IV
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raisons spécieuses qui m'obligent à ne me pas nommer, et recevez la promesse que je vous fais sur mon honneur de n'apprendre votre nom que pour vous rendre hommage. Si vous trouvez à propos de in adresser la parole , je ne vous répondrai qu'avec des témoignages du plus profond respect. Permettez-moi d'espérer que vous viendrez seule à la grille , et souffrez que par manière d'acquit je vous dise que je suis Vénitien et libre dans toute la force du terme. La seule raison qui m'empêche de choisir l'un des deux autres moyens offerts , et qui m'auraient mieux convenu que le premier , car ils m'honorent infiniment, est, permettez que je le répète, la crainte d'être pris pour dupe ; mais ces deux moyens ne seront pas perdus dès que vous me connaîtrez et que je vous aurai vue. Je vous prie de croire à ma véracité, et de mesurer mon impatience sur la vôtre. J'irai demain à la même heure et au même endroit chercher votre réponse. »
Je me rendis au lieu indiqué , où ayant trouvé le Mercure femelle, je lui remis ma lettre et un sequin , et je lui dis que le lendemain je me rendrais au même endroit pour y prendre la réponse. Je n'y manquai pas et je l'y trouvai. Dès qu'elle m'aperçut elle vint à moi, me remit le sequin que je lui avais donné la veille, et une lettre en me priant d'aller la lire et de revenir lui dire si elle
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devait al tendre une réponse. J'allai lire la lettre e t en voici la copie.
« Je crois , monsieur , ne m'être trompée en rien. J'abhorre comme vous le mensonge lorsqu'il peut tirer à conséquence ; mais je ne le regarde que comme un badinage lorsqu'il ne nuit à personne. Vous avez choisi entre mes trois propositions celle qui fait le plus honneur à votre esprit, et respectant les raisons qui vous empêchent de vous faire connaître , j'écris à la comtesse de S. ce que je vous prie de lire dans le billet ci-joint. Veuillez le cacheter avant de le lui faire passer : elle en sera prévenue par un autre. Vous irez chez elle à votre commodité : elle vous donnera son heure et vous l'accompagnerez ici dans sa gondole. La comtesse ne vous fera pas la moindre question , et vous n'aurez besoin de lui rendre aucun compte. Il ne sera pas question de présentation ; mais comme vous apprendrez mon nom , vous serez libre de venir en masque me demander quand il vous plaira , en me faisant appeler de la part de la comtesse. De cette manière notre connaissance sera faite , sans qu'il soit nécessaire que vous vous gêniez et que vous perdiez pendant la nuit un temps qui vous est peut-être précieux. J'ai ordonné à la servante d'attendre votre réponse, dans le cas où vous ne voudriez pas de la comtesse, si par hasard vous en étiez connu. Si le choix vous plaît, dites
?t la tille que vous n'avez point de réponse à nie faire. «
Certain de n'être pas connu de la comtesse S., je dis à la fille que je n'avais point de réponse à faire à sa maîtresse et elle me quitta.
Voici le billet que ma religieuse écrivait à la comtesse et que je devais lui remettre :
« Je te prie, ma chère amie, de venir me parler quand tu en auras le temps , et de donner au masque , porteur de ce billet , ton heure pour qu'il t'accompagne. Il sera exact. Adieu; tu obligeras beaucoup ton amie. »
Ce billet me parut sublime par rapport à l'esprit d'intrigue qui l'avait dicté, et il me semblait qu'il y avait quelque chose d'élevé qui me captivait , quoique je sentisse bien qu'on me faisait représenter un personnage auquel on avait l'air de faire une grâce.
Dans sa dernière lettre, ma religieuse., faisant semblant de ne pas se soucier de savoir qui j'étais, applaudissait à mon choix et feignait d'être indifférente aux rendez-vous nocturnes ; mais elle paraissait certaine que je la ferais appeler au parloir après que je l'aurais vue. Je savais déjà à quoi m'en tenir , car à quoi devait aboutir l'intrigue , sinon à des rendez-vous amoureux ! Cependant sa sécurité ou plutôt son assurance augmentait ma curiosité , et je sentais qu'elle avait
raison d'espérer si elle était jeune et jolie. Il n'aurait tenu qu'à moi de différer quelques jours et de savoir de C. C. qui pouvait être cette religieuse ; mais outre que c'aurait été une noirceur, j'avais peur de gâter l'aventure et d'avoir à m'en repentir. Elle me disait d'aller chez la comtesse à ma commodité ; mais c'était parce que sa dignité voulait qu'elle ne se montrât pas trop pressée , et elle devait se douter que j'éprouverais de l'impatience. Elle me paraissait trop savante en galanterie , pour la croire novice et inexperte, et je redoutais de perdre mon temps; mais prenant mon parti, je me promis de rire à mes propres dépens s'il m'arrivait de me trouver avec quelque surannée. 11 est certain que sans la curiosité, je n'aurais pas fait la moindre démarche, mais je voulais voir la contenance que ferait une nonne qui m'avait offert de venir souper avec moi à Venise. J'étais au reste très-surpris de la liberté dont jouissaient ces saintes vierges et de la facilité qu'elles avaient à violer leur clôture.
A trois heures je me rendis chez la comtesse , et lui ayant fait tenir mon billet, elle vint et me dit que je lui ferais plaisir de passer le lendemain à la même heure. Nous nous fîmes réciproquement une belle révérence et nous nous quittâmes. Cette comtesse était une maîtresse femme, un peu sur le retour, mais encore belle.
Le lendemain matin , c'était un dimanche, et je ne manquai pas d'aller à la messe, vêtu et
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coifië avec élégance , et déjà infidèle en imagination à ma ehèie C. CL; car je pensais plus à me faire voir de la religieuse , jeune ou vieille , qu'à (n'exposer aux regards de ma charmante femme.
L'après-midi je me remets en masque , et à l'heure fixée je vais chez la comtesse qui m'attendait. Nous descendons et, dans une gondole à deux rames , nous arrivons au couvent sans avoir parlé d'autre chose que du beau temps dont nous jouissions. Arrivés à la grille , elle fait appeler M. M. Ce nom m'étonne , car celle qui le portait était célèbre. On nous fait entrer dans un petit parloir., et quelques minutes après je vois paraître une religieuse qui va droit à la grille , pousse un bouton et fait sauter quatre carreaux qui laissent une large ouverture au travers de laquelle les deux amies purent s'embrasser tout à leur aise : aussitôt après 1 ingénieuse fenêtre fut soigneusement refermée. Cette ouverture était au moins de dix-huit pouces, et un homme de ma taille aurait pu y passer avec facilité. La comtesse s'assit en face de la religieuse, et moi un peu de côté, mais de manière à pouvoir observer tout à mon aise une des plus belles femmes qu'il soit possible de voir. Je ne doutai pas que ce ne fût la même dont ma chère C. C. m'avait parlé et qui lui donnait des leçons de français. L'admiration me tenait dans une sorte d'enchantement, et je n'entendis pas un mot de tout ce quelles se dirent : mais ma belle nonne,
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loin de m'adresser la parole, ne daigna pas même m'honorer d'un seul regard. Elle pouvait avoir de vingt-deux à vingt-trois ans, et la coupe de son visage était de la plus belle forme. Elle était d'une taille bien au-dessus de la moyenne , son teint très-blanc tirant un peu sur le pale , l'air noble et décidé, mais en même temps réservé et modeste; ses yeux bien fendus étaient d'un beau bleu céleste , sa physionomie douce et riante , les lèvres belles et humides de la plus suave volupté; ses dents étaient deux rangées de perles du plus brillant émail. Sa coiffure ne me laissait pas voir ses cheveux ; mais si elle en avait, ils devaient être d'un beau châtain clair ; ses sourcils m'en répondaient. Ce qui me ravissait le plus était sa main et Pavant-bras que je voyais jusqu'au coude. Le ciseau de Praxitèle n'a jamais rien taillé de mieux arrondi , de plus potelé ni de plus gracieux. Malgré tout ce que je voyais et tout ce que je devinais, je ne me repentais pas d'avoir refusé les deux rendez-vous que cette beauté m'avait offerts, car je me sentais sûr de la posséder en peu de jours , et je jouissais de pouvoir lui faire hommage de mes désirs. Il me tardait de me voir seul à la grille avec elle , et j'aurais cru lui faire injure, si dès le lendemain je n'étais allé l'assurer que je lui rendais toute la justice qu'elle méritait. Elle fut constante à ne pas me regarder un seul instant ; mais à la fin cette sorte de réserve me plut. Toutà-coup les deux amies baissèrent la voix , et la dé-
licatesse m'imposa le devoir de m'éioigner. Leur entretien secret dura un quart d'heure que je passai à faire semblant de considérer un tableau : au bout de ce temps elles s'embrassèrent comme au commencement , et la religieuse ayant refermé la grille mouvante , tourna le dos et s'en alla sans me jeter le moindre regard.
La comtesse en retournant à Venise , lasse peutêtre de mon silence , me dit eu souriant : M. M. est belle et elle a beaucoup d'esprit.
■«— J'ai vu l'un et je crois l'autre.
— Elle ne vous a pas dit un mot.
— N'ayant pas voulu lui être présenté , elle m'en a puni en faisant semblant de ne pas s'apercevoir que j'étais là.
La comtesse n'ayant pas répliqué , nous arrivâmes devant sa maison sans plus échanger une parole. Je la laissai à la porte , où une belle révérence accompagnée de ces mots : Adieu, monsieur! m'annonça que je ne devais pas aller plus loin. Je n'en avais pas envie , et j'allai autre part rêver à cette singulière aventure , dont il me tardait de voir ledénoùment.
La comtesse Coronini. — Dépit amoureux. — Réconciliation. — Premier rendez-vous. — Divagation philosophique.
Ma belle religieuse ne m'avaitpas parlé , et j'en étais très-content; car j'étais si stupéfait , si saisi d'admiration , qu'il aurait été très-possible que je lui eusse donné une fort mince idée de mon esprit par les réponses décousues que j'aurais probablement faites à ses questions. Je voyais qu'elle devait être persuadée qu'elle n'avait pas à craindre l'humiliation d'un refus ; mais j'admirais son courage dans sa situation pour oser en courir le risque. J'avais de la peine à me rendre compte de sa har-
'-ifi CHAPITRE II.
diesse„, et je/ie concevais pas comment elle pouvait se procurer la liberté dont elle devait jouir. Un casino à Muran ! la liberté d'aller souper à Venise tète-à-tête avec un jeune homme! tout cela offusquait mes idées , et je décidai dans ma pensée qu'elle devait avoir un amant en titre qui se plaisait à la rendre heureuse en satisfaisant ses caprices. Cette idée à la vérité choquait un peu mon orgueil ; mais l'aventure était trop piquante , l'objet trop attrayant pour ne pas me faire passer par dessus. Je me Toyais en beau chemin pour devenir infidèle à ma chère C. C. , ou plutôt je l'étais déjà en idée; niais malgré mon amour pour cette charmante fille , j'avoue que je ne me sentais aucun scrupule. Il me semblait qu'une infidélité de cette espèce , si elle parvenait à se découvrir , n'avait rien qui put lui déplaire ; car cette petite déviation n'était propre qu'à me tenir en haleine et à me 'conserver pour elle, puisque cela pouvait m'arraeher à l'ennui qui me desséchait.
J'avais été présenté à la comtesse Coroninipar une religieuse, parente de M. Dandolo. Cettecomtessf; qui avait été fort belle et qui avait beaucoup d'eyprit , ne voulantplus s'occuper desintérêts des cn/urs dont toute sa vie elle avait fait son étude , s'était retirée au couvent de Sainte-Justine, pour y chercher le repos que le dégoût lui avait rendu nécessaire. Comme elle avait joui d'une grande réputation , elle voyait encore à sa grille tous les ambassadeurs étrangers et les premiers personna-
gesde la république. La curiosité de part et d'autre y faisait constamment les frais de la conversation , et la comtesse dans les murs du couvent savait tout ce qui se passait dans la ville, et souvent elle voulait même en savoir davantage. Cette dame m'accueillait toujours fort bien, et me traitant en jeune homme, elle se plaisait à me donner des leçons de morale très-agréables, chaque fois fois que j'allais lavoir. Certain d'apprendre adroitement quelque chose relativement à M. M., je résolus d'aller lui présenter mes hommages le lendemain matin du jour où j'avais été voir cette belle religieuse.
La comtesse me reçut à son ordinaire, et après ces riens d'usage qu'on est convenu de débiter dans la bonne société, avant de rien dire qui en vaille la peine , je fis tomber la conversation sur les couvens de Venise. Nous parlâmes de l'esprit et du crédit d'une religieuse Celsi qui, quoique laide, avait sur tout ce qu'elle voulait une influence marquée. Nous nous entretînmes ensuite de la jeune et charmante sœur Micheli qui avait pris le voile pour prouver à sa mère qu'elle avait plus d'esprit qu'elle. De celle-là passant à plusieurs autres qu'on disaitgalantes, je nommai M. M., en disant qu'elle devait l'être aussi; mais que c'était une énigme. La comtesse me répondit en souriant que ce n'en était pas une pour tout le monde; mais qu'en général cela devait l'être. Ce qu il y a d'incompréhensible , me dit-elle , c'est le caprice qu'elle a
iS CHAPITRE II.
eu de prendre le voile étant belle , riche , libre , remplie d'esprit, très-cultivée , et à ce que je sais, esprit fort. Elle prit le voile sans aucune raison, ni physique ni morale : ce fut un véritable caprice.
— La croyez-vous heureuse , madame ?
— Oui , si elle ne s'est pas repentie , ou si elle ne vient pas à se repentir. Si cela lui arrive jamais, je la crois assez sage pour ne le faire connaître à personne.
Persuadé par l'air mystérieux de la comtesse que M. M. devait avoir un amant , je pris le parti de ne pas m'en mettre en peine , et m'étant masqué, je me rendis à Mur an dans l'après-diner. Arrivé à la tour du couvent, je sonne, et le coeur palpitant, je demande M. M. de la part de la comtesse de S. Le petit parloir était fermé ,1a tourière me montra celui dans lequel je devais entrer. J'entre , j'ôte mon masque et je m'assieds en attendant ma déesse.
Mon cœur battait la charge. J'attendais avec impatience et cependant l'attente me plaisait; car je redoutais l'instant de l'entrevue. Une heure se passa assez rapidement , mais alors je commençai à trouver le temps de l'attente un peu long, et pensant que la tourière ne m'avait pas bien compris , je sonne au tour et je demande si on l'a prévenu la sœur M. M. Une voix me répond que oui. Je vais reprendre ma place, et quelques minutes après je vois entrer une vieille édentée qui s'a p.-
proche et me dit : La mère M. M. est occupée pour toute la journée; et sans me donner le temps de dire un seul mot, elle sort.
Voilà de ces momens terribles auxquels l'homme à bonnes fortunes est quelquefois sujet! Us sont ce qu'il y a de plus cruel. Ils humilient, ils affligent, ils tuent.
Me sentant avili , ma première sensation fut le plus grand mépris de moi-même, un désespoir concentré qui approchait de la rage; la seconde fut une indignation dédaigneuse pour la religieuse sur laquelle je portai le jugement sévère qu'elle me paraissait mériter, et qui seul me consolait de la peine que j'éprouvais. Elle ne pouvait en agir ainsi avec moi qu'en étant la plus impudente de toutes les femmes et la plus dépourvue de bon sens ; car les deux lettres que j'avais d'elle suffisaient pour la déshonorer, si j'avais voulu me venger, et elle devait s'attendre à ma vengeance. Pour la braver, il fallait qu'elle fût folle , et je l'aurais jugée ainsi , si je ne l'avais entendue causer avec la comtesse.
Le temps amène conseil , dit-on ; il amène aussi le calme , et la réflexion donne de la lucidité aux idées. J'en vins à me dire qu'au fond l'événement n'avait rien que de très-ordinaire , et que je l'aurais immanquablement trouvé tel au premier abord , si je n'avais été ébloui par les charmes de la nonne et aveuglé par mon amour-propre. Enfin je finis par sentir qu'il ne tenait qu'à moi de
3o CIUV1TRK n.
rire de la mésaventure sans qu'il fût possible à personne de deviner si c'était tout de bon , ou si je n'en faisais que Je semblant. Le sophisme est si officieux !
Malgré tous ces beaux retours , je n'en pensais pas moins à la vengeance ; mais rien de bas ne devait s'y mêler; et ne voulant pas accorder le moindre triomphe à cette mauvaise plaisanterie , je pris sur moi de ne pas me montrer piqué. Elle m'avait fait dire qu'elle était occupée ; c'était tout simple : mon rôle était de jouer l'indifférence. Sans doute , me disais-je , elle ne sera pas occupée une autre fois ; mais je la défie de me faire retomber dans le panneau. Je lui prouverai que je n'ai fait que rire de son mauvais procédé. Il allait sans dire que je devais lui renvoyer ses lettres, mais non sans être accompagnées d'un poulet dont la galanterie ne la ferait pas sourire de plaisir. Ce qui me déplaisait le plus,, c'était l'obligation où je me trouvais d'aller à son église ; car supposant qu'elle ne savait pas que j'y allais pour C. C, elle aurait pu s'imaginer que je n'y allais que dans l'espoir de la mettre à même de me faire des excuses et de me donner de nouveaux rendez-vous. Je voulais qu'elle ne put point douter de mon mépris et je pensais que les rendez-vous qu'elle m'avait offerts n'étaient que des rendez-vous imaginaires pour m'en imposer.
Je me couchai avec le besoin de la vengeance , je m'endormis en y pensant et je m'éveillai résolu
à me satisfaire. Je me mis à écrire , mais voulant être certain que ma lettre ne se sentait point du dépit amoureux qui me rongeait, je la laissai sur mon bureau pour la relire le lendemain de sangfroid. Cette précaution me fut utile, car en la relisant vingt-quatre heures après , je la trouvai indigne et je la déchirai en mille morceaux. Il y avait des phrases qui décelaient ma faiblesse, mon amour, mon dépit, et qui, par conséquent, loin de l'humilier, lui auraient fourni matière à se moquer de moi.
Le mercredi , après avoir écrit à C. C. que de fortes raisons m'obligeaient à ne plus me rendre à la messe dans l'église de son couvent, j'écrivis une autre lettre à ma religieuse, et le jeudi elle eut le même sort que la précédente , parce qu'en la relisant j'y découvris les mêmes défauts. Il me semblait que j'avais perdu la faculté d'écrire : dix jours après je m'aperçus que j'étais trop amoureux pour avoir pu m'exprimer autrement que par le cœur.
Sincerum est nisivas , quodeunque infundis acescit (i).
La figure de M. M. m'avait laissé une impression trop vive pour pouvoir être effacée par une autre puissance que celle du temps , le plus puissant des êtres abstraits.
(i) Ce que l'on met dans un vase s'aigrit , quand ce vase n'est pas propre.
3jt CHAPITRE II.
Dans nia sotte position , je fus cent fois tenté d'aller me plaindre à la comtesse S. ; mais, Dieu merci, j'eus la prudence de ne jamais dépasser le seuil de sa porte. Pensant à la fin que cette étourdie devait vivre dans de continuelles alarmes , sachant entre mes mains ses deux lettres, au moyen desquelles je pouvais la perdre de réputation et faire le plus grand tort au couvent, je me déterminai à les lui renvoyer avec ce billet , après les avoir gardées dix jours.
« Je vous prie de croire, madame, que c'est par pur oubli que je ne vous ai pas encore renvoyé vos deux lettres que vous trouverez ci-incluses. Je n'ai jamais pensé à devenir différent de moimême en exerçant contre vous une lâche vengeance , et je vous pardonne bien facilement les deux étourderies insignes que vous avez faites , soit que vous les ayez faites naturellement et sans y penser, soit que vous ayez pu vouloir vous moquer de moi. Cependant trouvez bon que je vous conseille de ne pas en agir de même à l'égard de quelque autre , car vous pourriez vous adresser à un moins délicat que moi. Je sais quel est votre nom ; je sais qui vous êtes ; mais soyez tranquille : c'est comme si je n'en savais rien. Il est, au reste, possible que vous mettiez peu de prix à ma discrétion ; mais si cela est, je vous trouve fort à plaindre.
« Vous devez bien penser, madame, que vous
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ne nie verrez plus à votre église ; mais persuadezvous que ce sacrifice ne me coûte rien , et que j'en serai quitte pour aller à la messe ailleurs. Je dois pourtant vous dire pour quelle raison je m'abstiendrai de reparaître à votre couvent. Je trouve tout naturel qu'aux deux étourderies dont vous vous êtes rendue coupable, vous en ayez ajouté une non moins grande , celle de vous vanter de vos exploits à quelque autre recluse , et je ne veux pas vous fournir matière à rire dans votre cellule où dans votre boudoir. Ne trouvez pas trop ridicule si , malgré les cinq ou six ans que j'ai de plus que vous , je n'ai pas encore dépouillé toute pudeur, ni foulé aux pieds le sentiment de toutes les convenances , ou, si vous voulez, si j'ai encore gardé quelques préjugés. Je pense qu'il en est qu'il ne faut jamais secouer entièrement. Ne dédaignez pas cetle petite leçon , madame , puisque je reçois assez bénigneraent celle qu'apparemment vous ne m'avez donné que pour rire ; mais dont je vous promets de faire mon profit pour Je reste de mes jours. )■>
Je crus que dans la circonstance cette lettre ne respirait que la douceur, et ayant fait mon paquet, je me masquai et j'allai chercher un Fourlan qui ne pouvait point me connaître et auquel, après lui avoir donné un demi-sequin, j'en promis un autre dès qu'il viendrait m'assurer qu'il aurait exactement remis la lettre au couvent de Muran. iv. 3
Je lui donnai toutes les instructions nécessaires, et je lui fis promettre de s'en aller aussitôt qu'il aurait remis la lettre à la tourière , quand bien même on lui dirait d'attendre. Je dois dire ici que les Fourlans à Venise étaient des commissionnaires de confiance et qu'il était inouï qu'aucun d'eux eût jamais encouru le moindre reproche d'infidélité. Tels étaient jadis les Savoyards à Paris; mais tout s'altère dans le monde.
Je commençais à oublier l'affaire , sans doute parce que je pensais , sans m'en rendre compte , avoir mis entre elle et moi une barrière impénétrable, quand dix jours après, en sortant de l'Opéra , j'aperçois le même Forlan , sa lanterne à la main. Je l'appelle machinalement , et sans me démasquer, je lui demande s'il me connaissait. Il me me regarde , me toise, et me dit que non.
— As-tu bien fait ta commission à Muran ?
— Ah ! monsieur, que Dieu soit loué! Puisque j'ai le bonheur de vous trouver, j'ai à vous dire des choses importantes. J'ai porté votre lettre que j'ai remise comme vous me l'avez ordonné et je partis aussitôt que je la vis entre les mains de la tourière quoique cette soeur me dît d'attendre.
A mon retour, je ne vous trouvai pas, mais n'importe. Le lendemain matin un de mes camarades, qui se trouvait à la tour au moment où je remis votre lettre, vint me réveiller pour me dire d'aller à Muran , la tourière voulant absolument
nie parler. Je m'y rendis, et après avoir attendu quelques instans , la tourière me fît passer dans le parloir où une religieuse . belle comme le jour, me tint plus d'une heure pour me faire cent questions qui toutes tendaient, sinon à savoir qui vous êtes , au moins à découvrir l'endroit où je pourrais vous trouver. Vous savez que je ne pouvais rien lui dire de satisfaisant. Elle me quitta en m ordonnant d'attendre , et deux heures après elle reparut avec une lettre qu'elle me consigna en me disant que si je pouvais parvenir à vous la remettre et à lui en apporter la réponse , elle me donnerait deux sequins. En attendant, jusqu'à ce que je vous eusse trouvé , je devais aller tous les jours au couvent lui montrer sa lettre , et que je recevrais quarante sous chaque fois. Jusqu'à présent j'ai gagné vingt livres; mais j'ai peur qu'elle ne se lasse, et il ne tient qu'à vous, mon bon monsieur, de me faire gagner deux sequins en répondant deux mots à la lettre.
— Où est cette lettre ?
— Chez moi sous clé, car j'ai toujours peur de la perdre.
— Comment veux-tu donc que je réponde ?
— Ayez la bonté de m'attendre ici, vous me verrez avec la lettre en moins d'un quart d'heure.
— Je ne t'attendrai pas , car cette réponse ne m'intéresse point. Mais dis-moi comment tu as pu flatter la religieuse de l'espoir de me retrouver? Tu es un fripon ; car il n'est pas vraisem-
blable qu'elle t'eût confié la lettre , si tu ne lui avais fait espérer de me retrouver.
— Je ne suis pas un fripon, car j'ai fait exactement ce que vous m'aviez dit; mais il est vrai que je lui ai dépeint votre habit, vos boucles, votre taille ; et je vous assure que depuis dix jours je regarde attentivement tous les masques de votre taille; mais en vain. Voilà bien vos boucles que je reconnais; mais je ne crois pas que vous ayez le même habit. Hélas! monsieur, il ne vous en coûte rien d'écrire u^e seul ligne. Ayez la bonté de m'attendre un instant dans ce café.
Je ne pouvais plus résister à ma curiosité , et je me détermine, non à l'attendre, mais à l'accompagner chez lui. Je n'étais obligé que d'écrire : J'ai reçu la lettre, et je me satisfaisais en même temps que je faisais gagner les deux sequins au Fourlan. Le lendemain je changeais de boucles et de masque et je rendais vaines toutes les recherches.
Je suis donc mon Fourlan jusqu'à sa porte, il entre et me remet la lettre. Je le mène dans une auberge où je me fais donner une chambre avec un bon feu, et je fais attendre mon homme. Je décacheté le volumineux paquet , et la première chose qui frappe mes regards , ce sont les deux lettres que je lui avais renvoyées pour la tranquilliser sur les suites de son étourderie.
Cette vue me donna une palpitation de coeur si violente que je fus obligé de m'asseoir : c'était un
sicne certain de ma défaite. Outre ces deux Icttrès, j'en vois une petite signée S.; elle était adressée à M. M. Je la lis; elle contenait ces mots :
a Le masque qui m'a accompagnée etreconduite n'aurait, je crois, pas ouvert la bouche, si je ne m'étais avisée de lui dire que les charmes de ton esprit sont encore plus séduisans que ceux de ta figure. Il m'a répondu : J'ai vu l'un et je crois l'autre. J'ai ajouté que je ne comprenais pas pourquoi tu ne lui avais pas parlé , et il m'a répondu en souriant : Je n'ai pas voulu lui être présenté, elle m'en a puni en ne voulant pas savoir que j'étais là. C'est tout notre dialogue. Je voulais t'envoyer ce billet ce matin , mais il m'a été impossible. Adieu. »
Après avoir lu ce billet qui rapportait l'exacte vérité , et qui pouvait servir de pièce justificative , mon cœur palpita moins. Enchanté de me voir au moment d'être convaincu d'injustice , je prends courage et je lis la lettre suivante.
a Par une faiblesse que je crois très-pardonnable, curieuse de savoir ce que vous auriez dit de moi à la comtesse en venant de me voir, je saisis un moment pour lui dire de m'en informer dès le lendemain au plus tard; car je prévoyais que dans l'après-midi vous viendriez me faire une visite d'office. Son billet, que je vous envoie et que
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je vous prie de lire, ne m'est parvenu qu'une demi-heure après que vous fûtes reparti.
« Première fatalité.
« N'ayant pas encore reçu ce billet lorsque vous me fîtes appeler, je n'eus pas la force de vous recevoir. Faiblesse affreuse et seconde fatalité , mais que vous jugerez aussi pardonnable, je l'espère. J'ordonnai à la sœur converse de vous dire que J'étais malade pour toute la journée ; excuse très-légitime, soit qu'elle fût vraie ou fausse, car c'était un mensonge officieux dont les mots pour toute la journée devaient être le correctif. Vous étiez déjà parti, et il ne m'était pas possible de vous faire courir après , quand la vieille imbécille vint me dire qu'elle vous avait dit que j'étais occupée.
« Ce fut la troisième fatalité.
« Vous ne sauriez vous imaginer ce qu'il me vint envie de dire et de faire à- cette sotte de soeur; mais ici on ne doit rien dire ni faire : il faut avoir patience et dissimuler en remerciant Dieu que les fautes naissent de l'ignorance et non de la malice , ce qui n'est pas rare dans les couvens. Je prévis d'abord, au moins en partie, ce qui est arrivé, car la raison humaine, je crois, n'aurait jamais pu le prévoir entièrement. Je devinai que vous croyant joué, vous vous révolteriez, et j'en éprouvai une peine inexprimable, car je n'imaginais pas la possibilité de vous faire connaître la vérité avant le premier jour de fête.
Mon cœur appelait ce jonr-là de tous nies vœux : nurais-je pu deviner que vous prendriez la résolution de n'y plus venir ! Je pris mon mal en patience jusqu'au premier dimanche ; mais quand je vis mon espérance déçue, ma douleur devint insupportable; et elle sera mortelle, si vous refusez d'admettre ma justification. Votre lettre m'a rendue complètement malheureuse, et je ne résisterai pas à mon désespoir si vous persistez dans la barbare résolution que votre cruelle lettre m'exprime. Vous vous êtes cru joué ; voilà tout ce que vous pouvez dire; mais cette lettre vous convaincra-t-elle de votre erreur? Et même en vous croyant indignement trompé, convenez que pour m'écrire votre terrible lettre , vous avez dû me supposer un monstre abominable, et tel qu'il est impossible de le supposer dans une femme qui a de la naissance et de l'éducation. Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez renvoyées dans l'idée d'apaiser mes alarmes que vous avez cruellement supposées d'une nature bien différente à celles qui me consument. Je suis meilleure physionomiste que vous , et soyez certain que ce que j'ai fait, je ne l'ai point fait par étourderie? car je ne vous ai jamais supposé capable , je ne dis pas d'une noirceur, mais simplement d'une action déloyale. Vous devez n'avoir vu sur ma figure que lame d'une impudente étourdie , et je ne le suis pas. Vous serez peut-être cause de ma mort, ou pour le moins vous me rendrez malheuseuse
pour le reste de mes jours , si vous ne vous souciez pas de vous justifier ; car pour ce qui me regarde, je crois l'être pleinement.
« J'espère que quand bien même ma vie ne vous intéresserait pas, vous jugerez que votre honneur exige que vous veniez me parler. Venez en personne vous dédire de tout ce que vous m'avez écrit: vous le devez et je le mérite. Si vous ne connaissez pas le funeste effet que votre lettre a causé sur moi , eiîet qu'elle opérerait sur le cœur de toute femme innocente et qui n'est pas insensée , malgré mon malheur, je dois vous plaindre; car alors vous n'auriez pas la moindre connaissance du coeur humain. Mais je suis sûre que vous reviendrez, pourvu que l'homme auquel je remets cette lettre puisse parvenir à vous trouver. Adieu ; j'attends de vous ou la vie ou la mort. »
Je n'eus pas besoin de lire deux fois cette lettre , j'étais confus, désespéré. M. M. avait raison. Je fis de suite monter le Fourlan et je lui demandai s'il lui avait parlé le matin et si elle avait l'air malade. Il me répondit qu'il la trouvait chaque jour plus abattue et qu'elle avait les yeux rouges.
— Va m'a t tendre.
Je me mis à écrire et je ne terminai mon verbiage qu'à la pointe du jour, et voici mot peur mot la lettre que j'écrivis à la plus noble des
femmes , que dans un accès de dépit j'avais si mal jugée.
« Je suis coupable , madame , et dans l'impossibilité de me justifier , en même temps que je suis parfaitement convaincu de votre innocence. Je serais inconsolable , si je n'avais le doux espoir d'obtenir mon pardon , et vous ne me le refuserez pas, si vous daignez réfléchir à ce qui m'a rendu criminel. Je vous ai vue; vous m'avez ébloui, et je ne pouvais contenir un bonheur qui me semblait chimérique: je me croyais en proie à une de ces illusions délicieuses que le réveil fait évanouir. Je ne pouvais sortir de l'espèce de doute où j'étais que vingt-quatre heures après; et qui pourrait exprimer l'impatience que j'éprouvais dans l'attente de cet heureux moment! Il arriva cependant, et mon cœur palpitant de désir et d'espérance volait au devant de vous pendant que j'étais dans le parloir à compter les minutes. Une heure se passa pourtant avec assez de rapidité, effet naturel de l'impatience que j'éprouvais et de l'espèce de saisissement que je sentais à l'idée de vous voir paraître. Mais alors, et précisément à l'instant où je me croyais le plus certain d'aller contempler des traits chéris qu'une première vue a gravés dans mon coeur en traits indélébiles, je vois paraître la figure la plus désagréable qui vient m'annoncer d'un air sec et froid que vous étiez occupée pour toute la journée, et sans me donner
jJ. «UIAFITRE II.
le temps de me reconnaître , elle disparut. Figurez-vous ma stupéfaction et tout le reste. La foudre n'aurait pas produit sur moi un effet plus prompt ni plus terrible ! Si vous m'aviez envoyé deux lignes par la même converse , deux lignes de votre main, vous m'auriez renvoyé, sinon content, au moins soumis et résigné.
« Mais ce fut là une quatrième fatalité que vous avez oubliée dans votre piquante et délicieuse justification. Me croyant joué , mon amour-propre se révolta, et l'indignation fit un instant taire l'amour. La honte m'accablait. Je croyais que tout le monde lisait sur mes traits toute l'horreur que je sentais en moi, et sous la ligure d'un ange, je ne vis plus en vous qu'un monstre effroyable. Mon esprit était bouleversé, et au bout de onze jours je perdis le peu de bon sens qui m'était encore resté. Je dois le croire au moins, puisque ce fut alors que je vous écrivis la lettre dont vous avez tant de raison de vous plaindre, et que pourtant je jugeai alors un chef-d'oeuvre de modération.
« Tout, je l'espère, est maintenant fini, et aujourd'hui même, à onze heures, vous me verrez à vos pieds, tendre, soumis et repentant. Vous me pardonnerez, femme céleste, ou moi-même je me charge de vous venger de l'injure que je vous ai faite. La seule chose que j'ose vous demander en grâce, c'est de brûler ma lettre et qu'il n'en soit plus question. Je ne vous l'ai envoyée qu'après
tous en avoir écrit quatre que j'ai successivement déchirées : jugez de l'état de mon coeur.
« J.'ordonne au commissionnaire de se rendre de suite à votre couvent pour que ma lettre vous soit remise à votre réveil. Il ne m'aurait jamais découvert, si mon bon génie ne me l'avait fait aborder au sortir de l'Opéra. Je n'aurai plus besoin de lui : ne me répondez pas, et recevez toutes les expressions d'un cœur qui vous adore. »
Ma lettre achevée , j'appelle mon Fourlan , je lui donne un sequin et je lui fais promettre d'aller de suite à Muran et de ne remettre ma lettre qu'à la religieuse en personne. Dès quil fut parti, j'allai me jeter sur mon lit où l'impatience et le désir m'empêchèrent de fermer l'oeil.
Dans mon impatience , le lecteur devinera que je fus exact au rendez-vous. On me fît entrer dans le petit parloir où je l'avais vue la première fois et elle ne tarda pas à venir. Dès que je la vis auprès de la grille, je me mis à genoux, mais elle me pria de me relever de suite parce qu'on pouvait me voir. Sa figure était toute en feu et son regard me parut céleste. Elle s'assit et je pris un siège en face d'elle. Nous fûmes ainsi plusieurs minutes à nous contempler sans mot dire; mais je rompis le silence en lui demandant d'une voix tendre et altérée si je pouvais espérer mon pardon. Elle me tendit sa belle main à travers la grille et je la couvris de larmes et de baisers»
Notre connaissance , me dit-elle, a commencé par un violent orage; espérons qu'elle se prolongera dans un calme parfait et durable. C'est la première fois que nous nous parlons, mais ce qui s'est passé entre nous doit être suffisant pour que nous nous connaissions parfaitement. J'espère que notre union sera aussi tendre que sincère et que nous saurons avoir une indulgence réciproque pour nos défauts.
— Un ange comme vous pourraît-il en avoir !
— Eh ! mon ami , qui n'en a pas ?
— Quand pourrai-je avoir le bonheur de vous convaincre de mes sentimens en liberté , et dans toute la joie de mon coeur ?
— Nous souperons à mon casino quand vous voudrez, pourvu que je le sache deux jours d'avance ; ou j'irai souper avec vous à Venise , si cela ne vous gène pas.
— Cela ne ferait qu'augmenter mon bonheur. Je crois devoir vous dire que je suis très à mon aise, et que loin de craindre la dépense, je l'aime ; or, tout ce que j'ai appartient à l'objet que j'adore. /
— Cette confidence, mon cher ami, m'est trèsagréable ; et d'autant plus qu'à mon tour je puis vous dire que je suis riche , et que je ne saurais rien refuser à mon amant.
— Mais vous devez en avoir un ?
— Oui; et c'est lui qui me rend riche et qui est absolument mon maître. Je ne lui laisse jamais
rien ignorer. Après-demain, tète-à-téte et entièrement à vous , je vous en apprendrai davantage.
— Mais j'espère que votre amant
— N'y sera pas, soyez-en sur. Avez-vous aussi une maîtresse ?
— J'en avais une , mais, hélas ! on me l'a violemment arrachée, et je vis, depuis six mois , dans un parfait célibat.
— Vous l'aimez encore ?
— Je ne puis me la rappeler sans l'aimer. Elle a presque vos charmes et vos attraits ; mais je prévois que vous me la ferez oublier.
— Si vous étiez heureux , je vous plains bien sincèrement. On vous l'a arrachée, et vous fuyiez le monde pour nourrir votre douleur. Je vous ai deviné; mais s'il arrive que je m'empare de la place qu'elle occupe dans votre coeur, personne , mon doux ami, ne m'en arrachera.
— Mais que dira votre amant ?
— 11 sera charmé de me voir tendre et heureuse avec un amant tel que vous- C'est dans son caractère.
— Caractère admirable ! héroïsme supérieur à mon caractère et à ma force!
— Quelle vie menez-vous à Venise ?
— Théâtres, sociétés, casinos où je lutte avec la fortune , quelquefois bonne et quelquefois mauvaise.
— Allez-vous chez les ministres étrangers ?
\(\ i;iiAPirr.E il.
— Non, parce que je suis trop lié avec des patriciens : mais je les connais tons.
— Comment les connaissez-vous si vous ne les voyez pas ?
— Je les ai connus à l'étranger. J'ai connu à Parme le duc de Montallegre, ambassadeur d'Espagne ; à Vienne, le comte de Rosemberg ; à Paris, l'ambassadeur de France , il y a deux ans à peu près.
— Il va sonner midi , mon cher ami , il est temps que nous nous séparions. Venez après-demain à la même heure , et je vous donnerai les instructions nécessaires pour que vous puissiez venir souper avec moi.
— Tète-à-tête ?
— Cela s'entend.
— Oserai-je vous en demander un gage? car le bonheur que vous me promettez est si grand !
— Quel gage voulez- vous ?
— Vous voir debout à la petite fenêtre en me permettant d'être à la place deJa comtesse S.
Elle se leva , et avec le plus gracieux sourire, elle poussa le ressort, et après le baiser le plus expressif, je la quittai. Elle m'accompagna des yeux jusqu'à la porte, et son regard amoureux m'aurait fixé , si elle n'était point partie.
Je passai les deux jours d'attente dans une joie et une impatience qui m'empêchèrent de manger et de dormir, car il me semblait que jamais je n'avais été aussi heureux en amour , ou plutôt il me
semblait que c'était pour la première fois que j'allais l'être.
Outre la naissance , la beauté et l'esprit de ma nouvelle conquête , qualité qui faisait son mérite réel, le préjugé s'en mêlait pour me rendre le bonheur incompréhensible, car il s'agissait d'une vestale ; c'était du fruit défendu ; et qui ne sait que celui-là depuis Eve jusqu'à nous est toujours celui qui paraît le plus savoureux ! J'allais empiéter sur les droits d'un époux tout puissant; M. M. à mes yeux était au-dessus de toutes les reines.
Si, dans ces momens , ma raison n'avait pas été subjuguée par la passion , j'aurais bien vu que cette religieuse ne pouvait être faite que comme toutes les jolies femmes que j'avais aimées depuis treize ans que j'exploitais le champ de l'amour ; mais quel est l'homme amoureux qui s'arrête à cette pensée ? Si elle se présente importunément à son esprit , il la rejette avec dédain ! M. M . devait absolument être supérieure à la plus belle femme de l'univers.
La nature animale , que les chimistes appellent le règne animal , se procure par instinct les trois moyens qui lui sont nécessaires pour se perpétuer.
Ce sont trois besoins réels que la nature a donnés à toutes les créatures. Elles doivent se nourrir : et pour que ce ne soit pas une besogne insipide et fatigante, elles ont la sensation de l'appétit etelles
trouvent du plaisir à le satisfaire. Elles doivent propager leur espèce respective ; nécessité absolue et dans laquelle se montre toute la sagesse du créateur , puisque sans la réproduction tout s'anéantirait par la loi constante de la dégradation, du dépérissement et de la mort. Or, quoi qu'en disent saint Augustin et d'autres qui ne raisonnent pas mieux , elles ne s'acquitteraient pas du travail de la génération si elles n'y trouvaient pas de plaisir et qu'elles ne fussent attirées à ce grand œuvre par son attrait irrésistible. Enfin toutes les créatures ont un penchant déterminé et invincible pour détruire leurs ennemis ; et certes rien de mieux raisonné ; carie sentiment de leur conservation leur fait un devoir de souhaiter, de rechercher de tout leur pouvoir la destruction de tout ce qui peut leur nuire.
Dans ces lois générales cependant , chaque espèce agita part. Ces trois sensations, faim , appétence, haine , sont dans les brutes des satisfactions habituelles , et nous pouvons nous dispenser de les nommer plaisirs, car elles ne peuvent l'être que par rapport à l'individu. L'homme seul est doué des organes parfaits qui lui rendent le véritable plaisir particulier ; car doué de la faculté sublime déraisonner, il le prévoit, le cherche, le compose , le perfectionne , et l'élend par la réflexion et le souvenir. Je te prie , mon cher lecteur , de ne point te fatiguer , de me suivre ; car aujourd'hui que je ne suis plus que l'ombre ou la
réminiscence du fringant Casanova , j'aime à jaser ; et si tu me faisais faux-bond, tu ne serais pas poli ou au moins obligeant.
L'homme se trouve exactement à la condition des brutes lorsqu'il se livre à ces trois penchans sans appeler la raison et le jugement à son aide ; mais lorsque l'esprit vient mettre ces penchans en équilibre, ces sensations deviennent plaisir et plaisir parfait : sentiment inexplicable qui fait savourer ce qu'on appelle bonheur et que nous sentons sans pouvoir le peindre.
L'homme voluptueux qui raisonne dédaigne la gourmandise , rejette avec mépris la lasciveté et la luxure et repousse cette brutale vengeance qui procède d'un premier mouvement de colère ; mais il est friand, et ne satisfait son appétit que d'une manière analogue à sa nature et à ses goûts : il est amoureux, mais il ne jouit de l'objet aimé que quand il est certain de lui faire partager sa jouissance ; ce qui ne peut avoir lieu qu'autant qu'il y a réciprocité dans leur amour : s'il reçoit une offense , il n'en tire vengeance qu'après en avoir de sang-froid combiné les moyens les plus propres à lui en faire goûter le plaisir. S'il est quelquefois plus cruel , il se console parce qu'il a agi avec raisonnement; et enfin sa vengeance est parfois si noble qu'il se venge en pardonnant. Ces trois opérations sont l'ouvrage de l'àme qui, pour se procurer du plaisir, devient le ministre des passions. Nous souffrons quelquefois la faim pour
5o CHAPITRE II.
mieux savourer les substances destinées à la satisfaire ; nous retardons la jouissance amoureuse pour la rendre plus vive, et nous reculons l'instant d'une vengeance pour la rendre plus sûre. Il est cependant vrai aussi que l'on meurt d'une indigestion, que nous nous laissons souvent tromper en amour par des sophisines , et que l'objet que nous voulons exterminer échappe souvent à notre vengeance ; mais rien de parfait, et nous courons volontiers ces risques.
Suite du chapitre précédent. — Premier rendez- vous avec M. M. — Lettre de G. C. — Mon second rendez-vous avec la religieuse dans mon superbe casino à Venise. — Je suis heureux.
Il n'est et rien ne peut être plus cher à l'être pensant que la vie : malgré cela les hommes voluptueux, ceux qui cherchent à en jouir le mieux, sont ceux qui exercent avec le plus de perfection l'art difficile de la faire passer vite et de l'abréger. Ce n'est pas que l'intention soit de la rendre plus courte , car on voudrait la perpétuer dans le plaisir ; mais on veut que la jouissance rende son cours insensible, et on a raison,
5l CHAPITRE ni.
pourvu qu'on ne manque pas à ses devoirs. Cependant il ne faut pas que l'homme s'imagine n'avoir de devoirs que ceux qui flattent ses sens; il serait dans une grande erreur, dont il pourrait finir par être la victime. Je pense que mon favori Horace se trompait quand il disait à Florus :
Nec metuam quid de mejudiccl hères , Quod non plura datis inveniel (i).
Le plus heureux des hommes est celui qui sait se procurer la plus grande somme de bonheur sans jamais heurter ses devoirs, est le plus malheureux est celui qui a embrassé un état dans lequel il se trouve sans cesse dans la triste obligation de prévoir.
Certain que M. M. ne manquerait pas à sa parole, je me rendis au parloir vers les dix heures du matin , et dès que je fus annoncé je la vis paraître.
— Mon Dieu , mon ami , êtes-vous malade?
— Non, ma divine amie, mais je puis le paraître , car l'inquiète attente du bonheur m'excède. J'ai perdu l'appétit et le sommeil, et s'il était différé, je ne répondrais pas de ma vie.
— Il ne le sera pas, mon cher ami ; mais quelle impatience ! Asseyons-nous. Voici la clé du ca-
(i) Je ne redoute pas le jugement que porteront de moi mes héritiers , en s'e'tonnant que je ne leur aie pas laisse davantage que je ne leur transmettrai.
CHAPVl'Rt ni. 53
sino où vous irez. 11 y a du monde, car il faut bien que nous soyons servis; mais personne ne vous parlera et vous n'aurez besoin de parler à personne. Vous serez masqué , et vous n'irez qu'à une heure et demie de la nuit (i) , et pas plus tôt. Vous monterez l'escalier qui est en face de la porte de la rue, et au haut de l'escalier vous verrez à la lumière d'une lanterne une porte verte que vous ouvrirez pour entrer dans l'appartement, que vous trouverez éclairé. Vous me trou-* verez dans la seconde pièce , et si je n'y étais pas encore , vous m'attendriez quelques minutes : vous pouvez compter sur mon exactitude. Vous pourrez vous démasquer, vous mettre à votre aise : vous trouverez des livres et bon feu.
La description étant parfaitement claire, je baise la main qui m'offre la clé de ce temple mystérieux , et je demande à cette femme charmante si c'est en religieuse que je la verrai. Je sors en religieuse, me dit-elle, mais j'ai là une garde ■>■ robe complète pour me transformer en femme du monde et même pour me masquer.
— J'espère que vous me ferez le plaisir de rester en religieuse.
— Pourquoi , s'il vous plaît ?
— J'aime tant à vous voir dans ce costume !
— Ah ! ah! je comprends. Vous vous figurez ma tète tondue, et je vous fais peur. Mais rassurez-,
(i) C'est deux, heures après le coucher du soleil.
vous , mon ami , j'ai une perruque si bien faite qu'elle le dispute à la nature.
— Dieu ! que dites-vous ? le seul nom de perruque est assommant. Mais non , n'en doutez pas, je vous trouverai charmante de toutes les façons. Ayez seulement soin de ne pas mettre cette cruelle perruque en ma présence. Je vous offense : pardon ; car je suis au désespoir de vous avoir parlé de cela. Etes-vous sûre que personne ne vous voit sortir du couvent ?
— Vous en serez sûr vous-même quand vous ferez le tour de l'île et que vous observerez la petite porte qui donne sur la petite rive. J'ai la clé d'une chambre qui donne sur cette petite rive , et je suis sûre de la soeur converse qui me sert.
— Et la gondole?
— C'est mon amant qui me répond de la fidélité des gondoliers.
— Quel homme que votre amant! Je m'imagine qu'il est vieux.
— Vous vous trompez, et si cela était, j'en serais honteuse. Il n'a pas quarante ans et il a tout pour être aimé; beauté, esprit, douceur de caractère , nobles procédés.
— Et il vous pardonne des caprices ?
— Qu'appelez-vous caprices ! Il y a un an qu'il s'est emparé de moi , et avant lui je n'avais jamais connu aucun homme, comme vous êtes le premier qui m'ait donné une fantaisie. Lorsque je lui en fis la confidence, il fut un peu étonné , puis il
se mit à rire et me fit une courte remontrance sur le danger que je courais de me livrer à un indiscret. Il aurait désiré que je susse au moins qui vous êtes avant de pousser la chose plus loin ; mais c'était trop tard. Je lui répondis de vous, et naturellement je le fis rire de répondre si positivement de quelqu'un que je ne connaissais pas.
- — Quand lui avez-vous tout confié?
— Avant-hier, et sans lui rien cacher. Je lui ai montré mes lettres et les vôtres, et il vous croit Français quoique vous vous y donniez pour Vénitien. Il est fort curieux de savoir qui vous êtes; mais ne craignez rien : je vous promets de ne jamais faire la moindre démarche pour le savoir moi-même.
— Ni moi pour savoir quel est cet homme aussi rare que vous. Je suis désespéré quand je pense à la peine que je vous ai faite.
— N'en parlons plus ; car quand j'y pense , je vois qu'un fat seul aurait pu en agir autrement.
Avant de la quitter, j'obtins à la petite fenêtre un nouveau gage de sa tendresse, et elle m'accompagna du regard jusqu'à la porte.
Le soir , à l'heure convenue , je me rendis au rendez-vous, et suivant exactement ses instructions , je parvins dans un salon où je trouvai ma nouvelle conquête habillée en séculière avec la plus grande élégance. Le salon était éclairé par des girandoles dont la lumière était réfléchie par
56 CHAPITRE ni.
des glaces, et par quatre superbes flambeaux: placés sur une table avec des livres. Elle me parut une beauté tout-à-fait différente que lorsque je l'avais vue en religieuse. Elle était coiffée en cheveux avec un superbe chignon; mais je glissai là -dessus, tant l'idée d'une perruque m'offusquait, et je me serais bien gardé de lui en faire compliment. Je me jetai à ses genoux pour lui témoigner ma vive reconnaissance , et je baisais avec transport ses belles mains, en attendant la lutte amoureuse qui devait en être l'issue ; mais M. M. crut devoir opposer de la résistance. Qu'ils sont charmans ces refus d'une amante amoureuse qui ne retarde l'instant du bonheur que pour mieux en savourer les délices ! En amant tendre , respectueux , mais hardi et entreprenant, certain de la victoire, je mêlais avec délicatesse la douceur des égards au feu qui nie consumait; et ravissant sur la plus belle bouche les baisers les plus ardens , je sentais mon âme prête à s'échapper, Nous passâmes deux heures dans ce combat préparatoire , à la fin .duquel nous nous félicitâmes également, elle d'avoir su résister et moi d'avoir su modérer mon impatience.
Ayant besoin d'un instant de repos et nous entendant par instinct, elle me dit : Mon ami, j'ai un appétit qui me promet de faire honneur au souper ; me promets-tu de me tenir tête ? Me sentant homme à cela : Oui , lui dis-je , je te le pra-
mets ; et tu jugeras ensuite si je me comporte envers l'Amour aussi bien qu'envers Cornus. Elle sonna , et une femme entre deux âges , fort bien mise et d'un extérieur fort décent, vint couvrir une table pour deux personnes; et après avoir mis sur une autre à portée tout ce qui était nécessaire pour nous passer de serviteurs, elle posa successivement sur la table huit mets dans des plats de porcelaine de Sèvre placés sur des réchauds d'argent qui tenaient les viandes chaudes. C'était un souper délicat et abondant.
Dès les premiers plats que nous goûtâmes, je reconnus la cuisine française, et -elle ne me désavoua point. Nous ne bûmes que du Bourgogne et du Champagne. Elle fît la salade avec délicatesse et dextérité , et en tout ce qu'elle fit je ne pus qu'admirer sa grâce et son aisance. Il était évident qu'elle devait avoir un amant connaisseur qui l'avait instruite. J'étais curieux de le connaître, et pendant que nous prenions du punch, je lui disque si elle voulait satisfaire ma curiosité, j'étais prêt à lui dire mon nom. Laissons au temps, mon ami , me dit-elle , le soin de satisfaire notre mutuelle curiosité.
M. M. avait parmi les breloques de sa montre un petit flacon en cristal de roche absolument pareil à celui que je portais à ma chaîne. Je le lui fis remarquer, et comme dans le mien j'avais du coton imbibé d'essence de roses, je le lui fis sentir.
— J'en ai , me dit-elle , de Ja pareille. Et elle me le fit sentir.
— C'est une liqueur très-rare , lui dis-je , et qui coûte beaucoup.
— Aussi ne la vend-on point.
— C'est vrai. L'auteur de cette essence est une tète couronnée ; c'est le roi de France qui en a fait une livre qui lui a coûté trente mille francs.
— C'est un présent qu'on a fait à mon amant , qui me l'a donnée.
— Madame de Pompadour en a envoyé une petite fiole à M. de Mocenigo, ambassadeur de Venise à Paris , par l'entremise de M. deB., actuellement ambassadeur de France ici.
— Le connaissez-vous ?
— J'ai eu l'honneur de dîner avec lui précisément le jour où il venait prendre congé de l'ambassadeur chez lequel j'étais invité. M. de B. est un homme que la fortune a favorisé, mais qu'il a su captiver par son mérite : il n'est pas moins distingué par son esprit que par sa naissance : il est , je crois , comte de Lyon. Je me rappelle que sa jolie figure lui a fait donner le sobriquet de Belle-Babet. Nous avons de lui un petit recueil de poésies qui lui font honneur.
Il était près de minuit ; nous avions fait un excellent souper et nous étions près d'un bon feu. Avec cela amoureux d'une femme superbe et songeant que le temps était précieux , je devins pressant. Elle résiste encore.
— Cruelle amie, ne m'avez-vous promis la félicité que pour me faire éprouver tous les tourmens de Tantale? Si vous ne voulez point céder à l'amour , cédez au moins à la nature : après un repas délicieux , allez vous coucher.
— Avez-vous donc sommeil?
— Non , certes ; mais à l'heure qu'il est on se met au lit. Souffrez que je vous y mette: je me tiendrai à votre chevet , ou je me retirerai si vous le voulez.
— Si vous me quittiez , vous me causeriez une peine sensible.
— La mienne ne serait pas moindre, croyezmoi ; mais si je reste , que ferons-nous?
— Nous pouvons nous reposer tout habillés sur ce sopha.
— Tout habillés ! soit. Je pourrai vous laisser dormir, si vous le désirez; mais si je ne dors pas, vqus me pardonnerez ; car dormir près de vous et vêtu! ce serait exiger l'impossible.
— Attendez.
Elle se lève, tire facilement le canapé en travers, en tire les coussins, les draps, la couverture, et en un clin-d'oeil , voilà un lit magnifique, large et commode. Elle prend un grand mouchoir dont elle affuble ma tète ; puis elle m'en donne un second en m'envitant à lui rendre le même office. Je me mets en besogne , dissimulant mon dégoût pour la perruque, lorsqu'une découverte précieuse me causa la plus agréable surprise; car au lieu
de perruque, je trouve sous ma main la plus belle chevelure possible. Je poussai un cri de bonheur et d'admiration qui la fit beaucoup rire ; puis elle me dit qu'une religieuse n'avait d'autre obligation que de cacher ses cheveux aux yeux du profane vulgaire, et en achevant, elle me pousse adroitement et me fait tomber de tout mon long sur le canapé. Je me relève, et dans une minute, débarrassé de mes vètemens, je me jette plus sur elle qu'auprès d'elle. Elle était forte , et m'enlaçant de ses deux bras, elle croit que je dois lui pardonner toutes les peines qu'elle me cause. Je n'avais rien obtenu d'essentiel, je brûlais , mais je concentrais mon impatience ; je ne me croyais pas encore le droit d'être exigeant. Je me mets à détacher cinq ou six nœuds de rubans, et satisfait qu'elle me laissât faire , je palpitais d'aise et je devins possesseur de la gorge la plus belle que je couvris de mes baisers. Mais là se bornaient encore toutes ses faveurs, et mon feu s'augmentant à mesure que je la voyais plus parfaite, je redoublais d'efforts ; mais en vain : force me fut de céder de fatigue et je m'endormis dans ses bras en la tenant serrée contre mon sein. Un bruyant carillon nous reveilla. Qu'est-ce? m'écriai-je en sursaut.
— Mon ami, levons-nous; il est temps que je rentre au couvent.
— Habillez-vous , et laissez-moi le plaisir de vous voir en habit de sainte puisque vous partez vierge.
CUAPITIîE III. Gl
— Sois content pour cette fois, mon doux ami, et apprends de moi à .souffrir l'abstinence : une autre fois nous serons plus heureux. Quand je serai partie , si rien ne te presse , tu pourras le reposer ici.
Elle sonne , et la même femme qui était venue le soir, et qui était sans doute le ministre secret et la confidente de ses mystères amoureux, parut. Après s'être fait coiffer, elle ôta sa robe^ enferma ses bijoux dans un secrétaire, mit un corset de religieuse dans lequel elle dissimula ses deux globes superbes qui avaient été pendant cette fatigante nuit les principaux agens de mon bonheur : ensuite elle se revêtit de son habit de religieuse. La confidente étant sortie pour prévenir les gondoliers , elle vint m'embrasser avec tendresse et ardeur et me dit : Je t'attends après-demain pour que tu m'indiques la nuit que j'irai passer avec toi à Venise; et alors, tendre amant, tu seras tout-à- fait heureux et moi aussi. Adieu.
Content, sans être satisfait, je me couchai et je dormis paisiblement jusqu'à midi.
Je sortis sans voir personne , et bien masqué , je me rendis chez Laure qui me donna une lettre de ma chère C. C. ; la voici.
« Voici, mon cher ami, un échantillon de ma façon de penser, et j'espère que , loin de me desservir auprès de toi , tu vas me juger, malgré mon âge, capable de garder un secret et digne d'être
ta femme. Sûre de ton cœur, je ne blâme point la réserve que tu as observée à mon égard , et n'étant jalouse que de ce qui peut divertir ton esprit et t'aider à supporter avec patience notre cruelle séparation , je ne puis que me réjouir de tout ce qui te procure du plaisir. Ecoute donc. Hier, en traversant un corridor je laissai tomber un curedent que je tenais à la main, et pour le ramasser, je fus obligée de remuer un tabouret qui se trouvait devant une fente de la cloison. Devenue déjà curieuse comme une religieuse , vice assez naturel à Poisiveté, j'approchai mon œil de cette fente, et je vis, qui? toi-même, mon doux ami, t'entretenant d'une manière très -vive avec ma charmante amie, la mère M. M. Tu te figurerais difficilement ma surprise et ma joie. Cependant ces deux sentimens firent bientôt place à la crainte que j'avais d'être vue et d'exciter la curiosité de quelque indiscrète. Je replaçai vite le tabouret et je partis. Dis -moi tout, mon doux ami, tu me rendras heureuse. Comment pourrais-je te chérir de toutes les forces de mon àme, et n'être pas curieuse de savoir l'histoire de cette espèce de phénomène ! Dis-moi si elle te connaît et comment tu as fait sa connaissance. C'est ma tendr-e amie, celle dont je t'ai parlé et que je n'ai pas cru nécessaire de te nommer. C'est elle qui m'enseigne le français et qui m'a donné des livres qui me rendent savante dans une matière connue à bien peu de femmes. Sans elle , mon ami , on aurait décou-
vert la cause de l'accident qui a failli me coûter la vie. Elle s'empressa de me donner du linge et des draps. Je lui dois mon honneur, mais parla elle a nécessairement appris que j'ai un amant, comme je sais qu'elle en a eu un également : mais nous ne nous sommes point réciproquement montrées curieuses de connaître nos secrets. La mère M. M. est une femme unique. Je suis certaine , mon cher mari , que vous vous aimez ; cela ne peut être autrement, puisque vous vous connaissez ; mais comme je n'en suis point jalouse, je mérite que tu me dises tout. Cependant je vous plains tous les deux ; car tout ce que vous pourrez faire ne pourra servir, je le crains, qu'à irriter votre passion. Tout le couvent te croit malade, et moi je meurs d'envie de te voir. Viens donc au moins une fois. Adieu. »
Malgré l'estime que cette lettre m'inspira, j'en conçus de l'inquiétude ; car quoique je fusse bien sûr de ma chère C. C. , cette crevasse pouvait nous exposer à d'autres regards. Je me voyais en outre forcé d'en imposer à cette aimable et confiante amie en lui faisant un conte ; car l'honneur et la délicatesse ne me permettaient pas de lui dire la vérité. Je lui répondis de suite que son amitié pour M. M. voulait qu'elle la prévînt de suite qu'elle l'avait vue au parloir avec un masque, et que sur le bruit de son mérite , ayant le désir de la connaître, je l'avais fait appeler au parloir,
m'annonçant sous un nom supposé ; et qu'elle devait bien se garder de lui dire qui j'étais , mais qu'elle pouvait lui dire qu'elle m'avait reconnu pour être le même qui allait entendre la messe à leur église. Je l'assurai effrontément qu'il n'y avait point d'amour entre nous , sans lui dissimuler que je la trouvais une femme accomplie.
Le jour de sainte Catherine , fête de ma chère C. C, je crus devoir procurer à cette charmante recluse, qui ne souffrait que par moi, le plaisir de me voir. En sortant j'aperçus , en prenant une gondole , un individu qui me suivait. Je conçus des soupçons et je résolus de les vérifier. Le même individu ayant pris une gondole, me suivit. Cela pouvait n'être que l'effet du hasard ; mais me tenant en garde contre les surprises, je descends à Venise au palais Morosini du jardin; mon homme descend après moi : plus de doute. Je sors du palais et prenant vers la poste de Flandres, je m'arrête dans une rue étroite, et mon couteau à la main , j'attends l'espion au détour, et là, le saisissant au collet , je le serre contre une encoignure et la pointe du couteau sur la gorge , je le somme de me dire ce qu'il me voulait. Il tremblait , il allait tout me dire, quand par malencontre quelqu'un entra dans la rue. L'espion m'échappa, et je ne sus rien ; mais je me tins pour assuré que le même individu se tiendrait dorénavant à une respectueuse distance. Cela me fit sentir qu'il serait facile à un curieux opiniâtre de parvenir à
HHAPITtlE III. tj;")
savoir qui j'étais, et je résolus de ne plus aller à Muran qu'en masque, ou de n'y aller que la nuit.
Le lendemain, deyant voir ma belle religieuse pour savoir quand elle viendrait souper avec moi à Venise, je me rendis au parloir de bonne heure. Elle vint sans se faire attendre et la joie se peignait dans tous ses traits. Elle me fît compliment sur ma nouvelle apparition dans leur église. Toutes les religieuses avaient été ravies de me revoir après une absence de trois semaines. L'abbesse , me dit-elle, en témoignant sa joie de te revoir, a <li t qu'elle était certaine de découvrir qui tu es. Alors je lui contai l'histoire 4e l'espion , et nous conjecturâmes avec assez de vraisemblance que c'était là le moyen qu'avait la sainte femme de parvenir à savoir qui j'étais.
— Je suis , ma divine amie , décidé à ne plus venir à la messe.
— Ce sera , me dit-elle , une privation pour moi ; mais dans notre intérêt commun , je ne puis qu'approuver ta résolution. Alors elle me conta l'histoire de la fente décélatrice, mais, ajouta-telle, elle est déjà bouchée, et de ce côté-là plus de crainte. J'en ai été informée par une jeune pensionnaire que j'aime beaucoup et qui m'est fort attachée. Je ne me montre pas curieuse de savoir son nom , et elle ne me le dit pas.
— Maintenant, mon ange, dis-moi si mon bonheur est différé.
iv. 5
Gfj CHAPITRE III.
— Il l'est , niais de ving-quatre heures seulement : la nouvelle sœur professe m'a invitée à souper dans sa chambre et tu sens bien qu'il n'y a pas de prétexte plausible pour refuser.
— Tu ne lui confierais donc pas l'empêchement bien légitime qui me ferait désirer qu'elle ne soupàt jamais ?
— Non, certes : la confiance dans un couvent ne va jamais jusqu'à ce point. Et puis, mon ami, on ne peut refuser une pareille invitation qu'avec le désir de se faire une ennemie irréconciliable.
— Ne peut-on pas dire qu'on est malade?
— Oui, mais alors les visites !
— J'entends; caj si tu les refusais on pourrait soupçonner l'évasion. m
— L'évasion ! impossible ; car ici on ne croit pas à la possibilité de s'évader.
— Tu est donc la seule ici capable d'opérer ce miracle?
— Sois-en bien sur; mais c'est l'or qui, ici comme ailleurs, opère ce miracle.
— Et d'autres peut-être ?
— Le temps en est passé. Mais dis-moi , cher amour, où veux-tu m'atlendre demain deux heures après le coucher du soleil ?
— Ne pourrais- je pas t'attendre ici à ton casino ?
— Non , car ce sera mon amant lui-même qui me mènera à Venise.
— Lui-même !
— Oui , lui-même.
— C'est incroyable.
— Et pourtant c'est vrai.
— Je t'attendrai dans la place de St. -Jean et St. -Paul derrière le piédestal de la statue de Barthélemi de Bergame.
— ■ Je n'ai jamais vu ni la place ni la statue que sur des estampes ; mais cela suffit, je n'y manquerai pas. Il n'y aurait qu'un temps affreux qui pourrait m'empêcher de me trouver à un rendezvous où mon coeur m'appelle.
— Et si cela arrivait ?
— Alors , mon ami, rien de perdu, et pour commencer sur nouveaux frais , vous reviendriez comme aujourd'hui pour convenir d'un autre jour.
Je n'avais pas de temps à perdre , car je n'avais pas de casino. Je pris un second rameur pour arriver en moins d'un quart d'heure à la place St.- Marc, et je me mis de suite en course pour trouver ce qu'il me fallait. Quand un mortel a le bonheur d'être dans les bonnes grâces du dieu Plutus , et qu'il a l'avantage de n'avoir pas précisément le timbre fêlé, il est sûr , a peu près , de réussir en tout ; aussi je n'eus pas besoin de chercher longtemps pour trouver un casino à souhait. C'était le plus beau qu'il y eut aux environs de Venise; mais comme de raison il fut aussi le plus cher. Il avait appartenu à l'ambassadeur d'Angleterre , qui l'avait laissé à bon marché à son cuisinier lorsqu'il
quitta Venise. Le nouveau propriétaire me le loua jusqu'à Pâques pour cent seqnins que je lui comptai d'avance , à condition qu'il me ferait en personne les dîners et les soupers que je serais ù même de lui commander.
J'avais cinq pièces meublées dans le meilleur genre , et tout semblait avoir été calculé par l'amour , le plaisir et la bonne chère. On servait à manger par une fenêtre aveugle enclavée dans la paroi , munie d'un porte-manger tournant qui remplissait parfaitement la baie ; de sorte que les maîtres et les domestiques ne pouvaient point se voir. Le salon était orné de superbes glaces , de lustres de cristal déroche, de girandoles en bronze doré, d'un magnifique trumeau placé sur une cheminée de marbre blanc, tapissé en petits carreaux de porcelaine de la Chine représentant à nu des coupiesamoureux, dans toutes les attitudes et trèspropres à enflammer l'imagination ; des sophas élégans et commodes étaient placés à droite et à gauche. A coté , se trouvait une pièce octogone, dont les parois , le parquet et le plafond'étaient entièrement recouverts de superbes glaces de Venise, et disposés de manière à multiplier dans toutes les postures le couple amoureux qui s'y introduisait. Tout auprès , se trouvait une belle alcôve avec (\cnx issues secrètes ; à droite, un élégant cabinet de toilette , à gauche un boudoir qui semblait préparé par la mère des amours , et une baignoire en marbre de Carrare. Partout les lam-
fju.Yi'iir.E m. 6g
bris étaient ciselés en or moulu ou peints en tleurs et en groupes d'arabesques.
Après avoir ordonné de garnir tous les lustres de bougies et de placer du plus beau linge partout où c'était nécessaire, je commandai pour deux le souper le plus somptueux et le plus délicat, sans égard à la dépense , et surtout les vins les plus «xquis. Prenant ensuite la clé de la porte d'entrée, je prévins le maître qu'en entrant ni en sortant, je ne voulais être vu de personne.
J'observai avec plaisir que la pendule qui était dans l'alcove avait un réveilleur ; car je commençais , en dépit de l'amour, à devenir sujet à l'empire du sommeil.
Tout étant préparé au gré de mes désirs , en amant soigneux et délicat, j'allai acheter les plus belles pantoufles qu'il me fut possible de trouver et un bonnet de nuit en point d'Alençon.
Le lecteur , je l'espère, ne trouvera pas que jt fusse trop minutieux en cette rencontre : qu'il songe que j'allais donner à souper à la plus accomplie des sultanes du maître de l'univers, et que j'avais dit à cette quatrième Grâce que j'avais un casino. Devais-je débuter par lui donner une mauvaise idée de ma véracité ?
A l'heure fixée, deux heures après le coucher du soleil , je me rendis à mon palais; et il serait difficile d'imaginer la surprise de M. le cuisinier français lorsqu'il me vit arriver seul. N'ayant pas trouvé tout éclairé comme je l'avais ordonné , je
lui en lis de durs reproches , et je lui siguifiai que je n'aimais pas à dire deux fois les mêmes choses.
— Je ne manquerai pas une autre fois d'exécuter les ordres de monsieur.
— Servez à souper.
— Monsieur a commandé pour deux.
— Servez pour deux , et pour cette fois soyez présent à mon souper pour que je puisse vous dire ce que je trouverai bon ou mauvais.
Le souper vint par la roue , en bon ordre, deux plats à la fois. Je fis des commentaires sur tout, mais au fait je trouvai tout excellent , gibier, esturgeon, huîtres , truffes, vins, dessert ; et le tout servi en belle porcelaine de Saxe et en vermeil.
Je lui dis qu'il avait négligé des œufs durs , des anchois et des vinaigres composés pour préparer une salade. 11 leva les yeux au ciel, comme pour s'accuser d'une grande faute.
Après un souper qui dura deux heures et qui dut me captiver l'admiration de mon hôte, je lui demandai la carte. Il mêla porta un quart d'heure après et je le trouvai raisonnable. L'ayant congédié , j'allai me coucher dans le magnifique lit qui était dans Talcove , où l'excellent souper me concilia bientôt le plus doux sommeil qui , sans l'effet du Bourgogne et du Champagne, m'aurait probablement fui en pensant que la nuit suivante je me trouverais au même endroit en possession d'une déesse. Je ne m'éveillai qu'au grand jour,
et après avoir ordonné pour le soir les plus beaux fruits et des glaces, je partis. Pour m'abréger une journée que le désir devait me faire paraître trèslongue , je jouai , et je vis avec plaisir que la fortune ne me traitait pas moins bien que l'amour. Tout allant au gré de mes voeux, je me plaisais à faire hommage de mon bonheur au génie de ma religieuse.
J'étais au rendez-vous une heure avant le moment fixé, et quoique la nuit fût froide, je ne m'en ressentis pas. A l'heure précise , je vois venir une barque à deux rames , et un masque en sortir dès qu'elle eut touché le rivage. Il parla au barcarol de proue , ensuite il s'achemina vers la statue. Âjnesure qu'il s'approchait, mon coeur palpitait d'aise , mais ayant remarqué que c'était un homme, je l'évite et je m'en veux de n'avoir pas pris mes pistolets. Cependant le masque fait le tour de la statue, et m'aborde en me tendant une main amie; je reconnais mon ange. Elle rit de ma surprise, s'attache à mon bras , et sans nous parler , nous nous acheminons vers la place Saint-Marc et nous nous ren doits à mon casino qui n'était qu'à une centaine de pas du théâtre Saint-Moïse.
Je trouve tout disposé selon mes désirs ; nous montons et vite je me débarrasse de mon habit de masque ; mais M. M. se plaît à se promener en lonç et en lar^re et à visiter tous les recoins du délicieux endroit où elle se voit accueillie. Enchantée aussi que je contemplasse de toutes les
manières les grâces de sa personne, elle voulait que j'admirasse dans ses atours l'amant qu'elle avait. Elle était surprise de l'espèce de prestige qui, malgré son immobilité, lui montrait sa charmante personne de mille manières différentes. Ses portraits multipliés que les glaces lui reproduisaient au moyen des nombreuses bougies disposées à cet effet, lui offraient un spectale nouveau dont elle ne pouvait détacher ses regards. Assis sur un tabouret, je contemplais dans le ravissement toute l'élégance de sa personne. Un habit de velours rose, brodé en paillettes d'or; une veste à l'avenant brodée au métier et d'une extrême richesse; des culottes de satin noir, des boucles en brillans, un solitaire de grand prix au petit doigt, et à l'autre main une bague dont le dessus ne présentait qu'un satin blanc recouvert d'un cristal. Sa baiïte(i) de blonde noire était d'une beauté remarquable pour la finesse et le dessin. «Pour me mettre mieux a portée de lavoir, elle vint se placer debout devant moi. Je visite ses poches, j'y trouve tabatière d'or, bonbonnière enrichie de perles fines, étui d'or, rorgnette superbe, mouchoirs de batiste de la plus grande finesse , imbibés plutôt que parfumés des plus précieuses essences. Je considère avec attention la richesse et le travail de ses deux montres , de ses chaînes, de ses breloques et incelantes de petits
(i) Masque.
diamans; enfin je trouve nn pistolet : c'était un briquet anglais d'un acier pur et du plus beau fini.
— Tout ce que je vois , ma divine amie, est audessous de toi, mais je ne puis m'empècher de faire éclater mon admiration pour l'être étonnant , je dirais presque adorable , qui veut te convaincre que tu es bien réellement sa maîtresse.
— C'est ce qu'il m'a dit quand je l'ai prié de me conduire à Venise et de m'y laisser. Amuse-toi, m'a-t-il dit , et je désire que celui que tu vas rendre heureux te convainque qu'il en est digne.
— C'est un homme étonnant, je le répèle, et taillé sur un modèle qui n'a servi que pour lui. Un amant de cette trempe est unique ; et je sens que je ne saurais lui ressembler, comme je crains de ne point mériter un bonheur dont je suis ébloui.
— Permets -moi de m'aller démasquer toute seu>le.
— Sois maîtresse de tes volontés.
Un quart d'heure après mon amante revint. Elle était coiffée en homme : ses faces à longues boucles lui descendaient jusqu'au bas des joues; ses cheveux, attachés avec un noeud de ruban noir, dépassaient le pli de ses jambes, et ses formes représentaient Antinous : ses habits à la française empêchaient seuls que l'illusion ne fut complète. J'étais dans une sorte d'enchantement et mon bonheur me paraissait incompréhensible. Xon , femme adorable , non , tu n'es pas faite pour un mortel, lui dis-je, et je crois sentir que tu ne
?4 CHAPITRE IIIj
seras jamais à moi. Quelque miracle au moment de te posséder viendra t 'arracher à mon ardeur. Ton divin époux, peut-être, jaloux d'un simple mortel, détruira toutes mes espérances. Il est possible que dans un quart d'heure je ne sois plus.
— Es-tu fou , mon ami? je suis à toi dans l'instant, si tu veux.
— Ah ! si je veux ! quoiqu'à jeun, viens; l'amour et le bonheur seront mes alimens.
Elle avait froid , nous nous assîmes auprès du feu, et n'en pouvant plus d'impatience, je détache une agrafe de brillans qui retenait son jabot. Lecteur, il est des sensations si vives et si douces, dont les ans peuvent à peine affaiblir le souvenir, et que le temps ne détruit jamais! Ma bouche avait déjà couvert de baisers cette gorge enchanteresse , mais le corset importun ne m'avait pas permis d'admirer toute sa perfection. Ja la sentais alors libre de toute gène et de tout soutien inutile : je n'ai jamais rien vu, rien touché de plus beau; et les deux globes admirables de la Vénus de Médicis, eussent-ils été animés par l'étincelle de Prométhée, auraient pâli devant ceux de ma divine nonne.
Je brûlais de désirs et je me disposais à les satisfaire, quand cette femme enchanteresse me calma d'un seul mot : Attendons après souper.
Je sonne, elle frémit. Calme-toi, mon amie. Je lui montre alors le secret : Tu pourras dire à ton amant que personne ne t'aura vue.
— Il admirera ton attention et il devinera que tu n'es pas novice dans l'art de plaire. Mais il est évident que je ne suis pas la seule qui jouît avec toi des délices de ce charmant séjour.
— Tu as tort ; crois-m'en sur ma parole } tu es la première femme que j'y aie vue. Tu n'es pas , femme adorable, ma première passion, mais tu seras ma dernière.
— Je serai heureuse si tu es constant. Mon amant l'est : il est doux, bon et aimable; cependant , avec lui , mon cœur a toujours été vide.
— Le sien doit l'être aussi ; car si son amour était de la nature du mien , jamais tu n'aurais fait mon bonheur.
— Il m'aime comme je t'aime; et crois-tu que je t'aime ?
— J'aime à le croire; mais tu ne me laisserais pas
— Tais-toi ; car je sens que pourvu que lu ne me laissasses rien ignorer, je pourrais tout te pardonner. La joie que j'éprouve en ce moment tient plus de l'espérance que j'ai de ne te laisser rien à désirer , que de l'idée que je vais passer avec toi une nuit délicieuse. Elle sera la première de ma vie.
— Comment! tu n'en as jamais passé avec ton amant ?
— Plusieurs; mais l'amitié, la complaisance et la reconnaissance peut-être en firent tous les frais : l'essentiel , l'amour, manquait au rendez-vous.
'JE CHAPITRE Ht.
Malgré cela mon amant te ressemble ; il a l'esprit enjoué , monté à l'instar du tien, et sous les rapports de la figure, il est fort bien; cependant ce n'est pas toi. Je le crois aussi plus riche que toi, quoique ce casino m'induise à juger le contraire ; mais que fait la richesse à l'amour ! Et ne va pas t'imaginer que je te reconnaisse moins de mérite qu'à lui parce que tu te crois incapable de l'héroïsme de me permettre une absence ; au contraire, je sais que tu ne m'aimerais pas comme je suis ravie que tu m'aimes , si tu me disais que tu pourrais avoir pour une de mes fantaisies la même indulgence que lui.
— Sera-t-il curieux des particularités de cette nuit ?
— Il croira me faire plaisir en m'en demandant des nouvelles , et je lui dirai tout , excepté les circonstances qui pourraient l'humilier.
Après le souper qu'elle trouva délicieux, elle lil du punch, et elle s'y entendait; mais sentant mon impatience s'accroître : Réfléchis, lui dis-je, que nous n'avons que sept heures devant nous et que nous serions dupes de les passer ici. Tu raisonnes mieux que Socrate, me dit-elle , et ton éloquence me persuade : viens. Elle me mène dans le galant cabinet de toilette où je lui fis présent du beau bonnet , en la priant de secoilleren femme. Elle le prit avec joie et me pria d'aller me déshabiller dans le salon , me promettant de m appeler dès qu'elle serait couchée.
Je n'attendis pas long-temps, car quand le plaisir est de la partie , la besogne se fait vite. Je tombai dans ses bras ivre d'amour et de bonheur, et pendant sept heures je lui donnai les preuves les plus positives de mon ardeur et du sentiment qu'elle m'inspirait. Elle ne m'apprit rien à la vérité sous le rapport du matériel; mais beaucoup en soupirs ^ en transports, en extases, en sentimens de nature à ne se développer que dans une à<ne sensible dans les instans les plus doux. Je variai la jouissance de mille manières et je l'étonnai en la faisant se reconnaître susceptible de plus de plaisir qu'elle n'en soupçonnait. Enfin le fatal carillon se lit entendre ; il fallut faire trêve à nos transports; mais avant de sortir de mes bras, elle éleva les yeux vers l'empyrée comme pour remercier son divin maître de Petfort qu'elle avait osé faire de me déclarer sa passion.
Nous nous habillâmes, et me voyant mettre dans sa poche le beau bonnet de dentelle, elle m'assura qu'elle le conserverait toute sa vie comme le témoin du bonheur dont elle était inondée. Ayant pris une tasse de café , nous sortîmes et je la laissai à la place de Saint- Jean et Saint-Paul, lui promettant d'aller la voir le surlendemain; et après l'avoir vue entrer en sûreté dans sa gondole, j'allai me coucher et dix heures d'un sommeil non interrompu me remit dans mon assiette naturelle.
Suite du précèdent chapitre. — Visite au parloir et conversation avec M. M. — Lettre qu'elle m'écrit et ma réponse. — Nouvelle entrevue au casino de Muran en présence de son amant.
Ainsi que je le lui avais promis , j'allai la voir le surlendemain ; mais aussitôt qu'elle fut au parloir, elle me dit que son amant s'était fait annoncer, qu'elle l'attendait à chaque instant et quelle espérait me revoir le lendemain. Je pars. Auprès du pont, je vois un masque mal masqué sortir d'une gondole. Je regarde le barcarol et je le reconnais pour être au service de l'ambassadeur de France. C'est lui , me dis-je , et sans faire sem-
blant de l'observer, je le vois entrer au couvent : plus de doutes, et je pars pour Venise charmé d'avoir fait cette découverte , mais je me détermine à n'en rien dire à mon amante.
Je la vis le lendemain et voici la conversation que nous eûmes ensemble. Mon ami, me dit-elle, vint hier pour prendre congé jusqu'aux fêtes delà Noël. Il va à Padoue , mais tout est disposé pour que nous puissions souper à son casino quand l'envie nous en prendra.
— Et pourquoi pas à Venise ?
— Il m'a priée de ne pas y aller pendant son absence. C'est un homme sage et prudent; je n'ai pas dû lui refuser.
— A la bonne heure. Quand souperons-nous ensemble.
— Dimanche, si tu veux.
— Si je le veux n'est pas le mot, car je veux toujours. Dimanche donc je m'y rendrai sur la brune et je t'attendrai en lisant. As-tu dit à ton ami que tu n'as pas été mal à mon petit palais?
— Tout, il sait tout; mais, mon coeur, une chose l'inquiète ; il craint le fatal embonpoint.
— Je veux mourir si j'y ai pensé. Mais , ma chère , ne cours-tu pas le même risque avec lui ?
— Non, c'est impossible.
— Je t'entends. Il faudra donc que nous soyons bien sages à l'avenir. Je pense que neuf jours avant Noël il n'y a plus de masques et qu'alors je serai obligé d'aller à ton casino par eau , car au-
8o i.tlAVlTRF. LV.
trement je pourrais facilement être reconnu par le même espion qui m'a déjà suivi.
— Oui; c'est une idée fort sage, et je te ferai facilement reconnaître la rive. J'espère que tu pourras aussi y venir pendant le carême , quoiqu'on dise que Dieu veut qu'alors nous mortifiions nos sens. N'est-il pas plaisant qu'il y ait. un temps où Dieu veuille que nous nous amusions comme des fous, et un autre où pour lui plaire il faille que nous vivions dans l'abstinence? Qu'est-ce qu'un anniversaire peut avoir de commun avec la divinité, et comment l'action de la créature peutelle agir sur le créateur que ma raison ne peut concevoir qu'indépendant? Il me semble que si Dieu avait créé l'homme capable de l'offenser, l'homme aurait raison de faire tout ce qu'il lui aurait défendu , parce que le défaut de son organisation serait son ouvrage. Peut-on s'imaginer Dieu affligé pendant le carême?
r^-j Ma charmante amie , tu raisonnes à merveille ; mais voudrais-tu me dire où tu as appris à raisonner ainsi, et comment , dans un couvent, tu as fait pour sauter le fossé?
— Oui. Mon ami m'a donné de bons livres , j'ai la avec application, et la lumière de la vérité a dissipé les ténèbres dont ma vue était obscurcie. Je t'assure que quand je réfléchis sur moi-même, je me trouve bien plus heureuse d'avoir trouvé quelqu'un qui m'ait éclairé l'esprit que je ne suis malheureuse d'avoir pris le voile; carie plus grand
des bonheurs est sans doute celui de vivre et de pouvoir mourir tranquille ; ce qu'on ne peut guère espérer en écoutant les balivernes dont les prêtres nous cassent la tète.
— Je le crois comme toi; mais je t'admire; car le soin d'éclairer un esprit préoccupé comme le tien devait l'être , ne saurait être l'ouvrage de quelques mois.
— J'aurais sans doute vu la lumière beaucoup plus tard, si j'avais été moins imbue de préjugés. Un véritable rideau séparait dans mon esprit la vérité de l'erreur, et la seule raison pouvait le faire disparaître ; mais cette pauvre raison, on m'avait fait une loi de la craindre , de l'éloigner, comme si son flambeau avait dû me consumer au lieu de m'éclairer. Dès qu'il m'a été démontré qu'un être raisonnable ne devait se conduire que par ses inductions, je l'ai admise sans restriction, et le bandeau qui me dérobait Ja vérité s'est déchiré. L'évidence du vrai s'est montrée avec éclat, les sottises ont disparu , et je n'ai pas lieu de craindre qu'elles reprennent le dessus, car chaque jour je me fortifie davantage , et je puis dire que je n'ai commencé à aimer Dieu que depuis que je me suis désabusée de l'idée que les prêtres m'en avaient donnée.
— Je te félicite; car tu as été plus heureuse que moi , puisque tu as fait plus de chemin en un an que moi en dix.
— Tu n'as donc pas commencé par lire ce que
iv. 6
8î CHAÎITRE IV.
mylord Bolingbroke a écrit? Il y a cinq à six mois que je lisais la Sagesse de Charon, et je ne sais comment notre confesseur en fut instruit, mais il osa me dire à confesse que je devais abandonner cette lecture. Je lui répondis que ma conscience n'en étant pas alarmée , je ne pouvais pointlui obéir. Alors , me répliqua- t-il , je ne vous absoudrai pas. Je n'en viendrai pas moins à la communion , lui dis-je. Cela le fâcha , et voulant savoir ce qu'il devait faire, il alla parler à l'évêque Diédo. Son éminence vint me voir pour m'insinuer que je devais dépendre de mon confesseur. Je lui répondis que nous avions des devoirs réciproques et que la mission d'un prêtre au confessional était de m 'écouter , de m'imposer une pénitence raisonnable et de m'absoudre; car il ne doit pas même se permettre de me donner des conseils , si je ne lui en demande pas. J'ajoutai que le confesseur étant dans la nécessité d'éviter le scandale, s'il s'avisait de me refuser l'absolution , ce qu'il pouvait, je n'en irais pas moins recevoir la communion avec les autres religieuses. L'évêque voyant qu'il y perdait son latin , ordonna au confesseur de m'abandonner à ma conscience. Cela ne me satisfît pas, et mon amant me fit obtenir du pape un bref qui m'autorise à me confessera qui je veux. Toutes mes soeurs sont jalouses de ce privilège; mais je ne m'en suis servi qu'une seule fois, comme pour établir un précédent et fortifier le droit par l'exercice du fait; car la chose n'en
vaut "pas la peine. Je me confesse toujours au même \ et ii n'a nulle difficulté à m'absoudre, car je ne lui dis que ce que je veux.
— Pour le reste , tu l'absous toi-même ?
— Je me confesse à Dieu qui seul peut connaître le fond de ma pensée et juger le degré de mérite ou de démérite de mes actions.
Cette conversation me fît connaître que ma belle était ce qu'on appelle un esprit fort ; mais je n'en fus nullement surpris; car elle avait encore plus de besoin d'apaiser sa conscience que de satisfaire ses sens.
Le dimanche après dîner je pris une gondole à deux rames et j'allai faire le tour de l'île de Muran pour m'assurer de la rive du casino et pour découvrir la petite porte par où mon amie sortait du couvent : j'y perdis mon temps et ma peine; car je ne connus la rive que dans la neuvaine , et la petite porte que six mois plus tard , encore au risque de ma vie. Nous en parlerons quand nous en serons là.
Dès qu'il en fut temps je me rendis au temple, et en attendant l'idole je m'amusai à examiner les livres d'une petite biblioihèque qui était dans le boudoir. Ils n'étaient pas nombreux, mais ils étaient choisis et bien dignes du lieu. On y trouvait tout ce que l'on a écrit contre la religion et tout ce que les plumes les plus voluptueuses ont écrit sur le plaisir ; livres séduisans , dont le style incendiaire force le lecteur à chercher la réalité
?>j CHAPITRE IV.
dont ils ne peignent que l'image. Plusieurs in-folio, richement reliés, ne contenaient que des gravures lascives. Leur grand mérite consistait beaucoup plus dans la pureté du dessin, dans le fini de l'exécution , que dans la lubricité des attitudes. C'étaient les estampes du Portier des Chartreux, gravées en Angleterre ; celles de Meunius, d'Aloysia Sigea Toletana et autres , et toutes d'une beauté remarquable. Une foule de petits tableaux tapissaient en outre les parois du cabinet, et tous étaient des chefs -d1 oeuvre dans le genre des gravures.
Il y avait une heure que j'étais occupé à considérer tous ces objets, dont la vue m'avait mis dans une irritation irrésistible , lorsque je vis entrer ma belle maîtresse en habit de religieuse. Sa vue n'était pas un calmant , aussi sans me perdre en complimens : Tu viens, lui dis-je, dans l'instant le plus opportun. Toutes ces images amoureuses ont lancé dans mes veines un feu qui me dévore, et c'est dans ton habit de sainte que tu dois y apporter le remède que mon amour te demande.
— Laisse-moi m'habiller en habit ordinaire, mon ami ; dans cinq minutes je serai toute à toi.
— Dans cinq minutes j'aurai été heureux, ensuite tu iras te transformer.
— Mais laisse-moi me débarrasser de ces laines que je n'aime pas.
« — Non, tu dois recevoir l'hommage de mon
amour dans le même habit que tu portais quand tu le fis naître.
Elle prononça de l'air le plus humble unjiat voluntas tua qu'elle accompagna du plus voluptueux sourire , et se laissant tomber sur un sopha , nous oubliâmes un instant l'univers. Après cette douce extase, je l'aidai à se déshabiller, et bientôt une simple robe de mousseline des Indes transforma mon aimable nonne en une nymphe toute ravissante.
Après un souper délicieux, nous convînmes que nous ne nous reverrions que le premier jour de la neuvaine. Elle me donna les clés de la porte de la rive et me dit qu'un ruban bleu attaché à la fenêtre au-dessus me la ferait reconnaître pendant le jour afin que je ne me trompasse pas le soir. Je la comblai de joie en lui disant que j'irais habiter son casino jusqu'au retour de son ami, et pendant les dix jours que j'y demeurai je la vis quatre fois, et je la convainquis que je ne vivais que pour elle.
Je m'amusais à lire et j'écrivais à C. C. ; mais ma tendresse pour elle étak devenue tranquille. La chose qui m'intéressait le plus dans les lettres qu elle m'écrivait était ce qu'elle me disait de son amie. Elle me blâmait de n'avoir pas cultivé la connaissance de M. M., et je lui répondais que je ne l'avais pas fait de peur d'être connu, et je l'engageais à garder inviolablement le secret.
Je ne crois pas qu'il soit possible d'aimer au
86 CHAPITRK IV.
même degré deux objets à la fois , ni de maintenir l'amour en vigueur en lui donnant trop de nourriture ou en ne lui en donnant pas du tout. Ce qui maintenait ma passion pour M. M. dans le même état de force, c'est que je ne pouvais jamais la posséder qu'avec le plus grand danger de la perdre. Il est impossible, lui disais-je, qu'une fois ou autre quelque religieuse n'ait pas besoin de te parler dans un instant où tu seras absente. Non , me disait-elle, cela ne saurait arriver, car rien n'est plus respecté dans le couvent que la liberté que toute religieuse doit avoir de se rendre inaccessible , même à l'abbesse. Il n'y a qu'un incendie qui puisse être à craindre; car dans ce cas tout serait dans une horrible confusion, et il ne paraîtrait pas naturel qu'une religieuse restât paisiblement enfermée dans sa cellule pendant qu'elle courrait un si grand danger : alors sans doute on connaîtrait l'évasion. J'ai su gagner la sœur converse et le jardinier ainsi qu'une autre religieuse, et c'est l'adresse jointe à l'or de mon amant qui ont opéré ce miracle. C'est lui qui me répond de la fidélité du cuisinier et de sa femme qui sont commis à la garde du casino. Il est également sur des deux gondoliers, quoique l'un soit immanquablement espion des inquisiteurs d'état.
La veille de la Noël elle me dit que son amant allait arriver, et que le jour de saint Etienne elle irait à l'Opéra avec lui et qu'ensuite ils passeraient la nuit ensemble. Je t'attends , mon doux ami, le
dernier jour de Tan, et voici une lettre que je te prie de ne lire que chez toi .
Devant déménager pour faire place à un autre , je fis mon paquet de grand matin, et quittant un asile où pendant dix jours j'avais eu tant de jouissances , je me rendis au palais Bragadin , où je lus la lettre que voici.
a Tu m'as un peu piquée , mon cher ami , en me disant , à propos du mystère que je suis obligée de te faire sur mon amant, que, content de posséder mon coeur, tu me laissais maîtresse de mon esprit. Cette division de coeur et d'esprit me paraît purement sophistique, et si elle ne te semble pas telle, tu dois convenir que tu ne m'aimes pas tout entière ; car il est impossible que j'existe sans esprit , et que tu puisses chérir mon cœur s'il n'est pas d'accord avec lui. Si ton amour peut se contenter du contraire, il n'excelle pas en délicatesse. Cependant comme il pourrait arriver tel cas où tu pourrais me convaincre de n'en avoir pas agi à ton égard avec toute la sincérité qu'un véritable amour inspire et peut exiger, je me suis déterminée à te découvrir un secret qui concerne mon ami, quoique je sache qu'il compte entièrement sur ma discrétion. Je vais commettre une trahison, mais tu ne m'en aimeras pas moins; car réduite a devoir opter entre vous deux et forcée de tromper l'un ou l'autre, l'amour Ta emporté ; mais ne m'en punis pas, car ce n'est pas aveuglé-
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ment, et tu pèseras les motifs qui ont pu faire pencher la balance en ta faveur.
« Dès que je me suis sentie incapable de résister à l'envie de te connaître de près, je n'ai pu me satisfaire qu'en me confiant a mon ami, et je n'ai pas douté de sa complaisance. Il conçut de ton caractère une idée très-avantageuse en lisant ta première lettre , d'abord parce que tu choisissais le parloir pour notre première entrevue , et puis parce que tu m'indiquas son casino de Muran de préférence au tien. Mais il me demanda aussi d'avoir la complaisance de lui permettre d'être présent à notre premier rendez-vous dans un petit cabinet , véritable cachette , d'où l'on peut tout voir sans être vu et entendre tout ce qu'on dit dans le salon. Tu n'a pas encore vu ce cabinet indevinable , mais tu le verras le dernier jour de l'an. Dis-moi, mon cœur, pouvais-je refuser cette singulière satisfaction à l'homme qui me montrait tant de complaisance? Je consentis à sa demande, et rien alors n'était plus naturel que de t'en faire un mystère. Maintenant tu sais que mon ami fut témoin de tout ce que nous fîmes et dîmes pendant la première nuit que nous avons passée ensemble ; mais que cela ne te déplaise pas, car tu lui as plu en tout, dans tes procédés comme dans les jolis propos que tu m'as dits pour rire. J avais bien peur, quand le discours tomba sur son compte , que tu ne disses quelque chose de peu llatteur pour son amour-propre; mais heu-
reusement il ne put entendre que des choses flatteuses. Voilà, mon cœur, la confession sincère de toute ma trahison ; mais en amoureux sage tu me la pardonneras d'autant plus qu'elle ne t'a fait aucun tort. Mon ami a la plus grande curiosité de savoir qui tu es. Mais écoute ; cette nuit-là tu fus naturel et tout-à-fait aimable ; aurais-tu été de même si lu avais su être sous les yeux d'un témoin ? ce n'est pas probable ; et si je t'avais confié la chose, il est même possible que tu n'y eusses pas consenti , et peut-être aurais-tu eu raison.
« Maintenant que nous nous connaissons et que tu ne doutes pas, je l'espère, de mon tendre amour, je veux me mettre en repos et risquer le tout poulie tout. Sache donc, mon cher ami, que le dernier jour de l'an mon amant sera au casino et qu'il n'en partira que le lendemain matin. Tu ne Je verra pas, et il nous verra. Comme tu es censé n'en rien savoir, tu sens combien tu dois être naturel en tout; car si tu ne l'étais pas, il pourrait concevoir le soupçon que j'ai trahi le secret. La chose sur laquelle tu dois t'observer sont les propos. Mon ami a toute les vertus excepté la vertu théologale qu'on appelle^/, et sur cette matière tu auras le champ libre. Tu pourras parler littérature, voyages , politique , tant que tu voudras, ne point te gêner sur les anecdotes , sur d'avoir son approbation.
«Maintenant, mon ami, il ne me reste plus
CJO , CHAPITRE IV.
qu'une chosse à te dire : es-tu d'humeur de te laisser voir par un homme dans les momens où tu te livres à la plus douce volupté des sens? Cette incertitude fait maintenant mon tourment; et je te demande en grâce un oui ou un non. Comprends-tu ce que ma crainte a de pénible ? Senstu la difficulté que je dois avoir eue à me déterminer à cette démarche? Je m'attends à ne pas fermer l'œil la nuit prochaine , car je n'aurai de repos qu'après que j'aurai vu ta réponse. Dans le cas où tu ne croiras pas pouvoir te montrer tendre en présence d'un tiers, et surtout d'un inconnu, je prendrai le parti que l'amour me suggérera. J'espère cependant que tu viendras ; car quand bien même tu ne jouerais pas le rôle d'amoureux en maître, cela ne tirerait point à conséquence. Je lui laisserai croire que ton amour n'est plus à son apogée. »
Cette lettre me surprit ; mais toute réflexion faite , trouvant mon rôle plus beau que celui que l'amant se proposait, j'en ris de bon cœur. J'avoue pourtant que la chose ne m'aurait pas fait rire si je n'avais connu la trempe de l'individu que je devais avoir pour témoin. Sachant mon amie très-inquiète et voulant la tranquilliser, je lui écrivis de suite en ces termes :
« Tu veux, femme divine, que je le réponde oui ou non , et moi, plein d'amour pour toi, je
veux que ma réponse te parvienne avant midi afin que tu dînes sans la moindre inquiétude.
« Je passerai la nuit du dernier jour de l'an avec toi, et je t'assure que l'ami, auquel nous donnerons un spectacle digne de Paphos et d'Amathonte , ne verra et n'entendra rien qui puisse lui faire conjecturer que je suis dépositaire de son secret; et sois certaine que je jouerai mon rôle non en simple amateur, mais en maître. Si le devoir de l'homme est d'être toujours esclave de sa raison; si, tant qu'il dépend de lui, il ne doit rien se permettre sans la prendre pour guide, je ne pourrai jamais comprendre qu'un homme puisse avoir honte de se montrer à un ami dans un moment où la nature et l'amour le favorisent également.
« Je t'avouerai cependant que tu aurais mal fait de me confier le secret la première fois , et que sans doute je me serais refusé à te donner cette marque de complaisance; non que je t'aimasse moins alors que je le fais aujourd'hui ; mais il y a des goûts si bizarres dans la nature , que j'aurais pu m'imaginer que le goût dominant de ton amant était de jouir de la vue des jouissances d'un couple ardent et effréné dans le plus doux des rapprochemens; et alors, concevant de toi une idée désavantageuse , le dépit aurait pu glacer l'amour que tu m'as inspiré et qui ne faisait que de naître. Aujourd'hui, ma charmante amie, le cas est bien différent , car je sais tout ce que je
9'i CHAPITRE IV.
possède , et tout ce que tu m'as dit de ton ami , m'ayant bien fait connaître son caractère , je l'aime et je le crois mon ami. Si un sentiment de pudeur ne t'empêche pas de te laisser voir de lui , tendre, amoureuse et ardente avec moiT comment pourrais-je être honteux moi-même, quand tout au contraire doit m'enorgueillir ? Je ne puis, ma déesse , ni rougir d'avoir fait ta conquête , ni avoir honte de me montrer dans ces instans où je fais preuve de la libéralité avec laquelle la nature m'a départi la forme et les forces qui m'assurent de si vives jouissances et la certitude de les faire partager à la femme que j'adore. Je sais que par un sentiment qu'on appelle naturel et qui n'est peut-être qu'un produit de la civilisation et l'effet des préjugés de la jeunesse, la plupart des hommes répugnent à se laisser voir dans ces momens-là ; mais ceux qui ne sauraient alléguer des bonnes raisons de cette répugnance doivent participer un peu- de la nature du chat : au reste, ils peuvent en avoir de bonnes, sans pour cela se croire obligés de les faire connaître , si ce n'est à la femme qui s'y trompe. J'excuse de tout mon cœur ceux qui savent qu'ils n'exciteraient que la pitié des spectateurs ; mais nous savons que nous ne saurions exciter ce triste sentiment. Tout ce que lu m'as dit de ton ami, m'assure qu'il partagera nos plaisirs. Mais sais-tu ce qui arrivera? l'ardeur de nos feux allumera la sienne , et j'en suis fâché pour cet excellent hom-
me, et il n'y pourra plus tenir, et il viendra se jeter à mes genoux pour me demander de lui céder ce qui seul peut calmer son irritation. Que faire si cela arrive ? te céder? je ne pourrais guère m'y refuser de bonne grâce; mais je m'en irais, car il me serait impossible d'être tranquille spectateur.
« Adieu donc, mon ange; tout ira bien. Prépare-toi à la lutte athlétique que nous devons nous livrer et compte sur un être fortuné qui t'adore. »
Je passai les six jours de vacance avec mes amis et la redoute qu'on ouvrait dans ce temps-là le jour de saint Etienne, et ne pouvant y tailler, car il n'était permis qu'aux patriciens en robe de tenir la banque , j'y jouai matin et soir et j'y perdis continuellement; car qui ponte doit perdre. La perte de quatre à cinq mille sequins qui faisaient toute ma richesse , loin de refroidir mon amour , sembla lui donner une nouvelle ardeur.
A la fin de 177^ ^e grand conseil fit une loi qui défendit tous les jeux de hasard et dont le premier effet fut de faire fermer le ridotto. Cette loi fut un véritable phénomène, et lorsqu'on retira les votes de l'urne, les sénateurs s'entreregardaient d'une manière qui montrait la stupéfaction. Ils avaient fait une loi qu'ils n'avaient point pu faire, car les trois quarts des votans n'en voulaient pas,
q4 CHAPITRE IV. , .
et pourtant les trois quarts des votes furent en faveur de la loi. On disait que c'était un miracle de saint Marc invoqué par monsignor Flangini, alors grand correcteur, aujourd'hui cardinal, et par les trois inquisiteurs d'état.
Au jour marqué , je me trouvai au rendez-vous à l'heure ordinaire et mon amie ne me fit pas attendre. Elle était dans le cabinet où elle avait eu le temps de s'habiller , et dès qu'elle m'entendit , elle vint à moi , mise avec une élégance rare , et me dit : L'ami n'est pas encore à son poste; mais dès qu'il y sera , je te ferai signe de l'oeil.
— Où est donc ce mystérieux cabinet ?
— Le voilà. Observe le dossier de ce canapé qui tient à la paroi. Toutes ces Heurs en relief ont un trou dans le centre qui communique au cabinet qui est derrière. H y a un lit , une table et tout ce qu'il faut a quelqu'un qui veut y passer la nuit en s'amusant à regarder ce qu'on fait ici. Je te le ferai voir quand tu voudras.
— Est-ce ton amant qui l'a fait faire ?
— Non, certainement; car il ne pouvait pas prévoir qu'il en ferait usage.
— Je comprends que ce spectacle puisse lui faire un grand plaisir; mais ne pouvant pas te posséder dans un moment où la nature lui en fera un besoin impérieux , que fera-t-il?
— Ce sont ses affaires. Il est d'ailleurs le maître de partir, s'il s'ennuie, ou de dormir s'il a som-
meil : mais si tu joues au naturel, il ne s'ennuiera pas.
— Je le serai , excepté que je serai plus poli.
— Point de politesse, je t'en supplie; car si tu es poli, adieu le naturel. Où as-tu vu, je t'en prie, que deux amans, livrés à toute la fureur de l'amour , s'avisent d'observer la politesse ?
■ — Tu as raison , mon cœur ; mais j'aurai de la délicatesse.
— A la bonne heure, cela ne gâte rien; mais comme les autres fois seulement. Ta lettre m'a fait plaisir; tu as traité la matière en homme expert.
J'ai dit que mon amante était mise avec une élégance remarquable, mais j'aurais dû ajouter que cette élégance était celle des grâces et qu'elle ne dérobait rien à la simplicité et à l'aisance. Je trouvai seulement extraordinaire qu'elle eut mis du fard, mais cela me plut parce qu'elle l'avait mis à la façon des dames de Versailles. L'agrément de cette peinture consiste dans la négligence avec laquelle on l'applique sur les joues. On ne veut pas que ce rouge paraisse naturel ; on le met pour faire plaisir aux yeux qui voient les marques d'une ivresse qui leur promet des égaremens et des fureurs enchanteresses. Elle me dit qu'elle en avait mis pour faire plaisir au curieux qui l'aimait beaucoup. A ce goût, lui dis-je. je devine qu'il
est Français. A ces mots elle me fit un signe : l'ami était au poste. C'était le moment où la comédie commençait.
— Plus je te regarde , mon ange , et plus je te trouve digne de mes adorations.
— Mais tu es persuadé crue tu n'adores pas une divinité cruelle ?
— Aussi ne fais-je point des sacrifices pour t'apuiser, mais bien pour t'enflammer. Tu vas sentir toute la nuit l'ardeur de ma dévotion.
— Tu ne me trouveras pas insensible à tes sacrifices.
— Je les commencerais de suite , mais je pense que pour mieux en assurer l'efficacité , il faut que nous soupions; car je n'ai pris aujourd'hui qu'une lasse de chocolat et une salade de blancs d'oeufs assaisonnée à l'huile de Lucques et au vinaigre des quatre voleurs.
— Mais , mon ami7 quelle folie ! tu dois être
malade.
— Uui , dans ce moment ; mais je me porterai
à merveille quand je les aurai distillés un à un dans ton âme amoureuse.
— Je ne croyais pas que tu eusses besoin de stimulant.
— Qui pourrait en avoir besoin avec toi ! mais j'ai une crainte raisonnée ; car s'il m'arrivait de brûler l'amorce sans que le coup partît, je me brûlerais la cervelle.
— Mon cher brunet , ce serait sans doute un
malheur, mais il n'y aurait pas là de quoi se désespérer.
— Tu penses que j'en serais quitte pour revenir à la charge ?
— Sans doute.
Pendant que nous nous amusions à ce dialogue édifiant, le couvert avait été mis et nous nous mîmes à table. Elle mangea pour deux et moi pour quatre , car notre excellent appétit était relevé par la délicatesse des mets. Le dessert somptueux fut servi en vermeil , semblable aux deux flambeaux qui portaient chacun quatre bougies. Voyant que j'en admirais la beauté : C'est , me dit-elle , un présent que m'a fait mon ami.
— C'est un présent magnifique : t'a-t-il aussi donné les mouchettes ?
— Non.
— Cela me porte à croire que ton ami est un grand seigneur.
— Comment donc?
— C'est que les grands ne savent pas qu'on mouche.
— Nos bougies ont des mèches qu'on n'a jamais besoin de moucher.
— Dis-moi qui t'a appris le français ?
— C'est le vieux La Forest. J'ai été son élève pendant six ans. Il m'a aussi appris à faire des vers; mais tu sais une foule de mots que je ne lui ai jamais entendu prononcer; comme à gogo,
jrustratoire , rater, dorloter : qui te les a appris? iv. 1
t,S CHAPITRE IV.
— La bonne compagnie de Paris et surtout les femmes.
Après avoir fait du punch , nous nous amusâmes a manger des huîtres de la manière la plus voluptueuse pour deux amans qui s'adorent : nous les humions tour à tour après les avoir placées sur la langue. Lecteur voluptueux, goûtez-en et dites si ce n'est pas là sans doute le nectar des dieux.
Enfin le temps de la plaisanterie étant fini , il fallait songera des plaisirs plus substantiels et je le lui rappelai. Attends, me dit-elle, je vais changer de robe ; dans un instant je suis à toi. Resté seul et ne sachant que faire , je me mis à fouiller dans les tiroirs de son bureau. Je ne touchai point à plusieurs lettres que j'y vis , mais ayant trouvé une boite avec certaines gaines préservatrices pour prévenir le fatal embonpoint , je la vidai et je mis ces vers à la place du vol :
Enfans Je l'amitié , ministres de la peur,
Je suis l'Amour, tremblez, respectez le voleur.
Et toi , femme de Dieu , ue crains pas d'être mère ,
Car si tu le deviens, Dieu seul sera le père.
S'il est dit cependant que tu veux te barrer,
Parle ; je suis tout prêt ; je me ferai châtrer.
Mon amante ne tarda pas à reparaître mise comme une nymphe. Une robe de mousseline des Indes brodée en ileurs de lis d'or, dessinait à ravir ses formes voluptueuses, et son bonnet de fine den-
teile était digne dune reine. Je me jetai à ses pieds en la suppliant de ne plus retarder mon bonheur. Modère ton feu quelques instans encore , me ditelle ; voilà l'autel et dans deux minutes ta victime sera dans tes bras.
S'approchant alors du secrétaire; tu vas voir, me dit-elle , jusqu'où va le soin et la délicatesse de mon ami. Elle retire la boîte, l'ouvre; mais au lieu des chemisettes qu'elle y cherchait, elle en retire mes vers. Après les avoir lus et relus tout haut, elle m'appelle voleur, et nie donnant une foule de baisers , elle me supplie de lui rendre le larcin; mais je fais l'ignorant. Alors elle relit mes vers, réfléchit un moment , et sous prétexte d'aller chercher une meilleure plume , elle sort en me disant : Je vais te payer de la même monnaie. Elle rentre un instant après et écrit ce sixain.
Sans rien ôter au plaisir amoureux , L'objet de ton larcin sert à combler nos vœux. A l'abri du danger, mon âme satisfaite Savoure en sûreté la volupté' parfaite ; . Et si tu veux jouir avec sécurité , Rends-moi , mon doux ami , ces dons de l'amitié.
Après cet exploit , il m'était impossible de résister encore , et je lui rendis ces objets si précieux pour une nonne qui veut sacrifier à Vénus.
Minuit étant sonné , je lui montrai l'acteur soupirant et elle se mit à arranger le sopha , di-
lOO CHAPITRE IV.
sant que l'alcove était trop froide et que nous coucherions là. La véritable raison de cet arrangement était de nous mettre en évidence pour satisfaire l'amant curieux.
Lecteur, il faut des ombres aux tableaux, et rien de si beau sous un aspect qui ne demande par fois à être voilé sous un autre. Pour vous peindre la scène variée que nous jouâmes jusqu'à l'aube du jour, il faudrait épuiser toutes les couleurs fertiles de la palette d'Arétin. J'étais ardent et vigoureux, mais j'avais affaire à forte partie , et le matin , après le dernier exploit , nous étions positivement épuisés, et à tel point que ma charmante nonne en fut alarmée pour moi. Elle avait effectivement vu mon sang jaillir sur son sein pendant la dernière libation , et comme elle ne soupçonnait pas ce phénomène , elle en fut pâle de frayeur. Je dissipai ses craintes par des folies qui la firent rire de bon coeur. Je lavai sa superbe gorge avec de l'eau de rose pour la purifier du sang dont elle avait été teinte pour la première fois de sa vie. Elle m'exprima la peur qu'elle avait d'en avoir avalé quelque goutte , mais je lui persuadai facilement que cela ne tirerait point à conséquence quand bien même cela serait. Elle s'habilla en religieuse, et après m'avoir conjuré de me coucher et de lui écrire avant de retourner à Venise pour lui faire savoir comment je me portais, elle partit.
Il me fut facile de lui obéir, car j'avais le plus
grand besoin de repos : je dormis jusqu'au soir. Dès que je fus éveillé , je me hâtai de lui mander que je me portais à merveille et que je me sentais disposé à recommencer notre délicieuse lutte. Je la priai de m'écrire comment elle se trouvait, ensuite je retournai à Venise.
Je donne mon portrait à M. M. — Présent qu'elle me fait. — Je vais à l'Opéra avec elle. — Elle joue , et me remet en fonds.
— Conversation philosophique avec M. M. — Lettre de G. C.
— Elle sait tout. — Bal au monastère ; mes exploits en Pierrot.
— G.C. vient au casino au lieu de M. M. — Sotte nuit que je passe avec elle.
Ma chère M. M. m'avait témoigné le désir d'avoir mon portrait dans le genre de celui de C. C, mais plus grand, pour le porter en médaillon. Il devait être recouvert du portrait de quelque saint ou sainte et muni d'un ressort ilnperceptible pour faire sauter le couvercle et mettre le portrait en
évidence. Voulant lui tenir parole, je me rendis chez le peintre qui m'avait fait ma première miniature , et en trois séances, j'eus ce que je désirais. Le même peintre me fit une Annonciation , où l'ange Gabriel était transformé en un brunet et la sainte Vierge en une belle femme blonde qui lui tendait les bras. Le fameux peintre Mengs imita cette idée dans l'Annonciation qu'il peignit à Madrid douze ans après; mais j'ignore s'il avait les mêmes raisons que mon peintre. Cette allégorie était exactement de la même grandeur que mon portrait^, et l'orfèvre qui fit le médaillon la plaça de manière que personne ne pouvait soupçonner que l'image sacrée ne fût là que pour servir d'écran à une figure profane.
Le lendemain du jour de l'an 1754, avant d'aller au casino , je passai chez Laure pour lui remettre une lettre pour C. C. et en recevoir une qui me fit rire. Ma religieuse avait initié cette jeune personne, non-seulement dans les mystères de Sapho, mais aussi dans la haute métaphysique; car C. C. était devenue un esprit fort. Elle me disait que ne voulant point rendre comple de ses affaires à son confesseur , et ne voulant point lui dire des faussetés, elle ne lui disait plus rien. Il m'a dit , ajoutait-elle , que je ne lui confessais rien , parce que je n'examinais peut-être pas bien ma conscience, et je lui ai répondu que je n'avais rien à lui dire , mais que s'il le trouvait bon , je ferais quelque péché tout exprès afin de lui dire
Io4 CHAPITRE V.
quelque, ch'ose. Je trouvai la réplique digne d'un sophiste consommé et j'en ris tout à mon aise.
Je reçus le même jour de mon adorable nonne la lettre que voici :
« Je t'écris de mon lit, mon cher brunet, car il m'est impossible de rester debout, me sentant presque moulue. Pourtant je ne m'en inquiète point, car cela se passera avec du repos , puisque je mange bien et que je dors à merveille. Tu m'as mis du baume dans le sang en m'apprenant que l'effusion du tien n'a eu aucune suite fâcheuse , et je te préviens que je m'en apercevrai à Venise le jour des Rois , si pourtant tu le veux ; c'est bien entendu et tu me le feras savoir. En cas que tu te rendes à mes vœux , mon cher coeur, je désire que nous allions à l'Opéra. Au reste, souviens-toi bien que je te défends les blancs d'oeufs à tout jamais ; car je veux un peu moins de jouissance et plus de sécurité pour ta chère santé. A l'avenir, quand tu iras au casino de Muran , tu demanderas s'il y a quelqu'un, et si l'on te répond affirmativement, tu t'en iras; mon ami en agira de même. De cette manière vous ne courrez pas le hasard de vous rencontrer; mais cela doit durer peu , si tu veux , car mon ami t'aime à la folie , et il désire ardemment de faire la connaissance. Il m'a dit qu'il n'aurait jamais cru , s'il ne l'avait vu , qu'un homme pût fournir la carrière que tu as parcourue sous ses veux ; mais il prétend qu'en
faisant l'amour de cette manière, tu défies la mort ; car il assure que le sang que tu as répandu doit partir de ton cerveau. Mais que dira-t-il quand il saura que tu t'en moques! Je vais te faire rire : il veut manger de la salade aux blancs d'oeufs, et je dois te prier de me donner de ton vinaigre; car il dit qu'on n'en trouve pas à Venise. Il m'a dit qu'il a passé une nuit délicieuse, malgré la crainte qu'il avait des suites de nos ébats; car il a trouvé mes efforts supérieurs à la délicatesse de mon sexe. Cela se peut , mon charmant bru net , mais en attendant je suis charmée de m'ètre surpassée et d'avoir fait une si douce expérience de ma force. Sans toi , mon coeur, j'aurais vécu sans me connaître , et je me demande s'il serait possible que la nature eût produit une femme qui pût demeurer insensible entre tes bras, ou plutôt ne pas recevoir contre ton sein une nouvelle vie? Je fais plus que t'aimer, que te chérir; je t'idolâtre; et ma bouche espérant rencontrer la tienne, lance mille baisers qui se perdent dans l'air. Je brûle d'avoir ton divin portrait pour étancher par une douce erreur le feu qui dévore mes lèvres amoureuses. J'espère que le mien te sera également cher, car il me semble que la nature nous a créés l'un pour l'autre; et je maudis l'instant fatal où j'y ai mis un obstacle volontaire. Je t'envoie ciincluse la clé démon secrétaire. Visite-le et prends ce que tu trouveras avec ces mots : A mon ange. C'esl un petit présent que mon ami veut que je te
!o6 CHAPITRE V.
fasse en échange de la magnifique coiffe de nuit que tu m'as donnée. Adieu. »
La petite clé incluse dans la lettre appartenait à un écrin qui était dans le boudoir. Impatient de voir de quelle nature était le présent que son ami l'engageait à me faire , j'ouvre et je trouve un paquet contenant une lettre et un étui en maroquin. Voici la lettre.
« Ce qui , je l'espère, te rendra cher ce présent, c'est le portrait d'une femme qui t'adore. Notre ami en avait deux, mais l'amitié qu'il a pour toi lui a inspiré l'heureuse idée de se dessaisir de l'un en ta faveur. Cette boite renferme mon portrait en double sous deux différens secrets : en détachant le fond de la tabatière en long, tu me verras en religieuse ; ensuite en poussant l'angle , tu verras s'ouvrir un couvercle à charnière , et là je m'offrirai h tes yeux dans l'état de simple nature. Il est impossible, mon doux ami, que jamais femme t'ait aimé comme je t'aime. Notre ami attise ma passion par la manière flatteuse avec laquelle il s'explique sur ton compte. Je ne puis décider si je suis plus heureuse en ami qu'en amant, car je ne saurais rien imaginer au-dessus de l'un et de l'autre. »
L étui contenait une tabatière d'or, et quelques brios de tabac d'Espagne prouvaient qu 'on s'en
était servi. Je suivis les indices de la lettre et je vis d'abord mon amante en religieuse, debout et en demi-profil. Le second fond me la montra toute nue étendue sur un matelas de satin noir, dans la posture de la Madeleine du Coreggio. Elle regardait un amour, ayant le carquois à ses pieds et se tenant gracieusement assis sur les habits de religieuse. C'était un présent si beau que je ne m'en croyais pas digne. Je lui écrivis une lettre où la plus vive reconnaissance se mêlait aux expressions du plus ardent amour. Le coffret renfermait dans des tiroirs tous ses diamans et quatre bourses remplies de sequins. J'admirai sa confiance et son noble procédé, je refermai l'écrin , laissant tout religieusement à sa place, et je retournai à Venise. Si j'avais su et pu me soustraire à l'empire de la fortune en cessant de jouer, j'aurais été heureux de tout point.
Mon portrait étant monté avec une rare perfection et étant fait pour être porté en sautoir, je le suspendis à six aunes de chaîne de Venise à maille d'Espagne et j'en fis par là un présent fort noble. Le secret était dans l'anneau par lequel on le suspendait, ce qui le rendait très-difficile à deviner ; mais il fallait le tirer avec force et d'une certaine façon pour que le ressort partît et mît à découvert mon image. En le refermant on ne voyait que l'Annonciation, et c'était alors une belle parure pour une religieuse.
Le soir du jour des Rois, ayant mon médaillon
lo8 CHAPITRE V.
dans ma poche , j'allai de bonne heure me mettre en sentinelle auprès de la belle statue élevée au héros Colleoni après qu'on l'eut fait empoisonner, si l'histoire secrète ne ment pas. Sit divus, modo non vivus (i),est une sentence du monarque éclairé, qui durera tant qu'il y aura des rois.
A deux heures précises (2) je vis mon amante sortir de la gondole , habillée et très-bien masquée en femme. Nous allâmes h l'opéra à St. -Samuel, et à la fin du second ballet nous allâmes au ridotto, où elle s'amusa beaucoup à regarder toutes les dames patriciennes, qui seules avaient le privilège de s'asseoir à visage découvert. Après nous être promenés une demi-heure , nous passâmes dans la salle des grands banquiers. Elle s'arrêta devant la table du seigneur Mocenigo , qui, dans ce temps-là , était le plus beau de tous les joueurs patriciens. N'ayant point de jeu, il se tenait nonchalamment penché vers l'oreille d'une dame masquée que je reconnus : c'était madame Marine Pitani, dont il était l'adorateur.
M. M. yi'ayant demandé si je voulais jouer, et lui ayant répondu que non ; je te prends à moitié, me dit-elle ; et sans attendre de réponse , elle tire une bourse et met sur une carte un rouleau d'or. Le banquier, sans se déranger, mêle, taille, et mon amie gagne sa carte et le rêva au paroli. Le
(1) Qu'il soit divinisé , pourvu qu'il ne soit plus. (a) Deux heures après le coucher du soleil.
banquier paie, puis prend un autre jeu de cartes et continue de parler à sa dame, se montrant indifférent à quatre cents sequins que ma belle avait déjà placés sur la même carte. Le banquier continuant à causer, M. M. me dit en bon français : Notre jeu n'est pas assez fort pour intéresser monsieur; allons-nous-en. Elle ôte sa carte et je ramasse l'or que je mets dans mes poches sans répondre à monsieur, qui me dit : Votre masque est vraiment trop intolérant. Je rejoins ma belle joueuse qui était entourée.
Bientôt nous nous arrêtâmes devant la banque du seigneur Pierre Marcello, charmant jeune homme qui avait à son côté madame Venier, soeur du seigneur Momolo. Mon amante joue ; elle perd cinq rouleaux de suite. N'ayant plus d'argent, elle prend dans ma poche l'or à pleines mains, et en quatre ou cinq tailles elle met la banque à l'agonie. Elle quitte et le noble banquier la salue en lui faisant compliment sur son bonheur. Après avoir serré tout l'or gagné, je lui donne le bras et nous partons; mais m'apercevant que des curieux nous suivaient, je pris une gondole de trajet que je fis aborder où je voulus. C'est ainsi qu'à Venise on échappe toujours aux regards investigateurs.
Après avoir soupe , je comptai notre gain , et je me trouvai, pour ma part, en possession de mille sequins. Ayant mis le reste en rouleaux, mon amie me pria de les lui mettre dans son petit cof-
fret avec les autres. Quand cette besogne fut faite , je tirai mon médaillon de ma poche et je le lui passai en sautoir, ce qui lui causa la joie la plus vive. Après s'être long-temps évertuée à chercher le ressort sans pouvoir le découvrir, je lui en montrai le secret, et elle me trouva très-ressemblant.
Refléchissant que nous n'avions que trois heures à pouvoir consacrer aux mystères de l'amour, je la priai de me permettre d'en profiter. Oui , me dit-elle, mais sois sage, car notre ami prétend que tu peux rester mort sur-le-champ.
— Et pourquoi te croit-il exempte du même danger, quand tes extases sont bien plus fréquentes que les miennes?
— Il dit que la liqueur que nous distillons ne part point du cerveau comme chez vous , et que les parties génératrices de la femme n'ont aucun contact avec l'intelligence. D'où il suit, dit-il, que l'enfant n'est point fils de la mère à l'égard du cerveau qui est le siège de la raison ; mais bien du père , et cela me semble vrai. Dans cet acte important, la femme n'a tout au plus que la raison qui lui est nécessaire, et il ne lui en reste pas pour en donner une dose à l'être quelle produit.
— Ton ami est savant. Mais sais-tu que ce raisonnement m'ouvre singulièrement les yeux. Il est évident que , si ce système est vrai , il faut pardonner aux femmes toutes les folies qu'elles font à cause de l'amour, tandis que l'homme est inex-
cusable , et je serais au désespoir s'il m'arrivait de te rendre mère.
— Je le saurai avant long-temps , et si cela est, tant mieux. J'ai pris mon parti.
— Et quel est-il ?
— De m'abandonner entièrement à vous deux, et je suis sure que ni l'un ni l'autre ne me laisserait accoucher au couvent.
— Ce serait un événement fatal qui déciderait de notre destinée. Je t'enlèverais et j'irais t'épouser en Angleterre.
— Mon ami pense qu'on pourrait gagner un médecin , qui , m'atlribuant une maladie de son invention , m'ordonnerait d'aller prendre les eaux minérales sur les lieux , ce que l'évéque pourrait permettre. Aux eaux , je guérirais, puis je reviendrais ici; mais j'aimerais bien mieux que nous unissions nos destinées jusqu'à la mort. Dis-moi , mon ami , pourrais-tu vivre à ton aise partout comme ici ?
— Hélas ! mon coeur, non; mais, avec toi, pourrais-je me trouver malheureux? Nous reviendrons sur ce sujet quand il en sera temps. Allons nous coucher.
— Allons. Si j'ai un fils , mon ami veut s'en charger en qualité de père.
— Pourra-t-il se figurer qu'il l'est ?
— Vous pourrez vous en flatter tous deux; mais quelque ressemblance me décèlera le véritable auteur.
— Oui , si, par exemple, avec le temps, il sait faire des vers, tu jugeras que c'est à lui qu'il appartient.
— Qui t'a dit qu'il sait faire des vers ?
— Conviens qu'il a fait les six que tu as écrits en réponse aux miens.
— Je me garderai bien de convenir d'un pareil mensonge ; car, bons ou mauvais , ils sont un fruit de mon crû ; et, pour que tu n'en doutes plus, je veux t'en convaincre sur-le-champ.
— Oh! point du tout; je t'en crois sur parole, et allons nous coucher, ou l'Amour va appeler en duel le dieu du Parnasse.
— C'est bon; mais prends ce crayon , et écris : je suis Apollon ; sois l'Amour.
Je ne me battrai pas : je te cède la place. Si Vénus est ma sœur, l'Amour est de ma race. Je sais faire des vers. Un instant de perdu N'offense point l'Amour, si je l'ai convaincu.
— Je te demande pardon à genoux , ma divine amie ; mais pouvais-je supposer tant de talent dans une jeune Vénitienne de vingt-deux ans et surtout élevée dans un couvent ?
— Je suis insatiable de me montrer de plus en plus digne de toi. M'as-tu trouvée prudente au jeu? •
— Prudente à faire trembler le banquier le plus intrépide.
— Je ne joue pas toujours de cette force ; mais je t'avais mis de moitié et je défiais la fortune. Pourquoi n'as-tu pas joué ?
— Parce que j'ai perdu quatre mille sequins la semaine dernière^ et que je me trouvais sans argent; mais demain je jouerai, et la fortune me sera favorable. En attendant, voici un petit livre que j'ai pris dans ton boudoir. Ce sont les postures de Pierre Are tin : je veux en exécuter quelques-unes.
— La pensée est digne de toi ; mais il y en a d'inexécutables et même d'insipides.
— C'est vrai ; mais j'en ai choisi quatre de trèsintéressantes.
Ce fut à ces délicieux travaux que nous passâmes le reste de la nuit jusqu'au moment où le carillon de la pendule nous prévint que nous devions nous séparer. Je conduisis mon adorable nonne jusqu'à sa gondole , ensuite j'allai me coucher, mais sans pouvoir dormir. Je me levai pour aller payer quelques dettes criardes ; car l'un des plus grands plaisirs que puisse, selon moi , goûter un dissipateur, est de payer certaines^ dettes. L'or que ma maîtresse m'avait gagné me porta bonheur, car je ne passai pas un seul jour du carnaval sans gagner.
Trois jours après la fête des Rois , étant allé
au casino de Muran pour mettre dans l'écrin de
M. M. une douzaine de rouleaux , la concierge
me remit une lettre , et j'en avais reçu une de
iv. «
1 l4 l.HAFITKE V.