IV
4JO UIAIMIRl". iVI.
avec une peine extrême, nous arrivâmes sur l'arète supérieure où je m'établis commodément à califourchon, et le père Balbi m'imita. Nous tournions le dos à la petite île St. -George-Majeur, et à deux cents pas en face nous avions les nombreuses coupoles de l'église St. -Marc, qui fait partie du palais ducal ; car St. -Marc n'est, à proprement parler, que la chapelle du doge; et il n'y a pas de monarque qui puisse se flatter d'en avoir une plus belle. Je commençai d'abord par me décharger de mon fardeau, et j'invitai mon compagnon à suivre mon exemple. Il plaça son tas de cordes sous ses cuisses le mieux qu'il put , mais avant voulu se décharger de sou chapeau qui le gênait, il s'y prit mal, et bientôt roulant de plaque en plaque jusqu'à la gouttière, il alla rejoindre le paquet de hardes dans le canal. Voilà mon pauvre compagnon désespéré. Mauvais augure, s'éctia-t-il • me voilà dès le commencement de l'entreprise sans chemise , sans chapeau et sans un manuscrit précieux qui contenait l'histoire curieuse et inconnue à tout le monde de toutes les fêtes du palais de la république. Moins féroce alors que lorsque je grimpais, je lui dis tranquillement que les deux accidens qui venaient de lui arriver n'avaient rien d'extraordinaire pour qu'un esprit superstitieux put leur donner le nom d'augures, que je ne les considérais pas ainsi et qu'ils étaient loin de me décourager. Ils doivent, mon cher, vous servir d'instruction pour être prudent
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et sage , et pour vous faire réfléchir que Dieu sans cloute nous protège ; car si votre chapeau , au lieu de tomber à droite , était tombé à gauche , nous aurions été perdus ; car il serait tombé dans la cour du palais où les gardes l'auraient trouvé, et il Jeur aurait nécessairement fait connaître qu'il devait y avoir quelqu'un sur le toit : nous n'aurions pas tardé à être repris.
Après avoir passé quelques minutes à regarder à droite et à gauche, je dis au moine de rester là immobile jusqu'à mon retour, et je m'avançai n'ayant que mon esponton à la main et marchant à cheval sur la sommité du toit sans aucune difficulté. Je mis presque une heure à parcourir les toits, allant de tous côtés visiter, observer, mais en vain ; car je ne voyais à aucun des bords rien où je pusse fixer un bout de la corde : j'étais dans la plus grande perplexité. Il ne fallait plus penser ni au canal, ni à la cour du palais, et le dessus de l'église n'offrait à ma vue , entre les coupoles, que des précipices qui n'aboutissaient à rien d'ouvert. Pour aller au-delà de l'église vers la Canonica , j'aurais dû gravir des pentes si raides , que je ne voyais pas la possibilité d'en venir à bout ; il était naturel que je rejetasse comme impossible tout ce que je ne croyais pas faisable. La position où je me trouvais exigeait de la témérité , mais sans la moindre imprudence. C'était un point de milieu tel, que la morale, je crois, n'en connaît pas de plus difficile.
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11 fallait pourtant en finir, sortir de là , ou rentrer dans le cachot pour, peut-être, n'en jamais sortir, ou nie précipiter dans le canal. Dans cette alternative, il fallait donner beaucoup au hasard et commencer par quelque chose. J'arrêtai ma vue sur une lucarne du côté du canal et aux deux tiers de la pente. Elle était assez éloignée de l'endroit d'où j'étais parti, pour que je pusse juger que le grenier qu'elle éclairait n'appartenait pas à l'enclos des prisons que j'avais brisées. Elle ne pouvait éclairer que quelque galetas habité ou non , au-dessus de quelque appartement du palais, où, au point du jour, j'aurais naturellement trouvé les portes ouvertes. J'étais moralement sur que les serviteurs du palais , ceux mêmes de la famille du doge, qui nous auraient aperçus, se seraient hâtés de nous faciliter la fuite, bien loin de nous remettre entre les mains de la justice inquisitoriale, quand bien même ils nous auraient reconnus pour les plus grands criminels de l'état, tant l'inquisition était horrible aux yeux de chacun.
Dans cette idée , il fallait que je visitasse le devant de la lucarne, et me laissant glisser doucement en ligne droite , je me trouvai bientôt à cheval sur son petit toit. Appuyant alors mes mains sur les bords , j'étendis la tête en avant et je parvins à voir et à toucher une petite grille derrière laquelle se trouvait une fenêtre garnie de carreaux de vitre enchâssés avec de minces lames de plomb. La fenêtre ne m'embarrassait pas; mais la grille,
toute mince quelle était, ine paraissait ofî'rir une difficulté invincible , car il me semblait que sans une lime je ne pouvais en venir à bout, et je n'avais que mon esponton.
J'étais confus et .je commençais à perdre courage , lorsque la chose la plus simple et la plus naturelle vint, pour ainsi dire, retremper mon être.
Lecteur philosophe , si tu veux un instant te placer dans ma position , si tu veux pénétrer dans les souffrances qui ont été mon partage pendant quinze mois, si tu considères les dangers auxquels j'étais exposé sur un toit de plomb où le moindre faux mouvement aurait été payé de la perte de l.i vie ; enfin si tu réfléchis que je n'avais que quelques heures pour vaincre toutes les difficultés qui pouvaient se multiplier à chaque pas, et que dans le cas possible de non-succès je devais compter sur un redoublement de rigueur de la part d'un tribunal inique , la confession que je vais te faire avec toute la candeur de la vérité ne pourra point me rabaisser dans ton esprit: surtout si tu n'oublies pas qu'il esl dans la nature de l'homme en état d'inquiétude et de détresse , de n'être pas la moitié de ce qu'il est dans son état de calme et de tranquillité.
La cloche de Saint-Marc qui sonna minuit en cet instant, fut l'agent qui produisit le phénomène qui frappa mon esprit et qui , par une violente secousse, me fil sortir de l'étal de perplexité
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qui m'accablait. Cette cloche me rappela que le jour qui allait commencer était celui de la Toussaint, que ce jour-là devait être la fête de mon patron % au moins si j'en avais un , et la prédiction de mon jésuite confesseur me revint. Mais, je l'avoue, ce qui releva surtout mon courage, et augmenta réellement mes forces physiques , fut l'oracle profane que j'avais reçu de mon cher Arioste : « Fra il fin cTottobre , e il capo di novembre. »
Si un grand malheur fait qu'un petit esprit devient parfois dévot , il est presque impossible que la superstition ne vienne se mettre delà partie. Le son de la cloche me parut être un talisman parlant , qui me disait d'agir et me promettait la victoire. Étendu à plat ventre , la tète penchée vers la petite grille , je pousse mon verrou dans le châssis qui la retenait et je me détermine à l'enlever tout entière. En un quart d'heure j'en vins à bout, la grille se trouva intacte entre mes mains, et l'ayant placée à côté de la lucarne , je n'eus aucune difficulté à rompre toute la fenêtre vitrée, malgré le sang qui coulait d'une blessure que je m'étais faite à la main gauche.
A l'aide de mon esponton, suivant ma première méthode , je regagnai le faite du toit , et je m'acheminai vers l'endroit où j'avais laissé mon compagnon. Je le trouvai désespéré., furieux : il me dit les plus grosses injures parce que je l'avais laissé là si long-temps. Il m'assura qu'il n'at-
tendait que sept heures pour retourner à sa prison.
— Que pensiez-vous donc de moi ?
— Je vous croyais tombé dans quelque précipice.
— Et vous ne m'exprimez que par des injures Ja joie que vous devez éprouver de me revoir?
— Qu'avez-vous donc fait si long-temps?
— Suivez-moi , vous allçz le voir.
Ayant repris mes paquets , je m'acheminai vers la lucarne. Lorsque nous fûmes en face, je rendis à Balbi un compte exact de ce que j'avais fait , en le consultant sur les moyens à prendre pour y entrer et pénétrer dans le grenier. La chose était facile pour l'un des deux , car au moyen de la corde, il pouvait être descendu par l'autre; mais je ne voyais pas comment le second pourrait descendre ensuite , n'ayant aucun moyen d'assujettir la corde à l'entrée de la lucarne. En m'introduisant et me laissant tomber , je pouvais me casser bras et jambes, car je ne connaissais pas la distance de la lucarne au plancher. A ce raisonnement sage et prononcé du ton de l'intérêt le plus amical , ma brute me répondit par ces mots : Descendez-moi toujours , et quand je serai en bas , il vous restera assez de loisir pour penser au moyen de me suivre.
J'avoue que dans le premier mouvement d'indignation je fus tenté de lui enfoncer mon esponton dans la poitrine. Un bon génie me retint , et
ij6 aiAPrrriE xvi.
je ne proférai pas le mot pour lui reprocher la bassesse de son égoïsme. Au contraire, défaisant à l'instant mon paquet de cordes, je le ceignis solidement sous les aisselles, et l'ayant fait coucher à plat ventre , les pieds en bas, je le descendis jusque sur le toit de la lucarne. Quand il fut là , je lui dis de s'introduire dans la lucarne jusqu'aux hanches en s'appuyant de ses bras sur les rebords. Lorsque cela fut fait ,. je me glissai le long du toit comme je l'avais fait la première fois, et dès que je fus sur le petit toit , je me plaçai à plat ventre et tenant fortement la corde , je dis au moine de s'abandonner sans crainte. Arrivé sur le plancher du grenier, il détacha la corde , et l'ayant retirée, je trouvai que la hauteur était de plus de cinquante pieds. C'était trop pour risquer le saut périlleux. Quant au moine, sûr de lui , car il avait été pendant près de deux heures en proie aux angoisses sur un toit où, je l'avoue , la position n'était pas rassurante, il me cria de lui jeter les cordes, qu'il en aurait soin : je n'eus garde, comme on le devine , de suivre ce sot conseil.
Ne sachant que devenir et attendant une inspiration de mon esprit, je grimpai de rechef sur le sommet du toit, et ma vue s'étant portée vers un endroit près d'une coupole que jg n'avais pas encore visité, je m'y acheminai. Je vis une terrasse en plate-forme, recouverte de plaques de plomb, jointe à une grande lucarne fermée par deux volets. Il y avait une cuve pleine de plâtre
délayé , une truelle et tout à côté une échelle que je jugeai assez longue pour pouvoir nie servir à descendre jusqu'au grenier où était mon compagnon. Ce fut assez pour me décider. Ayant passé ma corde dans le premier échelon , je traînai cet embarrassant fardeau jusqu'à la lucarne. Il s'agissait alors d'introduire cette lourde masse qui avait douze de mes brasses, et les difficultés que je rencontrai pour en venir à bout, me firent repentir de m'ètre privé du secours du moine.
J'avais poussé l'échelle de manière que l'un de ses bouts touchait à la lucarne, tandis que l'autre dépassait la gouttière d'un tiers. Je me glissai alors sur le toit de la lucarne, je traînai l'échelle de côté , et l'attirant à moi, j'attachai le bout de ma corde au huitième échelon, ensuite je la laissai couler de nouveau jusqu'à ce qu'elle fût parrallèle à la lucarne; là je m'efforçai de la faire entrer dans la lucarne , mais il me fut impossible de l'introduire au-delà du cinquième échelon , car le bout s'arrétant contre le toit intérieur de la lucarne, aucune force au monde n'aurait pu la faire pénétrer plus loin sans briser ou le toit ou l'échelle. Il n'y avait pas d'autre remède que de l'élever de l'autre bout ; alors l'inclinaison , en détruisant l'obstacle , aurait fait couler l'échelle par son propre poids. J'aurais pu placer l'échelle en travers et y attacher ma corde pour me descendre en me glissant sans aucun danger; mais l'échelle serait restée au même endroit, et le matin elle
aurait indiqué aux archers et à Laurent l'endroit où peut-être nous nous serions trouvés encore.
Je ne voulais pas courir le risque de perdre par une imprudence le fruit de tant de fatigues et de périls, et il fallait pour enlever toutes les traces, que l'échelle entrât dans son entier. N'ayant personne pour m'aider, je me déterminai à aller moi-même sur la gouttière pour l'élever et atteindre le but que je me proposais. C'est ce que j'exécutai, mais avec un danger si grand que, sans une espèce de prodige, j'aurais payé ma témérité de ma vie. J'osai abandonner l'échelle en lâchant la corde, sans crainte qu'elle tombât dans le canal, parce qu'elle se trouvait comme accrochée à la gouttière par son troisième échelon. Alors, tenant mon esponton à la main, je me glissai doucement jusqu'à la gouttière tout à côté de l'échelle. La gouttière de marbre faisait front à la pointe de mes pieds, car j'étais couché à plat-ventre. Dans cette position , j'eus la force de soulever l'échelle d'un demi-pied en la poussant en avant, et j'eus la satisfaction de voir quxelle avait pénétré d'un pied dans la lucarne ; et le lecteur conçoit que cela diminua considérablement son poids. 11 s'agissait de la faire entrer encore de deux pieds en la soulevant d'autant , car après cela j'étais certain qu'en remontant sur le toit de la lucarne, je l'aurais, au moyen de la corde, fait entrer toutà-fait. Pour parvenir à lui donner l'élévation nécessaire , je me dressai sur mes genoux ; mais la
force que j'avais besoin d'employer pour réussir nie fit glisser, de* sorte que lout-à-coup je me trouvai lancé en dehors du toit jusqu'à la poitrine, ne me soutenant que par mes deux coudes.
Moment affreux dont je frémis encore et qu'il est peut-être impossible de se figurer dans toute son horreur! L'instinct naturel de la conservation me fît, presqu'à mon insu, employer toutes mes forces pour m'appuyer et m'arrèter sur mes cotes, et, je serais tenté de dire presque miraculeusement, j'y réussis. Attentif à ne pas m'abandonner, je parvins à m'aider de toute la force de mes bras jusqu'aux poignets en même temps que je m'appuyais de mon ventre. Je n'avais heureusement rien à craindre pour l'échelle, car dans le malheureux ou plutôt dans le malencontreux effort qui avait failli me coûter si cher, j'avais eu le bonheur de la faire entrer de plus de trois pieds, ce qui la rendait immobile.
Me trouvant sur la gouttière , positivement sur mes poignets et sur mes aines entre le bas-ventre et les cuisses, je vis qu'en élevant ma cuisse droite pour parvenir à mettre sur la gouttière d'abord un genou et puis lautre , je me trouverais toutà-fait hors de danger; mais je n'étais pas encore au bout de mes peines de ce côté-là. L'effort que je fis pour réussir me causa une contration nerveuse si forte, qu'une crampe extrêmement douloureuse me rendit comme perclus de tous mes membres. Neperdanl pas la tète, je me tins im-
4Go CHAPITRE XVI.
mobile jusqu'à ce qu'elle fût passée : je savais que l'immobilité est le meilleur remède contre les crampes factices ; je l'avais souvent éprouvé. Que ce moment était terrible! Deux minutes après, ayant graduellement renouvelé l'effort , j'eus le bonheur de parvenir à opposer mes deux genoux à la gouttière, et dès que j'eus repris haleine, je soulevai l'échelle avec précaution et je la fis enfin parvenir au point qu'elle se trouva parallèle à la lucarne. Suffisamment instruit des lois de l'équilibre et du levier, je repris mon esponton , et suivant ma manière de grimper, je me hissai jusqu'à la lucarne et j'achevai facilement d'y introduire toute l'échelle dont mon compagnon reçut le bout entre ses bras. Je jetai alors dans le grenier les bardes, les cordes et les débris des fractures, et je descendis dans le grenier où le moine m'accueillit fort bien et eut soin de retirer l'échelle. Bras à bras , nous nous mimes à faire l'inspection de l'endroit ténébreux où nous nous trouvions : il avait une trentaine de pas de long sur environ vingt de large.
A l'un des bouts , nous trouvâmes une porte à deux battans composée de barreaux de fer. C'était d'un mauvais augure ; mais ayant posé la main sur le loquet qui se trouvait au milieu, il céda à la pression , et la porte s'ouvrit. Nous fîmes d'abord le tour de ce nouvel enclos, et en voulant traverser l'endroit , nous heurtâmes contre une grande table entourée de tabourets cl de fauteuils.
Nous retournâmes vers l'endroit où nous avions senti des fenêtres, nous en ouvrîmes une, et à la lueur des étoiles nous n'aperçûmes que des précipices entre des coupoles. Je ne m'arrêtai pas un seul instant à l'idée de descendre : je voulais savoir où j'allais, et je ne reconnaissais pas l'endroit où je me trouvais. Je refermai la fenêtre , nous sortîmes de la salle et retournâmes à l'endroit où nous avions laissé nos bagages. Epuisé outre mesure, je me laissai tomber sur le plancher, et mettant un paquet de cordes sous ma tête, me trouvant dans une destitution totale de forces de corps et d'esprit, un doux sommeil s'empara de mes sens. Je m'y abandonnai si passivement, que quand bien même j'aurais su que la mort devait en être la suite, il m'aurait été impossible d'y résister; et je me rappelle fort bien que le plaisir que j'éprouvai en dormant était délicieux.
Je dormis pendant trois heures et demie. Les cris et les violentes secousses du moine me réveillèrent avec peine. Il me dit que douze heures venaient de sonner (i), et que mon sommeil lui paraisssait inconcevable dans la situation où nous nous trouvions. C'était inconcevable pour lui, mais ce ne l'était pas pour moi : mon sommeil n'avait pas été volontaire, je n'avais cédé qu'à ma nature épuisée, et, si j'ose parler ainsi, aux abois. Mon épuisement n'avait rien de surprenant : il y
(i) Environ cinq heures du matin.
£6a CHAPITRE XVI.
avait deux jours que l'agitation m'avait empêché de prendre aucune nourriture et de fermer l'œil ; et les efforts que je venais de faire, et qui surpassaient presque ce que peut faire un homme , auraient suffi pour épuiser les forces de tout homme. Au reste, ce sommeil bienfaisant m'avait rendu ma première vigueur, et je fus enchanté de voir l'obscurité diminuée au point de pouvoir agir avec plus d'assurance et de célérité.
Dès que j'eus jeté les yeux autour de moi, je m'écriai : Ce lieu n'est pas une prison ; il doit y avoir une issue facile à trouver. Nous nous dirigeâmes alors vers le* bout opposé à la porte de fer, et, dans un recoin fort étroit , je crus reconnaître une porte. Je tâtonne et je finis par arrêter mes doigts sur un trou de serrure. J'y enfonce mon esponton, et en trois ou quatre coups je l'ouvre , et nous entrons dans une petite chambre et je trouve une clé sur une table. Je l'essaie à une porte en face, je vois en la tournant que la serrure était ouverte. Je dis au moine d'aller chercher nos paquets , et , remettant la clé sur la table où je l'avais prise , nous sortons et nous nous trouvons dans une galerie à niches remplies de papiers. C'étaient des archives. Je découvre un petit escalier en pierre, je le descends; j'en trouve un autre , je le descends encore et je trouve au bout une porte vitrée que j'ouvre, el me voilà dans une salle que je connais : nous étions dans la chancellerie ducale. J'ouvre une fenêtre, il me serait fa-
cile de descendre; mais je me serais trouvé dans le labyrinthe des petites cours qui entourent l'église de Saint-Marc. Que Dieu me préserve d'une telle folie! Je vois sur un bureau un outil en fer, à pointe arrondie et à manche de bois , le même dont les secrétaires de la chancellerie se servent pour percer les parchemins, auxquels, au moyen d'un ficelle, ils attachent les sceaux de plomb; je m'en empare. J'ouvre le bureau, et je trouve la copie d'une lettre qui annonce au provéditeur de Corfou trois mille sequins pour la restauration de la vieille forteresse. Je cherche les sequins , ils n'y étaient pas. Dieu sait avec quel plaisir je m'en serais emparé, et comm£°je me serais moqué du moine s'il m'avait accusé de commettre un vol ! j'aurais reçu celte somme comme un don du ciel ! je m'en serais cru franchement le maître par le seul droit de conquête.
Je vais à la porte de la chancellerie , je mets mon verrou dans le trou de la serrure ; mais en moins d'une minute , acquérant la certitude qu'il me serait impossible de la rompre , je me décide à faire vile un trou à l'un des deux battans. J'eus soin (Je choisir !e côté où la planche avait le moins de nœuds, et vite en besogne; à coups redoublés de mon esponton , je crevais, je fendais le mieux que je pouvais. Le moine, qui m'aidait autant qu'il pouvait avec le gros poinçon que j'avais pris sur le bureau , tremblait au bruit retentissant que produisait mon esponton chaque fois que je tâchais
de l'enfoncer dans la planche ; on devait entendre ce bruit de loin; j'en sentais tout le danger, mais j'étais dans la nécessité de le braver.
Dans une demi-heure , le trou fut assez grand , et bien nous en prit ; car il m'aurait été bien difficile de l'agrandir davantage sans le secours d'une scie. Les bords de ce trou faisaient peur, car ils étaient tout hérissés de pointes faites pour déchirer les habits et lacérer les chairs. Il était à la hauteur de cinq pieds. Ayant placé dessous deux tabourets, l'un à côté de l'autre, nous montâmes dessus, et le moine s'introduisit dans le trou les bras croisés et la tête en avant ; et le prenant par les cuisses, puis par les» jambes, je parvins aie pousser dehors, et quoiqu'il y fit obscur, j'étais sans inquiétude , parce que je connaissais le local. Lorsque mon compagnon fut dehors, je lui jetai nos petits effets , à l'exception des cordes dont je fis l'abandon; et mettant un troisième tabouret sur les deux premiers, j'y montai dessus et me trouvant au bord du trou à la hauteur des cuisses, je m'y enfonçai jusqu'au bas-ventre quoique avec de grandes difficultés, parce que le trou était trèsétroit ; et n'ayant aucun point d'appui pour accrocher mes mains, ni personne qui me poussât comme j'avais poussé Je moine, je lui dis de me prendre à brasse-corps et de m'attirer à lui sans s'arrêter, dût-il ne me retirer que par morceaux. Il obéit , et j'eus la constance d'endurer la douleur affreuse que j'éprouvais par le déchirement
de mes lianes et de mes cuisses , d'où le sang ruisselait.
Aussitôt que j'eus le bonheur de me voir dehors , je me hâtai de ramasser mes hardes , et descendant deux escaliers, j'ouvris sans aucune difficulté la porte qui donne dans l'allée où se trouve la grande porte de l'escalier royal et à côté la porte du cabinet du Savio alla scrittura. Cette grande porte était fermée comme celle de la salle des archives, et d'un coup d'oeil je jugeai que sans une catapulte pour l'enfoncer ou une mine pour la faire sauter, il m'était impossible de l'entamer. Mon verrou à la main semblait me dire : Hic fines posuit , tu n'as plus que faire de moi; tu peux me déposer. Il était l'instrument de ma liberté , je le chérissais-, il était digne d'être suspendu en ex-voto sur l'autel de la Délivrance et de la Liberté.
Calme, résigné et parfaitement tranquille, je m'assis en disant au moine de m'imiter. Mon ouvrage est fini , lui dis-je; maintenant c'est à Dieu ou à la fortune à faire le reste.
Abbia chi regge il ciel cura del resto , O la fortuna se non tocca a lui (i).
Je ne sais pas si les balayeurs du palais s'aviseront de venir ici aujourd'hui, jour de la Toussaint,
(i) Que celui qui gouverne le ciel ait soin du reste , ou la fortune, si ce n'est pas son affaire.
iv. 3o
46G CIIAP1TRE XVI.
ni demain, jour des Trépassés. Si quelqu'un vient, je me sauverai dès que je verrai la porte ouverte, et vous me suivrez à la piste ; mais si personne ne vient, je ne bouge pas d'ici; et si je meurs de faim , tant pis.
À ce discours, ce pauvre homme se mit en fureur. Il m'appela fou, désespéré, séducteur, trompeur, menteur. Je le laissai dire-, je fus impassible. Treize heures sonnèrent dans ces entrefaites. Depuis l'instant de mon réveil dans le grenier , il ne s'était écoulé qu'une heure.
L'affaire importante qui m'occupa d'abord fut celle de me changer de tout. Le père Balbi avait l'air d'un paysan , mais il était intact; on ne le voyait ni en lambeaux ni couvert de sang : son cr'ilet de flanelle rouge et sa culotle de peau violette n'étaient pas déchirés; tandis que moi, je ne pouvais inspirer que l'horreur et la pitié, car j'étais tout en sang et tout dépenaillé. Ayant arraché mes bas de dessus mes genoux , le sang sortait de deux fortes écorchures que je m'y étais faites sur la gouttière; le trou de la porte de la chancellerie m'avait déchiré gilet, chemise , culottes , hanches et cuisses : j'avais partout d'affreuses écorchures. Déchirant des mouchoirs, je me fis des bandes et je me pansai le mieux qu'il me fut possible. Je mis mon bel habit, qui, par un jour d'hiver, devait paraître assez comique. Je mis tant bien que mal mes cheveux dans ma bourse, je passai des bas blancs , une chemise à dentelle , faute d'autre,
deux autres pareilles par-dessus , des mouchoirs et des bas dans rues poches, et je jetai dans un coin tout le reste. Je mis mon beau manteau sur les épaules du moine, et le malheureux avait l'air de l'avoir volé. Je devais ressembler assez bien à un homme qui, après avoir été au bal, aurait passé la nuit dans un lieu de débauche où il aurait été échevelé. Il n'y avait que les bandages que l'on voyait à mes genoux qui déparassent mon intempestive élégance.
Ainsi paré , mon beau chapeau à point d'Espagne d'or et à plumet blanc sur la tète , j'ouvris une fenêtre. Ma figure fut d'abord remarquée par des oisifs qui se trouvaient dans la cour du palais, et qui ne comprenant pas comment quelqu'un fait comme moi pouvait se trouver de si bonne heure à cette fenêtre, allèrent avertir celui qui avait la clé de cet endroit. Le concierge crut qu'il pouvait y avoir enfermé quelqu'un la veille, et étant allé prendre les clés, il vint. J'étais fâché de m'ètre fait voir à la fenêtre, ne sachant pas qu'en cela le hasard m'avait servi à souhait; je m'étais assis près du moine qui me disait des sottises, lorsqu'un bruit de clés vint frapper mon oreille. Tout ému , je me lève et collant mon oeil contre une petite fente qui, heureusement, séparait les deux ais de la porte, je vois un homme seul, coiffé d'une perruque, sans chapeau, qui montait lentement l'escalier avec un gros clavier à la main. Je dis au moine d'un ton très-sérieux de ne pas ou-
468 CHAPITRE XTI.
vrir la bouche , de se tenir derrière moi et de suivre mes pas. Je prends mon esponton que je tiens de la main droite caché sous mon habit, et je vais me placer à l'endroit de la porte où je pouvais sortir dès qu'elle serait ouverte et enfiler l'escalier. J'envoyais des vœux à Dieu pour que cet homme ne fît aucune résistance; car dans le cas contraire je me serais vu forcé de le terrasser , et j'y étais déterminé.
La porte s'ouvre , et à mon aspect ce pauvre homme demeura comme pétrifié. Sans m'arrêter, sans mot dire, profitant de sa stupéfaction, je descends précipitamment l'escalier et le moine me suit. Sans avoir l'air de fuir, mais allant vite, je pris le magnifique escalier appelé des Géans; méprisant la voix du père Balbi qui ne cessait de me crier : Allons dans l'église, je poursuivis mon chemin.
La porte de l'église n'était qu'à vingt pas de l'escalier; mais les églises n'étaient déjà plus à Venise des lieux de sûreté pour les criminels , et personne ne s'y réfugiait plus. Le moine le savait, mais la peur lui ôtait la mémoire. Il me dit plus tard que ce qui le poussait à me presser d'entrer dans l'église était un sentiment de religion qui l'appelait au pied des autels.
— Pourquoi n'y alliez-vous pas seul ?
— Je ne voulais pas vous abandonner.
Il aurait dû dire : Je ne voulais pas vous perdre. L'immunité que je cherchais était au-delà des
frontières de Ja très-sérénissime république, et je commençais à m'y acheminer : j'y étais en esprit, il fallait m'y transporter en corps. Je me dirigeai droit à la porte royale du palais ducal ; et sans regarder personne , moyen d'être moins observé, je traverse la petite place, je vais au rivage, et j'entre dans la première gondole que je trouve en disant tout haut au gondolier qui était à la poupe : Je veux aller à Fusine; appelle vite un autre rameur. Il était tout près, et pendant qu'on détache la gondole , je me jette sur le coussin du milieu , tandis que le moine se plaça sur la banquette. La figure bizarre de Balbi , sans chapeau, ayant un beau manteau sur les épaules, mon accoutrement hors de saison, tout dut me faire prendre pour un charlatan ou pour un astrologue.
Dès que nous eûmes doublé la douane , les gondoliers commencèrent à fendre avec vigueur les eaux du canal de la Giudecca , par lequel il faut passer, soit pour aller à Fusine, soit pour aller à Mestre , où effectivement je voulais aller. Lorsque je me vis à la moitié du canal, je mis la tète dehors, et je dis au barcarol de poupe : Crois-tu que nous soyons à Mestre avant quatre heures?
— Mais , monsieur, vous m'avez dit d'aller à Fusine.
— Tu es fou , je t'ai dit à Mestre.
Le second barcarol me dit que je me trompais , et mon sot de moine , zélé chrétien et grand ami
de la vérité , ne manquait pas de répéter que j'avais tort. J'avais envie de lui lâcher un coup de pied pour le punir d'être si bête ; mais réfléchissant que n'a pas du bon sens qui veut , je me mets à rire aux éclats , convenant, que je pouvais m'ètre trompé , mais ajoutant que mon intention était d'aller à Mestre. On ne me répliqua pas, et un instant après le maître gondolier me dit qu'il était prêt à me conduire en Angleterre, si je le voulais.
— Bravo ! va à Mestre.
— Nous y serons dans trois quarts d'heure , car nous avons pour nous le vent et le courant.
Très-satisfait , je regarde derrière moi le canal, qui me parut plus beau que je ne l'avais jamais vu et surtout parce qu'il n'y avait pas un seul bateau qui vînt de notre côté. La matinée était superbe, l'air pur, les premiers rayons du soleil magnifiques, mes deux jeunes barcarols ramaient avec autant d'aisance que de vigueur : réfléchissant à la cruelle nuit que je venais de passer, aux dangers auxquels je venais d'échapper, au lieu où j'étais enfermé la veille, à toutes les combinaisons du hasard qui m'avaient été favorables, à la liberté dont je commençais à jouir et dont j'avais la plénitude en perspective, tout cela m'émut si violemment que , plein de reconnaissance envers Dieu, je me sentais suffoqué par le sentiment et je fondis en larmes.
Mon adorable compagnon, qui jusqu'alors n'a-
vait proféré le mot que pour donner raison aux gondoliers, crut devoir se mettre en frais de consolations. Il se trompait sur la cause de mes larmes, et la façon dont il s'y prit me fit effectivement passer de ma délicieuse affliction à un rire d'une espèce singulière qui le jeta dans une erreur contraire, car il crut que j'étais devenu fou. Ce pauvre moine, comme je l'ai dit, était bête, et sa méchanceté ne provenait que de sa bêtise. J'avais été dans la dure nécessité d'en tirer parti ; mais, quoique sans intention , il faillit me perdre. Il me fut impossible de lui persuader que j'eusse ordonné aux bateliers d'aller à Fusine avec l'intention d'aller à Mestre : il disait que cette pensée ne pouvait m'ètre venue que sur le grand canal.
Nous arrivâmes à Mestre. Je ne trouvai pas de chevaux à la poste , mais il y avait bon nombre de voituriers qui vont aussi bien, et je fis mes accords avec l'un d'eux pour qu'il me menât en cinq quarts d'heure à Trevise. En trois minutes les chevaux furent mis , et supposant le père Balbi derrière moi, je me retournai pour lui dire : Montons; mais il n'était pas là. Je dis à un garçon d'écurie d'aller le chercher, décidé à le réprimander quand bien même il aurait été satisfaire à quelques besoins naturels ; car nous nous trouvions dans le cas de réprimer tous les besoins , même ceux de cette nature. On vint me dire qu'on ne le trouvait pas. J'étais furieux. L'idée me vint de l'abandonner: je le devais: un sentiment d'hu-
inanité me retint. Je descends, je m'informe; tout le monde l'a vu ; mais personne ne sait me dire où il est ni où il peut être. Je parcours les arcades de la grand'rue et m'avisant par instinct de mettre la tète dans la fenêtre d'un café, je vois ce malheureux au comptoir, debout, prenant du chocolat et contant fleurettes à la fille. Il me voit, me montre la fille en me disant qu'elle est gentille, et m'excite à prendre une tasse de chocolat , en me disant de payer la sienne parce qu'il n'avait pas le sou. Réprimant mon indignation : Je n'en veux pas, lui dis-je , et dépêchez-vous ; en même temps je lui serrai le bras de façon à le faire pâlir de douleur. Je paie et nous sortons. Je tremblais de colère. Nous arrivons, nous montons en voiture , mais à peine avions-nous fait dix pas que je rencontre un habitant de Mestre , nommé Balbi Tomasi , bon homme , mais ayant la réputation d'être un des familiers du saint-office inquisitorial de la république. Il me connaissait, et s'approchant, il me crie : Comment, monsieur, vous ici? Je suis charmé de vous voir. Vous venez donc de vous sauver ? Comment avez-vous fait ?
— Je ne me suis pas sauvé , monsieur; on m'a donné mon congé.
— Cela n'est pas possible ; car hier soir encore, j'étais à la maison de M. Grimani, et je l'aurais su.
Lecteur, il vous sera plus facile de deviner l'état où je devais nie trouver en ce moment, qu'il ne me le serait de vous le peindre. Je me voyais
découvert par un homme que jec royais payé pour m'arrèler, et qui pour cela n'avait besoin que de cliner l'oeil au premier sbire , et Mestre en était plein. Je lui dis de parler bas , et descendant de voiture, je le priai de venir un peu à côté. Je le menai derrière la maison , et voyant que je n'étais vu de personne , et me trouvant près d'un fossé , au-delà duquel on était en rase campagne, je m'arme de mon esponton et je le prends au collet. Voyant mon intention , il fait un effort , il m'échappe et franchit le fossé. Aussitôt, sans se retourner, il se mit à courir à toutes jambes en ligne droite. Dès qu'il fut un peu éloigné, ralentissant sa course, il tourna la tète et m'envoya des baisers en signe de souhaits de bon voyage. Quand je l'eus perdu de vue, je rendis grâce à Dieu que cet homme par son agilité m'eût préservé de commettre un crime, car j'allais l'assommer, et il paraît qu'il n'avait pas de mauvaises intentions.
Ma situation était terrible: j'étais seul , et en guerre ouverte contre toutes les forces de la république. Je devais tout sacrifier à la prévoyance, et ma propre sûreté me faisait une loi de ne ménager aucun moyen propre à l'obtention de mon but. Morne comme un homme qui vient d'échapper à un grand danger, je donnai un coup d'oeil de mépris au lâche moine qui voyait à quel danger il nous avait exposés , et je remontai dans la chaise. Je pensais au moyen de me délivrer de ce malotru, qui n'osait pas ouvrir la bouche. Nous arrivâmes
à Trevise sans autre rencontre, et je dis au maître de poste de me faire tenir prêts deux chevaux et une voiture pour dix-sept heures (i); mais mon intention n'était pas de continuer ma route en poste; d'abord parce que je n'en avais pas les moyens, et puis parce que je craignais d'être poursuivi. L'aubergiste me demanda si je voulais déjeûner : j'en avais besoin pour me conserver en vie , car je mourais d'inanition ; mais je n'eus pas le courage d'accepter : un quart d'heure de perdu pouvait m'ètre fatal. Je craignais d'être rattrapé et d'avoir à en rougir toute ma vie ; car un homme sage en pleine campagne doit défier quatre cent mille hommes : s'il ne sait pas se cacher, c'est un sot.
Je sortis par la porte St. -Thomas comme en me promenant , et après avoir fait un mille sur le grand chemin , je me jetai dans les champs avec l'intention de ne plus en sortir aussi long-temps que je me trouverais dans les états de la république. Le plus court était de passer par Bassano, mais je pris par le plus long, parce qu'il n'était pas impossible qu'on m'attendit au débouché le plus voisin , tandis qu'il était probable qu'on ne s'imaginerait pas que, pour sortir de l'état, je prisse par le chemin de Feltre qui, pour se rendre dans la juridiction de Pévêque de Trente , était la ligne la plus longue.
(i) Environ dix. heures du malin.
Après avoir marché trois heures , je me laissai tomber par terre n'en pouvant plus. J'avais besoin de quelque nourriture , ou bien il fallait se disposer à mourir là. Je dis au moine de mettre le manteau près de moi et d'aller à une ferme que je voyais pour se faire donner, en payant , quelque chose à manger et de me l'apporter. Je lui donnai l'argent nécessaire. Il partit en me disant qu'il me croyait plus courageux. Ce malheureux ignorait ce que c'est que le courage ; mais il était plus vigoureux que moi , et sans doute qu'avant de quitter la prison , il s'était bien meublé l'estomac. D'ailleurs il avait pris du chocolat , il était maigre , il était moine , et la prudence et l'honneur ne tourmentaient pas son esprit aux dépens de son corps.
Quoique la maison ne fût pas une auberge , la bonne fermière m'envoya par une paysanne un dîner suffisant qui ne me coûta que trente sous de Venise. Après avoir bien satisfait mon appétit , sentant que le sommeil allait me gagner, je me hâtai de me remettre en marche , assez bien orienté. Après quatre heures de marche , je m'arrêtai derrière un hameau , et je sus que j'étais à vingt-quatre milles de Trevise(i). J'étais rendu ; j'avais les chevilles enflées et les souliers déchirés. Je n'avais plus qu'une heure de jour. M'étant étendu au milieu d'un bouquet d'arbres , je
(i) Huit lieucb.
fis asseoir le père Balbi près de moi , et je lui tins ce discours :
Nous devons aller a Borgo di Vahugano , lui dis-je ; c'est la première ville qu'on trouve audelà des frontières de la république. Là, nous serons aussi sûrs qu'à Londres et nous pourrons nous y reposer ; mais pour y parvenir, nous avons besoin d'user de précautions essentielles , et la première est celle de nous séparer. Vous irez par les bois de Mantello , moi par les montagnes; vous par la voie la plus facile et la plus courte, moi par la plus longue et la plus difficile ; enfin vous avec de l'argent et moi sans le sou. Je vous fais présent de mon manteau que vous troquerez contre une capotte et un chapeau, et tout le monde alors vous prendra pour un paysan , car heureusement vous en avez la figure. Voilà tout l'argent qui me reste des deux sequins que j'ai pris au comte Asquin; ce sont dix-sept livres; prenez-les. Vous serez à Borgo après-demain au soir , et j'y arriverai vingt- quatre heures plus tard. Vous m'attendrez à la première auberge à main gauche , et vous pouvez compter de m'y voir arriver. Pour cette nuit, j'ai besoin de dormir dans un bon lit et la Providence me le fera trouver quelque part; mais j'ai besoin d'y être tranquillement et avec vous ce serait impossible. Je suis sur qu'actuellement on nous cherche partout et que nos signalemens sont si bien donnés , que Ton nous arrêterait dans toute auberge où nous oserions
entrer ensemble. Vous voyez le triste état où je me trouve et le besoin indispensable que j'ai de me reposer dix heures. Adieu donc ; allez vousen , et laissez-moi m'en aller seul de mon côté : je trouverai un gite dans ces alentours.
— Je m'attendais à tout ce que vous venez de me dire , me répondit Balbi ; mais pour toute réponse , je ne vous rappellerai que ce que vous m'avez promis lorsque je me suis laissé persuader à rompre votre cachot. Vous m'avez promis que nous ne nous séparerions plus ; ainsi n'espérez pas que je vous quitte : votre destinée sera la mienne, la mienne sera la vôtre. Nous trouverons un bon gîte pour notre argent , et nous n'irons pas aux auberges ; on ne nous arrêtera pas.
— Vous êtes donc déterminé à ne pas suivre le bon conseil que la prudence m'a fait vous donner ?
— Oui , très-déterminé.
— Nous verrons.
Je me levai , non sans efforts; je pris la mesure de sa taille et je la transportai sur le terrain ; puis, tirant mon esponton de ma poche, je me courbe, presque couché sur mon côté gauche, et je commence une petite excavation avec le plus grand sang-froid et sans rien répondre aux questions qu'il m'adressait. Après un quart d'heure d'ouvrage, je me misa le regarder tristement, et je lui dis qu'en bon chrétien je me croyais
obligé de lui dire qu'il devait recommander son âme à Dieu , car je vais vous enterrer ici mort ou vif, et si vous êtes plus fort que moi , ce sera vous qui m'y enterrerez. Yoilà l'extrémité à laquelle me réduit votre brutale obstination. Vous pouvez cependant vous sauver, car je ne vous courrai pas après.
Voyant qu'il ne me répondait pas , je me remis à l'ouvrage ; mais j'avoue que je commençais à craindre de me voir poussé à bout par cette brute, et j'étais déterminé à m'en défaire.
Enfin, soit peur ou réflexion , il se jeta près de moi. Ne devinant pas ses intentions, je lui présentai la pointe de mon verrou ; mais je n'avais rien à redouter. Je vais faire, me dit-il , tout ce que vous voulez. Aussitôt je l'embrasse, et lui ayant donné tout l'argent que j'avais, je lui réitérai la promesse de l'aller rejoindre à Borgo. Quoique resté sans le sou , et obligé de passer deux rivières , je me félicitai d'être parvenu à me délivrer de la compagnie d'un homme de son caractère , car, seul, je me sentais sûr de parvenir à sortir des frontières de ma chère république.