Mémoires
Croce chassé de Venise. — Sgombro. — Son infamie et sa mort. — Malheur arrivé à ma chère C. C. — Je reçois une lettre anonyme d'une religieuse, et j'y réponds. — Intrigue amoureuse.
Mon compère , comme je l'ai dit, correcteur adroit et déterminé de la fortune , faisait richement ses affaires à Venise , et comme il était aimable et ce qu'on appelle dans le monde de bonne société , il aurait pu continuer long-temps sur le même pied , s'il s'en était tenu au jeu ; caries
inquisiteurs d'état auraient trop à faire , s'ils voulaient s'occuper d'obliger les fous h ménager leur fortune , les dupes à être prudens et les fripons h ne pas duper les sots ; mais soit folie de jeunesse, soit perversité de mœurs , la cause de son exil fut d'une nature extraordinaire et infâme.
Un noble vénitien, noble de naissance et fort ignoble d'habitudes, un nommé Sgombro , de la famille Gritti, en devint amoureux, et Croce, soit plaisanterie, soit goût, ne lui fut pas cruel. Malheureusement la réserve qu'exige la décence ne fut pas appelée en tiers et le scandale devint si public que le gouvernement se vit forcé d'intimer à mon dit Croce l'ordre de quitter la ville et d'aller tenter fortune ailleurs.
Peu de temps après, l'infâme Sgombro séduisit ses deux fils encore jeunes, et malheureusement pour lui , il mit le plus jeune dans la nécessité d'avoir recours au chirurgien. L'infamie devint publique et le pauvre enfant confessa qu'il n'avait pas eu le courage de désobéir à l'auteur de ses jours. Cette soumission parut à juste titre de nature à ne pouvoir pas être mise au nombre des devoirs que la qualité de fils impose envers un père , et les inquisiteurs d'état envoyèrent le détestable père à la citadelle de Cataro, où il mourut au bout d'un an d'emprisonnement.
Il est si reconnu que l'air qu'on respire à Cataro est mortel , que le tribunal ne condamne à le respirer que les criminels qu'on n'ose point juger
publiquement de peur d'inspirer trop d'horreur par la publication du procès.
Ce fut à Cataro que le conseil des dix envoya, il y a quinze ans, le célèbre avocat Cantarini , noble vénitien qui , par son éloquence , s'était rendu maître du grand conseil et qui allait changer la constitution de l'état. Il y mourut au bout de l'année , et quant à ses complices , le tribunal jugea suffisant de ne punir que les quatre ou cinq principaux , et de faire semblant d'ignorer les autres, que la peur fît rentrer silencieusement dans le devoir.
Ce Sgombro, dont j'ai parlé plus haut, avait une femme charmante quij je crois, vit encore. Cette femme , nommée Cornélie Gitti , aussi célèbre par les charmes de sa figure que par ceux de son esprit , a conservé sa beauté malgré les ans. Devenue maîtresse d'elle-même par la mort de son indigne époux , elle se donna bien de garde de convoler à d'autres noces ; elle chérissait trop son indépendance : mais comme elle n'était pas insensible au plaisir, elle agréa l'hommage des amans qu'elle trouva de son goût.
Un lundi , vers la fin de juillet, mon valet de chambre vint me réveiller à la pointe du jour en me disant que Laure voulait me parler. Je prévis quelque malheur et je la fis entrer de suite. Voici la lettre qu'elle me remit :
« Mon cher ami , un malheur qui m'est arrive
\ CHAUTRE I.
hier au soir me désole d'autanl plus que je suis obligée de le cacher à tout le couvent. J'ai une affreuse hémorragie et je ne sais comment faire pour étancher le sang, car je n'ai pas beaucoup de linge , et Laure me dit qu'il m'en faudra une grande quantité, si l'hémorragie dure ; je ne puis me confier à personne qu'à toi , et je te supplie de m'en envoyer autant que tu pourras. Tu vois que j'ai dû me confier à Laure qui seule peut entrer chez moi à toute heure. Si je meurs, mon cher mari, tout le couvent saura de quoi je suis morte; mais je pense à toi ., et je tremble. Que feras-tu dans ta douleur? Ah ! mon coeur, quel dommage? »
Je m'habille à la hâte tout en interrogeant Laure. Elle me dit clairement que c'était une fausse couche et qu'il fallait agir dans le plus grand secret pour épargner la réputation de mon amie ; que du reste il ne lui fallait que beaucoup de linge et que ce ne serait rien. Langage ordinaire qui n'apaisa point l'angoise que j'éprouvais. Je sors avec Laure et je vais chez un juif où j'achète une quantité de draps de lit et deux cents serviettes, et après avoir tout mis dans un grand sac, je pars pour Muran avec elle. Pendant le chemin^ j'écrivis au crayon à mon amie d'avoir en Laure toute confiance, l'assurant que je ne quitterais pas Muran avant qu'elle ne fut hors de danger. Avant de débarquer, Laure me dit que pour n'être pas remarqué , je ferais bien de me
cacher chez elle. Dans tout autre temps c'aurait été enfermer le loup clans la bergerie. Elle me laissa dans une pauvre petite chambre au rez-dechaussée. Quant à elle, après s'être chargée de linge partout où elle pouvait en cacher , elle se hâta de se rendre auprès de la malade qu'elle n'avait point vue depuis la veille au soir. J'espérais qu'elle la trouverait hors de danger , et il me tardait de la voir revenir avec cette nouvelle.
Elle fut absente pendant une heure , et elle revint, l'air triste, me dire que ma pauvre amie ayant perdu beaucoup de sang pendant la nuit , se trouvait au lit, très-faible, et qu'il fallait la recommander à Dieu , car si l'hémorragie ne cessait pas bientôt, il était impossible qu'elle y résistât vingtquatre heures.
Quand je vis le linge qu'elle retira de dessous sa robe, je ils un mouvement d'horreur et je crus mourir. C'était une boucherie î Laure croyant me consoler, me dit que je pouvais être bien sûr que le secret ne serait point trahi. Hé ! que m'importe! qu'elle vive , lui dis-je , et que le monde entier sache qu'elle est ma femme. Dans un autre moment, la sottise de cette pauvre Laure m'aurait fait rire : je n'en avais ni la force ni la disposition dans ce triste moment. La chère malade, me ditelle, a souri en lisant le billet, et elle a assuré que puisque vous étiez si près d'elle , elle ne mourrait pas. Cela me lit du bien , mais il faut si peu de chose à un homme pour le consoler ou pour alléger
ses peines ! Quand les religieuses seront à table , me dit Laure , j'y retournerai avec autant de linge que je pourrai en cacher sur moi ; en attendant, je vais laver celui-là.
— A-t-elle eu des visites ?
— Oh ! certes , tout le couvent ; mais personne ne se doute de rien.
— Mais avec la chaleur qu'il fait , elle ne peut avoir qu'une légère couverture, et il est impossible qu'on n'observe pas le gros volume que doivent faire les serviettes.
— Cela n'est pas à craindre, car elle se tient sur son séant.
— Que mange-t-elle ?
— Rien, caril ne faut pas qu'elle mange. Bientôt Laure sortit, et moi avec elle. J'allai
chez un médecin où je perdis mon temps et mon argent à lui faire faire une longue recette dont je ne pus faire usage, car elle aurait mis tout le couvent dans le secret , ou plutôt le secret aurait été dévoilé à tout le monde; car secret de nonne perce bien vile les murs du couvent. D'ailleurs le médecin de la maison aurait peut-être été le premier à le divulguer par esprit de vengeance.
De retour chez Laure , je me remis tristement dans mon pauvre gîte, et une demi-heure après cette messagère vint les larmes aux yeux me remettre le billet suivant qui était presque illisible :
« Je n'ai pas la force de t'écrire , mon bon ami ,
car je m'affaiblis de plus en plus : je perds tout mon sang et je commence à croire que le mal est sans remède. Je m'en remets à la volonté de Dieu, et je le remercie de ce que mon honneur est à couvert. Ne t'afflige pas trop. Ma seule consolation est de te savoir si près de moi. Hélas! si je pouvais te voir un instant, je mourrais contente. »
L'aspect d'une douzaine de serviettes que Laure me montra me fit frémir , et cette bonne femme crut me consoler en me disant qu'avec une bouteille de sang on en imbiberait autant. Mon àme n'était pas disposée à recevoir des consolations d'une pareille assurance. J'étais au désespoir , et je me faisais les plus vifs reproches d'être la cause de la mort de cette innocente personne. Je me jetai sur un lit et j'y demeurai comme abasourdi pendant plus de six heures, jusqu'au moment où Laure revint du couvent avec une vingtaine de serviettes toutes trempées. La nuit ne lui permettait pas d'y retourner jusqu'au jour. Je passai une nuit affreuse sans rien prendre, sans dormir ; me considérant avec horreur et repoussant les soins que les filles de Laure tachaient de me prodiguer.
Le jour venait à peine de paraître quand Laure vint d'un air lamentable me dire que ma pauvre amie ne saignait plus. Je crus qu'elle était morte, et poussant un cri : Elle ne vit plus ! dis-je.
— Elle vit, monsieur , mais il est. à craindre
qu'elle ne passe point la journée , car elle est épuisée ; elle a à peine la force d'ouvrir les yeux et son pouls se fait à peine sentir.
Je respirai ; je sentis que mon ange était sauvée. Laure , dis-je , cette nouvelle n'est point mauvaise , et pourvu que l'hémorragie ait totalement cessé, il n'y a qu'à lui donner quelque nourriture légère.
— On a envoyé chercher un médecin ; il ordonnera ce qu'il faut lui donner; mais à vous dire vrai , je n'ai pas grand espoir.
— Assure-moi seulement qu'elle vit.
— Oui, je vous l'assure, mais vous sentez qu'elle ne dira pas la vérité au docteur, et alors Dieu sait ce qu'il ordonnera. Je lui ai dit à l'oreille de ne rien prendre et elle m'a comprise.
— Tu es une femme divine. Oui, si elle ne meurt pas de langueur d'ici à demain , elle est sauvée : la nature et l'amour auront été son médecin.
— Que Dieu le veuille. Vous me reverrez à midi.
— Pourquoi pas avant?
— Parce que sa chambre sera pleine de monde. Ayant besoin d'espérer et me sentant défaillir
de besoin , je me fis préparer quelque nourriture et je me mis à écrire à mon amie pour le moment où elle pourrait me lire. Les momens du repentir sont bien tristes, et j'étais véritablement bien à plaindre. J'avais le plus grand besoin de revoir Laure pour savoir ce qu'aurait dit le médecin.
J'avais de fortes raisons de rire des oracles ; cependant, je r.e sais par quelle faiblesse, j'avais besoin de celui du médecin, et surtout de l'entendre propice.
Les jeunes filles de Laure me servirent à dîner, mais il me fut impossible de rien avaler ; cependant je m'amusai à voir les trois soeurs dévorer mon dîner à la première invitation que je leur en fis. La sœur aînée, grande pièce de résistance, ne leva pas une fois ses grands yeux sur moi. Les deux cadettes me paraissaient pouvoir être aimables ; mais je ne m'en occupais que pour nourrir mon cruel repentir.
Laure, que j'attendais avec une vive impatience, revint enfin , et me dit que ma chère malade était toujours dans le même état de langueur, que sa faiblesse avait fort surpris le médecin qui ne savait à quoi l'attribuer. Il lui a ordonné des cordiaux et des bouillons légers, et si elle peut dormir, il en répond. Le docteur lui a également ordonné une garde de nuit, et la malade a étendu la main vers moi comme pour me désigner. Maintenant je vous promets de ne plus la laisser ni nuit ni jour que pour venir vous en porter des nouvelles.
Je la remerciai et je lui promis de la récompenser généreusement. J'appris avec beaucoup de plaisir que sa mère était allée la voir, qu'elle n'avait rien aperçu et qu'elle lui avait fait les plus tendres caresses.
Me sentant plus tranquille, je donnai six sequins à Laure et un à chacune de ses filles et je pris quelque chose à souper, ensuite je me couchai dans l'un des misérables lits qui se trouvaient dans la même chambre. Dès que les deux jeunes sœurs me virent couché, elles se déshabillèrent sans façon, et se mirent toutes deux dans le second lit qui était tout près du mien. Cette innocente confiance me plut. Quant à l'aînée, qui devait s'y connaître , elle alla se coucher dans la chambre voisine ; car elle avait un amoureux qui devait bientôt l'épouser. Je ne fus point cette fois possédé du démon de la chair, et je laissai dormir paisiblement l'innocence sans la mettre à la moindre épreuve.
Le lendemain de bonne heure, Laure m'apporta du baume. Elle vint d'un air gai me dire que ma chère malade avait bien dormi et qu'elle irait bientôt lui faire prendre une petite soupe. J'étais dans une espèce divresse en l'entendant et je croyais l'oracle d'Esculape mille fois plus certain que celui d'Apollon. 11 n'était pourtant pas encore temps de chanter victoire , car il fallait que mon amie reprit des forces et réparât tout le sang qu'elle avait perdu, ce qui ne pouvait être que l'ouvrage du temps et de soins assidus et bien administrés. Je restai encore huit jours chez Laure et n'en partis que lorsque mon amie me l'eut, pour ainsi dire, ordonné dans une lettre de quatre pages.
Laure à mon départ pleura de bonheur en se voyant récompensée par le don de tout le beau linge que j'avais acheté pour ma C. C, et ses filles pleurèrent apparemment de ce que dans les dix jours que j'avais passés auprès d'elles, elles n'avaient pas su m'engager à leur donner un seul baiser.
De retour à Venise, je revins à mes habitudes ordinaires; mais avec mon naturel, le moyen d'être content sans un amour positif? Je n'avais d'autre plaisir que celui de recevoir tous les mercredis une lettre de ma chère recluse, qui m'encourageait à l'attendre au lieu de m'engager à l'enlever. Laure m'assurait qu'elle était devenue plus belle, et je mourais d'envie de la voir. L'occasion s'en présenta bientôt, et je ne la laissai pas échapper. 11 devait y avoir une prise d'habits , cérémonie qui attire toujours beaucoup de monde. Les religieuses recevant alors beaucoup de visites, il était probable que les pensionnaires seraient également au parloir. Je ne courais aucun risque d'être ce jourlà plus remarqué que tout autre , car je me trouverais confondu dans la foule. Je m'y rendis donc sans en rien dire à Laure et sans en prévenir ma chère petite femme, et je crus tomber à la renverse en la découvrant à quatre pas de moi attentive à me considérer avec une sorte d'extase. Je la trouvai grandie et formée , et il me sembla qu'elle était plus belle qu'auparavant. Je n'eus des yeux que pour elle ; elle n'en eut que pour moi, et je
fus le dernier à quitter ce lieu qui, ce jour-là, me paru! être le temple du bonheur.
Trois jours après j'en reçus une lettre. Elle m'y peignait avec tant d'ardeur le plaisir que lui avait procuré ma présence, que je songeai à l'en faire jouir le plus souvent possible. Je lui répondis de suite qu'elle me verrait à la messe de son église tous les jours de fètc. Cela ne me coûtait rien. Je ne la voyais pas, mais je savais qu'elle me voyait et son plaisir rendait le mien parfait. Je ne pouvais rien craindre , car il était presque impossible que l'on put me reconnaître dans cette église qui n'était fréquentée que par des bourgeois et des bourgeoises de Muran.
Après avoir entendu deux ou trois messes, je prenais une gondole de trajet, dont le barcarol ne pouvait avoir aucune curiosité de me connaître. Cependant je me tenais sur mes gardes, car je savais que l'intention du père de C. C. était qu'elle m'oubliât, et j'étais certain qu'il l'aurait conduite Dieu sait où, s'il avait eu le moindre soupçon que je susse où elle était.
Je raisonnais ainsi dans la crainte de ne pouvoir plus avoir aucune correspondance avec mon amie ; mais je ne connaissais pas encore le caractère et la finesse des saintes filles du Seigneur. Je ne croyais pas non plus que ma personne eût quelque chose de remarquable, au moins pour un couvent; mais j'étais encore novice sur la curiosité des femmes et surtout sur celle des
cœurs oisifs; j'eus bientôt occasion de m'en convaincre.
Je n'avais fait ce manège que pendant un mois ou cintf semaines quand ma chère C. C. m'écrivit d'un style plaisant que j'étais devenu l'énigme de tout le couvent, tant des pensionnaires que des religieuses, sans en excepter les plus vieilles. Tout le chœur m'attendait à la minute : on s'avertissait quand on me voyait entrer et prendre l'eau bénite. On remarquait que je ne regardais jamais la «rille derrière laquelle devaient être toutes les recluses, ni aucune femme qui entrât ou sortît de l'église. Les vieilles disaient que je devais avoir quelque grand chagrin, dont je n'espérais me délivrer que par la protection de la sainte Vierge, et les jeunes disaient que je devais être mélancolique ou misantrope. Ma chère femme, qui en savait plus que les autres et qui n en était pas aux conjectures, s'amusait beaucoup et m'amusait à me raconter tout cela. Je lui écrivis que si elle craignait que je pusse être connu, je cesserais d'y aller. Elle me répondit que je ne saurais lui imposer de plus douloureuses privations, et qu'elle me priait de continuer. Je crus pourtant devoir m'abstenir d'aller chez Laure, car il aurait été possible que ces commères embeguinées parvinssent à le savoir et découvrissent par là beaucoup plus qu'il n'était convenable qu'elles sussent. Mais ce genre de vie, qui me desséchait, ne pouvait pas durer long-temps. Dailleurs j'étais né pour avoir
l4 CHAPITRE I.
une maîtresse et pour vivre heureux avec elle. Ne sachant que faire, je jouais et je gagnais presque toujours : malgré cela, l'ennui me faisait maigrir à vue d'oeil.
Après les cinq mille sequins que mon compère Croce m'avait fait gagner à Padoue , j'avais suivi le conseil de M. de Bragadin. J'avais loué un casino et j'y tenais une banque de pharaon de moitié avec un matador qui me garantissait des supercheries de certains aristocrates tyrans vis-àvis desquels un simple particulier a toujours tort dans ma patrie.
Le jour de la Toussaint de 1753, au moment où, après avoir entendu la messe, j'allais monter dans une gondole pour retourner à Venise , je vis une femme dans le goût de Laure qui , en passant près de moi , me regarda et laissa tomber une lettre. Je la ramasse , et j'aperçois la femme qui, m'ayant vu en possession de la missive, continue tranquillement son chemin. La lettre était sans adresse et le cachet représentait un noeud coulant. Je me hâte d'entrer dans la gondole et dès que je fus au large, brisant le cachet, je lus ce qui suit :
« Une religieuse qui depuis deux mois et demi vous voit tous les jours de fête à son église , désire faire votre connaissance. Une brochure que vous avez perdue et que le hasard a fait tomber entre ses mains, lui fait croire que vous parlez le
français ; mais, si vous le préférez , vous pouvez lui répondre en italien, car elle cîésire surtout de la clarté et de la précision. Elle ne vous invite pas à la faire appeler au parloir, parce qu'avant que vous vous mettiez dans la nécessité de lui parler, elle veut que vous la voyiez, et pour cela elle vous indiquera une dame que vous pourrez accompagner au parloir. Cette dame ne vous connaîtra pas et ne sera point par conséquent dans l'obligation de vous présenter, si par hasard vous ne voulez pas être connu.
« Si vous croyez que cette manière de faire connaissance ne soit pas convenable, la religieuse vous indiquera un casino à Muran où vous la trouverez seule à la première heure delà nuit tel jour que vous lui marquerez. Vous pourrez rester à souper avec elle, ou vous en aller un quart-d'heure après , si vous avez affaire ailleurs.
« Aimeriez-vous mieux lui donner à souper à Venise? Fixez-lui le jour, l'heure nocturne et le lieu où elle doit se rendre, et vous la verrez masquée, sortir d'une gondole : soyez seulement seul sur le rivage , masqué et une lanterne à la main.
« Je suis certaine que vous me répondrez et que vous devinez l'impatience avec laquelle j'attends votre réponse ; ainsi^ je vous prie de la remettre demain à la même femme qui vous aura fait tenir cette lettre : vous la trouverez une heure avant midi dans l'église de St.-Gancian, au premier autel à main droite.
iG CHAPITRE I.
« Songez que si je ne vous supposais pas le coeur noble et l'esprit élevé , je ne me serais jamais déterminée aune démarche qui pourrait vous faire porter sur ma personne un jugement défavorable. »
Le ton de cette lettre, que je copie mot pour mot, me surprit plus que la chose même. J'avais des affaires , mais je quitr .i tout pour aller m'enfermer et répondre. La démarche annonçait une folle , mais j'y trouvais une sorte de dignité et une singularité qui m'y attachaient. Il me vint dans l'idée que la religieuse pouvait être la même que celle qui donnait des leçons à mon amie. Elle nie l'avait peinte belle , riche , galante et généreuse : ma chère femme pouvait avoir commis quelque indiscrétion : mille idées me passaient par la tête ; mais je rejetais toutes celles qui n'étaient pas favorables à un projet qui me souriait. D'ailleurs mon amie m'avait écrit que la religieuse qui lui donnait des leçons de français n'était pas la seule qui parlât cette langue. Je n'avais aucun motif pour supposer que si C. C. avait fait quelque confidence à son amie, elle ne m'en eût pas fait part. Malgré cela la religieuse qui m'écrivait pouvait être la belle amie de ma petite femme, comme elle pouvait être toute autre; et cette possibilité me mettait passablement dans l'embarras. Voici ce que je crus pouvoir écrire sans me compromettre :
« Je vous réponds en français , madame, espérant que ma lettre aura la clarté et la précision dont vous me donnez l'exemple.
« La matière est on ne peut plus intéressante , et elle me semble de la plus grande importance par rapport aux circonstances, et devant répondre sans savoir à qui , vous sentez, madame, qu'à moins d'être un fat , je dois appréhender une mystification, et l'honneur m'oblige à me tenir sur mes gardes.
« S'il est donc vrai que la plume qui m'écrit soit celle d'une dame respectable qui me rend justice en me supposant des sentimens nobles semblables aux siens, elle trouvera, je l'espère, que je ne puis lui répondre que comme je vais avoir l'honneur de le faire.
« Si vous m'avez cru digne, madame, de parvenir «à l'honneur de vous connaître personnellement , quoique vous n'ayez pu me juger que sur l'apparence, je me crois dans l'obligation de vous obéir , quand ce ne serait que pour vous désabuser, si par hasard je vous avais involontairement induite en erreur.
« Des trois moyens que vous avez eu la bonté de m'oflfrir , je n'ose choisir que le premier avec la restriction que votre esprit pénétrant m'a suggérée. J'accompagnerai au parloir une dame qui ne me connaîtra pas et qui par conséquent ne pourra point me présenter.
« Ne jugez pas trop sévèrement , madame , les