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son capitaine des gardes , poar la même chose. Le premier ëcri?it à quelqu'un de sm amis nne lettre qui fut lue du Roi et de la Reine avec plaisir. Je Fai gardée, parce qu'elle représentoit au naturel cette princesse dont il parle.
Lettre du duc de Guise.
« Je veux, dans le temps que je m'ennuie craeliem^nt , penser à vous divertir , en vous envoyant k portrait de la reine que j'accompagne. Elle n'est pas grande , mais elle a la taille fournie et ta crUupe large> le bras beau , la main blanche et bien faite, mais plus d'homme que de femme ; une épaule haute , dont elle cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit, sa démarche et ses actions , que l'on en ponrroit Êdre des gageures. Le visage est grand sans être défectueuxi tous les traits sont de même et fort marqués ; le nez aquilin, là bouche assez grande, mais pas désa^ gréable \ ses dents passables , ses yeux fort beaux et pleins de feu,. son teint, nonobstant quelques marques de petite vérole, assez vif et assez beau -, le tour du visage assez raisonnable , accompagné d'une coif^ fure fort bizarre. C'est une perruque d'homme fort grosse et fort relevée sur le front, fort épaisse sur les côtés , qui en bas a des pointes fort claires \ le dessus de la tête est d'un tissu de cheveux , et le derrière a quelque chose de la coiffure d'une femme. Quelquefois elle porte un chapeau. Son corps lacé par derrière, de biais, est quasi fait comme nos pourpoints; sa chemise sortant tout autour au-dessus de sa jupe, qu'elle porte assez mal attachée et pas trop droite. EHe est
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toujours fort pou4riée , avec fofce pommade ^ et ne met quasi jamais de gants. Ole est chaussée comme un homme, dont elle a le ton de voix et quasi toutes les action». Elle affecte fort de faire Tamazone. Elle a pour le moins autant de gloire et de fierté qu'en pou-* voit avoir le grand Gustave son père. Elle est fort civile et fort caressante , parle huit langues , et prin-^ cipalement la française, comme si elle étoit née ài Paris. Elle sait jdujs que toute notre Académie jointe à la Sorbonne , se connoît admirablement en peinture comme ei^ toutes les autres choses , sait mieux toutes les intrigues de notre cour que moi. Enfin c'est une personne toiit^i-'fait extraordinaire. Je laccompagne^ rai à la cour par le chemin de Paris ] ainsi vous pour* rez en juger vous<>méme« Je crois n'avoir rien oubfië à sa peinture , hormis qu'elle porte quelquefois une épée avec un collet de buffle , et que sa perruque est noire, et qu'elle n'a sur sa gorge qu'une écharpe de même. »
Cette reine connoissoit si parfaitement toute la coury qu'en voyant Gomminges elle lui demanda des nou-^ velles du bonhomme Guitaut son oncle ,^ et si elle ne le verroit point en colère-, car il -étoit sujet à cette passion , et s'en servoit habilement : elle lui avoit aidé à faire sa fortune , et la Reine de tout temps avoit pris plaisir aie voir en cet état. La reine de Suède n'ignoroit don^ rien de toutes les grandes choses et de toutes les petites. Elle dit, en quelque occasion, qu'elle savoit qu'on avoit dit d'elle beaucoup de bien et de mal, ^t qu'on connoîtroit, en la voyant, qu'il n'y avoit ni l'un ni l'autre. Elle ne disoit pas la vérité i^
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car en effet on y trouva un mélange de beaucoup dé grandes vertus et de grands défauts. Elle fit son entrée à Paris le 8 septembre , après avoir été régalée à Essone, par Hesselin, d'un ballet , d'un feu d'artifice, d'une comédie , et de quantité de dames qui la furent voir en ce lieu. Les bourgeois de Paris en arin^s, et avec de beaux habits , la furent recevoir en bon ordre hors les portes de la ville , et bordèrent son chemin dans toutes les rues, depuis Conflans où elle avoit couché , jusqu'au Louvre où elle devoit loger. LeuF nombre fut infini, aussi bien que des dames et des personnes de qualité qui, aux fenêtres et aux balcons, la voulurent voir passer , et la foule fut grande dans les rues. Elle tarda à traverser la ville , depuis deux heures jusqu'à neuf heures .du soir qu'elle arriva au Louvre. Elle fut logée à l'appartement cju Roi , où étoit la belle tapisserie de Scipion, et un lit de satin blanc en broderie d'or que le feu cardinal de Richelieu ea mourant laissa au feu Roi. En arrivant , elle demanda à boire. Le prince de Conti , qui l'étoit allée visiter et recevoir, lui donna la serviette , qu'elle prit après quelques complimehs répétés. Conmiinges nous dit qtie le duc d'Epernon , alors gouverneur .de Bourgogne, l'àvoit magnifiquement reçue 5 et quoiqu'elle affectât de ne rien admirer, elle trouva néanmoins que là France étoit belle , riche et bien remplie de peuples. EUe voulût qu'on crût que Rome l'emportoit dan&soa indination et son estime sur Paris , et disoit* que l'Italie avoit de grands charmes : mais , à ce qu'il pacut depuis, lés plaisirs de Paris ne lui déplurent ^pas, et je pense qu'elle auroit volontiers quitté tout» autre pays pour le nôtre, si elle avoit pu y 4eme.urer.
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A ce premier abord , elle parut aimal)le à to us les lionnétes gens. Son habit, si extravagant à l'entendre décrire, ne l'étoit point trop à la voir, ou du moins on s'y acGOutumoit facilement. Son visage parut assez beau , et chacun admira la vivacité de son esprit , et les choses particulières qu'elle savoit delaFrance. Elle connoissoit non-seulement les maisons et les armes , mais elle savoit les intrigues et les galanteries , et nignoroit pas même les noms de ceux qui aim oient la peinture ou la musique. Elle dit au marquis de Sourdis les tableaux de prix qu'il àvoit dans son cabinet, et savoit que le duc deLiancourt en avoit de fort beaux; jusque-là même qu'elle apprenoit aux Français ce qu'ils ne savoient pas de leur patrie. Elle disputa contre quelques-uns qu'il y avoit dans la Sainte-Chapelle une agate de grand prix , qu'elle voulut voir , et qui enfin se trouva à Saint-Denis. Elle parut civile, particulièrement aux hommes, mais brusque et; emportée» sauf» donner aucun sujet effectif de croire les mauvais contes qu'on avoit faits d'elle. Us s'étoient répandus dans toute l'Europe à son désavantage , et lavoient fait passer dans l'opinion de tous les sages pour une personne qui ne l'é toit guère.
, Notre amazone suédoise gagna tous les cœurs à Paris, qu'elle auroit peut-être perdus bientôt après si elle y fût demeurée plus long-temps. Après y avoir vu tout ce qu'elle crut digne de sa curiosité , elle quitta cette grande ville , où elle avoit été toujours environné e d'une furieuse presse , pour venir voir Leurs Majestés à Compiègiie, où elle fut reçue non-seulement en reine, mais en reine bien aimée du ministre. Le cardinal Mâzarin partit le même jorn* de Compiègne , pour
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être àCijùiatiliy qaand eHe y arriveroit pour y dlder. Deux heures après ce repas , le Roi et Monsieur y arrivèrent comme dés particuliers. Le Roi entra par une porte qui étoit au coin du balustre du lit , et se montra avec toute la foule qui étoit autour d'elle et du cardinaL Aussitôt qu'ils furent aperçus par loi , il les présenta à la reine de Suède, et lui dit que c'étoit deux gentilshommes des plus qualifiés de la France. Elle les connut en les regardant, pour avoir vu leurs portraits au Louvre , et lui répondit qu'elle le croyoit ainsi , et qu'ils paroissoient être nés à porter des couronnes. Le cardinal Mazarin lui repartit qu'il voyoit bien qu'il étoit difficile de la tromper , et qu'il étoit vrai que c'étoit le Roi et Monsieur. Le Roi lui dit de bonne grâce qu'il étoit fâché de ce qu'elle avoit été si mal reçue dans ses Etats; qu'il n'avoit pas mancpié de donner ses ordres pour la traiter selon ce qui loi étoit dû ; mais que sa venue si précipitée avoit empêché ceux à qui il les avoit donnés de lui rendre le respect qu'il auroit désiré de lui faire rendre. Elle repartit à ses civilités avec reconhoissance de ce qu'on avoit fait pour elle, et ne manqua pas d'exagérer en de beaux termes la satisfaction qu'elle avoit reçue en France. Le Roi , quoique timide en ce temps4à , et nullement savant, s'accommoda si bien de. cette princesse hardie, savante et fière, que, dès ce prenûer instant, ils demeurèrent ensemble avec liberté et agrément de part et d'autre. Il fut aisé d'en trouver la raison : ceux qui voulurent la chercher jugèrent que c'étoit une marque indubitable que le Roi avoit en lui , par inclination et par nature , les semences de ce qu'il y avoit d'acquis et dé louiable en la personne
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de dette reine, et que la timidité qui patoissoit en lui procédoit alors de sa gloire et de son jugement, qui lui faisôient désirer d'être parfait en toutes choses, et craindre en môme temps de manquer en quel* qu'une. Après cette conversation il la qtiitta, et revint trouver la Reine , qui le lendemain alla la recevoir , accompagnée du Roi et de toute sa suite royale. Ce fut à trois lieues de Compiègne, au Fayet, maison appartenante au maréchal de La Motte-Houdancourt , où se fit cette célèbre entrevue. Les chevau-Iégers , les gendarmes et les gardes alloient au devant du carrosse de Leurs Majestés par gros escadrons*, et comme ils étoient parés , cet accompagneninent étoit véritablement royal. Il y avoit , avec le Roi et la Reine , Monsieur, frère unique du Roi, madame la duchesse de Lorraine , madame de Mercœur , et madame la comtesse de Flex, dame dlionneur de la Reine. Quand fa Reine fut arrivée , elle ne voulut point entrer dans cette maison, parce qu'elle savoit que la reine de Suède devoit arriver bientôt. Elle demeura avec toute sa cour sur une terrasse qui est devant le logis , d'où l'on descend par quelques degrés dans une grande cour où étoient rangés en haie les gardes et toute la cavalerie. Beaucoup de personnes de qualité y étoient avec des habits en broderie d'or et d'argent , et quantité d'autres qui tous composoient un grand cortège. Comme on n'avoit laissé entrer dans cette cour que les carrosses de la Reine, et qu'on en avoit banni la canaille , la Reine et toute sa belle compagnie piaroissoit sur cette terrasse comme sur un amphithéâtre. Ce fut à mes yeux une des pïus belles et dés plus agréables choses du monde. Cette maison avoit la
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grâce de la nouveauté : elle étoit neuve et régulière ^ et la cour étoit grande et carrée. Le gazoû en étoit coupé par bandes , et il étoit impossible de voir nn objet plus agréable. La Reine, à qui je le fis remarquer dans ce moment , en demeura d'accord : et pour dire la vérité, quoiqu'elle ne fût pas la plus jeune de la troupe , elle étoit pour le moins celle qui avoit la meilleure mine, et qui parôissoit la plus aimable.
Le duc de La Rochefoucauld et quelques autres, qui , depuis que cette reine étrangère étoit à Paris , avoient été les plus assidus auprès d'elle , arrivèrent les premiers 5 et bientôt après son[carrosse entra au bruit des trompettes. Le cardinal Mazarin et le due de Guise étoient seuls avec elle : car elle n'avoit que quelques femmes fort chétives pour la servir, qui ne se montrèrent point. Aussitôt qu'elle vit la Reine, elle descendit de carrosse j et la Reine s'avança aussi deux ou trois pas au dehors de la terrasse pour Tsdler re* cevoir. Elles se saluèrent toutes deux civilement. La reine de Suède voulut faire quelques complimens , et remercier la Reine du bon traitement qu'elle avoit reçu en France 5 mais ces paroles furent interrompues par celles de la Reine , qui lui témoigna la joie qu'elle avoit de la voir. L'impatience qu'eurent tous ceux qui les environnoient de voir cette reine fut si grande, qu'elle obligea les deux reines à finir leurs complimens, pour fuir la foule qui les accabloit. Le Roi, qui avoit déjà fait connoissance avec l'étrangère, lui donna la main pour la faire entrer dans la maison. Elle passa devant la Reine, et se laissa conduire où Ton voulut la mener. Plusieurs ont trouvé que la Reine fut trop civile de lui laisser prendre cet avantage 9 et le Roi
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même , devenu plus grand , en a eu depuis de la douleur et du chagrin, et en ^usieurs occasions a reprocha à la Reine sa mère qu'elle avoit eu tort d'avoir cédé chez elle à cette reine et à celle de Pologne , vu la grandeur de sa naissance , et le haut rang que lui donnoit la couronne de France. J'étois une de celles qui me trouvai le plus près de ces deux royales personnes-, et quoique les descriptions si particulières que l'on avoit faites de la reine de Suède me l'eussent figurée dans mon imagination , j'avoue néanmoins que d'abord sa vue nie surprit. ^Les cheveux de sa perruque étoient ce jour-là défrisés: le vent,, en descendant de carrosse , les enleva -, et comme le peu de soin qu'elle avoit de son teint lui en faisoit perdre la blancheur , elle me parut d'abord comme une Egyptienne dévergondée qui , par hasard , né seroit pas trop brune. En regardant cette princesse , tout ce qui dans cet instant remplit mes yeux me parut extraordinairement étrange, et plus capable d'effrayer que de plaire. Son habit étoit composé d'un petit corps qui avoit à moitié la figure d'un pourpoint d'homme , et l'autre moitié celle d'une hongreline de femme , mais qui étoit si mal ajusté sur son corps qu'une de ses épaules sortoit tout d'un côté , qui étoit celle qu'elle avoit plus grosse que l'autre. Sa chemise étoit faite à la mode d^s hommes : elle avoit un collet qui étoit attaché sous sa gorge d'une épingle seulement , et lui laissoit tout le dos découvert.; et ce corps, qui étoit échancré sur la gorge beaucoup plus qu'un pourpoint, n'étoit point couvert de ce collet. Cette même chemise sortoit par en bas de son demi pourpoint ^comme celles des hommes, et elle faisoit sortir, au bout de
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«es bras et sur ses mains, la même quantité de tdUe que les hommes en laissoient voir alors au défaut de leur pourpoint et de leurs manches. Sa jupe , qui étoit grise, chamarrée de petits passemens d'or et d'argent, de même que sa hongreline,. étoit courte; et au lieu que nos robes sont traînantes , la sienne lui faisoit voir les pieds dé^couverts. Elle avoit des rubans noirs , renoués en manière de petite oie sur la cein* ture de sa jupe. Sa chaussure étoit tout^à-fait semblable à celle des hommes, et n'étoit pas sans grâce. Le Roi la mena dans une grande salle , où madame la maréchale de La Motte avoit &it préparer une grande collation. Le Roi, les deux Reines et Monsieur, en entrant s'assirent à table, et nous Tenvironnâmes pour voir cette personne eh tout si différente des autres femïnes , et dont la renoàimée avoit fait tant de bruit. Après l'avoir regardée avec cette application que là curiosité inspire en de telles occariôns , je commençai à m'accoutumer à son habit et à sa coiffure , et à son visage. Je trouvai qu'elle avoit les yeux beaux et vifs, qu'elle avoit de la douceur dans le visage , et que cette douceur étoit mêlée de fierté. Enfin je m'aperçus avec ëtonnement qu'elle me plaisoit , et d'un instant à un autre je me trouvs^i entièrement changée pour elle. Elle me parut plus grande qu'on nous Tavoit dite, et moins bossue ] mais ses mains ,^ qui avoient été louées comme belles, ne l'étoient guère : elles étoient seulement assez bien faites, et pas noires; mais ce jour-li elles étoient si crasseuses qu'il étoit impossible d'y apercevoir quelque beauté. Pendant cette collation, elle mangea beaucoup , et ne parla que de discours fort communs. Le duc de Guise lui montra mademoi'
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selle de Ma^cini, qui étoit auprès d'elle à la regarder comme les autres. Elle lui fit un grand salut, et se pencha tout en bas de sa chaise pour lui faire plus de civilité. Au sortir de là, le Roi, les Reines, Monsieur et le cardinal Mazarin se mirent dans le carrosse de la Reine avec le reste de la compagnie que j'ai nom* mée, et la conversation y fut agréable. Quand la Reine fut arrivée à Compiègne , après avoir conduit son hôtesse dans son appartement , elle nous fit Thonnour de nous dire qu'elle étoit charmée de cette reine , et nous avoua que le premier quart-d'heure elle en avoit été effrayée comme les autres \ mais qu'après l'avoir vue et l'avoir entendue parler , cette surprise s'étoit changée en inclination. Elle nous dit que cette princesse faisant semblant de vouloir voir le portrait du Roi et de Monsieur que la Reine portoit au bras , elle lui avoit fait ôter son gant, et qu'elle lui avoit dit les choses du monde les plus jolies sur la beauté de ses mains , la louant de les avoir su louer sans s'embarrasser. Aussitôt que la reine de Suède se fut un peu reposée dans sa chambre, elle vint faire visite à la Reine, d'où on la mena à la Comédie italienne. Elle la trouva fort mauvaise, et le dit librement. On l'assura que les comédiens avoient accoutumé de mieux faire. Elle répondit froidement qu'elle n'en doutoit pas , puisqu'on les gardoit. Après cela on la mena dans sa chambre , où elle fut servie par les officiers du* Roi. Il fallut qu'on lui donnât jusqu'à des valets de chambre pour la servir et pour la déshabiller , car elle étoit seule, et n'avoit ni dapaes ni officiers, ni équipages, ni argent : elle composoit elle seule toute sa cour. Chanut, qui avoit été résident pendant son règne, ëtok T. 39. 25
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îiuprès d'elle , et deux ou trois hommes mal bâtis , à qui par honneur elle donnoit le nomade comtes. On pouvoit dire avec vérité qu elle n'avoit personne; car, outre ces médiocres seigneurs, nous ne lui vîmes que deux femmes, qui ressembloient plutôt à des revendeuses qu'à des dames de quelque condition. Enfin je serois tentée, en faisant la description de cette princesse , de la comparer aux héroïnes des Âmadis , dont les aventures étoient belles , dont le train étoit presque pareil au sien , et de qui la fierté àvoit du rapport à celle qui paroissoit en elle. Je pense même , vu son équipage et sa pauvreté, qu'elle ne faisoitpas plus de repas et ne dormoit pas mieux que Marfise ou Bradamante , et qu'à moins d'arriver par hasard chez quel-que grand roi comme le nôtre, elle ne faisoit pas sonvent bonne chère. Le premier jour, elle observa de parler peu : ce qui paroissoit marquer en elle de Ja discrétion. Le comte de Nogent , selon sa coutume , s'empressant devant elle de dire de vieux contes , elle lui dit gravement qu'il étoit fort heureux d'avoir beaucoup de mémoire. Le cardinal Mazarin , le lendemain, l'alla visiter en camail, et tous les évéques la saluèrent en cérémonie. Ce jour elle parut avec un justaucorps de camelot de couleur de feu , et une jupe grise, l'un et l'autre chamarrés de passemens d'or et d'argent : sa perruque étoit frisée et poudrée-, son teint, parle repos de la nuit , avoit quelque beauté ; se$ mains étoient décrassées ; et si elle eût été capable de se soucier 4es louanges, je crois qu'on lui en auroit pa donner en ce moment avec justice , car elle parut à tous plus aimable qu'elle ne le vouloit être. Elle vint vcâr la Reine le matin , et la Reine lui rendit sa visite
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aussitôt après dîné. La conversation y fut gaie , et dans plusieurs rencontres cette reine étrangère fit voir qu'elle ëtoit spirituelle et de bonne compagnie. Elle railla le chevalier de Gramont (0 sur la passion qu'il avoit alors pour madame de Mercœur, et ne l'épargna nullement sur le peu de reconnoissance qu'il en pouvoit espérer. De là elle fut à la chasse du sanglier, où le Roi la convia d'aller. Elle lui avoit dit néanmoins, quand il lui proposa d'y aller, qu'elle ne l'aimoit point, parce qu'elle étoit périlleuse, et qu'elle ne pouvoit souffrir qu'on s'exposât à quelque péril que pour acquérir de la gloire. Le soir, à la Comédie française , elle montra d'avoir l'ame passionnée : elle, s'écria souvent sur les beaux endroits, paroissant sentir de la joie ou de la douleur, selon les différens sentimens qui étoient exprimés par les vers qui se récitoient devant elle y puis comme si elle eût été toute seule dans son cabinet, se laissant aller sur le dos de sa chaise après ses exclamations , elle demeuroit dans une rêverie profonde. La Reine même ne l'en pouvoit tirer, quoique souveat elle voulût lui parler. Le soir, étant retirée avec quelques hommes de la cour , entre autres Comminges, qui n'étoit pas ignorant, ils parlèrent de beaucoup de choses, et ensuite de la fidélité qu'on devoit aux rois 5 et quelqu'un lui disant que tous les honnêtes gens en avaient , elle répondit qu'en tous les pays cela étoit vrai , mais qu'elle avoit remarqué qu'en France ce n'étoit pas un défaut que d'y manquer, et qu'il étoit commun parmi les personnes de mérite et de qualité. Enfin cette journée lui attira
(i) Le chevalier </e (xramo/it : Philibert , chevalier, puis comte de Gramont.
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beatHOOEip d'approbation v et chez la Reine , ce même soir, on ne parla que d'elle. Plusieurs de nos rudes railleurs avoient eu le dessein de la tourner en ridicule , et d'accabler par là ceux qui si légèrement l'avoient encensée ; mais ils ne purent alors en trouver les moyens , soit par son mérite ou par la hauteur qu'elle eut pour eux , ou soit enfin parce qu'elle fiit soutenue par l'estime que le ministre tcbnoigna d'en feire , et par la bonne réception du Roi et de la Reine. liC peu de temps qu'elle demeura à la cour lui fut fa- Torable : car ses défauts , qui étoient grands , furent offusquéspar les belles et brillantes qualités qui étoient en elle, et par le plaisir de la nouveauté , qui est d'un grand prix dans le cœur des hommes. Nous lui verrons bientôt perdre honteusement tous ces avantages : car comme les rois sont exposés au public , et que ce qu'ils ont de bon les rend célèbres, de même leurs défauts savent en peu de temps détruire ou diminuer leur réputation.
Le i8 septanbre,*les Reines furent à une tragédie des jésuites, dont celle de Suède se moqua hardiment Le lendemain, le Roi lui donna un festin royal , qui fut comme de tels repas ont accoutumé d'être , où la profusion fatigue plus l'esprit qu'elle ne nourrit le corps. Peu après cette incommode cérémonie, il arriva un courrier qui apprit au Roi et à la Reine la prise de Valence par le duc de Mercoeur : la reine étrangère vint^ussitôt s'en réjouir avec la notre d'une manière si libre, qu'il sembloit qu elle y prît une grande part. Elle trouva la Reine jouant aux cartes : elle s's^t auprès d'elle-, et s'appuyant nonchalamment sur la table , il parut qu'elle s'occupa agréablement à re-
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garder les belles mains de la Reine. EUe lesJb^iia, Qt lui dit d'un air galant quelle estîmerpit son voyage de Rome en France bien employé, quam^ elle n'auroit point eu d'autre avantage que celui de voir ei^ cela seulement la plus belle chose du monde
Nogent, qui pari oit toujours , voulut lui dire qu oa avoit remarque dans l'histoire qu'il y avoit cent ans que Valenciennes et Valence (i) avoient été assiégées par les Français ; que l'une n'avoit pu «tre prise , et l'autre l'avoit été. Après l'avoir écouté, elle souhaita que , dans ce même terme , les mêmes personnes en pussent faire; autant ; et se tournant vers Nogent , lui dit : (c Et que vous , M. de Nogent, eussiez encore <c votre casaque feuille-morte , et fissiez les inémes « contes que vous faites à présent-, car , à vous dire le (( vrai , j'aimerois mieux les entendre dans cent ans^ « qu'à cette heure. » Ce qui fit qu elle le poussa tou*jours de même force fut qu'on lui avoit dit qu'il avoit voulu la mêler dans ses railleries.
Le lendemain le père Annat, confesseur du Roi, fut parler à la reine de Suède , sur quelques, plaiates^ qu'elle avoit faites contre leur ordre : l'une étoit que le père général des jésuites ne l'avoit point été saluer à Rome -, je ne me souviens pas des autres. Après le^ excuses que lui fit le révérend père, elle lui dit d'un ton moqueur, et avec cette brusque manière qui lui étoit naturelle, qu'elle seroit fâchée de lç$ avoir pour ennemis, sachant leurs forces^ et qu'elle
(i) P'alenciennes et P^alence: Turenne et le maréchal de La Fe^i^ ayant entrepris le siège de Valenciennes, furent oblige's dele lever le i^ juillet. Le duc de Modèuc et le duc de I\Icrcocur prirent Valence sur IcPô le 16 septembre.
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choisiroît plutôt d'avoir querelle avec un prince souverain qu'avec eux; que par cette raison elle vouloit bien être satisfaite , mais qu'elle l'assuroit qu'en cas de confession et de tragédie elle ne les choisiroit jamais : voulant leur reprocher par là qu'ils ëtoient accusés d'avoir une morale trop indulgente, et se moquer de la mauvaise tragédie où elle avoit été le jour précédent; mêlant ainsi le burlesque avec le sérieux, afin de se venger de l'offense qu'elle croyoit avoir reçue de leur compagnie.
Cette princesse gothique témoignoit estimer l'esprit et la capacité du cardinal , et lui de même paroissoit avoir beaucoup de vénération pour elle. Son extérieur , à qui en eût voulu juger à son désavantage, étoit digne de risée et de moquerie -, quasi toutes ses actions avoient quelque chose d'extravagant , et on pouvoit avec justice la blâmer , comme on pouvoit avec sujet la louer extrêmement. Elle ne ressembloit en rien à une femme , elle n'en avoit pas même la modestie nécessaire : eUe se faisoit servir par des hommes dans les heures les plus particulières; elle affectoit de paroître homme en toutes ses actions ; elle rioit démesurément quand quelque chose la touchoit, et particulièrement à la Comédie italienne , lorsque par hasard les bouffonneries en ëtoient bonnes : elle éclatoit de même en louanges et en soupirs , comme je l'ai déjà dit, quand les sérieuses lui plaisoient. Elle chantoit souvent en compagnie ; elle revoit , et sa rêverie alloit jusqu'à l'assoupissement : elle paroissoit inégale , bnisque et libertine en toutes ses paroles, tant sur la religion que sur les choses à quoi la bienséance de son sexe l'obligeoit d'être retenue : elle
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juroit le nom de Dieu , et son libertinage s'étoit rér pandu de son esprit daps ses actions. Elle ne pouvait demeurer long-temps en même place. En pré-; sence du Roi, de la Reine et de toute la cour, elle appuyoit ses jambes sur d,es sièges aussi hauts que ce-» lui où elle étoit assise , et les laissoit voir trop librement : elle faisoit profession de mépriser toutes les femmes , à cause de leur ignorance , et prenoit plaisir de converser avec les hommes sur les mauvaises matières , de même que sur les bonnes : elle n'obser-r vpit nulle règle de toutes celles que les rois ont accoutumé de garder, à l'égard du respect , qu'pn leur porte. Ses deux femmes , toutes hideuses et misérables qu elles étoient , se couchoient sur son lit familièrement 5 et faisoient avec elle à moitié de tout. Cependant la Reine, qui étoit au contraire la plus régulière personne du monde, trouvoitdes charmes dans 1 agrément de son visage , et dans la manière-libre de toutes ses actions. En effet il étoit difficile , quand on l'avoit bien vue et surtout écoutée , de ne lui pas pardonner toutes ses irrégularités , particulièrement celles qui ne paroissoient point essentiellement blâmables. Cette douceur et cet agrément étoient mêlés d'une rude fierté , et la politesse si naturelle à notre nation ne se rencontroit point en elle. Quelques-uns dirent qu'elle ressembloit à Fontainebleau , dont les bâtimens sont beaux et grands , mais qui n'ont point de symétrie. Elle partit de Compiègne le 23 de septen^bre -, la Reine la fut conduire à deux lieues de là , et ces deux princesses se séparèrent avec quelques marques d'attendrissement. Le marquis de Saint-Simon la traita à Senlis, et M. et madame Du Plessis la recurent
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à leur bielle maison dhi Fresnes , avec une magnificence extraordinaire. Passant à un certain bourg proche de ce lieu j elle voulut voir une demoiselle qu'on appeloit Ninon (0, célèbre par son vice, par son libertinage et la beauté de son esprit. Ce fut à elle seule, de toutes les femmes qu'elle^ vit en France , à qui elle do^na quelques marques d'estime. Le maréchal d'AIbret(2) et quelques autres en furent cause ^ par les louanges qu'ils donnèrent à cette courtisanne de notre siècle. De là cette amazone suédoise prit des carrosses de louage que le Roi lui fit donner, et de l'argent poar les pouvoir payer : elle s'en alla , suivie seulement de sa chétive troupe, sans train, sans grandeur, sans lit, «ans vaisselle d'argent, ni aucune marque royale. Son dessein fut de retourner à Rome et de passer par la Savoie , où elle reprit son personnage de reine : elle y reçut aussi beaucoup d'honneurs.
L'armée du Roi ayant alors assiégé La Capelle, le Roi et le cardinal Mazarin partirent le lendemain pour aller à LaFère donner ordre aux affaires de la guerre. La Reine demeura à Compiègne , pour attendre en ce lieu le retour du Roi. M. de Turenne commandoit
(i) JPfinon : Anne de Lenclos , connue sous le nom de Ninon. Ce fut dans une conversation avec la reine de Suède que Ninon qualifia les précieuses de 7a/i5e/2i5{e5 d* amour. Christine chercha, mais en vain , à s'attacher cette femme, qu'elle appeloit Villustre IVinon. Elle auroit voalu en faire son amie. — (a) Le maréchal tVAlbret ; César- Pbcbns , connu d'abord sous le nom de Miossens. Il fut l'un des amans de Ninon. Saiut- Evremond parle ainsi de lui dans une pièce de vers :
Un maréchal, l'ornement de la France , Bare en esprit , magnifique en de'pense.
Madame de Comuel le jugeoit plus sévèrement , et disoit que c'cioit im grand faiseur de galimatias.
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l'armée du Roi devant La Capelle-, et les ennemis, la voyant assiégée, ay oient quitté Saint- Guilain pour venir la secourir 5 ou pour donner bataille. Ils étoient venils se camper , avec toutes leurs forces , à deux lieues de l'armée; et M. de Turenne , bien loin de paroître les craindre, fit aplanir les tranchées de leur côté, afin que s'ils venoient l'attaquer, il pût avoir une plus belle place pour combattre •, mais ne voulant pas que la ville assiégée l'amusât davantage , il fit savoir aux assiégés que s'ils ne se rendoient le lendemain, ils n'auroient plus de quartier. Celui qui y commandoit, nommé Chamilly, qui étoit à M. le prince , trouva plus à propos de lui obéir que de se mettre à ce hasard. Le ^7 , la place se rendit au Roi à la vue de l'armée ennemie, qui eut la honte de lever le siège de Saint-Guilain , et de ne pas faire lever celui de La Capelle , dont la prise étoit capable de réparer le malheur de Valenciennes ; mais ce qui restoit d'ennemis au ministre , quoique cachés et honteux, necélébroient pas nos victoires avec la même joie qu'ils sentoient nos pertes , et ne faisoient pas tant de bruit des biens que des maux. Cette iniquité s'est pratiquée dans tous les temps : car naturellement les hommes ont plus de pente à blâmer ceux qui gouvernent qu'à leur donner des louanges -, et même j'ose dire que chaque particulier, à l'égard de ceux avec qui la société civile l'engage , se laisse aller à cette malice. Il n'y a point de bonté dans l'homme ; du moins elle est rare. On disoit alors que M. le prince avoit fait ce qu'il avoit pu pour faire résoudre les. Espagnols à donn^bataillej, mais que don Juan d'Autriche ne l'avoit pas voulu. Ainsi notre victoire fut grande, et nullement
périlleuse. Le vicomte de Turenne , en cette occasion comme en toutes les autres , continua de montrer que ce n'ëtoitpas sans raison qu'il étoit estimé un des premiers et des plus grands capitaines de notre siècle.
Le Roi, après avoir tardé quelques jours à Guise, €t vu de ce poste la prise de La Gapelle, joignit son armée, et alla en personne conduire un convoi à Saint- Guilain, où Ton mit des vivres en grande quantité, avec tout ce qui est nécessaire à une place de guerre pour bien soutenir un siège. Gette action se fit à la vue des ennemis , dont Tarmée ne parut point, quoiqu'elle fût proche de celle du Roi. Ge fut une chose honorable au ministre d'avoir en si peu de temps rétabli la réputation des armées du Roi , et remis ses troupes en état d'emporter des victoires sur ceux qui paroissoientles maîtres de la campagne. Ensuite de cette expédition, il ramena le Roi à la Reine sa mère , qui l'attendoit avec impatience. Il arriva le 6 octobre 5 et toute la cour étant rejointe ensemble à Gompi^gae , eUe eu partit deux jours après pour aller à Paris , où l'autorité du Roi se rétablissoit toujours de plus en plus , et où les personnes les plus gâtées étoient contraintes d'avouer du moins que le ministre étoit heureux.
Le cardinal , à son retour à Paris , fit donner un arrêt du conseil d'Etat qui cassoit ceux du parlement contre ledit conseil; et par là il fit voir à cette compagnie qu'il étoit temps qu'elle s'humiliât sous le joug de la puissance légitime de son Roi. Il débrouilla mille embarras que l'absence du cardinal de Retz lui donnoit touchant le gouvernement de l'Eglise de Paris^, qui , pour la sûreté des consciences , devoit être légitime , et ne le pouvoit être que sous l'autorité de son
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archevêque -, mais il sut , malgré les intrigues qui se faisoient sous ce prétexte , en trouver les moyens tels qu'il les falloit pour satisfaire le public et contenter les bonnes âmes qui ne cherchoient que la paix et leur salut, et empêcher que le cardinal de Retz ne pût troubler, par l'autorité canonique , le repos de l'Etat. Le cardinal Mazarin , bientôt après son dernier retour, avoit fait venir en France deux de ses sœurs , madame de Martinozzi et madame de Mancini , toutes deux vertueuses femmes. La première se vit mère de deux princesses , de madame la princesse de Conti et de madame de Modène. L'autre, madame de Mancini , étoit mère de madame de Mercœur, de mademoiselle de Mancini que le Roi aimoit alors , et de trois de ses sœurs qui étoient arrivées en France avec elle en 1 653, avec un fils qui lui étoit resté. Madame de Martinozzi , après le mariage de la princesse de Conti et de inadame de Modène , étoit retournée en Italie , et madame de Mancini étoit restée en France auprès de la Reine, estimée de toute la cour par sa douceur et sa vertu , vivant d'une vie retirée , et qui ne se mêloit d'aucunes affaires que de gouverner sagement sa famille. Cette dame mourut encore jeune, sur la fin de l'année [le 19 décembre] , au grand regret du cardinal Mazarin son frère. Il l'assista à la mort , et il parut en cette occasion qu'il étoit touché de piété à l'égard de Dieu, et d'une grande tendresse pour sa sœur. En mourant, elle lui recommanda son fils et ses filles , et lui dit surtout qu'elle le prioit de mettre en religion sa troisième fille, qui s'appeloit Marie (0, parce que
(i) Marie : Après fju'OJympe sa soeur eut épouse le comte de Soisr sons, elle fut aimëe du Roi. Elle épousa depuis le conuëtablc Colonne.
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celle-là lui avoit toujours paru d'un mauvais naturel, et que feu sou mari , qui avoit été un grand astrologue, luiavoit dit qu'elle seroit cause de beaucoup de maux.
Son mari lui avoit aussi prédit qu'elle mourroit sur la fin de sa quarante-deuxième année -, il avoit prédit la mort de son fils tué à la journée de Saint-Denis, et il avoit prédit sa propre mort au temps même qu elle étoit arrivée : si bien que madame de Mancini, voyant qu'il avoit été véritable en tout ce qu'il avoit dit des autres, avoit appréhendé l'eiSet de la prédiction qui la regardoit-, et, pendant toute cette année, elle avoit souvent dit qu'elle ne vivroit plus guère. Trois jours devant que de tomber malade , elle dit à ses femmes qu'elle commençoit à se réjouir et à espérer qu'elle ne mourroit pas , puisqu'eUe n'avoit plus guère de jours à passer avant la fin du temps qui la menaçoit, et qu'elle se portoit bien ; mais enfin elle tomba malade , et ne le fut qu'onze jours. Aussitôt qu elle fut morte, le cardinal son frère dit qu'il falloit faire comme David, qui pria et pleura pendant la maladie de son fils , et qui joua de la harpe après sa mort, louant Dieu des arrêts de sa providence. Il parut ensuite aussi tranquille que s'il n'eût point eu d'alBiction, et travailla tout le jour à faire ses dépêches.
Au commencement de l'année 1657 , Tévêque de Montauban fit l'oraison funèbre de madame de Mancini dans l'église des Augustins, où le clergé de France, qui étoit alors assemblé , fit faire à sa mémoire un service solennel; et les louanges qui se donnèrent au nom Mazarin et Mancini y furent excessives. Madame de Mercœur, fille aînée de madame de Mancini, fut sensiblement touchée de sa mort.
Cette princesse étoit grosse qusjnd elle la perdit; peu après , étant accouchée fort heureusement , elle mourut elle-même , sans avoir donné le loisir à ceux qui prenoient intérêt à^a vie d'appréhender sa mort. Elle étoit en couche de quelques jours seulement, lorsque tout d'un coup elle tomba paralytique de la moitié du corps, et perdit la parole. Le cardinal son oncle dans ce moment n'en fut point inquiet, parce que les médecins le vinrent trouver qui l'assurèrent que ce ne seroit rien. Cela fut cause qu'il ne laissa pas d'aller à un ballet que le Roi dansoit ce même jour 5 mais comme il en sortoit , on lui vint dire que madame de Mercœur se trouvoit beaucoup plus mal. Il y courut aussitôt, en se jetant dans le premier carrosse qu'il rencontra. En arrivant à l'hôtel de Vendôme , il trouva qu'eUe se mouroit, et que , ne pouvant parler, elle ne put lui faire qu'un souris. Comme elle ne soufiroit pas et qu elle avoit encore de la connoissance, la mort ne fit point en elle les changemens effroyables qu'elle cause en tous les autres. Un beau vermillon que la fièvre lui donnoit avoit augmenté sa beauté naturelle. Elle étoit jeune , et avoit de l'embonpoint : le seul défaut qui étoit en elle étoit que , sans avoir la taille gâtée, elle ne l'avoit pas assez belle, en ce qu'elle étoit un peu entassée; mais ce défaut ne se voyant point dans le lit, j's^ ouï dire à ceux qui la virent en cet état qu'elle leur avoit paru la plus beUe personne du monde ; et sa beauté augmenta leur regret. Le cardinal en fut si touché, qu'il ne put se retenir d'en donner des marques très-fortes. Il fit des cris qui parurent procéder d'une douleur sensible. La perle de sa sœur lui étoit toute récente , et cette dernière ve-
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napt attaquer son cœur par uoe double afiSLiction, il en fut accablé et entièrement abattu. Le inonde injuste 9 qui refuse toujours sous de faux prétextes de donner son approbation aux meilleures choses , voulut que son chagrin procédât de quelques prophéties qu on avoit faites contre lui. Beaucoup s'imaginèrent que madame de Mancini en mourant lui avoit annoncé des arrêts funestes contre sa propre vie , comme prononcés par la bouche de son mari , à qui on fit dire tout ce que l'on voulut.
Cette belle mourante madame de Mercœur, n ayant été malade qu'un jour et une nuit, mourut le 8 de février , sensiblement regrettée de ses proches et de toute la cour -, car la vertu et la beauté attirent k bonne volonté des hommes. Cette mort si prompte et si surprenante , qui paroissoit triompher d'une jeune princesse saine , belle , et nièce d'un favori si puissant , à qui toute la France étoit soumise , étonna les plus endurcis , fit faire des réflexions aux plus enjoués , et fut à tous un grand exemple de la vanité qni se trouve dans les grandeurs et dans les fausses joies de la terre.
Sur la fin du même mois, mademoiselle de Mancini, sœur de madame de Mercœur , et qui jusqu'alors avoit eu l'honneur d'occuper le cœur du Roi ^ quittant ei^n ces flatteuses apparences qui ne la conten-' toient pas tout-à-fait, épousa le prince Eugène (0, fUs du prince Thomas. Elle avoit aperçu que l'amitié du Roi n'étoit qu'un amusement , et même elle n'étoit
(1) Le prince Eugène : Eugène-Maurice de Savoie , comte de Solssons. Son père avoit épousé Marie de Bourbon , sœur du dernier comte de Soissons.
pas satisfaite de voir que le cardinal Mazarin son oncle, n'ayant point d'égard à sa fortune, négligeoit de la marier, et se servoit d'elle seulement pour conserver son crédit auprès du Roi, et le renfermer dans sa famille. Elle n avoit pas beaucoup de complaisance pour le prince , dont elle sentoit que l'amitié dinùnuoit tous les jours envers elle , et craignoit que les petits chagrins et les dégoûts qui naissent des réflexions ne la fissent bientôt entièrement finir. Ce fut donc avec beaucoup déraison qu'elle souhaita de pouvoir profiter plus solidement de sa faveur, par le grand et glorieux établissement qu'elle trouva en la personne du prince Eugène , qui étant de la maison de Savoie par son père , petit-fils de Charles-Quint par sa grand'mère, et du sang de France par la princesse de Garignan sa mère , il étoit diflScile qu'elle pût trouver un mari plus considérable, ni d'une plus grande naissance. Son bonheur fut grand en toutes façons; elle rencontra en ce prince un assez honnête homme , et surtout un bon mari : si bien qu'elle eut sujet de s'estimer heureuse. Madame la princessede Carignan étoit fille du comte de Soissons , et son frère, le dernier comte de Soissons , l'avoit laissée héritière en partie de cette illustre maison, qui étoit une branche de celle de Bourbon. Le prince Eugène son fils prit le nom de comte de Soissons , et nous l'avons vu sous ce nom participer en quelque façon à la faveur du ministre, dont il avoit épousé la nièce, et assez aimé dans la cour. Le Roi la vit marier, sans douleur ni chagrin. Par cette indifférence , on connut visiblement que sa passion avoit été médiocre , et que les Français, du moins quelques-uns, avoient eu des in-
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quiétudes bien mal fondées. La Reine aussi avoit toujours dit , à ceux qui lui en vouloient faire craindre révénement , qu'il étoit ridicule d'imaginer seulement que le Roi fût capable de cette foiblesse , et avoit répondu fortement de la netteté des intentions de son ministre. Elle disoit qu'il n'y avoit rien à craindre de son ambition , et que l'amitié que le Roi avoit pour mademoiselle de Mancini étoit honnête , et sans soupçons qu'elle pût dégénérer en rien de mauvais. Ua jour que ce mariage étoit résolu , la Reine , voyant le cardinal Mazarin et la princesse de Garignan parler ensemble de cette alliance , me dit en se tournant vers moi et me les montrant : « Ne vous l'avois-je pas a bien dit qu'il n'y avoit rien à craindre de cet atta- « chement? »
Le cardinal, après le mariage de madame la comtesse de Soissons , malgré les prières de sa sœur mourante , mit sur le théâtre de la cour la troisième des sœurs Mancini , qu'il retira des filles de Sainte-Marie, où elle avoit été quelque temps. 11 voulut donner en elle et en sa sœur Hortense , qui étoit parfaitement belle , une compagnie au Roi qui pût lui être agréable. La plus âgée , nommiée Marie , cadette de la comtesse de Soissons, étoit laide. Elle pouvoit espérer d'être de belle taille , parce qu'elle étoit grande* pour son âge, et bien droite ^ mais elle étoit si maigre, et ses bras et son col paroissoient si longs et si décharnés, qu'il étoit impossible de la pouvoir louer sur cet article. Elle étoit brune et jaune : ses yeux qui étoient grands et noirs, n'ayant point encore de feu, paroissoient rudes 5 sa bouche étoit grande et. plate ; et hormis les dents, qu'elle avoit très-belles, on la pouvoit
dire. alors toute laide. Sa qualité d'ainëé fit néanmoins que le Roi préféra de s'amuser à elle plutôt qu'à sa sœur Hortense, parce que celle-là étoit encore enfant, et que les personnes de l'âge où étoit le Roi alors haiV sent naturellement les petites filles , à cause qu'elles ont quelque rapport à cet état dont ils ne font que de sortir, et qui leur paroît méprisable. Cette préférence fût pour quelque temps si médiocre , qu'elle ne pouvoit pas être comptée pour quelque chose. Il ne voyoit plus si souvent madame la comtesse de Sois-^ sons , et il ne paroissoit pas que cela lui fit aucune peine : au contraire, ce nouvel amusement le délivroit des picoteries continuelles d'une personne qu'il avoit aimée. Le Roi étoit dans cet état d'indifférence , lorsque tout d'un coup il parut amoureux d'une jeune fille que la Reine avoit prise depuis peu , nommée de La Motte d'Argencourt. Elle n'avoit ni une éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire 5 mais toute sa personne étoit aimable. Sa peau n'étoit ni fort dé^licate , ni fort blanche -, mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds , avec la noirceur de ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et de vivacité si agréable , qu'il étoit difficile de se défendre de ses charmes. Gomme , à considérer les traits de son visage, on pouvoit dire qu'ils étoient parfaits , qu'elle avoit un très-bon air et une fort belle taille , qu elle avoit une manière de parler qui plaisoit , et qu eUe dansoit admirablement bien , sitôt qu'elle fut admise à un petit jeu où le Roi se divertissoit quelquefois les soirs , il sentit une si violente passion pour elle , que le ministre en fut inquiet. 11 ne voulut pas montrer ses sentimens au Roi , mais il T. 89^ 26
eotra dans ceux de la Reine , à qai cette inclination donna une extrême peui' qu elle ne le portât à offenser Dieu. Elle s'y opposa fortement, et le gronda fort , un soir qu'il diem^ura trop lofig-t^nps à causer avec cette fille. Le Roi reçut avec bonté et respect la réprimande de la Reine \ mais il lui dit tout bai» qu'il la supplioit de ne lui pas montrer ce chagrin devant tout le monde , parce qu elle fisiisoit voir par Ik au {HiUic qu'elle désapprouvoit ses actions. Le cardinal aucoatraire diisoit au Roi, pour s'insinuer dans «es bonnes grâces, que la Reine, sa mère avoit trop de rigueur, qu'elle étoit scrupuleuse , et qu'il faisoit bien de se divertir et de s'amuser. A la fin il fallut qu'il montrât , aussi bien que la Reine , ses sentimçns ; car cette passion , prenant chaque jour de grandes forces , devint en peu de temps extrême. Le Roi un jour parla à mademoiselle de La Motte comme un homme amoureux qui n'étoit plus sage ^ il lui oflfrit même , si elle vouloit l'aimer, qu'il résisteroit à la Reiae «a mère et au cardinal; mais elle n'ayant point voulu, ou n'ayant esé entrer dans ces propositions qu'elle voyoit choquer directement la vertu , dont les maximes ne s'effacent pas d'un cœur qui a de l'honnêteté , refusa tout ce qui pouvoit être contre son devoir, hsL Reine, qui étoit très-chèrement aimée du Roi sou fils, sut par lui-inême l'état de son ame ; car la douceur et l'amour d'une si bonne mère l'obligea à uœ telle confiance envers elle , qu'il ne put pas d'abord lui cacher ses sentimens; et quoiqu'elle fut sa partie, elle ne laissa pas d'être sa confideute. Cette princesse ne manqua p^s de lui faire voir le danger où il étoit d'offenser Dieu . elle lui fit remarquer, à ce qu'elle
me fit rhonneur de me dire , combien en peu de temps il s etôit écarté des seniiôrs de l'innocence et de la vertu -, et le Roi , touché d'ùh véritable sentiment de chrétien saris que la timidité* y eût part , dit lui-même à la Reine qu'il se sentoit fort différent de ce qu'il avoit accoutumé d'être , et qu'il croyoit être obligé en conscience de s'éloigrter des occasions du crime.Gette résolution ne se forma pas en lui sans peine : il gémit, il soupira, mais enfin il vainquit. li se confessa, et pria lui-même la Reiiie que ce pût êtt*e dans son oratoire , afin que personne ne le sût-, puis il alla faire vêti petit voyage à Vincennes , où il remporta sur ses propres désirs une victoire plus grande et plus louable que celle dont les plus vâillans se glorifient. Je ne doute point que ce sacrifice n'attire sUr le reste de sa vie la bénédiction divine, et que, dans les mêmes occasions où sa vertu peut être aifoiblie par la perte de l'innocence , il ne reçoive une force intérieure dont la source se trouvera dans cette première grâce.
Le Roi , après avoir triomphé de lui-même , revint à Paris, en résolution de ne plus parler à cette fille. 11 le fit; mais il arriva deux jours après qu'étant au bal , mademoiselle de La Motte alla prendre le Roi pour danser. En ce même moment , n'étant pas en-
^ core tout-à-fait fortifié , on remarqua qu'il devint pâle, et ensuite fort rouge ; et la fille conta depuis à ses
^ . amies que la main du Roi lui trembla tout le temps , qu'il tint la sienne. Le cardinal, pour le secourir, lui
^ dit que mademoiselle de La Motte avoit abusé de ses
^ secrets , qu'elle avoit conté tout ce qu'il lui avoit dit ^ à ses amies, et peut-être à quelqu'un de ses amans,
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et que par là il lui sembloit qu'elle étoit indigne de ses bonnes grâces, 11 est vrai que la mère de mademoiselle de La Motte, pour faire sa cour, avoit fait dire au cardinal ce que le Roi avoit dit à sa fille , croyant par cette soumission pouvoir obtenir du ministre qu'il consentiroit que le Roi demeurât son amant , et fît sa fortune. Mademoiselle de La Motte , à ce qu elle m'a depuis dit elle-même, n'eut nulle part à cette harangue ; mais le ministre , qui ne vouloit poiût de compagnon ni de compagne , fit servir cette fausse confidence à ses desseins , qui lui réussirent , parce que la vertu de la Reine et la véritable piété du Roi furent ses seconds pour le faire vaincre en ce combat. Dans le même temps , la femme de l'amant qui avoit prévenu son cœur , ayant conçu une jalousie furieuse de son mari, fit entrer sa mère dans ses sentimens , pria la Reine d'éloigner mademoiselle de JLa Motte de la cour, et de l'envoyer dans le couvent des filles de Sainter Marie de Chaillot , où , quoiqu'elle ne se fût pas retirée par son choix , détrompée de la vanité delà cour et de la passion qu'elle avoit eue pour cet amant, qu'elle trouva n'avoir pas fait ce qu'il devoit en cette occasion , elle est demeurée volontairement , et s'est fait une vie fort tranquille et fort heureuse.
Alors mourut Pomponne de Bellièvre, premier président au parlement de Paris , illustre par le poste qu'il tenoit, par sa réputation, par ses amis, et par une habile modération accompagnée de fermeté , dont il usoitavec beaucoup d'art et de finesse. Ilétoit, comme je l'ai d^^à dit, craint à la cour et considéré dans sa compagnie. Il agissoit si sagement dans la conduite des afiaires générales , qu'il donnoit des chagrins au mi-
DE Mia)AME DE MOTTEVILLE. [1667] 4^
nistre, sans lui donner aucun juste sujet de se plaindre de lui. A l'égard de ceux dont il ëtoit le chef, il donnoit de la force au foible, et savoit corriger Temportement des esprits violens. Il étoit éloquent, il aimoit les plaisirs : sa maison étoit un lieu rempli de toutes sortes de délices pour les voluptueux^ la magnificence, la bonne chère et la musique y pouvoient accompagner gaiement les sérieux raisonnemens de la politique : et toutes ces choses plaisoient à ceux qui, avec les divertissemens , y cherchoient de l'appui et du secours. Ces mêmes qualités, selon les règles de la vertu , lui pouvoient avec justice attirer beaucoup de blâme ; car la véritable occupation d'un bon juge est de rendre la justice à ceux qui la demandent. Celui-là , étant rempli de la gloire et du faste du monde, n'étoit point laborieux: il n étoit pas même estimé savant , et sa vie avoit quelque chose de scandaleux. On voyoit d'ordinaire chez lui une mère et une fille qui paroissoient les maîtresses de }a maison , ou plutôt de celui qui en étoit le maître t si bien qu'on peut dire de lui qu'il a été peut-être plus loué qu'il ne le méritoit en eÉfet, mais qu'enfin il étoit, selon les fausses maximes des mondains , un honnête homme. Par ces mêmes raisons , sa mort fut agréable à celui qui le craignoit trop pour le pouvoir regretter.
Tous les événemens de la cour étoient alors à la gloire du ministre. Le duc d'Orléans , pour l'augmenter , fut par son moyen remis aux bonnes grâces du Roi et de la Reine. Il vint à Paris , où il fut reçu du Roi avec bonté : il fut visité des courtisans sans empressement , et des compagnies souveraines par devoir-, mais comme il avoit eu sur elles un crédit fort
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grand , maj^s fort inutile , sa pr^eoce ne fut nullement célébrée. 11 montra , par la manière do2it il traita le iixinistre, qiii lui fut rendre ses respects au Luxembourg , qu'il rçconnois^il s^ pw$9aj[ice et la force de sa destinée , pu , pour npÂeux dire , celle du souverain auteur dont les j-ustes arrêts élèvent et abaissent ceux qu il lui plaît. C.ç prince y dans, sa retraite à Blois , %é,toit pieuseiueurt soumis aux volontés divines : il étoit devenu dévctf , sa vie étoit exemplaire , il avoit ses heures de re1;raite et de prières, il ne j(»K>it plus, et jamais prince n a plus goutté le repos que lui. Sa piété serpit eutièremeut estiwLÏ>le, si sa paresse ii^avoit point eu. ^çlque petite p^rt; k sgt vertu y et si son tempéram^Ut» çnneoii 4^ Feçibarras el des. grands desseins, n avoit; pas. été comii^ç l^: swvageon sur lequel IKiea ^vpit enté $pn aiVipur el sa ^àce^ L'intrigue et Taniiutipn. de ceu^x: qui avoient été sês.£avoi?i& Favoient spuv^d; embaiiqué d^ans^ lia vévolte et dans les conspiratipns qi^ ^'étoienjt faites, du temps du feu Roi son frère, contre le unini^tre cte ce temps-là. Le^maHieurs de la reine ^h^ïe de Médicis sa mère , et les mauvais çonsiçils qu'pn lui avpit dpnnés, y avoient eu plus de part qjuj^ sw ijQbcIinaitipu natijirelle^ cap on peut dire que {>ersonine n a plus aimé le repos que Itii, et que personne n'en a eu, si peu , n'ayant) proppenve»t joui de c^tte pajix intérieure^ qui le donne que dans ses dernières ani^ée$9 qui sofit ceLks de sa retraite, où il a i;^conu*é son s^ut et son bonheur. Il seH^la qu'il n étoit v^nu à Faris. que poup voir cet homine qu'il * avQi^t vpulu Qba^eç d» royaame , et pour lui avoir l'obligation de spu raccpmmpdem^nt avec le Roi et la Reinç -, çav il s'eui retourna peu ^rèsdans sa solitude,
DE MADAME DE MOTTEVfEtE. [1657] 4<^7
qui hii étoit de^emie plus chèïe que la grcwse cour quil avoit eue au Lui^embourg.
Ge^ad prince, onche du Roi, qu'oïr a^v^t vu dans se» premières^ afoiié^^ hérittev présomptif de ht eouroiuie', et quien aymt eté^déelarë lieutenant gëuéral (ians les dernières ^ armant re^i^niiii Vaut^ritë^ so^ve^ racine dû niÛG(i5tve , les auCreS' pidtti^es , te pai^Iement , et enfî» toute la France «'eut pfcs» de kontc de s'y soumettre. Ce fiitaloi^s qu'on penrt dire qu'il triompha de tous» ses* enniemis-, ^^ il ?ût été te pliis glorieux boinme dtt lïiondo s'it se: fôl ci^nlenllé d'aba;ttre eeuit qm? hii a^voienf» résisté , et de jouir paisibkment de Fe^nè» de» girandeur o& le fortuite Favoit porté , sans VôuJmr détruire la pui^sattee légitiÉfie de c^He qui Favoit soutenu si hoiti^ment, comité il^ fit aussitôt qu'il se vit rétadîlidftti^saPptemière pfoee : car il réunit tout d'un eoupen' sa» personne Faistorité dte IW mère et du fils, et se rendit te tyran de^leurs volontés plutôt que te mat^e.- Il devik^t la seule id'ate des courtisans^ il ne voulut i^iis que pefTsonne s'adressât à d'smtres qna lui pour deîïia«der des'gi'âcés, et s'appliqua avec soin à éloigner d?a?uprès d*u Roi tous ceux qui avoient été mis par la Reine sft mère; liaPortte, à qui eBe avoit fait donner une' charge de premier valet de chambre du Roi , poto te réeompen^r die safidéUté à son service et dies persécuftioûs qu'il' avoit souffertes pour e*te du temps du caiwiinal* de Richelieu , fut oWigé de s'en» défaire. Il' me dit qu'il^croyoitque mon frère neseroit pfts^lbng-tém^ sans se sefntir d'u malheur de la (teslinëe de toutes lès créatures de Ik Reine ; car il me conta que te cardinal, entrant un jour dans la chambre du Roi , qui étoit couché pour une légère
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indisposition, et vqyantque mon frère lui lisoit quel-^ que chose auprès de son lit (peut;-être étoit-cele roman de Scarron) pour le divertir, il avoit remarqué qu'il en avoit eu du chagrin , hlâma^t^ cela comme sî c'eût étë un grand crime* La Reine lui avoit donné la charge de lecteur de la chambre, et le Roi la lui faisoit exercer fort souvent, particulièrenji^ent dans les voyages et lorsqu'il gardpit le^lit. Il lui faisoit quelquefois les 3oirs chanter des dialogues avec La Chênaie , gentilhomme de la manche ; et , dans les concerts de guitare qu'il faisoit quasi tous les jours , il loi donnoit une partie à jouer avec Gommmges , capitaine des gardes de la Rj^ine , et il lui faisoit des questions, même dans ^obl étude : ce qui aida à porter M. de Rhodes son précepteur, quaqd le Roi fut plus avancé en âge, d'empêcher qi^e personne n^entrât plus dans l'étude , pas même le n^aréchal^de Yilleroy ni le lieutenai^t général des gardes, comme n'étant plus un^ étude, mais une conversation particulière, api:ès laquelle il montoit aussitôt chez le cardinal paur lui en rendre, compte, à€ause de sa qualité des surintendant de l'éducation royale. Mais ce quiluidépht davantage fut que les premiers jpujrs que le, Roi entra au conseil, comme il s'y enopyoit assez souvent, une fois il vint entr'ouvrir la porte de la chambre, où il n'y avoit que la Reine et lui avec le ndi^istre, pour ymr qui étoit dans le vestibule, où ayant vu mon frère , il lui fit signe , et lui dit d'entrer et de le suivre dans le cabinet des bains , où on ne pouvoit entrer ^lors que parla, soit pour lui parler d'un d^sseia de hfiillet, pour accorder sa guitare, ou lui lire quelque bags^telle : de sorte qu'il demeura seul avec lui tout le temps que
DE MADAMB DE MOTTETILLE. [lÔS^] ^og
k conseil dura. Ce qui lui arriva encore une fois ou deux , et quelques autres fois avec son maître à dessiner et d'autres de sa petite cpur , avant le conseil , où il alloit et vendit de temps en temps. La Reine me témoigna alors qu'elle ëtoit bien aise que le Roi s'accommodât si' bien de mon frè^e , ayant bonne opinion de sa sagesse ; mais comme il avoit eu cette charge sans la participation du cardinal qui ne m'aimoit pas, il ne manqua pas de représenter au Roi qu'il ne falloit pas qu'il se familiarisât avec personne jusqu'à ce point, et qu'il parut qu'il quittoit le conseil pour s'amuser à des bagatelles 5 et fit si bien que tous mes amis furent d'avis que mon frère s'absentât pour quelque temps , et la Reine me le conseilla elle-même. C'est ce qui me fit résoudre d'écouter les propositions qu'on m'avoit faites de vendre cette charge qui ne lui avoit rien coûté , mais qui lui donneroit plus de chagrin que de plaisir, et dont il ne tireroit aucun avantage tant que le cardinal, qui étoit pour vivre long-temps, gouverneroit.
Environ dans ce même temps , madame de Seneçay ayant envie d'avoir la survivance de sa charge de datne d'honneur pour la comtesse de Flex sa fille , en parla à la Reine. Cette princesse, qui n'étoit pas trop satisfaite du désir trop âpr^ que son ministre faisoit paroître dépuis son retour d'être le seul qui pouvoit tout édifier et tout détruire, et qui étoit bien aise que cette affaire réussît, trouva qu'il étoit à propos qu'elles allassent le prier de lui en parler. La mère et la fille le firent^ Il fut fort content de leur soumission : il en vint faire la dem^mde à la Reine , et la chose fut bientôt conclue ; mais ce ne fut pas sans nous moquer en-
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semble de la folie el de la matiee des bemmes, qui par des voies oJaliifiLes et eorrompites s'écartent souvent da drok ebemîn ^ coimne iaiaoÂt kr cacdiiial , qui ne dey^DÎI pas agic de cette maniée a^ee eèUie qui Tavoit choisi pour le mettre sue le pinacle ^ et qui ïy avoit maintenu par k passé y eÈ étoit forb résolue de ly maintenir encore àlaveiiir : ny ayant aucune apparence ni aucune raison de changer un ministre , quoique défectueux , qui lui étoit redierablje de toute sa gjpand'euK, pour un aiatre quâ lie serwl peut-être davantage , et q^i cpoirok me devoir soiLbonbeur qa'à son savoir faire , et au dégo&l quelle aui@5îfc eu de celui qu'elle ahandounesoit. La: comtesse de' Flex fut vue dans. cette place, non-seulèm^^nt avec Tagrément de la Reine qiui raimoàit et estimait, mais aussi- avec rapprohatiooi géoiérale , à cause de son mérite et de sa vertu. Mais, ces partiieulaffités , dont elle) ut/airoit £dt part, font as6ez connoître que ceministue ëtoit revenu à la cour moias- reconnoissaiit qu'il ne le devoit être envers une bienfaitrice qu'il savoit bien n'être pas de l'humeur de Mhrie de Médicis«
Jusque là il tk'avoit jamais vu: d'intrigues dans notre cour qui lui pussent donner aucune inquiétude : g est pouiiq^oi, s'il a^oit eu^ie de; prendrer^dès mesures pouc se maintenir auprèsdu&oâfS<mfiky c'étok plutôt avec la^ Reine sa mère que cooiDe; elle« Cependant il né toit pas toujours de sian sentiment sur beaxicoap de choses. Ué savoit que le Roi; avoit pasue cassable idf avoir iaclÎQation pour quelques gens : par exemple, il en avoit eu quelque temps pour Fouilloux ^ ^ensuite il en avoii} eu une plus forte pour Maucinii son. neneu ; et pour lors il sembloit avoir quelque penchant pour h
priace de Marsillac , fils du duc de La Roehefoucauld , qui aVoit des amis, et auquel Vardes , qui avoit beaucQup ,d'esprît et étoit capable d'intrigue , s'étoit lié. he comte* de Soissons, le comte de Guiche, Yilleqmer et labbë Fouquet, qui composo^Rt une autre qahale , voulant s'opposer à la faveur naissante du prince de Marsillac , tâcboient de le pousser en toutes occasions. Le cardinal Mazarin , soutenant ceux qui ëtoient attachés au comte de Scissions son ne^eu , et ne pouvant consentir que le Roi eût la liberté de bien traiter personne sans sa permission , le voulut obliger à témoignser plus d'indifférence au prince de Marsillac. La Reine prib son parti, noa^seutement par la bonne opinion qu elle avoit de lui , maispar la crainte qu'elle avoit du comte de Guiche (»), agréable de sa personne, savant, plein d'esprit, mais qui, étant fort persuadé de sa capacité, affectoit de paroître avoir Oioins de religion qu'il n'en avoit peut-^être en effet i ce qui dimîintioit Festime que toutes ses bonnes qualités lui faisoient mériter. Son plus grand attackei»ent seinbloit néanmoins être pour Mionsieur, qui témoignoit l'aimer; mais la Reine me fit l'honaeur de me dire qWeUe lui avoit cox^eillé comme son amie, et cojxunaadé comme sa mère, de le voir rarement, et de ne lui pas donner trop de marques de bonne volonèé et de préférence. Langlade eut ordre en ce tempslà de se défaire da sa charge de secrétaire du cabinet ; . et Gaornavalet qui avoit été page de la Reine , et auquel eile atoit fait av>oiiî une charge de lieutenant des gacdes. du corps , après, avoir été quelque temps à la Bastille fut ^obligé de s'en aller dans, son pays , d'où
(i) Le comte de Guickç: Armand de Gramout.
4 12 [l^^?] MÉMOIRES
il revint quelque temps après la mort du cardinal Mazarin.
Madame de Montbazon ëtoit aussi revenue à Paris depuis quelque temps , mais avec des sentimens fort ditférens de ceux qui obligeoient M. le duc d'Orléans d'en partir. Elle ëtoit encore belle, et aussi enchantée de la vanité que si elle n'avoit eu que vingt-cinq ans. Elle n avoit point encore eu la permission de revoir la Reine ^ mais, sous quelque prétexte, elle avoit eu celle de son retour à Paris. Elle y trouva les mêmes charmes ,' car elle y revint avec les mêmes désirs de plaire -, et ceux qui la virent m'assurèrent que le deuil qu'elle portoit alors comme veuve , et qu'elle accompagnoit de tous les agrémens que l'amour propre lui pouvoit suggérer, la rendoit si belle qu'en elle on pouvoit dire que Tordre de la nature se trouvoit changé, puisque beaucoup d'années et de beauté se pouvoient rencontrer ensemble. Dans cet état, lamort, qui ne respecte personne , la vint surprendre 5 et une maladie , qui ne parut qu'un rhume , l'ôta du monde en peu de temps. Elle fut peu regrettée de la Reine , car souvent elle avoit abandonné ses intérêts pour suivre ses caprices. Le ministre vit sa mort avec les sentimensqu'ona pour ses ennemis. Ses anciens amans la regardèrent avec mépris ; et ceux qui l'aimoient encpi^e n'en furent pas touchés, parce que chacun, jaloux de son rival , laissa les larmes et la douleur en partage au duc de Beaufort, qui en étoit alors le mieux aimé. Les femmes sérieuses*, et qui avoient fait profession^ de vertu et de piété, y trouvèrent qu'elles avOient de grandes grâces à l'endre à Dfeu de leur avoir fait haïr la vanité -, et les coquettes eurent sujet
de craindre la même destinée /c'est-à-dire une fin de la vie' sans fruits et sans avoir rien profité à l'égard de l'éternité. Cette illustre mondaine n'eût que trois heures à se préparer à ce grand voyage ; il parut néanmoins qu'elle les employa Inen* Elle «e confessa , et reçut tous les sacremens avec beaucoup de marques de piété, et de repentir de n'avoir pas suivi des maximes plus solides et plus chrétiennes : disant k sa fille l'abbesse de Caen, qui alors se trouva là auprès d'elle , qu'elle étoit fâchée de n'avoir pas été toujours comme elle dans un cloître , et que , sentant approcher l'heure de son jugement, elle avoit de l'horreur de sa vie passée. Ce regret peut faire espérer que la grâce aura réparé toutes les foiblesses de sa vie ; mais enfin que reste-t-il de cette beauté qui avoit reçu tant de louanges, et que les hommes avoient idolâtrée , qu'un juste mépris de son néant ? Ne peut-on pas dire de cette dame ce que le prophète remarque dans ses psaumes , parlant des hommes qui ont suivi la volupté : J'ai vu le pécheur élesfé comme le cèdre du Liban j\mais je suis repassé y et il rCy étoit plus : je toi cherché^ et ne Vai point trouvé? -
Je ne puis m'empêcher de parler ici de Cromwel , quigouvernoit alors en Angleterre avec une puissance tout-à-fait absolue et tout-à-fait ipjuste.nLe Roi avoit été obligé de faire im traité solennel avec lui pour empêcher que le roi d'Espagne ne le prévînt, et n'en fît un qui fût dommageable à l'Etat. Le Roi et la Reine, à leur extrême regret , avoient reçu un ambassadeur de sa part, et il avoit été traité comme ceux des têtes couronnées. Le roi d'Angleterre et le duc d'Yorck son frère furent obligés de sortir de France pour aller
4l4 ['^57] MÉMOIRES
cherchemn asyle en Flandre. La ReiiH^ leur mère , qui étoit demeurée à la cour , en fut sènsibleiitent affligée , et plus encore quand au bout de quelque temps elle vit cet usurpateur, par sa capacité et ses intrigues , forcer le parlement et le royaume d' Angleterre à lui offrir la ^couronne. U parut qu'il ftVoit refusé le titre de roi pour se contenter de celui de protecteur de la république , quoique dans le vrai , à ce que m'a dit cette reine malheureme , ce fût parce que r2H:mëe ne lui fut pas favorable. Il fit dresser par le parlement dix-neuf articles contenant le pouvoir que les rois d'Angleterre avoient accoutumé d'âv^ôir sur leurs peuples , et qui tenfermoient toutes les prérogatives dont ils jouissoient. Il alla au parlement sur la fin de juin , selon le compte d'Angleterre ^ il se vêtit du manteau royal, prit le sceptre et l'épëe , pour marquer la puissance qu'il prenoit sur la justice et sur la guerre. Les trois plus grands seigneurs d'Angleterre, en cette cérémonie , servirent à tenir devant lui les trois épées qui signifient les trois royaumes dont il prenoit possession -, mais il ne mit point de couronne sur sa tête , pour marquer qu'il ne prenoit point le nom de rôi dont elle est la plus visible miàrque. Après ce grand et terrible coup , qui étoit si funeste à toute la famille royale de Stuart , la reine d'Angleterre, pour tirer avantage de ses propres malheurs , pria le cardinal Mazarin d'écrire de la part du Roi à Cromwel, qu'on appeloit Milord Protecteur , pour lui demander la jouissance de son bien et de dOn douaire; car quoiqu'elle fût assez bien payée de ce que le Roi lui donuoit , elle regardoit toujours cet état comme une dépendance fâcheuse dout elle auroit bien voulu
se pouvoir tirer, le cardinal le fît, non-seulemenjt pour lui complaire , mais beaujpoup plus pour soulager les coflTres du Roi de cette dépense 5 car sa grande économie faisoit (fu'il étoit toujours ^k^é d'en voir sortir de Targent pour d'autres <|ue pour lui. Au bout de quelque temps , le cardinal , venant voir la reine d'Angleterre , lui ^porta la réponse de Gromvrel , et lui dit que ce lord protecteuf lui avoit mandé insolemment qu'il ne lui dooneroit point ce qu'elle demandoit , parce qu'elle n'avoit jamais été reconnue pour reine en Angleterre. Cette inique et monstrueuse hardiesse donna d'abord une extrême douleur à celte reine; mais aussitôt après elle se remit, et dit au ministre que ce n'étoit point à die à se scandaliser de cet outrage;., mais bien au Roi, qui ne devoit point souffrir qu'une fille de France fût traitée de concubine ^ qu'elle étoit satisfaite du feu roi son seigneur et de toute l'Angleterre , et me les affronts qu'elle recevoit alors étoient plus hontevix k la France qu'à elle. Après ce discours , elle et le cardinal Mazarin parlèrent de la paix générale ; et comme elle en espéroit de grands avantages pour le roi son fils , en quoi véritablement elle ne se trompa pas , elle l'exhorta fortement à la faire. Déjà il avoit envoyé en Espagne de Lyonne sa créature , afin d'en faire le premier plan avec don Louis de Haro , ministre d'Espagne ; mais il lui dit que cette négociation n'avoit point encore eu le favorable succès qu'elle témoignoit désirer. Il l'assura qu'il y travailloit tout de bon, puis il demanda ce qu'elle croyoit -, et comme , à ce qu'elle me fit l'honneur de me conter le même jour , elle fut quelque temps sans lui répondre, le cardinal, devinant sa
4l6 r^^^?] MÉMOIRES
pensëÇ) lai dit : « Je vois bien, madame , que vous « n ajoutez pas de foi à ;ne$ paroles ; mais je vous sup- « plie de croire qjie je vous dis vrai , et qpie je la sou- <( haite passioni^ément* » La reine d'Angleterre , qui avoit de l'agrément dans Tesprit , lui avoua de bonne foi qu elle en doutoit , et le pressa fort instamment de faire qu'elle en pût être persuadée. 11 le lui promit; et ce ministre^ peu de temps après , lui tint sa parole.
Dans cett^ campagne, le maréchal deTurenne, qui commandoit l'armée du Roi, voulut assiéger Cambray. Le prince de Gondé qui étoit à Yalencieanes , averti de cette entréprise , la nuit.suivante se jeta dedans ea personne, par le quartier où étoit le maréchal de Çlérambault, qui fit toute la résistance possible.
Le maréchal de La Ferté , avec d'autres troupes , assiégea Montmédy, et y servit utilement le Roi. Le duc de Navailles , qui commandoit sous lui , y témoigna autant de conduite que de valeur. Le Roi y alla; et les ennemis, le sachant, furent deux heures sans tirer. L'inclination qu'il avoit à la guerre lui faisoit faire ces courses avec plaisir ; et s'il n'eût point été retenii par le cardinal, qui se servoit de la raison et de la nécessité de sa conservatioh pour l'en empêcher , il y auroit demeuré plus long-temps.
Mademoiselle révint alors à la cour. Ce fut le comte de Béthune qui négocia son raccommodement avec le ministre. Ce n'étoit pas un petit ouvrage : car malgré la facilité qu'il avoit à oublier les injures , celles qu'il avoit reçues de Mademoiselle étoient gravées bien avant dans son cœur ; mais, agissant à «son ordinaire, il ne laissa pas de lui pardonner, étant alors en état de n'en plus rien craindre. D'un autre côté, le long
exil que cette princesse avoit souffert avoit un peu diminué sa fierté , et , la désabusant enfin de la vaine espérance qu elle avoit eue d'obliger le Roi à l'épouser j lui faisoit voir qu'elle ne pouvoit penser à aucun établissement, soit dedans, soit dehors le royaume, que par le conseil ou l'entremise du cardinal ^ et qu'ainsi il falloit, malgré qu'elle en eut, se résoudre à se soumettre à ses volontés. Le comte de Béthune étoit un homme d'honneur dont la capacité étoit médiocre , qui étoit curieux de pièces antiques, de livres et de tableaux. 11 avoit assez l'estime générale , et le ministre le considéroit comme un ennemi qu'il avoit forcé à l'aimer par ses bienfaits. 11 reçut plus volontiers par lui qu'il n'auroit fait par d'autres, les assurances que Mademoiselle voulut lui donner de ses bonnes intentions, et du désir qu'elle avoit de ne jamais déplaire au Roi ni à la Reine par aucune de ses actions. Elle vint donc à Saint-Cloud attendre le retour de la cour j et toutes les personnes de quelque qualité qui étoient à Paris allèrent lui témoigner la joie, qu'ils avoient de son retour. Elle étoit fort aimée , et méritoit de l'être , non-seulement parce qu'elle avoit de belles qualités , mais de plus par une manière obligeante et pleine d'honnêteté, qui jusqu'alors lui avoit acquis l'estime des honnêtes gens.
Montmédy résista long-temps aux armes du Roi, parce que celui qui commahdoit dans cette place étoit un Espagnol naturel , jeune et brave , qui sortoit de page de la cour du roi d'Espagne. Il se défendit si bien , que le siège dura jusqu'au 6 d'août. Il avoit été commencé le 12 de juin-, mais ce gouverneur ayant été tué, la ville se rendit deux jours après, T. 39. 27
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ei la fermeté du gouverneur fut louée tant des Français que de ceux de sa nation.
L^ cour revint à Paris , après avoir été à Metz assez long-temps. Le Roi , pendant le séjour de la Reine en ce lien, avoit été faire une petite course à Nancy. Le cardinal, qui l'accompagna sur les fins de cette campagne , se sentit de la gravelle ^ et quand il arriva à Paris il n étoit pas en bon état. La diminution de sa santé fit réveiller les cabales , et ceux qui pouvoient prétendre au ministère furent soupçonnés d'en voir Vaffoiblissementavec beaucoup de joie. Mademoiselle, à ce retour, fut bien reçue de la Reine , et toutes les choses passées parurent effacées à son égard.
Environ ce temps-là, la reine de Suède, sans être souhaitée , et quasi malgré le Roi, vint faire un second voyage en France , qui ne lui réussit pas si bien que le premier. Elle fut contrainte, par l'ordre qu'elle en reçut, de s'arrêter à Fontainebleau où elle s'ennuya beaucoup, car peu de personnes la furent visiter-, et son voyage sans précaution , et sans sûreté d'être bien reçue y eut la destinée des actions imprudentes , qui d'ordinaire apportent du chagrin. Cette princesse ne se contenta pas de montrer qu'elle se iaissoit aller i toutes ses Êintaisies sans trop de réflexions : elle fit voir encore qu'elle avoit beaucoup de cruauté , et qu'ainsi ses vices et ses défauts égaloient du moins ses vertus. Elle fit massacrer à ses yeux (>) , et dans Fontainebleau , un homme qui lui avoit déplu ; et
(i) ElleJU massacrer à ses yeux : Voyez une relation de la mort de Monaldeschi , grand ëcuyer de )a reine Christine de Suède, exécuta dans la galerie des Cerii du château de Fontainebleau par Pordre decetu reine, le 10 novembre 1657 , écrite par le père.Lebel , tapéricuc des ou»-
voici quelle fut sa conduite pour cette belle action. Elle envoya quérir le père maihuria de La Chapelle : elle lui donna à serrer un paquet de lettres ^ puis , ayant donné ses ordres , elle fit appeler un nommé Mohaldeschi , gentilhomme qui étoit à elle ; et Vayant mené dans la galerie des Gerfs proche de sa chambre,, elle lui dit qu'il Tavoit trahie , et qu'il falloit qu'il en fût puni. Sur ce qu'il nia la chose , le pète mathuria qu'elle avoit envoyé quérir entra ; et lui ayant demandé ses lettres, elle les montra à cet homme: doint il demeura surpris. Âlqrs il se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Elle lui dit qu'il étoit un traître , et qu'il ne méritoit pas de grâce ; et ayant dit au père de le confesser, elle les quitta tous deux pour rentrer dans son appartement, d'où elle envoya dans la galerie Sentinelli, son capitaine des gardes, qui avoit ordre de faire l'exécution. Il étoit frère d'un Sentinelli , favori de cette princesse^ et Monaldeschi , à ce qu'on disoit, par jalousie l'avoit accusé faussement de beaucoup de crimes; mais nul n'a été bien instruit de la vérité de cette histoire : c'est pourquoije ne puis parler que de l'action, et point de sa cause. Monaldeschi refusa long-temps de se confesser, demanda pardon à son bourreau Sentinelli; et le pria d'aller de sa part implorer la miséricorde de la Reine leur maîtresse : ce qu'il fit ; mais il ne put rien obtenir qu'une confirmation de son premier arrêt. EUe se moqua du criminel de ce qu'il avoit peur de la mort, l'appela poltron , et dit à son capitaine des gardes : a AUez ,
thnrios de Fontainebleau , qui fat seul te'moin de l'exécution. Cette relation se trouve à la suite des Lettres de Christine , publiées en 1807 par Léopc^d Collin.
fjîto [ï^^?] MÉMOIRES
(( il faut qu'il meure ^ et [afin de l'obliger à se coO' (c fesser , blessez-le. » Sentinelli revint annoncer à ce misérable l'art-êt définitif de sa mort, et en même temps lui voulut donner quelque coup d'épée -, mais il trouva qu'il étoit armé sous son pourpoint : si bien que l'épée ne le put blesser qu'au bras , dont il parale coup. Il en reçut encore 'Un à la tête ^ et comme il se vit baigné dans son sang, alors il se confessa à ce père mathurin , qui étoit aussi effrayé que son pénitent. Le père, après l'avoir confessé, alla se jeter aux pieds de cette reine impitoyable , qui le refusa de nouveau. Enfin Sentinelli lui passa son épëe au travers de la gorge , et la lui coupa à force de le chicoter. Quand il fut expiré , on prit son corps, et on l'emporta enterrer sans bruit. Cette barbare princesse , après une action aussi cruelle que celle-là , demeura dans sa chambre à rire et àcauser, aussi tranquillement que si elle eût fait une chose indifférente ou fort louable. La Reine mère, toute chrétienne, qui âvoit eu tant d'ennemis qu'elle auroit pu faire punir , et qui n'avoient reçu d'elle que des marques de sa bonté, en fut scandalisée. Le Roi et Monsieur la blâmèrent *, et le ministre, qui n'étoit point c^^uel, en fut étonné. Enfin toute la cour eut horreur d'une si laide vengeance, et ceux, qui avoient tant estimé cette reine furent honteux de lui avoir donné des louanges -, mais ce ne fut pas sans se moquer du pauvre mort, qui n'avoit pas eu le courage ni de se sauver ni de se défendre , et d'avoir eu contre cet accident une précaution si inutile: car du moins il devoit avoir un poignard, et s^en servir avec valeur. On laissa cette reine languir long-temps à Fontainebleau, pour lui montrer le mépris qu'on avoitpour
DE MADAME D% VOTTETaLE. [l658] ^21
elle ; inai$ enfin elle supplia tant de fois le ministre de la laisser venir à Paris , qu'il lui fut impossible de la refuser. Elle vint donc voir le ballet que le Roi dansa cette année pour le carnaval, et elle arriva le ^4 février i658. Il est à croire qu'elle auroit souhaité de pouvoir s'établir toutrà-fait en France; mais on ne lui fit espérer de l'y souffrir que quelques jours seulement. On la logea dans le Louvre à l'appartement du cardinal Mazarin : ce qui fut concerté exprès pour lui montrer qu'il falloit qu elle le quittât promptement. Malgré toutes les précautions de la Reine , elle y passa les jours gras , qu'elle employa le mieux qu'elle put. Rien ne parut en elle de contraire à l'honneur, je veux dire à cet honjieur qui dépend de la chasteté ; et si elle s'étoit laissée entamer sur ce chapitre, les charitables gens de la cour n'auroient pas oublié de le publier; mais en tout le reste elle montra peu de sagesse , peu de conduite , et beaucoup d'emportement pour le plaisir. Elle couroit les bals en masque, elle alloit sans cesse à la comédie avec des hommes toute seule , dans lesi premiers carrosses qu'elle rçncontroit , et jamais personne n'a paru plus éloigné de la philosophie que celle-là. Elle partit enfin les premiers jours du carême, ayant reçu quelque argent du Roi , et s'en retourna à Rome , ou l'action qi;i'elle avoit faite en France ne la fit pas estimer.
Le prUicç de Gondé , qui étoit en Flandre , tomba malade çnviron dans, ce temps-là. {1 dépécha aussitôt un courrier à la Reine pour la supplier de lui envoyer Guenaud , médecin , en qui il avoit beaucoup de créance. Elle le fit partir avec soin , et le ministre y contribua de tojit son pouvoir, pour moptrer à ce grand
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prince que leur malheur, et non sa haine , les tenoit séparés. Il fut fort malade , et montra dans cette maladie, à ce qui en fut dit alors, des sentjimens 'fort chrétiens, dont il avoit jusque là paru fort peu touché : mais j'ai lieu de cyoire qu'il , avoit dans Famé un fondement de vertu qui produisoit 0n lui dans les grandes occasions des retours versDieu, dont il adoroit la puissance , sans se soumettre comme il devoit à ses commandemens; car j'ai ouï dire à quelqu'un de ses serviteurs que sur ce chapitre il aVoit quelquefois donné des marques particulières d'être susceptible de piété , quoique d'ailleurs on ne le crût pas dévot. Les jugemens des hommes sont incertains : il n'y a (joe Dieu qui connoisse les pKs et les î*eplis du cœur humain.
Le duc de Candale , le premier de la cour en bonne mine , en magnificence et en richesses, celui que tons les hommes envioient , et dont toutes les dames galantes souhaitoient de mériter l'estime , si elles n'en pouvoient faire le trophée de leur gloire j ce jeune seigneur qui en effet étoit aimable, revenant de Catalogue , où il avoit commandé cette année les armées du Roi, mourut à Lyon comme il revenoit à Paris. Il fit paroître beaucoup de repentir de ses fautes, et reçut fort chrétiennement tous les sacremens. Les prières de mademoiselle dŒpernon sa sœur, qui avoit préféré le couvent des Carmélites aux duchés que le duc d'Epernon son père lui pouvoit donner, attirèrent sans doute une si bonne mort de la miséricorde de Dieu. Elle voulut que l'abbé de Roquette fît son oraison funèbre. S'étant heureusement trouvé à Lyon, il l'avoit assisté à la mort. II prit pour son texte ce
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verset du psaume 62.: Tes miséricordes ^ Seigneur^ valent bien mieux que la vie.
'La vertu de mademoiselle d'Epernon ne l'empêcha pas de pleurer amèrement cet illustre frère. Il fut aussi infiniment regretté de toute la cour , et sa fin parut étonnante à toute la France. Il sembloit que la mort en sa personne avoit fait un coup trop hardi , dont , si on eut osé , on lui eût fait des reproches ^ mais cette rigoureuse ennemie du genre humain ne fait pas grand cas de nos plaintes : eUe ne respecte ni les jeunes ni les grands *, il semble , au contraire , qu'elle se divertit à cueiUir les plus belles fleurs du parterre du monde. Quelques-uns s'imaginèrent qu'il avoit été empoisonné \ mais le soupçon ne parut pas avoir aucun fondement.
Dans ce même temps le Roi alla au parlement, pour faire recévmr une bulle que le Pape avoit envoyée contre les jatisénistes. La Reine , animée d'un zèle véritablement louable , croyoit avec raison devoir sa royale protection à la véritable doctrine de l'Eglise, qui sembloit être attaquée par les opinions du jansé^ nisme touchant la grâce et le libre arbitre de l'homme, qu'ils ont paru vouloir combattre -, mais les gens de bien étoient persuadés que ceux qui la conseilloient sous l'apparence de la gloire de Dieu et de la religion l'engageoient souvent à des choses qui, en toutes leurs circonstances, ne paroissoient pas conduites par l'esprit de charité : et comme ils étoient sans passion , ils souhaitoient que la paik se pût rétablir entièrement parmi les fidèles, et que l'on travaillât sincèrement à . ramener à l'obéissance ceux qu'ils croyoient s'éloigner des seutiihéus orthodoxes. On les accusoit , et peut-
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être injustement, de vouloir regarder cette affaire comme une source de laquelle ils pourroient toujours tirer des matières agrëables à la piété de la Reine, et par elles demeurer les maîtres de la destinée de beaucoup de gens. On peut tourner toutes choses en bieû et en mal \ mais ce qui paroissoit véritable , et que les ignorans et les femmes pouvoient connoître , étoit que les jansénistes paroissoient estimer et soutenir la doctrine de Jansénius condamnée parles décisions de Rome, et que par conséquent les jésuites ne les accusoient pas sans sujet*, que les jansénistes , qui paroissoient se soumettre de parole seulement à la condamnation des cinq propositions, défendoient méthodiquement et avec une passion extrême le livre qui les contenoit-, mais qu'en effet aussi ils donnoient au public, par leurs ouvrages, une morale où la pratique de la parfaite vertu chrétienne étoit éloquemment enseignée. Leur vie étoit conforme à leurs écrits : ils faisoiènt profession d'estimer et de suivre les plus étroites maximes de l'Evangile. Madame de Longueville, qui après sa conversion s'étoit déclarée de leur parti , et vouloit régler sa conduite par leurs conseils, faisoit voir par l'austérité de sa vie combien ils étoient bons et louables.
Les pères jésuites portent à juste titre le nom d'apôtres des Indes et de la Chine , puisqu'au prix de leur vie et de leur sang ils ont eu l'honneur, par tant de souffrances, de faire adorer le nom de*> Jésus- Christ presque dans toute l'étendue de la terre, et particulièrement dans les contrées barbares» où il n'étoit point connu auparavant. C'est une compagnie qui a toujours été remplie de grands hommes, tant par leur
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science que par leur piété, qui les a fait considérer comme des colonnes de l'Eglise ; mais plusieurs des plus grands évêques de France et des plus estimés étoientles chefs de ceux qu'ils accusoient d'hérésie. Un de leurs pères , plein de vertu et des plus renommés de notre siècle , parlant un jour à une dame de mes amies des contestations de ce temps-là , qui étoient nées et fomentées entre les jansénistes et eux, il dit , sans blâmer les adversaires de sa compagnie , et avec un sentiment extrême de douleur qui lui faisoit souhaiter ardemment l'union de tous les chrétiens, que l'orgueil de l'esprit humain étoit la source de ces désordres, et qu'il prioit sans cesse Notre Seigneur de tuer en lui et dans les autres cet ennemi mortel de ceux qui aspirent à la vie éternelle. Ce saint homme avoit raison d'en parler de cette manière-, car j'ai toujours ouï dire que ces contestations de doctrine avoient été causées par des animosités particulières (0.
Le gouverneur de Hesdin, Belbrune , mourut alors; et cette place fut aussitôt donnée à, Moret , frère de Vardes, qui depuis quelque temps s'étoit attaché au cardinal. Quand il fut en prendre possession, La Fàrgue, lieutenant du Roi, et La Rivière , tous deux officiers dans Hesdin , lui fermèrent les portes. Le maréchal d'Hocquincourt, gouverneur de Peronne , gagné par les charmes et les conseils de madame de Châtillon, avoit traité avec M. le prince : il avoit corrompu
(i) Des animosités particulières : On voit par ce qui précède avec quels me'nagemens madame de Motteville croyoit devoir parler des jansénistes. Les Provinciales, qui avoient paru deux ans auparavant, e'toient encore dévorées par toutes les classes de lecteurs. Les troubles causés depuis par cette secte en ont fait concevoir une plus juste idée.
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en sa faveur ceux qui commândoient dans Hesdin , et le dessein de ce raarëchal avoit été de lui donner passage par Peronne. Mais cçtte conspiration , qui auroit pu rendre les ennemis maîtres de cette frontière, ayant été découverte par le ministre , ce maréchal en perdit son gouvernement; et tout ce que put gagner la maréchale d'Hocquincourt sa femme , par négociation , fut de le faire redonner au marquis d'Hocquincourt son fils 9 que le cardinal Mazarin estimoit fidèle au Roi et digne de sa clémence. Le père , depuis cette mauvaise aventure , se trouvoit dans une situation fort malheureuse. Les disgrâces et la galanterie ne subsistent guère ensemble : la passion qu'il avoit eue pour madame de Châtillon étoit passée ; ses rivaux et ses pertes l'avoient détrompé. 11 voyoit bien quil avoit fait un mauvais pas , mais il n'y avoit plus moyen de reculer. 11 se jeta dans Hesdin pour entretenir la révolte de La Fargue et de La Rivière 5 et comme il vit qu'il n'y étoit pas le maître, il fut contraint de passer en Flandre, où il fut bien reçu du prince de Condé et des Espagnols , qui lui donnèrent de grands appointemens, avec la dignité de grand bailli de Gand. Sa femme et son fils sauvèrent son bien 5 et comme la cour voulut aller au printemps vers la frontière commencer la campagne , le Roi commanda à la maréchale d'Hocquincourt de suivre , et on lui donna de l'argent pour obéir.
Le Roi et la Reine partirent le lendemain des fêtes de Pâques. Us quittèrent le repos plus tôt qu'à l'ordinaire , afin d'aller, par leur présence , réparer les mauvais succès qui pouvoient arriver de Féquipée du maréchal d'Hocquincourt. Avant que de partir, ils virent
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le duc de B^eaufort > qui depuis la paix avoit foûjours été Qxîlé : il àvoit montré beaucoup de fermeté et de haifteur, en ne recherchant par aucune bassesse l'amitié du ministre. 11 voulut même laisser du temps entre ce qu'il avoit fait contre lui et son raccommodement -, puis enfin il le fit avantageusement pour lui. Le duc de Vendôme ibn père , ayant désiré de le revoir à la cour, proposa son retour au cardinal ^ et le ministre, oubliant toutes les haines passées , le regarda comme frère du duc de Mercoeur, qui avoit épousé sa nièce. Le recevant ensuite au nombre de ses amis , il lui donna la siirvivsmce de l'amirauté, que le duc de Vendôme avx)it eue pendant la guerre.
Le Roi alla d'abord à Amiens , où il séjourna quelque temps pour aviser aux moyens de sauver Hesdin. Le Roi même se présenta en pei'sonne devant cette place; mais la révolte de ceux qui y commandoient étoit trop bien affermie : ils ne kii rendirent pas le respect qui lui étoit dû^ Le ministre , voyant cette affaire sans remède , fit résoudre le Roi d'aller à Calais pour travailler au grand dessein de cette année , qui étoit la prise deDunkerque que nous devions attaquer conjointement avec les Anglais -, et le projet étoit de la laisser à Cromwel quand elle seroit prise. Ce dessein parut odieux à tous les gens^e bien, et on- ne manqua pas de blâmer le ministre de cet avantage qu'il donnoit aux anciens ennemis de la France, à un hérétique , à un usurpateur ; mais il avoit ses raisons : il crut qu'il étoit impossible sans cela de sauver l'Etat de beaucoup de maux , et fut persuadé au contraire que par cette voie il forceroit le roi d'Espagne à faire la paix. Ceux qui murmuroient contre cette liaison des
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Anglais avec nous disôient que , sans compter Fi»téfét de la religion, il y avoit encore à craindre que ce ne fût donner des forces à des voisins qui ne pou- Voient nouë aimer, et que cette place mettoit en état de nous faire un jour la guerre. Malgré ces raisons, que le cardinal Mazarin sans doute avoit bien examinées , les Anglais passèrent lUner : nous assiégeâmes la place. Cette entreprise , dont le succès fut aussi heureux qu'on le pouvoit souhaiter, pensarêtre funeste à la France.
Le Roi voulut aller visiter l'armée. 11 fut à Mardick, où il demeura quelque temps. Ce lieu étoit infecté par les corps morts qui étoient restés des années précédentes à demi enterrés dans le sable sans pourrir : la sécheresse du terroir les en empéchqit. 11 n'y avoit à Mardick nulle commodité : on manquoit d^eau et de toutes choses, et la chaleur étoit excessive. Le cardinal, qui en toutes occasions avoit toujours pour principale occupation de gagner de l'argent , s'avisa de devenir le vivandier et le munitionnaire de l'armée : il faisoit vendre , à ce qu'on a dk , le vin , la viande , le pain et l'eau , et regagnoit sur tout ce qui se vendoit. Il faisoit la charge de grand-maître de l'artillerie, et depuis les premières jusqu'aux dernières, il profitoit sur toijles. Les souffrances , par cette raison , furent grandes en ce siège , et même à Calais, où toutes les denrées nécessaires à la vie étoient fort chères. Le Roi , quand il alloit à Mardick visiter' soa armée, vivoit comme un particulier : U dînoit chez le cardinal Mazarin ou chez le vicomte de Turenne \ il n avoit point d'officiers, et manquoit de service et d'argent. Quand il alloit à l'armée , il rencontroit de
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pauvres soldats : il ne leur donnoit rien , parce qu'il n'avoit point de qiîoi le faire-; et le pis étoit que le ministre , corroïiapànt les sentimens du {loi , travailloit à lui en ôter Finclination , afin de lui en pouvoir ôter le moyen : ce qui faisoit, à ce que me dirent ceux qui étoient à ce siège, le plus méchant effet du monde» caries soldats deviennent plus avares de leur vie quand on leur est avare de quelques pistoles.
M. le prince et don /Juan, avec toutes les forces d'Espagne, s'approchèrent de Dunkerque pour en enipécher la prise. Le vicomte de Turenne en avertit le ministre, et lui manda -que son sentiment étoit de les aller combattre. Le cardinal, vigilant, et h2j)il^ autant qu'il étoit ménager, sachant, par cette voie et par sjes propres intelligences , que les ennemis les venoient trouver , fut de ce même avis, et envoya ordre à ce général de donner bataille. Ce grand capitaine, qui en de pareilles occasions ne manqua jamais d'acquérir une grande réputation , sortit de ses retjranchemens pour aller attaquer l'armée espagnole; et la surprenant , il la défît. Le maréch^kl d'Hocquincourt , qui s'étoit avancé plus que les autres pour recQnnoître nos lignes , fut le premier qui se sentit de la mauvaise destinée du parti où il étoit. 11 y perdit la vie , qu'il quitta avec un sensible regret de mourir hors du service du Roi. 11 vécut quelques jours, dans lesquels il jBt paroître ces sentimens , et fît supplier le Roi qu'en lui pardonnant son crime, son corps pût, être enterré à Notre-Dame de Liesse : ce qui lui fut accordé facilement. Toute la vaillance et la fermeté de M. le prince ne fut pas capable d'arrêter la fuite de ses aidais , et la déroute en fut grande. Les ducs d'Yprck
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et de Glocester , qui étoient dans cette armée, y firent des actions dignes de mëmoîre ; et leur valeur à combattre les nôtres étoit d'autant plus grande qu'elle étoit animée par la haine qu'ils avoient contre le& Anglais, qui étoient joints avec nous. Cette victoire, qui fut glorieuse à M. de Turecme , redonna beaucoup de force au Roi, abattit celle des Espagnols, nous assura la prise de Dunkerque^ et nous mit dans le chemin de la paix. Ce fiit le 1 4 juin que ce bonheur arriva à la France. 11 fut bientôt suivi de la capitulation de la place , qui se rendit peu de temps après.
La Heine n'eut pas le temps de sentir cette joie. Environ le 22 du même mois , le Roi- tomba malade à Calais d'une fièvre continue, avec le pourpre, qui fit craindre peur sa vie. Les fatigues qu'il avoit eues à Mardick et à l'armée, allant lui-même , malgré le cardinal, visiter les gardes, avec les incommodités que j'ai ditQs et la chaleur qu'il y souffroit , i'avoient mis en cet état. 11 fut quinze jours dans un péril extrême, et la Reine en sentit toute la douleur que Fan^oor qu'elle a^ôit pour lui. devoit causer. Elle fcMrma le dessein , à ce qu'elle m'a. fait l'honneur de me dire depuis , si elle le perdoit , de se retirer au Val-de» Grâce ; et néanmoins elle m'avoua en même temps qu'en cette occasion elle avoit été infiniment satisfaite du bon naturel de Monsieur. 11 lui témoigna toute la tendresse possible , et parut craindre sensiblement de perdre le Roi. Quand la Reine lui dit qu'il ne falloit plus qu'il approchât de lui , de peur de gagner son mal , il se mit à pleurer ; mais ce fut avec un tel serrement de cœur , qu'il fut long<temps sans
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pouvoir prononcer seulement une parole. La ReUie , de qui je sus ces particulatitës , lui en sut bon grë : son cœur en fut touché , par l'estime qu elle conçut d^ sa bonté; et dès ce moment elle Faima beaucoup plus tendrement qu'elle n'avoit fait par le passé. Le Roi prit du vin émétique par deux fois ; et Dieu , qui ne voulut pas priver la France de ce prince enrichi de tant d'émineiftes qualités qui dévoient le rendre un roi digne de l'être , par sa miséricorde reçut une nouvelle vie : et cel>onheur causa beaucoup de joie à la Reine mère , à Monsieur et à tous les bon$ Français. Le ministre en fut aussi fort content; mais il parut qu'il y regarda iùn intérêt préférablement à toutes choses : il fit en cette occasion des actions qui devoietit déshonorer sa mémoire. Comme il n'osa rien espérer de Monsieur, il envoya enlever ses trésors et les meubles de sa maison de Paris , pour les faire porter au bois de Vincennes. 11 prit néanmoins ses mesures le mieux qu'il put avec le maréchal Du Plessis, gouverneur de Monsieur : il lui fit de grandes promesses, et alla visiter tous ceux qui étoient peu ou beaucoup dans les bonnes grâces de ce jeune prince, particulièrement le' comte de Guiche , à qui il fit des avances qui parurent sortir d*une ame basse et foible.
Après l'heureuse guérison du Roi , la cour revint à Con^piègne, où Leurs Majestés reçurent les premières marques de la joie publique: ils n'y tardèrent guère, parce cjue le Roi avoit dessein de se montrer à son peuple, et de là s'en aller à Fontainebleau. 11 ne parut point changé de sa maladie: aussitôt qu'il eut pris l'air, les forces hii revinrent; et quand il arriva à Paris, moîrméme qui ne l'avois point vU malade, et
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qui navois point ëté du voyage, je le trouvai aussi gras et d'aussi bonne mine qu'à l'ordinaire. Il reçut avec plaisir et quelques marquas de bonne volonté ceux qui avoient jeté des larmes pour lui. Comme j'avois été de ce nombre ^t qu'il l'avoit su , il me fit l'honneur de m'en remercier de la meilleure grâce du monde. Le Roi étoit sérieux, grave et fort aimable. Sa grandeur, jointe à ses grandes qualités, imprimoit le respect dans Famé de ceux qui l'approchoient. 11 parloit peu et bien ; sqs paroles avoient une. grande force pour inspirer dans les cœurs et l'amour et la crainte , selon qu'elles étoient ou douces ou sévères.
Le cardinal Mazarin demeura sur la frontière pour finir le siège de Gravelines , qu'il avoit fait attaquer paî* le maréchal de La Ferté. Cette place fut en effet si bien attaquée , qu'elle se rendit au Roi le 3o août. Après cette expédition , le ministre revint trouver le Roi et la Reine à Fontainebleau , environ quinze jours après leur arrivée.
Le duc de Modène , qui commandoit Farmée du Roi en Italie et qui avoit le duc de Navailles pour lieutenant général, prit en même temps Mortare, qui se rendit le aS août. Les nouvelles en arrivèrent au ministre, lorsqu'il passa par Paris victorieux de Gravelines.
Ceux, qui aimoientla justice et les serviteurs particuliers de la reine d'Angleterre reçurent alors une agréable nouvelle pendant le séjour du Roi à Fontainebleau , qui fut celle de la iport de Cromwel. Le ministre néanmoins en parut fâché, et même il sembla qu'il n'approuvoit pas la joie publique 5 mais je suis bien aise de remarquer en cet endroit , par la réponse
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que cette |)rkicesse fit alors à la lettre que je me donnai l*htonneur de lui écrire sur ce sujet , avec» quelle modération elle apprit que Dieti Favoit vengée de ce cruel -ennemi.
Copie de la lettre de Hemiètte^Marie^ reine étAngleterre^ écrite de sa propre main à madame de Motteville^ le mercredi i8 septembre i658.
« Vous pourriez m'accuser avec raison de peu de sentiment des témoignages que me rendent mes amis de leur amitié, si je ne vous disois que je n'ai reçu votre lettré que- ce matin , quoiqu'elle soit datée de dimanche. En vérité, j'ai songé que vous recevriez de la joie de la mort de ce scélérat-, et je vous dirai que je ne sais'si c'est que mon cœur est si enveloppé de mélancolie qu'il est incapable d'en recevoir , ou que je ne vois pas encore de grands avantages qui nous en peuvent arriver : mais je n'en ai pas ressenti une fort grande, et la plus grande que j'aie est de voir celle de tous mes amis. Je vous prie de bien remercier madame Du Plessis et mademoiselle de Bellenave. Je toudrois bien avoir fait la quatrième de votre compagnie, pour me réjouir avec vous. Je voudrois vous dire bien des amitiés^ mais en vérité elles sont dans mon coeur plus que je ne le puis exprimer, et mes actions vous le feront voir en toutes occasions. Je vous conjure de le croire, ou vous me faites grand tort ^ car je suis au fond de mon ame de vos amies. »
Le ministre eut aussi alors la joie de yoir madame la princesse de Gonti sa nièce , qui yenoit d'accou- T. 39. 28