourner, je ne sais pas pourquoi.

Il a l'air très surpris qu'une pièce de ce genre ait pu échapper à quiconque.

Il remet, avec la plus belle simplicité, son manuscrit à Gide.

A ce moment, je le vois mieux. La lumière accentue l'usure de cette ja-

quette de bureaucrate, qui semble faite pour que s'y adaptent des manches de lustrine. Je distingue une chaîne de montre en soie noire comme en porterait un séminariste, une de ces cravates dites ficelles ; puis cette autorité tranchante des lèvres aiguisées, l'améthyste épiscopale des yeux chargés d'orages et, enfin, entre les oreilles un peu trop lourdes, ce front roman qui s'élève et s'élance avec une indicible pureté.

Le lendemain nous trouva réunis, Paul Claudel, Marcel Schwob et moi, au restaurant Lapérouse. Un très beau déjeuner avait été commandé par notre hôte dont la tenue, depuis la veille, avait pris un autre ton. Je veux dire plus neuf, car d'esprit, elle était la même. On ressentait que, pour un empire, cet échappé du monde civilisé n'eût renoncé à ce chapeau haut de forme, à cette jaquette, à ce col qui

devait lui servir de discipline, à ce pantalon de notaire, à ces bottines à boutons, à cette correction qui faisait l'orgueil des mamans sous Louis-Philippe.

Il nous dit venir des Affaires étrangères. Il retira d'une serviette volumineuse deux exemplaires de la Connaissance de l'Est qu'il avait revêtus d'autographes, et nous les offrit. « J'aurais dû sans doute, nous dit-il, obtenir au préalable du ministre, l'autorisation de publier ce livre. » C'était l'esprit de soumission qui parlait en lui, dans cette phrase à peine croyable. Il mangea, but et causa solidement. Lorsqu'il parlait de Dieu, il le faisait avec véhémence et comme s'il eût voulu prévenir le moindre mot contre sa foi. J'avoue que je comprenais peu alors son état d'âme, ignorant d'ailleurs qu'il revînt d'une retraite chez les bénédictins. Mais je ressentais que le cœur de cet homme robuste et sain, ce cœur si beau à déchiffrer, était de feu, de ce

feu dont le prophète Isaïe purifiait ses lèvres. Il sut êire aimable, nous parler avec tact de nos livres, se montrer presque tendre avec son ancien condisciple Marcel Schwob. Celui-ci, toujours de cette pâleur d'ouate d'un malade constamment opéré, buvait, je m'en rends compte aujourd'hui, comme une eau de grâce, les paroles qui lui offraient la certitude d'une éternelle et bienheureuse vie. Il ne faudrait pas croire que Claudel ait abusé d'apologétique ce jour-là. Il nous entretint surtout de la Chine qui existait encore avec ses bonzes, ses dragons, ses cerfs-volants, son art fantastique et ses mets étranges : ailerons de requin, racines de nénuphars, canards confits dans la laque, tout ce que l'on ne retrouve plus que sur d'antiques écrans ou en de vieilles petites éditions. Le repas terminé, lorsque nous fûmes dans la rue et Schwob nous ayant quittés, Claudel, avec une

étrange solennité, me chargea d'une mission délicate.

Nous nous quittâmes sur le trottoir.

Je regagnai Orthez et lui la Chine, pays qui doivent être un peu parents, m'afiîrmait-il.

Je revenais de ce voyage avec une belle gerbe de souvenirs qui allaient s'ajouter à tant d'autres. Je commençais, enfin, d'avoir « mon passé ». Il m'était de plus en plus loisible, au cours de mes promenades champêtres, de projeter dans la solitude, ou de voir naître d'elle, comme s'ils m'eussent été présents, des tableaux de ce passé. J'ai une faculté suraiguë d'évocation dès que je suis rendu à moi-même. Elle me rend jusqu'aux tics, jusqu'aux rides, jusqu'aux inflexions de voix. Je la tiens pour une vue naturelle, d'un caractère plus dépouillé, mais non pas moins exact que celle des yeux, et qui offre ceci de singulier que le geste de la personne qui se pré-

sente à ma mémoire varie. Néanmoins, il cadre absolument avec la physionomie générale du sujet. Quant aux paysages, même si je suis dans ma chambre, tout à coup je suis saisi par un coin aperçu il y a trente ans, et même bien davantage, auquel je n'avais jamais resongé, dont je distingue jusqu'à un jonc, un caillou, une bulle de pissenlit, avec la précision et la minutie d'un Japonais.

Il m'était donc aisé d'allonger mon pas sur cette voie du temps, qui, déjà, comptait pour moi trente-deux printemps, ce qui semble bien correspondre à autant de kilomètres que l'on peut parcourir à cet âge. Après une absence quelque peu prolongée, comme cette dernière que j'avais faite, mon premier soin était d'aller recenser toute ma vie dans les lieux que je chérissais. A cette époque, l'une de mes sorties favorites, lorsque j'avais ainsi réintégré notre chaumière, s'effectuait du côté de cette colline, sur-

montée d'une tour, qui a nom le Parrein. Ma chienne Flore ne m'accompagnait plus. Elle était morte vieille, d'une maladie de cœur qui ne lui permettait plus de respirer. J'avais moi-même enveloppé dans une couverture et enterré cette amie sous les sapins derrière la maison. Dans quels Champs Élysées, à quelles douces brises confie-t-elle son poil soyeux de petite épagneule? Je la revois : elle est en arrêt ; sa patte antérieure droite, toute bouclée, s'est figée en l'air ; ses yeux sont fixes. Elle m'avait laissé un brave chien, mais qui avait des quintes de toux interminables. C'est lui qui me suivait alors. Je le sifflais, je prenais mon bâton, je passais par la barrière du jardin, — elle donnait sur la route. L'arbousier que l'automne ornait de boules rugueuses, rouges et âpres, me rappelait l'amour de Mamore.

Il me plaisait naguère d'apporter à nos rendez-vous le témoignage de quelque

fleur ou de quelque rameau auxquels on ne songe point d'ordinaire. Ainsi en avait-il été d'une branche de cet arbuste. Je prenais par l'avenue dont les noyers d'Amérique me faisaient songer à ma tante Aménaïde parce que chez elle, pour la première fois, j'en avais remarqué et senti les fruits verruqueux et nauséabonds. Et ma pensée ailée et capricieuse allait se percher, à plusieurs années en arrière, aux environs de Pau, à Jurançon, dans le domaine d'été de ma vieille parente. Il avait nom les Aslous. Je le revoyais, de cette vue mystérieuse que j'ai dite. J'en ressentais,aussi bien que si j'y avais été encore, la mélancolie. Auprès d'arbres pareils à ceux qui inspiraient maintenant ma rêverie, je revoyais mon père peu avant son agonie. Je revoyais la grande ombre du coteau. Je revoyais les enfants qui se laissaient glisser au bas d'une pelouse. Je revoyais ma cousine Pau-

line, belle comme une gravure anglaise, revenant de la vigne au cru fameux d'où elle rapportait une palombe blessée qu'elle avait recueillie sous les pampres. Je revoyais une grande brunelle, cellelà, pas une autre, au bord du sentier caillouteux. Je revoyais, sur une chaise de rotin, le général Ferri-Pirani qui voisinait avec ma tante, bien qu'elle n'entendît rien aux mathématiques et sciences naturelles dont il s'occupait.

Ancien aide de camp du prince Jérôme Bonaparte, il ressemblait, corpulent et guêtre, à un soldat de Balzac.

Il avait jadis fréquenté Renan. Il professait les idées de Darwin jusqu'à émettre des opinions plus que hardies.

En regardant un jour le manteau éclatant des oiseaux de Junon, qu'Aménaïde entretenait autour d'une fontaine antique, il me faisait observer combien leur plumage irisé est proche de l'écaillé. Et d'ailleurs, conclut -il, a paon

dérive de serpent ». Telle est la manière de raisonner de la plupart des polytechniciens. Je poursuivais ma promenade évocatrice ; d'aucuns diraient ma divagation. Dans ce champ à gauche m'apparaissait, comme il y avait six ans, l'excellent M. Carresse, qui avait habité la Louisiane et lisait les journaux au Cercle, assis sur une chaise, les cuisses sur la table. « Une vieille habitude d'Américain », disait-il en s'excusant. Que son image était nette dans la prairie aujourd'hui déserte ! Selon son habitude, vêtu d'un gros pardessus, chaussé de souliers carrés, il tenait horizontale sa canne sur son échine. Il marchait à pas lents. Se doutant que j'ignorais la nouvelle, il voulut m'y préparer. « Je nourris l'intention, me dit -il, d'aller me faire élire président de la République, i Gomme je me taisais, il ajouta : « Carnot vient d'être assassiné à Lyon. » J'avoue que je ne fus ni étonné ni ému outre mesure. Car-

not ne me disait rien, sinon une figure étonnamment persane, pâle, noire, géométrique. Je l'avais vu passer à Bordeaux, sous notre balcon du cours des Fossés. Mais bientôt ces vivants souvenirs s'effaçaient pour faire place à d'autres que suscitait le paysage à mesure que j'avançais. Ainsi des vallées se découvrent peu à peu à mesure que celles qu'on laisse en arrière s'estompent. Quelques années plus tôt, j'étais venu ici avec une petite fille et son père. Elle avait quinze ans. Lui, était un brave homme qui menait la vie de fonctionnaire et se distrayait en fumant la pipe et en lisant Balzac. Et il était fier que son enfant nous accompagnât, lui et moi, dans quelques longues courses, après qu'il avait arrêté ses registres et fermé son bureau où je travaillais alors. On lui faisait compliment de cette adolescente alerte et solide, brune comme l'Espagne qui était un peu sa patrie, et

rejetant avec décision son châle sur son épaule vive. Un jour, elle tomba, je ne sais pourquoi, malade brusquement. Elle dépérit en quelques semaines et, en peu de mois, fut marquée de mort. Je revoyais le père, seul avec moi, sur une triste place d'Orthez : la Moutète. Il était coiffé d'un vieux chapeau canotier. D'abord il ne pouvait point parler. Puis avec un sanglot il me dit : « Elle est perdue. » Avec elle et lui, nous avions bu du lait cru dans cette métairie, et j'avais trouvé, dans le chemin raviné qui s'enfonce vers Salles, cette fleur d'un violet si triste et si beau du pinguicula vulgaris que j'y ai vainement recherchée dans la suite. Mais avant que de prendre le tournant de cette rapide descente, je contemplais l'étendue à l'est et au sud. Mes souvenirs, pareils à des milans qui se jouent, planaient sur elle. Le gave serpentait indéfiniment dans une aveuglante vibration d'argent et d'azur, et

je reconnaissais les diverses saligues et les champs et les villages parcourus depuis douze années. Et, au même instant que dans cette plaine de Maslacq, au pied du château de Barbotan, je revoyais Préville, je l'entendais dire à Henri de Navailles et à moi : « Attention ! » Et, au bout du léger fusil dont il se servait, un calibre 23, je distinguais, au-dessus du chaume et du trèfle, l'aile un peu mordorée du râle, lente et qui s'affaissait à jamais. A présent la nuit d'été tombe plutôt fraîche, les boules du portail, les marches du château où nous rentrons pour souper ne sont plus que de l'ombre au clair de lune. La salle à manger sent le vin et le fruit. Mais, d'un brusque élan, je quitte Maslacq maintenant plongé dans le crépuscule et je fixe d'un œil aigu Castétis. Les heures et les années basculent. Le soleil luit à nouveau. Au milieu des feuillages, voici le château romantique et voici la

demeure amie au bord du Clamondé. Le salon est sombre, il y a quelques légères graminées dans un vase, une toile orientale assez curieuse signée Saint-Germier. Une jeune fille entre. Elle est grande. Elle tient un large et flexible chapeau de paille qu'elle balance par la bride indolemment.

Je me dirige vers les bas-fonds où coule un clair ruisseau entre les prêles et les menthes. J'entends un coucou enroué. Je rejoins la route de Bordeaux. Là que de présences encore avec toi, Lacoste, avec toi, Crackanthorpe, avec vous, Cazanove ! 11 est midi, la course est à sa fin, j'ai fait le tour de mon cœur.

Telle était l'une de ces promenades où se levaient pour moi les morts et les vivants, les uns comme des feuilles d'or tombées qu'un souffle relève, les autres comme de verts rameaux balancés et, parfois aussi, mes inquiétantes héroïnes.

C'est alors que m'apparut Almaïde cT Être mont. Il me suffisait de l'arc harmonieux d'un sourcil, d'un nez, ou d'une bouche, pour que je saisisse tout le carquois de l'amour et que j'en tirasse d'étincelantes flèches. Cette figure se place nettement de profil en face de moi avec toute sa grâce, tout son luxe et toute sa passion. Si Clara d'Ellébeuse m'avait enveloppé de sa neige, et du pâle soleil de son printemps, Almaïde d'Étremont régna sur moi par la puissance d'une beauté pareille à une flamme dans la nuit. Un poète a dit qu'il est dur de lutter contre les fantômes de son esprit. Telle est la violence d'Almaïde, Almaïde concentre à tel point l'ardeur de ma jeunesse, qu'il faut que j'impose silence à mon âme pour n'entendre pas bruire à certains jours la mousseline légère de sa robe.

Exactement le 18 août 1900, comme j'avais à déjeuner cet être charmant et

rapide qu'eût aimé Théophile Gautier, Jean Lafond, je reçus la nouvelle de la mort d'Albert Samain. Le chagrin que j'en ressentis fut partagé de ma mère, à qui il écrivait finalement, depuis qu'il avait perdu la sienne. Il venait de s'endormir à Magny-les-Hameaux, tout auprès de son cher Raymond Bonheur. Eugène Carrière, dont le poète avait chanté l'intérieur familial avec un pudique archaïsme, dans son recueil Aux flancs du vase, fit son portrait avant qu'on lui fermât les yeux. C'est une impressionnante ébauche, mais je n'admets point que l'on représente les corps que l'âme a quittés. Il y a pourtant, sur cette face de Samain, comme un reflet des visions qui adoucirent son agonie.

Sa prunelle, me disait Carrière dans son langage un peu trop forcé peut-être, mais qui souvent portait loin, «était une vallée chavirée ».

Puisque j'en suis à la peinture, je note

que j'avais décidé depuis peu Charles Lacoste à aller habiter Paris. Je ne pensais pas que cette eau pure, amie de l'ombre, pût luire pour tous les yeux.

Mais j'avais pressenti qu'un Bourdelle, un Roger Marx, un Paul Valéry, un Odilon Redon, un Marius et un Ary Leblond, ceux qui n'attendent point pour se prononcer l'avis des collectionneurs, sauraient lui ménager son rang, et cette gloire lente à venir vers ceux qui placent leur génie au-dessus d'elle. Il avait loué une chambre, qui lui servait d'atelier, au numéro 25 de la rue Rousselet, dans le même immeuble où s'éteignit Barbey d'Aurevilly. De cet appartement, la vue plongeait dans le jardin de Saint-Jean de Dieu où avait agonisé Villiers de PIsle-Adam. Je possède un tableau, tout plein de grandeur et de misère, de cette perspective : des toits taillés comme des diamants, dans la neige et la cendre d'un ciel de Toussaint.

Parmi ceux qui furent le plus dévoués à ce grand et noble artiste, je compte l'ami auquel je garde beaucoup de reconnaissance : Fontaine. Celui-ci, de plus en plus lié avec moi, ne passait jamais longtemps sans venir dans notre région pyrénéenne, et nous nous promenions ensemble. C'est ainsi qu'en août 1900 nous allâmes aux Aldudes, ce village dont le nom chante avec tant de mollesse que j'y avais situé Almaïde. Nous partîmes de Biarritz où mes deux compagnons de route avaient loué pour la saison une villa. Je dis à Fontaine, la veille de notre départ : « Si, des Aldudes, nous passons en Espagne, comme c'est mon projet, par les montagnes d'Elissondo et d'Arizcun, il vous faudra faire mettre des clous à vos chaussures. Je ne connais point le passage, mais il est très dangereux où que ce soit, dès que la colline s'élève, de n'avoir pas des souliers ferrés. » Aussitôt mon ami de 8e

saisir d'une paire de bottines assez élégantes, dans sa garde-robe, et nous nous rendons chez un savetier. « Voici, lui dit Fontaine, d'un accent parisien un peu trop corsé, que nos provinces béarnaises et basques prennent pour de l'anglais, des souliers. Veuillez mettre des pointes à leurs semelles. » L'humble artisan, dont la loge était en plein air et munie de roulettes, paraît étonné d'une pareille demande, sans doute parce que les bottines présentées ne semblaient pas du tout appelées à être transformées en chaussures de garde champêtre.

« Comprenez-moi, insiste Fontaine, je veux des pointes là. » L'autre hoche la tête et répond : « C'est bien, monsieur. On vous les y mettra ce soir. » J'ai dit que nous devions partir le lendemain pour les Aldudes. Vers les onze heures, comme je me couchais, Fontaine entre dans ma chambre, porteur de ses souliers modifiés qu'il venait de retirer d'un

journal froissé qu'il jette à terre. Il me dit : « Je vous demande pardon, mais avant que vous ne vous endormiez, je tiens à vous faire toucher du doigt ce qu'est la réalisation de l'art pour l'art. » Je pars d'un grand éclat de rire. Le gniaffe, n'ayant pas du tout compris dans quel but leur propriétaire voulait faire clouter des chaussures aussi mondaines, leur avait appliqué d'imperceptibles pointes, à têtes aussi plates et exiguës que possible, incapables de mordre même sur une feuille de papier de soie, et il les avait groupées au centre de la semelle. Et, de telle manière qu'elles y représentaient un petit pavillon très Marie-Antoinette. Il était trop tard pour réagir. Le moment venu, Fontaine revêtit ses pieds de tels chefs-d'œuvre et ne s'en porta pas plus mal.

A Saint-Étienne de Baïgorry nous prenons une voiture qui nous emmène aux Aldudes par une route très mar-

neuse, bordée de hauteurs, riches, dit-on, en minerais. C'était fort intéressant d'entendre mon ami causer géologie, où il est passé maître. Que ce soit Elskamp, Fontaine, Carrière, ou mon cousin l'abbé Breuil, j'ai toujours trouvé mon compte avec ceux qui me parlent de la nature. Ce n'est point que j'attache toujours une grande importance ni une grande foi à ce qu'ils racontent, car je crois que les chiens de chasse ont été fabriqués par Dieu tels qu'ils sont aujourd'hui, et qu'il ne leur manquait que le collier. Mais il m'amusait beaucoup, si je cheminais avec Fontaine, qu'il me dépeignît les océans suspendus et prêts à fondre en pluie diluvienne sur la lave refroidie, ou qu'Eugène Carrière, si je flânais avec lui, m'assurât que l'univers tout entier n'est qu'une statue et une synthèse de l'homme. Nous arrêtâmes nos chambres dans l'auberge douanière qui, aux Aldudes, est située en face de l'église que nous allâmes visiter.

Le curé se présente lui-même à nous.

C'était un vénérable Basque, de ce clergé profondément simple et saint, que j'ai pu depuis apprécier. Ne sachant à qui il avait affaire, mais se sentant en confiance avec nous, il se met à déblatérer contre le gouvernement, à exalter les contrebandiers, à déclarer que l'État est le plus grand voleur du monde. Fontaine avait l'air plutôt gêné, tellement que l'ecclésiastique ne fut pas sans le remarquer. Me prenant alors à part il me demande : « Qui est ce monsieur? Il me semble qu'il est décoré? » A quoi je réponds : « C'est une espèce de ministre qui pense que la république a tous les droits sur le raisin et les allumettes, et qu'il faut pendre tous les passeurs de tabac. » « Monsieur, dit alors à Fontaine le curé des Aldudes, je crois que j'ai trop parlé, sachant à présent qui vous êtes. La contrebande que nous faisons n'est pas sur une grande échelle. Je ne gagne que

deux centimes et demi par kilogramme de raisin espagnol, que j'emploie à faire de la boisson. J'espère bien que vous ne me dresserez pas procès-verbal pour une aussi mince peccadille. » L'autre essaya de le rassurer, non pas en répondant directement à sa question fiscale, mais en lui faisant un sermon sur plus de justice et d'humanité. Ainsi en est-il presque toujours : celui qui tient le prône parle gabelle et vice versa. Tout de même, le pauvre prêtre demeurait dans la plus grande angoisse. Et, le lendemain, sachant que nous allions partir pour Elissondo, il nous donna son neveu comme guide jusqu'à la frontière, et deux cigares dont je ne parierais point qu'ils fussent de la régie. Nous accomplîmes gaiement notre voyage, mais la montagne assez aride que nous traversions n'avait rien de la douceur bleue des ballons que l'on voit flotter au-dessus des Aldudes. Ce paysage doit ressembler au désert de

la Manche. Nous n'y rencontrâmes ni Don Quichotte ni Sancho, mais des troupeaux de cochons qu'on y laisse paître en liberté, ce qui causa un incident fort drôle. Ces bêtes nous prirent pour des porchers qui venaient les prendre pour les ramener à Elissondo. Quelques-uns s'étant détachés d'un groupe pour accourir vers nous et pour nous suivre, d'autres les imitèrent comme de simples moutons de Panurge. Et il en vint de partout, des sommets et des bas-fonds, ce qui fit que nous entrâmes dans Elissondo escortés par ces pachydermes innombrables que nous n'avions pu éconduire. L'hôtellerie de la petite ville était remarquable par cet inconfort inouï que l'on ne trouve que chez ce peuple de cigales, et qui rend tout extrêmement précieux. C'est ainsi que, mangeant d'un petit poisson vaseux, on nous dit qu'il répondait au nom de salmone et que la viande servie sous le

nom de bœuf était de la vache. Pour nous en retourner par le même chemin, nous songeâmes à nous approvisionner dans l'une de ces infimes épiceries qui arborent sur leur enseigne ce substantif pompeux : Ultra- marinas qui signifie, je suppose : produits coloniaux. Je n'y trouvai d'autre conserve qu'une boîte dont il me fut impossible de déchiffrer l'étiquette, et que j'acquis à tout hasard. Je la glissai dans ma musette avec du pain et un assez bon porto. Au cœur de la montagne, j'offre à mes amis le produit dont on cisaille le récipient. Dans une huile putride macéraient d'innombrables serpenteaux de la minceur et de la couleur du vermicelle, longs de cinq à six centimètres, et munis de petits yeux noirs extrêmement vifs et méchants. Nous reculâmes instinctivement. Ni Fontaine ni moi n'osâmes y toucher, mais il paraît qu'ils étaient délicieux si j'en juge par l'usage qu'en fit

notre compagnon de roule qui n'en laissa pas un atome au fond du fer-blanc. J'ai recherché dans la suite ce que pouvaient bien être ces animalcules extravagants.

Ce sont des anguilles lilliputiennes, nommées pibales, que l'on pêche surtout à Urt, près de Bayonne, et que l'on expédie par wagons en Espagne pour qu'on les y prépare. Nous revînmes par une route pittoresque et montagneuse qui nous permit d'aboutir à Saint-Jean- Pied-de-Port, après avoir traversé la soidisant contrée où Roland succomba. Je ne saurais émettre mon avis sur la situation exacte du lieu qui a donné naissance au plus beau poème épique de France. Quelques savants prétendent l'avoir récemment repéré. J'aime à croire qu'ils se trompent, car l'erreur qu'ils ont pu commettre ravira leurs confrères.

Le vent de cette année-là, 1900, dut être un peu fou. Il débusqua le fauve qui

sommeille en moi. Je commis ce poème burlesque et satirique, auquel je donnai le titre d'Existences, et qui est « un acte de démence ». L'expression n'est pas trop forte, elle est d'un hôtelier de Biarritz. Sans que j'aie précisément visé personne dans ce poème, je peux dire que j'ai ridiculisé tout le monde de la petite ville et il faut bien, après vingtdeux ans, que j'adresse ici mes excuses aux Orthéziens. Et aussi mes remerciements, car enfin, ils auraient pu me prendre à partie pour cet accès de fièvre chaude qu'accompagna une gaieté délirante, traversée de strophes belles et graves, mais hélas ! des plus malicieuses et des plus grossières grivoiseries. J'ai écrit ce poème dans une chambre mansardée, par une température qui aurait fait durcir des œufs, l'oreille vrillée par les cigales qui criaient au niveau de mes fenêtres. J'en composais chaque chant d'un seul jet, sans une hésitation,

comme on coule de la fonte. Et, au fur et à mesure, j'adressais ma copie à une revue qui l'insérait aussitôt avec un magnifique à suivre, que, pas une seconde, je n'ai pensé ne pouvoir tenir. Chaque nouveau fragment m'attirait, de lecteurs parisiens affolés et hilares, des tas de lettres qui toutes se terminaient ainsi : « Comment, désormais, allez-vous pouvoir vivre à Orthez sans danger de mort? Où allez- vous habiter? » Mais Orthez ne lisait point la revue où se perpétrait cette publication. Ce ne fut qu'un an et demi plus tard, en mars 1902, qu'il prit connaissance de cette bacchanale. Il est vrai qu'à ce moment notre sous-préfecture avait d'autres chiens à fouetter que ce jeune impudent qui se permettait des plaisanteries d'un goût si douteux. Orthez préparait une cavalcade qui n'eut de cavalcade que le nom, car la seule pièce montée se composait d'un mignon

qui venait en tête, tenant d'une main la bride et de l'autre un bilboquet. Un Nostradamus à barbe blanche suivait, qui prédisait le vent, la grêle et le tonnerre... Des varlets saisissaient dans de longs filets à papillons les décimes qui s'envolaient des croisées.

Le 23 mars 1901, parut chez Vallette le Deuil des primevères qui eut du succès malgré le mauvais vouloir des escamoteurs habituels. Encore une fois, Jean Lorrain qui était, lui, un journaliste courageux et un grand artiste, qui n'avait à jalouser ni à ménager personne, força la grande presse parisienne, comme il avait déjà fait pour Clara a" Ellébeuse. Je ne lui avais rien demandé. Il agit de lui-même, et, en m' envoyant sa chronique, il me fit part de télégrammes qu'il avait dû échanger avec des pistolets qui ne cèdent d'ordinaire qu'à l'argent, à la médiocrité servile ou à la jactance des faiseurs.

Presque au même moment que paraissait le Deuil des primevères, on imprimait le Semeur de cendres de Charles Guérin. C'est un livre d'émouvante et profonde pensée, le plus haut qui ait paru dans ce genre poétique inquiet, depuis Alfred de Vigny et Sully-Prudhomme. Il en revoyait les épreuves à Biarritz lorsqu'il me fit signe d'aller le rejoindre. La correction typographique, la crainte des lapsus et des coquilles, l'avait mis dans l'état lamentable où elle le plongeait toujours. Elle faisait germer en lui des scrupules et des phobies qui allaient jusqu'à l'invraisemblable, Qui n'eût point connu sa nature souffrante aurait pu croire qu'il plaisantait alors. Je le retrouve au moment qu'il venait d'adresser à Vallette le bon à tirer. Une profonde angoisse le poignait, il venait de passer une nuit blanche, parce que la veille au soir, il avait enfourché un nouveau dada.

« Comprends-tu, me disait-il, le ridicule tue. Il suffît d'un rien, d'une vétille commise par un prote pour faire à jamais obstacle à la destinée glorieuse d'un poète. » Et comme je m'étonnais :

« N'as-tu point remarqué le singulier type de G adopté par le Mercure de France dans ses titres? Ce G ressemble, à s'y méprendre, à un C. Ou plutôt, le C ressemble au G. » — ■ Eh bien? fis-je. — « Eh bien, reprit-il, tous les passants poufferont dans huit jours à la vitrine des libraires quand ils y apercevront un volume où l'on lira : le Semeur de gendres. C'en est fait de ma réputation. On me prendra pour Alphonse Allais. »

J'essayai de le calmer, je l'emmenai à la frontière, nous rayonnâmes autour de Biarritz, puis nous y revînmes.

L'écume de mer et l'écume humaine y battaient leur plein. Je reconnus, au milieu d'un groupe gascon qui essayait de se donner un air cosmopolite, un

pharmacien nommé Coudouye, inventeur du quinquina dit de Mont-de-Marsan, et qui ressemblait tellement à Rodin qu'il était impossible de distinguer l'un de l'autre. Coudouye avait aussi sa petite célébrité qui consistait en ceci : il coiffait un de ces chapeaux haut de forme, à bords plats, que Willy a rendus fameux. Il ne le quittait guère que pour dormir. Mais, chaque année, il se rendait à la course de vaches que l'on donnait dans la capitale des Landes dont il était le Diafoirus. Il se postait dans la tribune officielle, dont tous les occupants savaient, à l'avance, le rite qu'il allait renouveler. Il choisissait l'un des moments les plus pathétiques de la course, l'instant où l'écart eur, s'étant surpassé, provoquait des tonnerres d'applaudissements. Il se levait alors. Le peuple entier le fixait des yeux, disant : « Regardez Coudouye ! » Coudouye se dressait sur la pointe des pieds, et,

dans un geste élargi, qu'il avait étudié depuis quinze ans, il envoyait son couvre-chef au milieu de l'arène. Je le désignai à Charles Guérin, trop préoccupé à ce moment de ses iotas et cédilles pour qu'il pût goûter mon histoire. Néanmoins il se tranquillisa peu à peu.

Comme nous étions un après-midi à Bayonne, Guérin me demanda : « Tu connais Pierre Loti? — A peine, lui répondis-je. Il y a sept ans, je l'ai rencontré chez des amis communs à lui et à moi. — Je crois, reprit -il, que c'est lui que j'ai dû apercevoir, il y a huit jours, à cette fenêtre. » Et il me montrait, dans le quartier espagnol, une croisée située au premier d'un immeuble sordide qui eût longuement fait rêver le Goya des Caprices. Il ajouta : « Il était vêtu d'un habit rouge. Ce ne peut être que lui. Un grand génie maritime se dégageait de sa personne. » Très amusés, nous grim-

pons à l'étage correspondant à la fenêtre visée. Nous frappons. Une terrible harpie vient nous ouvrir. — M. Pierre Loti? demandai-je. Avec une mâchoire qui claquait ainsi qu'une castagnette, la vieille me répond en ricanant : « Je ne le connais point. Il n'y a ici que M. Satan. » Nous nous grisâmes, à Biarritz, durant quelques jours, de cette légèreté bébête qui est celle des villes d'eaux où le vieux garçon grincheux, à la barbe en yatagan, refuse à la bouquetière ensoleillée ses touffes de violettes. Comme des fusées éclataient de toutes parts les accords, brisés par le vent de mer, des tziganes. L'une des personnes, non la moins singulière de celles que j'ai rencontrées sur la côte à ce moment, me pria à déjeuner avec elle parce qu'elle avait du goût pour ma poésie. Nous mangeons, elle et moi, à côté d'un pauvre monsieur qui semblait accablé de tristesse et qui, après qu'il eut pris son dessert et réglé

sa note, alla se noyer. Si je resonge à cette charmante femme, c'est à cause du geste qu'elle eut à cette occasion, et que l'on m'a rapporté. Comme les proches du suicidé n'avaient point donné signe de vie, elle suivit seule, parée comme elle savait être, le cercueil du malheureux qu'elle ne connaissait pas, après l'avoir fait recouvrir de toutes les orchidées dont elle avait dépouillé les serres des horticulteurs. C'est à Biarritz, encore à ce moment, que j'ai approché la plus amusante des petites filles. Elle avait nom Christiane. Elle est devenue aujourd'hui une belle femme qui chasse à l'arc dans le Labrador. Elle pouvait alors compter six ans, elle était blonde. Un jour qu'elle se trouvait dans l'atelier de la villa où j'attendais ses père et mère qui me sont de vrais amis, elle se relève de la petite chaise où elle paraissait rêveuse, et les mains jointes derrière le dos, se met à se promener d'une

façon très cocasse. Et, avec cette désinvolture si charmante et précoce des petites Parisiennes : « Monsieur Jammes, me dit-elle, vous êtes poète, je le sais, ne le niez point. C'est pourquoi je voudrais vous confier mon projet. Regardez ce papillon du Brésil. » Elle me montrait un morpho superbe, étalé sous un cristal, et dont les ailes supportaient le Tropique. « Je désire, continua-t-elle, me procurer de ces papillons vivants, deux papillons, le mari et la femme. Et, comme papa m'a dit que leurs petits ne naissent que sous l'équateur, comme ceux des colibris, je vais faire construire une serre chaude où ils pourront sucer les fleurs en liberté. J'aurai, monsieur Jammes, une serre toute pleine de ces insectes bleus. Ils voleront autour de moi. Je cultiverai des bananiers dans cette serre, mais j'aurai soin de leur ménager des feuilles mortes... »

Je ne veux point omettre une origi-

nale octogénaire, une Américaine qu'il me fut donné de remarquer alors. Elle ressortissait à la démonologie. Je la vois encore, ridée, la perruque en éponge, laissant flotter une gaze transparente rose autour de ses bras qui eussent pu servir de manches aux balais du sabbat, et qu'elle entourait de bracelets énormes. La table où elle mangeait seule s'ornait de nombreuses fioles étiquetées et multicolores qu'un compte-gouttes desservait. Deux paires de lunettes, conserves et verres de myope, s'appliquaient avec peine à son nez rose et plat. Horriblement riche, elle avait épousé, à l'âge de soixante-quinze ans, un maréchal des logis qui en comptait vingt-cinq. Elle s'était rendue avec lui à Biarritz, pour y savourer leur lune de miel. Ils y descendirent au moment que les hôtels regorgent de baigneurs, et, quelle que fût la fortune de l'épousée, le couple dut se contenter d'une soupente que le maître

d'hôtel me fit indiscrètement visiter dans la suite. Six mois après son mariage, le maréchal des logis se cassa les reins dans un concours hippique. Sa veuve en éprouva une telle douleur qu'elle résolut de ne plus vivre qu'aux lieux qui avaient consacré sa félicité. Elle retourna donc à Biarritz, dans le même hôtel, et n'y voulut louer que la soupente où Éros l'avait comblée. Lorsque je l'ai connue, elle vivait de ses souvenirs, tout affairée, toute frétillante, toute radieuse, dès que deux jeunes gens en voyage de noce lui rappelaient le sien. Le plus drôle, c'est qu'elle avait recueilli les quatre fers du cheval qui avait causé la mort de son mari. Elle les avait recouverts chacun d'un velours différent et suspendus au-dessus de son oreiller.

Je quittai Charles Guérin. Peu après mon retour à Orthez, j'appris la naissance de ma filleule Françoise de Bordeu. Le père me faisait signe de son

vieux nid d'Abos. Je la tins sur les fonts baptismaux. Peu de jour8 après, saisi d'une sorte de lassitude, ayant besoin de silence, je demandai à ma mère de m'accompagner à Gavarnie. C'était en août 1901. Un fait pour moi dominait : Orthez m'avait sauvé physiquement pour les raisons que j'ai dites. Je n'ai jamais oublié le sourire attristé qui accompagna le bouquet de violettes qui me fut offert par une marchande en 1889. J'avais alors vingt et un ans. Ce sourire en disait long. J'étais loin de ce temps et d'un tel état. Mais quelle que fût la résistance de mon corps à l'époque où j'en reviens, ce malaise qui s'était déjà emparé de mon âme à plusieurs reprises, surtout après ma séparation d'avec Mamore, reprenait en s'aggravant. C'est lui qui me soulevait, me donnant une sorte de vertige et de nausée, lorsque je vins à Gavarnie, pour essayer de le dissiper.

Il est singulier que cet état ne nuisît pas à ma « veine ». J'avais entrepris, à Orthez, dans une chaleur sourde, mon poème Jean de Noarrieu. Je ne me défends pas du paganisme de cette idylle.

Il est patent. Mais je remarque combien la composition et le rythme en sont équilibrés, alors que je me trouvais, en les réglant, dans un moral des plus instables. Je dis que j'ai écrit une grande partie de cette œuvre dans une chaleur sourde, aussi bien qu'Existences, et dans la même cellule, que j'avais adoptée pour y travailler. Il est probable que je veux exprimer que j'étais assourdi moi-même, par la crécelle des cigales de la route et par le tambourin d'un montreur d'ours qui, en juillet, à date fixe, venait faire un tel tintamarre devant nous qu'on eût cru entendre bourdonner tous les essaims de l'Hymette. Ce concert estival s'est à jamais imprimé dans ma cervelle, et non seule-

ment dans ma cervelle mais encore au chant III de Jean de Noarrieu, bien que l'épisode de la Lucie au sujet de l'ours soit, comme le reste du poème, de pure imagination.

Je continuai d'être inspiré à Gavarnie, mais dans la fraîcheur des filets d'eau, des neiges proches, sans quoi j'eusse succombé, comme disaient les vieilles gens « à une congestion cérébrale ».

Ma solitude ne fut point troublée à Gavarnie, mais enrichie par la connaissance que j'y fis, cette année-là, de l'illustre alpiniste, le comte Henry Russel.

Nous étions rejoints par une commune sympathie pour Robinson Crusoé dont il se faisait suivre jusque dans sa grotte du Vignemale qu'il avait taillée à même le granit du glacier. Il y habitait trois mois durant. Les savants ont souvent traité du mimétisme, phénomène qui fait étrangement res-

i::', LES CAPRICES DU POÈTE

sembler, s'adapter certains êtres au milieu où ils vivent. Il est certain que la mante religieuse, verte ou grise, est à peine distincte des brins d'herbe ou des aiguilles de pin sur quoi elle se fixe dans une attitude spectrale. La robe de la truite s'harmonise avec le lit du torrent, s'étoile comme le granit du fond. Certaines chenilles que j'ai observées encadrent de telle manière la feuille de l'aulne qu'elles imitent à s'y méprendre le caprice des déchirures du limbe. Le comte Henry Russel et la montagne et l'alpinisme ne faisaient qu'un : il était mince et long comme le genre de pique dont on se sert aux Pyrénées ; son regard était plein de distance ; une touffe de cheveux et sa barbiche, neigeuses, rappelaient Henri Rochefort. Son nez était parfaitement droit comme celui de Mistral, sa lèvre fine, son oreille aux aguets ainsi que celle du chevreuil. Ses épaules tombantes, presque à pic,

riaient faites pour B'engager dans les cheminées e1 les couloirs. Ses bras, très développés, pouvaient, tels des câbles, enlacer les aiguilles rocheuses, l'aider à se hisser avec la puissante aide de ses jambes en équerre et en levier. En lui siégeait une force élégante, irrésistible, qui dans l'antiquité en eût fait un modèle. Il portait un chapeau melon anglais, il allait d'un pas égal et large, chaussé de gros souliers carrés, un gourdin horizontal à la main, un petit foulard bleu ou cerise flottant hors de son ample veston boutonné. Il ne conservait de l'accent anglais que ce qu'il en faut pour donner au parler de quelquesuns le charme de l'hésitation. Comme il arrive à beaucoup d'hommes célèbres, il ne parlait guère que de lui, mais avec un tour délicieux, et il savait, juste à temps, s'interrompre. C'est ainsi que ce conteur, très religieux, et qu'on disait garder la pureté des névés, cou-

pait court à sa narration après m'avoir emmené dans une vallée de l'Himalaya où trois cents pères de famille étaient venus le conjurer d'épouser, le même soir, trois cents de leurs filles toutes plus jolies les unes que les autres. Elles étaient, m'assurait-il, si souples que, debout et pieds joints, si elles se renversaient, leur nuque allait rejoindre leurs talons. Je goûtais cette fantaisie qui s'apparentait à celle, plus naïve, d'un Jean Chardin. Mais, dès que la montagne elle-même intervenait, il était aussi scrupuleux dans les détails que Darwin quand il décrivait les mœurs des perdrix blanches. Ses ouvrages spéciaux à l'alpinisme font preuve de ce souci de vérité, ce qui ne nuit en rien aux majestueuses descriptions. Il a écrit dans un style romantique, dérivé de Chateaubriand. Toutefois son langage direct m'intéressait plus encore. J'ai retenu l'émouvant récit qu'il me fit d'un bruit

de tonnerre qui l'avait frappé de terreur, au Vignemale, et qui était causé, il se l'expliqua dans la ouite, par la débâcle, au printemps, des glaces souterraines allant rouler dans des cryptes aux profondeurs inconnues. J'aimais que, parmi les autres dîneurs, mais isolé à sa petite table, il allongeât ses jambes, guêtrées de feuille morte telles que d'un chamois. 11 se montrait fort difficile en matière de cuisine. Je l'ai vu pleurer, à la lettre, parce qu'il ne trouvait pas le menu à son goût et révolutionner l'hôtelier et les femmes de chambre. C'est ainsi qu'il obtenait, après avoir dédaigné tout le reste, de la truite ou de l'isard.

Je me remis un peu de mes vapeurs et de mon spleen dans ces éboulis, parmi les mélèzes et sapins qui exhalent une forte odeur de liqueur balsamique. Je me rendais presque chaque jour au cirque pour y cueillir des edelweiss. Sur

les bords du ruisseau qui est le père du gave de Pau, je rencontrais la parnassie.

Quant à la cascade elle n'était qu'une avalanche de ciel liquide sous qui tremblait le sol. Confondue avec le glacier et le gris de la roche au sommet, elle devenait drue ensuite, puis se volatilisait dans le vide, jusqu'à ce qu'elle reprît pour ainsi dire conscience d'elle-même, rejaillissant, en une immense gerbe neigeuse, de l'endroit où elle venait frapper.

A mon retour de Gavarnie, j'eus la joie de retrouver Eugène Carrière à Pau où j'avais fait, quatre ans plus tôt, sa connaissance, en même temps que celle de François Coppée. Nos relations se resserrèrent beaucoup durant les années 1901-1902. Il vint souvent à Orthez en compagnie de ses enfants, et de Marius et Ary Leblond qu'il me présenta. Ceux-ci m'ont depuis et constamment donné des preuves de la plus

fidèle amitié, d'un dévouement à toute épreuve. Ils ont été parmi les très rares qui ne me marquèrent point un certain mépris, trois ans plus tard, lors de mon retour à l'Église. Tous deux débarquaient de La Réunion où ils étaient nés, à Saint-Pierre, vers 1880, ce qui faisait vingt-deux ans à peine, mais ils possédaient, à défaut de fortune, un gros bagage d'études qui les avait classés tout premiers dans leur lycée colonial. Marius, plus philosophe peut-être, Ary sans doute plus poète, leur collaboration était si fondue qu'il était fort difficile de les y démêler l'un de l'autre, jeu auquel je me plaisais sans toujours y réussir. Leurs premiers essais, dans la Revue blanche, séduisirent Carrière et moi, par ce qu'ils avaient de touffu, d'odorant, de sonore et de coloré comme la forêt vierge. Ces jeunes gens avaient l'air d'Indiens, marchant du pas souple des porteurs de manchy, qui soutiennent

entre eux un panier suspendu, une corne d'abondance, d'où s'écroulent des ananas, des cocos et des fleurs. Leur union est telle qu'on songeait aux Goncourt. L'aîné, si l'on peut dire qu'il y eût un aîné, veillait avec un soin maternel sur la santé du plus jeune. Leurs modestes ressources ne leur avaient permis de louer qu'un tout petit appartement, dans un hôtel mi-populaire mi-paysan.

Mais ils en étaient souvent partis, car Eugène Carrière les accueillait paternellement dans sa nombreuse famille.

Il les admirait beaucoup à cause de leur sérieux, de leurs conversations toujours élevées, de leur probité morale. J'aimais rencontrer le franc regard d' Ary, luisant, doux et sombre comme un marron de son île natale, entendre Marius marteler ses phrases qui toujours portaient l'empreinte d'une sagesse précoce. Que n'ont-ils pas fait pour leurs amis, et avec quelle intelligence, quel désintéresse-

niciil ! Comme ils comprirent tôt l'art d'un Charles Lacoste dans leur étude divinatoire intitulée : la géométrie en couleurs des choses. Qu'ils exaltèrent ma poésie clans une élude parue au Mercure, un an après ! Tant d'œuvres capitales qu'ils ont écrites ne les ont pas empêchés d'aborder le journalisme. Mais ils sont demeurés debout là où tant d'autres tombent. Ils se sont respectés en respectant les autres. Dans tout et dans tous ils auront aimé et ils aiment la France.

J'allais donc à Pau assez souvent, à cette époque, bâiller au soleil du Boulevard du Midi, favoriser une paresse qui m'a toujours porté à chanter de préférence quand il pleut, ce qui est le contraire des cigales et donnerait une solution inattendue à la fable du Bonhomme.

Il m' arrivait d'aller souvent prendre mes repas dans l'auberge la plus drôle du monde, qui portait cette enseigne :

Hôtel des Balances. Elle était située sur la côte de la fontaine. J'ignore pour quelle raison un bon nombre de paysans basques, enrichis en Argentine, la fréquentaient, soit qu'ils vinssent à Pau pour les foires et marchés, soit qu'ils fussent entre une arrivée et un départ de paquebot. Il faut avoir habité Saint- Palais ou Hasparren pour se faire une idée de la constante communication du pays basque avec l'Amérique du Sud.

J'ai vu, dans cette auberge, d'anciens laboureurs qui, pour avoir charrié de l'eau, gardé les bœufs, ou tenu un jeu de paume ou un café à Buenos-Ayres, en étaient revenus au bout de dix ans chargés de breloques d'or, en compagnie de femmes du même monde qui arboraient des solitaires ou des colliers de perles d'une valeur considérable. Ce qui ne les empêchait pas, et c'était touchant, d'enlever jusqu'au moindre atome de sauce de leur assiette à l'aide

d'une croûte de pain maintenue entre le pouce et l'index. Ces « Américains »

mangeaient à de petites tables à part sans jactance, ne rompant le silence que pour demander si les colis d' Yturbide ou de Larremendy étaient restés en panne à Dakar. Mais le chef-d'œuvre de V Hôtel des Balances était la table d'hôte, présidée par un très vieil habitué, M. Cousseau, qui se vantait d'être un ancien employé des douanes et de compter, dans son ascendance, jusqu'à trois générations de gabelous. Il était tout à fait de l'époque, ou du moins de l'esprit de Daumier. Il avait la manie de demander à ses voisins s'ils iraient le soir « au spectacle ». Le « spectacle » était pour lui synonyme de représentation théâtrale. Se piquant d'éducation, mais sourd comme un pot, un jour il gratifia d'une scène violente un pensionnaire qui mangeait en tenant allongée sa jambe sur une chaise, et il ne se douta pas le

moins du monde que cette incorrection était due à une fracture de la cuisse. Il me fit un jeu de mots si absurde que je le rapporte ici. Comme il mangeait la tête d'un poisson nommé rousseau, fort bon, et que l'on pêche en abondance sur notre littoral, il me dit froidement et avec un certain haussement d'épaules : « Je mange la tête de Jean- Jacques. »

Le reste de la table d'hôte était surtout composé d'employés d'Old england, des Nouvelles galeries, de fonctionnaires, de demi-mondaines qui sentaient encore leur étable, et rehaussé parfois de la présence de... devinez qui? je vous le donne en cent... du comte Robert de Montesquiou, l'auteur des Chauvessouris et du Chef des odeurs suaves. Je le connaissais de vue parce que l'on me l'avait montré sur la place Royale, où, vraiment, il avait de l'allure, défiant par son élégance le plus beau des lords.

Je me gardai de me laisser présenter à lui à YHôtel des Balances, parce qu'il m'en a toujours voulu extrêmement, paraît-il, de la réponse, qu'il trouva insolente, que je lui avais adressée à Vic-Fezensac, au château des d'Artagnan, où il passait les vacances et où il m'avait convié. Je n'ai gardé nulle mémoire de ce manquement à un gentilhomme, mais chez certains nerveux le souvenir de l'offense s'aigrit d'autant plus à la longue qu'elle n'existe pas. Il n'y avait d'ailleurs pas à discuter, il était bien inutile qu'il sût mon nom.

Il eut, à YHôtel des Balances, cette originalité de conversation qui ne cessait jamais d'éblouir, et qu'il employait aussi bien — en cela se devine la race — devant Forain, Robert d'Humières ou Anatole France, qu'en présence de M. Cousseau. Son esprit jaillissait de source. Il faut avouer en passant qu'il

fut un vrai poète, fort méconnu, sans doute à cause de son aristocratie et de ses épigrammes.

Surtout un certain jour, il tint cette candide table d'hôte sous le charme de sa parole, et même M. Cousseau, qui se penchait vers lui pour saisir quelques éclats de cette voix claironnante. Robert de Montesquiou goûtait certainement là un succès qu'il n'eût pas remporté ailleurs, car si telle « lionne » me parla des causeries de ce ruffian avec un demi-sourire, d'ailleurs enchanté, on les buvait à YHôtel des Balances avec un sincère et imperturbable sérieux. Les humbles, s'ils n'ont pas habituellement le sens du ridicule d'autrui, saisissent souvent la valeur d'une personnalité à laquelle un bourgeois refuse son suffrage.

« Il est temps, il est temps, s'écriait Robert de Montesquiou à YHôtel des balances, où il rebouchait la bouteille de

gros vin avec une orchidée merveilleuse qu'il enlevait de son souple veston, il est temps que j'institue un légataire universel. J'avance en âge. Je veux laisser à quelqu'un, digne de cette mission, le grand honneur de faire réimprimer mes œuvres après ma mort.

Quant au temps présent, messieurs, il pèse aux épaules d'un homme tel que moi. Je n'ai jamais filé le « lin du vil labeur. » Bien heureusement ai- je trouvé la seule fonction qui me convienne, chez James de Rothschild qui possède les jardins des Mille-et-une-Nuits. Investi d'une charge inappréciable, j'irai dans ces jardins, dès l'aube, chaque jour, parmi les roses mes amies, et m'approchant de chacune d'elles, je lui enlèverai avec délicatesse le pétale discordant, celui qui, par sa nuance, ne serait plus tout à fait en harmonie avec l'ensemble de la plantation. Ainsi, messieurs, rien n'y pourrait jamais choquer

l'œil de James de Rothschild. Mes émoluments doivent être à la hauteur de la générosité de ce banquier, qui fit, dit-on, fortune en ramassant une épingle, et de la tâche qu'il me confie. Je serai, messieurs, inspecteur des roses. »

A ce moment la bonne femme qui passait du poulet lui objecta, parcimonieuse et surprise :

— Eh quoi, monsieur, vous prenez deux ailes?

Alors et toujours avec le même ton de grand seigneur :

— Tranquillisez-vous, madame. Je paierai un supplément.

Le printemps de 1902 marqua douloureusement dans ma vie. Je n'ai pas à m'en expliquer. Je l'ai fait suffisamment dans une suite d'élégies qui parurent sous le nom de Tristesses. Ce fut un drame intérieur en trois actes et en trois ans. Il commença dans une journée de

mars ou d'avril qui roulait du ciel bleu entre les galets d'un gave ; se déroula durant trois automnes successifs ; se termina en un jour d'été, brusquement.

Ainsi un coup de foudre isolé. Mais de cet orage concentré, il n'est sorti que du bien. Et je loue Dieu de m'avoir, par ce choc, averti, dirigé, sauvé. Le début de cette énervante et longue peine coïncida avec la publication du Triomphe de la vie [Jean de Noarrieu et Existences). Ce livre est précédé d'une courte dédicace où je fais allusion à une étrange rencontre, que je fis au moment que je mettais la main au bon à tirer. J'allais chasser. Je rencontre une très vieille femme, marchant à l'aide de béquilles, coiffée d'un large chapeau de moisson.

Un joli petit chien l'accompagnait. Elle allait d'un tel train que je ne pense pas qu'elle dût faire plus de trois cents mètres à l'heure. N'ayant point d'argent sur moi, je lui offris une partie du dé-

jeûner que j'emportais et que je retirai de mon carnier. Elle accepta ce don avec des mots si gracieux et si nobles que je ne saurais les exprimer. Comme je lui demandais où elle se rendait, elle me répondit qu'elle gagnait, à pied, Mont-de- Marsan où elle espérait arriver ainsi, par petites étapes. Sa distinction était si simple, une bonté si radieuse émanait d'elle, que j'essayai de l'amener à me faire connaître son origine. Mais elle éluda la demande en me disant qu'une pauvresse comme elle ne voudrait, pour rien au monde, me faire part de sa famille et de son berceau. En revenant de la chasse, je la retrouvai à quelque deux kilomètres du lieu où je l'avais croisée en allant, mais assise sur un tertre moussu, et ravaudant avec de fort jolis ciseaux sa jupe effilochée. Son petit chien la gardait.

Quelques mois après, cette femme, je la vis distinctement en songe. Elle por-

i ES CAPRICES DU POÈTE 151

bail nu cabas. Elle prit un exemplaire du Triomphe de la vie (je ne sais où dans iiuiii rêve) et, le glissant dans son panier, elle me dit : « Je couvre de mon ombre ta jeunesse rieuse pour qu'il ne t' arrive aucun malheur. » Je m'éveillai. La femme de chambre entrait pour ouvrir mes fenêtres. « Monsieur, m'appritelle, une vieille mendiante est passée tout à l'heure, qui m'a dit qu'elle connaissait monsieur parce qu'un jour, en allant à la chasse, il lui avait donné de la viande et du pain. Elle avait avec elle un petit chien à qui elle a demandé de prier pour monsieur. Et je n'ai jamais rien vu de drôle comme ce toutou qui s'est mis à genoux devant la grille. Je crois qu'il priait pour monsieur. »

« Je couvre de mon ombre ta jeunesse rieuse », m'avait dit en songe la pauvresse. Et il est vrai qu'à ce moment ma vie s'obscurcit, ou, plutôt, devint opaque. Aujourd'hui que je suis en

pleine lumière, loin des visions décevantes du passé, libéré des sirènes qui m'énervaient, je m'étonne de cet étrange état comme si quelque autre en eût été le sujet. Ce fut une sorte de « nuit obscure » qui n'a rien de commun avec celle qu'a décrite un saint Jean de la Croix. Je vécus au milieu du monde, mais comme séparé de lui, encore que l'on ne s'en aperçût point autour de moi, pas même les plus proches ; encore que j'aie réalisé, durant cette période, des œuvres très normales, telles que le Roman du lièvre, et noté de nombreuses observations botaniques ; encore que j'aie agi ; reçu, rendu des visites ; que j'aie pris part, durant les vacances, aux villégiatures d'amis, que je m'y sois beaucoup égayé en apparence. Cet état de malaise et de vertige, vraie nausée de la vie, était presque insupportable.

Au mois de mai vint me voir Léon

Moulin. Polil universitaire, il était de ces modestes qui vous aiment de tout cœur dans l'ombre, ne résistant pas au désir de vous le faire savoir timidement, nous consolent des singes gambadeurs qui enragent contre nos raisins qu'ils ne trouvent pas assez mûrs. Personne mieux que lui ne m'a compris, et, sans doute, a-t-il pénétré plus que moi-même, avec son âme d'évangile, dans cette partie de mon œuvre inspirée par une charité, sincère je le veux, mais que je suis loin de pratiquer dans l'ordinaire de la vie. J'aurais voulu consacrer à Léon Moulin ces strophes que Lamartine léguait à Jules de Rességuier :

Je suis le doigt, et toi le livre ; Mon cœur te révèle le tien ; Mais chaque note qui t'enivre, C'est ton encens et non le mien.

Ton cœur sonore de poète Est semblable à ces urnes d'or Où la moindre aumône qu'on jette Résonne comme un grand trésor.

Le printemps avait ouvert tout grands les calices de mon jardin pour recevoir cet ami fidèle qui s'avançait parmi les tulipes et les anémones, tel qu'un saint François d'Assise. Je ne ferai point le portrait de Léon Moulin. Il est tout entier dans l'humble personnage, au regard chargé de miséricorde et de pauvreté, que le génie de Rembrandt a fixé entre les deux pèlerins d'Emmaùs. A chaque fois que j'ai revu Moulin, j'ai eu cette impression que d'invisibles passereaux venaient chercher asile sur ses épaules, sur ses mains, à ses pieds. La Providence lui réservait une compagne digne de lui, la sœur du poète Jean Viollis, Mlle d'Ardenne de Tizac. A eux deux ils m'ont doté d'un filleul.

Ce fut dans un recoin montagneux, à Bielle, que je me réfugiai pour terminer le Roman du lièvre. Je logeais dans une auberge où venait le garde forestier. Le charme des bois le suivait. Il avait,

malgré son êge avancé, la verdeur d'une écorce de houx. Il mangeait et buvait en silence, jaugeant quelque hêtre qu'il faudrait abattre sur la clairière luisante de buis. Je passais un instant de la soirée avec la famille qui m'hébergeait. Los filles portaient le costume ossalois, se mêlaient, le dimanche, brillantes comme des fleurs de moisson, aux rondes tristes et lentes qu'accompagnent le bourdonnement sourd d'un instrument à cordes et le fifre déchirant. Je me rendais parfois à la petite ville voisine pour y faire des emplettes, un quartier d'agneau ou des truites, que je rapportais pour mes repas arrosés d'un vin puissant de Saint-Faust. J'errais quelque peu dans la montagne, seul. C'est au sommet du Saint-Julien que j'ai vu les pâturages les plus gras. On eût dit des toisons des brebis de Virgile. J'étais reçu à Bilhères, village qui surplombe Bielle, dans la demeure d'un

de ces patriarches dont la vertu dominait la contrée aussi bien que le frêne de son enclos. Il était géomètre. Il connaissait jusqu'au moindre filet d'eau de la vallée dont il avait dressé le plan. La hauteur où il vivait ne l'avait point soustrait aux épreuves, mais rapproché de Dieu. La mort d'une enfant l'avait frappé au cœur, puis d'autres deuils suivirent. « Si la foudre tombait sur les lieux bas, a écrit Pascal, les poètes manqueraient de preuves. » Elle avait allumé ici le bûcher du sacrifice accepté. Accueillant et simple, il portait bien son nom : Bonnecaze, qui veut dire bonne maison. Je revins à Orthez par un assez long et poétique détour que me permirent des amis qui vinrent me prendre en voiture. Nous fîmes halte à Oloron dont la montagne n'est qu'un iris bleu aux pétales chiffonnés et couverts de rosée. On nous montra, à l'hôtel, un vieux monsieur obèse et congestionné

que l'on nourrissait gratis, comme réclame, parce qu'il y mangeait depuis cinquante ans. Je crois que, dans cette ville, le nom de Barthou mis à part, on ne connaît que celui de Loubet. Tout le monde s'y appelle Loubet. Aussi me distrayais-]'e fort en demandant à des gens du cru : « Pourriez-vous me donner l'adresse de M. Loubet? » Ma question était accueillie par un large éclat de rire. « Mais monsieur, me répondait-on, il nous est impossible de vous renseigner. Est-ce de M. Fernand, de M. Louis, de M. Gaston, de M. Jean, ou de quelque autre que vous voulez parler? Moimême je m'appelle Loubet. Ainsi vous voyez... »

Je rejoignis ma mère à Estang, village d'Armagnac, où ma sœur depuis douze ans vivait dans le bonheur. Je n'ai jamais pénétré dans cette calme demeure sans éprouver cette reconnaissance qu'inspirent les foyers hospita-

liers à ceux qu'ils enveloppent de leur douce flamme. L'accueil de celui-ci est bon entre tous, à l'ombre, au soleil, ou dans l'orbe de la lampe. L'antique voiture vous dépose devant la porte. Un fidèle serviteur prend votre valise. Dans le corridor un peu glacial on accroche son manteau. La grande cuisine est gaie où rôtit la dinde. La cuisinière est rouge comme le bon vin qu'on va nous servir. Il y a dans la salle à manger un paravent où sont peints des épisodes de la vie de Robinson Crusoé, et le vieil ami, c'est de Robinson que je parle, y est coiffé d'un bicorne d'académicien. Une huppe empaillée, trois épis de maïs géminés, quelques dessins à la mine de plomb, de grêles cornes d'antilope, une pendule empire, une fontaine d'étain, un placard miroitant qui sent la confiture, le froid d'une toile cirée, des visages honnêtes, des langues sans venin, sont le décor et l'âme de repas bénis.

Combien n'ai-je pas écrit là de poème9, soit qu'au printemps les nombreux peupliers de l'avenue s'emplissent du chant des rossignols, soit qu'en automne j'allasse le matin boire les grappes de raisins bleus, aux grains pressés, tout embuées, lourdes comme des masses de métal. Estang, cette bourgade inconnue, il semble qu'elle n'ait d'autre raison d'être que sur les vieilles cartes départementales. Moimême, avant que ma sœur s'y établît, je m'amusais de rechercher sa situation, l'origine de son nom, ses marchés, ses « âmes ». Maintenant, la vie de cette tête d'épingle sur l'atlas prend une haute signification. Des berceaux y furent tressés, et de tout petits garçons que j'ai connus qui regardaient les images d'Épinal, ont été meurtris par la guerre ou y sont tombés. Nous allions, ma mère et moi, rechercher, pour la ramener avec nous, ma nièce

Anne qui était venue passer les vacances avec ses père et mère. On nous la confiait à Orthez pour qu'elle y fît quelques études, surtout pour qu'elle y préparât sa première communion. Elle était douce et bonne. Jamais elle ne m'a causé la moindre peine, ni désobéi.

Aussi, quand elle revenait de la classe, si j'étais chargé de lui faire apprendre ses leçons de français ou de géographie, je lui laissais voir que j'ignore la grammaire, l'en dispensais et, quant à la géographie, nous bâillions en nommant Madras, Karikal et Mahé, qui ne signifient rien du tout. Le pensionnat des dames de Saint-Maur, où elle allait, était charmant : un nid de marronniers d'Inde où éclataient des cris d'adolescentes. Et aussitôt qu'elles faisaient silence, parce que rentrées à l'étude, une fontaine se recueillait aux pieds de la Vierge des récréations. Anne accomplit sa première communion, à

Orthez, Le 28 mai 1903. Et je me souviens qu'au dîner de famille, comme j'étais contrarié que la discipline exigeât qu'elle allât, une dernière fois, coucher au couvent, ce qu'elle faisait depuis sa retraite, je lui fis signer un papier où elle déclara que j'avais désapprouvé cette tyrannie qu'on lui imposait. Que de fois la présence de ma petite Anne, entre ma mère et moi un peu solitaires, et épousant les mêmes peines, m'a consolé et distrait ! Que d'heures ravies au pensionnat durant lesquelles cette enfant venait poursuivre avec moi un perdreau sur la colline ou herboriser silencieusement.

Lorsque je retournais à Bordeaux, je ne retrouvais plus mon ami Charles Lacoste. Paris me l'avait pris. Il semblait que la vieille maison où, dans le soir rauque, se profilait en noir l'enfant que je n'ai pas nommée, fût en deuil de l'absence de mon frère. Pourtant j'étais accueilli avec joie par mes amis Frizeau.

Lui, Gabriel Frizeau, qui fut mon camarade de lycée, mais que je ne retrouvai que douze ou treize ans après l'avoir perdu de vue, appartient à cette forte souche de viticulteurs girondins, dont la plupart sommeillent, mais qui révèle en quelques échantillons isolés la puissance incomparable de sa sève.

Devenus bourgeois, solidement nourris,

carrés, posés, conservateurs par essence, ils possèdent, comme leurs vins, une solide étoffe. Ils sont de la race de Montesquieu et de Montaigne. Jurisconsultes, avocats au verbe sonore, ils défendent au nom de l'esprit des lois, âprement, leurs patrimoines avantageux ; philosophes épris de belles discussions, et d'essais, si je peux dire, ils bâtissent à la fin leur cathédrale inté' rieure. Gabriel Frizeau est de tout cela. Il affirme que son nom, Frizeau, dérive du métier de meunier, et que celui de sa famille maternelle, Coutreau, signifie la charrue, dont on laboure la vigne. En lui se rencontrent les beaux éléments de la terre, le pain et le vin, qui servent à l'Eucharistie qui depuis vingt ans vivifie son âme.

Si l'intelligence tend à l'équilibre, je ne sais pas d'homme plus intelligent ; si l'art veut l'émotion, je n'en sais pas de plus sensible. Il écrit avec splendeur,

clarté, certitude, de rares critiques pour ses amis. Qu'un tel cerveau, un tel esprit, nous eussent changés de tant de régents incapables. Pourquoi n'avonsnous pas pu décider Frizeau, qui n'avait point les soucis de la vie matérielle, à montrer ce qu'il est? Pourquoi se borne-t-il à admirer les quelques belles toiles et les poètes qu'il possède, sans faire œuvre personnelle alors qu'il y est singulièrement appelé? Telle est la question que depuis longtemps en vain je me pose. Peut-être, auprès d'une femme aimante et d'enfants gracieux, a-t-il voulu se contenter du bonheur.

Avec ce camarade d'une personnalité si appuyée, il m'arrivait de rayonner autour de Bordeaux, et, durant les grandes vacances, jusqu'à Royan, où plusieurs fois nous rejoignîmes mon ami Arthur Fontaine. Et, comme c'est moi qui présentai celui-ci à celui-là, il me plaît d'opposer ici leurs portraits.

Arthur Fontaine sort de la terre, comme Gabriel Frizeau, mais de ce coin de l'Aisne qui prête davantage que la Gironde à la mélancolie. C'est un pays de guerre incessamment menacé par l'invasion. Et cette guerre et cette invasion je les retrouve encore dans mon ami très cher. Tandis que la tête et le cœur de Frizeau sont deux vases communicants, toujours au même niveau, une oscillation continuelle partage l'âme inquiète de l'autre. Frizeau tient compte de l'expérience passée. Il n'est point sentimental. Il croit à un conflit perpétuel à l'extérieur, mais il ne les porte pas en lui-même. Fontaine aspire à la pacification universelle, mais il se livre en lui mille combats. Et, pour donner la béatitude aux peuples, le voici contraint à leur imposer sa tyrannie.

Déchirement d'une âme noble chargée de vapeurs comme une vallée du nord.

Il veut l'accueil de tous par tous, la

libre fraternité, le serrement de mains des diverses classes sociales, ainsi que dans une large médaille de Roty, et il assiste, sous son gouvernement, à l'exil de divines pauvresses dont l'une est sa sœur. Il rêve que les nations les plus opposées entre elles s'embrassent, et, presque au même moment, ses fils, avec un héroïsme qu'il encourage, combattent les Allemands dans une nuée qui n'a rien d'idéal.

Eugène Carrière qui a compris, aimé jusqu'à lui confier en mourant plus que soi-même, c'est-à-dire ceux qu'il laissait après lui, en a donné une image définitive. Autant que celui que ce maître fit d'Edmond de Goncourt, ou de Paul Verlaine, ce portrait s'impose.

J'en ai sous les yeux une reproduction parfaite. Je vois ce front obstiné, droit, qui se ride de bas en haut ; ces yeux bleus d'enfant, interrogateurs et tristes, qui ont l'air d'accompagner avec

188 LEl CAPRldËS DU POÈTE

àijxiélé une troupe de gens qui s'en Vont et qu'il Voudrait, mais il n'en a pas le courage, rappeler. El, tandis qu'il en est ainsi, il protège de son bras robuste, toute blanche au jour de sa première commUnioUj énorme aiaalée qui se dégage de la brume, sa fille Jacqueline.

A cette époque où Fontaine et Frizeau se connurent par moi, à Royan, je vois tout Un groupe sur la plage : Odilon Redon, Déodat de Séverac, Charles Lacoste, le mathématicien Tannery, alors sous-directeur de Normale. Celui-ci était on ne peut plus original. Sa modestie égalait sa science, sa science, sa crédulité. Il parlait un jour, avec un enthousiasme indicible, à Redon, de couleurs que l'on avait découvertes dans les tombeaux des Pharaons. « Jamaisj afïîrmait-il, les modernes n'ont pu obtenir, n'avaient jamais soupçonné, des rouges semblables aux rouges de l'ancienne Egypte. Ils vous éblouissent, vous lais-

Page 1