‹ MémoiresChapitre 2 sur 5 · J VL · texte numérisé non relu

J VL

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dame de Longaeville , ne ^tigea pins qu'à bien servit la fieine. £lle Falla vmr en secret ^ prit des mestirei^ avec elle , et tâcha de s'oppo^r au dessein que le prince de Condë aToit de pousser les ckos«6 à Tei» trëmité. 11 voiiloit suivre les conseils de ses créatures, qui , par dé mauvaises voies , dësiroiettt sa grandeur. On proposa tout de nouveau, dans les premiers jours de son retour, d'enFever le Roi ,* et de le mettre entre les mains du duc d'Orlëans. La priiM^esse palatine , à ce qu'elle m'a conte , dit là-dèssus à M. le prince qu'il ne fallôit pas aller .si vite, fii donner tant de puissance au duc d'Orléans \ en quoi elle servoit utUement k Reine, et ne tyOmpoit pas M. le prince. Elle atoit le dessein de les raccommoder ensemble : et dans cette ^tention elle conseilla à la Reille de lui donner le gouvernement de Guienne> aiSn d'arréteir par cet engagement les autres propositions qui se faisoiènt contre le repos de la Reine. Mi. le prince eût pu aller plus loin, par le chemin qu'on lui vouloit faire prendre; car le duc d'Orlëans n'ayant que des filles, et uned^elles deyant être mariée au duc d'Enghien ^ il est indmbi^ table que cette ïnêfàe grandeur seroit retombée sur lui *, et s^ils se fussent saisis du Roi^ lemr domination, du moins jusqu'à la majorité , n auroit été bornëe que par leurs désirs. - Mais Dieu donûa des fortces k h Re^ne pout se défendre hettreusem^eot' des mauvais desseins qui se pensèrent former tontre elle , et qui manquèrent en psyrtie d'être eicécuté$ , parce que dans le fond du coeur du duc d'Orléans il y avoit de la bonté, et que dans l'ame de M. le prince on a dû y remarquer une naturelle aversion au mal. C'est ce qui les rendoit si faciles l'un et l'autre à recevoir des conseils con-

DE MADAMÇ PÇ MOTTEVat?:. [l65l] ïft>

formes à Véqvàté el à b douceur. .11 est à croire 9m^ que M- le jprince n'avoit pas wbU4 que le cQadjmciujr,, madame de Cbwreu^ et Laigues ^'avoieut ms e^, pri^n , . et que ce ^ouvepir aSbimis^oit dans son aoie celui de son retow .et de. sa liberté^ Il (çjt vrai que madame de Cfaeweu^e ne méritât pas qu'illui man^ quât de parole : elle en avoit usé fort honnétemeut avec lui dans la^preroière yisite qu*elle avoit reçue de^ lui. Elle lui redonna sa parole et son écrit , et lui dit généreusement qu'elle vouloit terur l'honneur de sqn^ alliance de sa propre^ volontés Ce procédé dévoit obli-. ger M. le prince à la recherche^r ayec de grands soins, mais il étoît à propos qu'il se trompât : de ri grandes cabales liées à lui auroient accablé la Reine, qui apparemment auroit beaucoup plus ^o^ffert, ail aycit été plus ponctuel à tenir ce qn'il avoit promis.

La Reine > qui cûiçprit aisément combien le mariage du prince de Conti avec mademoiselle de Cbevrense lui étoit à craindre ,, vit avec grand plaisir les obstacles que madame de Longue ville y apporta j et le ser-vice qu'elle lui rendit , sans en avoir l'intention , jdi-r minua la douleur qu'elle eut de la voir travailler publiquemeut à la paix avec les Espagnols., sans qu'elle lui fît la grâce de la compter popr quelque chose, et recevoir avec un souris dédaigneux qui lui étoit ordinaire , non-seulement le peuple de Paris , mais les plu^ grands seigneurs qui venoient à l'adoration chez elle,

Servien et de Lyonne > qui avoient pris quelque liaison avec M* le prince , lui laissoient espérer de grands avantages du Roi et de la Reine -, et ce qu'ilç faisôient pour le servir , et peut-être en même temps pour se maintenir dans le poste où ils étoient , entre-

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tenoitune négociation qui étoit eifcorè utiïe à le séparer de la cabale des frondeurs , et*le rapprocher de cette princesse, M. le prince, ayant donc déterminé de rompre le mariage du prince de Conti , fit entendre à la Reine, par de Lyonne, qu'il àouhaitoit qu'elle em" ployât l'autorité du Roi pour en etapêcher la conclusion , et lui fit dire qu'il lui en seroit obligé. Le prince de Conti ne haïssoit pas mademoiselle de Ghevreuse r il avoit intelligence avec çlle par Laiguès , confident de madame de Chevreuse 5 mais le prince de Condé, pour l'en dégoûter , lui fit dire qu'elle avoit des amans (') qui ne lui déplaisoient pas, et par cette voie lui fit naître dans l'ame quelque petite jalousie , qui fit l'effet qu'il désiroit. Ainsi la Reine , après beaucoup de négociations , du consentement de toute la ^ famille de Condé, fit savoir à madame de Chevreuse qu'elle ne désiroit pas que ce mariage se fît, parce qu'il avoit été concerté pour des fins contraires au service du Roi. Ce commandement fut cause que toutes ces propositipns s'évanouirent , et qu'on n'en parla plus. *

M. le prince fit cet outrage à madame de Chevreuse sans même lui en faire aucune excuse , ni travailler à guérir le dépit qu'elle en devoit avoir par aucun adoucissement : ce qui lui fit perdre l'amitié de cette princesse, qui, étant convertie en haine contre lui , telle qu'il la.méritoit, fiit causée que cette princesse , pour se venger de lui , se tourna du côté de la Reine, qu'elle servit si utilement qu'elle contribua

(i) Qu'elle awoit des amans : Mademoiselle de Chevrease avoit alors une intrigue avec le coadjuteiir : ce (jni n'enapéchoit pas ce dernier d'employer tout son crédit pour la marier au prince de Conti.

DE MADAME t)E MOTTEVJLLE. [l65l] iSS

beaucoup au retour, du cardinal Mazarîn. M. le pvînce perdit aussi le coadjuteur, tant à cause qu'iljs'intéressoit en toutes les choses qui regardoient madame etmademoiselle de Chevçeuse, que par Fimpuissance où il se trouva de lui pouvoir faire donner le chapeau , qui étoit la seule fin de ses intrigues, et (on le peut dire) de ses crimes et de ses vertus: si bien qu'ayant changé de sentiment pour ce prince aussitôt qu'il n'espéra rien de lui, il fit ensuite parler à la Reine par tous ses amis et ses amies , pour tâcher de se raccommoder avec elle 5 et sans doute qu'il n'oublia pas d'envoyer traiter avec le cardinal.

Dans ces temps si,^ brouillés, il se passa une si grande confusion de négociations , qu'il faut nécessairement que j'^ aie ignoré une grande partie. JTavois une continuelle assiduité auprès de la Reine, qui me faisoît cet honneur de prendre quelque confiance en moi -, mais elle ne savoit pas elle-même les particularités des intrigues quil'environnoient, et la fidélité que j'avois pour -elle me rendit suspecte à ceux qui n'avoient pas ces méiiies sentimens» Je sais seulement, par les ^choses qaj. venoient à elle et par celles qui m'ont *été dites en confidence par les propres acteurs, les événemens les plus considérables , dont il y a sans doute un détail secret qu'il m'a été impossible de pénétrer entièrement à l'égard du coadjuteur. La Reine, dans ce temps-là, me dit un jour, parlant de lui , qu'il lui faisoit parler par tout le monde -, que madame la duchesse d'Aiguillon la pressoit de lui pardonner, et de se servir de lui pour se retirer de l'état où elle étoit. Elle ajouta ces mêmes mots : Qu'elle voyoit bien qu'elle avoit raison y que la poli-

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tiqaç le vouloit ainsi; mais qu'^e avoit uae telle hoireu^r de cethQinnie, qu'il lui étoit impossible de s'y résoudre. Je la pressai de feindre en cette occasion, ' et de ne point écouter son ressentinient , quoique raisonnable , afin qu'elle pût être bientôt en état d'agir librement sur l'amitié et sur la)iaine. Quelque temps après elle fut presque forcée d'avoir commerce avec lui 5 pour voir si elle pourroit, par le dérèglement de ses passions , trouver quelque remède à ses propres maux. De Lyonne le vit par son ordre : je pense que ce fut chez Montrésor. Les propositions furent cruelles du côté du coadjuteur contre la vie d^ M, le prince. Elles furent telles, que la Reine, qui étoit bonne et généreuse, ne les put approuver \ et l'aversion qu'dlc en témoigna ralentit ces sortes de ,^nférences. On a cru que le même de Lyonne j^ ne voulant pas perdre M. le prince, en avertit le maréchal de Gramont, qui aussitôt le dit à Chavigny, et Chavigny le décou-^ vrit k ce prince : ce qui produisit ensuite de grands événemens , par les précautions aiécessaires qu'il crut se devoir^ lui-même. La Reime ne voulut donc point de repos , en se défaisant d'un oanemi par^ des voies iniques. Une princesse chrétienne, qui avoit de la modération et de la vertu , n'étoit pas capable de sympathiser en rien avec des sentûnens aussi emportés que l'étoient ceux du coadjuteur. La piété que soa caractère lui devoit inspirer, et les vertus moraks dont il faisoit profession , ne s'accordoient guère avec Tambition, qui ne lui permettoit de s^itir que ce qni pouvoit contribuer à la satisfaire. Son grand désintéressement et ses autres (jaalités, qui lui donnoient tant d'amis , leur pouvoient faire croire que s'il dé*

DE MADAME DE HOTTBYILLE. [l65l] l85

sifoil du bien , ce ti'ëtoît que pour leur eii faire part ; et que si h Reioe se vouloit serTir de ses conseils , TëléTation de son esprit, qui n'ëtoit plein que de grands desseins, son activité, sa hardiesse et sa fermeté viendroient à bout de toutes les difficultés que la foiblesse du cardinal MasSarin ne pouvoit surmonter. Mais les expédiens qu'il proposoit ëtoient si forcée, qii'ils ne pouvoient pas aisément s'attribuer à magnanimité.

Le grince de Condé perdit encore le premier président Mole , à cause qtfil avoit dit qu'il ne seroit jamais content qu'il n'eût fait chasser Le Tellier du conseil et du service du Roi , afin de pouvoir faire mettre à sa place le président Viole, iqu'il préféra k Ghamplâtreux , fils du premier président, qui avoit espéré de pouvoir devenir secrétaire d'Etat. he% hommes les plus sages cessent de l'être quand il s'a^t de leurs intérêts : voil^ la source de tontes les fautes de ce sage magistrat*» Sa fermeté , sa probité , le zèle qu'il avoit pour le bien de l'Etat et le service du Roi, qui avoit paru au travers de sa foiblesse ^ toutes ses vertus perdirent leur éclat , parce qu'il ne fît pas tout ce qu'il devoit faire ; et par là seulement il se priva de l'avantage qu'il aurok pu avoir d'être estimé un des premiers hommes de son siècle. Sa prétention l'avok rendu trop partial du prince de Condé , et l'avoit souvent fait manquer à son devoir ^ mais les dégoûts qu'il eut de ce prince, qui se multiplièrent beaucoup , le rendirent plus fidèle. Il est à souhaiter qu'il puisse servir de leçon à ceux qui le suivront.

M. le prince perdit aussi dans la suite des temps le duc de Bouillon et le vicomte de Turenne , pour

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avoir, à ce qu'Us disoient, soutenu foiblemént leurs intérêts en quelques occâ^ionl». La princes^ palatine, qui ne fut, pas non plus satisÊiite de sa reconnoissance, partit en quelque 'façon moins attachée à lui. Elle voulut qu'il ôtât les finances au président de Maisons, pour les donner au mafqùis de La Vieuville. Le chevalier de La Vieuville , son fils , étoit de ses intimes -, elle vouloit qu'il lui eût cette obligation , ou plutôt elle prétendoit devenir riche par leur moyen : et comme elle se vit privée de cet espoir, et du plaisir qu'elle croybit trouver à favoriser ceux qu'eUe considéroit , elle suivit son inclination qui là prèssoit de se donner entièrement à fa Reine , et fit voir par sa conduite qu'elle étoit dans ses intérêts. Elle fit tout ce qu'elle put pour obliger M. le prince à se mettre tOut-à-fait bien avec la Reine , et madame de Longuev31e fut quelque temps à douter si la chose se pouvoit faire-, mais ce prince ne put entrer dans cette proposition à cause des obligations qu'il avoit nouvellement au duc d'Orléans , dont il ne crut pas se devoir séparer. 11 est à croire aussi que rengagement où il étoit de haïr le cardinal Mazarin, plus par honneur que par sentiment , l'embarrassoit , et qu'il ne vouloit suivre en rien l'exemple des frondeurs , qui feignoient incessamment tous les contraires ensemble. Ce sont là , selon toutes les apparences, les véritables raisons qui l'empêchèrent de se lier avec la Reine: et cet état douteux arrêtoit les projets légitimes quil auroit pu former à l'avantage de sa grandeur. D est difficile à ITiomme de vouloir satisfaire à toutes ses obligations , à ses intérêts et à ses sentimens -.toutes ces choses portent en elles des difficultés qui le font

DE MiM)AMÊ DE MÔtTEVlLLE. [l65l] t9j

égarer au milieu de cette multiplicité de .pensées et de désira qu'il se prp4uit à lui-même , et le forcent souvent à suivre ce qu'il ne toudroit pas feire.

Le prince de Con4^ demeura donc indécis à la vue de tout ce qui se présecttoit à Ijji; et, pour avoir un trop grand bonheur, il se trouva enfin qu il n'eut pas toi^t celui qu'il pouvoit avoir. 11 eut seulement intelligence avec la Reine pour faire quelque changement au conseil , et pour obtemr le gouvernement de Gruienne, que Servien et de Lyonne , ensuite des conseils de la princesse palatine , lui firent espérer. Ce fut sous l'apparence du bi<en public qu'ils y travaillèrent; mais ce fut plus véritablement encore par l'espérance qu'ils eurent, qy,e ce prince feroit chasser Le Tellier qu'ils n'aimoient pas , etdont peut-être ils vouloient la charge. 11 le fut en effet quelque temps après, dont il ressentit beaucoup de peine ^ mais sa disgrâce ne lui fit rien perdre : il eut le bonheur et la* fidélité tout ensemble. C^est ce qui arrive rarement.

Pendant que toutes ces brouilleries se démêlent, beaucoup d'autres événemens remplissoierit le théâtre. La noblesse voyoit de toutes parts de la confusion; le parlement agissoit comme s'il eût été le maître du royaume, et le cle];gé s'assembloit pour ses intérêts. Quand les princes, les seigneurs et gentilshommes eurent remarqué que tous les corps, excepté eux, avoient part à la chose publique , ils résolurent aussi de prei\dre celle qui leur appartenoit , et demandèrent les Etats. La Reine , qui ne savoit plus ce qui lui ëtoit bon ou mauvais, et qui, selon le dire du marquis de Seneterre , se laissoit conseiller par la nécessité , n'en fut point d'abord trop fâchée , parce qu'elle

tas [l65l] MEMOlKES ,

vit que cela dëplaisoit.au parlement. Ayant la sortie des prinods , plusieurs dëputat^G|i& avoknt été faites entre le clergé et la noblesse , tckutes en leur faveur, et afin de supplier la Rmne unanimement de ks mettre en liberté. La noblea^e, les voyant alors sortis de prison , députa vers le duc d'Orléans le marquis de Sourdis (0 pour l'en remercier, et lui aller dqnner des marques de leur joie comiçune. Il s'en acquitta di«^ gnement : il avoit beaucoup d'esprit et de savoir.

Le duc d'Orléans avoit consenti à cette assemblée

de la noble^e , et M. le prince aussi. Quand ils virast

qu'elle demandait la convocation des Etats, ils vou'^

lurent se servir d'elle pour de plus grands desseins,

et crurent qu'ayant à eux le parl^nent, arec beaucoup

de ceux qui composoient le corps de la noblesse et

du clergé , ils en seroient les maîtres. Leur dessein

ëtoit de les faire tenir à Paris, dont Le peuple étoità

eux, et avant la majorité qui approchoit, afin peol-

étre de faire revivra les anèiennes lois du royaume,

qui , à ce qu'ils disoient , défendent que les rois

soient majeurs si jeunes. Us crurent vainement qu'ils

pourroient èter la régence à la Reine pour se faire les

maîtres de TEtat ^ mais elle , qui fut informée de \m

dessein , bien conseillée et bien instruite , s'y opposa

fortement, appuyée du premier président et même

de tout le corps d^ parlement, qui en ce cas étoit poar

ello* Cette compagnie est toujours opposée aux Etats,

à cause qu'ils offusquent^son pouvoir, et que le mot

de tiers-état ike lui plaît pas. Le garde des sceaut

de Châteauneuf favopsoit ceux qui demandoient les

Etats. L'autorité de la Reine lut étoit suspecte , et il

0) La marquis dé Sourdis: Charles d^Eseoubkati.

DE MADAME DS MDTTETILLE. [l65l] 189

savoit d'allleiyirs <fae le premier président ne Taimoit pas. Ce fut donc k son extrême regret qu'il vit que la Reine, en tehant bon,* reprendroit des forces, et qu'étant appuyée de ce corps efle réussiroit dans son dessein, qui étôît de les empécheif tout-à-fâit. C'eôt pourquoi il conseilla les* princes de consentir qu'ils fussent convoquas à Tours le premier <l'octobre, aussitôt après la majorité. La Reine , ne pouvant re^ culer, y consentit, ^n grand regret de ceux du paï^ lement ; mais ils se consolèrent en ce qu'ils crurent que son intérêt i'obligeroit toujours de les éviter, et qu'alors eUe auroit^ns doute plus de puissance pour faire obâr le R«i. Cette princesse , dans lé dessein de feindre de n'y cénsentir jamais , envoya enfin le maréchal de L'Hôpital pour séparer l'assemblée de la noblesse , et leur promettre de convoquer les Etats au jM-emier octobre ^ mais les partisans des princes n'en t)arurént pas tout^-à'-fait satisfaits.

Le 19 , le duc d'Odéans enVoya chercher le père Paulin , jésuite et confesseur du Roi , pour lui dire qu'il le prioit d'aVertir la Reine qiie cette coïivocation des Etats, après ta majorité, ne plaisoit à personne ', que la noblesse ne vouloit point se désunir '^ qu'il craignoit qu'il n'af rivât de grands désordres dans Paris ; et qu'elle devoit savoir que , peutêtre avant qu'il fût trois jours, tout seroit à feu et à sang dans la ville. Le père Paulin revint trouver la Reine , et lui rendit compte de la harangue du duc d'Orléans*, il accompagna sa narration d'une affreuse peinture de tous les maux qui pouvoient arriver de cette affaire. La Reine l'écouta sans s'étonner-, elle connut d'où ^noit te dism)urs , ^t qu'il étoit fsnt à

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dessein de lui faire peur , et de Pobliger par cette frayeur à, convoquer les Etats avant la majorité. Elle vit clairement que ses intérêts ne pouvoient compatir avec ceux des princes , et que , sous le nom du Mazarin , ils auroient eu pouvoir de la persécuter tout de nouveau. Le soir de ce même jour, le duc d'Orléans et M. le prince vinrent la voir : elle dit au duc d'Orléans que s*il avoit voulu lui faire peur en lui mandant l5e que le père Paulin lui avok dit de sa part, il n avoit pas réussi dans son dessein. Le duc d'Orléans et M. le prince la pressèrent instamment de consentir que les Etats se tinssent avant la majorité, afin, à ce qu'ils disoient, de contenter la noblesse, qui ne vouloit pas se séparer saiis obtenir cette grâce; mais la Reine , qui se sentoit appuyée , tint ferme contre eux , et ne se relâcha jamais :,elie parla même au prince de Condé avec un peu de fierté , ne montrant nullement de les craindre ni l'un ni l'autre 5 et ils la quittèrent fort mal satisfaits de sa fermeté.

Le garde des sceaux alla le lendemain au Luxembourg pour accommoder ce différend ^ il rapporta à la Reine que le duc d'Orléans souhaitoit an moins qu'ils fussent commencés <îinq ou six jours avant la .majorité. Mais la Reine ne se rendit point à cette dernière attaque : elle eut peur que ce peu de jours ne lui fussent funestes , et leur empressement fortifia sa résistance, et lui en fit connoître visiblement le danger. Le duc d'Orléans se fondoit à insister là-dessus, sur ce qu'il disoit y avoir des exemples que les Etats avoient souvent été tenus sous les minorités. Il alla même au parlement disputer sa prétention ; et comme les intérêts changent les sentimens des hom-

DE MADAME DJ£ MOTTEVILIE. [l65l] lui

mes , il y trouva son crédit diminue , et tju'il n'en avoit pas autant pour x faire tenir les Etats -qu'il en avoit eu en faveur des princes et contre le Ma^arin. La noblesse députa a Thotel-de- ville pour lui, demander jonction -, mais les bourgeois, qui n'avoient plus cet objet du Mazarin qui avDit produit leur entêtement, éjtoient revenus à leur devoir , et n'ëtoient plus capables d'y manquer, sans de grands soins à les tr'omper par d'autres inventioi|S. Ils refusèrent leur requête : puis enfin toutes ces contestations se ralentirçnt, et de plus grandes aventures les étouffèrent. Cette dispute néanmoins fut soutenue des princes jusqu'à la veille de la majorité : apparemment elle étoit fondée sur quelque dessein nuisible au Roi, à la Reine et à l'Etat ; et comme le Mazarin leur avoit setvi de prétexte à tous pour satisfaire leurs passions , un des jours que le duc d'Orléans fut au parlement pour cette affaire , il se plaignit hautement de la Reine, et dit qu'elle n'agissoit que par les conseils du ministre de Brulh (0-, qu'elle étoit environnée de mazarins ; qu'il ne pouv'oit pas répondre du repos de l'Etat, que Le Tellier , Servien et madame de Navailles ne fussent chassés de la cour ^* et que toutes ces personries étant créatures du cardinal, la Reine n'agissoit jamais que par les avis qu'ils lui donnoient de sa part.

Navailles (^) étoit un gentilhomme de bonne maisoti, bien fait, et fort honnête homme. Quand le ministre partit de France , il lui fit donner le brevet

(0 Le cardinal y étoit. — (a) Nauailles : Philippe de Montaut de Benaç. 11 avoit e'ponsé en secret Suzanne de Bandeau de Neuillant , dont il a déjà été' parlé.

ig^ [l65l] MEMOIRES

de duc (0, et pria la Reine de lui faire épouser BOiade* moiselle de Neuillant , qu'il estimoit. Pour lui , il la souhaitoit pour son mérite , sa sa^gesse / sa naissance et ses richesses. Ce mariage , comme je Tai déjà dit, ayaQt été fait au Palais-Royal en secret,* et du consentement de la Reine, Navailles travailloit incessamment à payer le cardinal des obligations quil lui avoit 5 et madame de Navailles , après avoir déclaré son mariage , étojt demeurée auprès, de la Reine pour être celle qui, par. son mari, lui faisoit tenir toutes les lettres du cardinal ; il lui écrivoit à elle, et lui commettoit le soin d'une grande partie de ses intérêts. J'en ai vu tous les originaux -, car madame de Navailles , quelques années aprèis devenue mon amie, me les a depuis montrés. Voilà la raison qui obligeoit le duc d'Orléans de parler d'elle au parlement, dont on s'étonna; car notre sexe doit avoir certains privilèges qui le peuvent exempter d'aller dans les lieux publics. Le duc d'Orléans voulut aussi chasser Le Tellier, comme attaché aux intérêts du cardinal. Ce prince étoit sur cet article de concert avec M. le prince , qui se plai^noit hautement de lui Ae ce que, l'ayant toujours cru de ses amis , il l'avoit abandonné, et ne l'avoit pas averti quand il fut arrêté. Il le blâmoit d'une chose dont il paroisspit louable : il ne faut jamais trahir le secret de son ami , à plus fort€ Taison celui de son maitre et celui de l'Etat. On a cru qu'il le poussa aussi par l'engagement qu'il avoit pris avec de Lyonne , qui avoit paru agir avec le dessein de faire chasser ce ministre ; et que Servien , étant

<i) Ce breret fat donné k son père , pour Ini donner ' TaTantage âiittt

fils d'un duc.

DE MADAME DE MOTTBVILLE. [l65l] ig3

oncle de ck Lyonne, n'avait été nommé en Cette occasion qne pour mieux couvrir le désir que les princes avoient de perdre entièrement Le Tellier. Je crois devoir dire néanmoins que je n'ai point de connoissance par moi-même que de Lyonne ait voulu travailler à la ruine d'un ministre qui servoit le Roi fidèlement ^ mais je sais que la Reine l'en a soupçonne , et que Le Tellier en a été fortement persuadé. Ce sont de ces choses qu'on ne peut démêler que diiliicilement , et dont par équité on doit toujours douter. 11 y a dans le coeur de l'homme un grand mélange de boiis et de mauvais sentimens , et Dieu seul en peut être le juge. Le garde des sceaux, voyant qu'il avoit contribué à chasser le cardinal pour être auprès de la Reine un ministre en figure, éloit rempli d'amertume et de douleur. Il savoit qu'elle se confioit à d'autres qu'à lui , et qu'elle le regardoit comme son ennemi : il tâchoit par toutes voies d'acquérir sa confiance ; il lui pratesta souvent qu'il vouloit être attaiàié à ses intérêts^ il lui offrit de se séparer du duc d'Orléans, et de toutes les personnes qui lui donnoient de l'ombrage ^ il offrit de la raccommoder avec les princes , et n'oublia rien pour lui dire qtf elle trouveroit en lui im ministre plus utile à son service que celui qu'elle avoit perdu. Sa confiance étoit donnée à un autre. La Reine reçut ses offres avec une bonne volonté apparente-, mais, en effet, elle ne se laissa point toucher à ses promesses. La Reine, croyant faire son devoir , n'étoit pas capable de changer foiblement d'avis : si bien qu'elle n'écoutoit toutes ces paroles que pour amuser le garde des sceaux. 11 devoit connoître Timpossibilité de son dessein par les T. 39. i3

iq4 [i65iJ mémoires

intrigues qu'il ramassoit en sa personne, que la Reine devoit craindre ; et s'il eût été sage , il auroit vu que tous ces princes n'auroient pour récompense que le repentir.

La Reine, pour contenter les princes qui demandoient toujours l'éloignement de ses ministres et des amis du cardinal , leur offrit , du consentement de Le Tellier , qu'il ne serviroit point , et qu'elle feroit faire sa charge par un autre : bien résolue néanmoins de la lui conserver , et de lui faire là-dessus toute la justice qu'il méritoit. Cette proposition fit croire qu elle vouloit chasser tous ceux que le duc d'Orléans avoit nommés au parlement -, et la Reine , craignant que ce bruit ne lui fît tort, déclara publiquement que si les princes ne vouloient venir au conseil , elle le tiendroit toute seule, et n'en chasseroit personne. Les princes , sachant que la Reine avoit parlé de cette sorte , lui mandèrent qu'ils ne vouloient point venir au conseil, et qu'elle fît ce qu'il lui plairoit. Le garde des sceaux fut d'avis de le retarder , afin de voir s'il n'y avoit point quelque voie d'accommodement 5 mais la Reine le voulut tenir, et lui répondit fortement que sa volonté seule devoit régler cette affaire , et qu'elle le vouloit ainsi. Le soir même, les princes, un peu étonnés de sa fermeté , vinrent la voir ; et parce que les portes de Paris étoient encore gardées, le duc d'Orléans pressa d'en faire ôter les gardes, comme une chose qui devoit déplaire à la Reine, et il la supplia de commander qu'elles fussent levées. Elle y consentit : et de cette sorte la Reine se trouva libre, et en pouvoir de sortir de Paris quand il loi plairoit. Mais ses affaires n'étant pas qu'elle dut Je

DE MADAME DE HOTTEVILLE. [i65t] IqS

désirer, elle y demeura tout le temps qu'elle le jugea nécessaire.

La Reine , ne pouvant plus souffrir le garde des 'sceaux , voulut donner les sceaux au premier prësi* dent , qui Favoit bien servie depuis la sortie des princes , et depuis que , détaché du prince de*Gondé, il s'étoit tout-à-fait appliqué à ses intérêts ^ car alors il prétendoit recevoir par elle les grâces qu'il avoit espérées des autres. Le maréchal de Gramont , ami de Chavigny ; Longueil , qui étoit devenu chancelier de la Reine , et quelques autres , gagnèrent Servien et de Lyonne pour favoriser auprès de la Reine et du cardinal le retour de leur ami à la cour. Us firent tous entendre à cette princesse que pour faire les changemens qu'elle désiroit, et pour acquérir quelque créance dans le parlement, il falloit qu!elle feignît de ne vouloir plus de Mazarin , et qu'elle fit revenir Chavigny , le plus grand ennemi qu'il eût. Servien et de Lyonne entrèrent dans cette pensée , pour avoir en lui un ami auprès du prince de Condé , qu'ils paroissoient regarder comme leur protecteur. On en écrivit à Brulh , et on fit comprendre au cardinal que le retour de ce ministre étoit nécessaire pour éblouir le peuple «; et, de plus, qu'il étoit meilleur d^avoir celui-là dans le conseil que le garde des sceaux de Châteauneuf , parce qu'il sembloit que la cabale de ce dernier étoit la plus dominante , et que par conséquent Chavigny étoit moins à craindre. Quoi qu'il en soit , le cardinal y consentit , parce qu'alors' sa plus grande passion ^ ainsi qu'il avoit mandé à ses amis, étoit de changer le conseil, et d'en ôter le garde des sceaux. C'est une de ces choses que j'ai

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depuis vues dRiis les lettres qu'il écrivoit en ce tempslà à madame de Navailles. <'

Seneterre ne sut rien du retour de Charigny lai cacha ce dessein arec soin. Il ne l'aimoit pas, eti il avoit paru avoir plus de liaison arec Chftteaunet^i mais comme il n'avoit'pas approuvé sa conduite)) qu'il s'ëtoit attaché a la Beine , il se consola aisëi de la rësolution qu'elle avoit prise de le cfaassi regard de Chavigny, il se résolut de s'opposera en tout ce qu'il pourroit, et crut que le minisi Breuil lui en seroit obligé , puisqu'il souffroit tour par la seule raison qu'il étoit son ennemi claré. Ce ne fut pas sans étonnement que Ton vit la haine avoir les mêmes effets que l'amitié. Il loit pas s'en étonner ; l'intérêt peot lui seul joi tant de contrariétés ensemble : il est le maître cœurs , c'est lui qui gouverne te monde , qui faiti vent agir les hommes en bien et en mal, qui naître la haine , et qui produit les apparences l'amitié que les gens de la cour semblent avoir uns pour les autres. Ce changement étant concei de cette sorte , Chavigny arriva le 2 avril , et le même il vit la Reine dans son oratoire : il y fut un escalier dérobé qui alloit dans ce lieu secret, elle faisoit venir ceux qu'elle vouloît cacher à espions.

Le lendemain , le duc d'Orléans , qui sembloit n' voir eu nulle part au retour de Chavigny , et à qui h Reine n'en avoit rien dit, parut le sentir vivement Il vint an Palais-Royal , plein de colère contre elle, et suivi du prince de Condé , qui avoit été de ce te^ crct , et en étoit bien content •, mais, selon les maxime»,

DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] 197

de ia cour, il diâsimuloit ses sentimens, de peur de ch^aer le duc d'Orléans, qui en ëtoit outré de dépit. Ce prince, en pré^nce de plus dune douzaine de personnes , dit à la Reine qu'il s'étonnoit infiniment que teoant le rang qu'il tenoit dans le royaume , et selon la part qu'il devoit avoir dans les conseils du Roi, elle eût voulu faire revenir un ministre sans lui en parler, et qu'elle lui avoit en cela donné beaucoup de marques de mépris et de défiance. La Reine lui répondit tout haut qiie depuis quelque temps il avoit fait tant dé chi)&e&sans elle et sans sa participation, qu'il ne devoit pas trouver étrange si de son côté elle en ffiâsoit de même, et si, par sa manière d'agir avec elle , elfe croyoit être dispensée d'en user avec lui de la façon qu'elle avoit accoutumé de faire ^ que quand il vivdit avec elle comme son ami et son frère, alors il savoit bien, qu'elle n'avoit jamais rien fait, même dans les bagatelles , que premièrement elle n'eût pri^ son^avis-, mais qu enfin son procédé avoit fait chan- [er le sien , et qu'elle étoit fâchée de ce qu'il l'avoit itràinte à cela. 11 lui répondit qu'il n'avoit fait que défendre 5 qu'elle avoit commencé à mépriser ai amitié , envoyant M. le prince au Havre malgré li , et qîie le cardinal avoit été aussi le premier à offenser ; qu'ensuite il n avoit pu faire autre chose [ue ce qu'il étoit obligé de faire pour sa conservation 5t l'intérêt de son honneur. Pendant cette grande discute, je remarquai que M. le prince les écouta sans [ire une seule parole-, et je suis persuadée que dans son ame il n'étoit pas fâché de la colère de tous les âenx , car il fit quelque souris qui me le fit juger ainsi. Le duc d'Orléana avoit néanmoins eu part au

ig8 [l^l] B1ÊM0IRE5

retour de Ghavigny par ceux qui Favoient traité avec le cardinal*, mais ce prince voulut faire voir à la Reine combien il avoit senti ce secret qu elle lui en avoit fait.

Le parlement vint au Palais-Royal : ce qui obligea la Reine de cesser sa dispute avec le duc d'Oiiéans, pour aller entendre les remontrances que le premier président lui vint faire sur cette déclaration qu'il demandoit contre les cardinaux. J'ai déjà dit ailleurs que cette compagnie avoit proposé de les exclure tous du ministère. Le premier président, alors de concert avec la Reine , lui parla de ce style dont il avoit accoutumé de se servir en de semblables occa-^ sions ; mais après avoir harangué contre le Mazarin, il n épargna pas le coadjuteur , disant de lui que c'ëtoit un esprit plein d'ambition et de desseins factieux, qui troubloit la paix de la maison royale , et qu'il étoit j)iste de l'éloigner de l'espoir du ministère. Le duc d'Orléans en rougit deux fois ^ il sentit que ces paroles s'adressoient à lui , et eUes lui firent connoitre que la Reine n'étoit pas abandonnée , que le parlement revenoit à elle, et que c'est une grande folie à l'homme que de se confier aux hommes. *

La Reine , au lieu de répondre à son ordinaire , et dire qu'elle demanderoit avis à M. le duc d'Orléans et à M. le prince de ce qu'elle avoit à faire , un peu en colère contre le duc d'Orléans, répondit au premier président, sans parler aux princes, qu'elle accordoit la déclaration telle que le parlement la désiroit, et ajouta très -judicieusement qu'elle croyœt le pouvoir faire , puisque Monsieur et M. le prince étoient présens quand elle fut proposée au parlement.

DE MADAME DE MOTTE VILLE. [l65l] I99

Elle se tourna ensuite vers le garde des sceaux , et lui commanda à l'instant même de la sceller. Il reçut cet ordre comme un homme qui n'avoitplus guère de momens à posséder cette autorité dont il se servoit malgré la Reine. A ces mots décisifs de la Reine, madame de Chevreuse rougit à son tour, et je connus à son visage qu elle voyoit avec beaucoup de peine le tîoadjuteur , et même le garde des sceaux de Châteauneuf, exclus de pouvoir joindre le ministère à la calotte rouge. Mais comme beaucoup de diligences avoient dé\k été faites pour empêcher que cet avantage ne fûtôtéaux cardinaux français, tant d'intrigues se firent encore alors qu'enfin la chose fut éludée , et demeura, comme je l'ai déjà dit, tout-à-fàit assoupie.

Cette cérémonie achevée , les princes s'en allèrent. Le duc d'Orléans avoit de la douleur et de la tristesse dans le cœur, «t le prince de Condé étoit content. Ce qui fâchoit le duc d'Orléans à l'égard du cpadjuteur lui dpnnoit de la joie, et de plus il étoit satisfait du retour de Chavigny. La Reine , sortant de sa galerie où elle avoit tenu conseil , se retira dans son cabinet. Elle y reçut publiquement Chavigny, qu'elle traita comme un homme destiné à lui plaire. Ceux qui contribuèrent à son retour virent les apparences de sa faveur avec plaisir ^ mais le cardinal , qui l'avoit approuvé malgré lui , ne put pas s'empêcher d'en ressentir de la douleur, et de tenir pour ennemis ceux qui avoient su trouver l'invention de le rappeler.

Pendant que toutes ces choses se passèrent dans le cabinet, le garde des sceaux', qui les avoit ignoré^, qui haïssoit Chavigny, et qui sentoit les apparences de sa disgrâce, fut toujours appuyé contre le

200 [l65l] MÉMOIRES

coin de la table, rêveur, chagrin et fort emba]:ras$é. Cette place , qu'il avoit tant désirée , lui donnait plus de honte que de gloire. Il voyoit que les grandes affaires se faisoient sans lui et contre lui : et dans ces momens il connut sans doute qu'il alloit perdre les Sjceaux , car il devoit croire que la Reine n'avoit pas changé le conseil malgré le duc d'Orléans pour en demeurer là , et né pas satisfaire son ressentiment. Deux heures après , comme il fut retourné chez lui, elle lui envoya commander de les rendre. Il le fit, et en même temps le premier président les eut , à condition qu'il ne quitteroit point sa charge de premier président. La Reine ensuite dépécha vers le chancelier Seguier pour le faire revenir à la cour, afin d'y tenir le conseil des parties , et assister à tous les conseils du Roi, comme chancelier de France. M. le prince, qui savoit l'élection du premier président et par Chavigny et de Lyonne, eut pour ces changemens quelques intelligences avec la Reine, qui les fit d'autant plus hardiment qu'elle croyoit qu'ils pouvoient le tenter de revenir à elle.

Ce que souiTrit Châteauneuf quand il se vit sans les sceaux ne se peut assez fortement représenter , et celui seul dont l'ambition est extrême peut s'eu former quelque idée. U eut la pensée de se sauver au Luxembourg, d'y porter les sceaux, et de demander la protection du duc d'Orléans pour tenir bon contre la Reine, Après les avoir rendus , il se repentit de n'avoir pas exécuté ce dessein ; mais la Reine le surprit: elle envoya si promptement chez lui aussitôt après qu'il l'eut quittée , qu'elle ne lui laissa pas le temps de délibérer ce qu'il avoit à faire. Dieu le permit

DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] 201

ainsi pour la conservation de la France , à qui cette action auroit sans doute coûté beaucoup de sang. Je veux croire aussi que sa volonté eut quelque part à sa retenue, et qu'aimant l'Etat il ne voulut pas peutêtre pour ses intérêts hasarder de le perdre entièrement. Cet homme avoit de grandes qualités : il avoit Famé ferme , l'esprit hardi , et le coeur rempli de gloire; il étoit habile dans l'intrigue, il avoit une grande expérience dans les affaires. 11 étoit tellement respecté de ses amis et de ses ennemis, qu'il refusoit aux uns et aux autres également ce qu'il ne croyoit pas juste de leur donner , sans qu'ils osassent s'en plaindre. Il avoit aussi beaucoup de quoi s'humilier devant Dieu et les hommes , ayant autrefois , sous le règne du cardinal de Richelieu , condamné à mort l'innocent maréchal de Marillac ; et l'opinion universelle étoit queson ambition l'avoit alors fait lâchement trahir sa conscience et son honneur. Il avoit encore un défaut qui le rendoit ridicule : il aimoit trop les dames -, leur conversation et leurs flatteries lui plaisoient 5 et les dames, pour leurs intérêts, le recherchoient avec trop d'avidité : sa foibiesse étoit cause de celles qu'elles avoient pour lui. Elles ont par leurs intrigues beaucoup contribué à sa grandeur et à sa fortune, de même qu'à la rendre méprisable. Outre ces honteuses taches , on peut dire encore que les désirs que la faveur excitoit en son ame , étant excessifs et déréglés, le rpndoient indigne de vivre, puisque pour vivre dans l'élévation il faisoit des bassesses qui ne conyenoient pas à un homme tel qu'il avoit intention de le paroître.

La nctuvelle de 1?l disgrâce de cet hortime étant ve-

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nue au Luxemboutîg , le duc d'Orl-eans en fut troublé d'une manière toute terrible , et sa colère pensa causer d'étranges effets. Il fulmina contre la Reine, et jura qu'elle se ressentiroit de cet affront. Le coadjuteur ou Montrésor par son ordre, ou tous deux ensemble, dirent à ce prince que puisque la Reine avoit osé faire des coups de régente , il devoit en faire de lieutenant général du royaume. Us proposèrent de faire prendre les armes aux bourgeois. Le duc de Beaufort offrit son crédit pour ce dessein. Us dirent qu'il faUoit animer la canaille , qu'il falloit aller au Palais-Royal enlever le Roi, aller chez le premier président lui ôter les sceaux de force , et s'il faisoit quelque résistance, le tuer et le jetçr par les fenêtres. Enfin tout ce qui se peut imaginer de plus cruel, de plus violent, même contre la personne de la Reine , fut proposé en cette occasion. Selon les apparences, l'exécution en fut ardemment désirée par le coadjuteur ; et sans doute que Châteauneuf aussi, comme je le viens de dire, eut des momens fort criminels , ces deux hommes étant remplis l'un et l'autre des plus violentes passions qui puissent occuper le cœur humain. Madame de Chevreuse , qui étoit assez bien disposée à se bien remettre avec la Reine , eut sa part de la douleur du duc d'Orléans. Elle fut sans doute au désespoir du changement du garde des sceaux , et eut de la peine à le souffrir ^ mais je ne l'entendis point nommer parmi les coupables.' On m'assura que MademoiseUe avoit paru passionnée popr la réparation de la gloire du duc d'Orléans , et que , n'étant pas satisfaite de la Reine , elle voulut alors en tout complaire à ce prince. Le prince de Condé, qui fut présent à touteé ces fu-

DE MADAME DE MOTTEYILLE. [l65l] 2o3

rieuses propositions, après avoir ^frotesté au duc d'Orlëans qu'il n avoit nulle part au retour de Chavigny , et l'avoir assuré qu'il vouloit demeurer inviolablement attaché à ses intérêts, déclara qu*il ne pou voit approuver des conseils si violens, dont l'exécution seroit difficile et blâmable. Il dit au duc d'Orléans qu'il étoit prêt de se mettre à la tête de ses troupes , et de répandre pour son service jusqu'à la dernière goutte de son sang; mais qu'il ne pouvoit prendre de part à des choses qui sans doute seroient désapprouvées des gens de bien. Ce sage discours fit taire les plus mutins , parce que la raison et l'autorité ensemble ont de grandes forces. Ces obligations récentes que M. le prince avoit au premier président , l'amitié qu'il avoit pour Chavigny , la confidence qu'on lui avoit faite de son retour, et quelques humanités natureUes qui n'abandonnent guère les âmes héroïques, lui firent tenir ce langage. 11 désiroit alors , comme je l'ai écrit, d'obtenir de la Reine le gouvernement de Guienne , dont il n'étoit pas encore tout-à-fait assuré ; et son intérêt le forçoit à chercher à lui plaire. 11 le fit avantageusement pour elle, en détournant cet orage dont le s seules apparences étoient horribles.

C'est donc à M. le prince seul à qui on doit donner la gloire d'avoir empêché ce furieux projet, qui auroit été sans doute une seconde Saint-Barthelemy , sous le nom des mazarins. Madame de Longueville m'a dit depuis que ce jour-là elle crut que Paris seroit détruit par le feu et par le sang 5 que le trouble fut grand dans toute la maison royale , et qu'elle passa la nuit sans se coucher, dans l'inquiétude des malheurs qui pouvoient arriver -, que sur le matin , voyant que

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réexécution n'aiFoit point suivi les desseins du coadjuteur , elle se jeta sur le lit de M. le prince son frère tout habillée , pour seulement dormir quelques heures ; mais qu'elle fut long-t^nps que son esprit étoit rempli dune idée funeste de toutes les choses que ce conseil auroit pu produire ^ et que son ame en fut long-temps abattue de tristesse et pleine d'étonnemeat. Pour la Reine , elle n'eut aucune part de cette inquiétude , et ne sut le péril où elle avoit été qu'après qu'il fut passé.

Le chancelier Seguier arriva le lendemain , et fut reçu de la Reine avec beaucoup de démonstration de bonne volontés S'il avoit eu cet empressement qui est louable quand légitimement on peut prétendre aux grandeuis de la fortune , il auroit peut-être rempli cette place tout entière. 11 étoit savant , él^uent et habile dans les^ affaires du conseil. La Reine avoit besoin dç ministre , et d'un ministre homme de bien^ qui avec de droites intentions entreprît de la bien servir. 11 avoit une partie de ces bonnes qualités ; mais il n'avoit pas l'ame assez remplie du désir de la gloire, que la seule vertu peut donner. 11 ne pouvoit presque résister à la faveur , et il ne se faisoit pas estimer autant peut-être qu'il méritoit de letre. Ses amis youloient qu'il occupât alors cette première place qui faisait naître des désirs à tant d'autres , et qui n'en excitoit pas assez en lui. Beaucoup de gens de bien auroient trouvé ce remède propre à dissiper toutes les cabales qui travailloient pour et contre le cardinal Mazarin ; et n'étant pas trop passionné de cette primauté , il auroit pu gouverner et attendre paisiblement ou le retour ou la perte du ministre.

DE MADAME WÊ MOTTEVILBE. [l65l] 2o5

Mais enfin il aroit trop peu de cette tnahie qui donnoit tant de peine à Châteauneuf ; et n'ayant pas la forceÉte se sontenir , il fut aussitôt après accablé par ses ennetnis. Nous le vham bien vite retourner dans le n^ant^ et. en sortir de même , sans pourtant avoir jamais eu ce qu'on appelle de la faveur et de la considération. Il fut si mauvais courtisan , qu'il demanda à la Rtsine ce qu'il avoit à faire ; et la Reine lui ayant dit qu'il se reposât , et qu'il ne se donnât pas la peine sans besoin de venir au Palais-Royal , il accepta ce parti , et y alla si peu que bientôt après il n'y alla point du tout. Il se piquoit d'une certaine hiimilité de ne se soucier point dé l'autorité , et d'àiiner à obéit continuellement à quelque supérieur. Cette soumission est cause qu'il a joui d'une fortune plus douce et de plus longue durée, mais aussi moins éclatante.

Le duc d'Orléans étoit tout-à-fàit en colère : il ne veiKMt plus chez la Reine ni au conseil. 11 disoit hautement qu'il vouloit qu'on ôtât les sceaux au premier président;, et qu'on chassât du conseil Châvigny, déclarant qu'il ne reverroit jamais la Reine si elle ne le satisfaisait. On travailla d<e part et d'autre pour adoucir soh chagrin ; le duc dX)rléans ne parut point s'affbiblir dans sa réBolution , et la Reine assura qu'elle ne Toulbit chasser personne. Pendant que cette négociation occûpoit les esprits, Châvigny trouva le moyen de se raccommoder avec le duc d'Orléans : ses amis liiî rendirent ce bon office \ et l'ayant été saluer, il en fut bien reçu. Par cette voie, la moitié de la colère de ce princie se dissipa •, mais il demeura inflexible contre le premier président. 11 demanda à M. le prince de labarfdonner en sa considération. Ce prince y con-

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sentit, et en fut blâmé ^, et ceux cfui se mêlent de juger les autres disoient que , lui ayant de si fortes obligations , il pouYoit, sans choquer ce qu'il de voit au duc d'Orléans , travailler à diminuer sa colère. Il sacrifia donc son ami pour rendre au plus puissant ce qu il croyoit lui devoir 5 et , entre deux obligations , il paya celle qui coûta le moins à sa générosité* Il en souffrit , et la gène où il se vit en plusieurs occasions de cette nature , où il fallut satisfaire ceux qui lavoient servi, lui fit dire qu'il estimoit le duc de Beaufort heureux de ne devoir sa liberté qu'à lui-même et à ses domestiques. Ce fut dans cette conjoncture que le premier président , déjà mal satisfait et séparé de ce prince, non-seulement se détacha entièrement de lui , mais de plus se sentit vivement offensé de ^e voir la victime de ses intérêts , lui qui les avoit portes miême aux dépens de sa gloire. Sa modestie ne le put empêcher de faire connoître au public son ressentiment, et la douleur qu'il en avoit eue. Quand le coad# juteur vit que ses terribles conseils n'avoient point été suivis , il voulut se retirer de la cour , et dit au duc d'Orléans que n'étant point utile à son service , il yaloit mieux qu'il se séparât de lui , et que la Reine, qui le haïsspit , se rendroit peut-être plus traitable quand il n'y seroit plus. Les serviteurs de M. le prince me dirent ^lors qu'une des raisons qui le forcèrent le plus d'abandonner le premier président fut la feinte retraite du coadjuteur; car voyant qu'en effet le duc d'Orléans avoit sujet de se plaindre, et demeurant seul dans sa confiance , il ne put éviter d'entrer tout-ii-£ait dans ses intérêts. Mais la séparation du coadjuteur ne fut qu'une dissimulation. 11 prit

DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] 207

congé du duc d'Orléans la semaine sainte : il fut quelque temps qu'il ne* le voyoit plus qu'en secret, et bientôt après il le revit publiquement. Je n'ai pu savoir au vrai la raison de cette feinte.

Le duc d'Orléans cependant continuoit à se plaindre de la Reine , et la Reine se défendoit. Cette brouillerie menaçoit la France d'une grande guerre, et donnoit de l'inquiétude à ceux qui sont assez sages pour souhaiter le bien de l'Etat ; mais il fallut enfin que la fermeté de la Reine fût vaincue, et qu'elle cédât à sa raison et à )a colère du duc d'Orléans. Les ministres, pour plaire à ce prince , travaillèrent tous à faire changer la Reine ^ et les amis du premier président furent les premiers à conseiller cette princesse de l'abandonner , lui disant qu'il valoit mieux lui ôter les . sceaux que d'engager le duc d'Orléans à une guerre civile. La Reine, étant persuadée par de si fortes raisons, consentit à satisfaire le duc d'Orléans. Le nouveau garde des sceaux, n'ayant été qu'une fois ou deux au conseil , fut contraint de retourner en son premier état. Ce fut malgré lui , et il le fit néanmoins de fort bonne grâce.

La Reine envoya chercher le premier président , et, toute honteuse de ce qu'elle faisoit, le pria de souffrir avec patience ce sacrifice au repos de l'Etat. Elle lui dit que, pour satisfaire Monsieur, elle étoit contrainte de lui redemander ce qu'elle lui avoit donné -, qu'elle en étoit au désespoir 5 mais qu'elle l'assuroit qu'aussitôt quelle pourroit, il reverroit les sceaux entre ses mains. Le premier président , sans s'étonner, avec un visage riant, lui dit qu'il étoit trop heureux de connoître par là l'estime qu'elle faisoit de sa fidélité , et

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trop heureux encore de pouvoir contribuer à son repos -, et tirant de son col la clef des sceaux qu'il y tenoit pendue , la lui donna , attendant qu'elle les envoyât chercher chez lui. La Reine en demeura trèssatisfaite •, ils furent rapportés , et on les donna au chancelier Seguier, qui ne fut pas fâche de les ravoir en sa puissance : il y avoit eu déjà dispute entre ces deux hommes. Le duc d'Otlëans ayant été satisfait par cette voie , les personnes qu'il avoit entrepris de chasser du conseil demeurèrent en apparence en repos, et la Reine crut pouvoir alors espérer quelque trêve à ses peines. Pour en être plus assurée, elle résolut de donner au prince de Condé le gouvernement de Guienne. Ayant apaisé le duc d'Orléans, elle voulut aussi acquérir ce prince , essayant véritablement de gagner son amitié, soit en l'obligeant, soit en lui faisant parler par ses créatures, et]^articulièrement par la princesse palatine; mais toutes ces choses lui furent très-inutiles. Si du côté de la politique il a mal fait en se tenant si ferme contre la Reine , je le laisse à juger à ceux qui voudront raisonner là-dessus , et n'en puis pas dire davantage que ce que j'ai déjà dit 5 mais si j'osois , je trouverois à redire à la dissimulation dont il usa envers la Reine polir avoir le gouvernement : car alors il lui faisoit tout espérer; et quand je pris la liberté de lui en parler, elle me fit l'honiieur de me dire qu'elle crôyoit par ce bienfait qu'il deviendroit entièrement de ses amis , et qu'il en avoit parlé de cette manière. Sur le bruit qui se fit que la Reine lui devoit donner le gouvernement de Guienne , plusieurs personnes lui représentèrent qu'elle se perdoit , et qu'elle ne suivoit

DE MADAME DE^ MOJTEI^^LLÉ. [l65i] ^OC}

pas les maxîQtie^ de ^ prudence , ni eelles de FEtat,. La Reine, touchée des raisons de ses serviteurs, s'arrêta, et fut quelque temps en doute si elle de v^t passer A Texécution de ce traite. Le princ^ de Condë , étant averti de ce refroidissement , en présence de Chavigny proposa à la Reine de s'en désister, lui protejitant qu'il ne vouloit qen q^i lui pût donner de Finquiétude. Chavigny, pour plaire II la Rein^, dit à M, le prince devant elle : «Monsieur, est-ce. tout de boi^ « que vous remettez à la Reine la parole qu'elle vous « a donnée sur cette affaire ? » Ce prince ayant répondu qu'oui, la Reine le rerasercia, et ne s'eiy^liqua pas davantage: si bien que les choses demeurèrent quelque temps ii^certaines. Mais M. le prince , d'humeur à bien vouloir ce qu'il avoit une fois désiré , et qui trouvoit en cela un grai\d avantage , fit ag^r en sa faveur Jes créatures du cardinal, Servien et de Lyonne, qui en cette rencontre lui furent plus, fi-? dèles que Chavigny son ancien ami. En cet en4roit il fut louable, et eux fojrt dignes de hlâme, s'il est vrai que leur intérêt les convioit à ce relâchement. Je sais que la Reine les en a. soupçonnés. Enfin cette princesse se résolut par leur conseil, et voici leurs raisons. Ils disoient qu'il étoit avantageux de donner la Guienne à M. le prince, afin de le détacher en quelque manière du duc d'Orléans, et l'engager de se réunir à la Reine -, qu'il avoit déjà l'affection de ceux de cette province -, et que , les ayant tous à lui , on ne lui donnoit rien de nouveau. Le duc d'Epernon, par cette voie , cessa d'être le prétextç des plaintes des Bordelais , et le gouvernement de Bourgogae qu'avoit M. le prince lui fut donné ^au lieu de celui qu'on lui T. 39. i4

IIO [l65l] MéMOIRES

ôtoit. Dans les conditions de cet échange il fat conclu aussi que, moyennant quelque autre accommodement , le duc de Caudale donncroit l'Auvergne au duc de Mercœur. La Reine le sonhaitoit , à cause qu il devojt bientôt é|)éii^ér mademoiselle de Mandini (i), et que , pour le confirmer dans ce dessein , elle vour loit lui faire des grâces qui pussent Fengager encore davantage. Cette volonté en Ja Reine ^ ne lui pouvant être inspirée que par son premier ministre , fait voir que les négociateurs n'agissoient que selon les ordres qu'ils recevoient de sa part : c'est ce qui les peut justifier à l'égard de la Guienne.

Le duc de Longueville s'étoit retiré un peu à quartier ^ et après avoir fait teirter la Reine par plusieurs voies, et enfin s'être adressé à de Lyonne^ il prit par son moyen quelque liaison avec elle : et sans doute que ce fut , comme de toutes les autres choses , de cQnceVt avec le cardinal Mazarin.

Madame de Longueville , qui étûit mal avec son mari , qui avoit ses intrigues particulières et ses intérêts de fantaisie à ménager à la cour, ne voulant pas avoir la Reine tout-à-fait contf e- elle , envoya la priricesse palatine, son amie, promettre à la Reine tout ce qu'elle pouvoit désirer ; et , après beaucoup de grandes consultations , la palatine dépêcha Bartet au cardinal , pour l'assurer de l'affection dé madame de Longueville; et, par le même moyen, elle lui fit espérer qu'elles travailleroient ensemble à gagner en sa laveur le prince de Condé. Mais toutes ces belles apparences n'eurent aucun effet , et M. le prince , par aucune de ces choses, ne se voulut réunir à la Reine.

(i) Nièce dii cardinal Mazarin , aioec des Madcini.

DE MADAME DE MOTTEVILLE, [l65l] an

PlusîéQts personiies avoient 'commerce avec le cardinal : car* la femieté de la Reine étonnoit toute la coîir, et on jugea bien vite que ce ministre pourroit revenir. Par cette raison, chacun de ses amis et ennemis voulut ti*aiter avec lui 5 et tous, excepté M. le duc d'Orléans et M. le prince , envoyèrent le visiter, et lui demandèrent sa protection sur différentes matières. Ces voyages firent naître de grandes négocia- «tion8, mais rien n'égala les deux passionnés amans d^ la Fortune (f appelle ainsi le vieillard de Châteauneuf et le coadjuteur ). Le premier, à l'extrémité de sa vie, après avoir renversé l'Etat pour chasser le cardinal, et après en avoir été puni par sa disgrâce, vonloit rentrer tout de nouveau dans le cabinet. Il forma une intrigue en faveur de celui qu'il venoit de perdre ; et, sans avoir honte de ses variétés continuelles, il pria le marquis de Seneterre et le maréchal d'Estrées de proposer à la Reine que si elle Touloit le remettre en sa place de garde des sceaux, il promettoit d'être serviteur et ami du cardinal Mazarin*, et assura la Reine quM les remettroit, elle et le duc d'Oriéans, dans une parfeite uiiion.

, La Reine d'abord n'écouta point cette proposition , tant parce qu'elle ne h croyoit pas sincère *que parce qu'elle avoit un grand mépris pour Châteauneuf-, mais lui, sans se rebuter, envoya madame de Vaucelas (0, sa sœtir, conjurer le marquis de Seneterre de le voir. Seneterre , sachant le dégoût de la Reine surtout ce qui venoit du côté de cet homme, n'y vottlut point aller. 11 lui envoya le maréchal d'Estrées, qui, l'ayant vu, pria Seneterre de sa part de

(1) Madame de yaucelas ; EHsabeth d« L^AulMëtpia*.

•214 [l65l] MÉMOIREir

tîonseiitir que Brachet , homme qui'ëtbit à lai et qu'il avoit donné au cardinal , allât le trouver pour Tassn-^ rer de son affection, et lui promettre une entière fidélité, pourvu qu'il voulût le raccdmmoder avec la Reine et le remettre dans sa place de garde des sceaux. 11 promît humblement la vouloir tenir de luî, et se confesser à jamais son obligé, llfaut remarquer ici cette grande circonstance que Châteauneuf , faî-» sant porter parole au marquis de Seneterre de ce nouvel' engagement, fit entendre, par le maréchal d'Estrées, qu'après cette liaison faîte avec le cardinal Mazarin il conviendroit qu'ils ^'accordassent tous une seconde fois pour remettre M. le prince en prison; Mais Seneterre , à ce Iqu'îl me dit alors , n^approuva pas cette proposition , et vit bien que la passion et le désir de se venger Tavoient inspirée à celui qui la faisoit, et que d'ailleurs* elle lui venoit encore du coadjuteur , et peut-être de madame de Chevreuse. Elle fut donc éludée de son côté , et Brachet partit pour aller faire les complimens de ce pauvre forcené. Voilà comme il faut appeler ceux qui oiit de ces désirs déréglés dont les courtisans sont remplis : h folie qui les fait toujours courir après les honneurs, aux dépens de leur repos et de leur salut, est un aveuglement horrible qui les empêche de voir que ces dignités , dont ils sont si amateurs , ne sont que des biens imaginaires qu'il faut quitter tout au plus au bout de quatre-vingts ans. Seneterre n'étoit pas un homme détrompé de la vanité ni de l'ambition : son ame n'étoit que trop attachée à la terre ; mais comme il étoit sage et raisonnable, en me faisant part de ses secrets il né cessoit de s'étonner de l'ex-

DE MADAME DE MgTTEYILLE. [l65l] 2l3

ce.$3ive avidité que ces deux hommes avoieitf pour la faveur-, de ce. qu'ils soufFroient pour elle,^ et de la facilite qu'ils avoieat à tout entreprendre pDurvtt qu'ils pussent arriver à leurs fins.

Le , cardinal n'ayant point d'autres ressources; et voyant que la Guienue n'avoit pu obliger M. le priace à bien vivre avec laKeine, écouta les propositions de Châteaupeuf, oùle coadjuteur avoit part, qui malgré le passé en^écrlvit àlaReine, parce que nepour vaut être cardinal par d'autres voies , il le vauloit être par elle. Je n'ai point su toutes les particularités de la suite de cette négociation, car elle changea d'acteurs, Servien et de Lyonne y furent mêlés , et Montrésor aussi; mais il m'a paru qu'on continua de proposer Tunion du duc d'Orléans avec la Reine , poutvu qu'elk fît mettre une seconde fois M. le prince en prison , selon les propositions qu'on a dit en.avoir été faites, «t en ce cas remettre Châteauneuf dans les affaires jusqu'au retour du cardinal Mazarin, Le coadjiUeur promettoit d'y travailler •, mais dans toute sa conduite il me sembloit , vu ce que la Reine me faisoit l'honneur de m'en dire , qu'il alloit plus di^oit à perdre M. le prince qu'à favoriser le cardinal. Toutes ces propositions ne plaisoient pas à la Reine , qui les écouta toutes , détestant les mauvaises , et doutant 9ur les autres. Elle demanda conseilla quelques personnes sur celles qui se pouvoient faire en conscience. Senetèrre à qui elle en parla y et dont elle estimoit la capacité , lui dit franchen^ent (quoiqail ne fût pas serviteur p^ticulier du prince de Coudé) qu'il ne lui cpnseilloit point de hasarder de le remettre en prison , parce que ceux qui commeaçoient à le haïr et à se plaindre

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de ini, 1« veyant dans le malliear^ recommeoceroiest à le servir , et qu'elle donneroit matière aux Inronàlions de brouiller tcmt de nouveau : que , de plus> elle rëtabliroit par là le duc d'Orléans et toute m calialeç qu'elle étoit grande , et composée de ses eimenûs , du ctiadjuteur^ de^Ckâteauneuf^ de madame de Cfae* vreuse , à\\ duc de Beaufort , et de totite la Fronde ; qu'elle deviendroit leur esclave , et que ie ^saidinal ^ tiu'elle considëroit et dont elle souhaifeoit trouver les ^avantages, n'y reûcontreroit qu'une ruine toute manifeste , étant certain cpie s'ils ëtoient les maîti'es , ils ne voudroient jamsds le laisser venir* 11 lui dit enfin 9 à ce qu ii me conta , qu'il la conseilloit de bonne &i, et qu'il osoit l'assurer que sa pensée étoit la raeilleare. La Reine, trouvant «es raisons foites et judicieuses, moiitra aux frondeurs plus de froideur qu'ils ii!avoiait espéré \ car ils avoient cm que cette proposition da^ voit éisre reçue avec plus de chaleur^ Il me fut dit en*coreparia même personne, en grand secret, <^ia Reine ayant parié en confiance à un docteur , relîgieux d'un ordre célèbre, des plus fortes propositions faites c^nte^e M. le prince par ses ennemis^ il lui avak'dit qu'elle le pouvoit traiter c^imne vta crimiiKel et ennemi de l'Etat^ mais la Reine , ayant horareur de ces maximes , laissa le casuiste, pour suivre l'avis du politique. Celui-ci avoit de la religion et d'honnêtes sen^ timens sur toutes choses , mais il n'étoit pas seapcffiomé d'être rempli de bouté *, et il se trouva néanmoins plus conforme aux lois de l'Evangile ^ aux indinatioas de cette princesse que le religieux , dont la décisio» ^or les choses les plus cruelles fut étonnante^ puisque les plus douces avoient été rejetées par sa sagesse fau-

DE MADAME D^ MOTTEVILLE. [l65l] 2|5

maine^.La Reine demeura quelque temps «ans reudrc réponse sur ce qpi regardbk le rëtabliss^ment de Châteauaeuf , parce qu'elle voulut avoir Tavis du cardinal Mazaria. Après donc que beaucoup de courriers eurent été bi#n employés , Tabbé Oadedei et plusieurs autres ayant Iravaillé à cette négociation , il arriy^ enfin que le ^^ardjinal , suivant 3a coutume qui étoit de tout écouter et de ^ servir de tout , se raccommoda avec Châteauneuf 9 le coadjuteur, mad^m^ de Che* vreuse; etils conclurent entre eux qu'à la majorité du Roi , qui approdi^oit , Châteauneuf seroit remis auprès de la Reine en qualité de premier ministrç. JLe premier président eut promesse de ravoir les sceauxqu'o4 yem)it de lui ôter ; et , par les intrigiies de la princesse palatine , La Yieu ville fut assuré des finances , attendu que le président ile Maisons en a voit mal usé avec le cardinal ; il ia'avoit osé lui envoyer de l'argent , et il étoit soupçonoé d'être partial pour Çbavigny. Lour gueil , par les mé^e$ sentim^ns des autres , c'e&t-à^ dire pour plaire à la Reine et conserver son frère dans les finances, fit dessein de servir le cardinal, et le promit à la Reine -, mais le cardinal ne lui avoit rien répondu , aon plus qu'à la plupart de ceux qui l'étoient allés trouver , sinon qu'il n'avoit nul désir de revenir en France comme ministre.-, qu'il souhaitoit seulement de pouvoir être justifié au parlemenjt de toutes les calomnies qu'on lui avoit imposées ; et qu'ayant servi la France fidèlement, il souhaitoit au moins que son honneur fût rétabli et son innocence reconnue. LongueU^ ayant beaucoup d'amis dans cette compagnie , l'engagea de s'intéresser fortement en sa justiÇcatioh , «et sentoit beaucoup de joie de ce qu'il ne vouloit plus

216 [l65l] MÉMOIRES

que de Thonneur ; mate le ministre n'estimoit pas ses affres : il le croyoit trop ami de Chavigny . C'est ce qui Foblîgéa de se | moquer de lui en lui faisant cette réponse. Il différa cependant l'exécution de ses dernières résolutions autant qu'il lui fut possible, et ne se hâtoit sur rien. Il est difficile de se confier à des ennemis, éprouvés ennemis par des rechutes si nombreuses -, et it auroit souhaité san$ doute que de plus fafvorables événemens l'eussent pu sauver de cette fâcheuse et dure nécessité.

Gomme il n'y a point de secret qui puisse être caché, M% le prince fut pleinement informé de toutes ces négociations. Il avoit d^ su les propositions qui avoient été faites contre sa vie et sa liberté ; et depuis les avis qu'il en avoit reçus, il avoit vécu avec de grandes précautions. Dans cet état, un soir qu'il étoit au lit causant avec ses femiliers, Vineuil l'avertit qu'il y avoit un dessein contre sa personne, et qu'il y avoit des compagnies des gardes qui étoient commandées pour aller vers l'hôtel de Condé. Ces choses s'étant confirmées par le récit des personnes qui les avoient sues , elles firent peur à ce prince. Il se leva

aussitôt, monta à cheval ^ et s'en alla eahâte à Saint- ]V{aur, suivi de toute sa famille, du prince de Conti, de madame de Longueville , de madame lia princesse, du duc de La Rochefoucauld , du duc de Richelieu , du maréchal de La Motte , et de plusieurs autres. La Reine, dès cinq heures du matin, fut éveillée par Gomminges , qui vint lui apprendre cette nouvelle. EUe envoya aussitôt au duc d'Orléans le maréchal de Villeroy. Ce prince la vint voir, et l'assura que ce n étoit point de sa connoissance que le prince de

DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] 217

Condé s'en ëtQÎt all^, et en usa assez bien avec elle. Depuis^ qwlqaes jour^ il la visitoit civilement, et sa dœitité macquoit le bon succès de la négociation de Brulh. v*'

On entendit dire »alors que ce qui avoit fait peur à M, le prince étoit qu un capitaine dti régiment des Gar^Bs, pdur faire passer certaine provision de vins sans impôt, avoit mis de son chef une troupe de soldats ^ à la porte^ S»nt-Germain. Ces honunes armés ayant été remarqués par les serviteurs de M. le priûcç, ilsXen avertirent. 11 y envoya, et trouva qu'ils disoient vrai : si bien qu'il ne douta point qu'il n'y eût qû^ue entreprise formée contre sa liberté et sa vie ^ et joignant ces circo^tances avec les avis précédens , il résolut de s'en aUer. Mais ce qui l'y obligeoit le plus étoit la manière dont il vivoit avec la Reine ; car il de voit connoître qu'elle ne pouvait pas être fort satisfeite de loi. Elle venoit de lui faire toutes les grâces qu'il lui avoit demandées , et cependant il ne la voyoit point , et par toutes ces actions il marquoît avoir de l'aversion pour eHe. Si , par la conduite de M. le prince, cette princesse eut alors des pensées contraires aux conseils que le marquis de Seneterre lui avoit donnés et qu'elle avoit paru approuver, je l'ignore , et n'en ai jamais rien aperçu par aucune voie. M. le prince étant parti, le conseil se tint au Palais^ Royal, pour aviser au remède de ce mal. Le duc dé La Rochefoucauld, de Saint-Maur alla trouver le duc d'Orléans, pour l'assurer des respects et de l'amitié du prince , et lui protester tout de nouveau dô sa part une reconnoissance entière de toutes les obligations quil lui avoit. 11 lui- rendit compte des sujets

Sil8 [iÇSlj MÉMOIRES

qui Favoient force de crakidre et d^ fuir. U vint ensuite au Palais-Royal , où 3 conféra avec k ifiarëcfaal de Villeroy , et dit à la Reine que M. le prince était parti de la cour , ne croyant pas y pouvoir demeurer en sûreté. U lui dit aussi qu'elle étoit composée de deux cabales diDnt il avoit à se garder , des mazarios et des frondeurs ; et de plus il se piaignoil de ce qu'elle n'avoit pas fait pour lui de certaines choses dont il Tavoit supfJiée , qui dans le vrai n'étoieat que det bagatelles* La Reine avoua tout haut qu'eUe u'avoit pas voulu les exécuter , quoiqu'elle les lui eut promises depuis qu'il avait cessé de la voir. Elle résolut d'y envoyer le maréefhal de Gramont de sa part eS,de celle de M. le duc d'Orléans , pour l'assurer xl^ leurs bcHmes intentions. Cette princesse lui fit dire qull n'avoit rien à craindre de ceux de qui il disoit devoir toist apprâieoder , et que s'il vouloit revenir, os lui donnoit parole d'jtiie entière^ûreté pour sa personne«

Le prince de Condé répondit au marédial de finmont avec fierté et rudesse^ il lui parla fort respec* tueosesient du duc d'Orléans , et fort mal de la Reme , disant qu'il lui étoit impossible de «'assurer en sa parole; qu'elle l'avoitdéjà trompé, €{H'eUe étoit habile à ce métier, et qu'il ne vouloit plus se mettre dans le hasard de l'être encore unie fois ; qu'il ne pouvait souffrir la cabale des mazarins ; que tant qu'il verrdt les valets du cardinal avoir du crédit , il ne reviensdroit jamais k la cour -, et que , pour l'obliger d'y retourner , il demandait à la Reine qu'elle chassât d'auprès d'elle Lyonne, Servien et Le Tellier. Le maréchal de Gramont , comme bon serviteur du Roi et de h

DE MADAME DE MOTTE VILLE. [l65l] ^19

R^me, D approuva nulkioeiit la réponse <(li« kai fit M. le prince ; eUe le d^ûta de Ja négociation, et fut causequ' il partit bientôt pour s'en aller en Béara dans songotivernemeat. La Reine, le ^r d^ ce jour, manda les geas du Roi pour venir savoir se/s volonljé$ avant que le parlement écoutât et reçut le prince de Conti ^ qui dSevoit y aller le lendemain* Ce que M. le prince avoit dit contre de Lyonne lui fut utile & Tégard de la Reine , à cause des chagrins qu'elle avoit eus contre lui , et servit beaucoup aussi à sa fë{mtatioB.

Ce jour 7 juillet,* les «chambres ayamt été assemblées pour délibérer sur rexécution de certain arrêt donné centre le désordre des geûs de guerre, le duc d'Orléans y alla [«rendre sa place, acoSompagné dn princede Goi^i , des^lucs de Joyeuse et de Brîssac,des maréchaux de Gramont et de L'Hôpital. Le duc d'Or^ léans pada à la compagnie sur cet arrêt qu'elle avoit domné contre les gens de guerre, qu'il n'avoit pa^ ap* prouvé , et qui avok un peu étonné les offîçieris de Tarmée. Le prince deConti prit la parole, et dit ensiuita qu'il croyoit que la compag&ie seroit bien aise d'apprendre par sa bouche le sujet que M- le prince av^oît eu de se retirer dans sa maison de Saiut-Maur 9 que le. soir auparavant il avoit eu avis que quelqi^s soldats des Gardes avoient dit qu'ils avoient eu :ordre de se trouver à deux heures au drapeau ^ qu€ cet avis ayant été précédé de beaucoup d'autres qui lut donnoîent de justes défiances, il avoit envoyé de ses gentilshommes pour savoir si ce qu'on lui avoit dit étoit v4ritable \ que trois ou quatre cents soldats commandés, ou du moins assemblés, marchoient en corps : ce quil'at voit obligé de monter à cheval ] que , passant derrière

230 [l65z} MÉMOIRES

le Luxembourg, il aVoit trouvé quarante chevaux en corps comme gens de guerre /et non pas des gens qui ^e fussent trouves ensemble par renconltfe; que cela Tàvoit obligé dé couper à travers cham^ du côté de'Fleury, d'où il s'étoit rendu ensuite à sa maison de Saint-Maur ; qu'aussitôt qu'il fut sorti , il avoit prié le duc de La Rochefoucauld d'en aller avertir M. le duc d'Orléans, et lui dire que toutes ces circonstances étant accompiagnées de tant d'autres sujets de défiance , il avoit cru nécessaire de penser à sa sûreté -, qu'il savoit les négociations qui se fsâsoient ' continuellement avec le cardinal Mazarin, le comïnerte des courriers, et le voyage duducdeMercœur à Brulh, qui étoit allé y épouser «a nièce; qu'ainsi il croyoit qu'il ne pouvoit plus être en sûreté à la cour. 11 dit que toutes ces choses avoient fait croire à monsieur son frère que ses soupçons étoient bien fondés, et qu'il avoit sujet d'appréhender d'être emprisonné une seconde fois par les menées du cardinal , puisque tout le monde voyoit bien qu'il gouvernôit plus absolument de Brulh qu'il n'avoit jamais fait étant à Paris; que Servien, Le Tellier et de Lyonne n'agissoient que par ses ordres et par sa conduite ; que cela étant, il venoit faire une déclaration de sa part qu'il n'avoit jamais eu que des intentions tout-à-fait droites pour le service du Roi et pour le bien de l'Etat ; qu'il ne s'étoitpoint retiré par aucun mécontentement particulier-, et qu'il déclaroit qu'il n'avoit ni pour lui , ni pour ses amis, aucune prétention ni intérêts. H dit qu'il étoit bien aise de faire cette déclaration à la compagnie de la part de M. le prince , pour le faire connoître à toute la France -, qu'au peste il étoit prêt de venir rendre

DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] aai

ses reap^ts A Leurs Msyestës, de les assister d^«çs conseils et de ses soins comme il avoit accoutume , pourvu que le cardinal fût sans espérance d'aucun retour, et que Féloignementde seç créatures, qui ve-' noient d'être nommées, pût lui faire trouver sa sûreté, puisque sans elle il ne pouycrit rev^r. Il présenta une lettre du pirince de Condé qui « adressoit à la compare , et dit que la lettre qu'il écrivoit au. parlement expliqueroit encore mieux sçs véritables sentimens qu'il n'avoit ,fait par ce qu'il venoit de dire. Le prince de Gonti ayant fini, le premier président diÇ que l'on fît entrer le gentilhonimé qui apportoit la lettre de M. le prince. Cette lettre étant présentée par lui , un consejiler nomnïé Menardeau eu fit 1a lecture,

♦ Lettre du prince de Condé au parlement,

« Messieurs,

et L'estime que j'ai toujours faite de votre compagnie, de sa justice ejt de son ^èle pour le bien de TEtat, et les preuves obligeantes que j'en ai reçues parla protection que vous ave? doi^née.à mon innocence durant ma prison , m'obligent à vous informer des sujets qui m'ont porté à me retirer de Paris dans, ma maison de Saint-Maur, pour empêcher que les calomnies et les artifices de m(^s enne^nis ne fissent quelque impression sur vos esprits. Je vous dirai donc , messieurs , qu'apcèt le grand nombre d'avis qui m'ont été donnés des mauvais desseins que l'on avoit contre moi , des faux bruits que l'on semoit dans le public poui: rendre ma conduite suspecte au Roi et odieuse

322 [l^Sl} MÉMOIRES

à tout le monde , j'ai été contraint de m'abçtenîr de rendfre mes respects à Leurs Majestés, et d'assi^er en . leurs conseils aussi soti vent que j^aûrois souhaité. J'ai attendu^ comme chaonnsait^ la meilleure sûr^é de M. le duc dX)riëans, espérant que Son Altesse Royale dissiperait les défiancés que mes ennemis àutoient pu donner de moi à la Reine , et rétsâdiroit enfin la confiance et la réunion dans la maison royale , tant désirée et &i nécessaire à l'Etat, et que Sc>n Altesse Royale et moi avons tonjours recherchée depuis ma liberté, comme il étoit de notre devoir. Mais voyant que les soins de Son Altes^ Royale n'ont pu produire l'effet que j'espérois d'une entremise mussi considérable , entre plusieurs avis d'entreprise contre ma personne, les divers voyages faits à Cologne , et particulièrement celui de M. de MerooBur dans le temps que vous renouvelez vos défenses-, les mauvais effets de ce commerce , les négociations de Sedan , ce qui s'est passé à Brisach (0 , et enfin toutes les choses suspendues à la cour jusqu'à ce qu'on ait rêCu les dernières résolutions du cardinal Mazarin: le crédit extraordinaire de ses créatures engagées à ma perte , qui ont déjà été nommées dans la compagnie^ j'-ai cru devoir, non-seulement pour la sûreté de ma personne, mais aussi pour celle de l'Etat, me mettre à couvert des accideus que j'ai déjà éprouvés, dont les suites ne pourroient être que funestes à la France > qui ne souffiriroit non plus que l'aniiée passée qu'un prince qui a eu l'honneur de rendre des services aussi 9lvântageu:K au Roi et à l'Etat ^ et qui n'a pas eu la moindre pensée , comme il proteste de n'en

(i) Le cardinal Mazarin avolt voulu se rendre maître de Pune et Tautre tille.

Db* HADAM^ ,Pfi MOTTEYILLE. [l65l] l^ï

aToir jamais contre le service du Boi elle bien pnblic, fût encore une fois opprimé pour les iiitërêts et par les conseils du «cardinal Mazarin , parce qu il n'a jamais Toulu consentir à son retour. Je n'ajonterâi rien, «inicm la protestation que je vous fais, et qui /est la miéme qtie j'ai dcmné charge de faire à la Reine , que je n'ai aucune prétention ni pour moi ni pour mes amis; et que lorsqu'on, pourra s'assurer que le cardinal Mazarin sera hors d'espérance de retour, et que Féloigipenleot de ses créatures me donnera ma sûreté ^ je ne manquerai pas de me rendre auprès de Leurs Majestés, pour continuer mes soins au service du Roi et de l'Etat. .

« Je suis , messieurs , votre affectionné serviteur ,

(c Louis DS Bourbon.

n De Saint^Maur, le 7 juillet i65i. »

Après la lecture de celte lettre , le premier président dit que la compagnie ayant travaillé avec tant de soin pour procurer la liberté de M. le prince , elle avoit eu sujet d'espérer que sa présence , secondant les soins de M. le duc d'Orléans , remettroit le calme dans l'État et feroit cesser tant de désordres qui l'avoièdt affligé depuis loug-temp»; mais qu'elle voyoit avec regret sa retraite hors de Paris ; qu'elle pouvoit venir d'un dessein prémédité , ou de crainte : que si c'étoit un dessein , cela étoit fâcheux ; que si c'étoit peur, il ÊiUoit qu'il revint. Le prince de Conti^ l'ayant interrompu ^ lui dit que personne ne croy oit que ce fût par dessein , puisque ceux de M. le prince avoient toujours tendu au service du Roi et au bien de l'Etat , et qu'il n'y avoit point de meilleur garant dés bonnes

Îia4 ' [ï^5l] MÉMOIHE^

intentions de monsieur sen frère que M. le duc d'Orlëàns, auquel il avôit un attachement tout entier ; que pour la crainte, elle ëtoit bien foudée.

Le duc d'Orléans, prenant la parole^ dit qu'il étoit vrai qae son cousin le prince de Coodë avoit toujo|irs eu de bonnes intentions ; que leys grands services qu'il avoit rendus à la France ne permettoient pas que l^n en put douter, et qu'il étoit témoin que depuis. sa liberté il avoit toujours désiré le bien de l'Etat j que la Reine lui avoit dit qu'elle n'avoit jamais songea faire entreprendre sur sa personne -, qu'il étoit obligé de croire ce qu'elle lui avoit dit ; qu'il avoit travaillé à ôter ces soupçons de l'esprit de M. Je prince, et qu'il croyoit bien que s'il fût venu chez lui , il auroit été en sûreté; mais qu'il n étoit pas étrange qu'un homme qui avoit été une fois prisonnier, eût de la défiance, et qu'il étoit vrai que l'esprit du cardinal régnoit toujours dans le conseil. Le premier président, reprenant la parole , dit qu'il ne doùtoit pas des bonnes intentions de M. le prince : mais qu'il falloit qu'il revînt. Sur quoi le prince de Conti lui dit que M. lepr^emier président en étoit meilleur témoin que personne, connoissant M. le> prince comme il faisoit ; etdejcnanda qu'on délibérât sur ki lettre de monsieur son firère. Le premier président dit que la Reine, le soir précédent , ayant su que lui , M. le prince de Conti , devoit venir au parlement , et qu'on y devoit apporter une lettre de M. le prince, lui avoit envoya ordonner, à cinq heures du matin , qu'elle ne désiroit pas qu'on prît aucune délibération sur cette affaire, qu'ellen'eût fait savoir sa volonté.

Le président Le Coigneux , prenant la parole , dit

DE MàDAMlÇ BK MOTTEVILLE. [l65ï] aiS

qu'il sembloit qnp raffaire*ëtpit en bon chemin , puisque M. le prin(je témoignoit être dans les intérêts àe M. le duc d'Orléans , lequel assuroit la compagnie d^s J)oqines intentions* de la Reine, et que c étolt Un garant quin étoitpa^ suspèct^M. le prince. Le prince deCônti répondit que la seule sûreté de monsieur son frère étoit r^Joignèment des créatures du cardinal Mazarin. Le président Le Cpigneux . répondit que c'étoit une condition vtt\ peu dure à la Reine : et le premielr président ajouta^ue M. lé duc d'Orlésins, recevant la parole *de la Reme, pôuvoit en être un' bon garant à M. le prince de Çondé'-, que Ht Reine donapit aussi sa parole au parleraient , il n'y.auroit rien à craindre pour M. le prince ; et quant à l'empêchement qu'on dfeoit qu'apportoient certaines personnes du conseil à l'ordre que M. le duc d'Qrléaus et M, le prince pourroient mettre dans les affaires quand M. le prinoe seroit venu, etqu'il^serôit avec M. le duc d'Orléans et M. le prince de Conti dans le conseil, étant ensemble assistés , s'il létoit' besoin, de l'autorité que le parlement avoit ^ans 1^ royaume , ils ue pouvoient douter qu'ils n'eussen^ la satisfaction qu'ils pouiToient d^^er , et ne fissent réussir toutes les affaires qu'ils jugeroient nécessaires pour le bien de l'Etat. Le premier président dit ensuite a^x gens du Roî qu'ils allassent savoir h volonté die la Reine , pour la faire sa- . voir le lendemain à la compagnie. Lé lendemain , le duc d'Orléans , le prince de Cônti et les autres étant allés au parlement* prendre leuBS places, les gens du Roi rendirent leur réponse (0, et dirent qu'ayant été

(i) Réponse des gens 4" Roi de la part de la Reine dans les mêmes termes qu'elle fut lappdrte'e au parlement,

^à6 [i65i] mémoir^

trouver la Reine, et lui^aylant jj^end^i compte de ce qui s'ëtoit passe le jbur précëdent, selfn l'ordre qails en avbient reçu de fa compagnie, ils avoient comrnuniqu^ à Sa Majesté la lettre de M^ le pripce écrite» au parlement; qu'après, l'aVoir lue, et conféré avec ses ministres. Sa Majesté leur avçit répondu qu^elle ne croyoït pas cjue ^. le prince dût conserver les soupçons qu'il avoit pris pour se retirer dç 4a cour, vu que Sa Majesté lui ^voit donné des assurances véritables qu'elle n'avoit jamais «u de pé&ées qui Jui*en*pussent donner aucun sujet; que M. le duc d'Orléans ayoit connu \% sincéî'ité de sesintehtidhs, et lui-méhie avoit confirmé à M. le prhicle la vérité (fes pârëles que Sa Majesté lui avoit données , et qu'elle n avgit pas eu la moindre pensée d'entreprendre sur la liberté de sa personiie ; que M, le maréchal de Gramont aVoit porté parole de sii^reté à M. le prince , et qu'iJ pourroit donner parèfà la compagnie de ce qui s'ikoit passé.

Ils dirent de plus que Sa Majefté ayant doiâié pouvoir à 'M. 1^ duc d'Orléans de travailler à l'accOmmodemeot de cettp affaire , ^lle avoit fort agréable la prière que le parlement lui aVoit faite »de«6'efi entremettre; que si M. le prince avoit d'autres sujets de douter de la sûreté de sa personne sur la créance qu'il prend du retour du C/irdinal Mazârin,^Sa Majesté déclare qu'elle continue dans les mêmes pensées qu'elle a toujours eues de ne le [îas faire revenir; qu'elle a donné sa parole au parlemi^nt , et*qu'elle la veut religieusement observer. ' ^

Quant au voyage du duc de Mercœur , Sa Majesté n'en a jamais eu aucune connoissarice ; et sur ce

DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l65l] 2^^

^u OA accuse par celte lettre ceux qui ont eu l'honneur dé servir lé Roi dans ses conseils, erun officier doAestique d^ la Rein^(i), Sa Mgjesté répond qu elle peut choisir ainsi qu'il lui plaira; que quant aux premiers, iL^ avqient .sei\i le Roi^dëfunt en des charités assez considérables avec tant de fidélité, que M.âe

•* fil ^ '•

^ prince n à'volt point de sujet a a^^i/aucune défiance de leur* conduite ; que* Sa Majesté pouvoit as^rer avec todtQ vérité* qu'ils n'auroient jamais des sentinfens ,contraires^u%ei'vice du Roi , et qu'aucun d'eux ne s'étoit employé en aucune négociation pour le retour du cardinal Mazarin; que ci-devant on avoit faiÉ les lîiêraés propositions de lés. éloigner de la cour; et que M. le duc d'Orléans ^et M. le prince , après avoir été bien informés de la sinc(jxité de le^rs i^itention^^, en avoient paru satisfoits , et conclment par dire de la part de la^ieine que si, après. les assurances que Sa Majesté douneroit à M. Je prince, il continuoitdo s'éloigner du Hoi, on auroit tout sujet de croire qu'il y auroit d'auhes considérations qui l'empéchôient de se rendre piès de sa persdfirie, jjour le servir avec l'obéissance et le respect qu'il lui devoit; çt que**la Reine en auroit un extrême regr;,et, puisqu'elle ne désiroit rien tant que âe voir une union parfoite^ans la maison royale , si riécessaire»au bien deJ'Etat.

Après cette réponse , il s'éleva un grand bruit dans la compagnie, et tous dirent^qu'il falloit, donner §atisfactidii à M. le prince et extewniner jes restes du Mazarin , qui ne dévoient entrer en aucune considération avec les princes du sang. Ce tumulte dura si long-t0hips que le premier président en fut surpris ,

(i) Lyonne etoit 6ccr«; taire de ses commaiidenfcns.

228 [l65l] MÉMOIRES

et jugea par ce bruit qu'il falloit changer, le dessein qu'il avoiteu de mettrç J'affaire ^en dëlibérÉtion. Il s'adressa au ducd'Qrl^ans poyr l'engager- de fairi cet accommodement du prince ^ de Condé , et l'exhorta d'y travailler. Le président LevCoigneuj: ayant voulu, p<iar fortifier Icpren^ier président , tëmoigner qu'en effet c^la étoit digp^ des soins de Son Altesse Royale, ,

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