I IS I \1MUCES DU POÈTE
s. ni à jamais la n06lalgie de leur vivacité. Les Gauguin l<\s plus rutilants, le6 plus enflammés Van Gogh paraissent t ornes a côté. » En nous disant cela, il hochait la tête, d'un air de se dire : « Est -il possible pourtant ! A quels sommets et à quelles profondeurs les explorateurs de l'art antique n'attéignent-ils pas 1 Que nous leur devons de reconnaissance ! » Et, tenant sa pipe en suspens comme par déférence, on ressentait que nul ne lui eût ôté sa conviction bloquée là, dans ce front qu'ombrageait un petit chapeau mou, d'où pleuvaient les longues ficelles de sa chevelure de savant. Lorsque Redon, interloqué paf ces déclarations qui avaient trait à son art, et moi très égayé, nous eûmes subtilement interrogé Tannery* qui, à l'entendre, semblait revenir de Memphis, sur l'origine de son emballement, il nous déclara tenir son opinion d'un article qu'il avait lu la veille dans le journal le
Temps. Il me semble que l'article était d'un Gaston Deschamps qui parlait alors dans cette feuille , aussi bien des pyramides que de romans et de poèmes. Il devait avoir obtenu quelque bourse de voyage. Par une coïncidence amusante parut, du même auteur, et presque à la même date, dans le même quotidien, un compte rendu de ma nouvelle : Pomme d'Anis ou Y Histoire d'une jeune fille infirme. Pour donner une simple idée de l'esprit que faisait Deschamps, au sujet de ma petite héroïne, il disait regretter que, puisqu'elle boitait de la jambe gauche, elle n'eût pas rencontré, pour l'épouser, un jeune homme qui clochât de la jambe droite : pour rétablir l'équilibre.
Cette Pomme d'Anis, elle est née un soir, en gare de Mont-de-Marsan. Je revenais d'Estang. Une enfant délicieuse, boitant à peine, monte avec sa mère dans mon wagon. Elle était de Bor-
deaux, et, si j'ai bien compris, fille d'un militaire. S'étant penchée à la portière, elle aperçut un jeune homme atteint de la même infirmité qu'elle. Ses yeux de violette grise se mouillèrent, et elle s'écria : « Pauvre garçon ! Il est malheureux comme moi ! »
J'ai toujours aimé les infirmes, les mutilés. Des hommes forts, en littérature, m'en ont fait souvent grief.
Qu'ils sachent que leur opinion ne compte pas pour moi, au prix de celle d'une petite fille dont j'ai pu adoucir la honte et le chagrin.
Je reçus, en 1904, à Orthez, la visite de Léon Bérard, le ministre actuel de l'Instruction publique. Il m'était amené par deux amis qui nous étaient communs. L'un d'eux, poète béarnais plein de talent, ce qui est rare, d'une candeur délicieuse, qui signa de trop rares poésies Yan du Bousquet. L'autre, d'une vaste intelligence générale, quoi-
que souvent indeei.se, qui était notaire à Orthez, et m'avait reçu dans son étude alors que j'esquissais des études de droit. Il en avait eu d'autant plus de mérite et de bonté qu'il plaçait audessus de tout l'effort dans le travail. Il exultait si un savetier ou un forgeron, par leur économie et leur assiduité à la besogne, élevaient peu à peu un pauvre ménage. G'est une haute et chrétienne conception de l'existence. Sa réputation de légiste avait passé la contrée, et ses collègues de Bordeaux ou de Paris vénéraient son savoir et ses scrupules.
Faut-il dire qu'il fut méconnu d'une petite ville qui ne sut point mettre à profit les incomparables qualités d'un grand savoir? Sans doute un homme tel que lui demeure toujours distant, par l'étendue même de ses connaissances, d'un petit chef^lieu d'arrondissement.
Et, d'ailleurs, qui n'est pas incompris dans un village, dès là qu'on lui résiste
C M'UICKS DU POETI. 173
par dei eonvictiçm personnelles, et, dès là que l'odeur des urnes vous en éloigne? Il a, si je peux dire, obtenu dan* l'ombre, et sans y chercher, ce que l'on ne lui demanda pas publiquement, et ce dont volontiers d'autres se dispensèrent, par tout ce qu'il a soutenu, conseillé, depuis qu'il a pris sa retraite, de veuves et d'orphelins, Je ne regrette rien pour mon ami Lamieussens.
Léon Bérard était alors, quand il me fut présenté, en 1904, pittoresque, Il ne faut point que l'on prenne en souriant cet adjectif qui jaillit pour lui de ma plume. De tous les hommes d'État qu'il m'a été donné de connaître ou d'apprécier en Béarn, il n'en est que deux qui font vraiment figure, à une génération d'intervalle, Charles Chesnelong, mort en 1899, et Léon Bérard qui naissait à la politique en cette année 1904. Ils ont tous deux vécu sur le même sol, et sur la même route presque, à peu
de kilomètres l'un de l'autre, à Ozenx et à Saint-Gladie. Même contrée poétique, aux vallonnements faciles et azurés, où l'on chasse le lièvre et où l'on cueille des champignons. Souvent je me suis abrité sous le toit et sous les chênes du patriarche d'Ozenx, qui repose avec les justes et dont la famille m'est amie. Souvent aussi j'ai contemplé la ferme large et simple, au milieu du bosquet naturel de Saint-Gladie. Ici et là on dut naître et mourir de même, sous la croix, le laurier bénit, le rosaire et la Vierge trop coloriée. A l'âge qu'a Bérard aujourd'hui, ou un peu plus tôt, Charles Ghesnelong se rendait dans une voiture»
qui servait au transport de son humble commerce, dans les marchés et foires des environs. Et l'on m'a dit que, durant ces trajets, il récitait à haute voix des vers de Lamartine. Que de fois Léon Bérard a-t-il dû user d'un pareil véhicule, et, comme l'autre, faire mur-
murer, à l'ombre espacée des peupliers et des tauzins trempés de rosée, les feuilles des Recueillements.
Puissant, autoritaire, éloquent, parlant au roi la même langue qu'au pâtre, ruminant son cigare, la tête inclinée telle que d'un bœuf superbe qui trace un sillon profond vers le ciel, sorte de Cincinnatus de nos versions romaines, Charles Chesnelong demeurait en plein champ, sous la volonté de Dieu. Et, avec la plus soumise volonté, il était prêt à échanger, s'il en eût reçu l'ordre de saint Michel, la hache du sénateur pour celle du bûcheron.
Il n'en fut pas ainsi de Léon Bérard, encore que de bon cœur, avec les curés de campagne, il redescendît les sentiers raboteux dont il s'amusait à soulever les mousses, du bout de sa canne ferrée. Aussi éloquent que l'autre, plus fin mais moins robuste, plus souple, plus ductile, il consulte l'avenir que le véné-
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rable vieillard no sépara point du passé. Çelui-oi pareil à l'un, de ceg arbres plu? sieurs fois centenaires où J'OP a construit une chapelle qui défie l'orage, car elle porte le feu de Dieu, Çelui-Jà, plus entraîné vers la gloire, jouant d'un manque de volonté plus opportun que réel, gâchant saisir chez l'électeur Je ridicule qui permet a chacun de sourire du prochain.,. Mais ouvert, mais croyant dans le secret à cette mère de Pascal et de Chateaubriand, dans les bras de laquelle meurent les vieilles de Saint-Gladie,
Quant à ceux qui ne furent ni Ches^ nelong ni Bérarcl, et qui tinrent plus habilement qu'avec habileté l'aiguillon du char à bœufs béarnais, ils ne sauraient même entendre.
Il est vrai que la politique, dans la province d'Henri IV, à Qrthez principalement, est une trafique pantalonnade dont un Papou ne saurait se faire la moindre idée, ïl n'est pas étonnant
qu'elle enfante si peu « d'hommes ».
Puisque, dans un cahier précédent, j'ai décrit la course de vaches, il ne me semble point déplacé d'introduire un moment mes lecteurs dans l'arène électorale. Lorsque mon regard intérieur plonge dans ces souvenirs, je vois surgir tout d'abord, d'un fond trouble, d'innombrables affiches qui forment comme qui dirait le rideau multicolore de la scène. Beaucoup portent comme un refrain : député sortant, député sortant, député sortant. On fume sa pipe, on veut regarder un mur, un portail, un arbre, on a la vue condamnée par la servitude du député sortant. Il m'est arrivé, dans certains lieux retirés de maisons provinciales, de retrouver de ces affiches réduites au format de bulletin, durant des années, et hors du temps électoral : député sortant. Il y a d'autres placards où n'est pas inscrite cette formule, mais le candidat qui ne sort pas est générale*
ment battu. Je vois aussi réapparaître une profusion de journaux intitulés le Démocrate libéral, le Francparler, le Prolétaire dont les manchettes portent en gros caractères : Ils te mentent, les Ailes du canard, Un Monsieur, Turpitude, Il déserte, Le sort en est jeté, Vous êtes un polisson. Cette averse de feuilles dure plusieurs jours. Les Orthéziens conservent leurs figures tristes, mais se lancent des regards en dessous, comme des coups de couteau navarrais. Le sous-préfet se promène avec un journaliste que l'on a fait venir de Paris. Il a l'air, le sous-préfet, crâne, inquiet, sûr et incertain tour à tour. De petits attelages passent rapidement, transportant des instituteurs. Un notaire influent, qui a un gilet pivert et des guêtres café au lait, conduit, debout, une victoria. Il invite de sa main libre la foule à s'écarter. Il a suspendu, au-dessous du timon, une lanterne sourde qu'il allumera
pour s'en retourner. Les rues, où il n'y a d'ordinaire que des pigeons et des pavés, s'emplissent d'une foule grouillante, qui donne à penser qu'il y a, en quelque endroit secret de la ville, un cratère qui la vomit.
Nous ne sommes plus à Orthez? Mais si. Il faut en croire ses yeux et ses oreilles. Et ses oreilles, car la réunion va se tenir où exposeront leurs programmes les deux adversaires, et j'entends, du côté du marché aux pommes, un charivari monstre. J'approche. C'est un orage exaspéré de cornes, trompes, verres de lampe, que déchaînent, rangés militairement sur deux lignes, quelques douzaines d'individus taciturnes, commandés par un marchand de grains qui tient une petite clef en signe d'autorité. Il n'a jamais eu d'opinion politique, mais il est l'âme damnée du candidat qui n'est pas le député sortant. Mais le député sortant surgit dans la rue du
Commerce. On pourrait croire que, parce qu'il est député sortant, on va lui faire une ovation, ou simplement le respecter. Non. La politique locale, à Orthez, a d'étranges caprices. Le malheureux député sortant ne parvient à fendre le flot humain qui déferle vers la Nouvelle-Halle qu'encadré par des agents que précède le commissaire de police qui brandit un fouet. On crie : « A bas Catalogne ! A bas Catalogne ! » C'est le nom de l'infortuné député sortant. Bien que je ne partage pas ses idées, je suis pris de pitié pour lui. Il tourne sur lui-même comme un toton. Le cri strident des trompes redouble lorsque apparaît le député sortant. Mais elles se taisent tout à coup. Le marchand de grains, qui est l'ami du candidat qui n'est pas sortant, vient d'abaisser son passe-partout. Et les sonneurs se mettent alors à siffler. On voit des gendarmes passer avec leurs pisto-
lete en sautoir, En moine de tempe qu'il n'en faut pour l'écrire, la «aile que l'on ouvre est comble. Et, sur la scène, face à face, voici le candidat qui n'est pas sorti et le député sortant. On distingue, au premier rang, des types aux faces convulsées par l'hystérie et qui essayent de haranguer la foule pour obtenir son silence. Ils n'émettent que des hoquets inarticulés. L'un d'eux parvient pourtant à faire entendre ces mots qu'il hurle par saccades : « Vous n'êtes pas dignes des grands ancêtres de la république ! » Cette phrase produit un certain effet. On crie : « le bureau ! le bureau ! » sur l'air des Lampions. Et voici que cinq ou six messieurs chauves, ne sachant que faire de leurs chapeaux, l'air humilié et flatté, s'assoient sur l'estrade. Le silence règne. C'est le candidat qui n'est pas sortant qui va parler. Il commence par : « Il ne sera pas dit, messieurs et chers compatriotes. »
Et il continue. On applaudit frénétiquement chacune de ses phrases. Les acclamations montent vers lui quand on le voit ramasser, à même la poche de son pantalon, des pastilles de chlorate de potasse roses qu'il avale sans les sucer. Enfin c'est le triomphe lorsque, d'un mouvement dès le début calculé, en terminant sa péroraison, il arrache et lance, au milieu de l'auditoire soulevé, son faux col qui flanchait depuis un moment sous la lavallière dénouée.
C'est du délire : « Vive ! Vive ! Vive Lagoardette ! » Quant à Catalogne qui veut parler à son tour, il n'a pas ouvert les lèvres que, de la rue, sous les fenêtres de la halle, les trompes, les cornes, les verres de lampe explosent à nouveau. D'un index magistral il réclame le calme. On sent qu'il voudrait s'exprimer posément, comme un député bien élevé du centre gauche. Mais je ne sais quel signal, concerté avec l'extérieur,
t'ait que le hourvari ne cesse que lorsque la bouche impuissante de l'orateur se clôt. Le commissaire ceint son écharpe.
La salle est évacuée. Les mugissements s'exaspèrent au dehors. On est obligé de faire s'évader Catalogne par le mur mitoyen d'une auberge. Me voici dans la rue. Les noms des deux candidats, sur les affiches, sont couverts d'excréments.
Ce n'est pas tout. Lagoardette, jeune encore, est mort huit jours après l'échec subi par lui, malgré l'ovation qu'Orthez lui avait faite et la majorité qu'il y remporta. Il s'est effondré, démoli en deux mois par cette folle campagne. Et, pour ne lui épargner aucun fiel, les paysans d'Arzacq, où il se trouvait le jour du dépouillement du scrutin, venant d'apprendre par un télégramme lancé d'Orthez qu'il était battu, lui firent croire durant deux heures qu'il était élu. Enfin, pour le dissuader, l'un
de ces farceurs lui fit présenter par une jeune fille une gerbe de roses. Lagoardette allait remercier, quand il s'aperçut que la queue du bouquet n'était qu'une pie morte qui lui restait seule dans la main.
On croira sans peine que ces histoires et spectacles ne m'étaient pa6 une suffisante nourriture spirituelle. Durant les longues périodes que je passais à Orthez, nous lisions à haute voix, le soir avec ma mère, nos livres préférés. Parfois venait prendre place à notre foyer, et nous écouter en fumant, un charmant créole de l'île Bourbon, nommé Charles Alexis, mort aujourd'hui. Il fut de notre intimité au cours des années 1904-1905.
Je ne sais quelle vague capricieuse l'avait fait échouer à la sous-préfecture d'Orthez. Il se sentait si isolé, garçon, dans sa grande caserne froide, qu'il ne retrouvait un peu de la chaleur coloniale que dans notre petit salon. J'ai dit com-
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bien s'étail complue ma prime adolescence dans les œuvres de Jules Verne.
Il est peut -et iv bon que je dise ce qu'étaient devenus, vingt ans après, nies goûls lilléraires, dans quelle bibliothèque je puisais pour enchanter nos après-dîners. Je me suis nourri de mes auteurs préférés dans une solitude jalouse, n'écoutant jamais la vogue, ne cherchant pas, comme l'ont voulu faire quelques badauds de nos jours, à concilier Racine, Marcel Proust, Claudel et le Grand Turc. Sur les maîtres que je fréquentais, je m'étais formé une opinion qui paraîtra fausse à beaucoup, mais je leur portais trop d'amour et de respect pour avoir retenu le jugement des tristes manuels scolaires.
Loin de ceux-ci, j'écoutais Homère me parler d'Ulysse, je regardais marcher la puissante Pénélope. Le barde debout tenait sa lyre sur la plage amère et salubre où l'eau infinie bourdonne. Ses
pieds étaient blancs comme le sel, et Nausicaa jouait à la balle parmi le linge lavé de frais. J'avais repris Ésope le bossu, que j'avais aimé dès ma troisième pour ses paroles frustes, courtes et judicieuses. Il devait ressembler au rémouleur qui stationnait sous nos fenêtres et qui tirait des étincelles de sa meule en aiguisant sa langue et les couteaux. Soudain dans l'étroit soleil de notre abatjour crépitait la cigale de Théocrite et, entre les feuilles toujours vertes de l'idylle, nous voyions glisser les ombres de l'éternelle jeunesse.
J'aimais la pompe de Virgile. Je réentendais mon père, déjà bien malade, scander sans une hésitation, d'une voix grave, l'épopée du héros troyen. Cependant il me plaisait de ne pas comprendre Énée autrement que d'après les mâles pendules d'or du Premier Empire, et de ne voir les éleveurs des Géorgiques que semblables aux nôtres, dont
les juments tarbaises semblent aussi avoir avivé leurs flammes dans la brise. Moins souvent j'ouvrais Horace, grossier, tout près par ses chansons bachiques de notre ancillaire Béranger.
Mais, par contre, l'Ovide des Métamorphoses me retenait passionnément. Dès le lycée, je ne pouvais me détacher de ces légendes, et demeurais penché sur elles comme Narcisse au-dessus des eaux. Je me mirais dans ces trois mots si simples : Fons erat nitidus. Je m'asseyais, entre Philémon et Baucis, à la table des dieux. C'est là que s'arrêtait ma science grecque et latine qui n'allait pas sans l'aide d'une traduction. Si pleine qu'elle soit, dit-on, de contresens, combien celle d'un Leconte de Lisle, par exemple, a de saveur !
Nous refaisions les chemins des Pyrénées que j'avais parcourus du côté de Val-Carlos, nous guidant cette fois avec cette Chanson de Roland qui ne quitte
pas ma table, dont le ver* a le coup d'aile des milans prenant l'essor, en laquelle réside toute science du rythme français, toute épique grandeur, toute naïveté de ge6te et de sentiment. Alors que la paroisse d'Orthez annonçait, pour le lendemain, de sa voix grave, les fêtes auxquelles je ne prenais point part encore, nous regardions, par la vitre obscure au-dessus des platanes de la route, les étoiles s'ouvrir à la place des Fioretti que nous venions de clore. Ronsard était bien éloigné du pauvre d'Assise. Mais sa pleine harmonie savait satisfaire au goût que j'ai toujours eu, sans doute par contraste, pour cet alexandrin qui n'est point de Racine ou Molière, ni de Corneille, et qu'ont repris heureusement La Fontaine et ces beaux poètes Leconte de Lisle, José-Maria de Hérédia, Frédéric Plessis, Jean Moréas, Jean Segrestaa.
Mais le plus lu, le plus repris de mes
auteurs était Cervantes. Je ne sais comment, entre mes doigts, ces feuilles ne sont pas tombées en poussière. Il faut qu'elles soient immortelles. Que j'étais loin de voir, en Don Quichotte, ce paillasse que notre dix-septième siècle a inventé ! Quel grand seigneur dans sa pauvreté ! Quel homérique chevalier 1 Quelle éloquence abondante et profonde ! Et cette sage mort dans le lit à ramage de la chambre où, sans doute, saint Michel est venu chercher son âme comme il prit celle de Roland à Roncevaux. J'ouvrais tel ou tel chapitre. La noce éclatait chez Gamache, au fond du parc où les duègnes avaient paré leurs perruques de brûlants rubis et de grenades. Les bœufs et les porcs rôtissaient. Les outres, pareilles à des cornemuses, s'emplissaient de vin d'Alicante et de chansons. Les ombrages laissaient à peine entrevoir la turquoise foncée du ciel. Le château à tourelles palpitait dans
la chaleur où flottait l'arôme du jasmin et de la tubéreuse qui ornaient l'aile bleue des jeunes chevelures. Ce château était l'orgueil, comme sa fille, du vieux seigneur à la tête haute et au mollet tendu. Le drame naissait et se développait avec adresse, avec une psychologie aussi nerveuse et pointue que celle d'un Tourguenefï, qu'il s'agît du Curieux malavisé, ou que Basile vînt rappeler à Quittéria l'heure des engagements solennels. Puis l'action se faisait populaire et naïve, de cette naïveté dont on ne sait jamais, ni lui-même, si le poète est dupe. Le sang rougissait la pelouse par un stratagème inofîensif, un tour de physique amusante. 0 enfance du génie ! Profusion qu'enfante la sobriété !
La Fontaine et Rousseau voisinaient sur le même rayon, et c'était le même rayon de miel, si j'entends par là l'intelligence profonde du charme de la nature avec les Fables ou les Rêveries
d'un promeneur solitaire. Par le sortilège du Bonhomme tout l'ancien paysage, plein d'esprit et de soleil, se déroulait. La lourde diligence, tirée par des chevaux suants, cahotait dans les ornières du royaume. Il n'y a pas de pareille histoire de France. Tout y est, avec son antique parfum, de la cuisine au grenier de campagne, jusqu'à la muscade des Indes. Avec le misanthrope genevois, on quitte, hélas ! la plaine. Pour la première fois, osant se dégager des brumes, la montagne se montre. Il en suivait les corniches dangereuses, il menaçait de son geste de fou, parmi les éboulis rocheux où la cascade écume, les ombres des sapins et des mélèzes qu'il prenait pour des ennemis. Amant de la nature, je plaçais auprès de lui Robinson. A cette époque de mes fiévreuses tristesses, j'aimais à méditer les passages du journal où le héros de Daniel de Foë a noté les affres
de la mort dans son île déserte : « Le 27 juin, écrivait-il, la fièvre me reprit si violemment, quelle me fit garder le lit tout le jour sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si faible que je n avais pas la force de me lever pour m aller chercher de Veau pour boire. Je priai Dieu de nouveau; mais j'étais en délire; et en me quittant, ce délire me laissa dans une telle ignorance, que je fus obligé de me tenir couché; seulement, m' écriais- je, Seigneur, tourne ta face vers moi. Seigneur, prends pitié de moi. »
Que le lecteur de ces mémoires se souvienne que tel était alors mon état moral, dont j'ai dit qu'il ne paraissait point à la surface. Aucune confidence, aucune description que j'aurais pu faire de ma crise, n'eussent égalé en exactitude les termes du pauvre naufragé, si je les transpose tous au spirituel. Parfois je vainquais ces sombres heures. Et il m'arrivait alors, toujours au fil de mes
lectures, au moment que ma jeunesse allait toucher à sou déclin, de rapprocher des héroïnes des grands poètes les trois filles à qui j'avais donné le jour : Clara d'Ellébeuse, Ahnaïde d'Étremont et Pomme d'Anis. Tantôt j'attachais au col de Virginie de La Tour un collier de fleurs des îles, tantôt j'offrais un collier d'ambre à la petite Napolitaine dont les mains, poudrées de corail, avaient joué dans les cheveux de Lamartine. Ou bien c'était Atala, longue et mate, que je voyais surgir de l'ombre du salon où ma mère avait disposé des magnolias.
Parfois, au clair de lune du parc, la Lucie en robe démodée suspendait sa grâce expirante au bras de Rolla. Mais vous m'étiez chère entre toutes, Eugénie de Guéiïn, héroïne de vous-même ! Ce n'est point votre jeunesse que j'évoque le plus, mais votre triste vie finissante qu'un témoin m'a rapportée, lorsque, troussée dans un mauvais châle, étendue
sur la terrasse du Cayla, vous songiez à Maurice mort, et contempliez, de votre regard de colombe blessée, l'ingrate province qui vous appelait « la savante ».
N'est-ce pas ainsi qu'un grand poète doit mourir?
Il y avait encore Victor Hugo, mais c'était davantage que ses retentissantes œuvres mûres, les strophes ivres de sa jeunesse qui m'éblouissaient. Par lui j'ai connu la rosée sur la moisson des banlieues, la violence du bleuet et du coquelicot, la fête populaire où se rendent Adèle et Lise, et le chant plein de fougue où bat toujours au loin le tambour d'un soldat.
Enfin, il me reste à signaler, dans le choix de volumes que j'avais fait alors, l'anthologie de lyriques chinois, si délicieuse dans la version du marquis d'Hervey-Saint-Denis. Marcel Schwob et André Gide, sans s'être concertés, mais sous la même inspiration, m'avaient
LES CAPRICES DU POÈTE llJ5
amicalemenl fail tenir e1 connaître ces
poètes, parce <[if ils leur trouvaient, avec raison, quelque analogie ou parenté avec moi.
A quel ami des Muses qui passa par Orthez n'ai-je pas fait entendre ces deux pièces, l'une de Mong-kao-Jen, l'autre de Tehu-Kouang-hi, si admirables que je ne résiste pas au désir de les donner ici. La première me paraissait tout indiquée si un hôte venait s'asseoir à notre table, dans la verdure, en face des Pyrénées. Je me souviens de la joie qu'en éprouva Francis-Vielé-Grifïîn, lorsqu'il vint m'embaumer avec toutes ses fraîches roses de Touraine. Doux souvenirs ! Les poètes vivaient encore entre eux, s'aimaient. Stéphane Mallarmé, Henri de Régnier, Albert Samain, tant d'autres, donnaient l'exemple de la dignité, de l'entente. Ils ne menaient pas grand bruit, mais c'en était un de source. Voici :
Un ancien ami m offre une poule et du
riz; — Il m'invite à venir le voir dans sa maison des champs. — Des arbres vigoureux entourent le village qu'il habite d'une verte ceinture; — On a pour horizon des montagnes bleues, dont les pics se découpent sur un ciel lumineux.
Le couvert est mis dans une salle ouverte, d'où Vceil parcourt le jardin de mon hôte; — Nous nous versons à boire; nous causons du chanvre et des mûriers. — Attendons maintenant l'automne, attendons que fleurissent les chrysanthèmes. — Et je viendrai vous voir encore pour les contempler avec vous.
La deuxième, je l'ai souvent lue aux jeunes poètes pour leur faire sentir toute la noblesse de la pauvreté à laquelle ils sont voués souvent, et que, dans l'aubépine qui fleurit au printemps comme eux, il y a une piqûre et une amertume merveilleuses :
Quand le soleil couchant cesse d'éclairer la fenêtre du nord-ouest, — Alors que