‹ MémoiresChapitre 4 sur 4 · I ES I U'KICKS DU POÈTE · texte numérisé non relu

I ES I U'KICKS DU POÈTE

le vent <F automne dépouille en sifflant les ha tu bous, — L'étudiant s'approche de la fenêtre méridionale, — Car ses yeux ne quittent guère son livre, et toujours il est attentif.

Il songe à l'antiquité, en voyant la mousse et les grandes herbes. — Il regarde, il écoute, il jouit profondément de son calme et de sa solitude : — Peut-être demanderez- vous ce qu'il fait pour se procurer du moins sa subsistance : — Il coupe du blé demi-sauvage dans les terrains abandonnés.

C'est dans l'été de 1905, au mois de juin, que Claudel me fit, pour la première fois, l'amitié de venir me voir à Orthez. Il arrivait de Chine. Jamais je n'oublierai ces jours qu'il passa auprès de moi, car c'est d'eux que datent la disparition totale de cette nausée de la vie qui m'abattait peu à peu, et le recouvrement d'une paix que je n'avais plus soupçonnée depuis ma prime en-

fance, alors que je voyais Dieu sur le coteau natal. Pressé par mon angoisse, excité par cette soif que j'ai comparée à celle d'un naufragé abandonné seul à sa fièvre et à sa faiblesse, saisi d'horreur à la pensée qu'il n'y avait point quelque part un bonheur éternel, « un éternel été », humilié par les déceptions, indifférent même à ce qui pouvait flatter ma vanité, lassé de tout ce qui n'était point l'amour entier, sans fin, plus fort que la mort, j'avais écrit à ce solitaire à moitié chinois, que je savais revenu depuis dix-huit ans au catholicisme, pour lui marquer mon désir de conversion.

Les circonstances la facilitèrent singulièrement. Claudel et le plus paternel des Bénédictins m'instruisirent. Et je rejetai au diable ma tunique de Nessus, et le vautour qui me rongeait le foie, au risque de déplaire désormais aux commis-voyageurs en librairie et à quelques femmes de lettres. Ce fut le 5 juillet.

Claudel demeura donc à Orthez, chez moi, puis nous allâmes nous promener sur la eôte et aux Eaux-Chaudes.

Il était vêtu d'un de ces habits coloniaux dont la toile semble garder le secret de la blancheur, et coifîé d'un léger panama. Il avait changé depuis cinq ans. Son teint, davantage boucané, rendait plus bleu, d'un bleu de charbon de bois, son œil tour à tour riant, interrogateur et furieux. Il ne me semble pas qu'aucun trait de caractère nous rapproche, malgré notre forte et durable amitié. Si je recherche en lui ce côté amusant auquel nul n'échappe, et qui est particulier à chacun, je le trouve dans sa fougue brutale.

La légende rapporte qu'un jour, à l'avant d'un canot, il repêcha brusquement, par la paupière,, à l'aide d'une gafïe, un habitant du Céleste- Empire qui se noyait. Interrogé sur un procédé aussi violent de sauvetage, il

aurait répondu : « Le pauvre bougre n'avait pas la bouche ouverte, il craignait d'avaler de l'eau. » Je l'ai vu, durant une excursion que nous fîmes au col de Lurdé, prêt à se jeter tout habillé dans un torrent glacé pour y prendre un bain. Le guide et moi le retînmes, car il était suant. Un de ses secrétaires m'a raconté qu'au Brésil Claudel était parvenu à escalader une montagne rocheuse si hérissée qu'un Indien peut seul se risquer à en faire l'ascension. Les attachés de son ministère, qui étaient restés à la base, commençaient à désespérer de le voir revenir quand, cinq heures après son départ pour le sommet, il leur apparut, les vêtements en loques, ayant perdu son casque, mais triomphant et leur criant du plus loin « qu'ils étaient tous des poules mouillées ».

Un tel tempérament est capable d'effrayer les timides, mais d'intéresser

beaucoup ceux qui ne redoutent pas ce que j'appellerai les coups de poing de la parole. Claudel s'exprime ainsi, et l'on prétend qu'un écrivain qui est le contraire d'un catholique, se découvrait des bleus sur le corps, à chaque fois qu'il avait disserté avec lui. Mais je crois que ce n'est là qu'une de ces inventions plus vraie que la réalité. Il avait des amis de même sorte que lui. Il me présenta, dans la vallée d'Ossau, à un colosse belge, nommé Franqui, lequel avait habité la Chine, et même le monde entier. Ce monteur d'entreprises paraissait correspondre, en quelque manière, au génie littéraire de Claudel, encore qu'il ignorât que celui-ci eût écrit une seule ligne, en dehors de ses rapports de consul. Je ne sais si l'on a voulu abuser de ma naïveté. Mais le détail que je rapporte ici me paraît bien convenir au caractère d'un familier de Tête d'or, de l'Échange et de V Otage. M. Franqui,

donc, au moment que je le vis fumer tranquillement son cigare aux Eaux- Chaudes, aurait loué, au Mexique et ailleurs, plusieurs volcans pour utiliser la force motrice de leurs éruptions.

J'ai dit, en rendant compte de mes lectures, quelle place occupait dans mon cœur et mon esprit Eugénie de Guérin ; et j'ajoute Maurice, parce qu'ils sont inséparables. Mais celui-ci, comme je l'écrivais à Ernest Zyromski, leur magnifique panégyriste, n'a point la profonde intelligence d'Eugénie, bien qu'il me touche autant et m'apitoie davantage. Le poème du Centaure est l'explosion splendide, mais marquée de mort, d'un arbre en automne. N'ayant point mis en pratique cet axiome de Lacordaire que rien n'est fort comme un homme qui se sent faible et prie, Maurice a recherché, dans l'expression d'un paganisme artificiel, un tonique. Il ne faut pas trop voir un symbole dans

Cette œuvre, mais un sompl lieux et éphémère déploiement d'images que l'auteur enveloppe de mélancolie. J'ai observé chez certains malades cet extrême désir d'être forts physiquement. De là l'inspiration du Centaure : elle est d'un grand souffle ; mais, à la moindre tension nouvelle, l'hémorragie se produirait.

Encore une fois c'est un arbre d'automne qui s'enflamme comme un bûcher, au moment même qu'il ressent qu'il va quitter le monde. Il fait alors miroiter le prisme des éléments dont il s'est nourri. Les feuilles du Centaure c'est cela. Elles éblouissent parce qu'elles agonisent.

Combien Eugénie a dû craindre, dans son cœur de chrétienne, pour ce petit garçon qui fut toujours « son petit garçon ». Ne semble-t-il pas que, du premier au dernier jour de l'existence de Maurice, elle ait suspendu son souffle pour le veiller, de son berceau à son

lit d'agonie? Devant ce lit, telle qu'un cierge bénit, elle se tint dressée en sentant lui échapper et vaciller une âme dont elle ne savait plus si elle était à elle ou à lui. Elle n'était que de cinq années plus âgée, mais à cinq ans, une sœur est déjà une maman pour son frère qui vient de naître ; et, à dix ans, elle lui coupe le pain du goûter ; et à trente, elle regarde avec effroi, indulgence et tendresse, ces mains qu'elle joignit pour la prière maîtriser d'étranges centaures. D'Eugénie, j'ai écrit tout ce qui était en ma puissance dans un poème que m'inspira passionnément ma muse qui jamais ne fut plus près de la sienne. Ce poème intitulé En Dieu figure en tête de mon recueil Clairières dans le ciel, et je veux dire comme il est né précisément en l'année 1906 de ces mémoires.

De même qu'un peu plus tôt je m'étais rendu aux Charmettes, je partis en pèlerin pour le Cayla où ces ombres

que je chéris avaient vécu. Certains pousseront des cris d'horreur à ce rapprochement de Jean-Jacques, d'Eugénie et de Maurice. Mais il ne s'agit point dans le domaine de la poésie, non plus que dans celui de la charité, de séparer les cœurs mais de les réunir. Il n'y a rien entre le marécage des Confessions et de VÉmile et l'eau pure du Gayla. Néanmoins ceci résiste : la louange de la Création dans ses paysages alpestres, ses vallées, ses plaines, louange qui est une prière que murmurent les feuilles de ces trois génies bucoliques, et, encore, dans Eugénie et Jean-Jacques, l'amour du peuple, des enfants, et l'adaptation à l'humble vie quotidienne.

En cours de voyage pour le Cayla, je m'arrêtai chez une cousine à Albi et chez des cousins à Rodez. J'aime Albi pour sa cathédrale, massive et fortifiée à l'extérieur, mais éclatante à l'intérieur comme un fruit merveilleux, grenade

dont la pulpe se transforme en cristaux et en mousselines pétrifiées. La tombée du soir est délicieusement apaisante sur Albi. Le vieux Toulouse-Lautrec, père du peintre, y circulait, un faucon au poing, et, seule dans un petit jardin public désert, on me montra Mlle Jaurès qui brodait. Non loin d'elle se dressait, tragique et solennelle la statue de Galaup de La Pérouse. La nature même qui l'a enseveli a contribué à la splendeur du monument. Rien d'émouvant comme les canons et les ancres repêchés à Vanikoro, qui semblent monter la garde autour de l'illustre navigateur, et que la mer a convertis en bouquets de madrépores et de coquillages.

A Rodez j'eus la joie de retrouver, dans un dîner que mes cousins donnèrent, le plus franciscain de mes amis, Léon Moulin, professeur au lycée de cette ville. Léon Moulin avait cru devoir, pour m'honorer, arborer une de ces chemises

comme on en portait encore alors, que l'amidon transformait en cuirasse et en carcan, et qui faisait mal rien qu'à la regarder. Il nous quitta vers minuit. Il glaçait à pierre fendre. Je sus, le lendemain, que ce saint homme, l'anecdote est digne des Fioretti, s'était allé coucher dans un hôtel polaire où il avait conservé sa camisole de force jusqu'au matin. Et cela, parce que, s'étant aperçu qu'il avait oublié son passe-partout, il n'avait pas voulu user du heurtoir, de crainte que sa vieille propriétaire ne prît froid en se levant pour lui ouvrir la porte. J'assistais alors, à Rodez, aux cérémonies qui se déroulèrent en l'honneur de Mgr de Ligonès qui prenait possession de l'évêché. La majesté de ce prélat se doublait pour moi de ce qu'il était neveu de Lamartine, et il me sembla qu'aux effluves de l'encens qui montait vers lui se mêlait le parfum du laurier immortel.

Ce fut le jour de l'Annonciation que je gagnai le Cayla, de Gaillac, où des cousins me reçurent d'un cœur parfait, mettant à ma disposition un antique char à bancs qui me déposa seul à quelques kilomètres du château des Guérin. Une légère couche de neige persistait. Et je montais vers le lieu de mon pèlerinage, avec, dans le cœur, ces paroles de l'Introït de la messe du jour, que j'ai reproduites dans mon poème En Dieu : « Des chœurs de vierges près du Roi sont introduits. » Rien, la mort, le silence dominical, c'est tout ce que je pouvais souhaiter pour les retrouver, et agir comme s'ils eussent été là, comme si je fusse allé soixante-dix ans plus tôt, chez cette sœur de Maurice et chez ce frère d'Eugénie que Dieu a déposés dans mon âme le jour qu'il l'a créée. J'avançais. Maintenant leur demeure surgissait, et aucun langage ne peut rendre le sentiment de ce visiteur qui venait

mendier un peu de leur amour céleste, à ces deux êtres que la vie avait rompus et mêlés, pour l'éternité, comme deux grappes en deuil recouvertes d'une amère rosée, en une même vendange.

Tout allait bien : la maison semblait déserte ou l'était. Une seule vieille paysanne, si anonyme, si muette qu'elle semblait me comprendre en me laissant à moi-même. N'était-ce point comme tant d'autres que j'avais vus : ce hangar, ce bûcher, cette cour que des flocons recouvraient, cette cuisine? Mélancolie, longues heures, fièvres et migraines, soucis du cœur, travaux d'aiguille, soupirs, scrupules, embarras d'argent, fierté du nom, amertume du célibat, conversations avec le métayer, grêles inattendues, toute l'antique vie des hobereaux de province, mais audessus, ce balancement du ciel, cette explosion de lumière qui faisait ressortir l'obscurité du foyer. Mon âme se tut

longtemps. J'étais dans la chambre exiguë où Eugénie avait si souvent, dans les derniers temps de la maladie de Maurice, passé vite ses pantoufles au milieu de la nuit pour aller dans la chambre à côté où il gémissait. Je me penchai vers le plancher disjoint pour baiser la poussière de cette cellule d'où elle voyait, par une fente du volet, une étoile qui était la sienne et qui se posait sur ses yeux en l'endormant. J'entrai dans la chambre de Maurice. J'y demeurai à genoux, le front contre la courtepointe fanée du lit d'agonie.

Comme un appel monta vers eux ce cri silencieux et déchirant de mon âme. Je m'enfonçai dans ma prière. Et soudain, dans la nuit de mes yeux fermés, le Cayla revécut. Une splendeur m'immergea. Ils étaient là. J'aperçus son chapeau de vigneronne. Il avait un livre sous le bras et marchait lentement. J'entendis dans le grand été qui fai-

sail fondre les neiges passagères, des rires et des cris... Et un ruisseau...

Je clos ici ce troisième cahier de mémoires, comme on referme, en la caressant, une fleur meurtrie par l'orage. Il est un dicton assez sot : Il faut que jeunesse se passe. Comment la j eunesse ne se passerait-elle pas? Il est dur de se mettre en face de soi-même et de se regarder. Mais cet après-midi au Cayla, dans l'Annonciation de 1906, a ouvert les yeux de mon âme. J'ai entrevu la beauté éternelle, ces Clairières dans le ciel où entrent les champs de mon enfance, quand auprès de mon père et de ma mère, à Tournay, je défaisais au souffle de mes jeunes lèvres les bulles des pissenlits. Entre le faune capricieux qui s'échappa trop souvent des bois d'Orthez, durant cette période que je viens de conter, pour offrir aux muses de la ville et des plages un cœur plein de

miel et d'abeilles, et le petit garçon triste qui écoutait s'éteindre au loin la rumeur d'une pauvre retraite militaire : lequel choisir et préférer?

Pas même toi, pas même toi Mamore, tu ne m'as empêché de me retourner vers cet enfant plein de sanglots et d'un amour que j'avais oublié. Mais toi, ô mon ange aux yeux bridés, jeune sœur d'Eugénie de Guérin, ramène-moi à moi-même, ramène-moi à l'innocence, ramène par l'allée qui s'étend sous mes pas jusqu'au tombeau, ramène à moimême l'enfant que j'ai été.

Et le vieil homme s'avancera vers lui, et, tel qu'un père prodigue, le prendra entre ses bras pour implorer son pardon.

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