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cher d^uA prîace du sang, qui meUok im de ses neveux dans le nombre des hërkiers de k eouronne. La mort de cet enfant, qui ne vécut que peu de jours, obligea M. le cardinal d'aller à Paris visiter cette princesse : et comme il étoit persuadé que Fair de Fontainebleau ne lui étoit f)as bon , il emoysi sup- {dier le Roi de faire une petite course à Paris, afin de lui pouvqir communiquer qudques s^âàîres. Le Roi y alla , et ne coucha qu'une nuit au bois de Vincennes ; puisj étant revenu trouver la Reine, il la persuada d^ s'en revenir à Paris, et par conséquent'toute la cour y arriva le a3 de septembre.
Comme le parlement étoit depuis deux ans sans premier président, le cardinal, pour faire une action d'éclat qui put établir sa réputation dans ropînion des hommes , et faire voir qu'il savoit connoitre et récompenser la vertu et le mérite , voulut mettre à la tête de ce grand corps un chef qui eût l'approb^on des gens de bien. Pour cet effet , il jeta les yeux sur Lamoignon <0, maître des requêtes , qu'il ne connoissoit que psur l'estime universelle que Jusqu'alors il avoit acquise dans le public par sou habileté et son inté* grité» Le procureur général Fouquet, surintendant des finances , qui fut un des premiers qui le proposé^ rent, ne se servit en effet que des grandes qualités de Lamoignon pour persuader le cardinal Mazann de le nommer, en le flattant de l'honneur qu'il auroit
(i) Lamoignon : Guillaume de Lamoiguon. U fut d'abord conseiller au parlement de Paris, puis maître dtB reqnétes en 1^644 • ^ V^^ Louis XIV disoit : « Je n'entends bien que les affaires QvCii rapporte. ' LorsquHl fut nomme premier président , ce prince lui dit : a Si jVois <c connu un plus homme de bien et un plus digne èn|et, je l'aurois « choisi. »
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d'avoir fait ce choix par le seul motif du bien publie- U en reçut aussi, des louanges de tout le monde ; et la Reine surtout, qui sa voit que l'intérêt n'y avoit eu aucune part , en faisant goûter à ce ministre par son approbation les prémices de la récompense dont une bonne action doit être suivie , lui devoit en même temps faire regretter d'avoir tant négligé par le passé les occasions de se procurer à lui-même la jouissance d'un si grand bien.
Le Roi , depuis Finclination qu'il avoit eue pour mademoiselle La Motte , étoit demeuré demi enchanté dans un reste d'inclination qu'il avoit toujours conservé pour la comtesse de Soissons , se divertissant néanmoins par occasion avec les autres nièces qui ëtoient demeurées au Louvre ; mais il se fatigua d'aller à l'hôtel de Soissons si souvent, ou plutôt son cœur se lassa de n'être pas asse?5 occupé. Pendant le séjour que l'on fit à Fontainebleau , il parut s'attacher davantage à mademoiselle de Mancini : il parloit à elle avec application ^ et malgré sa laideur , qui dans ce temps-là étoit excessive, il ne laissa pas de se plaire dans sa conversation. Cette fdle étoit hardie et avoit de l'esprit, mais un esprit rude et emporté. Sa passion en corrigea la rudesse , et son emportement servit à lui montrer qu'elle n'y étoit pas insensible. Le Roi s'en aperçut : et cette reconnoissance , dans le commerce particulier que la puissance de l'oncle l'obligeoit d'avoir avec ses nièces , l'exposoit à une aventure qui fut d'autant plus belle pour mademoiselle de Mancini que , se trouvant fort touchée du désir de plaire au plus grand et au plus aimable roi du monde, elle eut la satisfaction d'avoir réussi dans son dessein ,
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et de rencontrer dans la teildressè de ce prince de qnoi payer ses empressemens et la facilite qu'elle eut à l'aimer trop , quoique ce trop ne fut pas tout^à-fait sans bornes ; car on a toujours cru que cette passion, quoique violente , avoit ëtë accompagnée dé tant de sagesse ou plutôt de tant d'ambition, qu'elle s'y ëtoit engagée sans crainte d'elle-même , étant assurée de la vertu du Roi^ et si elle en doutoit, ce doute ne lui faisoit pas de peur. Elle voyoit que l'amitié qu'il avoit eue pour la comtesse de Soissons , bien loin de lui avoir fait tort, lui avoit procui'é un grand établissement. Une pareille aventure lui sembloit être le moyen qu'elle eh pût espérer. C'est pourquoi rien ne lui en pouvoit déplaire. Ses sentimens passionnés et ce qu'elle àvoit d'esprit , quoique mal tourné , suppléèrent à ce qui lui manquoit du côté de la beauté. Il n'y a point de plus forte chaîne pour lier une belle ame que celle de se sentir aimé. Elle sut si bien persuader au Roi qu'elle l'aimoit, qu'il ne put s'empêcher de l'aimer^ et il est aisé de concevoir que, des deux côtés , leur amitié devint aussi forte qu'elle ëtoit sensible. Les effets en furent grands 5 mais ils auroient peut-être été plus extraordinaires sans la sage conduite de la Reine, à qui Dieu donna des forces pour résister à ce qu'on dit être le plus fort dans le mondé, et sans la modération du cardinal , qui ne put jamais être assei loué sur ce sujet.
Pendant que le Roi s'engageoit insensiblement à une violente passion, toute l'Europe regardoit de quel côté il se tourneroit poiir choisir une femme 5 et toutes les princesses qui pouvoient aspirer à cet honneur étoient attentives à l'événement de cette élection.
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II y avoit long-temps que la duchesse de Savoie pressoit le ministre de se déclarer sur le mariage du Roi et de la princesse Marguerite sa fille. Cette princesse étoit aînée de la duchesse de Bavière , que ce duc avoit choisie par préférence à sa sœur , à cause de sa beauté , et parce que la princesse Marguerite n'en avoit guèfe. Le Roi, qui avoit toujours dit qu'il vouloit une femme qui fût belle , sembloit néanmoins être réduit à celle-là y car le ministre , qui ne le a^ouloit point marier que quand il y seroit forcé y se trouvoit porté, en cas de nécessité, de préférer cette princesse à toutes celles de ce rang. Sa nièce la comtesse de Soissons avoit épousé le fils aîné du prince Thomas , oncle du jeune duc de Savoie, et ses enfans étoient les héritiers de ce prince. Les nièces du cardinal Mazarin .étant nées pour faire la destinée de lous.les princesde TEuf ope , il sembloit qu'étant trop sage pour entreprendre d'en mettre une sur le trône, il ne pouvoit s'en approcher davantage qu'en y plaçant la princesse Marguerite son alliée^ et ce pouvoit être la raison pour laquelle il paroissoit se laisser plutôt arracher un consentement en sa faveur qu'en faveur de toutes les autres qui pouvoient y prétendre. 11 accorda donc à madame de Savoie non pas entièrement ce quelle demandoit, mais seulement de lui mener le Roi, La Reine, agissant comme mère, alloit droit à l'avantage du Roi son fils. Elle avoit toujours passionnément souhaité la paix, et l'infante d'Espagne comme seule digne d'épouser le Roi -, mais de la façon qu'elle en parloit, on jugeoit aisément qu'elle le souhaitoit sans en oser espérer l'effet. Jusque là ce mariage lui avoit paru impossible, à cause que le roi d'Espagne
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n avoît peint de fils , et que Flnfante sa nièce ëtoit héritière de tous ses Etats ; mais depuis quelque temps il en avoit un , et la reine d'Espagne ëtoit prête d*accoucher : si bien que ee mariage ne paroissoit plus hors d'état de se pouvoir espérer, quoiqu'il y eût toujours peu d'apparence qu'il se pût faire, à cause des maximes quasi inébranlables des Espagnols , qui ne veulent rien hasarder. La Reine, au défaut de l'Infante, auroit mieux aimé la princesse d'Angleterre que nulle autre, parce qu'elle l'aimoit déjà, et que cettejeuneprincesseparoissoitàlorsavoirun tel respect pour la Reine , qu'il sembloit qu'elle ne la considéroit pas moins que la Reine sa mère : mais le Roi seul en France ne la trouvoit pas à son gré ,, ou pour mieux dire le ministre n avoit point d'intérêt qui l'obligeât de pencher de son côté. La Reine au contraire avoit accoutumé de dire que si elle ne pouvoit avoir sa nièce pour reine , elle souhaitoit celle-là , et que son déplaisir étoit de ce qu'elle n'avoit pas trois ans davantage , afin qu'elle pût plaire au Roi , qui paroissoit la négliger parce qu'elle étoit plus jeune que lui , et qu'il paroissoit vouloir une fille plus faite.
Par l'événement, on a vu que dans le fond du cœur du ministre il y avoit un grand désir de faire épouser au Roi la princesse de Savoie, et que d'ailleurs, n'ayant pas d'aversion à la paix, il avoit en général une assez sincère intention d'aller au bien de l-Etat. Il ne doutoit pas que si on pouvoit avoir l'Infante pour reine , ce ne fût par sa naissance la plus digne femme que le Roi pût avoir. Il connoissoit aussi que la Reine ne pouvoit être contente sans elle ; mais en lui montrant, pour la satisfaire, qu'il souhaitoit la même
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chose , il espëroit sans doute qae les difficoltës en ser oient si grandes que, sans lui déplaire , il pourroit parvenir à ses fins. Pour faire parler le roi d'Espagn« , il ÊiUoit lui montrer publiquement que le Roi se vouloit marier ailleurs, Ainsi le dessein du cardinal fut de faire le voyage de Lyon pour tâcher d'embarquer le Roi avec la princesse Marguerite , montrant toujours par là que son intention étoit de presser le roi d'Espagne de se déclarer. Agissant de cette manière, il faisoit ce qu il'pouvoit pour travailler au contentement de k Reine. Lé Roi, par là , devoit voir la princesse de Savoie , et d^ cette vue le cardinal en espëroit un bon effet : car il' mettoit les choses en état qu'en cas que le roi di'Espagne demeurât muet (ce qu'il croy oit devoir arriver), il pût par le propre goût du Roi lui laisser choisir une femme: et il ne dputoit pas que, dans le désir qu'il avoit de se marier, ne lui laissant voir que celle-là , il ne la prît. Outre l'engagement où il l'exposoit , il' étoit persuadé avec raison que , malgré le peu de beauté de cette princesse , le Roi en seroit content et satisfait , parce qu'elle étoit aimable , spirituelle et sage : ce qui selon son humeur lui devoit plaire. Le cardinal, trouvant dans ce voyage Tune de ces deux choses , ou la satisfaction dé la Reine à qui il devoit toute sa grandeur , ou une reine qui étoit cousine germaine de sa nièce, y fit résoudre le Roi ^ mais il est indubitable qu'il préféroit dans ses désirs ses propres intérêts à ceux de la Reine. H lé fit aussi pour éviter de marier le Roi à la princesse d'Angleterre , qui , devenant grande et agréable , pouvoit enfin lui plaire. Mademoiselle d'Orléans, seconde fille du duc d'Orléans, dont on lui parloit souvent,
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étoit encore une digne alliance pour le Roi : elleétoit fort belle, et d'âge propre à lui plaire*, mais le cardinal ne lui vouloit pas donner une couronne fermée , parce que le duc d'Orléans ne l'avoit pas obligé à le servir. Il voyoit beaucoup de personnes de la cour souhaiter ce mariage , comme sortable au Roi par la naissance et la beauté ^e cette princesse ; mais il ne trouvoit pas à propos de donner cet avantage aux souhaits du public , de peur de perdre le mérite qu'il vouloit avoir auprès de la Reine future , d'être celui seul à qui elle dût son bonheur. Mademoiselle, fiUe aînée du duc d'Orléans , qui en partie avoit fait la guerre pour être reine de France , se voyoit par cette même raison hors d'état d'y prétendre, même à cause des années qu'elle avoit plus que le Roi. Elle étoit de toute façon mal satisfaite de sa destinée , et ne pouvoit souffrir non plus sans un extrême chagrin que sa sd3ur fût proposée pour occuper cetf« éminente placé. Elle auroit sans doute mieux aimé voir sur le trône toute autre princesse qu'elle ; car la jalousie que ï'amour-propre produit effaçoit en elle la force du sang et de la nature , et la rendoit incapable de souffrir patiemment cette préférence.
Le cardinal , par le parti qu'il avoit pris , avoit mis ces deux sœurs en repos ^ mais la reine d'Angleterre, qui consentoit par justice que la Reine préférât Finfante d'Espagne à la princesse sa fille, ne pouvoit d'ailleurs supporter sans une douleur extrême que la princesse Marguerite de Savoie sa nièce, quoique inférieure à sa fille tant par la naissance que par la beauté , l'emportât sur elle ; et, sans en rien témoigner, elle en ressentoit autant de peine que la chose le méritoit.
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Il y avoit en Portugal une princesse qui sans doute ne manquoit pas de prendre part à ce noble chagrin. Gomminges , qui ëtoit alors ambassadeur en Portugal , qui avoit envoyé à la Reine un portrait de cette princesse , qui la faisoit belle quoiqu'elle ne le fût pas , m'a depuis conté que la reiçe de Portugal sa mère offroit au ministre de grands trésors pour obtenir que la princesse sa fille fût reine de France 5 et que , ne pouvant se retenir sur le dépit qu'elle eut du voyage de Lyon , elle lui dit un jour qu'elle étoit étonnée de ce que le roi de France choisissoit si mal.
Mademoiselle de Mancini , quoiqu'elle ne fût pas princesse, prenoit aussi sa part de l'inquiétude commune à tant d'illustres personnes; et guoiqu'en toutes choses elle fût indigne de leur être comparée , elle ne laissoit pas d'avoir des désirs bien relevés. Elle ne quittoit point le Roi, elle le suivoit partout, et le Roi paroissoit se plaire avec elle , l'assiduité qu'ils* avoient l'un pour l'autre commençoit même à déplaire à la Reine , et dans ce temps-là je remarquai qu'elle avoit beaucoup de chagrin. La femme qu'il sembloit que le Roi alloit prendi^e en Savoie ne lui plaisoit pas , et mademoiselle de Mancini , qui paroissoit être la mieux placée dans le cœur du Roi , ne lui étoit pas agréable. Cette manière de l'obséder continuellement lui donnoit de la tristesse, et malgré sa discrétion, et la qualité de nièce, du ministre si considéra ble en France ,• la Reine montroit assez librement à ses confidcns combien cette fille lui déplaisoit. Elle n'en usa pas de même à l'égard des sentimens qu'elle avoit pour la princ^se Marguerite ; car elle en parloit raisonnablement , ^disant que ce n étoit pas unp affaire
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faite , mais que le prineipal étoit que le Roi fût content et heureux , et que cela étant , elle seroit satisfaite.
La Reine , d'abord par le dégoût qu'elle avoit de ce mariage , n'eut point d'envie d'aller à Lyon ^ puis elle se ravisa, et voulut y aller pour travailler à le rompre. Sa tranquillité paroissoit égale à celle qu'elle avoit accoutumé d'avoir; mais elle auroit sans doute pris volontiers beaucoup de peine pour y mettre de l'obstacle. Elle se résolut donc d'aller au voyage , même par le conseil du ministre , qui , ne voulant pas lui déplaire, en fut aussi d'avis. La Providence divine parut y avoir une grande part -, car les quinze jours qu'il fallut retarder de partir d^e Paris, pour mettre en ordre l'équipage de la Reine , furent cause que nous avons l'infante d'Espagne pour reine, parce que ce peu de jours donna le moyen à celui qui vint d'Espagne proposer le mariage , d'arriver à Lyon dans le temps qu'il falloit qu'il arrivât pour rompre celui de Savoie. Un de ces jours-là que la Reine étoit prête de partir, je pris la liberté de lui dire que j'avois de la peine de voir qu'elle alloit faire un si grand voyage dans une saison si froide, comme le de voit être celle où nous allions entrer. Elle me fit Thonneur de me dire alors en me pressant le bras : « Et pourquoi vous, (( qui vous intéressez à ce qui me touche , me ditesc( vous cela ? Ne voyez-vous pas qu'il faut que j'y « aille? » Un autre jour madame dé Seneçay et madame la comtesse de Flex, qui ne la suivirent point dans cette importante occasion , lui disant que si k Roi se marioit, elles la supplioient d^ les en avertir afin qu'elles y pussent aller, etqu elles nie meneroieut
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avec elles : cette grande princesse , ayant l'esprit rempli d'un dessein contraire, nous dit, en nous faisant un signe de la tête qui marquoit sa pensée : « Tenez-vous en repos , j'espère que je ne vous raan- K derai point. » Mais quand elle en parloit publiquement, elle montroit une grande indifférence sur cette affaire : ce qui s'aecordoit à sa sagesse et à sa raison. La Reine en eflfet me fit Fhonneur de me dire en ces mêmes temps, me parlant du Roi confidemment, que si cette princesse, qui , à ee qu'on lui disoit , étoit vertueuse, lui plaisoit, elle consentiroit voloi^ers qu'il l'épousât , parce tju'elle étoit persuadée que si Dieu le permetloit ainsi, ce seroit pour son avantage t et cela me fit croire que si le Roi trouvoit cette princesse à son gré , la Reine par raison s'àccommoderoit à son choix. Il est certain néanmoins que les sentimens de son ame alloient à l'aversion: de ce mariage, et qu'elle ne nous^ paroissoit s y pouvoir accorder que parce que dans toutes choses h. volonté a toujours été entièrement soumise à celle du souverain maître des rois. Par toutes les actions de sa vie , on a pu remarqwer aussi qu'elle n'a jamais évité ce qui auroit pu lui déplaire ea son particulier, quand elle a cra que ces mêmes choses seroient de quelque utilité au Roi sori fils et au bien de FEtat. Ce voyage étant donc résolu , toute la cour partit le aS octobre.
Madame cb Savoie, de son cété, n'étoit pas sans inquiétude ; mais elle étoit celle qui en avoit le moins. Elle voyoit que l'intérêt du ministre étoit de faire le mariage du Roi et de sa fille 5 elle ne voyoit nulle ap^ parence à celtli d'Espagne : si bien qu'elle se persnadoit que la princesse Marguerite , ayant dpi méritq et
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de l'esprit , engageroit le Roi à l'estimer. Ceux qui l'avoient vue en parloient avantageusement. Us disoient qu'elle ëtqit fort sage , qu'elle avoit beaucoup de raison , et que si on ne la pouvoit dire belle , on pouvoit du moins la trouver aimable. Elnfin madame de Savoie espéroit que ce voyage ne lui pouvoit être que glorieux et utile, et ne s'imaginoit pas que le Roi, la Reine et le ministre , faisant ce pas vers elle, pussent lui manquer et ne la pas satisfaire. La princesse Marguerite , à ce qu'on a su depuis, avoit des sentimens contraires à ceux de madame Royale : elle trouvoit que ce voyage lui devoit être d'une dangereuse conséquence *, il lui sembloit qu'on l'alloit offrir à qui peut-être ne la prendroit pas : et comme elle ëtoit prudente , et qu'elle se voyoit exposée au péril de déplaire, cett€ aventure lui paroissoit fâcheuse. On a su qu'elle avoit résisté à ce voyage , et qu'elle avoit même feint d'être malade pour ne le pas faire. Mais toutes ^es précautions ne la purent exempter de cette humiliation : elle servit à lui donner l'estime de tous ceux qui la virent à Lyon -, et si elle manqua d'être reine d'un grand royaume, elle acquit du moins la réputation d'en être digne : ce n'est pas peu de chose.
La cour arriva à Lyon lé 23 de novembre , et celle de Savoie le 28 du même mois. Quand on sut que madame Royale étoit à trois lieues de la ville , le cardinal Mazaria alla au devant d'elle environ deux lieues. Monsieur y fut après, qui la rencontra elle et les princesses ses filles à une lieue , et le Roi et la Reine allèrent ensemble jusqu'à demi-liëue. Quand le Roi les sut fort proches, alors il monta à cheval, et poussa jusqu'à dix pas du carrosse de madame Royale. Quand
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cette princesse le vit ^ elle en descendit pour le recevoir, et les princesses de Savoie §es filles ejl firent autant ; car il y avoit une aînée de la princesse Marguerite qui étoit veuve de son oncle le prince Maurice , qu'on avoit appelé le cardinal de Savoie , et que la raison d'Etat avoit fait son mari. Le Roi avoit témoigné désirer avec impatience de voir la princesse Marguerite , qui sembloit lui être destinée \. et sans doute qu'il ne les aborda point sans quelque émotion. Après le salut ordinaire , et après avoir , à ce qu'il est à croire, fixement regardé la pmncesse Marguerite, il revint brusquement au carrosse de la Reine , et lui parut tarès-satisfait de cette vue, lui disant avec une grandegaieté ces propres mots : « Elle est fort agréable, a elle ressemble fort à ses portraits. EUe est un peu <i basanée, mais cela n'empêche pas quelle ne soit c< bien faite. » Aussitôt après les carrosses se joignirent, madame de Savoie descendit du sien, et la Reine en fit autant. Madame Royale en la saluant se mit quasi à genoux devant elle, lui prit la main; et la lui baisa par force avec de très-grandes sotnnissions. La Reine Fembrassa et les princesses ses filles, qui toutes deux en la saluant mirent les genoux en terre. Mademoiselle salua madame de Savoie comme sa tante, et toutes ces princesses s'embrassèrent comme étant proches parentes. La Reine remonta en carrossej et fit mettre madame de Savoie auprès. d'elle, au devant, qui étoit sa place ordinaire. Mademoiselle se mit au derrière , et fit mettre auprès d'elle madame de Carignan , qui avoit été au devant de madame de Savoie, comme étant de sa maison par son mari. Monsieur se mit en une portière avec la princesse Louise , veuve ;
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et le Roi eut auprès de lui, à l'autre portière, la princesse Marguerite. Pendant le chemin il parut toujours l'entretenir avec gaieté , et contre sa coutunae il lui parla beaucoup , et elle à lui. La Reine, qui étoit attentive à tout ce que faisoit le Roi, me fit rhonneur de me dire à son retour à Paris qu'elle en avoit été étonnée , et qu'elle avoit senti de la peine de les voir d'abord si bien ensemble. Selon le récit des témoins de cette entrevue , et de la Reine même , la princesse Marguerite parut à tous dans ces premiers momens de jolie taille , et bien faite : on lui trouva les yeux beaux, les sourcils bien faits , les joues un peu pendantes, tenant en cela, par madame sa mère, du côté des Bourbons quand ils sont jeunes. Elle avoit la bouche grande et un peu grosse , le teint brun , mais assez lini et pas laid au flambeau , et le nez pas beau. Une personne qui étoit dans le carrosse de la Reine me manda qu'elle leur avoit paru fièrè, et point embarrassée de se trouver dans cette occasion l'objet de tous les yeux des Français. Toute cette royale compagnie arriva dans le plus bel ordre du monde à Lyon ; et ceux qui étoient de cette suite ont dit que la grandeur de notre cour, et l'éclat de celle de Savoie, qui s'étoit parée avec soin de tous ses ornemens , étoit une belle chose à voir. Ces deux cours ensemble vinrent descendre au logement de la Reine , où madame Royale remercia publiquement le Roi et M. le cardinal Mazarin de ce qu'on lui avoit rendu la citadelle de Turin , exagérant l'obligation qu'elle avoit à la France avec toutes les flatteries les plus excessives dont elle se put imaginer; ce qui ne plut pas à la Reine : car elle n'aimoit pas les louanges , lés paroles superflues , ni les façons. Cette
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souveraine n'oublia pas de dire au ministre tout ce qu elle put po]ar lui plaire , le remerciant de ce qu'il avoit employé le crédit qu'il avoit auprès de Leurs Majestés pour cette restitution. Après quelques momens de conversation , le Roi et Monsieur allèrent la mener chez elle, et toutes choses ce soir-là se passèrent à l'avantage de madame Royale et de la princesse Marguerite.
Dieu qui avoit destiné le Roi à une autre princesse, la première de l'Europe et la plus grande du monde, avoit ordonné par sa providence que le roi d'Espagne, au bruit du voyage de Lyon, s'étoit alarmé 5 et j'ai su^ par celle qui depuis a été notre reine, que le Roi son père, entendant dire que le Roi alloit se marier, avoit répondu : Esto no puede ser y y no sera. (Cela ne peut pas être, et ne sera pas. ) Cette princesse , depuis qu'elle est en France, m'a fait l'holineur de me dire que ces paroles du Roi son père lui plurent , et que le voyage de Lyon ne lui étoit pas agréable. Elle avoit dans le cœur un pressentiment qui l'avertissoit que le Roi devoit être son mari , et elle savoit qu'elle seule étoit entièrement digne de lui : si bien que, pour guérir l'inquiétude que le nom de la princesse Marguerite lui donnoit, elle eut besoin de se dire souvent à ellemême ce qu'elle avoit ouï dire au Roi son père. Le roi d'Espagne, pour rendre ses paroles véritables, crut qu'il falloit alors quitter toute finesse , et montrer visiblement le désir et le besoin qu'il avoit de la paix : il ordonna à don Antonio Pimentel de venir en France conférer avec le ministre , et lui offrir et la paix et l'Infante. Pimentel, que j'ai vu depuis à Saint-Jeande-Luz , m'a dit que comme il connoissoit le cardinal
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Mazarin depuis long-temps, il avoit souvent assuré le roi d'Espagne son maître de ses bonnes intentions, et qu'il désiroit sincèrement finir la guerre ; que les ministres de cette cour n avoient pas approuvé sa confiance , et que pour avoir parlé de cette sorte , il en avoit pensé perdre sa fortune. Le Roi son maître l'envoya donc promptement en France sans passe-ports , et au hasard d'être pris prisonnier *, car le temps étoit arrivé que toutes les animosités dévoient finir. Il venoit , dans cette pensée qu'en cas qu'il fût arrêté il demanderoit à parler au ministre -, et qu'ainsi , soit comme libre ou comme prisonnier , il trouveroit le moyen de traiter avec le cardinal du mariage qu'il venoit proposer. Il sut enfin si bien se déguiser et si bien conduire son voyage , qu'il arriva dans Lyon le même jour que madame de Savoie y arriva 5 et à la même heure qu'elle y entroit venant du côté de Savoie , don Antonio Pimentel y entroit aussi , venant du côté de l'Espagne : ces deux puissances étoient destinées à combattre l'une contre l'autre , et le Roi devoit être le prix du parti victorieux. Gomme elles sont inégales, il ne faut pas s'étonner si TEspagne l'emporta sur la Savoie, et si l'excessive grandeur de l'Infante et la paix furent préférées à la princesse Marguerite , qui en toutes choses devant céder à cette fille et' petitefille de tant de rois et d'empereurs , lui devoit céder encore en beauté : car elle en avoit beaucoup. Pimentel ne parut avoir vu le cardinal Mazarin que le lendemain de l'arrivée de madame de Savoie. Quelques-uns ont dit qu'il l'avoit vu phis tôt, et qu'il Favoit celé à la Reine. Je l'ignore, et m'en rapporte à ce qui est 5 maisjene le crois pas. Ce ministre d'Espagne connois-
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soit un des domestiques da cardinal Mazârin^ l^oaiihë Colbertk II se dëc<?uvrit à lui; et celui-là, à ce que Pimehtel lui^néme me conta depuis ^ fut avertir sofi maître de sa venue. Le cardinal , qui ^toit intéressé à son voyage, le voulut entretenir^ et eut sûhs doutô beaucoup d'impatience de savoilr quelles serolent ses propositions.
La Reine, de soncôtë^ étoit demeurée ettréihement triste de l'entrevuô de madame de Savoie. Elle n'avoit point trouvé la princesse Marguerite à son gré^ «lie ne Favoit pas trouvée belle'^ et quand elle Tatiroit été, elle voyoit par ce mariage la guerre s'établir entre la France et FEspagne plus fortement que pat: le passé. Elle regardoit le Roi son fils , pat sa couronne et pai^ sa personne , comme le plus digne mari qui fât alors sur la terre ; et elle ne voyoit rieii de grand dans la princesse Marguerite que la vertu, et une naissance qui^ toute grande qu'elle étoit, le devoit céder à l'Infante* Elle avoit été le rebut du duc de Bavière , qui lui avoit préféré sa cadette à cause de sa beauté. Elle ne connoissoit pas encore ses bonnes qualités, qui dans le séjour qu'elle fit à Lyon parurent à la Reine même fort estimables ; mais quand elle les auroit pu remarquer telles qu'elles étoient ^ elle perdoit enfin l'espérance de voir sa nièce l'infante d'Espagne lui donner de petits enfans, qui dévoient être dé $on sang de tous côtés. Comme elle avoit négligé les in<térétsMe sa famille quand ceux du Roi son fils demandoient qu'elle y fût insensible ^ en cette occasion qu'elle pouvoit faire des vœux pour la paix qui étoit souhaitée de tous les Français, et donner au Roi son fils la plus élevée et la plus illustre princesse du monde, T. 39. 29
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elle enfaisoit qui ëtoient aussi légitimes qu'ils ëtoiend remplis d'ardeur. Ces premiers momens lui furent d'autant plus douloureux ^ qu'il fallut qu'elle les souffrît seule , et sans en espérer le remède de la part du Roi son fils ] car elle avoit vu , par la manière dont il avoit vécu avec la princesse Marguerite , que ce parti ne lui déplaisoit pas. Elle voulut néanmoins lui en parler le soir de l'arrivée de madame de Savoie, et au cardinal Mazarin, et leur faire voir ses sentimeus; mais le Roi qui avoit envie de se marier, et qui n'avoit point été choqué du visage et de la personne de la jMincesse Marguerite , y résista fortement. Il dit à la Reine qu'U la vouloit , et poussa sa résistance jusqu a lui dire qu'enfin il étoit le maître. La Reine, qui ne pleuroit pas souvent, jeta des larmes, et sentit une vive douleur de l'état de cette affaire. Elle ordonna à son confesseur , à ce qu'il m'a dit depuis , de faire faire des prières dans tous les couvens de Lyon , et fit tout ce qu'elle put pour obtenir de Dieii ce qu'elle lui demandoit.
Beringhen m'a conté que voyant ce soir même le Roi se déclarer si ouvertement en faveur de la prin^ cesse Marguerite , et sachant assez l'aversion que la Reine avoit à ce mariage , il s'approcha d'elle et lui dit : « Que dites-vous , madame ^ sur tout ceci ? et que a dit M. le cardinal ? » Elle lui répondit qu'elle voyoit trop tout ce qu'il y avoit à voir ; mais qu'elle ne savoit quel remède y apporter , puisque le Roi paroissoit aller à cela avec impétuosité , et que le cardinal ne montroit point de la vouloir seconder. Beringhen , autrement M. le preniier , comme homme d'honneur , allant droit à la satisfaction de la Reine , à qui il devoit
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toute sa fortune , lui dit qu'il s'étonnoit du procédé du ministre, et qu'il vouloit lui en parler. De ce moment il alla le trouver 5 et lui voulant réprésenter l'obligation où il étoit de s'opposer à la volonté du Roi comme à un torrent qui alloit trop vite, et prendre part aux sentimens de la Reine , qui étoient contraires à ce mariage, ce ministre lui répondit qu'il ne semêloit peint de cela -, que pour lui , il n'étoit pas causé de l'inclination que le Roi paroissoit avoir pour cette princesse ^ et que ce n'étoit pas là ses affaires. Il avoit accoutumé de faire cette même réponse aux. importuns dont il se vouloit défaire. Quand il la donnoit, on se pouvoit tenir pour refusé ; et les sages voyoient clairement qu'il les traitoit de ridicules, et qu'il se moquoit d'eux. Un homme qui faisoit tout , qui commandoit absolument dans le royaume, et qui ne vouloit pas que la moindre affaire âe fît sans être ordonnée par lui ^ ne paroissoit-il pas se moquer de la Reine, quand il disoit qu'il ne Se mêloit pas de marier le Roi? Si par de telles réponses les particuliers se croy oient rebutés et moqués, il est aisé de juger ce que cette princesse en devoit croire -, si elle pouvoit s'imaginer qu'il pût être insensible à la plus importante affaire du monde, et à celle qui le regardoit plus que personne -, et s'il n'étoit pas ingrat en cet endroit à sa bienfaitrice, de la traiter de cette manière.
Mais enfin le miracle qui devoit arriver, et qui arriva le lendemain par l'entretien que Pimentel eut avec ce ministre, le fit changer de conduite , et donna lieu à la Reine d'espérer l'assistance du ciel , qu'elle trouvoit toujours propice dans tous ses de|seins et ses justes désirs. Le soir de ce grand jour où toutes
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choses changèrent de face , le cardinal , entrant dans la chambre de la Reine qu'il trouva rêveuse et mélancolique , lui dit en riant : « Bonnes nouvelles , n madame. — Eh quoi ! lui dit la Reine , seroit-ce la « paix? — Il y a plus> madame ^ j apporte à Votre « Majesté et la paix et l'Infante. » Il est inutile de représenter ce que le cœur de cette princesse sentit dans cette surprenante nouvelle : il est sans doute qu'elle eut une grande joie; mais comme elle avoit une sagesse profonde et quelle étoit d'humeur fort égale, ni la joie ni la douleur ne paroissoient pas extérieurement en elle. Dans ce même instant, la Reine et le cardinal ayant conféré ensemble , en parlèrent au Roi, qui goûta infiniment cette proposition. II ne vouloit la princesse Marguerite que parce qu'il vouloit se marier , et qu'elle ne lui avoit pas déplu -, mais connoissant par là bonté de son jugement la distance infinie qu il y avoit entre l'Infante et elle , pouvant espérer cet avantage , il ne balança pas un moment à donner son consentement à cette préférence.
Mademoiselle de Mancini , qui avoit alors moins de maigreur et beaucoup de feu dans les yeux , n'étoit plus si laide qu'eUe l'avoit été. Sa passion l'embellissoit ; elle étoit même assez hardie pour être jalouse , et déjà elle avoit fait de grands reproches au Roi de sa légèreté , et de l'agrément qu'il avoit eu d'abord pour la princesse Marguerite. Gomme le Roi ne craignoit pas que cette princesse le refusât , la galanterie et l'amour présent l'avoient emporté ce jour-là sur le légitime ; et, pour satisfaire cette fille passionnée, il avoit paru plus froid pour la princesse Marguerite. Cette modération avoit été" visible aux spectateurs;
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car ceux qui nous écrivipcnt de Lyon nous mandèrent Tagrëment de Tarrivëe du premier jour, elle changement du lendemain. Mais quand le Roi apprit qu il ëtoit destiné à une plus illustre alliance et qu'il en comprit les avantages, ce qu'il avoit fait pour mademoiselle de Mancini fut alors confirmé dans son ame par des raisons plus solides : si bien que depuis ce second jour , si funeste à la grandeur de la princesse de Savoie, il fut toujours plus indifférent pour elle, , Mademoiselle de Mancini de son côté, admirant la fidélité du Roi et la puissance qu'elle avoit eue sur lui,^ reprit son poste ordinaire , qui étoit d'être toujours auprès de lui, à l'entretenir et à le suivre autant qu'il lui étoit possible -, et la satisfaction qu'elle reçut de se croire aimée fit qu'elle aima encore davantage celui qu'elle n'aimoit déjà que trop.
Voilà un endroit où la princesse Marguerite acquit beaucoup d'estime et de gloire , et beaucoup de louanges de la Reine même ^ car, soit que le Roi ne la regardât pas , soit qu'il lui parlât , elle demeura toujours égale en toutes ses actions, vivant civilement avec tous, mais ne montrant point se soucier de plaire. Comme les liaisons que le cardinal avoit prises avec madame de Savoie étoient grandes -, que ce voyage , fait à la face de toute l'Europe , étoit de luimêmç un grand engagement, et qu'elle pressoit la Reine et le ministre de la satisfaire , il y avoit des jours qu'il sembloit que ce mariage alloit bien, et d'autres où , par les ressorts de la Reine et de Pimentel , il paroissoit rompu 5 mais ni le bien ni le mal ne se voyoit point sur le visage de la princesse Marguerite, et sa noble fierté ne l'abandonna jamais. C'est la
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Reine qui m'a fait Thoiineur de m'en parler ainsi , et c'est d'elle-même que je sais toutes ces particularités. Enfin le cardinal fit connoître à madame de Savoie l'obligation où la Reine ëtoit de travailler aux moyens de donner la paix à TEurope , et lui dit qu'elle devoit trouver bon que la Reine préférât à sa fille l'infante d'Espagne , si elle la pouvait avoir : il lui fit espérer aussi qu'en cas que cela ne pût être, le Roi s'engageoit positivement d'épouser la princesse Marguerite. La Reine lui en parla en ces mêmes termes ; et comme la chose étoii plausible et raisonnable , madame de Savoie ne put pas s'en fâcher. Pendant qu'on l'entretenoit dô belles paroles, la négociation espagnole s'avançoit secrètement-, et les désirs de cette princesse souveraine , fille du roi Henri iv , servoient seulement h l'éloigner du bonheur où elle aspiroit.
Le duc de Savoie vint^ quelques jours après madame Royale sa mère, visiter le Roi : il en fut bien reçu , et acquit par sa présence la réputation d'être aimable et d'avoir de l'esprit. Il vécut avec le Roi avec un grand respect-, mais quoique nos princes du sang l'eussent disputé au duc de Savoie son père lorsqu'il vint épouser Madame, comme depuis la régence , pour le gratifier, on luiavoit fait la grâce de traiter ses ambassadeurs comme ceux des têtes couronnées, cet avantage , qu'il ne tenoit que de la bonté du Roi et de la facilité du ministre , fut cause qu'il eut l'audace de ne pas visiter Monsieur , parce qu'il prétendoit la main chez lui : ce qui étonna toute la cour , et fit grand dépit à la Reine et à Monsieur. La diÉFérence devoit être si grande entre eux , que le feu duc son T)èfe, devant madame Royale, ne se couvroit jamais ,
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à cause quelle c^toit fille de France-, et en toutes choses, maigre la qualité de mari, il lui rendoit de grands respects. Mademoiselle prétendoit que les princesses de Savoie n'avoient de rang considérable à son égard que parce qu'elles étoient getites-fiUes de France : elle croyoit le devoir emporter sur elles à cause qu'elle étoit fille du duc d'Orléans, fils de France , et frère aîné de madame Royale, et qu'il sjroit été long-temps présomptif héritier de la couronne ; mais il fallut qu elle obéît aux ordres du Roi , qui voulut qu'elle les traitât également. Elle se consola de ce chagrin par le plaisir de voir le duc de Savoie , let de se laisser voir à lui. On lui avoit souvent pror posé ce prince pour mari : et dans les temps qu'elle en désiroit un autre plus grand que lui , elle l'avoit négligé -, mais alors ce parti ne lui auroit pas déplu. Le duc de Savoie de même la devoit regarder comme une princesse qu'il lui seroit avantageux d'épouser , tant par la grandeur de sa naissance que par ses grandes richesses : mais ses aqnée^ lui firent peur , car il désiroit des enfans ; et sa beauté , qui commençoit un peu à déchoir, n'eut pas le pouvoir de lui faire oublier ce que tous les hommes souhaitent naturelle-ment.à l'égard de leur postérité. Mademoiselle, par ses sentimens impétueux que la prudence ne gouvernoit pas toujours , avoit elle-même contribué au malheur de sa destinée en souhaitant de se marier. Elle n'avoit pu encore y parvenir; elle avoit toujours rebuté brusquement les partis qui lui convenoient, parce que , dans le temps qu'ils lui avoient été offerts , ses fantaisies lui en avoient fait désirer d'autres qu'elle n'avoit pu avoir. Ainsi, par un retour continuel et à
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cantre-temps sur tous les grands princes de FEurope, on peut dire qu'elle les avoit presque tous refusés, et que de même ils avoient eu leur tour à la négliger. Les qualités de son esprit , tant les bonnes que les •mauvaises, en toutes occasions lui avoient été nuisibles. Madame de Savoie sa tante, qui vouloit gouverner, avoit toujours été fortement opposée aux désirs du duc son fils , quand Mademoiselle étant jdus jeune, il avoit voulu l'épouser, parce qu'elle craignoit d'avoir une belle-fille trop éclairée-, et, cacbant cette foiblesse , elle avoit renfermé toute la force de ses raisons pour empêcher ce mariage , dans le tempérament de cette princesse , qu elle savoit être capable d'emportement et de hauteur, et par conséquent sujette aux extrêmes passions qui peuvent troubler le repos d'un Etat et d'une famille* Mais ce fiit alors le due de Savoie même qui ne témoigna nul empressement à la désirer : il vécut même si froidenaent avec elle tout le temps qu'il fut à Lyon, que Mademoiselle crut avoir sujet de se plaindre de lui pour quelques railleries qu'elle s'imagina qu'il avoit faites contre le respect qu'il lui devoit -, et lui, sachant ses plaintes, se crut obligé de s'en justifier, et de lui en faire parler par le duc de Na vailles qu'il connoissoit. Il y eut un bal pendant que les deux cours furent ensemble , où elles firent paroître à l'envi l'une de l'autre tout ce qu'elles avoient de plus beau. Mademoiselle , à ce qu'on me manda, y fit voir sa bonne mine et sa belle taille , qui la firent remarquer pour ce qu elle étoit en elTetj et quoiqu'elle n'eût plus sur le visage la fraîcheur des roses nôuveUement épanouies, elle ne laissa pas , à ce qu'on m'assura , de parer l'assemblée
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par réclat qui lui restoit d'une beauté qui avoit été parfaite.
La princesse Marguerite y fit voir aussi qu elle pouvoit être belle quelquefois. Un teint brun a de l'avantage aux flambeaux , et on m'a dit depuis qu'elle étoit ce jour-là bien habillée, et qu'elle dansa d'une manière à se faire admirer. Le duc de Savoie , qui s'en acqiiittoit dignement, et qui, à ce que me contèrent ceux qui l'avoient vu , quoique de médiocre taiUe , ne laissoit pas de l'avoir belle , ne voulut point dan* ser : on crut que ce fut encore par fierté , et pour ne pas danser après Monsieur. Il se tint toujours auprès de fe Reine , qu'il entretint galamment et avec beau-^ coup d'esprit. Par hasard la Reine ayant ôté se$ gants, il se jeta à genoux devant elle; et faisant de bonne grâce une exclamation sur leur beauté, il en prit une qu'il baisa d'une manière si agréable , si en-» jouée et si respectueuse tout ensemble , qu'il fallut que la Reine le trouvât bon. Je lui ai ouï dire qu'elle n'avoit jamais vu un plus aimable homme que lui. Il étoit en réputation d'être débauché, léger, frivole, et nullement appliqué à ses affaires : soti agrément l'emportoit sans doute sur sa capacité.
Au bout de quelques jours , les deux cours, après beaucoup de négociations, se séparèrent. Madame Royale s'en retourna avec un écrit que le Roi lui donna signé de sa main, où il promettoit d'épouser la princesse Marguerite , au cas que la paix ne se fît point, et qu'il ne pût avoir l'Infante : et le Roi et la Reine reprirent le chemin de Paris , où ils arrivèrent sur la fin de janvier lôSg. La Reine étoit contente d'avoir rompu le mariage de Savoie ; elle étoit pleine de désirs
pour celui d'Espagne , et fort satisfaite d'avoir fait ce voyage : car elle me fit Thonneur de me dire à son retour qu elle étoit persuadée que le Roi , sans elle, auroit épousé la princesse Marguerite , et qu'il s'y seroit d'ahord si fortement engagé qu'il auroit été difficile que les offres de l'Espagne eussent été reçues selon qu elles méritôient de l'être. Le Roi même s'estimoit heureux de s'être bien tiré de cette affaire ^ et le cardinal eSpéroit toujours que le mariage de l'Infante ne se feroit pas.
Monsieur étoit le seul qui poùvoit rapporter quelque dégoût de ce voyage , par les injustes prétentions du duc de Savoie , qui vouloit faire figure de roi ; mais comme sa grandeur véritable le mettoit au-dessus de cette fausse chimère , il s'en consola aisément 5 car nul au-dessous de la couronne fermée ne pouvoit être plus grand que lui.
Le Roi j à son retour, trouva ses affaires de la frontière en bon état. Pendant son absence , le maréchal de Turenne , qui commandoit ses armées , s'étoit posté au milieu de la Flandre presque aux portes de Bruxelles , entre la Lys et l'Escaut : il s'y étoit fortifié, et avoit soutenu hautement la gloire de la France. M. le prince et don Juan ne purent rien faire contre lui. Sa cavalerie ravagea tous les pays d'alentour, et les ennemis furent contraints de le souffrir. Le mauvais état où paroissoient être les affaires du roi d'Espagne nous pouvoit faire tVouver de grands avantages dans la continuation de la guerre; mais il falloit ou renoncer pour jamais à la paix, ou profiter de sa foiblesse ; et c'est ce que le ministre avoit toujours dit: qu'il falloit faire la guerre jusqu'à ce cjue le roi dTs-
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pagne fût contraint de demander la paix. Il pouvoit arriver tant de choses qui auroient pu redonner des forces à notre ennemi , qu'il étoit de la prudence du ministre delà faire alors, et même de la lui accorder à des conditions raisonnables : autrement il ne Tautoit jamais faite , et auroit attendu les révolutions de la fortune auxquelles tous les Etats sont exposés, et auxquelles notre cour n'est que trop sujette.