Mémoires
JuA Reine ayant appris que les princes étoient arrivés, et qu'ils étoient environnés des grosses murailles du donjon du bois de Vincennes, fit ouvrir les portes du Palais-Royal , afin d'y laisser entrer tout le monde. Cette nouvelle ayant été divulguée, la foule fut grande chez la Reine. Les frondeurs avoient si bien frondé, qu'ils avoient mis leurs ennemis hors de combat ^ et ils se hâtèrent de venir jouir de leur victoire dans un lieu où , peu auparavant , ils étoient haïs et traités d'ennemis. Les curieux ne manquèrent pas d'y venir aussi, pour savoir les causes et les particularités de ce grand événement. Ceux même qui plaignoient les princes y accoururent de même , les uns pour faire bonne mine et pour ne se point rendre suspects, les autres pour apprendre quelles en seroient les suites, et pour former déjà des projets pour l'avenir..
Xétois au coin de mon feu quand j'appris cette
nouvelle-, et le marquis de Villequier, capitaine des
gardes du corps , qui depuis a été duc et maréchal
de France, étoit avec moi. 11 fut surpris du malheur
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du prince de Condé. Il étoit assez de ses amis , et se disoit son serviteur *, mais comme les moindres intérêts des hommes les touchent beaucoup plus sensiblement que les grandes infortunes qui arrivent à ceux qu'ils aiment, au lieu de sentir la disgrâce de ce grand prince par l'amitié qu'il avoit pour lui , il s'écria et me dit : « Cette exécution m'appartenoit : je devois <c l'arrêter. Je suis perdu, car on n'a pas eu de con- « fiance en moi. » Je lui répondis qu'il devoit s'affliger de cette défiance à laquelle n'ayant pas donné lieu, il devoit se consoler de n'avoir pas mis un ami en prison. U en demeura d'accord avec moi par la honte qu'il eut de son emportement, et s'en alla chez la Reine plein de douleur et de furie. Il en fit de grandes plaintes au minisire , et peut-être qu'il les redoubla soigneusement , afin d'effacer par sa sensibilité une tache qu'il craignoit d'avoir sur le front , d'être partisan du prince de Condé , qui n'auroit pas été fort agréable en là personne d'un capitaine des gardes du corps ^ mais elle n'y étoit pas en effet , car il étoit incapable de manquer à son devoir. Aussitôt que Villéquier m'eut quittée , je m'en allai chez la Reine en qualité de curieuse , ne prenant part à cette aventure qu'autant qu'elle étoit utile à son service. En entrant dans sa chambre, je fus surprise de voir tant de visages nouveaux. Tous les frondeurs, les ennemis de notre ministre, la remplissoient entièrement. Us tenoient chacun leurs épées à la main , mais dans leur fourreau, jurant qu'ils étoient bons serviteurs du Roi , et qu'ils alloient être les défenseurs de la Reine et la force de l'Etat. Je trouvai leur orgueil ridicule , et leurs fanfaronnades un peu trop fortes 5 et comme il y avoit
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d'honnêtes gens dans cette cabale qui étoient de mes amis, je leur dis ma pensée, et je lés fis demeurer d accord que j'avois raison de me moquer d'eux. Ensuite de cela , je me mis à parler avec quelques gens sages et modérés. Ils trouvèrent que la prison de M. le prince étoit sans doute une action vigoureuse et hardie qui vraisemblablement devoit faire du bien à la France, et devoit même calmer les passions trop violentes de cet illustre prisonnier -, n;iais comme les corps infirmes , et dont les mauvaises humeurs se sont trop ébranlées, ne peuvent souffrir les médecines sans une trop grande émotion, ils jugèrent ce même jour que la cour étant agitée de toutes les factions qui depuis long-temps altéroient son repos , il étoit à craindre qu'elle ne pût profiter de ce remède. Par cette action, le cardinal Mazarin montra clairement qu'il n'étoit pas si foible qu'il ne fit des actions de grande force quand il luiplaisoit;etun(Odeceuxqui avoient traité cette affaire avec lui me dit alors que quand il lui avoit proposé d'arrêter M. le prince , il n'avoit pas hésité un moment à s'y résoudre. 11 est certain néanmoins qu'il avoit montré tant de crainte de lui déplaire , et avoit vécu avec lui avec tant de soumission, qu'il l'avoit lui-mênïe par cette voie convié d'en abuser. M. le prince , de son naturel , n'étoit pas si redoutable dans le cabinet qu'à la guerre ; et pour peu qu'il eût rencontré de fermeté dans Famé du ministre, ceux qui le connoissoient à fond disoient qu'il auroit été doux et traitable , et que ses derniers emportemens ne procédoient que du mé-
(i) Laigues fut le premier qui proposa au ministre d'arrêter M. le prince; et ce fut lui qui m'en parla.
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pris où il s'imaginoit que le cardinal étoit tombé, et des flatteries de ses courtisans qui , en lui parlant du ministre, l'appeloient toujours son esclave.
Il y eut ce même jour des personnes quiavoient ëté dans les inlërêts de M. le prince qui me dirent , parlant des causes de sa prison, que, de l'aveu du ministre , il avoit promis pendant la guerre le Pont-de- TArche au duc de Longueville , afin de l'attirer par cet espoir au parti du Roi ; et qu'à la paix cette promesse avoit été confirmée entre eux. Jls y ajoutoient qu'il y avoit eu avant la guerre unje négociation secrète entre le cardinal Mazarin et le duc de Longueville , par 011 le ministre avoit fait espérer à ce prince le Havre-de-Grâce , moyennant qu'il fît en sorte avec le prince de Condé , son beau-frère , que mademoiselle d'Alais (0, fille du duc d'Angoulême, sa cousine germaine, épousât son neveu Mancini^ que le cardinal, pour lui pouvoir donner des qualités qui le pussent rendre digne mari d'une princesse qui portoit le nom de Valois,. coipime petite-fille d'un bâtard de €barles ix et nièce de madame la princesse , avoit proposé de lui donner la souveraineté de CharleviUe et l'amirauté ^ mais que le prince de Condé , ne voulant point manquer de parole au duc de Joyeuse , frère du duc de Guise , à qui il avoit promis mademoiselle d'Alais , rompit ce traité , et ne voulut point en entendre parler, d'autant plus volontiers qu'il souhaitoit cette souveraineté pour lui-même.
M. le prince , dans la suite des temps, se servit de ces mêmes choses pour dire qu'il n'étoit pas criminel
(i) Mademoiselle d'Alais : Marie-FraDçoise , fille de Louis de Valois y petit-fils de Charles ix.
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d'avoir voulu que le Havre fût entre les mains du duc de Richelieu son ami, puisque le ministre l'avoit fait espérer au duc de Longueville son beau-frère, par la seule considération de la grandeur de sa maison 5 et quand M. le prince se fâcha du mariage du duc de Mercœur, le cardinal disoit de même qu'il àvoit premièrement recherché de s'allier avec lui par le mariage de son neveu avec sa parente , et qu'il l'avoit refusé.
Les serviteurs et les amis des princes, les voyant arrêtés, se sauvèrent dans les places où ils commandoient avec le plus de diligence qu'il leur fut possible. Le duc de Bouillon et le vicomte de Turenne furent les premiers à prendre la fuite. On les manqua seulement de quelques m'omens , eux et le prince de Marsillac. Selon la résolution de la Reine , ils dévoient avoir la même destinée ^ mais ils furent avertis de bonne heure. Le vicomte de Turenne se retira à Stenay, qui appartenoit au prince de Condé-, et le président Pérault , intendant de sa maison et de ses ^ affaires, fut mené ensuite au bois de Vincenneà.
Le soir de ce jour si célèbre, la Reine, se montrant à toute la cour , parla du prince de Condé avec une grande modération. Elle dit à tous qu'elle étoit fâchée d'avoir été forcée, pour le repos de l'Etat, de le faire arrêter, vu son mérite , sa naissance et ses services ; mais que les intérêts du Roi l'avoient emporté par dessus ces considérations. Elle reçut froidement madame de Montbazon , qui vint lui faire ses complimens avec l'emportement qu'on a d'ordinaire pour ce qui plaît. La Reine lui dit qu'elle n'étoit pas capable de sentir de la joie d'une chose de QCtte nature ; qu'elle
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l'avoit crue nécessaire, mais qu'elle ne la trouvoit nullement délectable ; et qu'elle se seroit estimée heureuse si M. le prince eût bien voulu ne l'y pas obliger. Cette réponse me parut procéder d'une ame vraiment royale : l'équité m'obligea d'en avoir de la joie. Je m'approchai de cette princesse ; et après l'avoir louée tout bas de cette humanité , je pris la liberté de lui baiser la main , comme pour l'en remercier. En mon particulier , je n'avois nul attachement à cet illustre prisonnier. J'avoue néanmoins que la destinée d'un si grand honlme me fit pitié , et j'eus dépit de voir ses ennemis triompher de son malheur. A l'égard de la Reine , ils étoient mille fois plus coupables que lui , et n'avoient eu de leur côté que du bonheur et de favorables conjectures qui les avoient sauvés. Enfin cette journée finit par un entretien d'une heure que Laigues (0 eut avec la Reine. Elle éloit dans son lit quand il lui parla, et ce fut lui qui, à minuit , lui ferma son rideau. Ce grand amateur de choses nouvelles étoit hardi à les proposer , ferme à les soutenir, et fort habile à les persuader 5 mais tout ce que la Reine fut obligée de faire en faveur de ces nouveaux et mauvais serviteurs ne l'empêcha pas de parler de M. le prince avec l'estime qu'elle lui devoit ; et sa sagesse fut cause que cette cabale fut obligée de mettre les premiers jours des bornes à leur joie. Leur modération ne dura guère. Quelque temps après, sans que la Reine y contribuât en son particulier , la prison des princes devint le sujet de la joie et de la gaieté des courtisans 5 et chacun , croyant se rendre
(1) Laigues : Geoifroy , marquis de Laigaes, d'une ancienne famille du Dauphiné. Il avoit ëte' capitaine des gardes de Gaston»
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agréable par cette voie , tâchoit d'en témoigner de la satisfaction.
La nuit suivante , le duc de Beaufort, par l'avis du duc d'Orléans , fut à cheval d^ns les rues pour se montrer au peuple , et pour rassurer quelques petites gens qui disoient qu'on les trompoit , et que sans doute c'étoit leur bon prince qu'on avoit mis en prison. Les feux de joie furent grands dans Paris pour la prison du prince de Condé ^ car le peuple le haïssoit , à cause de l'opposition qu'il avoit toujours eue contre leur protecteur le duc de Beaufort. Ce favori du peuple, se voyant alors en état de pouvoir profiter des faveurs de Ja cour , se voulut raccommoder avec le ministre. Il lui envoya faire un compliment, et voulut même, pour lui montrer plus de soumission , envoyer prendre ordre de lui pour la marche dangereuse qu'il fit cette nuit dans les rues.
Le lendemain , avant que la Reine fût éveillée , son grand cabinet et son appartement tout entier étoient si pleins de monde, qu'à peine y pouvoit-on passer. Aussitôt qu elle le fut , le duc d'Orléans la vint voir, ils furent quelque temps à parler ensemble , elle étant encore dans son lit ; et il fut aisé aux spectateurs de deviner le sujet deleur conversation. J'avois ouï dire, le soir auparavant, que l'abbé de La Rivière étoit mal dans ses ajQTaires , et qu'il n'avoit point su le secret de cette aventure. Je m'approchai de lui, pour savoir ce qui en étoit. Il me répondit qu'il étoit vrai qu'il n'avoit eu nulle connoissance de cet emprisonnement. « Coma ment , lui dis-je , vous êtes donc perdu? — N'en tt doutez pas, me dit-il, mon maître ne me parle plus, a et le pied me glisse , et je ne laisse pas d'être tran-
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« quille. » in me quitta pour suivre leduc d'Orléanscher le cardinal Mazarin , qui conservoit avec lui toutes le» apparences d'tine grande amitié. Aussitôt que la Reine fut levée , elle reçut les complimens de toutes les personnes de qualité , qui rassurèrent de leur fidélité ; et quelques parens des fwisonnîers furent du nombre.
La Reine envoya ordre en Catalogne, à don Joseph Marguerit et à de Marca , intendant de justice en ce pays , pour arrêter Marsin (») , qui commandoit l'armée. Il étoît créature du prince de Condé , et avoit eu cet emploi par lui : ce qui fut ponctueDement exécuté. Le parlement et les autres cours souveraines furent mandées. La Reine leur fit part des raisons qui l'avoient obligée de s'assurer de la personne de M. le prince, du prince de Coiiti et du duc de Lon^eville ; et leur en ayant dit les causes, toutes ces compagnies en parurent satisfaites.
Madame la princesse envoya supplier la Reine de lui permettre de demeurer encore un jour chez elle , et un dans les grandes Carmélites : ce qu'elle lui accorda volontiers. Pendant ces deux jours, tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité à Paris la furent visiter , pour lui témoigner la part qu'ils prenoient à sa douleur. Cette princesse étoit en son particulier dans une grande considération. Elle lui venoit en partie par elle-même. Ses enfans ne lui faisoient guère de part de leurs desseins ni de leur autorité ^ mais celle qu'ils avoient augmehtoit la sienne.
Le commandeur de Jars fut la voir avec les autres. 11 étoit de la cabale de Châteauneuf, contraire à la maison de Condé ; mais madame la princesse le.croyant
(l) Marsin: Jeaa-Gaspard-Fcrdinand.
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homme d'honneur Fembrassa , et pleura amèrement avec lui. Elle lui dit ensuite : a Commandeur , vous ft avez toujours été de mes amis -, vous voyez l'état où « je suis : vous puis-je faire une prière? — Oui, ma- « dame , lui dit-il ^ et pourvu que cela soit en mon « pouvoir, il n'y a rien qu'un homme de bien puisse « faire que je ne le fasse avec joie pour votre service. « Mon pauvre fils le prince de Conti , lui dit cette prin- « cesse affligée, est infirme, délicat et incommodé : c( il souffrira beaucoup de n'avoir point son valet de « chambre qui est propre à le servir .Je vous prie, faites <( en sorte avec la Reine qu'elle commande qu'on le lui « envoie ; et avec cela je serai en quelque façon souc< lagée. )) Le commandeur de Jars, ayant un vrai cœur de gentilhomme , partit d'auprès d'elle à dessein de lui rendre ce petit service , et dans le même moment il alla faire cette supplication à la Reine. 11 lui conta les mêmes choses que lui avoit dites madame la princesse ; ce qui fut reçu de la Reine avec bonté : si bien que le même jour le valet de chambre fut envoyé au bois de Vincennes pour le soulagement du prince de Conti , que madame sa mère aimoit alors avec de grandes tendresses.
Le duc de Beaufort et le coadjuteur n'avoient point encore vu le Roi et la Reine , à cause qu'ils étoient accusés d'un crime , et qu'il falloiji suivre l'ordre de leur justification. Ils allèrent ce jcmr 21 du mois au Palais , pour y être lavés de toutes leurs taches. Il est aisé de juger qu'ils en revinrent revêtus de la robe d'innocence , et qu'ils y allèrent sans nulle inquiétude d'être condamnés, quoi que pût dire alors le nouveau prisonnier Martineau
.^ -..Jm-.
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Le lendemain, les frondeurs, remplis de gloire apparente ou véritable, et satisfaits de leur destinée , allèrent au Palais-Royal saluer Leurs Majestés ; et le due d'Orléans les présenta. Us furent reçus selon le temps, c'est-à-dire comme des personnes àqiri toutes choses arrivoient plutôt selon leurs souhaits que selon leurs services. L'abbé de La Rivière ne leur ressem-, bloit pas : sa faveur étoit mourante , et son courage la soutenoit encore pour quelques jours seulement. Il ne se trouva point à cette présentation ; mais il arriva chez la Reine peu de temps après. Je lui demandai en quel état étoient ses affaires. 11 me dit en riant qu'il étoit foible , et qu'il vivoit de régime. 11 disoit vrai : mais , malgré son régime , sa maladie ne laissoit pas d'empirer : le ministre commençoit de montrer le peu de volonté qu'il avoit de lui tenir sa parole , et par conséquent sa faveur étoit menacée d'une prompte fin. La Reine, en ma présence, ne laissa pas de lui demander aussi comment il étoit avec Monsieur. Et lui , comme si c'eût été un jeu , lui répondit en raillant que son maître ne le regardoit plus , et que n'ayant plus de nourriture il falloit périr d'inanition.
Cet abbé, voyant qu'il étoit perdu , jugea qu'il falloit finir de bonne grâce. Il voulut encore parler au duc d'Orléans , pour tâfpher de se justifier à lui -, mais ce prince évita son entretien , et ne voulut jamais l'écouter. Quand il connut clairement que son malheur n'avoit point de remède , et que son maître n'avoit plus d'oreilles pour lui , il lui fit demander , par «on ami le marquis de Termes (0, la permission d'aller
(i) Le marquis de Termes : César-Auguste de Pardaillan.
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passer quinze jour3 à sa maison du Petit-Bourg. CeUc grâce lui fut accordée avec facilité, et même avec apparence de quelque prolongation. Il donna ce même soir à souper à beaucoup de ses amis , et montra tant de gaieté qii^ plusieurs crurent qu'il étoit raccommodé. Le lendemain , il partit à six heures du matin , sans montrer ni trouble ni chagrin. 11 perdit en même temps la faveur, le chapeau, et l'espérance qu'il avoit eue qu'au défaut du chapeau il pourroit être aixhevêque de Reims ; mais, en résignant à un autre l'espérance d'être cardinal , il sembla aussi perdre sou ambition, et en vouloir laisser les inquiétudes à jion. successeur. 11 fut trahi, dans la maison du duc d'Orléans ^ de ceux qu'il avoit obligés et qui lui dévoient leur fortune , et suivi seulement de quelques uns qui ne lui dévoient rien : ce qui arrive quasi toujours à ceux qui se sont vus en ({tat d'obliger. 11 rendit à ces derniers ce qu'il avoit reçu des autres : ils en furent mal payés. Les grands biens qui lui restèrent auroient pu néanmoins lui donner beaucoup de facilité pour en oser mieux ; mais il étoit homme , et ressembloit fort aux hommes ordinaires.
Quelque temps après , le duc d'Orléans lui envoya commander d'aller en une de ses abbayes, puis ensuite à Aurillac ^ns le fond de l'Auvergne , avec commandement de rendre les sceaux de l'ordre, qu'il avoit achetés du garde des sceaux de Châteauneuf trois cent mille livres. 11 ne fit pas toujours bonne mine à son malheur : il souffrit avec peu de patience et beaucoup de chagrin tous cm maux , mais ayant de l'esprit, il parut d'abord avoir du courage et de la fermeté à soutenir sa disgrâce , dont il reçut les plus
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grands coups d'une manière estimable. Il joua fort bien le premier acte de la comédie-, le reste ne mërite aucune louange. Nulle vertu ne subsiste , si elle n'est fondée sur la piété.
Bouteville [ le 23 janvier ], avec quelques autres , sous prétexte de l'affaire qui étoit arrivée autrefois au jardin de Renard , firent appeler le duc de Beaufort pour se battre , qui n'en voulue rien faire : non pas nlanque de cœur , car certainement il étoit brave , il avoit quelque chose de grand dans l'ame -, mais il ne voulut pas s'embarrasser dans ces querelles particulières qui lui avoient donné des affaires. Il crut qu'il valoit mieux vivre pour jouir des fruits des pénibles intrigues où il s'étoit trouvé. Les princes ont souvent affecté d'éviter les combats avec les particuliers , et celui-là suivit volontiers cette maxime. Sur la fin du mois, on eut nouvelle que le vicomte de Turenne avoit déjà pris la qualité de lieutenant général de l'armée du Roi pour la liberté des princes. La Reine ayant depuis congédié les troupes que les princes commandoient , beaucoup de celles-là furent trouver le vicomte de Turenne à Stenay, et se rallièrent, à ce qui fut dit à la Reine , environ jusqu'au nombre de trois mille hommes. On résolut aussitôt d'envoyer le duc de Vendôme avec une armée en Champagne , pour s'opposer à cet ennemi , avec les provisions du gouvernement de Bourgogne, qui étoit au prince de Condé.
La Reine , de son tôté , se résolut d'aller en Normandie, pour s'assurer de cette province, de toutes les places qui y sont , qu elle ne jugea pas devoir laisser sous la domination de madame de Longueville. Le
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parlement de Rouen et beaucoup de personnes de qualité eussent eu assez de disposition pour faire du bruit en faveur de cette princesse frondeuse ; mais le marquis de Beuvron , ancien ami du duc de Longueville , quoique peut-être maigre lui , se résolut de faire son devoir-, et lui ayant montré clairement qu'il ne la pouvoit servir , lui fit connoître qu elle n'en devoit pas attendre grand secours. Madame de Longueville , se voyant mal reçue , résolut de s'en aller à Dieppe, à dessein de chercher en qe lieu quelque soulagement* Beaucoup de gentilshommes du pays la furent visiter ^ ils lui menèrent quelques soldats , et d'autres lui offrirent et lui prêtèrent de 'l'argent. Le prince de Marsillac lavoit déjà quittée pour aller en Touyaiae , à son gouverriement , travailler à former un parti en ce pays , où il étoit puissant par ses amis et par son crédit. 11 HP resta auprès d'elle de personnes importantes et de qualité que Saint-lbal , Traci et Bavière , avec un certain Saint- André, fort habile pour les fortifications. 11 y eut aussi quelques provinciaux de conséquence qui ne l'abandonnèrent pas. Elle eut dessein de se tenir dans cette place tant qu'il lui seroit possible ^ et si le Roi l'en chassoit , de se mettre dans un vaisseau, et d'aller chercher dans les pays étrangers , à l'exemple de madame de Chevreuse , le refuge que les malheureux y trouvent toujours.
Montigny , gouverneur de Dieppe , et homme de bien, en recevant madame de Longueville ne laissa pas d'envoyer assurer la Reine de sa fidélité. Le marquis de Beuvron en avoit fait autant. En cela il étoit louable. Tous deux avoient de grandes obligations au duc de Longueville;; et, dans une pareille conduite,
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ils eurent peut-être des sentimens difFërens. Madame de Longueville avoit tenté d'aller au Havre ^ mais le duc de Richelieu ne put la recevoir, à cause qu'il n'en étoit pas tout-à-fait le maître : les principaux officiers ëtoient tous à madame d'Aiguillon , qui devoit haïr un neveu rebelle et ingrat -, si bien que madame de Longueville , qui avoit fait avoir ce gouvernement à son amie dans le dessein d'en profiter pour elle-même , eut le déplaisir de voir que ce mariage en partie étoit cause de ses maux, et qu'elle n'en pût pas même recevoir le moindre soulagement dans sa disgrâce.
La Reine , suivant sa résolution , partit de Paris le premier février , et arriva à Rouen le 3 du mois. Avant que de partir, elle envoya arrêter la duchesse de Bouillon , qui fut si habile qu'à la vue même de celui qui l'arrêta elle fit sauver ses enfans mâles, et les envoya en lieu de sûreté. Cette dame a été illustre par l'amour qu'elle a eu pour son mari , par celui que son mari a eu pour elle , par sa beauté , et par la part que la fortune lui a donnée aux événemens de ia cour. Elle accoucha le même jour qu'elle fut arrêtée, mais sans nulle incommodité à l'égard de sa personne. Elle reçut, par Tordre de la Reine, tous les secours qui en cet état lui étoient nécessaires. Dans toutes les occasions d'une sévérité forcée , telle que les rois sont obligés d'en avoir , la Reine ne manquoit quasi jamais de donner aux malheureux tous les adoucissemens que la raison d'Etat lui pouvoit permettre.
Le cardinal demeura quelques jours à Paris pour donner ordre à toutes ses affaires.
Madame de Soyon , devenue dame d'atour de Ma^ dame par Téloignement de l'abbé de La Rivière, se lia
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entièrçment au ministre. Ceux- de cette cabale qui rëgnoit alors auprès du duc d'Orlëans, dont étoient Razé et Belloy , enseigne de ses gardes , firent venir Goulas , secrétaire des comroandemens du duc d'Orlëans , que Fabbë de La Rivière tenoit injustement ëloigné de son maître. 11 ëtoit son ennemi, et par cette raison il croyoit devoir lui nuire -, mais cette conduite n ëtoit ni louable ni légitime , quoiqu'elle soit souvent usitëe et profitable. Tous ensemble promirent au ministre une entière fidëlitë , et en tirèrent alors 'de petites commodités et de grandes promesses pour l'avenir. L'intention du cardinal ëtoit de se servir de ces petits favoris qu'il pouvait payer de peu de choses , et empêcher par eux que le duc d'Orléans ne se livrât aux frondeurs. Toutes ses précautions ne lui servirent de rien : il connut bien vite qu'ils alloient à l'usurpation de la faveur , et déjà il commençoit de méditer les moyens de les humilier et de les perdre à leur tour. Ils vouloient être de tous lés conseils : ils ne le quittoientplus, et prétendoient ordonner de la conduite de l'Etat. Le cardinal Mazarin n'étoit pas libéral de son pouvoir ni de ses honorables emplois : il les aimoit trop pour en faire part à d'autres. Il faisoit luimême toutes les dépêches des affaires étrangères -, lui seul cxerçoit presque toutes les grandes charges de la cour. Il est à croire que des compagnons si nouvellement de ses amis lui étoient suspects ; mais il falloit faire bonne mine : il n'étoit pas temps de montrer encore ce qu'il avoit dans le coeur. 11 fut donc forcé de laisser madame de Chevreuse auprès du duc d'Orlëans, avec peu de sûreté sur la conduite de ce prince , et d'abandonner à toute la Fronde le parlement, la ca-
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baie des princes, et Paris tout entier. Pour gage de leur fidélité frondeuse , il fit suivre au voyage le marquis de Noirmoutiers, grand firondeur, afin d'avoir par lui commerce avec les autres: et s en, alla ensuite rejoindre la Reine, pour travailler à chasser de Dieppe la duchesse de Longaeville.
Le comte d'Harcourt , qui avoit eu les provisions du gouvernement de Normandie , commandoit l'armée du Roi, qui éloit foible. Sa personne royale ne fut pas suivie à son ordinaire : il n'avoit que quarante gardes, trente chevau-légers et trente gendarmes. 11 avoit peu d'argent et peu de troupes ^ mais l'autorité de la puissance légitime égale souvent la force des plus gros bataillons. Le Roi et la Reine furent reçus à Rouen avec de grandes marques de joie , telles que le méritoit un jeune Roi dont la beauté et l'innocence dévoient plaire à ces peuples. Us ne l'avoient jamais vu, non plus que la Reine , qui , ayant voyagé par toute la France , n'avoit point encore été dans cette grande et importante viUe, Le 7 du mois, Chamboi , qui commandoit dans le Pont-de-l' Arche, et qui avoit ordre de madame de Longueville de rendre la place à la première sommation du Roi, la remit aussitôt, moyennant deux mille pistoles qu'il demanda pour les frais de la garnison.
La Reine , en arrivant à Rouen , ôta le marquis de Beuvron du vieux Palais ; car , encore qu'il eût presque chassé de Rouen madame de Longueville , on ne voulut pas néanmoins se fier à un homme dont la conduite étoit incertaine , et qui n^'agissoit par aucun motif que par celui de la crainte , et par l'inclination qu'il avoit d'être toujours pour celui dont les afiaires
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alloient le mieux. Elle y mit en sa plaœ un capitaine du régiment des Gardes , nomme Fourille , pour y commander seulement par commission.
La Reine manda au duc de Richelieu de la venir trouver. L'abbé de Richelieu vint k la cour assurer Leurs Majestés des bonnes intentions de son frère, et de madame de Richelieu sa belle-sœur. Cette dame vouloit faire confirmer son mariage par le Roi et la Reine. Elle y travailla par ses négociations avec le ministre , <jui à la fin se laissa persuader par ^le^ Il lui fit dire que si elle et son mari demeuroient fidèlement attachés à leur devoir , la Reine lui donneroit le tabouret, et qu'elle seroit traitée comme duchesse de Richelieu : ce qui s'exécuta quelques jours après.
La Croisette , qui commandoit dans Gaen, avec cinquante mille ^livres de rente que le duc de Longueville son maître lui avoit données , envoya aussitôt assurer Leurs Majestés de sa fidélité , et reçut dans la ville et le château un exempt pour y commander en sa pjUce.
Mademoiselle de Longueville quitta madame sa belle-mère , et avec la permission de la Reine elle s'en alla à Coulommiers, pour y passer les premiers mois de la prison du duc de Longueville son père. Elle avoit beaucoup d'esprit et de mérite. Sa vertu et la tranquillité de sa vie la mirent à couvert des orages de la cour -, et quoique cette princesse ait porté le nom de frondeuse , la Reine, qui savoit le peu de liaison qui étoit entre elle et madame sa belle-mère , trouva qu'il étoit juste de la laisser en repos jouir de ses plus grands plaisirs , qui étoieut renfermés dans les livrés et dans l'aise d'une innocente paresse. Par toutes ces T. 39. ^
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raisons, sa retraite fut estimée de tous, et lui fut à elle fort commode. Le désir de savoir et la solitude conviennent à la tristesse , quand Ton est assez sage pour sentir tout ce que l'on doit sentir. La Reine envoya commander à madame de Longueville de quitter Dieppe et d'aller aussi à Coulommiers -, mais cette princesse avoit le cœur trop ulcéré contre ses ennemis, pour obéir à des ordres qu*elle disoit venir de leur part sous le nom de la Reine. Elle se sentoit capable des plus grandes entreprises, et elle jugea qu'il valoit lùieux se réserver à quelque chose de plus utile à son parti qu'au repos de cette maison , où elle crut ne pouvoir rencontrer une sûreté entière. En recevant l'ordre de la Reine , elle fit semblant d'être malade , et promit d'y obéir aussitôt qu'elle èeroit en santé. Le Plessis-Bellière (0 fut commandé pour aller â Dieppe avec quelques troupes; et comme elle vit qu'elles s'apprdchôient , elle fit son possible pour gagner le gouverneur de cette place, lui voulant persuader de tenir bon contre les forces royales. M. de Montigny, qui, à ce que l'on a cru, vouloit être fidèle au Roi , lui représenta la difficulté de l'entreprise , et lui fit voir qu'il ne pouvoit pas lui seul , sans argent et sans troupes , faire ce qu'elle souhaitoit. La conclusion fiit de lui conseiller de fuir par mer, et de s'en aller en Flandre attendre quelque meilleure saison. Madame de Longueville , qui savoit que le .plus grand service qu'elle eût pu rendre aux princes étoit de leur conserver la Normandie , ne se rendit point à ce dernier coup. Elle voulut essayer si elle pourroit engager dans son parti les bourgeois , les officiers et le
(i) Le PUssiS'Beltière : Jacques de Rouge'.
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menu peuple de la ville. Elle leur parla vigoureusement , elle usa de prières douces et humbles , et n oublia rien à leur dire de tout ce qui pouvoii les animer à prendre sa défense. Elle se servit delà haine publique du Mazarin , et leur représenta qu'il leur seroit glorieux s'ils vouloient mander au Roi qu'ils lui ouvriroient les portes, pourvu qu'il ne voulût point l'amener avec lui. Eux , qui aimoient leur repos et qui n'avoient nulle inquiétude du gouvernement du Mazarin, à qui ils aimoient autant obéir qu'à un autre , répondirent fort naturellement qu'ils étoient serviteurs du Roi , et qu'il n'étoit pas juste de lui ôter la liberté de se servir de qui bon lui sembleroit. Ils déclarèrent à cette princesse que leur résolution étoit d'envoyer vers Leurs Majestés les assurer de leur fidélité , et mandèrent au Roi qu'il seroit toujours le maître de leur ville quand il lui plairoit d'y venir. Madame de Longueville , se trouvant sans ressource^ vit toutes ses espérances évanouies ; mais son grand cœur ne l'ayant pas abandonnée, elle pensa tout de bon à se sauver. Elle fit alors une confession générale qui parut avoir toutes les marques d'une véritable contrition ; et quoiqu'elle conservât le dessein de faire la guerre , elle Ji'en eut point assez de scrupule , parce qu'elle crut alors , en flattant sa passion , que la défense étoit permise.
Quand cette princesse se vit pressée par Le Plessis- Bellière, qui la ménaçoit d'assiéger le château où elle étoit, elle sortit par une petite porte de derrière qui n'étoit pas gardée. Elle fut suivie de se3 femmes , de celles qui eurent Je courage de ne la pas quitter, et de qudques gentilshommeis. Elle alla deux lieiiçs à pied
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pour gagner un petit port , où elle ne trouva que deux barques de pêcheurs. Elle voulut s'embarquer . en ce lieu contre Tavis des mariniers , et son dessein étoit de gagner un grand vaisseau qu elle faisoit tenir à la rade exprès pour se sauver quand elle seroit forcée de le faire. Le vent se trouva alors si grand, et la marée si forte, que le marinier qui l'a voit prise entre ses bras pour la porter dans la chaloupe , ne pouvant résister à Tun et à Tautre , la laissa tomber dans la mer. Elle pensa se noyer ; mais enfin elle fut reprise et tirée de ce péril , plus touchée de ses malheurs qu'elle n étoit abattue de cet accident. Ayant repris ses forces et ranimé son courage , elle voulut tenter de nouveau de se remettre dans le péril. Lèvent, qui s'augmentoit à tous momens, l'en empêcha, et la fit résoudre de prendre des chevaux et de se mettre en croupe : ce que firent aussi les femmes et les filles de sa suite. Elle marcha dans cet état le reste de la nuit, et arriva chez un gentilhomme du pays de Caux, qui la reçut et la cacha avec beaucoup d'affection et de bonté. De là elle envoya un des siens pour faire venir le navire qui l'attendoit, côtoyer le lieu où elle étoit; mais on découvrit que le patron avoit été gagné par les deniers du ministre, et qu'elle eût été arrêtée si elle s'en fût servie quand elle l'avoit voulu faire. Ensuite de cette aventure elle demeura environ quinze jours , se cachant de lieu en autre , selon les avis qu'elle avoit \ et enfin elle envoya au Havre , où elle gagna le capitaine d'un vaisseau anglais. Elle y fut reçue sous lé nom d'un gentilhomme qui s'étoit battu en duel ; et cethomme ayant été bien payé, ne s'en informa pas davantage , et la vint trouver à quelque petit port par-
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ticulier. Ce vaisseau la passa en Hollande , où elle fut visitée du prince d'Orange , de la princesse royale sa femme , et de la princesse sa belle-mère ; puis elle s'en alla à Stenay. Quand elle y fut, elle écrivit au Roi une lettre en forme de manifeste, qui fut estimée. Elle étoit pleine d'artificieusesplaintes-, et sans doute qu'elle Favoit composée elle-même , ayant toujours écrit aussi bien que personne du monde.
Pendant que le Roi est heureux en Normandie , il ne l'est pas moins en Champagne. Le chevalier de La Rochefoucauld (0 étoitdansDamvilliers,ety commandoitpour le prince de Conti. Les officiers qui étoient sous lui le lièrent , et le mirent en cet état au pouvoir du Roi avec cette place , que le prince de Conti avoit obtenue par le traité de la paix de Paris. Clermont de même fut repris sur ceux du parti des princes. Le maréchal de La Ferté y contribua beaucoup par les intelligences qu'il avoit dans la place.
La Reine croyant, au rapport de Du Plessis-Bellière qui étoit entré dans Dieppe , que madame de Longueville étoit embarquée , puisqu'il ne Favoit pu trouver, se résolut de venir à Paris. Elle partit de Rouen le 22 de février , après avoir vu madame de Richelieu et lui avoir donné le tabouret. Elle passa par Gaillon pour voir cette belle demeure de nos archevêques, où elle reçut un courrier du comte d'Harcourt , qui alors l'assura- de l'embarquement de madame de Longueville. '
La Reine , à son retour , reçut toute la cabale frondeuse avec des témoignages de bonne volonté qui
(î) Le cheifalier de La Jiochefoucauld ; Hilaire-Chailes , frère du. pcincede MarsiUac.
a fil [l65o] MÉMOIRES
leur furent ^^éables -, mais comme ils en voulurent des marques effectives, ils lui demandèrent le retour de Châteauneuf, avec les sceaux pour lui. Us alloient tous bien droit à se soutenir les uns et les autres , particidièrement ^et homme qu'ils regardoient comme leur chef, et à qui ils vouloient donner la place du ministre.
Le cardinal , qui connoissoit où tendoient leurs dé- $irs , écouta leurs propositions avec peine* Il y résista quelque temps ; mais n'ayant nul sujet de douter de la fern^eté de la Reine , il crut qu'il étoit de sa prudence de contenter cette cabale , et de donner quelque autorité à Châteauneuf, afin de leur faire voir à tous qu'il étoit en état de ne rien craindre. Ce ministre voulut leur montrer que leurs souhaits demeureroient sans effet , et ûe serviroient qu'à les détromper de la créance qu'ils avoient que leur ami approchant delà Reine, elle le considéreroit à son préjudice. Ces intrigues qu'il avoit faites contre le service du Roi avoient déplu à cette princesse , comme mère et comme régente ^ et , comme équitable, elle ne potivoit plus l'estimer. Le cardinal étant donc pressé par ces faux amis et par sa raison , se résolut de les obliger de bonne grade. Il espéra que le garde des sceaux de Château^ neuf, comme habile courtisan, venant à connoître qu'il ne pouvoit avoir la première place, se conlenteroit de la seconde , et que peut-être il se sérviroit de lui pour modérer l'ardeur impétueuse de la Fronde. Le coadjûteur avoit lui seul une si grande cabale^ une ame si hardie , un cœur si rempli de passions et un génie si puissant pour se faire aimer de ceux qui le connoissoient, qu'il étoit assez difficile au ministre de
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Tempécheip d'entreç dans le cœur du duc d'Orléans , et par conséquent impossible de leur refuser à tous ce qu'ils youloient détèrn^inément. Ayant déjà mis ce prince de leur côté^ ils, avoient sujet de croire que leurs volontés dévoient être des loi^ immuables ; mais les habiles dissimulations^ de celui dont ils croy oient devenir les maîtres surmontèrent à la fin la force des plus forts é
Le retour de ce second n^inistre étant résolu des deux côtés, le premier jour de mars, sur les sept heures du soir, La Vrillière alla de la partdu Roi et de la Reine demander 1^3 sceaux au chancelier Seguier. nies rendit, et lui dit qu'il croy oit avoir bien servi le Roi, et s'être dignement acquitté de. cette éharge depuis dixnsept ans qu'il en étoit possesseur ^ qu'il savoit bien que la çais,on d'Etat, plutôt que son démérite, obligeoit la Reine à cela : c'e$t pourquoi il la supplioit de croire qu'il les rendoit sans regret, espérant qu'elle lui feroit toujours la grâce de le* traiter comme trèsfidèle serviteur du Roi et d'elle. Le chancelier, qui sa- -voit l'état des choses, et qui sentoit que son ambi^ tion étoit bornée dans la cassette des sceaux, ne douta nullement de la peine que le ministre recevoit de ce changement. C'est pourquoi il les rendit sans témoigner beaucoup de regret, et fit ce que les hommes s'eflbrc.ent de faire en de pareilles occasions , qui est de recevoir avec fermeté les, rudes coupa du malheur et de l'infortune.
Je vis rapporter les sceaux dans l'oratoire de la Reine, comme elle prioit Dieu. Ils y demeurèrent jusqu'au lendemain , qu'on les porta à Montrouge au garde des sceaux de Ghâtéauaeuf. On le$ lui avoit ôtéa^
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autrefois ponr les donner au chancelier Seguier , qui les perdoit alors de la. même* manière que l'autre les avoit perdus à son tour. Ces événemens sont des jeux de la fortune conduite par la volonté du souverain toi des rois, qui dispose de la destinée de ses créatures comme il lui plait \ et la cour est remplie de ces divers cbangemens.
Ce nouveau et ancien garde des sceaux reçut cette nouvelle grâce à soixante-et-dix ans passés , plein de santé , de courage et d'ambition. Il formoit encore de grands desseins pour l'avenir, sans penser que cet ayenir avoit un espace trop court pour y placer tant de projets et de grandes chimères.
Le lendemain, mercredi des Cendres, il vint saluer le Roi et remercier la Reine. Il est à croire qu'il avoît commencé ses complimens par le ministre ; et l'on m'assura qu'il l'avoit fait fortement, et qu'il lui avoit dit qu il vouloit être son véritable ami. Le Palais-Royal fut en ce jour*rempli ^e beaucoup de monde. Cet homme, qui étoittant visité à Montrouge lorsqu'il étoit sans pouvoir, devint aisément l'idole de tous les courtisans. On crut qu'il alloit chasser le ministre, ou tout au moins avoir part au ministère. Quand il arriva , il fut suivi d'un chacun ; tous le vouloient voir. 11 sembla que le cardinal Mazarin étoit déjà déchu de sa grandeur, qu'il n'étoit plus le ministre de la Reine, qu'elle étoit changée, et que toute l'autorité étoit remise entre les mains de ce nouveau venu.
Le lendemain il entra au conseil, et reprit son ancienne place avec la même presse. On croyoit peutêtre devoir rendre ses hommages à un homme qui avoit su par son habileté triompher du ministre, en le
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forçant de le mettre dans une place d'où yraisemblablement il paroksoit devoir bientôt monter à la première. La Reine trouva mauvais qu'on donnât à ce retour^ tant de marques de joie publique, et me fit l'honneur de me dire alors qu'elle ne savoit pas pourquoi on faisoit tant de bruit de cet homme , et qu'on se trompoit d'espérer qu'il fût jamais plus que ce qu'il était. Gomme en effet elle considéroit son ministre , et qu'eUe trouvoit qu'il étoit de son devoir et de sa gloire de le soutenir, cet applaudissement fut cause qu'elle se fortifia contre les amateurs de la nouveauté. Elle forma le dessein d'empêcher que le garde des sceaux de Ghâteauneuf , son ancien serviteur, quiavoit été disgracié par cette seule raison, ne parvînt au dessein qu'il avoit de lui dérober sa confiance lorsqu'elle ne vouloit pas la.lui donner.
Le cardinal, qui avoit de grands désirs de se soutmiv dans la place qu'il avoit , fit bonne mine à son rival, et ne montra point le craindre. Il lui offrit sa maison, il voulut qu'il y logeât quelque temps, et le traita si amiablement qu'il l'obligea à se louer de lui, et à publier hautement qu'il lui étoit redevable , et qu'il étoit son serviteur et son ami. La Reine, pour gratifier la Fronde de toutes manières , confirma au fils de Broussel le gouvernement de la Bastille , qu'il avoit usurpé pendant la guerre. Elle fit venir en plein cercle cet homme qui lui avoit donné de si mauvaises heures, et le traita bien. Toutes ces choses se firent par le consdl du cardinal, et selon sa politique ordinaire , qui étoit de gagner le temps et de dissimuler.
Ensuite de l'établissement du garde des sceaux de Ghâteauneuf, la Reine se résolut d'aller en Bour-
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gogne pour affermir entièrement lautoritë du Rpi par la prise de Bellegarde , qui teaoit pour le prince de Condë. Elle partit le 5 de mars , suivie seulement de ses damçs , de la princesse de Garignan, et de la prini^esse Louise sa fille.
Le cardinal demeura un jour après la Reine, pour se recommander aux charitables soins de madame de Çheyreuse, deLaigues, ducoadjuteur, etdesprînci^ paux cheËI de cette troupe. Les choses étoietlt si troublées, l'orage paroissoit si près d'éclater, et les prophéties étoient si funestes, que ce jour beaucoup de gens, de part et d'autre , crurent que le cardinal sei:Qit assassiné, et plusieurs avis lui en furent donnés. Il partit enfin , et laissa dans Paris le duc d'Orléans , le garde des sceaux, et toute la secte frondeuse. Le Tellier et Servien, employés par la Reine dans le secret des affaires, y demeurèrent aussi pour servir le Roi , et pour être les champions fidèles du ministre contre ses mauvais amis. Les politiques remarquèrent qu'en partant de Paris ce ministre , plein de finesse , avoit témoigné beaucoup de bonne volonté aux serviteurs des princes , et que, voulant peut-être donner de la crainte à la cabale d'Orléans , il avoit affecté de bien traiter ceux du parti contraire , pour leur montrer que s'ils en usoient mal avec lui , il pourroit se défendre de leur oppression par M. le prince. Dans ce même temps , parlant du prince de Cordé , il dit publiquement de lui une chose fort remarquable: Qu'il auroit été le plus grand homme du monde , et le plus heureux, s'il avoit pu croire que la Reine étoit
capable de faire ce qu elle avoit fait.
La Reine en partant donna à Comminges le gouver-
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nementde Saumur, vacant par la mort du ducde Brezé,
père de madame la princesse ^ femme du prince de
Condë. Il alla peu de temps après pour en preiidre
possession ^ mais on lui en refusa Tentrëe. Le prince
de MarsiUac^ devetiu depuis peu de jours duc de La
Rochefoucauld , et qui ayoit des intelligences d^iis
cette ville, fut cause de ce refus. Sous prétexte dés
funëraijies du duc son père , âl assembla deux mille
gentilshommes pour aller ^courir cette ville quasi
rebelle^ mais Comminges, plus heureux que lui,
ayant offert de l'argent de la part du Roi à celui qui
y commandoit , fit son traité , et en prit possessioti
avant que ce seigneur y pût arriver.
Aussitôt après le départ de la Reine, la duchesse cle Bouillon , arrêtée dans sa maison à Paris par Tordre du Roi, trouva le moyen de tromper ses gardes , et de se sauver finement de sa chambre. Mademoiselle de Bouillon sa fille, qu'elle avoit avec elle, la vint voir 5 et faisant semUant de l'avoir trouvée endormie , elle parut vouloir retourner à sa chambre , et pria la sentinelle qui étoit dans l'antichambre de la duchesse de Bouillon sa mère de lui éclairer. La sentinelle prit la lumière, et marchant devant la petite demoiselle de Bouillon, donna lieu à madame de Bouillon , suivsmt sa fille et marchant après elle toute courbée , de gagner l'escalier , de descendre dans la cave , où la petite mademoiselle de Bouillon et ses femmes l'ayant été trouver, elles se sauvèrent par le soupirail de la cave , à l'aide de quelques-uns des siens qui les tirèrent avec des cordes. Elle se cacha ensuite dans quelque maison particulière; et comme elle étoit prête de se sauver de Paris, mademoiselle de
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Bouillon eut la petite vérole. Cette généreuse mère ne la voulant point quitter, elle fut enfin trouvée chez Bartet, agent du roi de Pologne, et menée à la Bastille avec mademoiselle de Bouillon, sœur et très-bonne sœur du duc de Bouillon son mari. Ces deux personnes avoient de l'ambition , et même on disoit quelles en avoient trop, et que cette passion dans Famé de mademoiselle de Bouillon et de sa belle-sœur étoit cause des malheurs de son mari et des siens : si bien que c'étoit avec raison que la Reine les cràignoit. Elles y demeurèrent jusqu'à la paix de Bordeaux, et en sortirent ensuite avec Testime universelle de tout le monde qui connoissoit leur mérite. Les partisans du prince de Condé ne dormoient pas : ils travailloient à émouvoir le parlement en leur faveur; et, suivant les exemples passés , ils lâch oient d'émouvoir le public par son intérêt. On s'assembla le 29 au parlement pour établir une chambre de justice à la maison de ville , et pourfaire payer les rentiers. Quelques particuliers, pour obtenir de la cour ce qu'ils souhaitoient , fomentoient ces remuemens. Longueil , pour faire son frère surintendant , s'occupoit toujours à brouiller toutes choses, et les servi«teurs des princes se servaient de lui pour parvenir à leurs fins^ mais les frondeurs, faisant mine d'être'pour la Reine, fuy oient en eflet le changeme|;^t à l'égard des princes, et par leur propre intérêt ils apaisoient ce petit bruit avec facilité.
Le fils du président Le Coigneux , en l'une des chanfibres des enquêtes, eut la hardiesse de proposer le premier de faire le procès aux princes, afin qu'ils, fussent traités selon la déclaration donnée à Saint-
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Germain à la paix de Paris, où le Roi promettôit, au tout d'un certain temps fort bref , qu'il ne retiendroit point de prisonniers sans leur faire leur procès, ou les absoudre s'ils ëtoient innocens. Il demanda qu'ils fussent traités selon cette promesse ; mais le parti des princes étant encore foible , Le Coigneux fut sifflé de toute la compagnie, et sa proposition fut sans effet.
La princesse palatine travailloit de son côté en fayeur des prisonniers. Elle avoit déjà trouvé moyen de faire tenir de ses lettres , et chez elle s'assembloient souvent ceux qui travailloient à leur liberté. Cette princesse, semblable à beaucoup d'autres dames, ne haïssoit pas les conquêtes de ses yeux , qui étoient en effet fort beaux 5 mais outre cet avantage trop danger eux à notre sexe, elle avoit ce qui valoît mieux, je veux dire de l'esprit, de l'adresse, de la capacité pour conduire une intrigue , et une grande facilité à trouver un expédient pour parvenir à ce qu'elle entreprenoit. Aussitôt qu'elle se fut résolue à servir les princes, elle s'appliqua avec soin aux moyens de réussir dans son dessein. Comme il lui parut néces* $aire d'attirer les frondeurs à leur parti, elle se servit de madame de Rhodes, qui étoit son amie, pour proposer à madame de Chevreuse le mariage du prince de Conti avec sa fille mademoiselle de Chevreuse , et chercha, pour gagner les autres chefs, quelque autre intérêt considérable, capable de les toucher chacun en particulier^ et cela n'étoit pas difficile à trouver, car tous en avoient de grands et de petits. Le duc de Nemours, qui étoit ami du prince de Condé et mal satisfait du ministre, étoit un de ceux qui agissoit le plus puissaibiment par ses amis à la liberté
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des prisonniers. Le président Viole ëtoit un violent solliciteur , et Longueil y f 'aisoit des merveilles , en ce qu'il ne se lassoit jamais de l'intrigue. Tous approuvèrent les pensées de la princesse palatine , particulièrement celle qu'elle avoit eue sur le mariage du prince de Conti et de mademoiselle de Chevreuse. Madame de Longue ville, qui en fut avertie par elle, lui manda aussi de Stenay qu'elle l'estimoit bonne , et qu'on y travaiUât. Enfin cette princesse , n'oubliant rien pour parvenir à la conclusion de son œuvre , ne perdait pas un moment sans y avancer quelques pas. Mais ces grandes choses ne se font pas aisément : le temps seul les conduit doucement à leur fin , qui , le plus souvent, n'est pas celle que les hommes y veulent chercher. Dieu , qui les change et les perfectionne , leur donne celle qu'il lui plaît qu'elles aient.
Pendant que toutes ces intrigues se préméditoient à Paris, la Reine étoit en Bourgogne, où elle avoit été reçue avec beaucoup de marques d'aiïection. L'armée du Roi ne put si tôt qu'elle le souhaitoit entreprendre le siège de Bellegarde, à cause des grosses eaux : il fallut attendre quelque temps. Le 4 d'avril, on commença la circonvallation de cette place ^ et le ministre , qui la fut visiter en personne , en approcha de si près qu'il y pensa être tué, un de ses gentilshommes ayant été blessé prdche de lui.
Le 12 du même mois (avril),, la Reine, avertie qu'on travailloit à soulever le parlement en faveur des princes , envoya commander à madame la princesse la mère d'aller à Montrond , attendu qu'elle avoit des intelligences avec les ennemis de l'Etat. En même temps on commanda à un lieutenant des gardes du
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corps d'arrêter madame la princesse sa belle-fille , et de la garder à Chantilly. Cette princesse en ayant eu avis , et conseillée par ceux qui croyoient sa personne nécessaire à leurs desseins , mit une de ses filles dans son lit, et se sauva malgré les gardes, elle et le duc d'ËQghien son fils , et s'en alla à Montrond avant que les gens du Roi y fussent arrivés. On crut que la Reii^e avoit commandé à madame la princesse la mère d'aller en ce lieu, afin que l'escorte du Roi qui la conduiroit se pût saisir de cette maison, qui est forte et capable de quelque résistance; mais elle, au lieu d'y aller, se sauva de nuit de Chantilly,, et demeura cachée quelque temps sans que la Reine pût savoir où elle étoit. Pendant qu'elle se cache , madame la princesse sa belle -fille fut menée à Montrond par ceux de son patti, qui se saisirent de cette placç , à dessein de s'en servir pour leur sûreté. Déjà le duc de La Rochefoucauld et les principaux ami^ des princes , qui voyoient bien que Montrond n'étoit pas capable de tenir contre des forces considérables, travailloient à gagner les Bordelais, fomentant leurs mécontenteméns contre la cour , et leur haine contre le duc d'Epernon. On leur faisoit voir aussi lés obligâtions qu'ils avoient d'entrer dans les intérêts de M. le prince , puisqu'une des principales causes de sa prison étoit (à ce qu'ils disoient) le secours et la protection qu'il leur avoit toujours donnée dans le conseil du Roi ; mais ils eurent d'abord de la peine à leur faire ndtre le désir de se mettre dans son parti, et il fsdlut que les créatures des princes y employassent avec soin toute leur habileté et leur affection.
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En Bourgogne , le siège de Bellegarde continuoit , et beaucoup de vœux se faîsoient, tant par les frondeurs que par les créatures des princes , afin qu'il ne se pût pas finir si tôt : tous espérant que le mauvais état des affaires leur seroit avantageux , quoique ce fût par des fins bien différentes. Le Roi, quoique jeune, alla dans le camp se montrer à son armée. Les soldats furent ravis de le voir, et souffrirent sans murmurer qu'on les payât de cette monnoie seule. Le désordre de ses affaires en mettoit un fort grand dans ses finances, et les troupes, par cette raison, étoient mal payées. •
Celui qui commandoit dans la place fît tirer à la vue du Roi ^ mais ayant reconnu sa faute, il en envoya faire des eiccuses. La présence de ce jeune monarque, animant ceux qui combattoient pour lui , leur redonna des forces, et les révoltés qui commandoient dans Bellegarde en furent affoiblis. Au bout de quelques jours ils demandèrent à capituler , et promirent de se rendre aussitôt qu'ils auroient envoyé à Stenay. Pendant la trêve qui leur fut accordée , ceux du camp et de la ville se visitèrent; et comme ils étoient tous Français , parens et amis les uns des autres , ils se firent de grandes caresses , avec un sensible regret d'avoir à se tuer comme s'ils eussent été ennemis* Voilà le malheur de la guerre civile.
Le 27 d'avril, jc^ur de la mercuriale, auquel les chambres s'assemblent, madame la princesse la mère , qui , depuis qu'elle étoit disparue de Chantilly , avoit été cachée dans Paris , parut au parlement à cinq heures du matin , accompagnée du marquis de Saint- Simon et de la duchesse de Châtillon , pour y deman<^
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der justice sûr la dëtentipti des priacès ses enfàns , et de son gendre le duc de LQnguevîlle. Elle présenta sa requête à tolis les consèfllei's de la graild'chambre. Beaucoup la refusèrent; mais un nommé Des Landes -Pay en la reçut avec dessein de la rapport^ à sa compagnie. Elk demandoit, par cette re->t quête, sûreté pour sa personne; eHe représehtbit la nouvelle persécution qu'on lui avoit faite pour la faire sortir de Chantilly , où elle vivoit sans penser à autre chose qu'à prier Dieu; et demandoit au parlemeùt qu'il lui plût de prendre connoissance de la détention des princes ; et que, selon la déclaration faiteà Sainte Germain en faveur des prisonniers d'Etat, on fît leur procès s'ils avoient failli cor^e le service du Roi; ou sinon qu'ils pussent jouir des privilèges que le Roi avoit accordés à tous ses sujets.
Après'que '©es Landes -Pay en l'eut rapportée, le premier président fat député de la compagnie vers le duc d'Orléans pour lui demander , de la part du parlâjnent , sûreté pour cette princesse. Le duc d'Orléans dit qu'il falloit qu'elle obéît au Roi , pour déterminer ce qu'il avoit à lui dire de plus précis. Pendant cette dëputation, madame la princesse alloit de chambre en chambre , demandant justice et grâce tout ensemble* £He jetoit des larmes qui inarquoient la foiblesse de notre sexe , et disqit des paroles qui faisoïent voir la force de sa douleur et la grandeur de sa disgrâce. La ï'éponsiB que le duc d'Orléans avoit faite au premier président n'étant pas définitive , on ordonna que s'agisss|nt de 1^ sûreté de madame la princesse , en att:endant que le duc d'Orléans répondroit , le parlement -la prendreit en sa pr'otection , et qu'elle seroit priée T. 39. 3
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de demeurer dans renceinte du Palais , dans telle mai* son ({Vl\\ lui plairoit de choisir.
Cette première journée ayant si bien réussi à madame la princesse , ses amis en eurent de la joie , et ses ennemis de l'inquiétude. On crut que les frondeurs YOtdurent se servir de cette occasion pour faire clj^sser le ministre -, et qu ayant ce dessein , ils firent; sôua main conseiller à madame la princesse de se déclarer ouvertement partie du cardinal Mazarin. Mais leur fiàesse ayant été aperçue de ceux du parti des princes, ils eurent peur que si on entamoit tout de nouveau le cardinal^ et qu'il vint à être chassé, les frondeurs ne missent le garde des sceaux à sa place. Leur crainte les obligea de lui conseiller da se^plaindre seulement de lui dans sa requête , mais de n'en pas faire davantage. Ils eurent peur qu'elle n'empirât ses affaires, et qu'elle ne travaiUât pour ses ennemis plutôt que pour elle. En l'état où étoit la cour , ils n'étoient pas hor$ d'espérance de voir le ministre se brouiller avec les frondeurs; et d^jà on voyoit visiblement que l'ancienne haine qui avoit été entre eux produisoit du moins de grands dégoûts de chaque côté : ce qui rendoit leur nouvelle union fÀVLS susceptiUe de gtierre que de pais;.
Le lendemain , le parlement députa tout de nouveau le premier président vers le duc d'Orléans, pour- Im parler des intérêts de madatne la princesse ; mais ce prince le gourmanda , et le traifta de partisan princes. Les frondeurs , qui ne vouloient pas que 1( parlement leur échappât et se mit du côté des^ prl sonniers, servirent fidèlement le Roi en cette ocea — sion , et employèrent toutes leurs forces et kmt lea^^
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crédit pour Mre que la requête de msfdàttie là princesse fût sans effet. Le duc d'Orléans, tfui avôit aus^i iiti gmnd ihtérêt à éiûpêéher (Jt(e M. lé pAtité ^otiit de prison, maintint l'autoirité du Roi , et dit qu'itfâlloit que nfiadame la princesse lui obéît , et qtt'ellé s'en allât de Paris , puisqu'elle y étmt contre 4és ordfes dU Roi. IIô téussirefit tous dânjs leur dessein; car le par^ lement ti'ètit pas la hardiesse de ée déclarer Contre nhë <iabàle dont le duc d'Oriéaiis étoit le chef, et qiii, ^tàiit soutehtie dé l'autorité royalle , offusquait celle clù pfeniier président: d'autant plus que Lôngueil, qui étôit passionné pour ïè s^ervicé dés princes, et qui ourdit pu souteùif cette affaire , n'dsa ihontrer ptitiiqtietoeilt ses sentira ens, dé peur d'offéhset le ministre ; et Ile voiulôit pas ii6ti plus affoîblir la bonne dispôàîtiott où le ddc d'OrïéaLii^ paroissoit être , pour faire plaisir à son frère , dans les prétentions qu'il avôrt à la cdûr.
Lé 29 , le duc d'Oriéans alla au pariemeiit , où la réponse définitive touchant la requête dé madame la princesse se devoit faire. Il étoit question de savoir ÉÏ on lui accordéi^oit la Sûreté qu'elle démandôit pôut sa persoririé. Cet ehgagement , qu'elle sbuhaîtoit (Jué lé parlement votdût prendre aVec elle , étôM d'une dâti^ ^éréùie êônséquénéé. lï tie faut pai s?étonùer si elle f t:rouvâ de Toppoôition. Le duc d'Orléans étant! arrivé, ^prês avoir pria séaiïcé, fit uhe récapitulation détotrt <îe qîiî s'étoit passé depuis la détention de» prîncies : îl présenta là douceur qtte là Reiite âvoit eue poât :madame la princesse, là laissant à GfaantilfysattSgsfrdés; ^t dît que ce qui avoit obligé la Reine à lui Otdonrie^ ^e quitté? ce lieu étoient lés ititéïlî^éndè^s (jaè dette
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princesse avoit avec ceux de Bellegarde ^ et que , pour empêcher cette communication, il avoit fallu Fen- Toyer plus loin. Il dit encore que madame la princesse n'ayant point obéi, il croy oit qu'il y alloit du service du Roi de souffrir sa résistance , et qu'en son particulier il Ja.serviroit,.s'il pouvoit, auprès de la Reine *, mais qu'il falloit qu'elle montrât d'acquiescer aux ordres du Roi. Quand il étoit entré au Palais, madame la princesse l'avoit prié de lui être favorable, et de se souvenir que ses enfans avoient l'honneur de porter son nom. II lui avoit répondu qu'il falloit faire ce que le Roi lui avoit commandé , et qu'après son obéissance il la serviroit en tout ce qui lui seroit possible. Le premier président , nonobstant la harangue du duc d'Orléans , insista toujours pour demander que quelque grâce fût accordée à madame la princesse , et qu'elle pût demeurer en état de travailler auprès de la Reine à la liberté des princes ses enfans, assurant qu elle n avoit point de mauvaises intentions contre le service du Roi. Enfin le duc d'Orléans , conr «eillé par les créatures du cardinal qui étoient demeurées auprè^s de lui , accorda à madame la princesse trois jours de sûreté après le retour de la cour, pour pouvoir implorer la miséricorde de la Reine, qui devpit revenir bientôt , moyennant qu'elle quittât Paris, et qu'elle s'en allât à quelque maison voisine attendre ses ordres. Le premier président fut content de cette grâce : il prit la parole du duc d'Orléaa^ , et ne voulut point qu'on délibérât davantage sur cette affaire , de peur que les frondeurs ne fissent perdre cet avantage à madame la princesse. 11 étoit serviteur du prince de Condé ; mais en même temps il étoit
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] ^7
persuadé que la réunion de la famille royale étoit avantageuse à l'Etat , et qu'il étoit glorieux à lui et à sa compagnie d'être les arbitres entre le Roi et les princes. Il voulut aussi , en travaillant à cette paix par les suffrages de sa 'compagnie, empêcher qu'elle ne perdît les avantages delà dernière déclaration du Roi, en délibérant sur la requête de madame la princesse; car alors , selon l'avis des frondeurs , elle auroit été sans doute rebutée. En d'autres temps, ces mêmes frondeurs avoient crié pour augmenter le pouvoir du parlement en faveur du public, afin de diminuer, à ce qu'ils disoient , la puissance tyrannique des favoris; mais ils changèrent de conduite , parce qu'ils avoient changé d'intérêt , et que leur passion les obligeoit à ÎMirler d'une autre manière. Ainsi la chose se passa moins avantageusement pour madame la princesse que ses amis ne l'auroient souhaité ; et comme on ne délibéra point sur sa requête , cette affaire demeura quelque temps ensevelie. Elle quitta Paris, et s'en alla à Chillypoury attendrele retour de la Reine, et passer les trois jours qui lui furent accordés par le duc d'Orléans, La Reine , revenant de Bourgogne , parut mal satisfaite .dé madame la princesse et de ceux qui l'avoieut visitée pendant son séjour : ce que peu de personnes avoient manqué de faire , même les domestiques du Roi. Elle fit quelques plaintes contre le marquis de Saint-Simon , frère aîné du duc , qui avoit l'honneur d'êtfi^ son allié; mais comme , dans l'état où étoit madame la princesse , la générosité vouloit qu'on assistât une personne de cette qualité qui étoit affligée , et qui en effet étoit à plaindre , le mécontentement de la Reine n'éclata contre personne. Elle comprit sans
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jdoi^te , ^^ sa propre bonté , que ceux qui avoient l'honueur 4'appartemr à celte priuce^e firent biea de la servir, en lui repdaqt des respects imioce^s aux dépe|^$ dp leur fojrtune : si bien qu'il fut difficile de s'apercevoir , quand elle vit ces mêmes perspnnés •dont elle avojt fait des plaintes, ^i elle leur eu avgit vo^luduma].
La ïleine , aussitôt après son retour , envoya lé marëchal de I^'Hôpital à madame la princesse luiqrdonper de partir -, mais elle s'excusa sur quelques incommodités qui pouvoient l'en empêcher. Le 6, l'affaire étant entrée en négociation et traitée par le président de Nesmond, elle consentit de partir, et de. s'en aller , au lieu de Montrond, à Valéry, maison qui appartient au prii^çe de Çondé : reuiettaiit à une autre fois la pqursuite de sa reqiiête , k cause du crédit des frondeurs. Le prince de Condé , qui ayoit appuyé la déclaratioii du 2 octobre 1648 , donnée à Saint-Germain , si favorable aux prisonniers d'Etat, ne put jouir des privilèges qu'elle lui donnoit , parce que ceux même qui Favoient arrachée du Roi par leur brigue et leur re-r bellion u'étQiept pas digues de faire une bouue œuvre qui , selou l'équité et les lois du royaume , pût être légitimement ordonnée en faveur de ce bien public dpnt ils avoient paru si zélés.
Pour récompenser les frondeurs de l'oppositioa quils avoient fai^e à madame la princ€sse, la Keine à son retour leur fit assez bonne mine , et le cardinal leur cacha tout ce qui lui avoit déplu de leur conduite. Le <^uc de Veudôme reçut alors de la Reine l'amirauté, et 9i> en donna la survivance au duc de ^Çeaufort , apparemment raccommodé avec le ministre. Ce présent
DE MADAME DE MQTTEVItLl;. [r65o] %
déplut au duc de Mercœur son frère aîné, qui avoH eu cette même prétention, et qui croyort, ayant dessein d'épouser k nièce du cardinal Mazarin, avoir un grand mérite . envers, lui. Il écrivit de Catalogne où il étoit, au. duc de Beaufort, qu'il se vouloit battre contre lui : et ces deux frères en furent h)ng-temp$ mal ensemble^ mais le temps, qui change toutes choses , mit fin à cette colère.
La cour étant à Paris. , on déclara madame de Lon« gueville, le duc de Bouillon, le vicomte de Turenne et le duc de La Rochefoucauld criminels de lèse-majesté. On envoya cette déclaration à tous les parleme^de France.
Madame de Longueville et le maréchal de Turenne, étant i Stenay , avpient fait iQur traité avec les Espagnols, et prétendoient qu'il leur étoit avantageux , à causQ qu'il» avoient sanvé Stenay , dont ils demeu-
rotent les maîtres , ayant dé plus attaché à la paix générale la liberté des princes : comme aussi eux » de leur côté , avoient jj^romis aux Espagnols qu'ils ne s'aceorderoî^nt point avec le Roi , que premièrement on ne Jeur eût rendu toutes les places qt^e le Roi tenoit sur eux. Le duc de La RcJchefoucauld , ayant assemblé grand nombre de noblesse , se déclara ouver^ te«ent contre le Roi, Il voulut pour son premier expient, ainsi que je l'ai déjà dit, se saisir de Saum^r *, mais ayant manqué son entreprise , et sachant que le Hftaréchal de La Meilleraye , gouverneur de Bretagne , marehoit déjà contre lui fi^vee quelque^ troupes, il résolut d'envoyer quatre cents gentilshommes à Montïond j et de s'en aller trouver le duc de Bouillon qui avoit de grandes intelligences dans Bordeaux. Ce9
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deux réyoltës résolurent ensemble de fomenter autant qu'il leur seroit possible la rébellion^ de ces peuples ^ aôn de s'en servir pour sout^r la guerre contre le Roi. Us y envoyèrent Langlade , secrétaire du duc de Bouillon , afin de travailler par lui à ce gi*and ouvrage. Langlade , ayant l'esprit vif et pléiade lumières , parloit à la mode de ceux qui sont propres pour triç^mper les dupes. Avec ces qualités et la nécessité qui le prèssoit de rendre ce service à son maître , qui sans ce cer fuge se voyoit perdu et leur pirti détruit, il travailla^ si bien et avec tant de dextérité , qu'il aida à persuar. der ceux de Bordeaux d'entrer dans les intérêts dgs princes. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine, parce qu'il y avoit dans cette ville , à ce .qu'il m'a dit luimême, des gens assez sages pour connoître le danger de cet engagement. Eh même temps les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, sac^antle commencement de cette négociation, envoyèrent Chavagnac enlever, de Montrond madame la princesse , fenune du prince de Condé , et le petit duc d'Enghién son fils , parce qu'ils jugèrent que le Roi venant les attaquer où ils étoient, ilsn'auroientpas pu s'y défendre long-temps. Ils furent au devant d'elle avec trois cents gentilshommes que leur amena le marquis de Sillery, beaufrère du duc de La Rochefoucauld. Us les mejièrçnt dans la vicomte deTurenne, où ils demeurèrent quelques jours pour aviser à ce qu'ils avoient à fairè% Us y firent quelques exploits de guerre de peu de conséquence, mais toujours de grande réputation-, outre que les rebelles , pour en acquérir et soutenir un parti, doivent faire du bruit. Toi^t ce qui se faisoit glors contre le Roi étoit toujours fort célébré. Ils fu*
DE MADAHB DE MOTTEVlLLE. [l6So] 4'
rent pareillement traités à leur tour par les troupes du Roi , que comtnàndoient le chevalier de La Valette et le duc d'Epernon.
Les conducteurs de madame la princesse et du duc d'Enghien se résolurent enfin d'aller à Bordeaux tenter cette aventure. A leur vue, la ville leur ferma les portés : le parlement et les bourgeois refusèrent de les recevoir ,' elle et le duc d'Enghien son fils. 11 y avoit dans Bordeaux beaucoup de créatures de M. le prince, qui disoient ne demander pour madame la princesse que la sûreté, afin qu'elle pût être à couvert des violences du cardinal. Ils continuoient de dire que les Bordelais ne pouvoient refuser ce secours à la femme et au fils d'un prince qui n'étoit en prison que parce qu'il avoit soutenu leurs intérêts dans le conseil du Roi. Avec cette humble modération , ils avoient échauffé les esprits et ils avoient gagné plusieurs personnes ; mais beaucoup d'autres s'opposoient à leurs sollicitations , et préféroient avec raison leur repos et leur devoir à la guerre et au crime de lèsemajesté. Toutes ces contrariétés firent une si grande rumeur dans la ville, qu'enfin il fut résolu dans le parlement que madame la princesse et le duc d'Enghien seroient reçus dans Bordeaux avec leurs domestiques seulement (0, et dénièrent d'abord aux ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld la même grâce/Madame la princesse alla au parlement, et leur demanda à genoux la sûreté qu'elle désiroit pour elle et le duc d'Enghien^ et cette compagnie, après une longue délibération , la lui accorda. Les chefs de leur parti, que le parlement n'avoit pas voulu rece-
p} Le i5 juin, madame là princesse est reçue à Bordeaux.
4^ [l65o] MÉMOIRES
voir , ne s'étonnèrent pas : ils se logèrent à un fj^ubpurg die la ville , et y reçurent plusieurs visites de ceux qui leur étoient affectionnés et qui négocioient pour eux. LenetCO, serviteur du prince de Condé, étoit entré avec madame la princesse : il travailla fortement pour eUe , sut p^^suader les plus ejitétés du bien public qu'il étoit juste d'assister M. le prince. Comme il étoit éloquent et bardi , il trouva le moyen d'augmenter le nombre des infidèles sujets du Roi , en affbiblissant la raison des plus sages. Ces favorables dispositions firent résoudra les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld à se hasarder à la honte d'un refus. Ils demandèrent qu'on leur permit au moins de pouvoir visiter une fois madame U prince^sç, sous prétexte qu'ils avoient à l'entretenir de ses aOTi^ires : et , après en avoir obtenu la permission , i]^ y fuirent un soir fort tard ^ et comme ils y viient qqe le peuple souffroit leur présence ps^tiemment, ils y demeurèrent. Chacun d'eux présenta une requête au pî^rlement ^ ils implorèrent sa protection pour six semaines, promettant, pendant ce temps-là, de se justi£|er auprès du Roi.
Us avoient amené quelques troupes , qui demeurèrent aux environs de Bordeaux assez incommodées. Ils n'osèrent d'abord parler de guerxe : c'étoit une proposition trop délicate , et il falloit laisser engager les Bordelais dans leur parti , par les grandes choses qui nécessairement dévoient arriver. Ils jugèrent seulement qu'il falloit s'y préparer, ef ils s'y j^ppliquèxent comme d'habiles gens le dévoient faire , et qui
(r) Lenet: Pierre , procureur générai près le parlement dt Bourgogne. Ses Mtfmoires font partie de cette série.
DE MADAME DE MOTTEIVILLE. [l65o] 4^
étoîent résolus de se bien défendre. Il leur fallpit de l'argent , car les partici^iers ne peuvent pas d'euxmêmes fairo subsister un parti contre leur roi. Le duc de Bouilloa envoya en Espagne un gentilhomme à lui , nommé de Bas , qui avoit de l'esprit , afin d'obliger le roi Catholique de payer leurs troupes , et se servir de leur rébellion pour diminuer les forces du Roi à leur avantage commun. Le roi d'Espagne reçut de Bas avec joie : il goûta cette proposition. Le ministre d'Espî^gne le traita bien , et de MaroÙes aussi , gentilhomme attaché à M. le prince , qui Gx ce voyage dans le même dessein. On leur promit tout ce qu'ils demandoient, de l'argent, des vaisseaux et des troupes. L'espoir de ce secours confirma les Bordelais d^ns le dessein de protéger les princes, et les fit résoudre de se venger daduc d'EpernonCO, en faisant la guerre contre lé Roi. Ils se déclarèrent ensuite , et recurent le duc d'Enghien pour généralissime , et les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld pour généraux ; et pour lieutenans généraux , les marquis de Sauvebeuf et de Lusignan.
Ce grand parti commençant k prendre des forces , les générau:^: jugèrent à propos de renvoyer en flspagne une seconde ambassade plus considérable que la première , aJSn de hâter le secours qu'ils en espéroient. Le marquis de Sillery y fut, qui traita avec eux avec tant de succès qu'il fit envoyer à Bordeaux don Joseph Ozorip , de la part du roi d'Espagne , visiter madame la princesse et le jeune duc d'Ei^ghien. Il apporta toutes les consolations nécessaires pour
(t) Les Bordelaî» n'aioioieiKpas leur gouternear , le duc d'Epecqon : ils s^en plaignoient depuis long-temps. '
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guërir leurs inqmëtudes. Le roi d'Espagne trouva qu'il lui ëloit avantageux d'embarrasser le Roi dans la Guienne et ailleurs, favorisantà Stenay madame de Longueville, et à Bordeaux madame la princesse et le duc d'Enghien. Le duc de La Rochefoucauld, fortement occupé des intérêts de madame de Longueville , envoya Gourville (0 l'avertir de ces favorables succès 5 et bien instruite par lui de leurs desseins, elle n'oublia rien pour faire voir à la Reine et à toute l'Europe que si son cœur , suivant le tempérament de son ame un peu trop passionnée , avoit donné quelques marques de foiblesse , ce même cœur avoit toute la force et toute l'élévation qu'un ilJLustre sang étoit capable de lui inspirer. Si la source de ses actions n' étoit pas tout-à-fait nette , on ne peut pas nier qu'il n'y eût toujours de la grandeur -, et s'il y a eu quelque chose de criminel , dn peut dire que ce n' étoit que des crimes de lèse-majesté , qui étoieht honorables en ces tempslà. Le duc,de La Rochefoucauld , qu'elle voyoit l'épée à la main pour la cause de son mari et de ses frères, lui donnoit lieu d'attribuer les considérations qu'elle avoit pour lui à l'utilité qu'ils en tiroient, et de faire valoir ses services , pour réparation de tous les maux qu'ils souffroient pour avoir suivi ses conseils. Pendant que son ambition se repaissoit des applaudissemens des peuples qui entroient dans son parti , et se contentoit des louanges que les étrangers dounoient à sa beauté, à'sone&prit, à son courage et à toutes les autres belles qualités qui lui avoient attiré jusques
(i) Gourville: Jean Herauld. Il fut valet de chambre, puis secrétaire du duc de La Rochefoucauld , et fit depuis une grande fortune. Ses Me-;rxio'ues font partie de cette série.
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 4^
alors radmiratiori de toate la France , Gourville fut pris dans son voyage par le» troupes du Roi \ mais comme sous une apparence simple et grossière il cachoit beaucoup d'esprit , dliabiletë et de la finesse , il sut si bien se déguiser, que madame de Longueville , avec la rançon ordinaire , l'envoya dégager avant que la cour sut qu'il fût prisonnier. 11 étoit né pour les grandes choses : avide d'emplois, touché du plaisir de plaire et de bien faire. Il avoit beaucoup de cœur et de génie pour l'intrigue : il sayoit marcher facilement par les chemins raboteux ettortus , comme^par les plus droits. 11 persuadoit presque toujours ce qu'il vouloit qu'on crût, et trouvoit à peu près les moyens de parvenir à tout ce qu'il entreprenoit. Il étoit alors confident et domestique du duc de La Rochefoucauld, qui paroissoit sensiblement attaché à madame de Longueville , quoique ceux qui prétendoient en juger plus finement et le mieux, savoir fussent persuadés qu'il ne considéroit que la grandeur de celle qu'il paroissoit aimer, et qu'il avoit plus d'ambition que de tendresse.
Pendant que plusieurs choses se passent dans les provinces et ailleurs, le surintendant d'Eraery meurt à Paris sans avoir reçu aucun avantage de son retour , que celui qu'il auroit pu acquérir par la connoissance de la fragilité des félicités de ce monde ; mais comme il n'avoit pas désiré le Ciel, il quitta la terre avec regret, et , selon les apparences , avec peu de préparation pour rétablissement de son bonheur éterneL Avant qu'il mourut, le marquis de Seneterre lui persuada de conseiller au ministre d'établir en sa place le président de Maisons, le faisant son succès-
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seur 4^nsla surintendance. Le cardinal Tallânt voir,' il lui en parla, et lui ditcju'il voydit qu'il n'y avoit point d'homme" en France plus capable que celui-là pour bien servir le Roi-, et ces paroi es firent beaucoup d'impression sur l'esprit du ministre. Ce qui parut procéder d'une reconnoissance désintéressée de la vérité ne procédoit que du désir que Seneterre eut d'avoir un surintendant qui lui eût de l'obligation , etpour obl^er une personne qui l'avoit prié de servir ce président. Le lendemain de la mort de cet homn^e, le président de Maisons ftit nommé surintendant des finances. Il parvint enfin à cette chargé par les bons offices de ses amis , et par la crainte que le ministi^e conservait dans son ame des intrigues de Longueil , frère du président, et conseiller au parlement. La marquise de Sablé étoit mon amie : elle m'avoit engagée dans les intérêts de ce nouveau surintendahnt. Je puis dire que j'eus quelque part au choix qui se fit de sa personne 5 mais je h'en eus aucune aux avantages qu'il etl reçut, n'ayant fait que me prêter vingt mille francs en rente, que je lui ai depuis remboursés. 11 y demeura peu'; et il est vrai que ce tempS^là ayant été fâcheux à pâssfer, tout ce qu'il put profiter dans sa charge , il le ^ardà pour lui : ce qui fit dire qu'il s'en étoit bien acquitté. Il eu acheta secrètement aussi quelques aiiais dotât il crut alors avoir besoin. Les différentes cabales dé la cour, qui alors étoit remplie de beaucoup de fac- / tions , lui firent peur , et lui firent oublier ceux qti|f l'avoient servi et dont il étoit assuré. Aussitôt cluë àéj président fut le maître des finances, le comte d'Avau: qui jusqpie-là avoit para occuper éette place, la quiti parce qu il ne voulut pas être son second. Les Suis*
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 4?
se révoltèrent bientôt après, faute de paiement^ ^t comme les colFres du Roi étoieut vides , il fallut ^ de peur qu'ils ne s en retournassent en leurs cantons, que la Rein^ mît le reste de ses pietreries eu gage pour les satisfaire.
Le duc de Saint-Simon , gouverneur de Blaye , fut alors convié par madame de LongueviUe de se lier à leur parti* Comme cette place où il commandoit ëtôit de grande conséquence , et qu'elleest proche de Bordeaux , le parti qu'il pouvoit prendre devoit être d'une grande considération, ou pour le service duJloi ou pour fortifier ses ennemis. 11 balança quelque teiUps enfi# rattachement qu'il avoit pour le prince de Condé joint à la haine qu'il avoit contre le cardinal Mazàiin, et c^^qu'il devoit au Roi, dont le père (0 l'avoit fait duc avec de grands étaUissemeiis qu'il lui avOit donnés. Son esprit eut de la peine à se déterminer à faire du mal au priiice de Condé •, mais le devoir l'emportant sur tout le reste , il demeura ferme dans le service du Roi, et fit ce qu'un homme dTïonneur se doit à soi-même. Il m'a dit depuis qu'il refusa huit cent loîlle francs que le roi d'Espagne lui fit offrir, et qu'H les refusa avec satisfaction, voyant qu'il faisoét ce qu'il étoit obli^ de faire. Dans ce même temps , les ennemis parurent sur la frontière avec une puissante armée que commandoit l'archiduc , auquel le vi"comte de Torenne s'étoit joint.
La Reine , voulant aller défendre les provinces et les frofttières des insultes de ceux qui les vouloîefit Sàtlaquer, partit pour Compiègne k 2 juin, avec ii»- "tention de s'opposer à cette grande armée qui vemrift
(1) Lé fea roi Louis xiii.
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braver la sienne , alors fort petite. Elle poUroit craindre de voir presque de ses yeux les victoires de ses ennemis; mais si elle manquoit de soldats^ elle ne manquoit pas de courage. Pendant que nos troupes s'assemblent , larmée dç rarchiduc assiégea le Gâte-* let. Le cardinal alla lui-même à Farmée, et la mit bientôt en état de se pouvoir faire craindre. A Paris ^ où les désirs étoient sans règle, où les enneims du ministre avoient de mauvaises intentions , et où tous les espfiks étoient gâtés , on se réjouissoit du mauvais /ëtat des affaires. On crioit gaiement contre le cardinal, et cette joie s augmenta par la nouvelle qui arriva alors des choses que j'ai déjà dites qui s'éliient passées à Bordeaux en faveur de madame la princesse. Ceux même, comme bons Français, qui voyoient avec regret prospérer le parti opposé à celui du Roi n'en étoient pas toujours fâchés, parce que chacun , par le désordre général, espéroit trouver des moraens heureux par où il pourroit rencontrer son bonheur particulier, de même /jue beaucoup d'autres l'avoient déjà trouvé. Ils eurent sujet d'être contens. Le Catelet, n'étant pas bien fortifié, fut pris par les ennemis. Vandi , qui commandoit dans cette place , s'y défendit vaillamment , et il y tua deux honimes de sa main qui lui vinrent proposer de se rendre. Cette action, par les maxime^ terribles de la guerre, reçut de grandes louanges des hommes : je ne sais si elle fut approuvée des anges. Mais enfin , malgré sa résistance , il fut pris par ceux de sa garnison ; ils le lièrent, et ensuite de cette révolte ils firent leur composition , et se donnèrent aux ennemis.
L'archiduc, qui vouloit profiter de nos désordres,
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 49
aussitôt après assiégea Guise. Le comte de Fuensaldague, avec vingt mille hommes, par les ordres de ce prince, vint se catnper aux environs de cette place. Le vicomte de Turenne ëtoit avec lui , et toutes ses troupes. Bridieu étoit gouverneur de Guise, qui résolut de se défendre de la manière quHl étoit attaqué. Il y avoit dans la place le régiment de Guise , celui de Persan , trois cents Suisses , et quelques Polohais ; mais il y avoit peu de munitions de guerre. Le cardinal, sachant qu'elle n'étoit pas en bon état, fit savoir à ceux qui étoient dedans qu i! vouloit les secourir , et par cette espérance leur augmenta le désir d'y acquérir de la gloire par une généreuse résistance. Le maréchal Du Plessis , gouverneur de Monsieur, frère du Roi, commandoit notre armée ^ mais le désordre de nos affaires étoit cause qu elle manquoit d'argent ^ et par conséquent elle n étoit pas en état de rien faire.
Le ministre fit plusieurs voyages sur la fronti( re ; et sachant que Bordeaux , par les choses qui s'y passoient, demandoit la présence du Roi, il s'appliqua au secours de Guise. Il porta de l'argent, des habits et des souliers pour les soldats , et n'oublia rien pour se défendre de ses ennemis particuliers, en s'opposant à ceux de l'Etat. Il savoit que si les affaires du RoiaHôientmal, les siennes èmpireroient entièrement, et que, soit le parti des princes on celui des frondeurs, tous deux profiteroient à son dommage des coupa que la France recevroit de l'Espagne. 11 réussit dans son dessein. Les ennemis, après avoir donné l'assaut et s'être rendus les maîtres de la ville , furent contraints de lever le siégé. Ils ne pouvoicnl y T. 39- 4
5o [i65oj MÉnoiRES
recevoir des vivres , parce que la garnison de La Capelle les empéchoit de passer, et que Bridieu et ses gens se défendirent vaillamment dans le château. Les ennemis crurent que Tarmëe du Roi, qui Êiisoit bonne mine , les incommoderoit , et furent assez sages pour la vouloir éviter. Elle étoit environ de quatorze mille hommes. Le général étoit un homme de grande réputation^ il avoit pour lieutenans généraux le marquis d'Hocquincourt, La Ferté-Seneterre et Villequier. Il y eut quelques petits différends entre eux. et le maréchal Du Plessis qui les commandoit , mais le ministre y mit la paix -, et dans peu nous verrons ce général faire des actions dignes de la gloire quil avoit acquise en beaucoup d'autres occasions.
Les frondeurs cependant , qui voyoient que les affaires de M. le prince alloient bien , et qui craignoient que le ministre, pour se sauver de leur mauvaise volonté et des maux que la faction des prisonniers lui pouvoit faire, se résoudroit peut-être à leur redonner la liberté, eurent peur qu'un fâcheux retour du malheur ne les remit dans le même état dont ils étoient sortis. Cette peur les convia de travaiUer puissamment à changer les sentimens du duc d'Or^ léans à l'égard du cardinal , en lui disant continuellement qu'ayant eu part à la prison du prince de Coudé, il ne falloit pas qu'il devînt heureux malgré lui-, qu'il n'étoit pas juste de laisser le ministre le maître de sa liberté 5 et lui conseillèrent de demander à la Reine qu'elle mît les princes dans la Bastille , au lieu qu'ils étoient dans le bois de Vincennes, parce que dans ce lieu , dont le fils de Broussel étoit gouverneur , ils ne seroient plus sous l'autorité du Roi ,
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 5l
et qu ainsi le ministre ne seroit plus en pouvoir d'en di^oser à son avantage et sans sa participation. Ces propositions eurent le pouvoir de le persuader, et de lui faire naître dans Famé le désir de suivre leurs avis , qui lui parurent tout-à-fait selon ses intérêts. Il gronda, il fut inquiet et de mauvaise humeur; mais la Reine faisoit ce qu'elle pouvoit pour calmer ces orages. Ce prince fut à Compiëgne la voir ; et comme elle avait en de tout temps de l'ascendant sur son esprit , elle employa toute la force de ses raisons et ses agréables manières à lui prouver qu'il ne devoit point se laisser aller aux pernicieux conseils de ceux qui vouloient les brouiller. Elle l'assura tout de nouveau qu'on ne mettroit jamais les princes en liberté sans son consentement ; et , lui parlant du dessein qu'elle avoit d'aller en Guienne pour exterminer le parti des princes, elle lui dit que, demeurant le maître dans Paris et dans toute cette partie de la France au-deçà de la Loire, il n'auroit pas de sujet de craindre qu'on pût penser à rien innover sur une chose si importante sans qu'elle lui en fit part. Elle sut enfin si bien ménager son esprit , qu'elle amortit pour quelque temps les fâcheuses agitations de son ame , et le fit résoudre à ne plus, parler de ce changement.
La Reine ne laissa pas de juger qu'il y avoit lieu de craindre que l'esprit du prince , qui commençoit à se dévoyer du bon chemin, ne se gâtât davantage. Cette inquiétude l'obligea de mander au cardinal , qui étoit sur la frontière , de se rendre promptement auprès d'elle , lui faisant savoir le dessein qu'elle avoit de revenir à Paris remédier à ces brouilleries.
Sa [l65o] BfÉMOIRES
Elle commanda même à celui qu'elle lui envoya de- Tëveiller à quelque heure qu'il airrivât , et de le faire^ partir aussitôt pour la venir trouver. Le ministre , ayant suivi les ordres de la Reine, revint aussitôt-, et totite la cour arriva à Paris le 29 juin. Sa présence dissipa pour quelques jours les factions des froftdeurs; et le duc d'Orléans , dont l'esprit étoit facile k se tourner vers la douceur, embrassa cordialement le cardinal Mazarin , et parut fort content de lui* Mais ce calme ressembloit à celui dé la mer, qui change selon les vents , et d'un instant à un autre.
Les frondeurs virent avec regret que les ennelnis venoieùt de lever le siège de Guise. Ils avoient vu la Normandie et la Champagne s'humilier à la vue du Roi^ et quoiqu'ils eussent de la haine pour la prospérité des princes, ils ne vouloient point que Bordeaux fût châtié. Us désiroient, à leur ordinaire, préférablement à toutes choses l'affoiblissemetit de la royauté, que les affaires du Roi allassent ma), et que le ministre fût toujours embarrassé. Ils n'approuvoient pas le dessein que la Reine avoit fait d'aller en Guienne , et soutenoient ^ujours dans le parlement ceux que le parlement de Bordeaux leur envoyoit pour se plaindre du duc d'Epernon, Le ministre, voyant la maligne variété de leurs pensées , offrit au duc d'Orléans d'aller en Guienne vaincre les rebelles avec les forces nécessaires à ce dessein. Le duc d'Orléans ne voulut point entendre à cette proposition ; car, outre qu'il aimoit à demeurer à Paris, les frondeurs ses amis, qui s'y plaisoient encore davantage, travailloient incessamment à lui donner leurs propres sentimens. 11 refusa d'aller en Guienne, et résolu
DE MADAME D6 MOTTEYILLE. [l65o] 53
néanmoins, comme il parut depuis, de ne pas laisser accabler les Bordelais.
La Reine, conseillée par elle-même et par son ministre, jugea qu'il falloit mener le Roi à Bordeaux, et qu'il étoit nécessaire, selon l'état des choses, d'affoi- 1)1 ir un parti afin de pouvoir perdre l'autre. Cette résolution prise, la cotur, peu de jours après son retour, partit pour ce grand voyage. Ce ue fut pas sans inquiétude que Ja Reine exécuta ce dessein , vu la mauvaise volonté des frondeurs , avec une armée ennemie sur la frontière , puissante , et commandée par des gens qui désiroient lui faire beaucoup de mal.
Le ministre avoit de la confiance en la valeur et la conduite du maréclial Du Plessis \ mais il sa voit qu'il ne lui laissoit guère d'argent, qu'il avoit beaucoup d'ennemis sur les bras, et qu'il avoit sujet de craindre de tous côtés de fâcheuses aventures. 11 fallut aller iiéantnoiiis à ce qui pressoit le plus, et laisser le reste à la conduite de Dieu.
Dan3 le temps que la cour fut à Paris, le prince de Condé, sj^chant les dégoûts du ministre à l'égard des ftondjeurs , lui manda pa)' de Bar, celui qui le gardoit. que. s'il vouloit le mettre en liberté, il deviendroit son ami plus fortement que jamais; qu'il trouveroit toujours plus de sûreté en lui que dans ceux dont il avoit voulu se servir ; qu'il étoit capable d'oublier sa prison , et qu'il le sauroit maintenir avec, plus de viguear et de fermeté qu'il n'en trouveroit en ceux qu'il avoit choisis pour ses amis. Mais le cardinal, ne ressouvenant de la hauteur de M. le prince, n'a^ se cwifief en ces belles paroles, et jugea plus à propos de tenir cet ennenai en prison que d'en augmenter le
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nombre par lui, qui en valoit plus de mille. Comme il Tavoit abattu, lui qui^ étoit le puissant de tous, il espéroit qu'enfin il pourroit yaincre les autres par sa patience et par son habileté. Avant que de partir , il reçut encore le déplaisir de se voir contraint malgré lui de mettre un prévôt des marchands de la main des frondeurs, un nommé Le Fèvre : ce qui, dans l'état des choses, n étoit pas une affaire de petite conséquence. 11 étoit aisé de voir que par cette conduite ils vouloient demeurer les maîtres dans Paris , nonseulement par la puissance du duc d'Orléans , mais encore par la leur propre. Il sembloit aussi que le duc de Beaufort , après avoir attrapé la survivance de l'amirauté, vouloit tout de nouveau et malicieusement se remettre aux bonnes grâces du peuple, enpubliant, comipe il affectoit de le faire , qu'il étoit mal satisfait du ministre.
Toutes ces perfidies frondeuses n'empêchèrent point la Reine de partir pour aller en Guienne. Elle courut où la nécessité l'appeloit; et n'ayant tardé à Paris que quatre ou cinq jours, elle en partit le 4 de juillet pour aller par Fontainebleau , où elle se reposa quelques jours. On laissa donc à Paris le duc d'Orléans, le garde des sceaux de Châteauneuf et toute la Fronde ; et de toutes les personnes fidèles à k cour , le seul Le Tellier , secrétaire d'Etat , y demeura pour s'appliquer tout entier au service du Roi eh aux intérêts particuliers du ministre : ce dont il s'acquitta fidèle-^ ment, et avec cette habile et singulière prudence qui lui étoit naturelle. /
Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld , connoissant que le dessein que la Reine avoit fait d'aller
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en Guienne leur donneroit beaucoup de peiûe, engagèrent de plus en plus le parlement de Bordeaux dans leur révolte , et par conséquent dans les intérêts des princes. Pour embrouiller davantage les affaires, ils firent résoudre cette compagnjie d'envoyer une célèbre députation au parlement de Paris 5 elle arriva aussitét après que la Reine en fut partie.
Ces députés se présentèrent au parlement le 6 de juillet. Us furent reçus les chambres assemblées , et traités favorablement. Celui qui portoit la parole fit un long discours : il demanda la protection de cette compagnie sur les infractions que le duc d'Epernon ayoit faites à la paix , quHls avoient obtenue du Roi par leur recommandation ; il exagéra infiniment les violences de ce duc; il justifia sa compagnie sur ce qu'elle avoit fait en faveur de madame la princesse, et protesta de leur fidélité, au Roi ; il conjura le parlement de ne les pas abandonner , et lui fit connoître de quelle conséquence étoit pourvleur compagnie , pour eux et pour tous les Français , l'observation des privilèges de la déclaration du Roi du 20 octobre , donnée, à Saint-Germain en faveur des prisonniers d'Etat 5 et pour cet effet il supplia , très-humblement le ^Mirlement de se vouloir joindre avec eux , pour ensemble demander au Roi et à la Reine laHberté des princes, que tous les gens de bien dévoient souhaiter. Le duc d'Orléans qui étoit présent, et qui ne vouloit pas laisser aller cette affaire si avant, dit tout haut qu'il ne falloit point écouter ni répondre à ces députés, puisqu'ils venoient d'i^n parlement rebelle qui publiquement avoit traité avec l'Espagne.
Le député répondit hardiment à ce prince qu'il
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n ^toit pas vrai que le parlement (Je Bordeaux eût traité avec les ennemis ; qu'il ëtoit fidèle au Roi, exempt de ce reproche , et nullement capable de manquer à la fidélité qu'il lui devoit -, que quand même cela seroit , ils n auroient suivi que l'exemple des plus qualifiés de France , qui dans leurs besoins en avoieut fait autant : voulant peut-être parler du même duc d'Orléans et de quelques particuliers de ce même parlement, à qui sa harangue s*adressoit. L'avocat général , parlant de la prisoa du prince de Condé, conclut que cette affaire étoit le secret de l'Etat, et qu'il n'appartenoit poiat aux sujets de disposer ni ordonner de ces choses.
On délibéra là-dessus. Plusieurs du parlement paroissoient atfectionnés aux princes , ei leur xdialeur étoit visiblement augmentée en leur faveur. Quelqu'un exagéra fort éloquemment qu'il étoit honteux à la compagnie d'avoir besoin des remontrances du parlement de Bordeaux, pour penser à la liberté d'un prince que Paris, plus que nulle autre ville,, devoit honorer. Il dit qu'ils avoient tous ressenti les effets de 3a valeur , ayant assuré leur repos et leurs vie3 par ses veilles , et par les belles actions qu'il avôit faites, lin autre dit qu'il en falloit ve^r à la source de tous ces maux, et qu'il falloit chasser le cardinal, et s'en tenir à l'arrêt prononcé contre lui dans leur compagnie. Sur cet avis, plusieurs crièrent que cela étoit bien dit. Ce In'uk fut apaisé par l'heure q4ii sonna et qui fit finir l'assemblée ^ et le résultat fut mis au lendemain.
Le 7 juillet, on acheva la délibération commencée. Soixante-et-dix allèrent à faire des remontrances à la Reine paur la liberté des princes , et quelques autres
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k faire sortir seulement le prince de Gonti , à cause de la foiblesse de sa ^anté. Le premier président, malgré l'affection qu'il avoit pour ce parti , fut d'avis qu'il étoit bon de demander la liberté de tous 5 mais qu'il falloit attendre que les choses fussent en état que , parleur sortie, la paix demeurât fermement établie en France 5 et dit qu'il n'y avoit pas d'apparence de demander cetie grice à la Reine , lorsqu'une guerre civije allumée pour eux étoit prête de mettre la France à feu et à sang. Cet avis fut suivi de plusieurs : mais epfin celui de Broussel prévalut sur les autres , qui fiit de députer vers la Reine , pour lui faire de trèshupibles remontrances sur les plaintes et la requête du parlement de Bordeaux , sans expliquer comment, et particulariser Je ppint principal des princes -, lais- ^nt par cette voie une certaine liberté aux députés Ae traiter doucement avec la cour , et de s'accommoder aflx volontés du ministre : ce qu'il fit exprès pour favoriser les frondeurs, qui, s.ur le chapitre de la prison des princes, étoient de ^ême sentiment que le cardinal. Les partisans de Broussel ajoutèrent à son ayis de faire choisir ceux de la compagnie qui devoiisiat être les plus agréable^ à la Reine. On nomma le président de Bailleul pour chef de la députation , homme de bien , et fort obligé k cette princesse par les Ipienfaits qu'il en avoit reçus ^ et par conséquent il ne pouvoit lui dire que des choses proportionnées à son devoir.
Le duc d'Orléans , pour empêcher que le parlement x\e s'engageât trop fortement à favoriser la sortie des princes , sous prétexte de contenter le parlement de Bordeaux, promit en pleine assemblée de faire rap-
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l^eler le duc d'Epernon, et assurais compagnie qu'il ne retourneroit plus dans son gouvernement. 11 donna cette parole sans l'aveu de la cour , et le ministre en fut fâcbë 5 parce qu'il favorisoit le duc d'Epernon : non qu'il approuvât sa hautaine et superbe manière d'agir, qui a toujours été blâmée de ceux qui le connoissoient, mais parce qu'il destinoit une de ses nièces , mademoiselle de Martinozzi , au duc de Caudale. Les défauts du père étoient excusés par les belles qualités du fils, qui, outre son mérite, avoit encore de grands établissemens qui plaisoientà celui qui en vouloit faire un neveu.
Le cardinal, sachant ce que le duc d'Orléans avoit promis aux Bordelais contre le duc d'Epernon , sut aussi que ce prince avoit dit tout haut, parlant de lui, qu'il le chasseroit s'il ne faisoit venir ce duc. Le ministre oubliant sagement cette dure menace, afi^n d'ôter au duc d'Orléans le prétexte de se plaindl*e de lui , et à là Guienne celui de se révolter contre le Roi, manda au duc d'Epernon de venir à la cour •, et comme il y résistoit, il lui envoya Roquelaure lui dire que c'étoit tout de bon qu'il désiroit qu'il se rendît auprès du Roi 5 mais il lui fit savoir ses volontés avec tous les adoucissemens nécessaires à guérir ce cœur si hautain^ et ils n'en furent pas plus mal ensemble.
Pendant que toutes ces choses se passoient, le R(h continuoit son voyage , et approchoit de Bordeaux le plus qu'il lui étoit possible. Les sages de cette ville voulurent conseiller les autres d'obéir au Roi. 11 y en eut qui parlèrent fortement dans les assemblées publiques contre la rébellion, et selon ce qu'ils dévoient au Roi. Beaucoup de ceux de ce parlement, qui vou*
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joient éviter les maux de la gu«rre, firent leur pèdsible pour perisuader leur compagnie de se détacher des intérêts du prince de Condé , et de chasser de leur ville, tout au moins, les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, Madame la princesse, conseillée par ces deux généraux, les seules colonnes qui soutenoient son parti, s'en alla au parlement; et, favorisée du peuple qui choisit toujours ce qui lui est le plus contraire , sut si fortement renouveler par la pitié les sentimens d'affection qu'ils avoient pour M. le prince, que ce même jour il fut résolu que l'union des princes et du parlement subsisteroit, et qu'on se prépareroit à soutenir la guerre : déclarant néanmoins , comme font des révoltés ordinairement, qu'ils étoient bons serviteurs du Roi. Ils ne députèrent point vers Leurs Majestés, mais ils envoyèrent un nommé Voisin à Paris , avec des lettres pour Guyonnet leur député ordinaire, pour avertir le parlement de leur arrêté, et pour le prier de leur donner sa protection. Us assurèrent madame la princesse, le jeune duc d'Enghien son fils , et leurs serviteurs et amis, qu'ils pouvoient vivre en repos sous lautorité royale et celle de leur compagnie.
La Reine envoya de Poitiers un exprès à Bordeaut avec des lettres du Roi pour le parlement, et d'autres du secrétaire d'Etat à l'ordinaire , pour les avertir de la venue du Roi et de la Reine , afin qu'ils députassent vers Leurs Majestés selon la coutume et leur devoir.
On résolut dans ce parlement de ne point députer, mais de faire de trèsrhumbles remontrances par écrit : et pour faire connoître qu'ils ne vouloient point abandoimer les intérêts de madame la princesse , ils dirent
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qu'ils ouvriroient leurs portes au Roi comme bons et fidèles sujets de Sa Majesté ^ mais qu'ils ne vouloient point de Mazarin , qui étoit leur ennemi capital *, qu'il avoit toujours protégé les injustices du duc d'Epernon contre eux, et que cela étant, ils ne pouvoient pas ayoir de confiance en lui. Après avoir fait de telles déclarations, afin qu'ils pussent dire qu'ils n'étoient pas rebelles au Roi, ils trouvèrent à propos de renvoyer de leur ville cet Espagnol nommé donOsorio , pour le cacher du moins aux yeux de leur véritable maître.
Le ministre ne s'étonna pas de cette hardiesse -, mais , connoissant combien il étoit diflScile d'entreprendre le châtiment d'une province soutenue par le roi d'Espagnje et par tant d'habiles gens , il voulut , selon $a coutui»e, mettre l'affaire en négociation. 11 fit écrire par un nommé La Vie à un conseiller de ce parlement nommé Mirât , et lui fit donner un rendez-vous pour conférer ensemble des propositions qui se pouvoient faire au parlement. Le cardinal leur fit espérer que , moyennant leur obéissance , il redonneroit la liberté aux princes. On écouta , on. répondit; mais comme le parlement, et les ducs de Pouillon et de La Rochefoucauld à qui on en fit part, ne trouvèrent pas de sûreté dans ces douces paroles, elles n'eurent d'autre effet que celui d'un amusement inutile.
La cour étant arrivée à Libourne , le parlement alors , ne pouvant éviter de rendre à Leurs Majestés les marques de leur respect, leur envoya une députatipn de plusieurs conseillers et d'un président. Ce président dit de belles paroles au Roi et à la Reine,
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 6t
qui ne signifioient rien *, et de même la réponse fut douce, et capable de les convier à quelque repentir.
Le comte Du Dognon (0, lieutenant du Roi dans le gouvernement de La Rochelle, de l'île de Ré, d'Ole- Fon et de Brouage , depuis la mort du duc de Brézé son maître, étoit demeuré dans ce poste de sa propre autorité. Le Roi lui envoya commander de le venir trouver : il s'excusa sur ses incommodités, et nalla point à la cour. Le ministre vit alors clairement qu'il y avoit beaucoup à craindre de ce côté-là ; mais comme il connut que c'étoit un mal sans remède, il fit semblant de le tenir pour exeusé. Il jugea que le désir de la duché, ou d'un bâton de maréchal de France , étoit la cause de sa désobéissance , et qu'avec l'un de ces avantages il seroit content : il fit négocier avec lui, et ce rebelle fit espérer au ministre qu'il ne seroit pas si cruel à lui-même que de reftiser les grâces qu'on lui offroit.
Les Espagnols, voulant réparer leurs pertes passées^ par l'état présent de nos affaires , assiégèrent et prirent en Italie Porto-Longone etPiombino, qui nous avoient coûté beaucoup d'argent et de peines. Ils gagnèrent alors en tous lieux. Us assiégèrent La Capelle, qu'ils prirent fort aisément, parce que le maréchal Du Piessis , depuis le départ de la cour ^ n avoit reçu aucun secours^ et son armée, n'ayant point été payée ^ ne^ pottvoitlui servir que pour secourir les places les plus importantes. Après avoir vu malgré lui la perte de La Capelle , qui avoit été accompagnée de la présence de l'archiduc , il se retira vers Reims, afin de cotiser-ver la Champagne. Le vicomte de Turehne , assisté-
(i) Le comte Du Dognon ; Louis Foucault.
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des forces du roi d'Ëspagae , alla assiéger Rethel, et en deux jours il se rendit le maître de cette place.
Guyonnet , dëputé de Bordeaux , après avoir reçu les ordres de sa compagnie , qui lui avoient été envoyés, comme je l'ai déjà dit , par Voisin, demanda audience au parlement. Le duc d'Orléans la retarda quelques jours ; mais enfin les chambres s'étant assemblées , elle lui fut accordée le 6 d'août. Le duc d'Orléans , pour arrêter le bruit qui se faisoit en sa faveur, proposa lui-même au parlement la révocation certaine du duc d'Epernon qu'il avoit déjà promise , l'établissement d'un autre gouverneur à sa place , sûreté pour madame la princesse et pour le duc d'Enghien , amnistie générale pour ceux de Bordeaux , et abolition pour tous ceux du parti des princes qui la demanderoient , et rentreroient dans leur devoir ^ et voulut que le registre du parlement en fût chargé.
Il y eut grande contestation entre les serviteurs du duc d'Orléans et ceux des princes , savoir si on accepteroit les propositions du duc d'Orléans, qui paroissoient justes aux gens de bien, qui plaisoient aux frondeurs , et qui d'ailleurs étoient dures à ceux du parti des princes. Elles présageoient la paix de Bordeaux, et la durée tranquille de leur prison. C'étoit ce qui, de toutes les manières , leur devoit être le plus contraire. Il fut enfin résolu qu'on en délibéreroit , et les gens du Roi prirent leurs conclusions , qui alloient à les recevoir. Us y ajoutèrent seulement de supplier le Roi d'employer les remèdes extraordinaires pour apaiser les troubles de l'Etat ^ qui sembloient devoir augmenter tous les jours ^ et la délibération fui remise au 8.
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Ce jour-là, plusieurs avis furent ouverts : Broussel , Je coadjuteur, et beaucoup d'autres du parti des frondeurs furent d'avis d'accepter les propositions du duc <l'Orléans. Des Landes-Payen ouvrit l'avis pour la li- Iherté des princes, et y mêla quelques paroles contre Hé cardin^. Le président Viole s'étendit fort au long , et conclut ouvertement qu'il falloit éloigner le ministre; et, s'expliquant plus particulièrement, il dit qu'il ne le croyoit pas malintentionné, puisque les grands biens qu'il avoit reçus de la France l'obligeoient assez à la servir de toutes ses forces ; mais qu'il le falloit éloigner, ou comme ignorant, ou comme malheureux. Codé , homme de bien et sans faction , en ouvrit un autre, qui alloit à faire des remontrances au Roi pour mettre les princes en liberté lorsque le bon état de la France le permettroit , et que ceux qui avoient pris les armes, pour eux les auroient quittées. 11 ajouta que M. le duc d'Orléans seroit supplié d'en être le médiateur. D'autres conseillers en proposèrent de fort ridicules; mais il n'est pas juste, pour l'honneur de cette grande compagnie , de les faire savoir. Comme les serviteurs des princes étoient instruits par l'exemple des frondeurs , ils firent crier ce jour-là autour du Palais : « Point de Mazarin ! » Ils avoient intention en lui faisant peur de l'obliger à s'accommoder avec eux, et de leur ouvrir les portes de leur prison. Lorsque le duc d'Orléans voulut sortir du Palais , il fut incommodé de la presse des crieurs , et Ton cria fortement aussi contre le duc de Beaufort, l'appelant Mazarin : ce qui fit apercevoir à la Fronde que , de la même manière qu'elle avoit frondé le ministre, les princes la fronderoient à leur tour, et qu'il falloit
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qu'ils se préparassent à se bien défendre. Ces favorables dispositions pour les priixees rendoient les esprits de leurs ennemis plus susceptibles de se lier à eux. Elles furent cause que les soins de la princesse palatine commençoient à produire de grands effets. Elle traitoit avec tous , et particulièrement avec madame de Chevreuse : elle étoit celle qui laissoit le plus voir qu'elle étoit assez disposée à écouter les propositions qu'on lui faisoit , et que l'alliance du sang de Bourbon ne lui déplaisoit pas ^ mais tous ces desseins n'étoient pas encore dans leur perfection. Le coadjuteur y ré-^ sistoit plus opiniâtrement que les autres , et le duc d'Orléans en étoit encore entièrement éloigné.
Le g, le président de Thoré, fils du feu surintendant d'Emery , à qui étoit demeurée la voix , recommença la délibération. Gomme il n' étoit pas tout-à-fait sage , son avis fut à demi contre le cardinal, et à demi pour les princes. 11 y en eut beaucoup qui furent d'avis d'ajouter quelque chose aux propositions de M. le duc d'Orléans. En voici les principaux articles : Que les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld , et ceux même qui avojient été forcés de recourir à des remèdes étrangers , fussent nommément compris dans l'amnistie 5 que le vicomte de Turenne pût revenir; que Ton fît surseoir le rasement de Verteuil , maison du duc de La Rochefoucauld 5 que, dans la révocation du duc d'Epernon, on expliqueroit aussi l'exclusion du duc de Candale son fils , et du chevalier de La Valette son frère bâtard ; que l'on fît surseoir tous les actes d'hostilité ^ que cependant le parlement continueroit d'être assemblé jusques à l'entière exécution de la paix de Bordeaux; qu'ele duc d'Orléans protoettoit
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cureté qu'on ne rétabliroit point le château Trompette , et qu'on expliqu^roh le mot de soumission que dévoient rendre ceux de Bordeaux au Roi, afir. qu'ils ne fussent point obligés de voir malgré eux le cardinal.
D'autres furent d'avis de faire instance pour la liberté des princes , et, à cause des maux qui en pouvoient arriver , de députer trois de messieurs du parlement pour aller traitea* avec eux dans le bois de Vincennes , et préludre sûreté desdits princea pour ce qui regarderoit la paix du royaume. Plusieurs autres furent ouvertement d'avis de faire des remontrances à la Reine contre le cardinal Mazarin , disant qu'il étoit la cause de tous ces maux , et que la réconciliation de la maison royale ne se pouvoit faire qu'après qu'il ^e seroit plus à la cour. Us firent ensuite contre lui toutes sortes d'imprécations , avec des paroles qui marquoient leur mépris et leur haine.
Le duc d'Orléans les interrompit par plusieurs fois^ disant qu'il ne s'agissoit pour lors que de la paix de Bordeaux , et que ceux de et parlement ne parloieut positivement dans leurs lettres ni des princes ni du cardiaal ; qu'ils demandoient seulement pour principal article d'être délivrés du duc d'Epernon , et que si on faisoit tant de propositions nouveUes, qu'il retireroit sa parole , et ne se méleroit plus de cette affaire.
Tous ces avis différens revinrent à deux principaux,
qui furent long-temps balancés : celui d'accepter les
propositions du duc d'Orléans , et celui de la liberté
des prin€;£3 quand le» rebelles auroient mi^ bas les
mnes. Bke celui-ci il y ea eut soixante<lix ^ car la plus
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grande partie de ceux qui avoient été contre le cardinal, dont il y en avoit eu environ quarante, revinrent à cet avis , hormis treize \ et du premier , il y en eut cent douze : qui fit que Ton accepta purement et simplement les propositions du duc d'Orléans, sans les expliquer ni les entendre autrement; et on ajouta même de signifier au parlement de Bordeaux que le parlement de Paris les trouvoit justes et tout-à-fait équitables , et qu'ils s'en dévoient contenter. Comme on avoit envoyé au Roi des députés , pour lui rendre raison de ce qui avoit été fait au parlement en faveur des Bordelais aussitôt après le départ de Sa Majesté , il fut arrêté aussi qu'on enverroit lesdites propositions à leurs députés, afin de les faire agréer au Roi.
he duc d'Orléans dit aussi qu'il écriroit au Roi pour faire surseoir tous actes d'hostilité. On voulut faire aussitôt entrer les députés du parlement de Bordeaux pour leur signifier l'arrêt 5 mais comme ils avoient pressenti que ceux qui leur étoient affectionnés n'avoient pas pu faire aller les choses dans l'extrémité du désordre, Guyonnet seul s'y trouva, qui n'étoit pas celui qui avoit été envoyé porter la lettre; et il fiit dit que le duc d'Orléans leur enverroit ses ordres. Ce prince, en s'en allant, trouva encore des crieurs contre le Mazarin ; mais cela se passa plus modérément que le jour précédent. 11 attira même le respect de cette populace par la grande quantité de personnes de qualité qui ce jour-là voulurent l'accompagner.
Tandis que toutes ces choses se passent à Paris, le Roi , qui étoit à Libourne avec une assez belle armée, témoigna vouloir assiéger la ville de Bordeaux. La
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 67
présence du souverain déplaît toujours aux sujets rebelles. Des canons, de bons soldats et de bons capitaines sont des objets fâcheux à des criminels qui sentent leur faute, et qui connoissent qu'ils méritent de ^ands châtimeris. Les Bordelais en furent étonnés ^ et sans l'e&poir qu'ils avoieut au secours du parlement de Paris , qu'ils voyoient être aussi malintentionné qu'eux , ils auroient eu de plus grandes frayeurs. Enfin, pressés par leur devoir et par leur crainte, ils envoyèrent d'autres députés au Roi et à la Reine. Us furent plus humbles que les premiers, et firent à Leurs Majestés une harangue plus soumise , et qui paroissoit implorer leur miséricorde. La Reine même , à son retour , me fit l'honneur de me le dire. Ce ne fut pas sans remarquer la peur qu'on lui avoit voulu faire de ces peuples pour l'empêcher d'y aller-, et cette princesse y ajouta qu'elle avoit toujours reconnu que la présence du Roi avoit de grands charmes pour changer les cœurs qui lui sont soumis par l'ordre de Dieu et leur naissance.
Ce fut en ce même mois, la veille de la fête de Notre-Dame d'août, que ma sœur me quitta pour entrer dans le couvent des filles de Sainte-Marie de Saint- Antoine , où elle a pris l'habit en i65o. Sa vertu étoit estimée de tous. Elle étoit aimable , bien faite , intérieurement toute sainte -, et l'excès de sa sagesse , joint à la beauté de son esprit , lui avoit fait donner le nom de Socratine. Malgré les charmes de la cour, elle préféroit souvent les maisons des pauvres au cabinet de la Reine-, et l'amitié qu'elle avoit pour mon frère et pour moi , quoique grande , le céda à l'amour qu'elle eut pour Dieu. Je veux mettre ici la lettre
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qu'elle m'écrivit en me quittant , et qu'elle laissa 6ur sa table ^ eUe ne convient point à mon sujet, mais j'espère du moins qu'elle édifiera ceux qui préfèrent le Ciel à la terre, et qu'on me pardonnera si je m'honore d'être la sœur d'une si digne religieuse.
Lettre de la mère Madeleine-Eugénie Bertaut.
« €'est à genoux, ma très-chère sœur, que je vous demande pardon de vous avoir quittée, et que je vous conjure de vouloir imiter notre bon père Abraham, qui, à la voix de Dieu qui lui demandoit son fils bien aimé , prit lui-même le couteau pour le lui sacrifier , et avec lui tout son amour et toutes ses tendresses. Comme alors Dieu voulut bien se contenter de l'obéissance du père et du fils , peut-être aussi se contentera-t-il de la nôtre, et nous fera ]a grâte un jour de nous réunir ensemble, en lui et pour lui, plus étroitement encore que nous ne l'aVoDs été. Mais cependant mettons-nous en état l'une et l'autre d'accomplir sa sainte volonté sans aucune réserve , car autrement notre sacrifice ne lui seroit pas agréable. Après cela, attendons de sa bonté et de sa miséricorde ce qu'il ordonnera pour notre bien et sa plus grande gloire. J'aurois plus tôt exécuté mon dessein, si j'avois pu plus tôt m'arracher d'auprès de vous ; et je ne crois pas que je l'eusse jamais pu faire si Dieu ne m'eût donné pour cela une force extraordinaire, et ne m'y eût nécessitée en me mettant en état de ne pouvoir demeurer auprès de vous sans souffrir d^ maux étranges ^ principalement depuis que l'affaire de mademoiselle de Bui arriva, qui vous fît deviner la
DE MAOABIE DE MOTTfiVILLE. [l65o] 69
mieiine^car en cette occasion vous me témoignâtes tant de bonté et de tendresse, et ce fat pour la mienne une si rude épreuve , que vous me pensâtes faire mourir. Je vous conjure, si vous voulez que je vive, de vous consoler de notre séparation présente, et d'acquiescer aux volohtés de notre père et souverain maître. Je vous promets que je vous tiendrai la parole que je vous ai donnée , et que de plus je ne m'engagerai à rien sans votre permission. Ne me venez point voir si tôt , car je vous avoue que je n'ai point encore de force à votre épreuve^ et si je he vous avois fui , je n'aurois pas vaincu en ce combat on il falloit que Dieu restât le maître. »
La Reine répondit par écrit à la députation des Bordelais. On leur fit savoir que le Roi étoit assez bon pour leur pardonner, et leur donner Tamnistie dont ils avoient besoin pour efFacer le crime de leur rébellion; mais qu'il vouloit savoir, avant que de trai-^ ter avec eux d'aucune chose , s'ils vouloient recevoir le Roi comme leur maître, avec la dignité et la sûreté requises à sa personne , ou maintenir contre lui les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld , déclarés criminels de lèse-majesté par tous les parlemens. Us dirent qu'ils n'avpient point lé pouvoir de répondre à ces articles, mais qu'ils en feroient leur rapport à leur compagnie , et en rendroient réponse avant le 5 du même mois. Le ministre , pour continuer de montrer aux Bordelais et à ceux qui les soutenoient leur devoir, envoya quelques troupes commandées par le maréchal de La Meiileraye assiéger un petit fort non^mé Voies, qui fut pris aussitôt -, et , pour épou-
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vanter ceux de Bordeaux , il fit pendre celui qui y commandoit : leur montrant par cette rigueur qu'ils dévoient tout craindre, et qu'il est dangereux de manquer de fidélité à son roi.
Le duc de Bouillon, maître de Bordeaux et de la populace, ayant su cette éxecution, les anima tous à la vengeance ; et, sans tarder un moment, il envoya quérir un capitaine du régiment de Navailles qui avoit été pris prisonnier dans quelque autre occasion. On trouva ce . gentilhomme qui jouoit avec des dames, exempt de toute crainte. Il le fit prendre, et dans la même heure le fit mourir, le faisant pendre par représailles , et ensuite attacher son corps sur la muraille de la vUle. Cette action fut louée de ceux qui ont pour maxime qu'il ne faut point être tyran à demi, et que les grands hommes ne sauroient soutenir de hautes entreprises s'ils ne sont capables des grands crimes comme des grandes vertus, les unes étant quelquefois nécessaires pour soutenir les autres. Mais ceux qui en jugèrent sur la loi de l'Evangile, selon que le nom de chrétien les y obligeoit, en eurent horreur; et la Reine m'a fait l'honneur de me dire depuis qu'elle en fut touchée d'une douleur sensible. Je sais de Langlade, qui étoit alors auprès de ce duc, que lui-même en souffrit de la peine; il connut le mal qu'il faisoit, mais il se laissa conduire à la raison politique qui le força de suivre les cruelles coutumes de la guerre. Ses amis ont dit de lui qu'il étoit bon de son naturel, et que ce qui l'avoit rendu capable de cette barbare action ne l'empêchoit pas d'avoir dan^ son tempérament de la douceur et de la cordialité. Il fut fort malheureux d'avoir cru qu'uu crime pouvoit-
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trouver une excuse : il n'y en a point contre la loi de Dieu et l'équité naturelle.
Par Tordre de la Reine , on continua la guerre avec chaleur. Le maréchal de La Meilleraye attaqua l'île Saint-Georges, où ceux de la ville avoient des troupes dont iL faisoient leur capital. Après quelques volées de canon, ils se rendirent à composition. Les soldats, au nombre de trois cents, prirent parti dans les troupes du Roi. Soixante-et-dix officiers qui s'y trouvèrent jurèrent de ne plus servir contre le Roi, et furent traités humainement , pour faire honte à l'inhumanité du duc de Bouillon.
Le duc de Caudale fut envoyé à Loches , où étoit alors le duc d'Epernon son père, qui n' étoit point venu à la cour malgré les ordres qu'il en avoit reçus. Le dessein du ministre étoit de le faire consentir que l'on donnât le gouvernement de Guienne à Monsieur, frère unique du Roi , afin d'ôter aux rebelles tout prétexte de se plaindre. Ces peuples avoient une juste aversion pour leur ennemi le duc d'Epernon , qu'ils appeloient leur tyran -, car, selon ce qui se disoit , il en avoit les actions. Dans toute sa vie il a paru qu'il ëtoit dur et trop hautain. Il étoit soupçonné d'avoir empoisonné sa première femme la duchesse de La Valette, sœur bâtarde du feu Roi, sur des jalousies peut-être mal fondées. J'ai ouï dire à la reine d'Angle- -tierre qui l'aVoit vue à sa cour, et à la Reine aussi , cju il avoit fort aimé madame de La Valette avant que de l'épouser-, mais que cette passion, au lieu de produire en lui les effets de l'amitié , l'avoit porté à lui donner alors un soufflet sur quelque petit dépit ^ju'elle lui avoit fait 5 que le feu Roi, le connoissant
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dç cette humeur, voulut rompre le mariage , et que cette jeune princesse, qui aimoit déjà le duc d'Eperuon , lui pardonna , et ne laissa pas de le prendre pour «onmari. Elle eut sujet de s'en repentir^ car comme je viens de dire, selon Fopinion des mëdisans,qui est d'ordinaire la plus vraie, il lui en coûta la vie. 11 avoit épouse ensuite une nièce du cardinal de Richelieu (0, qui , dans les commencemens de leur mariage , avoit vécu avec lui avec beaucoup de vertu. Elle lavoit suivi en Angleterre dans ses disgrâces, contre la volonté de son oncle. Malgré cette conduite , il Favoit si maltraitée, quelle auroit été un objet de compas-
sion à toute la cour , si dans la suite de sa vie ell< n avoit fait voir quelque diminution à ses premiers sentimens. Enfin ce duc , qui n'étoit point prince , quoiqu'il eût envie de l'être , n'avôit rien de bon qu( la magnificence. Il vivoit en grand seigneur ^ mai^ cette seule bonne qualité pouvant avoir pour fou — dément sa vanité et son orgueil, on ne devoit pa» l'en estimer davantage.
Les députés de Bordeaux ne revinrent point trouver le Roi , comme ils l'avoient promis. Le duc de Bouillon les empêcha de tenir leur parole* Son dessein étoit de faire pousser leur révolte le plus loin qu'il lui seroit possible , tant pour tâcher d'obtenir la liberté des princes que pour en tirer de plus grands avantages en son particulier. Ce qui depuis peu s'étoit passé au parlement de Paris , et les propositions du duc d'Orléans , les embarrassoient. On ne fâisoit ppint de mention du prince de Coudé, et
(l) Une nièce du cardinal de Richelieu : Marie de Cambout. Elle nVtoit que cousine du cardinal , étant peiite-fille d'uqe de ses tantes.
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 7 3
pour lui et le duc de La Rochefoucauld , ils n'avôient tout au plus que le pardon et la sûreté; mais ils se défeudîreat si habilement, que leur conduite, par leur résistance, fut estimée dans les deux partis; et les princes eurent sujet de se louer de leurs services et de leur fidélité. Comme je ne suivis point la Reine en ce voyage , et que je n aime à écrire que ce que je sais parfaitement, peut-être quej'ignore beaucoup de particularités qui sont pour Tordinaire inséparables des grands événemens. Je puis dire néanmoins avec vérité que les choses dont mes yeux ne sont point les témoins ^ je n'en parle que sur le récit des acteurs , et sur ce que la Reine même m'a fait Thonneur de m'en dire.
Environ dans ces mêmes jours que la Reine étoit occupée à vaincre les Bordelais , la duchesse d'Orléans accoucha à Paris d'un fils dont la naissance donna une grande joie au duc d'Orléans. Le peuple fit voir celle qu'il en reçut par les feux de joie qui se firent dans les rues , et pat des marques d'une alégresse publique et très-sensible ; mais cet enfant ne vécut guère , et sa naissance fut suivie d'une pronipte mort.
L'armée espagnole étoit alors sur notre frontière , puissante, et pleine de belles espérances qu'elle devoit concevoir de sa force et de notre foiblesse. Elle s'avança vers Reims ; mais cette ville fut conservée par la présence du maréchal Du Plessis, qui prit toutes les précautions nécessaires pour empêcher ses progrès^ L'archiduc occupa Neufchâtel, Pontaverre et Bazoches, où il voulut demeurer quelques jours. Le marquis d'Hocquincourt , qui eut la hardiesse d'atta-
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quer quelques troupes des ennemis, fat battu et pousse jusque dans Soissons , et peu s'en fallut qu'il ne fût pris prisonnier. Quelques autres troupes de l'armée du vicomte de Turenne , commandées par Bouteville, vinrent hardiment jusqu'à dix lieues de Paris pour nous faire la guerre , et beaucoup plus pour nous faire peur.
Bouteville réussit dans son dessein. Les paysans et toute la noblesse de Picardie, qui vint se sauver dans Paris, y causa une étrange rumeur. Ce lieu étoit plein de tant de factions, que les grands et les petits avoient plus de joie que de douleur de voir l'archiduc proche de nous; et chacun étoit plus attentif à faire servir ce désordre à ses desseins , qu'à s'opposer à l'ennemi. Le duc d'Orléans , qui vit que le vicomte de Turenne avec ses troupes potivoit venir jusqu'au bois de Vincennes enlever M. le prince , reprit de nouvelles inquiétudes ; et les frondeurs se sei'virent de cette occasion pour lui conseiller de le faire amener à la Bastille, de sa seule autorité. Il en parla à Le Tellier, secrétaire d'Etat, qui s'y opposa vigoureusement; et après beaucoup de consultations et de mauvaises heures sur l'inquiétude que cette affaire donna aux uns et aux autres*, il fut conclu qu'on les ôteroit du bois de Vincennes, et qu'on les meneroit à Marcoussis sous bonne garde, au-delà de la rivière de Seine'et de la Marne, attendant que la Reine en ordonnât à sa volonté.
Madame , dans ces occurrences , conseilla Monsieur de mettre le prince de Condé en liberté , et de marier son fils le jeune duc d'Enghien à une de ses filles. 11 n'approuva point alors cette proposition , quoiqu'elle
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fût raisonnable à son égard. Il n'ëtoit pas d'humeur à se résoudre si facilement , et il falloit qu'il attendît quelque temps, et que les conseils de ses conducteurs le forçassent d y penser. Les frondeurs ne lui parloient encore que de se rendre le maître des prisonniers, afin d'en disposer à sa fantaisie ^ et cependant ils donnoient de douces espérances à ceux de leur parti, et assuroient leurs amis que si une fois le duc d'Orléans les avoit en son pouvoir , il les feroit sortir aussitôt ; mais eux n'osoient se confier en leurs promesses , et auroient mieux aimé traiter avec le ministre. Le coadjuteur surtout leur étoit odieux, parce qu'il avoit fait connoître dans tous les temps qu'il n'aimoit pas M. le prince, et qu'il étoit incapable de demeurer dans un état de modération et de sagesse.
Parmi ce trouble universel, il arriva un trompette de l'archiduc qui paroissoit envoyé par lui au duc d'Orléans, et qui disoit s'adresser à toiis les bons Français. Ce prince allemand lui témoignoit désirer la paix, et offroit d'y travailler avec lui , en lui faisant espérer ce bonheur à des conditions raisonnables. Cette nouvelle donna de l'émotion et de la joie aux Parisiens ; ils crurent que c'étoit tout de bon que les étrangers étoient devenus leurs amis , et n'en aperçurent point la tromperie. Le duc d'Orléans , aussi trompé que les autres , et enivré de la gloire qu'il crut recevoir en donnant la paix à la France , répondit à l'archiduc en des termes de grande civilité , et lui dépêcha un gentilhomme pour l'assurer qu'il étoit prêt d'en conférer avec lui. Il envoya aussitôt à la cour, pour instruire la Reine et le ministre des oifres de l'archiduc , et demanda le pouvoir de la traiter avec ce prince. Le mi-
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nistre connut de quelle importance étoit cette affaire, et d'où venoit cette intrigue. Il crut que madame de Longueville et le vicomte de Turenne avoient fait faire ce pas à Farchiduc , pour le charger de plus en plus de la haine publique, et pour émouvoir Paris contre lui. Il ne fut pas content sans doute du duc d'Orléans de ce qu'il avoit écouté ces propositions ; mstis pour ne lui pas donner sujet de se plaindre , et aux Parisiens de crier, il lui envoya les pouvoirs nécessaires pour cela. Le comte d'Avauî s'en mêla : il fut avec le nonce à Soissons pour s'aboucher avec les députés d'Espagne ; mais ils ne s'y trouvèrent point.
11 vint ensuite à Paris un certain Gabriel de Toledo, qui fut long-temps logé à Issy . Il faisoit espérer , de la part de l'archiduc , de grandes choses. Le peuple , par ces foibles apparences, aimoit déjà ce prince d'Autriche, et dans les rues on lui donnoitde continuelles bénédictions. Le vicomte de Turenne fît écrire au peuple de Paris , ou bien les créatures du prince écrivirent pour lui tout ce qu'ils désiroient. Ces placards furent affichés dans les carrefours de la ville , où le Mazarin étoit injurié, et Farchiduc loué comme celui qui , pouvant tout détruire , vouloit néanmoins rétablir le repos et la paix dans l'Etat. Enfin toutes ces illusions s'évanouirent, et ce qui en resta fut la honte que dévoient avoir ceux qui les avoient reçues comme des vérités.
La Reine cependant étoit occupée aux soins que lui donnoit le siège de Bordeaux. Les propositions de paix que le duc d'Orléans avoit arrêtées dans le parlement n'avoient pas été tout-à-fait agréables au ministre ^ mais il jugea qu'il s'en pouvoit servir pour
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obliger les Bordelais à ne pas demander du Roi plus jue ce qu elles leur accorderoient. Il voyoit bien que e parlement avoit en cette occasion trop entrepris »ur l'autoritë du Roi , et que le duc d'Orléans , malgré ses bonnes intentions , lui avoit laissé prendre trop i'avantage. Il reçut néanmoins tout ce qui yenoitdé »a part avec respect, et fit paroître vouloir suivre ses îentimens ^ mais il se résolut , en faisant attaquer Bor" deaux , de se mettre en état de ne prendre conseil que de lui-même.
Le maréchal de La Meilleraye pressa la villes il donna le commandement de lattaque du faubourg Saint-Severin aux marquis de Roquelaure et de Saint- Mesgrin. Ces deux braves, gens s'engagèrent si avant, que le maréchal de La Meilleraye ayant jugé à propos de changer ses ordres, ils ne purent pas lui obéir. Le combat fut rude des deux côtés. Ceux qui y commandoient y firent des merveilles. De Choupes , Riberpré et Genlis y furent blessés. Du cdté des assiégés , les deux généraux (les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld ) se trouvèrent partout à la défense d<^ leurs ^ens. Les royalistes attaquèrent toujours vaillamment, <t les rebelles se défendirent de même. Le comte de Talluau fut repoussé en une demi-lune qu'il voulut emporter , et par trois fois le duc de La Rochefoucauld la lui fit quitter , assisté des gardes du prinoe de Condé et des siens ^ et s'il n'avoit point combattu
contre le Roi , il auroit mérité beaucoup de louanges
de sa valeur.
Pendant que le ministre faisoit la guerre , il pensoit
3eIon sa coutume à la paix. Il consentit que le duc de Candale fit venir Gourville à Bourg* Plusieurs grandes
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matières furent traitées en cette conférence. Gourville , homme hardi sur les propositions, et qui, selon ce qu'il lui convenoit de dire et ce que la nécessité le forçoit de faire , se servoit également du oui comme du non, ouvrit au ministre , à ce qu'il m'a dit depuis, €t sans dessein de le tromper,, toutes les voies possibles pour l'accommodement. Il offrit le mariage du prince de Conti avec mademoiselle de Martinozzi,sa nièce : il lui offrit aussi que s'il vouloit mettre le prince en liberté , les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld se mettroient volontairement en prison , pour leur répondre en leurs propres personnes de la fidélité et sincérité de M. le prince. Il chercha les moyen de pouvoir le satisfaire en toutes choses , et n'oublia rien à lui dire de ce qui auroit dû lui plaire. Le car — dinal refusa tous ces accommodemens , parce qu'iln'osoît se confier au prince de Condé , dont il avoit été si maltraité -, parce qu'il ne crut pas devoir manquer au duc d'Orléans , à qui il avoit promis de ne rien changer sur cet article sans sa participation. Il en fallut donc venir aux propositions de ce prince, telles qu'elles étoient. Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld , qui avoient amusé le peuple de Bordeaux par l'espérance d'un grand secours d'Espagne et d'une armée navale, ne pouvoient plus le tromper. Ils furent forcés de consentir à l'accommodement , et à suivre les sentimensde ceux qui étoient effrayés des armées du Roi.
Le duc d'Orléans envoya tout de nouveau Du Coudray-Montpensier au cardinal, avec deux conseillers du parlement de Paris, pour le convier de donner la paix à cette ville rebelle ^ et n'oublia rien
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pour la faire conclure , selon les assurances cpi'il en avoit déjà données.
Toutes les négociations de part et d'autre ayant eu leur effet, la paix fut accordée aux Bordelais, selon la déclaration donnée au parlement de Paris. L'amnistie générale fut donnée à tous. Il fut permis à madame la princesse de se retirer dans Tune de ses maisons avec le duc d'Enghien son fils , en Anjou , ou bien à Montrond , le nombre de la garnison ayant été limité par le Roi. Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld eurent sûreté d'aller en leurs maisons, et jouissances de leurs biens, avec toutes les douceurs qui accompagnent d'ordinaire une paix •, et la déclaration du Roi en fut donnée le premier octobre.
Le 4 du même mois, madame la princesse partit de Bordeaux avec le duc d'Enghien son fifs , les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld , et grand nombre de gens à son service. Elle avoit dessein d'aller à Coutras. Le maréchal de La Meilleraye l'ayant rencontrée dans sa petite galère , fit approcher son bateau pour la saluer et lui faire la révérence. Elle lui dit qu'elle s'en alloit passer à Bourg, avec intention de tenter les moyens de voir la Reine pour se jeter à ses pied^ 5 qu'elle croyoit ne se pouvoir mieux adresser qu'à lui pour en obtenir la permission , et qu'elle le prioit de retourner à Bourg. 11 accepta cette commission, et alla le dire à la Reine en présence de tout le monde. D'abord elle en parut surprise , et lui répondit qu'elle ne pouvoit pas la recevoir , et qu'elle n'avoit point de maison pour la loger. Le maréchal de La Meilleraye , plein de bonne volonté , lui dit que madame la princesse étoit résolue de passer la nuit dans sa galère.
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plutôt que de ne la point Toir -, mais que si elle Tavoit agréable , sa femme la logeroit chez elle pour cette nuit. La Reine ne pouTant plus s'excuser y consentit, et un moment après on vit paroitre sur la rivière cette princesse avec toute sa suite. La Reine envoya à sa descente, pour l'assurer qu'elle seroit la bien venue; et madame de La Meilleraye y alla aussi pour raccompagner chez elle. Dans ce même temps, le ministre étoit allé à un rendez-vous qu'il avoit donné au duc de Bouillon. La Reine lui dépêcha un courrier pour U faire revenir, et à son retour il trouva le duc de Bouillon chez lui. Ils furent long-temps ensemble , et ensuite il fut chez la Reine, où un moment après se rendit madame la princesse. Elle fut reçue de la Reine en particulier, et le ministre seul fut témoin des^ larmes qu'elle répandoit. Elle se jeta à genoux devant la Reine , tenant le duc d'Enghien^on fils de la main , et lui fit son compliment avec quelques sanglots ^ et un de mes amis qui m'écrivit ce détail me manda que la douleur l'avoit embellie. Cette princesse n'avoit pa* été jusqu'alors fort considérée dans sa famille. Sa naissance , quoique très-noble , étoit fort au-dessous de celle de M. le prince , et la solidité de son es* prit ne réparoit pas ce défaut. Madame de Longueville , dont le mérite éclatoit en tous lieux , ne l'estimoit pas ^ et le mépris que madame la princesse sa belle-mère avoit pour sa race et pour elle , joint à toutes ces choses , n avoit pas peu contribué à son anéantissement. Elle avoit néanmoins des qualité assez louables. Elle parloit spirituellement quand il lui plaisoit de parler; et , dans cette guerre, eUe avoit paru fort zélée à s'acquitter de ses devoirs. Elle n'étoit
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pas laide : elle avoit les yeux beaux , le teint beau , et la taille jolie. Sans se faire toujours. admirer de ceux qui la conduisoient , et de ceux qui ëtoient auprès délie, elle a du moins cet avantage d'avoir eu l'honneur de partager les malheurs de M. le prince : ce qui répare en quelque manière le malheur qu'elle a eu de n'avoir pu personnellement mériter , par de plus éminentes vertus , une réputation plus éclatante et mieux établie.
Après qu'elle eut sahié la Reine., les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld allèrent souper chez le ministre , où il est à croire qu'ils ne parlèrent pas de bagatelles. Ils s'en allèrent ensuite chez eux , lassés sans doute de leur mauvaise fortune -, car c'est toujours une chose fâcheuse que dç faire la guerre contre son roi et son maître. Quoique cette paix ne fût pas conclue tout à l'avantage du Roi , ni faite avec cette hauteur nécessaire au rétablissement de l'autorité royale , il sembloit néanmoins qu'elle étoit commode au ministre , et fort utile au service du Roi. Par cette même raison , les ennemis de l'Etat, les frondeurs peut-être , et surtout ceux qui étoient du parti des princes, en étoient au désespoir. Le Roi et la Reine entrèrent dans Bordeaux , et n'y furent pas reçus avec la joie publique qui accompagne pour l'ordinaire les visites de cette nature. La: ville donna au Roi et à la Reine une collation fort mauvaise , et un feu d'artifice de peu de beauté. Mademoiselle , qui avoit suivi la Reine en ce voyage quasi malgré elle , eut un bal ; et tout ce qui s'y passa de plus mémorable , c'est que la Reine s'y enrhuma de chaud. Ce fut elle-même qui à son retour me conta toutes ces particularités , et qui T. 39. 6
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me fit Fhonneur de me dire que les mauvaises dispo-' sitions des esprits, plutôt que le climat, avoient été cause de son mal. Les chagrins qu'elle avoit reçus en ce lieu avoient été extrêmes. La corruption de la révolte avôit imprimé dans les cœurs des grands et des petits de cette province un dégoût de lenr véritable devoir, qui força cette princesse d'en avoir beaucoup pour eux.
Le cardinal Mazarin y fut mal reçu : on ne lui fit point les complîmens dus en de telles occasions à sa qualité de premier ministre ; et la Reine le sentit comme un outrage fait à sa personne. Elle ne tarda que dix jours dans Bordeaux , et cette ville ne méritoit pas d'en être honorée plus long-temps. Sa présence étoit nécessaire à Paris. Elle partit malade de ce rhume, qui , au lieu de diminuer, étoit beaucoup augmenté. En arrivaiït à Poitiers , elle tomba malade tout de bon d'une petite fièvre continue; et, au bout de deux jours , son courage , qui ne l'abandonnoit jamais dans les grandes occasions, la fit partir diligemment pour avancer son chemin vers Paris. En arrivant à Âmboise, elle fut contrainte d'y rester douze jours , parce que sa fièvre et sa maladie augmentèrent beaucoup , et la forcèrent de se faire saigner plusieurs fois. Madame de Brienne , qui eut l'honneur de la suivre seule en l'absence de ses dames, me conta à son retour que pendant ce voyage la Reine endura de grandes incommodités. Sa maladie ne l'empêchoit pas de se mettre en carrosse depuis le matin jusqu'au soir, de la même manière que si elle eût été en parfaite santé. Elle étoit triste , tant parce qu'elle souffroit de sa fièvre , que parce qu'elle n'étoit pas satisfaite de l'état
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de ses affaires. Avec tous ces maux , elle ne se plaignoit point : elle voyoit avec patience dans son carrosse les jeux du Roi et de Monsieur, que la jeunesse et l'enfance convioîent à se divertir , sans paroître être incommodëé , quoique en effet elle le fût beaucoup. Un jour que sa première chambre manqua d'arriver , cette grande princesse, avec un accès de fièvre fort violent et la lassitude du voyage , fut contrainte d'attendre quatre heures que son lit fût arrivé dans une lÉëchante hôtellerie , où , pour tout meuble , on ne trouva qu'une grande chaise de bois. La Reine s'y mit, et y demeura sans se plaindre ni murmurer contre ses officiers, disant à madame de Brienne qui lui tenoit la tête : « Nous sommes toujours trop à notre aise, « nous autres : il est juste que nous souffrions quel- « quefois. » Etant arrivée à Fontainebleau, elle convia le duc d'Orléans de la venir voir 5 mais les frondeurs voulurent l'en détourner par de mauvaises raisons. Ils souhâitoient de le mettre en mauvaise humeur contre le ministre sur ce que l'on avoit mandé à ce prince les longues conférences que les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld avoient eues avec lui. Ce prétexte donna un sujet apparent aux frondeurs de le décrier auprès de ce prince , et de lui faire voir encore davantage combien il lui étQit important de ne pas laisser les princes sous la puissance du ministre. La fidélité qui l'avoit obligé de fermer les oreilles aux propositions qu'on lui avoit faites à Bordeaux ne lui servit de rien^ et ses ennemis , soit qu'il fît bien ou qu'il fît mal, de toutes les manières travailloient incessamment à le détruire. Le Tellier me dit alors que dans le temps que les prisonniers avoient
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été transportés à Marcoussis, le duc d'Orléans, voyant combien ses intérêts l'obligeoient à se conserver la part qu'il devoit avoir à leur liberté ou à leur prison , lui avoit dit : « Je sais bien ce que je pourrois faire là- « dessus 5 mais je sais bien aussi qu'après ce premier « pas il m'en faudroit faire d'autres^ et cela, je ne (c le veux pas. » Voulant dire qu'il eût fallu s'embarquer 5 après cette action , à faire la guerre à la Reine pour se faire régent.
Le duc d'Orléans alla à Fontainebleau , après avoir montré publiquement se plaindre du cardinal, et avoir témoigné peu de désir de voir la Reine. Le Roi , accompagné du ministre, fut au devant de lui. D'abord ce prince ne parut point mal satisfait : il embrassa le cardinal-, et après quelques petites plaintes, qui furent adoucies par les justifications du ministre et le bon traitement de la Reine, tout parut raccommodé. 11 fut parlé entre eux de l'affaire qui pressoit le plus , et du lieu où les princes seroient transportés. La Reine me fit Thonneur de me dire , aussitôt après son retour à Paris , qu'elle avoit parlé au duc d'Orléans du dessein qu'elle avoit eu de les faire conduire au Havre , et qu'il n avoit point paru s'y opposer ; mais qu'il avoit seulement répondu (voilà les mêmes mots) : Mezo sij mezo no^ moitié oui , moitié non. Sur cela, les ordres furent donnés en diligence au comte d'Harcourt avec un bon nombre de troupes pour les y mener-, et la Reine fut en cette rencontre obéie ponctuellement.
Madame de Chevreuse, étant à Fontainebleau , protesta au cardinal des bonnes intentions du coadjuteur, et l'assura qu'il .vouloit être tout-à-fait de ses amis ,
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pourvu qu'il le fît cardinal. Elle lui donna beaucoup d'avis contre ceux qui traitoient les aflaires des princes, et parut avoir alors beaucoup de désir de s'unir aux intérêts de la Reine. Le garde des sceaux de Châteauneuf, qui pendant tout le voyage avoit fait la figure d'un bon serviteur du Roi , parut aussi vouloir se lier entièrement au ministre 5 et même on a cru qu'il lui fit conseiller d'arrêter le duc de Beaufort et le coadjuteur, disant , malgré l'extrême liaison qu'il avoit eue avec eux 5 que ces deux hommes seroient toujours pernicieux au repos de l'Etat ; mais le cardinal n'osa se confier en lui. U avoit eu d'étranges relations des frondeurs parles créatures des princes, qui l'en vouloient détacher. Son cœur étoit ulcéré contre eux , et son mécontentement fut cause que madame de Chevreuse ne put porter au coadjuteur que de lointaines espérances du chapeau qu'il désiroit. Le dépit qu'il en eut augmenta sa haine contre le cardinal Mazarin , et fit que le cardinal en eut encore davantage pour lui. Toutes ces choses eurent aussi cet effet que le garde des sceaux de Châteauneuf , que le ministre regardoit toujours comme son ennemi, s'éloigna d'autant plus de l'amitié du ministre que les bons momens qu'il avoit eus pour lui ne lui avoient servi de rien. Le coadjuteur en ce même temps, pour ne rien oublier, et peut-être par un équitable repentir du passé , fit encore offrir au cardinal que s'il âvoit peur de lui il s'en iroit à Rome , et qu'étant satisfait , il ne se mêleroit plus de rien ; mais toutes ces belles et louables apparences ne purent convier le ministre à lui faire du bien , et son malheur voulut aussi qu'il n'osât lui faire du mal , en écoutant les propositions
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du garde des sceaux de Ghâteauneuf , qui en cette rencontre parurent sincères. S'il y eut alors en eux quelques favorables momens pour lui, il fut malheureux de ne les pas connoître , et fort excusable : en ayant été jusque là toujours fort maltraité , il ne les put regarder comme des gens qui pouvoient devenir ses amis. Si le cardinal eût pu espérer alors quelque véritable amitié du prince de Condé , et quelque docilité dans sa conduite , il auroit préféré de se raccommoder avec lui à toutes les autres choses, tant il étoit las des frondeurs. Peu avant son retour, il avoît été pendu en eiBgie dans tous les carrefours de la ville de Paris , avec des vers infâmes ; et il avoit fallu que le lieutenant criminel eût enlevé ces potences publiquement. Le cardinal avoit attribué cette hardiesse à ses bons amis les frondeurs ^ mais , dans le vrai , on crut avec quelque fondement que ceux du parti des princes y avoient eu plus de part que les autres.
La Reine retint le duc d'Orléans auprès d'elle à Fontainebleau tant qu'il lui fut possible , et le laissa partir assez content, un jour seulement avant qu'elle revînt à Paris , qui fut le 1 5 de novembre. Elle nous parut fort changée de sa maladie. Elle étoit foible et triste. A son arrivée, toute la cour la reçut au Palais-* Royal, et toute la Fronde s'y trouva tant en gros qu'en détaiK
Leduc de Beaufort, qui, à ce qu'on m'assura, eufe:quelque peur d'être arrêté, vint lui rendre ses de-, yoirs. Elle le reçut froidement. Il en usa de mém^
avec le ministre , afin de se ^établir en honneur avea le peuple de Paris, qui avoit crié contre lui ai^ Mazarin! Le coadj^teur vint au$si faire la révérence?
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& Leurs Majestés , et la Reine lui fit de grands reproches de sa conduite.
Environ dans ce même temps arriva la nouvelle de la mort du prince (l'OrarigeCO, qui avoit l'honneur l'être gendre de la reine d'Angleterre. Sa perte reloubla les chagrins de cette reine aflBiigëe. Elle le Dleurâ en ma présence, et me témoigna en être fort ouchée. Il étoit jeune et déjà grand capitaine, ayant Loanë à toute l'Europe des marques de sa valeur , de a capacité et de sa bonne conduite. De là je fus chez a Reine, que je trouvai, à ce qu'elle me fit l'honneur le me dire , plus malade et plus abattue qu'à l'ordilaire. La mort de ce prince, qu'elle regretta aussi , lui woit rempli l'esprit du souvenir de ses propres chagrins; et des malheurs de la reine d'Angleterre passant à ceux qui la regardoient, je conclus avec elle que notre siècle nous avoit plus fourni de sujets de méditer sur la misère humaine , que d'occasions dangereuses de nous perdre parla joie et le divertissement. La Reine , deux jours après son retour , prit médecine, pour tâcher de finir sa maladie. Ce remède l'ayant beaucoup émue, la nuit suivante elle se trouva plus mal : la fièvi:e lui reprit violemment , qui lui dura continue avec redoublemens, Jusques à l'onzième de samaladie, sonmal futdangereux; ilfut cause que beaucoup de personnes eurent de la crainteet de la joie, selon les diverses passions et les divers intérêts de chacun. Les princes arrivèrent au Havre le 25 du mois de novembre , jour de Sainte-Catherine. Ils étoient partis le i5, et marchoient à petites journées, à cause des troupes qui les conduisoient. Ils espérèrent toujours
{i) Du prince d^Oranf;e : Onïlïamme. Il,
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qu'on les sauveroit , et M. le prince tenta de se sauver lui-même dans une hôtellerie -, mais de Bar les veilloit de si près, que la chose lui fut impossible. 11 se plaignoit de ses soins et de sa sévérité* et avoit une grande haine pour lui. Ce fut pour ce prince une sensible douleur de se voir entre les mains et sous la domination de la duchesse d'Aiguillon son ennemie , et une grande mortification aii duc^de Longueville de traverser en cet état les terres de son gouvernement. La duchesse d'Aiguillon , de son côté , n'en fut pas fâchée ; et quand ils y furent, elle dit alors à la marquise de Sablé son amie , en roulant les yeux au Ciel, et paroissant touchée de leur infortune , que , depuis que ces pauvres princes étoient au Havre , elle âvoit= oublié toute la haine qu elle devoit avoir pour eux •, qu'il lui sembloit depuis cela qu'ils étoient devenus:^ ses enfans-, et qu'en vérité, aussitôt que la paix gé — nérale seroit faite , elle avoit résolu dans son ame d^ les bien servir. La marquise, attachée ailx intérêts de^ princes , lui répondit qu'elle les remettoità bien loin, et que des sentimens aussi charitables et aussi chrétiens que les siens dévoient avoir une plus prompte exécution. Cette dame, dont l'esprit pénétrant savoit sonder les plis et replia du cœur humain , se moqua avec moi de cette bonté affectée , bien contraire , à ce quelle croyoit, aux véritables sentimens de madame d'Aiguillon. Peut-être qu'elle se trompoit : cette dame paroissoit avoir de la piété.
La réputation de M. le prince imprimoit dans tous les hommes une si particulière vénération pour sa personuje , que la chambre où il avoit été à Vincennes fut visitée avec curiosité et avec respect de plusieurs per-
DE MADAME DK MOTTEVILLE. [l65o] 89
tonnes. Mademoiselle de Scudëry, dont les beaux ouinrages ont été célèbres en notre siècle , y alla comme les autres 5 et voyant des œillets dans des pots que M. le prince avoit pris plaisir de cultiver et d'arroser , pour les tenir sur une terrasse où il alloit quelquefois se divertir 5 elle fit ces vers qu elle laissa écrits sur les murailles de la chambre ou de cette terrasse où avoient été ces fleurs :
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa de sa main qui gagnoit des batailles , Souv^ns-toi qu'Apollon a feâti des murailles , Et ne t'étonne plus de voir Mars jardinier.
La Reine , après le quatorzième jour de sa maladie , se porta un peu mieux 5 et cet amendement donna le moyen au cardinal de penser à rétablir les affaires du Roi, qui étoient en mauvais état sur la frontière. Sans perdre de temps , il partit de Paris le premier décembre pour aller à l'armée. Son dessein étoit de retirer Rethel des mains des ennemis qui venoient de le prendre, etcpii paroissoient vouloir le fortifier pour y prendre leur quartier d'hiver. Toutes les troupes qui Vicient à Bordeaux ayant rejoint notre armée en Champagne, elle se trouva de près de vingt mille hommes. Le ministre, malgré la saison qui étoit avan- <:ée, voulut entreprendre quelque chose qui pût réparer le déshonneur de la campagne et celui du ■naréchal Du Plessis , qui avoit été dans l'impuissance ^e montrer aux ennemis ce qu'il savoit faire. Les pertes que l'on faisoit alors en Catalogne, doiit les JEspagnols prenoient les meilleures places, faisoient aussi un mauvais effet contre le cardinal , et donnoient
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matière de crier à ces sortes de gens qui en font profession 5 et qui croient que toute la vertu romaine est passée en eux , pourvu qu'ils aient mal parlé de celui qui gouverne.
Beaucoup de raisonnemens se firent sur le départ du ministre. 11 y en eut qui crurent qu'il n'étoit pas fâché de s'éloigner de la Reine pendant sa maladie^ parce que, s'il l'eût perdue , il eût été heureux de se trouver hors de Paris , où sa vie en tel cas n'auroit pas été en grande sûreté ; mais cette princesse n'étoit plus en péril quand il la quitta , et le dessein de ce voyage étoit fait avant même qu'il arrivât de Guienne. On l'avertit, en partant, que les frondeurs travailloient puissamment à corrompre tout-à-fait les bonnes intentions du duc d'Orléans, et que ce prince avoit fait de grandes plaintes contre lui de ce qu'il avoit osé envoyer les princes au Havre, sans un plein consentement de sa part. Il voyoit que , depuis son retour de Fontainebleau, il paroissoit refroidi avec la Reine, et qu'ils étoient embarrassés quand ils étoient ensemble, et particulièrement quand lui-même y étoit. On l'avertit aussi que le parlement feroit du bruit en faveur des princes, et que l'intrigue de leurs servdteurs.aug-» mentoit à leur avantage. Toutes ces choses, ne l'étcmnèrent point ^ il crut qu'il falloit travailler à ce qui paroissoit le plus important et de plus grande réputation pour lui , et laisser au temps à démêler le reste.
La Reine me fit l'honneur de me dire, quelques
jours après qu'il fut parti , qu'en la quittant il lui avoit
dit qu'il la laissoit sans crainte , quoique beaucoup de
gens l'eussent averti qu'il devoit appréhender qu'en
. »on absence on ne lui rendît de mauvais offices au-
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 9I
près d'elle \ et qu elle lui .avoit répondu qu elle étoit bien aise que cette occasion se présentât , pour lui témoigner la sûreté qu'il devoit avoir en sa bonne volonté.
Selon ce qu'on avoit prédit au cardinal, aussitôt qu'il fut parti le parlement s'assembla *, et madame la princesse , femme du prince de Condé ( cai; madame la princesse sa mère étoit alors fort malade) , présenta une requête par laquelle elle se plaignoit du cardinal Mazarin , qui avoit envoyé M. le prince son mari dans un lieu dont ses plus grands ennemis étoient les maîtres, et dont ils pourroient, quand il leur plairoit , l'envoyer dans les pays étrangers ; que cela étant , elle supplioit la cour d'avoir égard à sa requête , et d'ordonner que les princes, selon les lois de l'Etat, et notamment selon la déclaration dernière du mois d'octobre, fussent amenés au Louvre, et gardés par un gentilhomme , officier de la maison du Roi.
Cette requête fut (présentée par Des Landes-Payen , conseiller au parlement, fort .zélé pour les princes* EDe fut reçue de la compagnie avec applaudissement , et donnée aux gens du Roi pour y donner leurs conclusions , qui furent que la requête seroit présentée à la Reine , et qu'elle seroit suppliée d'y avoir égard.
Ce même jour arriva la nouvelle de la mort de madame la princesse la mère , qui fut regrettée d'une infinité de personnes ^ et l'on ne manqua pas de dire que le chagrin et la douleur lui avoient ôté la vie* Cette princesse étoit dans un âge qui pouvoit encore Jui faire espérer une longue suite d'années. Elle pàroissoit saine ^ elle avoit encore de la beauté , et l'on
9** fï^So] MÉMOIRES
peut croire en effet que Tamertume de sa disgrâce contribua beaucoup à sa fin. Elle étoit, comme je crois l'avoir déjà dit lorsque j'ai parlé d'elle , un peu trop fière , haïssant trop ses ennemis , et ne pouvant leur pardonner. Dieu voulut sans doute l'humilier avant sa mort , pour la prévenir de ses grâces , et la faire mourir plus chrétiennement. Sans ce secours , selon son tempérament, elle auroit senti avec de grandes impatiences la peine de se voir exilée , ses enfans en prison , et ses ennemis triompher d'elle 5 mais Dieu changea ses sentimens en de très-vertueuses dispositions. Elle parut accepter volontiers toutes^ ces peines , afin de participer par cette croix à celle de Notre Seigneur. Elle fit une confession générale àl'archevêque de Sens (>) , qui étoit de ses amis, et qui par des motifs moins solides s'étoit accoutumé , pendant son bonheur, de la visiter souvent. C'étoit un homme qui, dans ce temps-là, étoit plein d'esprit du monde. 11 avoit ÎDcaucoup de lumières et de hauteur dan$ l'ame. Sa réputation étoit nette du coté des femmes. Il soutenoit dignement la grandeur et la puissance de l'Eglise; et, dans les assemblées du clergé, il a su plusieurs fois porter ses intérêts avec gloire 5 mais il n'étoit pas égal dans sa conduite : il aimoit trop la cour et l'intrigue , et peut-être que sa vanité plutôt que sa vertu le faisoit souvent agir vertueusement. En cette occasion , son caractère lui attira le respect d^ cette princesse; et les sentimens de
(i) ^ Varchet^éque de Sens: Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin^ coadjuCeur de Sens à vingt-quatre ans , et archevécjue à vingt-six. 11 A: par la suite Pun des me'diateurs de Parrangcment conclu avec les jansi nisles , et connu sous le nom de pacifioation de Clément ix.
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] 98
sa piété 5 à ce qu'il m'a dit depuis , lui en donnèrent à lui-même. Madame la princesse ordonna à l'abbé de Roquette d'aller trouver la Reine de sa part , pour l'assurer quelle mouroit sa très -humble servante, quoiqu'elle mourût des déplaisirs qu'elle avoit eus de la persécution faite à elle et à ses enfans. Elle lui manda qu'elle la conjuroit par le sang de Jésus-Christ de faire quelque réflexion sur sa mort , et de se souvenir que personne n'étoit exempt des coups de la fortune. Enfin cette princesse finit sa vie dans les maux, et les souflTrit avec patience. Il est à croire que Dieu l'en a récompensée , et lui a fait miséricorde.
La Reine étoit alors malade. La destinée de madame la princesse lui fit pitié : elle reçut son compliment avec ce respect qu'une chrétienne devoit avoir pour une personne qui , en mourant , lui parloit au nom de leur maître à toutes deux ; mais elle étoit si occupée de ses propres misères, et si abattue de sa maladie, quelle ne pensoit qu'à se plaindre elle-même. J'avois l'honneur d'être seule auprès d'elle à la ruelle de son lit , quand cet abbé lui vint faire ce triste compliment. Elle y répondit peu de chose ; mais, selon le chagrin que je vis dans ses yeux, je suis persuadée qu elle pensa beaucoup , et que ses réflexions furent grandes.
Madame et Mademoiselle ne furent pas fort affligées de cette mort^ mais elle fit oesser leur haine. Madame étoit conseillée par le duc de Lorraine son frère , que madame de Longueville avoit gagné par les intelligences qu'elle avoit eues avec les Espagnols ^ et Madame ne voyant plus madame la princesse , dont la hauteur lui faisoit de la peine , elle se trouva toute
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disposée d'entrer plus fortement dans les intérêts du prince de Condé. Elle redoubla ses conseils envers le duc d'Orléans son mari , et Mademoiselle fut de ce même sentiment; mais alors leur crédit à toutes deux étoit médiocre à l'égard du prince.
Je ne veux pas finir de parler de la mort de madame la princesse , sans remarquer une chose que madame de Brienne me dit alors de cette princesse , qui est digne de mémoire. Quand cette dame fut de retour du voyage de Bordeaux, où, comme je Tai dit, elle avoit suivi la Reine et servi fidèlement , elle s'en alla voir madame la princesse , de qui elle avoit l'honneur d'être parente, et qui l'avoit toujours particulièrement aimée. Elle la trouva déjà fort malade ; et quand elle fut dans les agonies de la mort ,''elle se tourna de son côté , et lui dit , en lui tendant la main : « Ma « chère amie , mandez à cette pauvre misérable qui « est à Stenay (voulant parler de madame de Lon- « gueville sa fille) l'état où vous me voyez , et qu'elle a apprenne à mourir. » Ces belles paroles ont eu leur effet : madame de Longueville , peu après , détrompée par ses propres infortunes de la fausseté des grandeurs de la terre , a fait voir à toute l'Europe , par la sévérité d'une rude pénitence, qu'elle a voulu préférer une vie austère , et une bonne mort , à une vie délicieuse et mondaine. C'est une grande occupation que d'apprendre à mourir : c'est notre plus importante affaire ; car les choses ^visibles sont pour un temps j mais les in^^isibles sont étemelles (0.
Madame la princesse avoit été fortement occupée de l'amour d'elle-même et des créatures. Je lui ai ouï
(i) Saint Paul.
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] g5
dire un jour qu'elle railloit avec la Reine sur ses aventures passées , parlant du cardinal Pamphile , devenu pape , qu'elle avoit regret de ce que le cardinal Bentivoglio son ancien ami , qui vivoit encore lors de cette élection, n'avoit point été élu en sa place , afin, lui dit-elle , de se pouvoir vanter d'avoir eu des ' amans de toutes conditions , des papes, des rois, des cardinaux , des princes , des ducs , des maréchaux de France , et même des gentilshommes. Quand elle devint veuve , comme elle n'avoit pas eu beaucoup d'amitié pour M. le prince son mari, on admira son bonheur, ses richesses et sa puissance ; mais depuis ce moment elle fut accablée de mille maux;, et ce fat le temps de ses plus grands déplaisirs. Ses enfans , qui étoient le sensible de son cœur , lui causèrent de grands chagrins, et ensuite leur disgrâce la fit mourir. Les choses de ce monde sont presque toutes de cette nature. Nous y vivons dans une éternelle tromperie : nous désirons pour l'ordinaire ce que nous n'avons point 5 et quand ces biens nous arrivent, c'est quasi toiyours pour notre malheur, ou bien dans un temps qu'il les faut quitter malgré nous.
Madame la princesse n'étant plus, il falloit que madame la princesse sa belle-fille fût celle sous le nom de qui on travaillât à la liberté des princes. Le jour pris pour délibérer sur la requête qu'elle avoit déjà présentée, les chambrés s'assemblèrent. Le premier président, pour ne pas paroître porter les intérêts des princes avec trop de chaleur, fit difficulté sur ciette requête , à cause que madame la princesse n'étoit pas autorisée ^ mais tout à propos on heurta à la porte de la grand'chambre, et il se trouva que
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c'ëtoit un gentilhomme de la part des princes , qui apportoit une lettre signée des trois prisonniers , qui paroissoit écrite dans leur marche , et qui apparemment étoit contrefaite. Le premier président dit qu'il étoit difficile qu'ils ( parlant des princes) pussent écrire , et , comme se moquant de tous , dit : « Pas (( impossible pourtant, mais difficile; » et, pour tourmenter le coadjuteur et le duc de Beaufort , il ajouta en leur présence: « Ce n'est pas que nous n'ayons yu « pendant la guerre des lettres de la part de Tar- « chiduc venir tout à propos comme celle-là , écrites « sans doute dans la rue Saint-Denis. » Sur ces petits démêlés , il se fit un grand bruit dans la grand'chambre que le premier président blâma infiniment, disant qu'il n'y avoit plus d'ordre dans le parlement, que tous vouloieiit parler tout à la fois ; et pour faire remarquer en passant leur autorité , leur dit qu'ils avoient tort de parler avec tant de désordre, vu que, par la grâce de Dieu , ils étoient en pouvoir de dire leurs avis sur les plus grandes affairés de l'Etat. Enfin on délibéra si on donneroit séance au gentilhomme 5 mais on reçut encore une autre requête de la part de mademoiselle de Longueville, qui demandoit pour le duc de Longueville son père la même grâce que madame la princesse pour M. le prince son mari , et le prince de Conti son beau-frère. Le temps ayant été consommé à toutes ces procédures , et à faire des questions au gentilhomme , il fut arrêté par les gens du Roi que , vu l'incertitude de savoir s'il étoit de la part des princes ou non , il n entreroit point ; vu aussi qu'il dit qu'il n'étoit pas envoyé par eux , mai qu un garde , gagné par les princes , lui avoit apport
DE MADAME DE MOTTE VILLE. [l65o] 97
cette lettre pour la présenter à la cour. La délibération sur la requête et sur la lettre fut donc remise au lendemain 9 de décembre.
La Reine , quoique malade , tint conseil ce même jour [le 8 décembre] dans la ruelle de son lit, 0:1 assistèrent le garde des sceaux , le maréchal de Villeroy, ServienetLe Jellier. Il y fut résolu qu'elle enverroit quérir les gens du Roi : ce qu'elle fit j et quand ils furent arrivés , elle leur demanda ce que c'étoit qu'une lettre qui leur avoit été présentée, et s'informa de tout ce qui s'étoit passé dans leur compagnie.
Le liendemain 9 décembre , comme les chambres s'assembloient , elle envoya une lettre de cachet , par laquelle elle mandoit les gens du Roi. Elle leur dit de demander au p£^rlement, de sa part, quelque temps pour penser à siss affaires 5 qu'elle ne trouvoit point mauvais qu'ils délibérassent sur cette requête de madame la prinpesse ; mais que comme le Roi son fijs y avpit un assez grand intérêt , qu'elle demandoit huit jours pour voir de quelle manière elle devoit agir en cette irencontre, sa maladie l'empêchant entièrement de s'appliquer à cje telles affaires. Cette dépi|tation de gens du Roi vers la Reine occupa le jpur tout entier.
Le samedi 10 décembre, les gens du Roi firent l&iw rapport aux chambres assemblées sur ce que la B^ine leur demandoit. On délibéra, et le parlement, p^r une libéralité admirable , donna à la Reine quatre JQurs, au lieu de huit qu elle avoit désirés 5 et la traitant en cela plus durement que la moindre personne de son royaume.
9B [l65oJ MÉMOIRES
La Reine commença dès lors à se mieux porter , et Vantier, médecin du Roi, soutint contre les autres qu elle avoit jeté un abcès qu'elle a voit dans le mésentère : ce qui étonna toute ]a cour , vu le péril où elle avoit été. Malgré cet amendement , la fièvre ne la quitta pas encore tout-à-fait.
Le i4? on voulut délibérer au parlement sur les affaires présentes. Le temps se passa en disputes entre les frondeurs et les partisans des princes , et à crier contre le cardinal Mazarin. Us vomirent contre lui mille injures : quasi tous le traitèrent de perturbateur du repos public , et conclurent enfin qu'il falloit supplier le duc d'Orléans de se trouver à leurs délibérations. Ainsi la chose fut remise à une autre fois.
Quoique le cardinal eût trop négligé d'acquérir des créatures dans cette compagnie, et que la Reine ne prît nul soin d'en avoir par elle-même , elle en avoit néanmoins quelque petit nombre qui servoient le Roi, afin seulement d'éluder les grands coups et de gagner du temps. La différence des intérêts et des cabales étoit grande : elle causoit beaucoup de confusion , et ces disputes faisoientque leurs délibérations n'alloient pas souvent à la conclusion des affaires qu'ils entreprenoient. Chaque parti n'avoit pas assez de pouvoir pour faire réussir ce qu'il vouloit 5 mais ils n'enavoient que trop tous, en général et en particulier, pour brouiller et pour mettre le désordre dans l'Etat et dans la cour. Les princes en profitèrent : car les frondeurs étant tout-à-fait dégoûtés du cardinal , et trouvant qu'ils étoient trop foibles pour surmonter ce parti qui ehaque jour augmentoit de forces , ils résolurent de
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se rëunir ensemble, pour voir s'ils n'y trouveroient pas mieux leur compte.
Le i5 décembre, messieurs du parlement députèrent vers le duc d'Orléans pour- le prier d'assister à leurs délibérations, et cependant résolurent de demeurer incessamment assemblés. Le duc d'Orléans , qui sur le chapitre du prince de Condé étoit presque encore du même sentiment que la Reine , pour empêcher que la requête de madame la princesse ne fut trop favorablement reçue , leur déclara hautement qu'il ne pouvoit pas se résoudre d'y aller, s'il n'y étoit reçu d'une autre manière quil ne l'avoit été les jours précédons 5 que chaque particulier y étoit le maître , et que le désordre étoit tel que lui-même n'y étoit pas écouté ^ que tout ce qu'ils faisoient alors ne feroit point sortir les princes 5 qu'il ne conseilloit pas à la Reine de le faire ^ qu'elle les avoit fait conduire au Havre par de bonnes raisons, et que c'étoit lui-même qui vii avoit conseillé de le faire. 11 le disoit ainsi pour ■^xre finir la rumeur du parlement qui se faisoit en -^^eur des princes ; et , néanmoins , il avoit souvent lit sur ce chapitre qu'il se plaignoit de la Reine de ce lia'elle les avoit envoyés en ce lieu sans lui en avoir f^^rlé positivement- Ce même jour arriva la nouvelle d'une défaite des ennemis par milord Digby, Anglais qui commandoit ^ors dans nos troupes -, et j'en vis apporter à la Reine ^ne enseigne: ce qu'elle estima. beaucoup davantage' que le plus beau diamant du monde. Elle en reçut aussitôt après une autre infiniment plus considérable. Un courrier arriva de la part du ministre , qui lui apprit ' la prise de Rethel , qui avoit été emportée par l'armée
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du Roi en deux ou trois jours, sans y faire de circonvallation. Le cardinal pouvoit partager avec le marëehal Du Plessis une grande portion de la gloire qui en ëtoit due à ce général , par les soins qu'il avoit pris de mettre l'armée en état de faire de telles conquêtes. Voilà cet homme , condamné par un arrêt du parlement et pendu en effigie , qui ^ malgré la haine pn* Liique , subsiste dans la grandeur. 11 ajoute à sa qua* lité de ministre celle de conquérant à la tête de vingt mille hommes, et prend des places, sans paroîtré se soucier de toutes les injures de ses ennemis. Se voyant haï des grands du royaume et des peuples, il tâchoit de se conserver Tamitié des soldats. Sa maxime étoit d'aller à l'armée le plus souvent qu'il pouvoit , et d'y porter toujours de l'argent ; et il prenoit soin de régaler les soldats sur toutes leurs petites nécessités. Cette année , il leur avoit porté des justaucorps pour les garantir du froid , qui étoit déjà grand. Il tenoit trois ou quatre tables où il recevoit les oiliciers, afin de les acquérir à lui par cette bonne chère : se montrant d'ailleurs plus doux et plus traitable qu€ quand il étoit dans le cabinet de la Reine, où, pour l'ordinaire , il étoit inaccessible à tous, La Reine reçut cette nouvelle avec beaucoup de joie : elle raccompagna de la modération qui doit paroîtré dans les occasions de cette nature, et souhaita que, dans ce même instant que Rethel pris, on pût aller au maréchal de Turenne, le battre et le défaire : ce qui fut une espèce de prophétie *, caf à l'heure même qu'elle faisoit ce souhait, l'armée du Roi étoit aux mains avec celle des -ennemis, dtt commandoit le maréchal de Turenne. Ce général rebelle , et don Estevan de Gamarre ,
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65o] lOI
incontinent après la prise de Rethel, avec près de huit mille chevaux et plus de quatre mille hommes de pied, n'étant pas encore avertis de la victoire des nôtres , continuèrent leur marche vers cette ville qu'ils avoient intention de secourir , et ils Tavoient promis aux assiégés. Lorsque les nouvelles de leur approche furent sues dans l'armée du Roi , le cons^eil de gueros s'assembla , et le ministre y fit résoudre de donner bataille.
Le général et les autres officiers de guerre ayant approuvé cette résolution, la plus grande partie d^ l'armée, qui se trouvoit au meilleur état de combattre, fut commandée pour cet effet. Sept mille fantasias et cinq mille chevaux marchèrent avec toute la diligence possible pour aller au devant de l'armée espagnole* Les nôtres , n'ayant pour toute artillerie que deux pièces de campagne , n'eurent pas plus tôt fait quatre lieues qu'ils eurent avis par leurs coureurs que le maréchal de Turenne paroissoit au-delà d'une ravine qui pouvoit être à trois quarts de lieue d'^ux , et que , suf l'avis qu'il avoit eu de notre marche , il avoit fait &ii:ô halte aux Espagnols , pour délibérer s'ils feroieait leur retraite ou s'ils viendroient anroater notre armée. Il passa à poursuivre leur marche : si bien qu'après avoir fait deux ou trois miUe pas le long d'une ravine qui empéchoit que ces deux armées ne se vissent, elles descendirent presque en même temps dans une plaine où le combat se donna, tel qu'on le peut imaginer entre deux années toutes deux commandées paar de bons chefs, munis de vaillans officiers et de bons sol* dats, accoutumés à se bien bat^e. Le maréchal Da Plessis , qui fut vu des premiers et ^en tous lieux
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Tépëe à la main , commandant ses troupes et combat^ tant les ennemis , emporta la victoire sur le maréchal de Turenne , qui, pour n'être pas si heureux que lui, n'en eut pas moins de réputation.
La Reine fut ravie de voir que ses souhaits avoient été accomplis. ïl lui sembla que Dieu , par cette défaite , vouloit confondre la malice de ses persécuteurs, honorant, par un si favorable succès, celui qu'ils avoient tort de mépriser , et qu'ils haïssoient tant san» savoir pourquoi. A cette nouvelle, je m'approchai de la Reine qui étoit au lit , pour lui témoigner la part que je prenois à son contentement. Je la trouvai toute pénétrée de reconnoissanee envers le Ciel; et, après avoir adoré la Providence divine, en me donnant sa main dans la mienne , elle me fît l'honneur de me dire-, u Prions Dieu, et ne nous amusons point à autre <( chose qu'à le remercier de toutes ses bontés '. « c'est lui qui m'assiste. » Le plaisir que Je maréchal Du Plessis reçut de sa victoire fut balancé par la perte de son fils le comte Du Plessis , l'aîné de sa maison , et honnête homme. Il en avoit déjà perdu un autre en pareille occasion , en gagnant une autre bataille devant Crémone ; et cette seconde perte lui ayant renouvelé la douleur de la première , il en fut doublement affligé. Ce même maréchal m'a néanmoins avoué depuis , en me parlant de la mort de les deut fils, que la joie de gagner une bataille est si sensible, qu'elle enlève l'ame d'un homme au-dessus de tout ce qui la peu,t toucher dans le monde : me faisant entendre que ce qui regarde notre honneur et notre gloire nous paroît plus propre et nous est plus cher que nos enfans, que nous ne saurions aimer que
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comme d'autres nous-mêmes; au lieu que nous nous aimons bien moins nous-mêmes que notre honneur, pour lequel nous nous, sacrifions tous les jours.
Pendant que le ministre s'occupoit à gagner des batailles contre les ennemis de l'Etat , les siens particuliers, malgré ses heureux succès, combattoient contre lui avec toutes leurs forces, et, sans qu'il le sût, lui préparoient de grands maux. La princesse palatine acheva d,ans ce temps-là de gagner entièrement madame de Chevreuse, en lui promettant, de la part des princes , le mariage du prince de Conti avec mademoiselle de Chevreuse. Ce n'ëtoit pas un avantage fort extraordinaire à une princesse de la maison de Lorraine, qui étoit belle et riche, que d'épouser un prince du sang assez mal composé de sa personne 5 mais les grands desseins qui furent imaginés sur cette liaison firent que l'affaire étant tournée par le beau côté qu'on pouvoit lui donner , devint à madame de Chevreuse une chose d'une grande conséquence. Elle entra dans cette pensée par l'état de la cour, par le peu de sûreté qu'il y avoît en l'humeur du duc d'Orléans , par la grandeur du prince de Condé, et par la considération où se mettoit le parlement, qui commençoit de lui être affectionné. Elle crut^nfin qu'elle pouvoit beaucoup espérer de cette alliance , et que M. le prince , à la tête de ses amis et de ceux qu'elle lui donneroit, pourroit tout ce qu'il lui prendroit envie de prétendre.
Le coadjuteur , plus difficile que les autres , ne se hissoit point gagner par ceux que la princesse palatine envoyoit traiter avec lui -, mais le jugeant entièrement nécessaire à ses desseins , elle alla le trouvec^
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elle-même , et sut si bien le persuader , à ce tiju'dle m'a dit depuis , tant par ses intérêts que par ceux de mademoiselle de Chevreuse qu'il aimoit tendrement , qu'elle l'engagea dans ce parti. Elle lui promit que le prince de Condë le serviroit dans sa prëtentioki da chapeau, et lui dit de plus qu'à son défaut elle le ferôit nommer par la reine de Pologne sa sœur , qui avoit un chapeau à donner : et madame de Chevreuse^ déjà liée à ce projet, aida beaucoup à l'engager dans cette ligue. Le coadjuteur , s'étant enfin promis aux intérêts des princes , travailla aussitôt à la liaison da duc d'Orléans et des prisonniers. On avoit souvent de leurs nouvelles par certaines gens qu'ils av oient achetés 5 et toutes ces propositions reçurent leur perfection par leur consentement et leur confirmation.
Le cardinal fut averti sur la frontière de ce qui se passoit au parlement en iaveur des princes; mais il ne sut point ce qui se traitoit secrètement entre les princes , les frondeurs et la princesse palatine. Ces émotions publiques, quoique d'elles-mêmes assez fortes , ne furent pas capables de l'étonner. Il y eul de ses amis qui lui conseillèrent , voyant tant de rui hieur dans Paris contre lui, de ne point revenii^ mais ignorant les liaisons qui ve^oient de se faii il ne s'arrêta pas à leur conseil, et résolut son ret< à Paris. Il s'amusa quelques jours seulement Amiens, pour savoir le succès de cette délibérât et des assemblées du parlement.
Le même jour 17 , que la nouvelle du gain bataille étoit arrivée , on délibéra au parlemei la ï'equête de madame la princesse , présent! Des Landes-Payen. Beaucoup opinèrent de faii
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remontratices à h Reine, disant qu'elle seroit très^ humblement suppliëe de mettre les princes en liberté, et d'ëloîgner le cardinal Mazarin des affaires , comme incapable , et perturbateur du repos public \ mais Fheure venant à sonner avant (Jue tous les conseillers eu^seqt opine, lii que le premier président eût recuedli les voix de là compagnie, l'assemblée flît rompue et remise à une autre fois. Dans cette journée , un nommé Menardeau , des amis du cardinal et serviteur du Roi , dit que les princes du sang étoient comme les enfans de la maison royale •, que le père pouvoit corriger ses enfalis, sans qu'on pût y trouver à redire ; que le parlement anticipoit sur les droits dfe l'autorité royale -, qu'il n'avoit point de juridiction sur les actions des rois 5 qu'il n'avoit que le droit d'exception , c'est-à-dire qu'entre plusieurs choses que les voh demandoient au parlement , il avoit droit d'en excepter quelques-^unès qui seroient à la foule du peuple; Mais te bonhomme fut sifflé et moqué de toute la compagnie, comme s'il eût dit des extravagances.
Le parlement , au sortir de cette délibération , fut invité par le Roi de se trouver à Notre-Dame au Te Deum qui se chanta ce jour-là, pour rendre grâces à Dieu du gain de la bataille. Le cardinal envoya orner l'église des dépouilles des ennemis ) et cette gloire augmenta plutôt la rage de ceux qui vouloient le désordre qu'elle ne la diminua. Il y a des maladies. oà les meilleurs remèdes se tournent en poisoa à ceut qui les prennent; à cause que les humeurs sont mal disposées. La Reine , qui voyoît le duc d'Orléans autoriser tout ce qui se laisoit contre elte , lui en fai*^
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soit beaucoup de plaintes ; mais lui , sans déclarer entièrement ses sentimens, qui étoient encore incertains dans son ame, lui répondit toujours quil avoit^ employé les frondeurs à servir le Roi pendant son. voyage de Bordeaux, et qu'il ne pouvoit pas les abandonner , leur ayant même promis de les raccommodeir avec elle : ce qui , à ce qu'il lui disoit , ne lui devoit: pas être tout-à-fait impossible.
Le 29 du mois , cette célèbre délibération en faveur des princes s'acheva entièrement. Je ne répéterai point les avis de chaque parti : tant de redites m'importunent moi-même. La conclusion fut que remontrances seroient faites à la Reine sur la prison des princes, et qu'elle seroit très-humblement suppliée de les mettre en liberté , n'étant point accusés d'aucun crime ; et les gens du Roi furent chargés de demander audience à la Reine pour être écoutés. Us le firent, et elle les remit à quelques jours après qu'elle se porteroit mieux. On ne nomma point le ministre dans cet arrêté, les amis des princes l'ayant ainsi désiré, à cause que le cardinal , voyant le bonheur se tourner de leur côté , par cette fine et trompeuse politique qu'il observoit dans toutes les occasions où il se trouvoit embarrassé, leur avoit envoyé donner de grandes espérances de les contenter, et leur avoit témoigné vouloir revenir à Paris avec le dessein de s'accommoder avec eux.
Le 3 1 de décembre , nous le vîmes arriver, fort bien reçu de la Reine et du peuple , qui s'assembla dans* les rues pour le voir passer. Le duc d'Orléans n'étoit point chez la Reine*, mais le lendemain il alla à l'hôtel de Chevreuse , d'où il envoya queriar le garde
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des sceaux de Châteauneuf et Le Tellier , et leur dit qu'il n'alloit point au Palais-Royal, parce que de tous côtés on Favoit averti qu'on le vouloit arrêter. Ces deux hommes revenant dire à la Reine les soupçons de ce prince, elle les renvoya lui donner parole de fliûreté, et lui dire que la chose étoit très-fausse. Le duc d'Orléans, ayant repris courage, vint alors chez la Reine, et le cardinal alla. au devant de lui jusque dans l'anti-chambre. Ce prince , en l'embrassant , lui dit quelques paroles assez civiles et obligeantes ^ mais il n'alla point chez lui.
[i65 1] Le 3 janvier de la nouvelle année , le duc d'Orléans alla au Palais-Royal et y demeura fort peu , sans entrer avec le ministre en nulle matière de conséquence.
Le 4 janvier , le duc d'Orléans alla voir le cardinal. Ce prince, ce jour -là, étoit un peu mieux disposé, par les diligences que le ministre faisoit faire sous main pour le regagner. Us demeurèrent assez Ipngtemps ensemble en conversation secrète , et on s'imagina que toutes ces divisions alloient se raccommoder. Dans le vrai , ce ne furent que reproches de part et d'autre, et de grandes justifications du côté du ministre, que le duc d'Orléans reçut assez gravement. Il étoit si grand par lui-même, et alors si considérable , qu'on peut presque dire qu'il étoit aussi absolu en France que s'il en eût été le roi. Dieu lui avoit donné de l'esprit et de la raison: et toutes ces choses ensemble pouvoient l'établir dans une félicité stable et permanente , autant qu'un homme la peut avoir. Mais, agissant toujours par les sentimens d'autrui sans &e conseiller soi-même, il assujettissoit ses intérêts.
lo8 [l65l] MÉMOIRES
ses pensées et ses jugemens aux passions de ceux dont il vouloit croire les conseils. 11 avoit été le soUidteui* du chapeau de Tabbé de La Rivière, et jusqu'à Fex-» trémitë il avoit à peu près suivi toutes les volontés de ce favori. Il faisoit alors la même chose pour le coadjuteur, qui, voulant être cardinal, gâtoitTesprit de ce prince ^ et , par la persécution que le ministre en souffroit , il prétendoit le forcer à le satisfaire. Le duc d'Orléans, se laissant conduire si facilement, se privoit de tous les avantages qu'il auroit pu légitimement prétendre pour lui-même 5 et on ne sauroit assez s'étonner de son aveuglement. U n'avoit que des filles. L'aînée , qu'il avoit eue de mademoiselle de Montpensier sa première femme , avoit beaucoup d'années plus que le Roi , et la Reine craignoît un peu son humeur trop sensible à tout ce qui pouvoit lui déplaire : mais il en avoit d'autres de son second mariage, et la plus grande de ces princesses étoit bell^ et fort peu éloignée de l'âge du Roi. Cette alliance pouvoit convenir à tous : du moins elle étoit sorlable , et le duc d'Orléans devoit employer tous ses is^iris à la faire réussir. La Reine naturellement liY auroit pas eu d'inclination : elle souhaitoit l'Infante d'Espagne , sa nièce 5 mais comme elle auroit dû espérer que ee prince, devenant beau-père du Roi , n'auroit pu avoir d'autres intérêts que les siens, et auroit dû en ce cas se séparer de toutes les factions qui troubloient l'Etat, elle y auroit consenti volontiers : car là raison avoit beaucoup de pouvoir sur elle. Le ministre auroit aussi sans doute fait quelque difficulté à s'engager sît^t à une chose de cette conséquence , dont le temps le devoit rendre le maître ; et par elle il pouvoit espërei
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] I09
de se voir en état d'en tirer dç grands avantages pour le royaume et pour lui ; mai$ les conjonctures passées et présentes étoient si favorables au duc d'Orléans, que s'il a voit voulu en profiter, il auroit réduit le ministre à le servir sur ce grand article, s'il lui eût donné une entièi^'e sûreté de son affection : ce qu'il ne pouvojt faire alors qu'en se séparant de ceux qui lui étoient contraires. Il auroit sans peine, par une conduite fondée sur la justice, pbtenu tout ce que ^légitimes souhaits peuvent donner à un fils de France : majs il ne pensoit point à sa propre grandeur , et ceux qui l'approchoient n'avoient garde de l'en faire souvenir. Ils vouloient que leur faveur servît à leur faire doqi*' nêr par lui Les dignités qu'ils sotihaitoient. Us les recurent de la fortune , par le malheur qu'il eut de les croire toujours -, et pour lui , il ne rencontra dans toute la conduite de sa vie que le repentir inutile de l'avoir mai employée, sans pourtiint qu'on lui puisse reprocher d'avoir eu jusque là de mauvai^s ipteations contre les intérêts du Roi.
Une dame (0 , qui a été dans la confidence du cardinal, m'a depuis dit que, peu de jours après que Iç duc d'Orléans se fut déclaré contre le ministre et en faveur des princes, elle avoiteu ordre de lui d'aller ofiHr à Mademoiselle le Roi pour mari, pourvu qu'elle empêchât le duc d'Orléans son père de se joindre au prince de Condé -, que cette princesse lui répoodit , en se moquant d'elle , qu'ils vouloient tenir la parole donnée à M. le prince. Elle, qui fut étonnée de ces paroles si léger emeat prononcées , lui dit : a Made-
(i) Mademoiselle de Seuillant , fille d'honneur de la Keine, qui depuis a été fiachesse idc NayailUs.
tlO [l65l] MÉMOIRES
a moiselle, faites- vous reine-, et, après que vous le <( serez, vous ferez sortir les princes. » Ce conseil ^toit bon -, mais il ne fut pas suivi , non-seulement par les difficultés qu'elle auroit pu y rencontrer du côté du duc d'Orléans , qui, selon que je viens de le dire, ne pensoit nullement à se faire du bien à lui-même, mais parce que Mademoiselle, avec beaucoup d'esprit, de lumières , de capacité, et pleine de désirs pour la couronneifermée , n'a jamais su dire un oui qui pût lui être avantageux. Ses propres sentimens et souhaits ont toujours été surmontés en elle par des fantaisies passagères -, €t ce qu'elle a le plus voulu , elle ne l'a jamais accepté quand elle a pu l'avoir.
Le 5 janvier, le duc d'Orléans, qui n'a voit point encore de résolution formée , retourna chez le cardinal , où il demeura quatre heures enfermé avec lui. 11 lui dit qu'il vouloit oublier pour toujours ce qui avoit pu lui déplaire , et que son dessein étoit de vivre comme par le passé. Le ministre , animé de quelque espérance de le pouvoir tout de nouveau engager dans ses intérêts , le pressa fortement de lui abandonner le coadjuteur et le duc de Beaufort -, ^ais il ne put gagner sur lui d'y consentir : ils avoient pris de trop fortes racines dans cette ame pour en pouvoir être chassés si promptement. Il auroit fallu , pour réussir à lui faire faire ce grand coup , qu'il eût été touché de quelque désir particulier : et il n'en avoit point. Le ministre alors fut contraint de se tenir pour content de ces bonnes apparences. Ce moment fut celui qui décida de la destinée de ce prince et du ministre ^ car , depuis ce jour , il arriva beaucoup de choses qui les séparèrent entièrement. Il faut donc
DE madamî; de mottevillÈ. [i65ij iir
conclure, en cet endroit, que c'est un grand malheur à un homme de cette naissance de ne se pas conduire, du moins quelquefois, par ses propres lumières , quand il est capable d'en avoir , et qu'il ne lui manque que l'application nécessaire à tout homme de bon sens pour penser à ce qu'il fait , pourquoi il Je fait, et à ce qui convient à sa gloire. Mais pour agir en tout avec droiture , envers soi-même et envers les autres , il Éaut se posséder , et savoir tirer le bien du mal. Ce fut le marquis de Seneterre qui me conta le détail de cette conversation, qui, pour n'avQir pas été poussée avant., ne put produire de solides effets. Il me fit remarquer ce que le duc d'Orléans, avec ces avantages , auroit pu faire ; car , en prenant de véritables liaisons avec le ministre , la souveraine puissance lui auroit donné des moyens de contenter l'ambition de ceux qu'il ne vouloit pas abandonner , en les privant seulement, selon la raison, d'une confiance dont il voyoit qu'ils fai3oient un mauvais usage. Le soir , chez la Reine , en me serrant la main , il me dit : « Nous allons voir , madame , d'étranges révolu- « lions. » Le cardinal, néanmoins, convia le duc d'Orléans à souper chez lui avec le Roi , pour y passer la veiUe des Rois. Ce prince y demeura, et ce repas se passa avec assez de liberté et de licence. Le duc d'Orléans lui-même , dans la chaleur du vin , donna lieu, sur quelque parole qu'il dit, à pouvoir faire une raillerie contre les frondeurs. Le chevalier de Guise (0, radouci par le cardinal, la voulut continuer^ et, s'animant tout de bon, commença à chanter des chan-
(i) Le che%fdUér de Guise : Roger de Lorraine. Il mourat deux ans nprès , âge de vingt-neuf ans.
lia [ 1 65 1 J MÉMOIRES
sons qu'on avoit faites contre le duc de Beaufort, et dit tout haut qu il falloit jeter le coadjuteur par les fenêtres; et il l'auroit fait volontiers, le croyant ennemi de M. le prince , de qui il étoit aimé^ Ce prince ajouta qu en buvant à la santé de la Reine , qui ëtoit malade de chagrin, il falloit ce remède pour la guérir tout-à-fait. Le Roi étoit encore trop jeune pour soutenir lé bruit de ces chansons libertines. Par lavis du cardinal , il se leva de table , et y laissa le duc d'Orlëans et les autres , qui s'emportèrent à de grandes gaietés. Le ministre n y voulut pas non plu^ demeurer, ni entrer dans les railleries qui se faisoient coutre ses ennemis ; mais ce qui se passoit ne lui déplaisoit pas, et par sagesse il se retira avec le Rpi dans uu cabinet à part.
La Reine nous conta le lendemain, et avec plaisir ^ le discours du chevalier de Guise , qui fut renommé et traité 4'iUustre . L'état des choses étoit tel que ^ette action, produite par le hasard et par renthousiasw de la gaieté , devint considérable ; et oa en loua ce prince comme de Ja plus héroïque action du monde.
Ce qui donna de la joie à la Rein^ fut ce qui ensuite augmenta ses chagrins. Les frondeurs, voyant cette déclaration publique qui se faisoit contre eux, crurent qu'il falloit se presser de perdre le ministre ; et le duc d'Orléans n'ayant point abandonné les frQi^deurs, ces belles et douteuses démonstration^ en faveur du cardinal finirent aisément. Il y avoit un écrit entre la Reine et Monsieur, où ils se promettqient ré^ ciproquement de ne point donner la liberté au prince de Condé , sans le consentement commun de l'un et de l'autre. Cette promesse ne rassuroit pas le duc
DE MADAME DE MOTTEVILLH. [l65l] Il3
d'OrlëanSi II voyoit qu'il désobligeoit assez le ministre pour le convier de se raccommoder avec les prisonniers -, il savoit même qu'il commençoit à les favoriser ; et ses conseillers , pour l'animer à haïr davantage le cardinal , l'assurèrent qu'il avoit le dessein de leur ouvrir les portes du Havre.
Le duc d'Orléans s'étant éloigné du ministre par fantaisie et,par les dégoûts qui s'étoient glissés dans son ame contre lui, pressé par les frondeurs qui s'étoient liés secrètement au prince de Condé , et par la crainte de perdre le mérite de l'obliger, se laissa enfin conduire à ce que les ennemis du cardinal voulurent, et s'engagea peu à peu à travailler lui-même à la liberté de ce prince, qu'il respecta davantage quand il vit que le parlement commençoit d'entrer fprtement dans ses intérêts. Laigues, qui pour sauver le coadjuteur avoit le premier proposé de mettre le prince de Condé en prison , fut celui qui frappa les plus grands coups pour l'en faire sortir, disant tout ce qull put au duc d'Orléans contre le cardinal pour l'en détacher entièrement. 11 parut que le principal motif qu'il eut en détruisant son propre ouvrage fut le refus que fit le cardinal à madame de Chevreuse du chapeau du coadjuteur, quand, à son retour de Bordeaux, elle lui avoit demandé de l'en gratifier. Les petites choses , pour l'ordinaire , en produisent de grandes : elles nous font voir que tout ce qui arrive de plus remarquable dans le monde est souvent digne de mépris.
Le ministre , aussitôt après son retour , présenta à
la Reine quelques-uns de ceux qui avoient contribué
par leur valeur au gain de la bataille de Rethel. J'étois
auprès de la Reine quand elle les reçut. Elle leur té-
Il4 [l65l] MÉMOIRES
moigna que leurs bons services lui avoient plu ; et, se tournant vers moi , me fit Thonneur de me dire : « Ah! « mon Dieu , que j'aime ces braves gens qui ont si <( bien servi le Roi! » Les principaux en furent peu à peu récompenses. Villequier, le marquis d'Hocquin* court , La Ferté-Seneterre et La Ferté-Imbault eurent chacun le bâton de maréchal de France. Villequier prit le nom de sa maison d'Aumont, IL^cquincourt garda le sien , et La Ferté-Seneterre aussi 5 mais La Ferté-lmbault prit celui d'Etampes. Le marquis de Grancé , gouverneur de Gravelines , qui ne fut point maréchal de France, à cause, je pense, que le duc d'Orléans s'y opposa, s'en alla à son gouvernement, mécontent et plaintif^ mais il se raccommoda facilement avec le ministre , et ensuite il reçut la même grâce. Manicamp , qui avoit bien fait de sa personne en cette occasion , eut le gouvernement de La Fère ,' ^u'on lui ôta quelques années après à cause de ses extrêmes violences.
Sur la fin de l'année précédente ' étoient morts le comte d'Avaux et le président de Mesmes son frère, deux hommes d'un mérite et d'une capacité extrawdinaires , que l'on ne pouvoit assez regretter. L'un étoit habile dans les négociations, et fut employé dans les plus belles ambassades. L'autre éloit un Riagîstrat qui administroit la justice avec une grande intégrité. Le duc de La Rochefoucauld voyant les bonnes intentions du parlement , et n'ayant jamais eu d'estime ni d'amitié pour les frondeurs , voulut persuader au ministre de mettre les princes en liberté, et de s'acquérir lui seul le mérite de leur avoir fait ce bien. 11 étoit sjorft venu se cacher chez la princesse palatine , où ,
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] ll5
sans que le duc de Beaufort^, madame de Ghevreu^ ni le coadjixteur le sussent, on lui commtiniquoit toutes les propositions qui se faisoient sur cette nëgociation. Quand il vit toutes leurs afiîdres se disposer à une heureuse fin , il souhaita que ce fût le cardinal Maza<^ rin qui pût y mettre la conclusion. La voie des frondeurs ne lui plaisoit point, et celle de la cour lui auroit été fort agréahle. Le^ grands seigneurs trouvent' toujours leur avantage à s'attacher au Koi et à leurs ministres ; c'est de cette seule ressource d^où leur peuvent venir les grâces et les bienfaits* 11 s'imagi* noit avec raison que remettant la paix et l'union entre M. le prince et M. le cai*dinal , il en pourroit recevoir une haute récompense -, et il voyoit avec plaisir qu'en cette occasion ses intérêts et son devoir se rencontreroient ensemble, 11 fit donc savoir au ministre qu'il d^siroit de le voir , et lui demanda sûreté pour sa personne par un écrit de sa main : ce qu'il obtint facilement -, et le ministre lui garda une fidélité tout entière. Bartet, créature du cardinal, qui ne Tétoit qu'autant qu'il lui convenoit pâroîtretel, et qui étoit mêlé dans plusieurs intrigues, tant par la princesse palatine que par d'autres , mena souvent le dud de La Rochefoucauld chez le cardinal pour traiter avec lui. 11 entroit dans son appartement du Palais-Royal par un petit escalier dérobé; et le ministre seul, avec une bougie à la main, leur venoit ouvrir la porte. J'ai ouï dire au duc de La Rochefoucauld que le cardinal venant seul leur ouvrir la porte, il auroit pu facilement le tuer , et qu'il a voit souvent admiré sa confiance ^t le hasard où il se meltoit , se livrant au meilleur ami qu'eût alors M. le prince et madame de Longueviliei
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Le ministre de même l'auroit pu faire arrêter 5 mais la fidélité ayant été égale des deux côtés , le duc de La Rochefoucauld n'oublia rien pour convier le ministre à se tourner du côté du prince de Condé. Il lui dit souvent , sans lui découvrir le fond du mystère, qu'il verroit bientôt éclater de grandes persécutions contre lui. Il fit ce qu'il put pour lui faire voir qu'il avoit quelque chose à craindre 5 mais le ministre, qiiine savoit rien de la liaison des princes avec les frondeurs, qui avoit peur de l'audace du prince de Condé, de l'intrigue de madame de Longueville et de l'ambition du même duc de La Rochefoucauld , n'y voulut point entendre , et ne voulut jamais lui en donner aucune parole positive. Toutes ces conférences n ayant eu aucun effet, le duc de La Rochefoucauld se résolut de laisser conclure les traités, de consentir que là princesse palatine achevât son ouvrage avec le duc de Nemours, qui servit le prince de Condé de tout son possible.
La princesse palatine, de son côté, en fit autant qu'en avoit fait le duc de La Rochefoucauld. Elle conseilla à M. le prince de s'accommoder avec la cour plutôt qu'avec les frondeurs. Après avoir apprêté toutes ses batteries , elle fit dire aussi au cardinal , par Bartet , qu'il étoit perdu s'il ne se résolvoit pas de mettre les princes en liberté : l'assurant que s'il ne le faisoit promptement , il verroit dans peu de jours toute la cour et toutes les cabales liées contre lui , et que toute assistance lui manqueroit. Ces menaces et ces prophéties si certifiées l'étonnèrent un peu, et lui firent douter de ce qu'il feroit-, mais il ne put se résoudre d'ouvrir les portes à son ennemi. 11 temporisa , poui^ éviter d'être pris pour dupe : il voulut travailler à dé-
DE MADAME DE MOTTETIIXE. [l65l] II7
couvrir la source de ce» maux , et voir par quel moyen il pourroit dénouer toutes qes intrigues. Pour comr jnencer à prendre ses précautions, il envoya prier la princesse palatine de d^ifFérer quelque temps à lui faire tout le mal dont elle le menacoit, afin de lui laisser penser à ce qu'il avoit à faire. Elle lui en donna, k ce qu elle m'a dit, autant qu'elle le put, sans rien jiégliger de ses autres négociations; mais enfin voyant que le ministre se moquoit d'elle , et qu elle ne pouvoit plus retarder l'accomplissement des choses qu'elle avoit commencées avec un si heureux succès, elle signa quatre traités particuliers avec ceux qu'elle avoit engagés dans les intérêts des princes. Le premier étoit avec \e duc d'Orléans, où le mariage du jeune duc d'Enghien et d'une des filles de ce prince, fut arrêté : lui qui ne vouloit point avoir de grands intérêts, s'avisa d'en avoir un, qu'illui et oit raisonnable de désirer , mais qui ne devoit point l'obliger à rien d'extraordinaire. Il fut conseillé d'y penser par ceux qui avoient du pouvoir auprès de lui , qui crurent qu.e cette liaison rendroit l'amitié de ces deux princes plus forte et plus sûre. Comme cette alliance fut facilement promise , elle fut rompue de même, et M. le prince ne l'estima guère. Le second avec madame, de Chevreuse , pour le mariage du prince de Conti avec mademoiselle de Chevreuse , qui n'eut pas un meilleur succès. Un autre avec le coadjuteur pour le chapeau , qu'il n'eut point par cette voie. Et le quatrième avec le garde des sceaux de Châteauneuf , pour le faire premier ministre. Ce dernier fut signé en secret, à cause de la place qu'il occupoit : il ne voulut jamais être nommé en rien. Ensuite de tant de choses,
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tout éclata contre le ministre, et il ne vit que trop que les menaces qu'on lui avoit faites avoient la vérité pour fondement.
Le 7 , le parlement envoya ses députés au duc d'Orléans, pour le supplier d'être le médiateur, envers la Reine , de la liberté de M. le prince» Il leur répondit qu'il le feroit volontiers , et qu'il se chargeoit de savoir sur cela sa- volonté. 11 parut alors , par cette conduite, que ce prince vouloit commencer à se déclarer en favenr des princes. La Reine en fut étonnée; mais elle crut que ce n'étoit pas tout de bon, parce que ce prince ne voulut pas encore s'en expliquer nettement 5 et le ministre de même y fut trompé.
Le 1 8, la Reine reçut les députés du clergé, qui lui firent une très-humble supplication sur le même sujet , et particulièrement en faveur du prince de Conti, qu'ils prétendoient être de leur corps. Le ào , cette princesse , encore malade, reçut dans son lit cette célèbre députation du parlement , qui avoit déjà fait du bruit par le consentement que le duc d'Orléans avoit paru y donner , et qui en effet fut suivie de grands et fâcheux événemens. Il y eut ce jour-là beaucoup de presse dans la chambre de la Reine, et autour de son lit : chacun vouloit entendre la harangue qui alloit être faite.
Ceux de cette compagnie qui étoient affectionnés aux princes disoient hautement qu'ils vouloient commencer par la prière et les remontrances -, mais que s'ils n'obtenoient pas par cette voie ce qu'ils demandoient à la Reine, ils se serviroient de celle que la force leur pouvoit permettre. Le premier président Mole , sans parler des heureux succès de la régence ,
DE MADAMft DE NOTTEtlLL^. [l65l] I 19
ni de la dernière bataillé gagnée , cita les mauvais avec une liberté démesurée , et les exagéra coiùme plus grands qu ils n'étoient en effet, au détriment de la majesté royale et de la conduite du ministre. Il demahda à la Reine la liberté des princes plutôt en maître qu'en supfdiant , montrant en cela qu'il étoit fort instruit de leurs intérêts , et des négociations qui avoient été faites en leur faveur. La Reine en eut dépit \ et le ministre , malgré sa dissimulation ordinaire , en parut altéré. Le duc d'Orléans , après avoir écouté ce discours, le désapprouva *, et Mademoiselle, qui ne savoit pas encore tout ce qui se passoit , après la harangue finie , me dit qu'elle avoit rougi deux fois de colère , et que la Reine eût bien fait de faire jeter le premier président par les fenêtres. Il est néanmoins certain que le premier président jusqu'alors avoit été serviteur du Roi : il souhaitoit servir les princes par le ministre ; mais pour lui vouloir faire peur, il alla trop loin , et passa en cette occasion les justes bornes de son devoir. Il ne manqua pas aussi d'y travailler par les voies de la douceur , pressant le cardinal , de même que les autres, d'y consentir^ et comme il né gagna rien , et qu'il vouloit y réussir , il fut contraint , à cause de sa résistance , de le presser par cette voie. Elle lïe cônvenoit pas à un sujet qui paroissoit vouloir être fidèle, et il fut blâmable d'en avoir usé de cette manière. La corruption de quelques esprits de sa compagnie ne sauroit le justifier : il faut en tout temps connoître son devoir et le suivre.
Ce même jour-là , Chandenier, qui avoit été remis dans sa charge de capitaine des gardes , de même que ses confrères qui enfin étoient rentrés en grâce , re-
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eut le commandement de quitter le bâton , et de se retirer chez lui , disgracié pour la troisième fois. Il étoit ennemi déclaré du ministre : il faisoit ostentation de sa haine ^ et comme il en avoit été maltraité , il a voit toujours conservé ce ressentiment contre lui, malgré son retour, qui paroissoit Tavoir raccommodé avec lui. Il avoit pris de grandes liaisons avec le coadjuteur : si bien que le cardinal crut être obligé de s'en défaire ^ et la Reine , par cette même raison , en fut mal contente. Elle l'avoit toujours estimé et bien traité. II avoit du mérite et de bonnes qualités 5 mais il se laissa trop facilement persuader que c'étoit être généreux que de s'opposer en apparence ou en effet à la faveur du cardinal. Il voulut parler à la Reine avant que de se croire entièrement malheureux. Il le fit , et cette princesse lui donna une assez longue audience ; et comme j'étois auprès d'elle , j'entendis qu'elle lui dit: a C'est assez , Chandenier, c'est assez. » Après ces paroles , il se sépara de la cour pour toujours, et voulut chercher dans le repos d'une agréable retraite un bonheur véritable et solide. Il l'a trouvé , et vit heureux.
La chambre des comptes vint aussi supplier la Reine (le redonner la liberté au président Pérault , intendant de la maison du prince de Condé , et qui avoit été arrêté , comme je lai dit, le même jour que ce prince. Cette harangue fut faite par le président Nicolaï , et d'une manière respectueuse. La Reine l'en loua , et leur fit répondre par le garde des sceaux qu elle considéreroit favorablement leur prière.
Le cardinal , afin d'éviter cet orage , dont il se trouvait accablé sans savoir de quel côté il venoit, fit
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] lîll
paroître de vouloir se lier tout de nouveau avec le prince de Condé. Pour en donner quelques marques évidentes qui pussent persuader et- les uns et les autres, il dit au maréchal de Gramont que pour lui , il souhaitoit lent liberté, qu'il y travailleroit volontiers auprès de la Reine ; mais que le duc d'Orléans s'y opposeroit , et qu'il seroit sans doute un obstacle invincible à ce dessein. Il fut moqué des acteurs : les traités secrets avoient changé le cœur du duc d'Orléans , et le ministre les ignoroit. Ce prince se piqua de ce discours. 11 répondit au maréchal de Gramont , quand il lui en parla , que le cardinal avoit tort de lui vouloir mettre cette affaire sur le dos 5 que pour lui, il étoit prêt de consentir qu'ils fussent mis en liberté 5 et lui donna charge , comme ami particulier de M. le prince , de dire de sa part à la Reine et au cardinal Mazarin, qu'il en feroit une déclaration publique quand il plairoit à Sa Majesté. La Reine fut alors véritablement surprise de ce discours. Elle avoit dit assez hautement que tout ce que le parlement faisoit n'auroit point d'autre effet que de faire fermer davantage les portes de la prison des princes 5 mais alors elle connut que cette résolution du duc d'Orléans étoit fâcheuse. Le ministre en fut d'abord fort embarrassé-, mais comme vil ne pensoit qu'à les tromper tous, il crut qu'ils en usoient de même à son égard , et que le duc d'Orléans ne parloit de cette sorte que pour le tourmenter et pour faire plaisir au coadjuteur , qui étoit bien aise de lui donner des affaires. Cela fut cause qu'il ne décida pas encore s'il feroit sortir les prisonniers , et qu'il se contenta seulement d'en faire le semblant.
laa ' [l65l] MÉMOIRES
Le cardinal voulant en cette rencontre rendre la pareille au duc d'Orléans, croyant finement lui déplaire , ne manqua pas de dire au maréchal de Gi*amont qu'il étoit ravi d'avoir le consentement du duc d'Orléans pour la liberté des princes : il lui dit que la Reine y consentoit aussi et de très-bon cœur , et qu'il allmt y travailler. Aussitôt après il manda le duc de La Rochefoucauld et le marquis de Sillery , pour traiter avec eux , à Stenay , avec madame de Longue ville et le inaréchal de Turenne. Toutes ces choses s'exécutèrent avec un grand dégoût de part et d'autre , et avec le succès que devoit avoir une négociation forcée, et dont la sincérité étoit bannie.
Le parlement demanda une réponse positive à la Reine sur les remontrances qu'on lui avoit faites ; et cette princesse les fit venir dans sa chambre , où le garde des sceaux leur promit ce qu'ils demandoient ; mais il leur dit par son ordre que premièrement il £dloit envoyer à Stenay, afin que madame de Longueville se pût retirer des mains des Espagnols. Il les assura , de la part de la Reine , qu'elle alloit faire dresser une abolition en faveur des prisonniers , et qu'on la leufenverroit. Le lendemain il y eut encore une grande presse au Palais-Royal pour entendre cette réponse , qui se fit dans la ruelle du lit de cette princesse , où elle étoit retenue par les restes de sa maladie. Le garde des sceaux parla si bas et si mal que personne n'y put presque rien comprendre ; et dans cette occasion , non plus que dans beaucoup d'autres, il n'acquit pas la gloire d'être grand orateur : il est à croire aussi que le remords de sa conscience l'empêchoit de parler sur ce sujet.
D£ MADAME DE MOTTEYILLE. [l65[] ia3
Le premier février , le parlement s'assembla pour la même afisire. Cette compagnie doutoit, avec quelque «ujet, des bonnes intentions de la Reine. Ce n'ëtoit pas une chose agréable à une si grande reine de se voir forcée, par les sujets du Roi son fils, à faire ce qu'elle ne désiroit pas : et comme ils cherchèrent les moyens de lui faire exécuter ce qutelle leur avoit promis , la fortune leur en donna de tels , qu'ils eureiit Heu d'en être contens.
Le coadjuteur, jugeant qu'il étoit temps de se déclarer ouvertement , prit Cette occasion pour faire voir ses sentimens. II dit dans la grand'chambre que la liberté des princes étoit un bien nécessaire à l'Etat et au public -, qu'il y falloit travailler tous unanimement ^ que c'étoit son avis, et qu'il avoit ordre de M. le duc d'Orléans d'assurer la compagnie que Son Altesse Royale désiroit la même chose ^ qu'il étoit prêt de travailler à ce dessein avec tout le pouvoir que sa naissance lui donnoit dans le royaume. Le duc de Beaufort confirma ce que venoit de dire le coadjuteur, et témoigna aussi désirer la liberté des princes. Presque tous furent surpris de ce discours : ils croyoient , selon ce qui avoit paru pendant le voyage de 'Bordeaux, que le duc d'Orléans étoit -sur <ie chapitre de même avis que la Reine ; et ce changement causa une joie universelle à toute la grand'chambre. 11 y en avoit j^eu qui ne fussent favorables aux prisonniers ^ et ceux qui ne l'osoient être , à cause du duc de Beaufort et du coadjuteur, se trouvèrent alors en pleine liberté de suivre leurs sentimens. Le coadjuteur en^ suite fut rendre compte au duc d'Orléans de ce qu'il avoit fait , qu'il accompagna d'une infinité de louanges
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que la voix publique avoit données à sa générosité. Ce prince en sentit de la joie : il n^examina point les motifs qui lui avoient fait prendre cette résolution , qui sont les seuls qui font les actions bonnes ou mauvaises; et, avant que de fouiller dans son cœur, il se crut généreux, il se crut bon, et s'imagina qu'il avoit fait une action tout-à'tfait héroïque. Si le duc d'Orléans^, par un sentiment de vertu et par des voies toutes légitimes ,• s'étant entièrement téuni à la Reine , avoit procuré la sortie des priilces et la paix de la cour, selon qu'il lui auroit été facile d'en trouver les moyens , sa conduite en ce cas auroit été louable et pleine de gloire ; et la Reine , qui seroit volontiers entrée dans ce dessein, lui en auroit été obligée. Mais, dans le vrai, ce prince n'en méritoit nulle estime , puisqu'il étoit visible que l'intrigue des frondeurs et sa facilité à suivre leurs conseils en étoit la seule cause. Ces événemens si extraordinaires étonnèrent infiniment le ministre. Il voyoit que la liberté des princes étoit devenue l'affaire de tous , et il ne pouvoit deviner les ressorts de ces grands mouvemens , ni ce qui avoit eu le pouvoir de changer si promptement les cœurs , les esprits , les intérêts de tant de différentes cabales.
Ce même jour, le duc d'Orléans vint au Palais- Royal. Le ministre voulut lui parler contre le coadjuteur, et se justifier à lui sur les choses dont il le blâmoit. Dans cette conversation , il arriva \\xe le ministre, parlant du parlement, en fit quelque comparaison à celui d'Angleterre , et des frondeurs à Fairfax et à Cromwel 5 mais d'une manière qui pouvoit avoir un sens fort raisonnable , et dont il ne devoit point être blâmé. Le duc d'Orléans, ne sachant
Î)E MADAME Î)E MOTTÇVILtfe. [r65l] jaS
que l»i dire pour se défaire de lui , prit pour prétexte de se fâcher de ce discours , et s'en alla brusquement de chez la Reine. Le Tellier lui demanda si tout ce que. ie coadjuteur avoit dit de sa part en faveur des princes étoit véritable et approuvé de lui. Le duc d'Orléans lui répondit fièrement qu'il avoit parlé selon ses sentimens et selon ses ordres > et qu'il approuveroit toujours tout ce qu'il voudroit dire et faire. Alors le cardinal Mazarin , voyant bien qu'il falloit que les princes sortissent de prison , envoya le maréchal de Gramont et de Lyonne traiter avec eux. Goulas, secrétaire des commandemens de M. le duc d'Orléans j accompagna les deux autres par l'ordre de son maître.
Le lendemain le duc d'Orléans, poussé par le coadjuteur , envoya quérir le maréchal de Villeroy et Le Tellier. Il leur ordonna de dire de sa part à la Reine qu'il étoit mal satisfait du cardinal, qu'il lui avoit parlé insolemment, qu'il lui en demandoit raison 5 et la pria de lui déclarer qu'il désiroit qu'elle l'éloignât de ses conseils , et qu'il n'y prendroit jamais sa place qu'elle ne l'eût chassé. 11 dit au maréchal de Villeroy qu il vouloit qu'il lui répondît de la personne du Roi , et qu'il le lui ordonnoit en qualité de lieutenantgénéral du royaume.
Le jour suivant 3 février , ce prince , qui jusqu'alors eut tant de considération pour la Reine , se portant quasi aux dernières extrémités , manda aux quarteniers de la ville de tenir leurs armes prêtes pour le service du Roi , leur défendant absolument de recevoir d'autres ordres que les siens. Il di^: aussi au garde des sceaux et à Le Tellier de ne rien expédier sans lui être communiqué. En même temps il envoya le coad-
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juteur au parlement , pour l'instruire des désirs qu'il ayoit de faire sortir les princes , et pour leur apprendre à tous qu'il se déclaroit contre le ministre. Il prit un prétexte fort indigne de lui pour se dire son ennemi. Le coadjuteur leur annonça, de la part de ce prince , qu'il avoit querelle le cardinal , parce qu'il ayoit eu la hardiesse , en présence de la Reine, de comparer lenr compagnie au parlement d'Angleterre , et qu'il avoit appelé lesfrondeurs des Fairfax et des Cromwels. Celui qui faisoit la narration, pour la rendre plus odieuse, l'amplifia de toutes les paroles qu'il jugea devoir fâcher les auditeurs , et leur rendit compte aussi de ce que le duc d'Orléans avoit mandé à la Reine par le ^laréchal de Villeroy et par Le Tellier. Ce discours excita une furieuse rumeur dans le parlement contre le cardinal ; on y fit des propositions contre sa liberté' et sa vie. Il y en eut trois de terribles : la première , de le faire arrêter ; la seconde , dont fut auteur le président Viole , de le faire venir au parlement pour y répondre de son administration, et faire réparation de ce qu'il avoit dit contre l'honneur de la nation. Coulon fut d'avis de faire faire des remontrances à la Reine pour l'éloigner ] et on cria vwe le Roi l et point de Mazarin !
Ce même jour, pendant que les voyages se faisoient du Palais-Royal au Luxembourg, le ministre vint chez la Reine; il dit tout haut, en présence de tout le monde , qu'il avoit prévu cet orage. Il fit un grand raisonnement sur les causes du mauvais état de la cour , les attribua presque toutes à l'ambition déréglée du coadjuteur, et dit que pour lui, il étoit prêt de partir , si son absence pouvoit redonner le calme à
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la France. Il offrit à là Reine de s'en aller, et fa^nra que le zèle qu'il avoit pour son service et pour FEtat le ferqit toujours très-volontiers sacrifier sa vie pour sa conservation *,jmais il protesta en même temps que si le Hoi et }a Reine ne le vouloient pas laisser aller^ il demeureroit fort constamment auprès de Leurs Majestés pour les servir, et n'épargneroit pour cela ni sa vie ni son honneur. Beaucoup d'officiers de guerre s'offrirent à lui pour faire tout ce qu'il lui jrfairoit , et quelques uns lui conseillèrent alors de faire venir des troupes it de tenir bon dans Paris ^ mais il n^osa hasarder la famille royale : et la Reine , plus intéressée que lui à la conservation du Roi et de Monsieur , ne voulut entrer dans aucune de ces propositions. Elle fut touchée de douleur quand elle sut ce que le duc d'Orléans avoit dit au maréchal de Villeroy, et connut la conséquence du commandement qu'il avoit fait auic quarteniers et au prévôt des marchands. Elle crut alors qu'elle devoit tout craindre de ce prince, qui, malgré sa bonté naturelle, étoit capable des plus grandes violences quand il écoutoit de méchans conseils. Dans cette extrémité , elle se résolut d'essayer si ce pouvoir qu'elle avoit toujours eu sur lui ne lui laisseroit point quelque reste d'équité pour elle. Elle lui envoya dire qu'elle vouloit l'aller voir, et qu'elle souhaitoit que le cardinal le vît , afin qu'il put se justifier à lui des calomnies de ses ennemis. Le duc d'Orléans répondit durement à cette civilité , et lui manda qu'il ne lui conseilloit pas d'y venir, et qu'il n'y avoit point de sûreté pour elle. La Reine lui envoya dire qu'elle ne craignoit point le peuple , qu'elle savoit assez qu'il avoit du respect pour elle, et qu'elle
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YOttloit y aller toute seule , puisque la vue du cardinal Mazarin pouvoit lui déplaire. Il répliqua à cette seconde ambassade qu'elle n'y vînt pas, et qu'assurément elle ne §eroit pas en sûreté. Elle jugea par cette réponse qu'il ne la vbuloit pas voir, et se reposa sur la confiance qu'elle avoit en Dieu et sur les forces de son propre courage. Le Tellier m'a dit depuis que , dans ce temps si brouillé où la Reine vit l'Etat menacé de tant dorages, elle l'appela un jour, et lui dit qu'elle voyoit bien que tout étoit à craindre ^ que cette vue lui faisoit préférer le bien de la Fraflce , le repos de l'Etat , et surtout les intérêts du Roi , à toutes choses ; que ses intentions avoient toujours été droites 5 qu'elle considéroit le cardinal, qu'elle le croyoit fidèle , et que jusque là elle avoit été persuadée qu'elle étoit obligée de le soutenir -, qu'eUe le croyoit encore, et que c'étoit son sentiment*, mais que, craignant de se tromper, elle avoit voulu lui demander conseil sur ce qu'elle avoit à faire , et qu elle le conjuroit , comme fidèle serviteur du Roi , de lui dire au vrai ce qu'il croyoit qu'elle devoit faire pour satisfaire à son devoir, connoissant qu'elle avoit à se craindre elle-même sur une affaire de cette importance. Ce sage ministre m'a dit qu'il fut surpris d'une telle déclaration , et fort embarrassé ^ et que ne sachant en effet ce qui se devoit ou ce qui se pourroit faire de mieux, il conseilla la Reine de suivre ses premiers sentimens, comme les croyant les meilleurs. On peut juger par là que cette princesse , en soutenant son ministre avec t^nt de constance, ne l'avoit pas fait sans examiner avec elle-même , et avec ceux qu'elle avoit crus gens de bien et fidèles, les motifs
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qui la devdiéht faire agir, et sans consulter ses devoirs^ qui paroisseut, par cette conversation, avoir été les conducteurs secrets de sa fermeté et de ses actions. Je ne sais si Le Tellier, qui pouvoit être occupé aussi- du dessein de conserver Sa faveur , ne fit pas cette réponse par la peur de déplaire au cardinal. Dans la confidence qu'il m'a faite de ce grand endroit, j'ai, ce me semble, aperçu qu'il avoit été touché, et que, n'osant espérer qu'un changement se put faire si fac'Uement, il crut être obligé de ne rien hasarder. Il douta, et eut peur que la Reine, si son conseil venoit à manquer de bonheur, ne le dît au cardinal; et il m'avoua sincèrement que, toutes ces craintes lui étant venues dans l'esprit ,» il pensa l'en avertir ; mars qu'enfin , ayant exactement suivi son devoir et ce qu'il proyoit être le meilleur parti , il avoit gardé le secret à la Reine , et que jamais le cardinal n'en avoit rien su.
Le duc d'Orléans, voulant achever son œuvre, alla au parlement le 4 de février , de grand matin , avec intention de faire donner un arrêt contre le cardinal Mazarin. Il voulut s'opposer au premier président, qui, désirant travailler à la paix de la maison royale, avoit déjà dit dans l'assemblée dernière que , puisque la Reine consentoit à la liberté des princes, il étoit juste que les prisonniers la reçussent par elle : mais ce n'étoit pas ce que les frondeurs désir oient. Le duc ' d'Orléans y fut acconfpagné des ducs de Beaufort , de Joyeuse , de Retz, du coadjuteur, et de beaucoup de grands du royaume qui ont séance au parlement. Il parla long-temps et fort bien : en ces occasions , ce prince faisoit assez connoître qu'il avoit du Savoir, de T. 39. 9
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Tesprit , et que sa jeunesse avoit été utileknent occupée. 11 inforiïia la compagnie des sujets qu'il croyoit avoir de se plaindre du cardinal -, il exagéra les calomnies qu'il avoit dites contre leur illustre corps , et confirma lui-même en faveur des princes tout ce que le coadjuteur leur avoit dit de sa part. 11 déclara qu'il n'avoit jamais consenti à la détention dés princes que malgré lui , et pour complaire à la Reine , qui , par les mauvais conseils de son ministre , avoit désiré de leâ faire arrêter. Il leur dit que sa conduite étoit blâmable en toutes choses , et que , voyant l'Etat perdu et la finance mal gouvernée , il avoit fait cette résolution de ne plus suivre les sentimens de la Reine -, qu'il avoit toujours eu pour elle beaucoup de déférence et de respect^ qu'il continueroit d'avoir ces mêmes sentim'sua mais qu'il lui avoit mandé qu'il ne pouvoit plus aller au conseil que premièrement elJe^ n'eût chassé d'auprès d'elle le cardinal ; et qu'ayant: pris cette résolution, il vcnoit leur demander avis sur ce qu'il avoit à faire.
Cette déclaration du duc d'Orléans plut à toute la compagnie : elle étoit depuis long-temps malintentionnée , et avoit pris le cardinal pour l'objet de sa mauvaise humeur. Les deux cabales étoient unies -, elles composoient un grand nombre de gens tous disposés à fronder.
Le premier président , qui ne s'écartoit pas souvent de son devoir , répondit ait duc d'Orléans avec des marques d'estime et de respect pour tout ce qui venoit de lui -, mais voulant nM)dérer cette impétuosité , il dit que M. le maréchal de Gramont étoit parti pour aller faire sortir les princes 5 qu'en son parti-
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culier il souhaitoit que sa négociation eût une heureuse fin 5 mais que la Reine l'ayant envoyé dans ce dessein, il n'étoit pas juste de lui en ôter la gloire, puisque enfin le Roi devoit être maître absolu de tous ^ et quant à ce qui le regardoit en particulier sur le sujet des plaintes qu'il faisoit du ministre , qu'il osoit bien lui dir^ que c'étoit à lui à y chercher par sa prudence des remèdes qui fussent plus doux que ceux qu'on proposoit, puisqu'il ëtoit raisonnable que nos rois fassent le choix de leurs ministres ,. et qu'U n'étoit pas de sa bonté de vouloir mettre le feu aux quatre coins de la France pour des ressentimens passagers qui se pourroient aisément effacer.
Pendant que ces râisonnemens se font dans le parlement, la Reine étoit occupée au Palais-Royal de ces mêmes choses , c'est-à-dire qu'elle vouloit faire rompre cette assemblée et se plaindre à son tour. EUe envoya au parlement de Rhodes , grand-maître des cérémonies, et leur manda de venir au Palais-Royal trouver le Roi. Le premier président, sachant l'intention de la Reine , voulut faire finir l'assemblée -, mais le duc d'Orléans fit opiner là-dessus , et fit arrêter qu'ils demeureroient assemblés jusqu'au retour du premier président, et de ceux de sa compagnie qui dévoient aller savoir les volontés de la Reine,
Notre Régente reçut ceux qu'elle avoit mandés dans sa petite galerie, en présence de tous, coiffée de nuit, en habit de malade. Le ministre étoit debout près de sa chaise, et le garde des sceaux étoit près de lui. Le dernier parla long-temps , mais à son ordinaire , c'està-dire fort mal. Il justifia , par l'ordre de la Reine , la conversation du cardinal Mazariri avec le. duc d'Or-
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léans. Du Plessis-Guénëgaud , secrétaire d'Etat , lut publiquement une relation particulière de cet entretien , faite par le cardinal même , où il nia nettement d'avoir rien dit contre le parlement , laissant entendre qu'il n'avoit eu intention de blâmer personne que le coadjuteur.
La Reine parla près d'un quart-d'heure , et toujours de bon sens et gravement. Elle se plaignit de Tesprit factieux du coadjuteur qui lui avoit fait perdre l'amitié du duc d'Orléans , qui de tout temps lui avoit été chère. Elle leur dit qu'elle avoit plus de désir que lui de faire sortir les princes , leur promit de travailler incessamment à leur liberté , et leur montra combien elle ressentoit le mépris du duc d'Orléans , qui n'avoit pas voulu recevoir sa visite. Le premier président , qui désiroit servir les princes sans l'inique mélange de Isl Fronde , invita et pressa la Reine de donner des paroles plus certaines de leur sortie ^ mais elle , sans s'expliquer davantage , lui répondit toujours qu'elle lui avoit fait assez connoître ses intentions , et qu'eUe n'en pouvoit pas dire davantage.
Le premier président , retournant au parlement qui l'attendoit tout assemblé , rendit compte à sa compagnie de ce que la Reine lui avoit dit ; et le comte de Brienne, secrétaire d'Etat, qui l'avoit accom|>agné par son ordre, leur dit à tous, en présence dii duc d'Orléans , que la Reine avoit un grand regret de voir que des esprits brouilloiis et factieux lui eussent fait perdre l'amitié de Monsieur ; et quoiqu'elle eut été déjà refusée dans l'offre qu'elle avoît faite à ce prince de l'aller visiter malgré sa foiblésse et les restes de sa maladie , elle vouloit lui faire dire, en
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priésence de toute la .compagnie , quelle étoit encore prête de l'aller voir, pour lui montref qu'elle ncïdé- ^iroit rien tsnt au monde que de le satisfaire sur les plaintes qi^'il faisoit d'elle. Le preipier président rendit compte aus$i de la narration qu'on avoit fait lire devant lui tôi^chant.la conversation que le cardinal ayoit eue avec le duc d'Orléans : ce qui fut reçu avec inépris et traité de ridicule. Et sur ce que le premier président pressa le duc d'Orléans de revoir la Reine , ce prince, pour s'en défaire, lui répondit qu'il vouloit que la compagnie opinât là-dessus, ne trouvant p^s juste de suivre ses sentimens sur une affaire de cette conséquence.
Le premier président, sans s'étonner, dit que la Reine Fayoit assuré qu'elle alloit expédier un ordre au Havre pour faire sortir les princes ; sur qupi Iç duc d'Orléai^^ dit tout haut que cela étoit faux. Après toutes ces disputes , et beaucoup de contestations sur les avis , qui alloient tous contre le cardinal, l'arrêté fut enfin que la Reine seroit très-humr blement suppliée de donner une déclaration d'ini^ocence en faveur des princes pour les faire sortir, et qu'elle seroit aussi très-humblement suppliée d'éloigner le cardinal Mazarin de ses conseils , attendu qae M. le duc d'Orléans, lieutenant général du royaume , ne pouvoit et ne vouloit nullement y entrer tant qu'il y seroit.
La Reine , ce même matin , me fit l'honneur de me dire , parlant de toutes ces choses , qu'elle étoit résolue de tenir bon , et de ne pas faire sortir les princes sans leur amitié 5 qu'elle vouloit se moquer de tous leurs arrêts , et qu'ayant les clefs du Havre , on ne
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pouvait pas la forcer de leur ouvrir les portes. Chain* plâtreux , fils du premier président , alla dire encore ce même jour au cardinal que s'il vouloit envoyer vitement Tordre de faire sortir les priaonniers , son père et ses amis espéroient qulls pourroient le sauver», mais, sans cela, qu'on n'y avoit point d'espérance pour lui. Arnauld, grand confident du prince de Condé et de mes amis, vint me dire, pour le faire satoir à la Reine , que si dans ce même jour on envoyoit un ordre, peut-être que M. le prince s'en tiendroit obligé. Ce peut-être ayant déplu à la Reine, à qui je le dis , elle s'en trouva si désobligée, qu'elle me commanda de dire à ce gentilhomme que je n'avois pu lui parler de cette affaire.
Le lendemain , le duc d'Orléans manda le duc d'Epernon et le maréchal de Schomberg , l'un colonel de l'infanterie française , et l'autre des Suisses , et leur dit qu'étant lieutenant général de la couronne, il prétendoit qu'ils dévoient recevoir de lui les ordres qui regardoient leurs charges. Ils lui répondirent qu'ils savoient le respect qu'ils lui dévoient 5 mais que le Roi étant présent , ils croyoient ne devoir dépendre que de lui seulement. Les autres ducs et maréchaux de France répondirent tous la mên>e chose, et parurent ne point vouloir se désunir de leur véritable devoir. Le duc de Mercœur fut si passionné pour les intérêts du ministre , qu'il fit appeler ce même jour son frère le duc de Beaufort pour se battre contre lui ; mais il n'en fit rien , et ne suivit point son premier mouvement.
La Reine manda messieurs de ville , à qui on commanda de ne recevoir nul ordre que du Roi, de la
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Reine et des secrétaires d'Etat. Ils répondirent comme gens fidèles et bien intentionnés ; mais , dans le vrai , ils firent peu de temps après aussi mal que s'ils eussent eu une volonté déterminée au crime. Le duc d'Orléans les manda en même temps pour lui venir parler : ils vinrent aussitôt chez la Reine savoir d'elle s'ils iroientle trouver. La Reine d'abord en fut satisr faite , et , pour ne point montrer d'aigreur contre ce prince, leur permit d'y aller j mais on leur défendit tout de nouveau de ne pas recevoir d'autres ordres que du Roi. Ils promirent d'obéir 5 mais, malgré leqrs promesses et les défenses de la Reine, elle, fut mal obéie. Le peuple fut ensuite séduit par mille artifices ; c'est ce qui les fit manquer à leur obligation.
Le garde des sceaux de Châteauneuf et le maréchal de Villeroy , négociateurs secrets pour faire chasser le cardinal , étoient accompagnés de Le Tellîer , qui n'avoit pas les mêmes intentions ^ mais celui-ci, agissant avec droiture, laissoit néanmoins entendre qu'il ne l'admiroit pas toujours. Beaucoup de voyages se faisoient au Luxembourg , de la part de la Reine , par les trois médiateurs , pour trouver les moyens de pacifier les affaires. L'article du ministre plaisoit aux deux premiers : ils trouvoient , selon leurs souhaits ^ que ce prince étoit résolu de tenir bon sur cela; et leurs peines n'apportoient nuls remèdes à ce mal , qui choquoit directement l'autorité royalç. Ces ambassadeurs intéressés, parens et amis, et remplis d'un même désir , eussent été bien fâchés d'en trouver à cet égard ; mais l'un et l'autre étoient gens qui aimoient l'Etat à leur mode , et qui n'auroient pas voulu, pour voir leurs passions particulières satisfaites , tra-
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vsdUer à 1^ diminution de la puissance souveraine : ils Youloient éloigner le cardinal pour demeurer k sa place , et. par le même moyen ils auroient employé de bon cœur tous leurs soins pour le service du Roi. Le garde des sceaux , par ce sentiment , mé*^ nagea, avec le duc d'Orléans et Içs amis des princes, un trsdté particulier avantageux à la coUr , où le coadjuteur n avoit point de part ; et même , en ce cas , sa perte étoit résolue entre eux sans la participatioil du duc d'Orléans. Les amis des princes , ravis de pouvoir espérer la perte du chef des frondeuris , qu'ils n'aimoient pas , s'obligèrent de faire signer aux prisonniers ce traité, qui en effist étoit utile à FEtat; et quoiqu'il allât en beaucoup de choses à diminuer la puissance de M. le prince , ils ne laissèrent pas de l'approuver, par le plaisir qu'ils eurent de penser que le duc d'Orléans de même ^ en perdant le coadjuteur, n'auroit pas son compte. Si la Reine eût pu juger alors de ces affaires et de leurs conseils sans préoccupation, elle auroit peut-être accepté ce parti , quoique, selon les apparences , elle auroit paru insensible à son ministre , car rien ne lui étoit si cher que l'avantage du Roi et le repos de la France : mais toutes leurs négociations en particulier furent inutiles et ne servirent de rien , parce que tout ce qui venoit du maréchal de Vilieroy étoit suspect à laprincesse, qui le soupçonnoit d'être d'intelligence avec le duc d'Orléans, qu'elle voyoit visiblement se déclarer contre elle ; et. ses soupçons n'étoient que trop bien fondés.
Sur le soir de ce jour [ 5 février], les gens du Roi vinrent exécuter leur arrêté , et supplier la Reine de
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cootenter les sauhalits du public. Le premier président ny fut point : il envoya les gens du Roi exprès , afin que cette députafion ne fut pas si remarquable^ et pour procurer à la Reine le moyen de les remettre à une autre fois. On les reçut donc au conseil , et on leur promit réponse pour le leiidemain. Dans l'état où ëtoit le cardinal , un jour seulement lui étoit important , parce qu'il retardoit l'arrêt qu'il voyoît bien que le parlement méditoit de prononcer contre lui.
Le lendemain 6, le parlement s'assembla. Tous se plaignirent du premier président, qui avoit fait faire les remontrances par les gens du Roi : ils arrêtèrent qu'il les iroit faire lui-même 5 mais il demanda du temps , feignant de n'être pas ptéparé , et dit que les gens du Roi viendroient demander audience à la Reine. La rumeur fut grande au Palais ; tous se mirent à crior : Que le cardinal périsse^ qu^il soit chassé , et point de Mazarin ï
Toutes ces tempêtes étonnèrent le ministre , et le firent penser à la retraite \ plusieurs de ses amis lui offrireiit tout de nouveau des places et des troupe$ > et les maréchaux de France qu'il venoit de faire avoient envie de le servir. Ceux même qui désiroient le plus son éloignement dirent , dans le conseil du Roi , qu'il y avoit des moyens pour le soutenir. On proposa de faire venir des troupes dans Paris, de cantonner le quartier du Palais-Royal , et de tenir bon contre le duc d'Orléans. Toutes ces choses ne furent point approuvées de la Reine ni de son ministre, par la raison que j'ai dite, et à cause des maux que cette résistance auroit pu causer. Madame de Chevreuse , qui depuis la prison du prince avoit
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paru assez attachée à la Reine , et qui faisoit mine d'être amie du cardinal, et de lui donner de salutaires avis, lui conseilla de s'éloigner pour quelque temps , afin de laisser passer l'orage : eUe promit à la Reine qu'elle travailleroit à le raccommoder avec le dijc d'Orléans , et qu'ensuite il seroit facile d'engager ce prince à consentir à son retour. Peut-être qu'elle l'auroit fait pour obliger la Reine, et même pour y chercher le plaisir de l'intrigue et de la nouveauté 5 mais avant que de la servir, et par préférence à toutes choses , elle vouloit voir les princes sortir de prison, et que le mariage de sa fille se fît : c'est ce qui l'obligeoit de presser si charitablement le cardinal de s'en aller. Madame la duchesse d'Aiguillon lui donna le même conseil , et couvroit le peu d'amitié qu'elle avoit pour lui du bien de l'Etat , disant au cardinal qu'il mériteroit de cette action beaucoup de gloire, se sacrifiant pour la paix publique et pour le repos de la Reine.
L'ame du ministre étant agitée de tant de troubles y pleine de tant de sujets de crainte , et touchée de tant de différentes passions qui le travailloient , n'osant user de remèdes extrêmes , choisit enfin , à ce qui parut, de s'en aller au Havre délivrer lui-même les princes : il prit un ordre secret de la Reine adressé à de Bar , par lequel elle lui ordonnoit d'obéir ponctuellement au cardinal. Ce ministre crut peut-être se
pouvoir rendre le maître de leur prison pour les y retenir, ou qu'en ouvrant lui-même la porte il feroit son accommodement avec eux , et que , devant compter la Reine pour beaucoup , ils voudroient se remettre de son côté ; mais il fut trompé en tout , et
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] l3g
il connut que Ie& grâces qui se, font par force n'oMigent point ceux qui les reçoivent. Le cardinal com* muniqua son dessein à la Reine ; elle y consentit , parce qu'il étoit difficile que, le regardant comme un ministre fidèle, le seul qui fût dans ses intérêts, et qui lui paroissoit désirer le . plus sincèrement le bien de l'Etat , elle pût éviter de suivre ses sentimens. Mais de la manière quelle me fit Thonneur de m'en parler, elle me fit voir, sans s'expliquer entièrement ^ qu'elle ne l'avoit pas approuvé : elle crut de plus que ce voyage pourroit avoir de. fâcheuses suites. Les voulant éviter, elle et son ministre jugèrent qu'il seroit avantageux au service du Roi de le tirer dé Paris, et à elle de le suivre, et , par leur retraite commune, échapper aux trahisons des factieux. La Reine fut persuadée qu'étant hors de cette confusion j eUe pourroit, avec ses armes et les clefs du Havre dont elle croyoit être encore la maîtresse, remédier à des maux qui paroissoient la devoir accabler ; mais, selon ce que j'en peux juger , ses vues ne furent pas des résolutions, parce qu'elle ne pouvoit plus agir sur^ un fondement certain ; et si dans ce temps-là elles ont été faites, du moins elles n'ont point été sues; mais, à la vérité, la Reine en a été fortement soupçonnée. Dans cette extrémité , 4es plus extrêmes résolutions se dévoient prendre.
Le cardinal étant donc résolu de partir , il vint chez la Reine le soir de ce jour 6 février ; elle lui parla long-temps devant tout le monde , dans la créance que vraisemblablement ce seroit la dernière fois qu'elle le verroit. Nous qui étions présentes à cette conférence , et moi comme les autres ^ ne pûmes
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apercevoir aucune akëration dans aoisi visage : sa gravité ne Tabandonna point -, son cœur, qui étoit toucha sans doute de colère , de haine , de pi|ié , de douleur et de dépit, ne laissa rien voir au dehors de tous ces sentimens ^ et jaitiais je ne Tai vue plus tranquille qu'elle le parut alors. Le cardinal étant ensuite de^ meure au conseil , qui entretenoit la Reine de ses malheurs, Tabbé dePalluau, sop maître de chambre, lui vint dire que dans les rues le peuple paroissoit fort ému , et qu'on crioit partout aux armes ! Gomme son dessein étoit de s'en aller ^ il prit dès le moinent congé de la Heine , sans témoigner de le prendre , de peur de marquer aux spectateurs ee qu'il ne vouloit pas qu'ils sussent. Quand il fut dans son appjirtement , il se vêtit d'une casaque rouge , prit un chapeau avec des {dûmes , et sortit à pied du Palais-Royalj suivi de deux de ses gentilshommes : il alla par la porte de Ridielieu , où il trouva de ses gens qui Tattendoient avec des chevaux ^ de là , il alla plisser la nuit à Saint-Germain. Son premier dessein fiit de sortir par la porte de la Conférence; mais il eut m% qu'on avoit voulu tuer de ses domestiques devant le logis de Mademoiselle , qui logeoit aux . Tuileries , et cette rumeur l'obligea de fuir par le plus court chemin. Déjà le bruit étoit répandu partout qu'il de^ voit partir, sans pourtant que l'on sut au vrai s'il le feroit , ni quel étoit son dessein.
Le cardinal connut alors que la princesse palatiile lui avoit dit vrai , et qu'il avoit eu tort de ne la pa? croire. Il lui écrivit de S^int-Germain qu'il l'avertie soit qu'il alloit faire sortir les princes , et qjié , selon cette promesse qu'il lui faisoit, il lui demandoit qu'elle
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lui tînt la parole qu'elle lui avdit donnée , de l'oMigèr en ce qu'elle pourroit , et de s'attacher à la Reine lorsque le prince de Condé seroit en liberté. Elle lui avoit toujours fait dire qu'elle s'étoît engagée de servir les princes ; mais que n'aimant point les frondeurs , lorsqu'elle seroit satisfaite par l'heureuse fin de sa négociation, son seul désir étoit d'entf er dans lésin^ térêts de la Reine , et de se lier entièrement à elle. Le ministre n'oublia rien pour l'engager dans son parti : il lui fit offrir de dignes récompenses des sdins qu'il souhaitoit qu'elle voulût prendre de ses affaires, et particulièrement la charge de surintendante de ia maison de la Reihe future.
La princesse palatine , par qui j'ai été instruite du détail de sa conduite , accepta ces avantages. Elle voulbit s'établir par la Reifaé, de qui seule cUe pou- ▼oit recevoir des grâces proportionnées à sa naissance et à sa grandeur. En se procurant du bonheur, elle sauva la Reine, et lui donna le moyen de soutenir le cardinal. Cette princesse adroite et habile j qui avoit' alors la confidence entière des desseins des princes et des frondeurs, se gouverna si judicieusement qu'elle les rompit presque tous. Elle ralentit d'abord l'ardeur iinpétueuse des frondeurs , et fit naître ensuite des dégoûts pour eux dans l'esprit du prince de Condé , qui firent changer lés intérêts et les sentimens de tous les acteurs.
La Reine , après que le cardinal fut parti , denieura le reste du soir à s'entretenir de choses indifférentes. Elle parut la nième qu'elle avoit accoutumé d'être. Ceux qui l'observèrent , et nous-mêmes , en fumes étonnés ^ car Û étoit impossible d'attribuer sa cons-
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tance à son insensibilité. Aussi doit- on dire à sa louange, pour satisfaire simplement à la vërité, que .dans toutes les grandes occasions nous l'avons toujours vue recevoir d'un visage égal les peines qui sont accoutumées de tj-oubler tous les autres.
Le lendemain, comme j'approchai d'elle, je lui demandai , en lui baisant la main , comment elle se portoit. Elle me dit : a Vous le pouvez juger vous- ({ même. » Et se confiant assez en moi pour me montrer sincèrement quelque chose des sentimens de son ame , elle me fit entrer dans son oratoire , et me commanda d'en fermer la porte. Alors , m' étant jetée à ses pieds , elle me fit l'honneur de me dire : w Que dites- (( vous de l'état où je suis? » Je lui répondis: «Je a dis , madame , qu'il est effroyable , et que vous «avez besoin d'une grande grâce de Dieu et d'une « extrême sagesse pour vous en tirer. On vous arrache « un ministre par force : c'est une marque de la fôic( blesse de votre autorité, et que peut-être si vous Fen- « dure? , cette violence pourra la détruire tout-à-fait. « Mais , madame , lui dis-je , pardonnez-moi si je vous « dis aussi , dans la seule vue de vos intérêts , qiie « M. le cardinal ayant , de l'avis des plus sages , man- « que de conduite en beaucoup de choses, ceux qui « vous sont fidèles sont bien fâchés de voir que vous a souffriez de ses fautes ou de son malheur ^ et je ne « sais si un homme choisi par vous-même , et déta- (( ché de toutes ces cabales qui vous sont odieuses, a ne vous seroit pas plus utile dans des temps comme (( ceux-ci , où vous avez bien besoin de conseil. Pente sez-y bien, madame, lui dis-je-, car pour moi, « comme je ne suis pas capable de décider de ces
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c( choses, tout ce que je puis dire à Votre Majesté , c( c'est que je suis prête de la servir fidèlement en « tout ce qu'elle me commandera. J'aurai pour ses « volontés une obéissance tout entière: je suis toute <( à elle 5 et quoique M. le cardinal m'ait toujours mal- « traitée , et qu'il ne m'ait jamais fait de bien considé- « rable , Votre Majesté se peut assurer que , devant « tout à elle, je ferai , à sa seule considération , tout ce a qui me sera possible pour la servir. » Pendant que je lui parlai , elle m'écouta toujours avec une grande application. Elle me répondit : « Vous avez raison sur « tout ce que vous me dites ; mais il est assez difficile « de trouver cet homme désintéressé qui ne soit de « nulle cabale , et discerner ce qui me convient. Ne « le pouvant pas juger moi-même, je crois que je « suis obligée de défendre un ministre que l'on m'ôte « par force. J'espère toujours que Dieu aura pitié du « Roi, et qu'il ne voudra pas abandonner son inno- 4c cènce, ni le faire souffrir de mes malheurs et de H ceux du cardinal. Je sais , comme vous dites , qu'il « a des défauts , et qu'il a fait beaucoup de fautes. « Je sais aussi qu'il a certainement de très-bonnes tt intentions pour le service du Roi et le mien ; qu'il a a glorieusement conduit ses affaires lorsqu'on l'a <( laissé fairç^ que les cinq premières années de ma <t régence ont été heureuses , et qu'ayant été trahi de « ceux qu'il a obligés (0 , il est difficile que cette « iniquité ne lui soit nuisible ^ et cela , me semble , « m'oblige d'en avoir plus de. pitié. » Après ces paroles, étant tombée dans une profonde rêverie, elle y demeura quelque temps: puis elle me dit: «Je ne
(i).La Reine entend parler du maréchal de Villeroy.
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<c veux {)lus parler sur ce chapitre \ car je craindpois, (( me souvenant de Tétat où je suis , d'être trçp foîble. « Et pour vous, me dit cette grande princesse, jV tt voue que le cardinal n'en a pas assez bien use avec 4i vous -, mais je vous sais un fort bon gré d'en agir a comme vous faites : c'est une marque de la bonté de <i votre cœur, dont j'ai toujours eu bonne ojnpion; « et je me charge de lui mander que vous méritez (i pltis que» ce que voua avez. » Elle le fit en efiet ; car le cardinal le dit alors à quelqu'un de mes amis. Comme je ne m'aidai pas , et que je me contentai de bien faire sans m'en faire valoir auprès de lui , il se contenta aussi de me faire de grands complimenset de grandes promesses, qui m'ont été fort imitiles. • Tout ce jour , la Reine fit bonne mine, et demeura tranquillement au cercle avec les princesses qui vinrent la visiter. Le soir, .étant dans son petit cabinet avec sa cour ordinaire , après avoir long-temps écouté Nogent, qui entretenoit la compagnie de ces mêmes fariboles qu'il avoit accoutumé de dire , la Reine, me faisant signe de m'approcher d'elle, me dit tout bas: <i J'avoue que ce que dit aujourd'hui cet homme me <( paroît plus ridicule qu'à l'ordinaire. » Et après avoir uu peu rêvé , elle continua , et me fit l'honneur de me dire : « Je voudrois qu'il fut toujours nuit ; car a quoique je ne puiâse dormir, le silence etlasolia tude me plaisent , parce que datiâ le jour je ne vois (( que des gens qui me trahissent. »
Quand on sut dans Paris qUe le ministre étoit parti, qu'il étoit à Saint-Germain , et qu'il pouvoit aller au Havre où étoient les princes , l'inquiétude fut grande dans tous les partis. On crut qu'il alloit resserrer les
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porteffde leur prison, ou qu'il ne les ouvritoit que quand il aiuroit une certitude entière de 1 amitié du prince de Condé, et dans le temps qu'il pourroit lui en" être [obligé. Par celte raison , tous les intéressés au retour des princes résolurent de presser davantage la Reine. Ce même jour, cette princesse avoit envoyé le maréchal de Villeroy et le garde des sceaux, avec Le Tuilier , prier le duc d'Orléans de venir au conseil-, mais ce prince , par l'avis du coadjuteùr, n'y voulut point aller, et s'excusa , disant qu'il n'y pouvoit avoir de sûreté pour lui que premièrement il ne vît les princes sortis^du Havre. La Reine y envoya tout de nouveau , et lui écrivit de sa main pour l'en convier, s'étonnant de ne le point voir après ce qu'elle venoit de faire à sa considération •, mais il demeura ferme dans «a première résolution , et dit qu'il n'y reviendroit point qu'il n'eût une sûreté entière, tant sur la liberté des princes que sur Téloignement du cardi nal , qui ne parqîssoit pas être banni pour jamais.
Le parlement avoit député à la Reine pour la remercier de l'éloignement du cardinal, et pour la supplier de donner prpmptement ses ordres pour la sortie des princes. Elle leur répondit qu'elle étoit toute disposée à cela'^ mais que, premièrement , elle vouloit conférer avec M. le duc d'Orléans sur cette aflaire chez elle, chez lui , ou en lieu neutre : ne trouvant pas juste qu'il refusât de «venir prendre sa place au conseil , après ce qu'elle venoit de faire pour lui.
Le jour suivant, le parlement étant assemblé , le
premier président rendit compte à sa compagnie , en
présence du duc d'Orléans , de ce que la Reine lui
avoit dit. Ce prince lui répondit qu'il n'éloil point
1^6 [l65l] MÉMOIRES
nécessaire qu'il allât au Palais-Royal pour dire son opinion sur la sortie des princes, puisqu'il n'avoit rien à dire que les mêmes choses qu'il avoit déjà dites; qu'il ëtoit prêt de consentir à leur liberté , et que son dessein étoit d'éloigner entièrement le cardinal des conseils du Roi ; qu'en ces deux points consistoit le repos de l'Etat et sa propre satisfaction 5 que la Reine se moquoit d'eux quand elle leur promettoit l'un et l'autre , et qu'elle avoit seulement changé la demeure du ministre, du Palais-Royal au château de Saint- Germain ; qu'il gouvernoit de ce lieu comme dans Je temps qu'il étoit auprès d'elle-, qu'il falloit chasser ses créatures, ses nièces et son neveu, qui étoient demeurés à la cour-, que leur présence faisoit assez voir que l'intention de la Reine étoit qu'il revînt, et qu'elle ne vouloit point faire sortir les princes de prison. 11 y eut grand bruit au Palais. Plusieurs avis furent contre le cardinal : quelques-uns voulurent que l'on décrétât contre lui , ses fauteurs et adhérens , et ceux qui lavoient suivi. Le duc d'Orléans s'y opposa, disant que cela n étoit pas juste'; que ses amis étoient louables de l'avoir suivi, et en avoient usé en gens d'honneur. Quelques autres voulcnent qu'on allât saccager sa maison , et qu'on le déclarât perturbateur du repos public. Des Lapdes-Payen fut d'avis de défendre pour jamais aux cardinaux l'administration des affaires d'Etat, vu qu'ils avoient juré et promis fidélité au Pape , et, qu'ainsi ils ne pouvoient pas servir à deux maîtres. 11 y en eut qui allèrent jusqu'à cette insolente tyrannie de défendre tous favoris en France : ce qui tenoit un peu du ridicule. Le duc d'Orléans répondit sagement, disant qu'ils étoient tous sujets du Roi, et
El
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] l^']
qae quoiqu'il le fût en un degré plus éminent que les autres, il ëtoit pourtant un de ceux qui lui dévoient obéir en cette qualité , et qu'il n'étoit pas juste qu'ils donnassent dés lois à leur souverain. Il ajouta ces belles paroles : « Véritablement il seroit à soute haiter que les rois n'eussent jamais de favoris^ mais « nous ne devons pas les en empêcher par foi^ce.» La modération de ce prince les rendit plus humbles. Il fut arrêté que les gens du Roi iroient trouver la Reine pour lui faire de nouvelles instances sur la sortie des princes et l'ëloignement du cardinal.
Les princes , ducs et pairs, et maréchaux de France, s'assemblèrent par l'ordre de la Reine, pour aviser aux moyens de remédier à ces désordres. La Reine leur disant l'état où elle étoit , et comme elle avoit éloigné le cardinal pour complaire au duc d'Orléans , exagéra, avec des paroles pleines de douceur et d'honnêteté , le peu de satisfaction qu'elle recevoit de son procédé. Elle leur demanda conseil sur ce qu'elle avoit à faire, et leur témoigna vouloir prendre confiance en leur fidélité. Ils résolurent de députer quelques-uns d'entre eux vers le duc d'Orléans pour le convier de revenir au conseil , et pour lui répondre en corps, de la part de la Reine, de la sûreté qu'il y trouveroit pour sa personne. Cette précaution étoit nécessaire pour rassurer ce prince , qui avoit lieu de craindre qu'en travaillant à la liberté d'autrui il ne perdît la sienne.
Le duc d'Elbœuf , portant la parole, fut maltraité par le duc d'Orléans. Il lui dit que cela étoit joli de voir qu'il étoit contre le cardinal , quand il en avoit été le protecteur ^ et qu'à présent qu'il s'étoit déclaré
jo.
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sorn ennemi, il fût pour lui ^ et le fit taire avec assez de hauteur. Madame lui dit qu elle étoit au désespoir qu'il fût du sang de Lorraine, et lui parla avec un grand ressentiment de sa conduite. Ensuite de cette réprimande , le duc d'Orléans , s'adressant aux ducs de Vendôme et d'Epernon , leur dit qu il ne pouvoit aller au Palais-Royal sans y conduire les princes.
Sur le soir de ce même jour, les gens du Roi étant venus trouver la Reine pour lui représenter ce que le parlement avoit arrêté , elle leur promit positivement la sortie des princes , et leur dit que puisque le duc d'Orléans ne vouloit pas la voir , elle enverroit le garde des sceaux conférer avec hii de ce dessein. Cet homme , qui se voyoit alors dans la place du pr<&mier ministre qu'il avoit tant souhaitée, pour empêcher, à ce qu'il disoit, les furieuses résolutions du parlement , conseilla à la Reine de leur promettre l'éloignement du cardinal saris espérance de retour. Il lui dit qu'elle devoit faire paroître que cette résolution venoit de son propre mouvement. Elle le fit pour le tromper lui-même -, et lui aussi , de son côté , trompoit la Reine à son tour. 11 vouloit qu'elle s'engageât publiquement à ne plus rappeler son ministre, sachant bien que ,' sur les paroles de cette princesse , le parlement ne mauqueroit pas de se déchaîner contre lui. Alors le cardinal envoya supplier la Reine de faire sortir ses nièces et son neveu de Paris. L'abbé Ondedei (i) les mena à la maréchale d'Hocquincourt; et cette dame les mena à Peronne , après qu'elles eurent été cachées quelques jours dans la chambre de mademoiselle dé Neuillant, devenue madame de
<i) JJabbé Ondedei: Joseph. H fut depuis^cvéque de Fre'jus.
DE MADAME DE MOTTEYILLE. [l65l] l49
Navailles, mais dont le mariage n'étoit point dëclaré [le g février]. '
Le jour d'après, les gens du Rch ayant fait leur rapport au parlement, le duc d'Orléans accepta la qonférence avec le garde des sceaux , et les assura qu'en deux heures , avec lui , toutes les choses nécessaires seroient expédiées, et que même la déclaration touchant Tinnocence des prisonniers seroit dressée* Toute la compagnie se reposa sur là parole du duc d'Orléans ^ et la Reine paroissant vouloir abandonner le cardinal , ils furent tous d'une voix à donner un arrêt contre lui , qui portoit :
« Qu'en conséquence de ladite déclaration et volonté du Roi et de la Régente , dans le quinzième du jour de la publication du présent arrêt, ledit cardinal Mazarin, ses parens et domestiques étrangers, videroient le royaume de France , terres et places de l'obéissance du Roi ; et faute de ce faire , ledit temps passé, seroit contre eux procédé extraordinairement, perniis aux communes et tous autres de leur courre sus, sans qu'ils puissent revenir pour quelques prétextes, causes, emplois et occasions^ que ce soit^ et défenses faites , ledit temps passé , à tous gouverneurs de provinces , maires et échevins de ville , de les recevoir.
« Fait au parlement, ce 9 février i65i. »
Pendant toutes ces disputes , les amis des princes u'étoient pas contens : ils appréhendoient toujours les artifices et la mauvaise volonté du coadjuteur, Arnauld, ce même jour, me vint voir *le soir fort tard pour me prier de parler à la Reine , et de lui dire que plus elle retardoit , et plus elle engageoit
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M. le prinoe avec ses ennemis» Je lui en parlai; tnais comme elle avoit {wis sa résolution avec le cardinal , rien ne la pouvoit faire changer. La princesse palatine rassuroit ceux qui ëtoient du parti des princes, qui s'inquiëtoient de l'état incertain où ils ëtoient*, elle avoit la promesse de celui qui apparemment étoit le maître de leur prison. Elle étoit en couche quand toute cette négociation se fit ; et , mal^ë ses délicatesses , elle ne laissoit pas de conférer avec tous ceui qui avoient besoin de parler à elle. Les frondeurs, dans ce commencement , voulurent pousser la Reine à l'extrémité ; mais cette princesse , leur amie en apparence, sur la parole dtji cardinal arrêta leur mauvais dessein, et disoit aux créatures du prince de Condé, pour qui elle s'intéressoit véritablement, qu'il falloit se servir des frondeurs sans entrer dans leur passion , et qu'ils seroient de fort méchans maîtres s'ils le devenoient tout*à-fait ; que l'intérêt de M. le prince étoit fort contraire à cela; et qu'il falloit teni^ les choses en état qu'à son retour il fût en pouvoir' de choisir le parti qui plairoit , et même de dominer les autres;
La Reine , se voyant trahie de tout le monde , se ré-» solut de prendre confiance en Seneterre. Comme elle savoit qu'il étoit de mes amis , elle me fit l'honneur de m'en parler, et de me demander si elle en pouvoit espérer des conseils désintéressés. Je lui dis ( ce c(ui étoit véritable ) qu'avec l'esprit et la capacité qu'elle lui connoissoit, sa finesse lui étoit alors nécessaire pour la conduire dans le pas douteux où elle étoit. 11 avoit toujours paru ami du garde des sceaux de Châteauneuf et du maréchal de Villeroy : la Reine , paf
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65lj l5l
conséquent, dootoit de sa finesse ; mais je say ois qu'il n'avoit point de part dans leurs intrigues particulières , et qu'il se moquoit assez isouvent de leur conduite. Je le dis à la Reine , et sur cette assurance elle me commanda de lui parler. Il reçu^ avec respect la part qu'elle vouloit lui donner dans sa confiance ; mais j'ose dire que ce ne fut pas sans de grandes réflexions , ni sans craindre de participer aux maux dont elle étoit menacée 5 et je vis clairement qu'il n'eût pas été bien aise d'attirer sur lui les soupçons- du duc d'Orléans. 11 me donna d'abord des Mémoires pour donner à la Reine , où il lui donnoit des avis sur sa conduite. 11 la vit aussi quelquefois , et eut de longues conférences avec elle ; mais il y observa toujours des modérations extraordinaires , et telles que j'en fus étonnée. La faveur des rois n'est désirée par les ambitieux que quand ils en peuvent espérer de grands biens : leur couronne , et les avantages qu'ils ont reçus de Dieu par l'élévation de leur naissance, ne les rend considérables aux hommes qu'autant qu'ils ont de pouvoir de les élever ou de les détruire.
Quand ces importunes harangues du parlement venoient tourmenter la Reine , j'allois visiter le premier président pour le consulter sur les intérêts de cette princesse et sur sa conduite ; car le marquis de Seneterre, selon cette discrétion politique dont je viens de parler , ne vouloit point aller souvent chez lui , de peur d'être remarqué. Ce grand magistrat n'aimoit pas les frondeurs : il donnoit toujours quelques avis à la Reine propres à la défendre de la persécution ; et , en faveur de ces petits secours , elle lui pardonnoit ses fautes. Mais à l'égard des autres , elle avoit
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u^e peine exUéme de se voir trahie de c^ux dont elle ëtoit forcée de se servir. Par cette même raison , elle recevoit un grand soulagement de ceux en qui elle croyoit pouvoir trouver quelque sûreté.
Parmi tant de confusions, il arriva que le duc d'Orléans crut que la Reine vouloit sortir de Paris et mener le Roi avec elle. La vérité, qui se fait sentir, lui avoit fait inspirer cette crainte -, et, sçlon ce que j'en ai déjà dit , peut-être qu elle n'étoit pas soupçonnée sans raison. Il étoit assez vraisemblable qu'en l'état où elle étoit , elle devoit souhaiter de se voir hors de la tyrannie de tant de gens qu'elle regardoit comme ses ennemis. Ces mêmes ennemis néanmoins, c'està-dire le garde des sceaux de Ghâteauneuf, le maréchal de Villeroy et quelques-uns de la cabale des princes, prétendirent en cette occasion avoir empêché le duc d'Orléans de prendre contre elle des résolutions extrêmes. Ils ne se vantoient pas.à faux : j'en eus alors quelque connoissance *, et on m'assura qu'au Luxembourg d'étranges propositions avoient été faites contre elle.
La nuit du 9 au 10 février, la Reine avoit formé le dessein de fuir cette ville où autrefois elle avoit joui de tant de douceurs, où elle avoit été si aimée , et où pour lors elle goûtoit tant d'amertumes. Le duc d'Orléans, dit tout haut qu'un des premiers officiers du Roi l'avoit averti d'y prendre garde (0 ^ et , publiant sa crainte, il l'imprima bien vite dans l'ame de tous lés autres. Les Parisiens sont assez aisés à s'émouvoir sur la peur qu'ils ont toujours de perdre la présence du Roi. Cette nouvelle donnât aussitôt Ta-
(1) On soupçonna le maréchal de Villcroy , et d'autres aussi.
DE MADAME DE MOTTE VILLE. [l65l] l5î
larme à toute la ville , et cette alarme eut de trèsfâcheux effets contre le repos de la Reine. Le duc d'Orléans se voulut servir de la frayeur du peuple pour faire prendre les armes aux bourgeois 5 car il avoit un grand intérêt d'empêcher que le Roi ne sortît de Paris.
Le bmit et le désordre fut grand ^ et la Reine voyant cette émotion publique, qu'elle ne vouloit pas laisser augmenter sous aucun prétexte , fit promptement expédier les ordres pour la sortie des princes. Elle envoya La Vrillière, secrétaire d'Etat, les porter au. Havre, et Comminges avec lui pour féliciter les princes, de sa part. Ce traité ayant été fait dans ces momens où il ne paroissoit plus en la Reine aucune liberté de ne le pas faire, ne put produire non-seulement aucune gratitude ; mais il falloit alors l'expédier pur et simple, et perdre les avantages que le garde des sceaux, comme habile homme, auroit procurés au Roi par celui qui avoit ,été projeté par lui , du consentement du duc d'Orlé^ins. Le duc de La Rochefoucauld accompagna cette ambassade. Arnauld y alla, chargé des complimens du duc d'Orléans et de Madame. Le président Viole y fut de la part du parlement; et Champ] âtreux , fils du premier président , comme serviteur du prince de Condé , fit volontiers, ce voyage.
Le duc d'Orléans, voyant Comminges parti, fit mine de venir chez la Reine -, mais il s'arrêta tout court , sur l'avis certain qu'il eut que le cardinal Mazarin étoit allé au Havre. Il s'imagina qu'il pourroit retenir les princes en leur prison, malgré les efforts qu'il faisoit pour les en faire sortir 5 ou bien qu'il les pour-
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roit faire enlever. Cette appréhension avok quelque vraisemblable ; et même on n'a pas trop bien su quel avoit été le dessein du cardinal. C'est pourquoi le duc d'Orléans crut que son salut consistoit en cela seulement de travailler à retenir la Reine dans Paris ; et , bien loin de la venir voir , il redoubla ses inquiétudes et ses persécutions. 11 manda à l'hôtel-de-ville qu'il avoit des avis de tous côtés que la Reine vouloit s'en aller -, il commanda aux bourgeois de prendre les armes, de garder les portes et les avenues du Palais- Royal-, et ils liii obéirent, contre la défense qu'ils en avoient reçue de la Reine.
Les rues furent aussitôt pleines de bourgeois en armes , et pleines d'artisans et de pauvres , qui tous crioient aux armes ! La Reine eut avis que le duc d'Orléans vouloit faire pis que de l'empêcher de sortir, et que, selon toutes les apparences, il vouloit lui enlever le Roi. Cette princesse n'étoit pa^ insensible à ses maux , et il est fort impossible de l'être en de telles occasions ; mais elle les soutint avec courage , et tâcha d'y remédier d'une manière tout-à-fait estimable. Elle envoya chercher celui qui, en l'absence du maréchal de Gramont , commandoit le régiment des gardes -, elle lui ordonna de redoubler les gardés, et de se tenir prêt selon le besoin qu'elle pourroit avoir de lui. Elle avertit le petit nombre de serviteurs qui étoient pour le Roi, le duc d'Epernon et plusieurs autres. 11 est à croire que tous se seroient venus ranger auprès d'elle si elle en avoit eu besoin; mais nous ne les vîmes pas. Ceux qui étoient au Palais-Royal vinrent la trouver -* car à l'heure que la Reine eut cet avis elle étoit au lit, et il étoit déjà prè§
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de minuit. Mademoiselle de Beaumont et moi , qui avions tout le jour étë auprès d'elle , eûmes part à ses maux et à toutes ses iriquiëtudes. Je crois que chacun tï'embloit-, mais pour moi, je sais bien que j'eus une très-grande peur, et que les choses les plus funestes me passèrent dans l'esprit, comme n'étant pas impossible qu'elles arrivassent -, et tout étoit à craindre des conseils violens du coadjuteur. La Reiae seule faisoit bonne mine : elle disoit que ce ne seroit rien, que c'étoit une folle émotion du peuple qui s'apaiseroit , et qui n'avoit nul fondement. Elle protesta à ceux qui étoient présens qu'elle n'avoit nulle envie de s'en aller, et leur dit à tous qu'elle promettoit volontiers au peuple d'en donner telle certitude qu'on voudroit* En souriant quelquefois , elle disoit que, n'ayant eu nulle pensée de s'en aller, tout oe bruit ne lui faisoit point de peine , et qu'elle consentoit que les portes de la ville fussent gardées avec toute la rigueur qu'on y voudroit observer.
Ce que la Reine disoit à ceux qui étoient auprès d'elle ne faisoit nul effet sur le peuple , qui ne l'entendoit pas. Le biliit augmentoit à tous momens dans les rues , et l'horreur des ténèbres le rendoit plus effroyable; Mademoiselle de Beaumont et moi , pour reconnoître un peu ce que c'étoit , envoyâmes n«s laquais parmi les mutins , pour écouter ce qu'ils di^ soient. Ils nous rapportèrent qu'ils avoient vu deux escadrons de cavalerie , dont lun étoit arrêté à la croix du Trahoir , et l'autre plus proche du Luxembourg. Us nous dirent aussi qu'ils avoient entendu force cris de bourgeois et de peuple, qui crioient qu'on vouloit enlever le Roi , et qu'il le falloit empé-
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cher. Cette cavalerie nous fit peur, et nous vîmes bien qu'elle ne plaisoit pas aux plus vaillans non plus qu'à nous. Selon toutes les apparences , elle paroissoit y être avec un mauvais dessein , et plutôt en volonté d'attaquer que tie se défendre. Nous avons su depuis que, dans les premiers jours, le coadjuteur proposa souvent au duc d'Orléans d'enlever le Roi , et de mettre la Reine dans un couvent 5 sa maxime étant celle de Machiavel : qu'il ne faut point être tyran à demi. Mais la douceur naturelle du duc d'Orléans corrigea sans doute ce qu'il y avoit de trop hardi et de barbare dans l'ame du coadjuteur -, et le commandeur de Jars m'a dit depuis que son atni le garde des sceaux de Châteauneuf fit son devoir sur de telles propositions. Gomme homme de bien , il lui fut impossible de participer à de tdis sentimeris.
Le duc d'Orléans envoya de Souches à la Reine la supplier de faire cesser ce bruit. 11 lui manda qu'il étoit au désespoir de ce désordre , et plus encore de l'inquiétude qu'il jugeoit bien qu'elle en devoit avoir-, que de tous côtés on lui donnoit des avis qu'elle avoit eu le dessein de sortir cette nuit , et qu'il ne pou voit pas moins faire que de dire aux bourgeois de s'y opposer.
La Reine répondit à de Souches que c' étoit son maître qui avoit fait prendre les armes aux bourgeois, et que par conséquent il étoit le seul qui pût faire taire le peuple -, que ses frayeurs étoient mal fondées ; que le seul remède qu'il y pouvoit apporter étoit de protester tout haut et à tout le monde qu'elle n'avoit point eu la pensée dont on la vouloit soupçonner;^ que , pour marque qu'elle disoit la vérité , le Roi étoit
M MADAME t)E MO^TTE^ÏLLE. [l65l] l57
Tcbuchë , et Monsieur de même , et qu'ils dormoient tous deux paisiblement; qu'elle étoit au Mt; qu'il la voyoit peu en état de sortir ; et que pour plus grande sûreté , et afin qu'il le pût témoigner au duc d'Orléans , elle vouloit qu'il allât lui-même voir le Roi dans son lit, étant certaine que ce bruit ne l'éveille- Toit pas. De Souches alla chez le Roi; et, selon le commandement qu'il en avoit reçu de la Reine , il leva le rideau de ce jeune monarque , le regarda longtemps dormant d'un profond sômiûeil -, puis sortit du Palais-Royml , entièrement persuadé que la Reine n'avoit nul désir de quitter Paris , et que toute cette persécution lui étoit suscitée par ceux qui conseilloient alors son maître. Comme il étoit bien intentionné , et qu'aisément on a compassion de l'innocence opprimée, en retournant au Luxembourg il fit ce qu'il put pour apaiser lés Parisiens. Il parloit beaucoup , et par conséquent il harangua le peuple qu'il trouva dans les rues, n dk à tous qu'ils se dévoient tenir en repos ; qu'il venoit de voir le Roi qui dormoit, et qu'il les conseilloit de suivr'e l'exemple de leur maître commun, qui pour lors ne pensoh à rien. Ils disoient qu'ils vouloient eux-mêmes le voir. 11 y en eut donc qui entrèrent jusque dans le Palais-Royal , criant qu'on leur montrât le Roi , et qu'ils le vouloient voir. La Reine, le sachant, commanda aussitôt qu'on ouvrît toutes les portes, et qu'on les menât dans la chambre du Roi. Ces mutins furent ravis de cette franchise : ils se mirent tous auprès du lit du Roi , dont on âvoit ouvert les rideaux; et, reprenant alors un esprit d'amour, lui donnèrent mille bénédictions. Us le regardèrent long -temps dormir, et ne pouvoient assez
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ladmirer. Cette vue leur donna du respect pour lui : ils désirèrent davantage de ne pas perdre sa présence ^ mais ce fut par des sentimens de fidélité qu ils le témoignèrent. Leur emportement cessa-, et, au lieu qu'ils étoient entrés comme des gens remplis de furie , ils en sortirent comme des sujets remplis de douceur , qui demandoient à Dieu de tout leur cœur qu'il lui plût leur conserver leur jeune Roi , dont la présence avoit eu le pouvoir de les charmer.
La Reine , voyant que ce remède réussissoit , envoya chercher deux officiers de la garde bourgeoise qui avoit été mise par eux auprès du Palais-Royal. Elle leur parla elle-même amiablement^ et leur rendit compte de ses intentions , se tenant plus assurée de les avoir auprès d'elle , que les deux plus grands princes du monde qui. auraient pu y être sans puissance. Elle leur fit voir le Roi comme aux autres, et les envoya paf deux fois parler au peuple. Ces deux hommes alloient criant dans les rues qu'ils venoient de parler à la Reine, qu'elle étoit dans son lit, que le Roi dormoit , et qu'il n'y avoit rien à craindre. Ces paroles dites par des personnes qui pouvoient les persuader , et qui étoient de leurs confrères , firent le meilleur effet du monde -, et ils achevèrent de pacifier cette grande rumeur. Un de ceux-là. s'appeloit Du Laurier. La Reine l'avoit entretenu , et l'avoit souvent appelé M. Du Laurier. 11 lui répondit qu'il avoit eu l'honneur de suivre long-temps la cour , et qu'il avoit été laquais de son maître d'hôtel, qu'il nomma, mais dont j'ai oublié le nom. Cette reconnoissance réciproque nous fit rire , et nous admirâmes ^vec quelle cordialité Ja Reine et M. Du Laurier parloient en-
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semble. La nuit éK^it assez avancée , et, p^r la miséricorde de Dieu et la bonne conduite de la Reine , nos frayeurs commepcèrent à $e dissiper. Nous songeâmes alors à nous aller reposer des fatigues que les malheurs de cette princesse nous causoient. 11 étoit fête , et il étoit déjà plus de trois heures du matin. Elle nous proposa de nous faire entendre la*messe avant que de nous aller coucher. Nous le trouvâmes à propos -, et afin de passer encore deux heures , le conunandeur de Souvré et mademoiselle de Beaumont, «t qu£lques autres, se mirent*à jouer en présence de la Reine. Pour moi , je m'endormis , couchée sur son tapis de pied, et la tête appuyée contre son lit: car je n'en pouvois plus. A l'heure de la messe la Reine se releva , prit une robe de chambre-, et, pour récompenser ceux qui l'avoient si bien secourue, elle les mena ellemême voir son oratoire et les dianxans qui enfermoient ses reliques. Ces gens en furent ravis , et dirent à la Reine qu'ils alloient encore bien assurer leurs cama^^ rades que leur bon Roi et leur bonne Reine ne les voul oient point quitter. Ils nous dirent ensuite, à mademoiselle de Beaumont et à moi, et de bon sens, qu'ils s'estimoient heureux de se pouvoir vanter d'avoir été nécessaires trois heures de temps à la plus grande Reine de la terre. Ils disoient vrai , et leur présomption étoit juste.
On peut juger par toutes ces choses de l'état misérable où étoit une princesse si grande par sa naissance et par le rang qu'elle tenoit dans le royaume. Cette inquiétude lui dura de la même manière plusieurs nuits, et la chose enfin se termina en une espèce de prison , où le Roi et elle furent arrêtés plus d'un mois
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sans* pouvoir sortir du Palais-Royal. 11 y avoit dans toutes les rues de Paris des corps-de-garde ; et les portes ëtoienl si bien gardées , qu'il ne sortoit personne à pied ni en carrosse qui ne fût examiné , et point de femme qui ne fût démasquée , pour voir si elle n étoit point la Reine.
Les vives alarmes des premiers jours firent beaucoup de peine à la Reine. Sa prison, qui étoit plus véritable qu elle ne 'le paroissoit , ne lui étoit pas agréable-, et souvent elle disoit en riant qu'au moius sa prison étoit belle et commode, puisqu'elle étoit chez elle , et dans une ville qu'elle avoit assez aimée autrefois pour croire quelle ne pourroit jamais y être mal. Quand elle étoit seule, elle sentoit infiniment cette violence ; et un soir que j'avois l'honneur d'être en particulier avec elle , et que je lui dematidois si en effet elle avoit eu le dessein de sortir de Paris le jour qu elle en avoit été soupçonnée , elle leva les yeux au ciel, et, haussant les épaules, elle me fit l'honneur de me dire fort librement : « Ah ! madame « de Motteville , où suis-je ? et où ne serais-je pas tt mieux? A votre avis, quel moyen de ne se pas « souhaiter ailleurs? » Puis, s'humiliant devant Dieu, elle dit : (c Vous le voulez , Seigneur, et il vous faut « obéir. »
Cette persécution alla si avant que le duc d'Orléans envoya dire à la Reine qu'il avoit continuellement des avis qu'elle préméditoit de s'en aller; qu'il la supplioit de lui ôter cette inquiétude , et de lui donner des assurances du contraire f qu'autrement il seroit contraint d'en prendre lui-même, voulant lui faire entendre qu'il lui ôtôroit le Roi : et véritablement ce fut un
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iniracle de ce qu'il ne le fit pas. La Reine lui répondit qu elle ne pouvoit lui donner de plus grandes assurances que sa parole , mais que s'il en vouloit d*autres, elle consentoit, pour son repos, qu'il envoyât de ses propres gardes coucher dans la chambre du Roi.
Pendant que la Reine étoit exposée aux insultes qu'on lui faisoit, les nouvelles arrivèrent qu'enfin le cardinal étoit allé au Havre, et qu'il avoit ouvert la porte à ces illustres prisonniers. En arrivant dans cette; place , il montra l'ordre de la Reine à de Bar , dont voici les mots écrits de la propre iiiain de la Reine :
<i Monsieur de Bar, je vous fais celle-ci pour vous dire que vous exécutiez ponctuellement tout ce que mon cousin le cardinal Mazarin vous fera savoir de mon intention touchant la liberté de mes cousins les princes de Condé , de Conti et duc de Longueville qui sont en votre garde , sans vous arrêter à quelque autre que vous pourriez ci-après recevoir du Roi monsieur mon fils, ou de moi , contraire à celui-ci : priant Dieu, M. de Bar, qu'il vous ait en sa sainte garde. »
u Écrit à Paris, le 6 février i65i. »
Par les choses que me fit l'honneur de me dire la
Reine, et par mille autres conjectures, je crois pouvoir
dire au hasard que l'intention du cardinal étoit de
demeurer le maître au Havre , et qu'il espéra que de
Bar lui obéiroit^ qu'en ce cas , le projet de la Reine
eût été de sortir de Paris , et qu'elle se seroit moquée
parxette voie de toutes les intrigues qui s'y faisoient
contre elle. Mais le cardinal se trouva surpris quand T. 39. I I
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il vit que de Ëar, qui gardoit cette place à la duchesse d'Aiguillon, ne voulut laisser entrer que lui seul 0t Palluau avec lui. Ce fâcheux événement, selon toutes les apparences , changea sa conduite à Fëgard de$ princes , et rendit son voyage inutile et ridicule^,
La Reine étant donc arrêtée (0 à Paris , et le cat-^ dinal sans autorité au Havre , il lui fallut simplement ouvrir les portes de la prison des princes ^ et il vit sans doute avec peine que son voyage n auroit point dVutre succès que celui de servir, par sa présence, à laugmentation du triomphe de ses ennemis. Son action , qtii ne fut pas libre , ne mérita aucune recoB* noissance , et chacun demeura étonné de voir que ce ministre , si considérable par le posté qu'il avoit occupé jusqu'alors , eût voulu aller si loin , exprès seur lement pour donner la liberté malgré lui à des princes qui étoient en prison par ses conseils. Ayant diHie parlé à de Bar, il voulut être le premier qui annonceroit aux princes cette bonne nouvelle ; et ne pouvant en cette occasion faire une action de ministre^ il en voulut du moins faire une de courrier. II entra dans la chambre du prince de Gondé , et lui dit d'uiiè manière douce et humble tju'il lui apporloit luimême l'ordre de la Reine pour sa liberté et celle du |M^ince de Conti et celle du duc de Longueville, qu'elle leur redonuoit sans aucune condition*, que néanmoins la Reine les prioit d'aimer l'Etat, le Roi, elle et lui. L<e prince de Cbndé , l'embrassant , lui dît gravement qu'il étoit obligé à Sa Majesté de la justice qu'elle lui
(i) Alors ma sœur prit riiabit de religieuse au couvent de Sainte- Marié delà rue Saint-Antoine. Là Reine n^y pnt aller, à cause de n prison.
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] i63
faisoit, qu'il seroit toujours très -bon serviteur du Roi et d'elle 5 et ajouta , s'adressant au cardinal : « Et a de vous aussi, monsieur. » Le cardinal lui rëjdiqua que les portes ëtoient ouvertes , et qu'il pouvoit sortir y mais M. le prince , bien assuré quïl ne les pouvoit plus fermer, ne se hâta point de les passer, et demanda qu'on leur donnât à dîner avant que de partir: ce qui se fit ; et tous dînèrent ensemble , c'est-à-dire les trois princes et le cardinal , le maréchal dé Gramont qui ëtoit allé le premier au Havre , et ceux qui l'avoient suivi depuis. Ce repas se fit dans la même liberté que s'ils eussent été tous satisfaits les uns des autres : la comédie du monde le vouloit ainsi. CeUe-là étoit belle : les acteurs en étoient grands et illustres, et les événemens plus véritables qu'il ne convenoit pour le repos de la Reine.
Ensuite de ce repas, M. le prince et M. le cardinal eurent ensemble une petite conversation. Le ministre fit sans doute tout ce qu'il put pour entrer en matière, et eût bien voulu par cet entretien renouer quelque liaison avec M. le prince ^ mais la suite fit voir qu'elle fut sèche, puisqu'elle ne put produire rien de bon pour le ministre. Après qu'elle fut finie, les princes sortirent gaiement de leur prison, et allèrent de même se mettre dans le carrosse du maréchal de Gramont, qui les attendoit dans la grande place de la citadelle. Le cardinal les suivit , qui les vit lui-même triompher de la victoire qu'ils remportoient sur lui. 11 fit un grand salut à M. le prince, qui ne fut pas presque remarqué de lui ^ et ce prince , se jetant brusquement dans le carrosse, commanda au cocher de toucher pronaptement, 11 le dit ens'éclatant de rire, et d'un
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ton moqueur : ce qui fit croire à ceux qui étoient prësens à cette action qu'il s'en alloit avec une grande disposition de se venger du cardinal. Il vint de là coucher à Gromeni , à quatre lieues de là , chez un gentilhomme de mes parens qui faisoit bonne chère à tous ceux qui le venoient voir , mais qui ne s'attendoit pas d'avoir une si grande compagnie. Le prince y dit en riant que de Lyonne , qui ne l'avoit pas suivi, étoit demeuré au Havre pour consoler le cardinal (0.
Le duc d'Orléans sachant les princes en liberté, et n'ayant plus d'excuse , vint enfin visiter la Reine* Cette entrevue fut accompagnée de froideur et de dégoût 5 et la Reine fit voir, à l'émotion de son visage, qu'elle avoit eu de la peine à la souffrir. Ce prince fut au devant de ceux qu'il croyoit avoir délivrés de prison. 11 alla jusqu'à Saint - Denis -, et le prince de Condé , en le saluant , lui protesta publiquement une reconnoissance infinie , et un attachement éternel à ses intérêts. 11 embrassa le coadjuteur avec des marques d'une forte amitié, et témoigna au duc de BeauÎFort qu'il lui étoit obligé. La presse fut grande dans les rues de Paris pour les yoir arriver , et le peuple témoigna beaucoup de joie de leur retour. Comme leur captivité leur en avoit doimé , leur liberté leur en
(1) J'ai su de la duchesse de Navailles, long-temps depuis que j^ai écrit ces Mémoires , que son mari , qu'elle e'ponsa en secret lorsque le cardinal partit pour aller au Havre , sVtant oblige de le suivre par l'attachement qu'il avoit à ce ministre , et fort afiligë de la quitter , il lui dit en confidence qu'il alloit le servir datis le dessein qu'il avoit de se rendre maître de la prison des princes, et qu'il espéroit, par la crainte qu'on aaroit de ce qu'il pourroit faire, remédier an mauvais état oii étoit la Heine : ce qui s'accordoit i^ssez bien aux lumières et aux frayeurs que le duc d'Orléans et les serviteurs du prince de Condé eurent de ce voyage.
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donna aussi \ mais rien n'est égal à la quantité du monde qui se trouva chez la Reine ce même jour au soir 5 que tous ensemble ils vinrent chez elle la saluer. Elle étoit au lit quand le duc d'Orléans les lui présenta. Les complimens furent courts de la part du prince de Condé et des deux autres ; et la Reine , qui leur avoit déjà fait faire un compliment , leur parla peu. Après qu'ils eurent été dans sa ruelle un petit quart-d'heure, ils s'en allèrent chez le duc d'Orléans, qui leur donna un grand soupe. Les princes , avant que de se coucher , allèrent visiter le duc de Nemours qui étoit malade , et la princesse palatine. Ces deux personnes méritoient plus que des complimens et des visites, vu les grandes choses qu'elles avoient faites pour eux, particulièrement la princesse palatine, dont la conduite et l'habileté avoit été admirable dans tous ses effets.
Les princes allèrent le lendemain matin au parlement faire leurs remercîmens à cette compagnie, qui furent reçus avecapplaudissement. Le premier présidentloua infiniment le prince de Condé , et fit remarquer les maux que sa prison avoit causés à l'Etat. La compagnie fut requise de travailler à leur justification, et les gens du Roi se chargèrent de la solliciter.
Après que le cardinal eut reconnu la mauvaise disposition des princes, qu'il eut su précisément l'état où étoit la Reine , et que ses affaires empiroient , il résolut de s'acheminer vers la frontière de Picardie, suivi d'environ cent chevaux. Ses amis et ceux qui étoient à lui composoient ce cortège. 11 ne reçut aucun déplaisir que de ceux d'Abbeville , qui lui refu-. sèrent le passage ^ mais il fut reçu dans Dourlens par
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de Bar qui en ëtoit gouverneur , et qui étoit avec lui. Il s'arrêta quelque temps dans cette place , croyant y pouvoir attendre des nouvelles de ce qui se passoit à Paris. Elles furent mauvaises *, et le murmure y fut si grand contre la Reine, qu'elle fut contrainte de lui envoyer Beringhen et Ruvigny , pour le prier de s'éloigner plus loin: ce qu'il fit, après avoir refusé les offres que lui réitérèrent les gouverneurs des places de cette frontière , qui lui furent plus fidèles que ses amis de la cour. 11 écrivit à la Reine une lettre qui fut lue en plein conseil , qui fut trouvée assez belle pour être louée publiquemenL En voici la copie prise sur l'original.
a Madame,
« Aussitôt que j'ai vu dans la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire , et reconnu par ce que M. de Ruvigny a ajouté de sa part, que le service du Roi et le vôtre demandoient que ma retraite de la cour fût suivie de n^a sortie hors du royaume , j'ai souscrit très-respectueusement à l'arrêt de Votrç Majesté , dont les commandemens et les lois seront toujours l'unique règle de ma vie. J'ai déjà dépêché un gentilhomme pour m'aller chercher quelque asyle ; et quoique je sois sans équipage , et dénué de toutes les choses nécessaires pour un long voyage , je partirai demain sans faute pour m'en aller droit à Sedan, et de là passer au lieu que l'on aura pu obtenir pour ma demeure. Je dois trop déférer aux ordres de Votre Majesté, pour avoir hésité le moinsdu monde à prendre cette résolution. Ce n'est pas, madame , que beaucoup d'autres qui seroient en ma place, avec la justice et le
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nombre d'âmisqùe je puis avoir, n'eussent pu trouver des moyens pour se mettre à couvert des persécutions que je souffre , auxquelles je ne veux point penser , aimant mieux contenter la passion de mes ennemis que de rien faire qui puisse préjudicier à l'Etat , ôU déplaire à Votre Majesté. Encore qu'en cette occasion fls ^ient eu le pouvoir d'etopêcher Son Altesse Royale de suivre les mouvemens de sa bonté naturelle , ils n'ont pas laissé de lui témoigner, contre leur intention , qu'ils avoient fort bonne opinion de ma fidélité , de mon zèle pour le bien de FEtat , et de mon entière résignation aux ordres de Vôtre Majesté. Car, à moins que d*étre entièrement persuadés que je 8uî^ inébranlable dans ces sentimens-là , ils n'aur oient pas été assez peu prudens pour me pousser avec tant de violence , saiis faire aucune réflexion sur la connoissance que je dois^vqir de§ pluij secrètes et importantes affaires du royaume , dont j'ai eu si long-temps le maniement, ni sur les amis que mes services et la bienveillance de Votre Majesté m'ont acquis , et qui sont assez considérables par leur nonïbre, par leur qualité, et par la passion qu'ils m'ont témoignée en cette rencontre. Mais j'ai trop de ressentiment, madame, des grâces que j'ai reçues de Votre Majesté pour être capable de lui déplaire ; et quand il fâudroit sacrifier ma vie, je le ferois avec plaisir pour la moindre de ses satisfactions. J'en aurai beaucoup dans mon malheur, si Votre Majesté a la bonté de conserver quelque Souvenir dés services que j'ai rendus à l'Etat depuis que le feù Roi, de glorieuse mémoire , me fit l'honneur de me confier la principale direction de ses affaires^ et de prier plusieurs fois Votre Majesté , avant
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sa mort j de me maintenir dans la même place. Je met suis acquitté de cet emploi avec la fidélité, le zèle et le désintéressement que Votre Majesté sait; et s'il m'est bienséant de le dirç , avec quelque succès , puisque toutes les personnes sensées, et les Espagnols même, avouent qu'ils se sont moins étonnés des grandes coniquêtes que les armées ont faites dans les cinq premières années de votre régence, que de voir que pendant les trois dernières on eût pu soutenir les assauts, et sauver du naufrage le vaisseau battu de tous côtés, et si furieusement agité de la tempête que les divisions domestiques avoient excitée. J'eusse Im^ïi souhaité, madame, de cacher aux étrangers le mauvais traitement que je r.eçois, pour empêcher que le blâme n'en rejaillisse sur une nation que j'ai toujours honorée et chérie avec tant de tendresse ^ mais quand ils me verront errant parmi eux, avec les personnes qui me sont plus proches, pour chercher un abri, ils auront quelque sujet de s'étonner qu'un cardinal, qui a l'honneur d'être parrain du Roi, soit traité de cette sorte , et que vingt-deux ans de service fidèle ne lui aient pu acquérir une retraite sûre en quelque endroit du royaume, dont les limites ont été assez notablement étendues par ses soins. Je prie Dieu, madame, que comme ce qui m'est arrivé n'altérera jamais la passion inviolable que je conserverai jusques à la mort pour les prospérités de Vos Majestés et pour la grandeur de l'Etat, ils puissent aussi bientôt en faire cesser les désordres, et montrer que ceux qui m'ont attaqué n'en vouloient qu'à ma personne. »
De Dourlens , le cardinal s'en alla en Allemagne ,
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et sa plus longue station fut à Brulh (0. Oh lui fit de grands honneurs sur toutes les terres du roi d'Espagne. 11 est à croire que les étrangers aV oient de l'amitié pour lui , puisque la persécution qu'on lui faîsoit leur étoit si avantageuse.
La Reine ayant paru abandonner au parlement le cardinal Mazarin , il fut résolu qu'on dresseroit une déclaration contre lui , telle que la compagnie la désiroit. Dans cette déclaration il s'y trouva que tous lés cardinaux , tant les français que les étrangers , serôient exclus du gouvernement ^ et on crut alors que le duc de Beaufort , mécontent du coadjuteur , de ce qu'en deux ou trois occasions il lui avoit caché les principaux mystères de leurs négociations , pour se venger de lui fit glisser cet article. 11 étoit fondé sur ce que les uns et les autres faisoient serment de fidélité au Pape ; mais ce qui , en ce fait , avoit été proposé en de certaines occasions , n'avoit point encore été décidé •, et pour lors le parlement , en défendant le retour du cardinal Mazarin, excluoit du' ministère tous ceux qui auroient pu ressembler au coadjuteur, dont la grande passion étoit de devenir cardinal et premier ministre.
La Reine , croyant embarrasser cet ambitieux , fut ravie de ce que le parlement avoit fait en cette occasion , et s'offrit de bon cœur de leur envoyer la déclaration en cette même forme. Le premier président lui manda qu'elle tînt bon là-dessus, qu'il soutiendroit cet article , et la serviroit en tout ce qu'il lui seroit possible. Le coadjuteur, qui n'y trouva pas son compte, fit tant d'intrigues et travailla si bien , que
(i) Brulh : ville de Telectorat de Cologne.
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le clergé s'y opposa^ Ge corps , où il y a pour le moins en certains particuliers autant d'ambition que de piété , et pJus de désirs pour les honneurs de la terre que pour la gloire du Ciel , s'assembla pour se plaindre du tort qu'on lui faisoit de les exclure du ministère. Us députèrent l'archevêque d'Embrun à la Reine, pour la supplier de ne point donner cette déclaration au parlement , puisqu'elle lui ôtoit la liberté de se servir de ceux de leur profession dont le mérite et la capacité avoit donné quelquefois à nos rois de très-habiles ministres. Le duc d'Orléans s'y opposa aussi, et cette contestation dura long-temps ^ mais à la fin^ comme je le dirai ailleurs, elle n'eut point d'effet à l'égard dés cardinaux français, quoique le premier président fît de grands efforts pour la lâaintenir et pour embarrasser le coadjuteui*, ainsi qu'il l'âvoit promis à la Reine.
La Reine donna la déclaration que les princes lai demandèrent, en des termes fort honorables. Elle reconnoissoit leur innocence , et déclaroit rédonner leur liberté aux vœux de la France , les remettant en la possession de tous leurs bienis et de toutes leurs dignités : elle annuloit aussi toutes les déclarations qui avoient été données contre madame de LènguevfUe , le vicomte de Turenne et tous ceux de leur parti , et les remettoit en leur premier état. • ' Beringhen^ qui étbit allé trouver le cardinal de la part de la Reine en même temps que Ruvignî, revint le premier de mars -, il nous dit qu'il l'avoit laissé dans une grande nécessité , qu'il étoit embarrassé de ses nièces et de son neveu, qu'il n'avoit ni équipage ni prgent, et qu'il lui avoit fait pitié. Comme alors le
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cardinal craignoit toutes choses , et qu'il ne mëpri-' soit plus personne, Beringhen me dit qu'il lui avoit parlé de moi, comme désirant que je fusse de ^es amies -, mais je ne fus pas assez habile , ni assez appliquée à mes intérêts^ pour profiter dé ces bons momens.
Le parlement, voyant que le cardinal ne s'éloignoit pas assez promptement de la frontière à cause de la difficulté qu'il y trouva , et des passeports qu'il attendoit , donna encore un arrêt contre lui 5 et pour montrer de quelle manière il a été traité des princes et du parlement, jai voulu le mettre ici tout entier* Il porte les marques de ce que les hommes sont ca-^ pables de faire , quand i|s sont emportés par leur passion.
Extrait des registres du parlement.
a Ce jour, la Cour, toutes les chambres assemblées , ayant délibéré sur l'exécution des arrêts d'icelle des 7 , 9 et 20 février , et 2 de ce mois et an, concernant le cardinal Mazarin, et ouï sur ee les gens du Roi, a été arrêté et ordonné que lesdits arrêts seront exécutés , et suivant iceux , à la requête et diligence du procureur général , inces*^ âamment informé contre ledit cardinal Mazarin, ses parens et domestiques , des contraventions par eux fiâtes à l'exécution desdits arrêts -, et ensemble de la déprédation faite par ledit cardinal ou par ses ordres SUT leS' vaisseau^;: étrangers , dissipation des finances , transports des deniers hors du royaume , empêchement à la p^x , et mauvaises impressions par lui don-
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nées au Roi , circonstances et dépendances , et contre ceux qui l'ont suivi, assisté et retiré, et qui ont eu commerce et correspondance par lettres et autrement avec ledit cardinal , depuis et au préjudice de la publication dudit arrêt du 9 février. A cette fin a commis et commet, outre les deux conseillers commis par l'arrêt du 9 de ce mois , messieurs François Bithault et Pierre Pithou , conseillers de ladite cour, pour procéder au fait de ladite information, lesquels se transporteront en la ville de Dourlens, et partout ailleurs où besoin sera : ordonne en outre qu'où le cardinal sera trouvé en France , ou es places et châteaux de l'obéissance et protection du Roi , de se saisir de sa personne , et de l'amener prisonnier en la Conciergerie du Palais , pour être contre lui procédé extraordinairement. Enjoint à tous gouverneurs et officiers du Roi tenir la main à l'exécution du présent arrêt : ordonne aussi qu'à la requête dudit procureur général , tous les biens dudit cardinal et revenus de bénéfices seront saisis. A cette fin , aura commission pour compulser tous registres de banquiers et personnes publiques , et lui sera délivré toutes lettres monitoires en forme de droit. Enjoint aussi à toutes personnes qui ont connoissancé desdits biens , ou qui en ont , de le déclarer , à peine de punition 5 et sera le présent arrêt affiché , lu et publié à son de trompe et cri public, par tous les carrefours de cette ville et faubourgs , et envoyé aux bailliages , sénéchaussées et sièges du ressort, pour y être lu, publié et exécuté à la requête du procureur général et diligence de ses substituts ^ et en sera donné avis aux autres parlemens , qui seront con-
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vies de donner arrêt. Fait en parlement , le 1 1 mart i65i. Signé Guiet. »
Quelques jours après cet arrêt, le cardinal écrivit une grande lettre à Beringhen , qu'on appeloitM. le premier, pour l'informer des difficultés de sa marche. Par elle , on peut juger en quelle perplexité il étoit , et combien ses ennemis lui donnèrent de peine avant* qu'il pût trouver un lieu de sûreté dans lequel il pût passer le temps de son exil. Comme elle est remar^ quable , j'en ai gardé la copie que voici,
« Mo;!9SIEUR ,
« Je prévois que mal aisément je puis éviter que mes malheurs ne soient suivis d'un plus grand*, je suis errant d'un côté et d'autre , sans avoir une retraite tant soit peu assurée. J'avois pris la route d'Allemagne , comme je vous avois écrit -, mais j'ai rencontré le maréchal de La Ferté , auquel ayant communiqué ma résolution , et après avoir bien examiné la chose avec lui, nous avons trouva que de flix villes impériales qui sont en Alsace sous la protection du Roi , il n'y a que Sçhelestadt de catholique , sans appartenir ou avoir dépendance de la maison d'Autriche , laquelle a été si maltraitée des Français , qui y ont tenu garnison long-temps, qu'elle est très^partiale des ennemis de la France -, outre que les habitans étant extrêmement pauvres, je courrois grand risque d'être sacrifié pour de l'argent , et que je dépendrois d'un bourguemestre que j'ai eu avis certain être un homme malintentionné pour la France , et capable d'être aisément corrompu : de sorte que
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nous n'avons nullement jugé à propos que je cherchasse mon asyle en ce lieu-là. A Mayence, je n'y puis aller sans savoir si je serois bien reçu : ce qui m'obligeroit à demeurer quinze jours en France ; et }6 vous jure devant Dieu que ma plus grande inquiétude est d'en sortir. Et pour les Suisses , j'ai été bien aveuglé quand j'y ai pensé, car leur alliance avec lâ France finit à présent. Il y a quantité d'officiers reformés mal contens, qui me croiront l'auteur de leurs malheurs, puisqu'on se prend d'ordinaire de tout à celui qui a eu la principale direction des affaires. Les Suisses ont été maltraités pendant mon administration -, et comme on ne leur a pas tenu ce qui leur a voit été promis, et qu'on leur doit des somihes immenses , et qu'ils n'entendent aucune rai^* son où'il y va de leurs intérêts, il y a lieu de craindre qu'ils ne s'en prissent à moi , et qu'ils né voulussent, en m' arrêtant, m'obliger à leur paiement; et ainsi vous jugerez bien si c^est un lieu ou je dois être.
« Je vous dirai de plus que je suis guetté de tous côtés ; et je vois bien que mes ennemis de Paris y travaillent à bon escient, et qu'ils n'auront point de repos qu'ils ne m'aient achevé tout-à-fait ; et mes amis , contre leur intention, y contribueront, en me pressant sans relâche de sortir du royaume , sans me conseiller ce que je puis faire , ni considérer où je pourrois avoir une apparence de sûreté. J'ai appris aussi bien parole ûiaréchal de La Ferté que, sur le Rhin, la garnison de Franckendal, qui est extrêmement forte, court partout ; et on fait dans tous ces endroits*là , même en Alsace , des levées pour les ennemis , qui
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ne m'épargneroient pas. Wirtemberg est veau daids le I^uxembourg avec huit cents chevaux; et ayant nouvelle de mon passage , il lui seroit aisé de me dresser une embuscade. J'avoi^ écrit pour savoir si je poilrrois demander passeport aux Espagnols, mais jamais on ne m'a fait réponse là-dessus ; et je vous prie de nouveau de me faire savoir les volontés de Leurs Majestés sur ce sujet.
a Enfin voyant qu'il n'y avoit nulle sûreté de ce côté-là , et ne pouvant pas faire la diligence que je ferbi» si je n'avois pas mes nièces avec moi (ce qui est un plus grand embarras que vous ne juriez vous imaginer ) , et considérant d'ailleurs qu'allant dans le plus prochain lieu d'Allemagne, on ne sauroit avoir nouvelle à Paris que je suis sorti des terres de robéis^nce d^. îUoi que dans douze jours, j'ai résolu de m'en aller droit à Bouillon, où je serai, Dieu aitdant , après^demain ^ avec dessein de passer à Dinan ou à Cologne lorsque j'aurai permission de prendre un passeport des Espagnols : et ainsi on saura dans cinq jours à Paris que je suis hors du royaume ; et dès à présent on peut assurer que dès samedi ou dimanche matin cela sera, si ce n'est que le maréchal de Turenne ine fasse abréger le chemin , étant obligé de passer à trois lieues de Stenay, où nous avons avis qu'il a des troupes avec lui. Ce qui m'a principale-^ment obligé à prendre ce parti , c'a été que lorsque j'étois le plus en suspens , et dans Tirrésolution de ce que j'avois à faite, il est arrivé que le gouverneur de Bouillon étoU venu à Rethel pour m'apporter des lettres de son maître, et pour m'assurer de sa part que je pouvois aller à Bouillon, à Dinan , ou en tel autre
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lieu de ses Etats que je voudrois , avec assurance que j'y seroîs reçu comme lui-même: et m'ayant trouvé parti de Rethel , il m'a envoyé la lettre de l'électeur qui est très -civile, accompagnée d'une des siennes , où il me fait le compliment dont il étoit chargé. Vous trouverez ici la lettre du gouverneur. Je ne vous envoie pas celle de l'électeur , parce que j'en pourrai avoir besoin.
<( Si, lorsque j'étois à Rethel, je n'avois cru que je ne pourrois pas avoir réponse de sept ou huit jours de l'électeur , et que je fusse allé droit à Sedan comme c'étoit ma pensée , dès jlundi passé j'eusse été hors du royaume. C'est un malheur que je ne pouvois pas prévenir , et qui me coûte beaucoup d'incommodité et de chagrin. La plus forte raison que j'aie pour m'en aller à Bouillon , c'est que je sors par là plus tôt du royaume ; mais c'est un lieu où il n'y a pas apparence que je puisse demeurer quinze jours en sûreté. Le village est tout ouvert , le château trèspetit, et je n'y serois pas le plus fort. En outre, Iç père du gouverneur est celui , à ce qu'on dit , qui a le plus agi contre les Français à Liège 5 et le gouverneur même est beau-frère de madame de Marsin. De plus , il y auroit toujours aux portés des partis d'Es: pagne , de Lorraine , et de M. de Turenne.
« Si M. l'électeur vouloit me donner le château de Dinan , qui est à dix-huit lieues de Bouillon , à con* dition que j'y pourrois mettre deux cents hommes en garnison , je crois que j'y pourrois être fort bien et en quelque sûreté, jusqu'à tant que je puisse prendre quelque autre demeure. C'est une étrange condition que la mienne d'avoir consommé ma vie en servant
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Utilement la France avec la dernière fidélité et passion, et que cela ne m'ait serri qu à me faire perdre la liberté qiie sans cela jWusse eue dé pouvoir aller et demeurer partout aveo^une entière sûijeté* Peutêtre cda est sans exemple.
« Au nom de Dieu, voyez M.- le ii^aréchal de Gramont , qui a fort pratiqué du pays, ^xatminez avec lui et mes autres amis ce que je devrai faire ; car assurément je serai en danger à Bouillon. Cependant j'oserois prier que le Roi écrivît une lettre à l'électeiir de Cologne en ma faveur, le remerciant de l'offre et des civilités qu'il m'a faites : et peut-être seroit-il bon aussi d'en écrire une au gouverneur de Bouillon; mais je me remets en tout à ce qu'on jugera de delà pour le mieux , et demeure avec la plus forte passion , Monsieur, votre très-affectionifé serviteur , leçardidinal Mazaàin.
« ji Clermonty le lo mars i€5t. »
Madame de Longueville, justifiée et triomphante^ ne pensoit phis qu'au moyen 4e revenir à Paris et de satisfaire les Espagnol^, avec lesquels elle avoit fait un traité. Ils l'avoient fait prier , voyant l'état des affaires de la cour de France , de se souvenir qu'eMe étoit en^ gagée à ne se point séparer d'eux que. la paix générale ne fût faite *, mais elle leur manda qu'elle^désiroil; venir à Paris pour y travailler; et si, après qu'elle auroit fait ses efforts pour y. parvenir , ib n'étoient pas contens ^ qu'elle leur promettoit de revenir à Sienay, afin de satisfaire entièrement à ses engagémens. EUe envoya SarraziiïCO à Bruxelles, pour remercier l'ar-
(i) Sarrazin : Jean-François. Poète qui joutssoit alors de quel<{ue ré^ T, 39. 12
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chiduc et le comte dé Fuensaldague des assistances qu'eHe en avoit reçiies^ etice prince, par le conseil du ministredu roi ^FEspagne , se conteifta de ce qu'elle leur promit. Ils la laissèrent reyemr à la cour , dans l'espérance du moins qu'elle y feroit de nouveaux embarras dont ils poùrroient profiter /autant que de la paix qu'elle l^ui* offroit et qu'eHe ne pouvoit pas faire. Au bout de quelques jours elle arriva à Paris, aussi contente de la pro^érité des princes ses frères qu'elle ^voit été affl^ée^ de leur infortune. A son retour , elle fit parokre quelque dessein de faire ce qu'elle avoit promis aux étrangers. On eavoya Croissi à Stehayau maréchal de Turenne : il se fit quelques négociations, et l'on vit à Paris des Espagnols qui faisoient mine d'être occupés à de grandes affaires *, mais je n'en sais point le détail : et comme la Reine n'y avoit nulle part, je n'en puis rien dite , sinon que toutes ces propositions servirent seulement à tirer honnêtement le maréchal de Turenne de l'engagement qu'il avoit pris avec les étrangers.
En l'état où se trôuvoient alors le prince de Condé et madame de Longueville, on peut juger que s'ils eussent su porter leur bonheur jusqu'où il pouvoit aller, cette fanûlfe s% seroit élevée Jusqu'au dernier degré de la plus excessive puissance où des princes du sang puissent arriver. Mais Dieu, qui vouloit protéger la France contre leur ambition , permit que M. le prince fît une heureuse faute qui lui ôta ses nouveaux amis, et qui les obligea de lé haïr plus que jamais. 11 se contenta d'arrêter entre le duc d'Orléans et lui le mariage
putation. Il étoit secrétaire et favori da prince de Contî, qui le disgrada peu de temps après la fin des troubles.
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projeté entre le duc d'Enghien son fils et mademoiselle d'g^lençon f fille du duc d'Orléans, sans..en presser la conclusion ^ çt il suivit les sentimens, de madame .de Longueville sur celui du prince de Conti avec mademoiselle de Chevreuse , qu'elle lui cons^illa^de rompre sitôt-quelle fut revenue. Elle ne trouva pas à propos «de mettre une personne dans sa famille qui , étant femme de* son frère , l'auroit précédée partout , et qui , plu^ jeune et aussi belle , l'auroit pu effacer, ou du moins paitager avec elle le plaisir de plaire et d'é^e louée. EHe ne voulut pas non plus qu'elle lui pût ôter le crédit qu'elle vpuloit avoir sur l'esprit du prince de Conti son jeune frère , |^r ou jusqu'alors elle s'étoij rendue considérable à sa famille. Pour persuader M. le prince, elle trouva le moyeij de lui faire sentir que le priRce de Conti , venant à se marier , lui ôteroit le partage qu'il devqit faire en ce cas avec lui des biens ^e leur maison. Par cet intérêt , elle le fit résoudre de manquer de parole à madame de Chevreuse ^ et ce change^ment fiit un grand obstacle à sa grandeur : car cette princesse avoit trop d'habileté et*de crédit pour recevoir cet outrage sans trouver les moyens de s'en venger. Le duc de La Rochefoucauld avoit fortifié madame de Longueville dans ce mauvais dessein. Il haïssoit les frondeurs , et prétendoit que madame de Chevreuse n'avoit pas reconnu les grands services qu'il lui avoit rendus autrefois , pendant les disgrâces qu'elle eut à souffrir dans la faveur du cardinal de Richelieu : si bien qu'il contribua beaucoup à' cette rupture.
La priacèsse palatine , de son côté , voyant qu'elle étoit quitte de la promesse qu'elle avoit faite à ma-