‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · IV · texte numérisé non relu

IV

guent moi-même : avez-vous des allumettes? donnez-m'en.

Il se trouva en avoir dans ses poches; il me les donna*

Qu'il faut peu de chose dans la détresse pour causer de la joie et des consolations ! Mais dans ma situation, ces allumettes n'étaient pas peu de chose; elles étaient un véritable trésor.

Je fus ensuite plusieurs heures à me frotter le cerveau pour trouver un moyen de remplacer l'amadou , seul ingrédient qui me manquât, et que je ne savais sous quel prétexte demander, quand je me rappelai que j'avais dit à mon tailleur d'en mettre sous les aisselles de mon habit pour éviter que la transpiration ne gâtât l'étoffe. Cet habit tout neuf était devant moi, et mon cœur palpitait, mais le tailleur pouvait n'en avoir pas mis : je balançais entre l'espoir et la crainte. Je n'avais qu'à faire un pas pour m'en assurer; mais ce pas était décisif et je n'osais le faire. Enfin je m'en approche, et me sentant presque indigne de cette grâce, je tombe à genoux , et je demande à Dieu avec ferveur que le tailleur.n'eût pas oublié mon ordre. Après cette chaleureuse prière, je prends l'habit, je découds la toile et je trouve l'amadou ! ma joie fut du délire. Il était naturel que je remerciasse Dieu , puisque c'était plein de confiance en lui que j'avais eu le courage de chercher mon amadou, et ce fut ce que je fis avec effusion de coeur.

CHAIMTRE XIII. 35i

Un peu plus tard, réfléchissant à cette action de grâce, je nie suis félicité d'avoir suivi l'impulsion de mon coeur reconnaissant , mais j'ai ri de pitié en pensant à ma sottise quand j'avais supplié le souverain de toutes choses de me faire trouver l'amadou. Je n'aurais pas fait cette ridicule prière avant d'aller sous les Plombs, et je ne la ferais pas aujourd'hui ; mais la privation de la liberté du corps dénature les facultés intellectuelles. On doit prier Dieu d'accorder des grâces naturelles , et non de bouleverser l'ordre de la nature par des miracles. Si le tailleur n'avait pas mis l'amadou sous les aisselles, j'aurais dû être sûr de ne pas l'y trouver ; et s'il l'y avait mis , je pouvais compter que rien ne l'avait fait disparaître. Que voulais-je donc du maître de la nature ? L'esprit de ma première prière peut se traduire par ces mots : Mon Dieu , que le tailleur ait ou n'ait pas mis de l'amadou sous les aisselles , faites que j'y en trouve ! Sans doute plus d'un théologien et maintes bonnes gens pourraient trouver ma prière pieuse , car elle leur paraîtrait basée sur la foi ; et ils auraient raison ; mais j'ai raison moi-même de la trouver absurde et même coupable ; car , de bonne foi , demander à Dieu quelque chose qui sort de l'ordre naturel établi, c'est vouloir le rendre complice de nos passions. Mais ayant remercié Dieu de ce que mon tailleur n'avait pas manqué de mémoire , je me trouvai d'accord avec une saine philosophie. Ayant tous les ingrédiens , j'eus bientôt une

lampe. Qu'on se figure la satisfaction que j'éprouvai d'avoir , pour ainsi dire , créé la lumière au sein des ténèbres , et celle non moins douce de transgresser les ordres de mes infâmes oppresseurs ! Il n'y avait plus de nuits pour moi , mais aussi plus de salade ; car quoique je l'aimasse beaucoup, le besoin de conserver l'huile pour m'éclairer m'en fît aisément faire le sacrifice. Je fixai alors le premier lundi de carême pour commencer l'opération. difficile de la rupture du plancher ; car dans les désordres du carnaval , je redoutais trop les visites, et ma prévision fut sage.

Le dimanche gras, à midi, j'entends le bruit des verroux et je vois Laurent suivi d'un gros homme que je reconnus pour le juif Gabriel Schalon , connu par son habileté de faire trouver de l'argent aux jeunes gens en leur faisant faire de mauvaises affaires.

Nous nous connaissions, ainsi nos complimens furent de saison. Sa compagnie ne pouvait m'ctre agréable , mais on ne me consultait pas. Il dit à Laurent d'aller chez lui pour prendre son dîner, un lit , et tout ce qui lui était nécessaire ; mais le geôlier lui répondit qu'il serait temps de parler de cela le lendemain.

Ce juif était un évaporé , bavard , ignorant et bète , excepté dans son métier. Il commença par me féliciter de ce qu'on m'avait préféré à tout autre pour me donner sa société. Pour toute réponse , je lui offris la moitié de mon dîner , qu'il

refusa en me disant qu'il ne maugeaitque du pur et qu'il attendrait pour mieux souper chez lui.

— Quand?

— Ce soir. Vous voyez bien que quand j'ai demandé mon lit, il m'a dit que nous en parlerions demain. Il est évident que cela veut dire que je n'en ai pas besoin. Trouvez-vous vraisemblable qu'on puisse laisser sans manger un homme comme moi !

— On m'en a fait autant.

— Passe ; mais entre nous il y a quelque différence ; et puis , sans que cela aille plus loin , les inquisiteurs ont fait un faux pas en me faisant arrêter : ils sont , j'en suis certain , embarrassés pour réparer leur faute.

— Ils vous feront peut-être une pension ; car un homme de votre importance est à ménager.

— Vous raisonnez juste ; il n'y a pas à la Bourse de courtier plus utile au commerce que moi , et les cinq sages ont beaucoup profité des avis que je leur ai donnés. Ma détention est un événement singulier qui , par hasard , aura fait votre bonheur.

— Et comment , je vous prie ?

— Il ne se passera pas un mois que je vous ferai sortir d'ici. Pour cela je sais à qui parler et de quelle façon.

— Je compte donc sur vous.

— Vous le pouvez.

Ce fripon imbécille se croyait quelque chose.

Il voulut m informer de ce qu'on disait de moi dans la ville ; mais ne me rapportant que les sots entretiens des ignora ns de sa sorte , il m'ennuya, et pour ne plus Fentenure , je pris un livre. Le butor eut l'effronterie de me prier de ne pas lire, car sa passion était de parler : mais il ne me pai> Jait que de lui-même.

Je n'osai point allumer ma lampe en présence de cet animal , et la nuit s'approchant , il se décida à accepter du pain et du vin de Chypre ; puis il fut réduit à s'accommoder de ma paillasse qui était devenue le lit banal de tous les nouveaux arrivans.

Le lendemain, il eut un lit et des alimens de chez lui. J'eus ce malheureux fardeau pendant deux mois, car, avant de le condamner aux Quatre, le secrétaire eut besoin de lui parler plusieurs fois pour éclaircir diverses friponneries et l'obliger à défaire bon nombre de contrats illicites. Il me confessa lui-même qu'il avait acheté à M. Domenico Micheli des rentes qui ne pouvaient appartenir à l'acquéreur qu'après la mort du père du vendeur. Il est vrai, me dit-il , qu'il a consenti à y perdre cinquante pour cent; mais il faut considérer que si le vendeur était mort avant le père, l'acheteur aurait perdu le tout. Voyant à la fin que ce maudit compagnon ne s'en allait pas, je me déterminai à rallumer ma lampe, après lui avoir fait promettre le secret. Il ne tint sa promesse qu'autant qu'il fut avec moi; car Laurent

le sut; mais, heureusement, il n'y mit aucune importance.

Ce malotru m'était réellement à charge, d'abord parce qu'il m'empêchait de travailler à ma fuite , ensuite parce qu'il m'empêchait de lire. Il était exigeant, ignorant, superstitieux, fanfaron, timide et parfois désespéré. Il aurait voulu que je jetasse les hauts cris dès que la peur lui faisait verser des larmes , et il ne cessait de répéter que sa détention le perdait de réputation. Sur ce point je le rassurais avec une ironie qu'il ne comprenait pas, en l'assurant que sa* réputation était dès long-temps trop bien établie pour avoir rien à craindre de ce nouvel échec : il prenait cela pour un compliment. Il ne voulait point convenir qu il fût avare, mais je l'y forçai un jour en lui faisant avouer que si les inquisiteurs voulaient lui donner cent sequins pour chaque jour de détention , il consentirait à passer sa vie entière sous les Plombs.

Il était talmudiste comme tous les juifs qui existent aujourd'hui, et il cherchait à me faire croire qu'il était très-savant dans sa religion et qu'il y était très-attaché ; mais je lui arrachai un sourire d'approbation un jour que je lui dis qu'il abjurerait Moïse si le pape voulait le faire cardinal. Filsde rabbin, ilétaitdocte dansle cérémonial de sa religion ; mais, ainsi que je l'ai observé dans la plupart des hommes, il croyait que l'essentiel 'de la religion consistait dans la discipline.

36o CHAPITRE XIII.

Extrêmement gras , ce juif passait les trois quarts de sa vie dans son lit , et comme il ronflait souvent le jour, il s'impatientait de ne pas pouvoir dormir la nuit, et d'autant plus qu'il m'entendait dormir d'un profond sommeil. Il lui arriva une fois de m'éveiller au plus beau de mon repos. Que voulez-vous ? lui dis-je en me réveillant en sursaut.

— Mon cher ami , je ne puis pas dormir, ayez pitié de moi, et causons un peu.

— Et vous m'appelez votre ami, homme exécrable ! Je crois que votre insomnie est un vrai tourment ; mais si vous vous avisez une autre fois de me ravir le seul bien dont je jouisse , je me lèverai pour vous étrangler. Je prononçai ces mots avec une sorte de rage.

— Pardonnez-moi de grâce , et comptez que cela ne m'arrivera plus.

Il se peut que je ne l'aurais pas étranglé; mais il est certain qu'il m'en lit venir la tentation. Un prisonnier qui a le bonheur de dormir d'un profond sommeil, cesse pendant tout ce temps d'être esclave, et le malheureux captif qui dort ne sent pas le poids de ses chaînes. Un prisonnier doit donc regarder l'indiscret qui l'éveille comme un archer qui vient le priver de sa liberté pour le replonger dans la misère , puisque le réveil lui rend tous les seutimens de son malheur. Ajoutons qu'ordinairement le détenu qui dort rêve qu'il est en liberté, de même que le malheureux qui

meurt de faim se voit en rêve assis à un banquet somptueux.

Je me félicitais beaucoup de n'avoir point commencé mon grand travail avant son arrivée, d'autant plus qu'il voulait qu'on balayât. La première fois qu'il le demanda , les archers servans me firent rire en lui disant que cela me faisait mourir. Il finit par l'exiger, et j'en fus quitte par faire semblant d'être malade : mon intérêt exigeait que je fusse complaisant.

Le mercredi de la semaine-sainte, Laurent nous prévint que le secrétaire viendrait dans l'aprèsmidi nous faire la visite de coutume à l'occasion des fêtes de Pâques , dans l'objet de mettre la tranquillité dans l'a me de ceux qui veulent bien recevoir le sacrement de l'Eucharistie , comme pour savoir s'il n'ont rien à dire contre le geôlier. Ainsi, messieurs, ajouta Laurent, si vous avez a vous plaindre de moi , plaignez-vous. Habillezvous complètement, car telle est l'étiquette. J'ordonnai à Laurent de me faire venir un confesseur pour le lendemain.

Je m'habillai de tout point et le juif suivit mon exemple, toutefois en prenant d'avance congé de moi , tant il se croyait sûr que le secrétaire lui rendrait sa liberté aussitôt qu'il lui aurait parlé. Mon pressentiment, me dit-il, est de l'espèce de ceux qui ne m'ont jamais trompé.

— Je vous en félicite; mais ne comptez pas sans l'hôte. Il ne me comprit pas.

36a chap:tre xiii.

M. le secrétaire vint en effet, et dès que le cachot fut ouvert, le juif sortit et se précipita à ses pieds à deux genoux. Je n'entendis que ses pleurs et ses cris pendant quatre ou cinq minutes; car le secrétaire ne lui dit pas le mot. Il rentra et Laurent me dit de sortir. Avec ma barbe de huit mois et un habit fait pour les amours et pour le mois d'août, par le froid qu'il faisait, je devais offrir un assez plaisant personnage. Je grelottais, ce qui me déplaisait fort, dans la crainte que le secrétaire ne s'imaginât que je tremblais de peur. Obligé de m'incliner profondément pour sortir de mon trou, la révérence se trouva toute faite, et me redressant, je le regardai d'un air calme; sans affecter une fierté hors de saison , j'attendis qu'il m'adressât la parole. Le secrétaire gardait aussi le silence, de sorte que nous étions en face l'un de l'autre comme deux statues. Au bout de deux minutes, voyant que je nelui disais rien , M. le secrétaire me fit une légère inclination de tète et partit. Je rentrai dans mon cachot , et me déshabillant à la hâte, je me mis dans mon lit pour me réchauffer. Le juif fut étonné de ce que je n'avais point parlé au secrétaire, tandis que mon silence avait été bien plus expressif que ses lâches cris. Un prisonnier de mon espèce ne devait ouvrir la bouche devant son juge que pour répondre à des

interrogatoires.

Le jour du jeudi-saint un jésuite vint me confesser, et le surlendemain un prêtre de St. -Marc

vint m administrer la sainte communion. Ma confession paraissait trop 'laconique au cher enfant d'Ignace, il trouva bon de me faire des remontrances avant de m 'absoudre. Priez-vous Dieu? me dit-il.

— Du matin jusqu'au soir, et du soir jusqu'au matin, car dans la situation où je me trouve, tout ce qui se passe en moi, mes agitations, mes impatiences, tout, jusqu'aux égaremens de mon esprit, ne peut être que prière aux veux de la divine sagesse qui seule voit mon cctur.

Le jésuite fît un léger sourire et me répondit par un discours plus métaphysique que moral et qui ne cadrait nullement avec le mien. Je l'aurais réfuté de tout point, s'il ne m'eût étonné par une prophétie qui m'en imposa. Puisque c'est de nous, me dit-il, que vous avez appris la religion, pratiquez-la comme nous, priez comme nous, et sachez que vous ne sortirez d'ici que le jour de la fête du saint dont vous portez le nom. Après ces paroles , il me donna l'absolution et puis me quitta. L'impression que cet homme me laissa est incroyable ; j'eus beau faire , mais il me fut impossible de m'en débarrasser. Je me mis en devoir de passer en revue tous les saints du calendrier.

Ce jésuite était le directeur de conscience de M. Flamino Corner, vieux sénateur, alors inquisiteur d'état. Cet homme d'état était homme de lettres célèbre, grand politique, très-dévot et au-

teur d'ouvrages pieux el ascétiques écrits en latin. Sa réputation était sans tache.

Informé que je devais sortir de ma prison le jour de la fête de mon patron, et pouvant supposer que l'homme qui m'en avait instruit le savait de science certaine, je me réjouis d'en avoir un. Mais quel est-il? me suis-je demandé. Le jésuite même n'aurait pu me le dire. Ce ne pouvait être saint Jacques de Compostelle , dont je portais le nom , car c'était précisément le jour de la fête de ce saint que Messer-Grande était venu briser ma porte. Je pris l'almanach, et en examinant le plus voisin , je trouvai saint George, saint de quelque réputation , mais auquel je n'avais jamais pensé. Je m'attachai donc à saint Marc, dont la fête tombait le 25 du mois et dont, en qualité de Vénitien, je pouvais réclamer la protection. Je me mis à lui adresser mes voeux ; mais en vain ; car sa fête se passa, et je restai reclus. Je pris alors saint Jacques, frère de J. C. qui vient avant saint Philippe, mais m'étant trompé de nouveau, je m'attachai à saint Antoine qui fait , à ce qu'on dit à Padoue , treize miracles par jour. Il n'en lit pas un pour moi. Je passai ainsi de l'un à l'autre , et insensiblement je m'habituai à n'espérer en la protection des saints que comme ou espère en toute chose qu'on désire , mais sans y ajouter aucune foi, et je finis par n'avoir de véritable confiance que dans mon saint esponton et dans la force de mes bras. Cependant la promesse du jésuite s'a-

véra, car je sortis des Plombs.le jour de la Toussaint, et il est certain que si j'en avais un pour moi, il fallait qu'il se trouvât du nombre de ceux qu'on fête ce jour-là , puisqu'on les fête tous.

Une quinzaine de jours après Pâques on me délivra de mon incommode israélile , et ce pauvre diable, au lieu d'être renvoyé chez lui, fut condamné à passer deux ans aux Quatre ; lorsqu'il en sortit, il alla s'établir à Trieste, où il finit ses jours.

Aussitôt que je me vis seul, je me mis à l'ouvrage avec activité. Il fallait que je me dépêchasse, crainte qu'il me vînt quelque nouvel hôte aussi incommode qui , comme le juif, aurait exigé qu'on balayât. Je commençai par retirer mon lit, et après avoir allumé la lampe, je me jetai à plat ventre sur le plancher, mon esponton à la main, ayant une serviette près de moi pour y recueillir les débris des planches à mesure que je les rongerais. Il s'agissait de détruire la planche à force d'y enfoncer la pointe de mon instrument. D'abord les morceaux que j'en détachais n'étaient pas plus gros qu'un grain de froment , mais bientôt ils augmentèrent de volume.

La planche était de bois de mélèze de seize pouces de largeur. Je commençai à l'entamer à l'endroit où elle se joignait à une autre planche, et comme il n'y avait ni clou ni ferrure quelconque , mon ouvrage était tout uni. Après six heures de travail, je nouai ma serviette et je la mis de

côté pour la vider le lendemain derrière le tas de papiers qui était dans le galetas. Les fragmens de la rupture formaient un volume quatre ou cinq fois plus grand que le trou d'où je les avais tirés. La courbe pouvait être de trente degrés et son diamètre de dix pouces à peu près. Je remis mon lit à sa place , et le lendemain en vidant ma serviette, je m'assurai que mes fragmens ne seraient point aperçus.

Le lendemain ayant rompu la première planche, que je trouvai de deux pouces d'épaisseur, je me trouvai arrêté par une seconde que je jugeai pareille à la première. Tourmenté par la crainte d'avoir de nouvelles visites, je redoublai d'efforts, et en trois semaines je me vis au bout de trois planches dont le plancher se composait, mais alors je me crus perdu ; car je me trouvai en face d'une couche de petites pièces de marbre connu à Venise sous le nom de terrazzo marmorin. C'est le pavé ordinaire des appartenons de toutes les maisons vénitiennes, excepté de celles des pauvres ; car les grands seigneurs mêmes préfèrent le terrazzo aux plus beaux parquets. Je fus consterné en voyant que mon verrou ne mordait pas sur ce mastic. Cet accident faillit m'abattre tout-à-fait et me décourager. Je me souvins alors d'Annibal qui , selon Tite-Live , s'était ouvert un passage à travers les Alpes en brisant les rochers à coup de haches ou d'autres instruirons, après les avoir ramollis avec du vinaigre. Je croyais qu'An-

nibal avait réussi à cela , non par aceto, mais aceta, ce qui clans le latin de Pacloue pouvait bien être le même qu'ascia : au reste , qui peut garantir les erreurs d'un copiste. Je n'en versai pas moins dans ma cavité une bouteille de fort vinaigre que j'avais, et le lendemain, soit effet du vinaigre, soit que rafraîchi par le repos je misse plus de force et de patience au travail, je vis que je viendrais à bout de cette nouvelle difficulté; car il ne s'asissait pas de briser les marbres , mais de pulvériser avec la pointe de mon outil le ciment qui les unissait. Bientôt, au reste, je m'aperçus avec beaucoup de joie que la grande difficulté n'était qu'à la superficie. En quatre jours toute cette mosaïque fut détruite sans que la pointe de mon esponton fût endommagée le moins du monde.

Sous le pavé je trouvai une autre planche, mais je m'y étais attendu. Je jugeai que ce devait être la dernière ; c'est-à-dire la première dans l'ordre du comble de tout appartement dont les poutres soutiennent le plafond. Je l'entamai avec quelque difficulté, parce que mon trou ayant dix pouces de profondeur, je maniais mon esponton avec beaucoup de gêne. Je me recommandai mille fois à la miséricorde de Dieu. Les esprits forts qui disent que îa prière n'est bonne à rien ne savent ce qu'ils disent ; et je sais par expérience qu'après avoir prié Dieu , je me trouvais toujours plus fort, et cela suffit pour en prouver l'utilité , soit que l'augmentation de vigueur vienne immédiatement.

3G8 CHAPITRE xnr.

de Dieu , soit qu'elle ne provienne que de la confiance qu'on a en lui.

Le 25 juin, jour pendant lequel la seule république de Venise célèbre la prodigieuse apparition de saint Marc sous la forme emblématique d'un lion ailé dans l'église ducale , apparition qu'on est persuadé avoir eu lieu vers la fin du onzième siècle et qui indiqua à la haute sagesse du sénat de ce siècle de lumière qu'il était temps de mettre à la réforme saint Théodore, qui n'avait guère plus de crédit pour l'aider dans ses vues d'agrandissement, et de prendre à sa place le disciple de saint Pierre et saint Paul ou du premier seulement, selon saint Eusèbe ; ce même jour, dis-je, vers les trois heures après-midi, au moment où dans l'état de nature et grondant de sueur, je travaillais à plat ventre à l'achèvement de mon trou, ayant ma lampe allumée à côté de moi pour éclairer mon travail, j'entends avec un effroi mortel le bruit du glapissant verrou et celui de la porte du premier corridor. Quel moment affreux ! je souffle la lampe , et laissant mon esponton dans le trou , j'y jette la serviette avec les copeaux qu'elle contenait , et vite je me hâte de remettre mon lit en ordre du mieux qu'il nie fut possible et je m'y jetai comme mort au moment où la porte de mon cachot s'ouvrit. Deux secondes plus tôt , Laurent m'aurait surpris. Il allait me marcher sur le corps quand je l'en empêchai en jetant un cri douloureux qui le fit

reculer en s'écriant : Mon Dieu, monsieur, je vous plains bien, car on étouffe ici comme dans une fournaise. Levez-vous , et remerciezDieu qui vous envoie une excellente compagnie. Entrez, entrez, illustrissime , dit-il au malheureux qui le suivait.

Ce butor , sans prendre garde à ma nudité , fait entrer l'illustrissime seigneur, qui, me voyant en cet état, cherche à m 'éviter tandis que je cherchais vainement ma chemise.

Ce nouveau venu crut entrer dans l'enfer, et il s'écria : Où suis-je! où me met-on? grand Dieu! Quelle chaleur '.Quelle puanteur! Avec qui suis-je? Laurent l'ayant fait sortir, me pria de mettre une chemise et de sortir un instant dans le galetas. Il ajouta en s'adressant au nouveau prisonnier, qu'ayant ordre de lui aller chercher un lit et tous les objets nécessaires, il nous laissait dans le galetas jusqu à son retour , que pendant ce temps le cachot se purgerait de la mauvaise odeur qui n'était que d'huile. Quelle surprise pour moi de lui entendre prononcer ces derniers mots ! J'avais négligé dans la précipitation de moucher la mèche après l'avoir éteinte. Laurent ne me faisant aucune question à ce sujet, je jugeai qu'il devait tout savoir, et le malheureux juif avait seul pu me trahir. Que je me félicitai qu'il n'eût pas pu lui en apprendre davantage!

Mais dans ce moment je sentis s'évanouir l'horreur que j'avais conçue contre Laurent.

Ayant passé une chemise et mis ma robe de iv. 24

chambre, je sortis, et je trouvai mon nouveau compagnon occupé à écrire au crayon ce que le geôlier devait lui apporter. Dès qu'il eut jeté les yeux sur moi, il s'écria : Ah! c'est Casanova. Je reconnus de suite l'abbé comte Fenarolo , Bressan , homme d'une cinquantaine d'années, aimable, riche et chéri de la bonne société. II m'embrassa, et lorsque je lui eus dit que je me serais attendu à voir là-haut tout Venise plutôt que lui, il ne put retenir ses larmes , ce qui me fît pleurer d'attendrissement.

Dès que nous fûmes seuls, je lui dis qu'aussitôt que son lit serait arrivé, je lui offrirais l'alcove, mais que je le priais d-e ne point l'accepter. Je le priai aussi de ne point demander qu'on balayât, me réservant de lui en dire la raison. Après m'a voir promis le plus profond secret sur tout, il me dit qu'il s'estimait heureux qu'on l'eût mis avec moi. Il me dit que comme tout le monde ignorait le crime pour lequel j'étais sous les Plombs, chacun voulait le deviner. Les uns prétendaient que j'étais chef d'une nouvelle secte; d'autres, que madame Memmo avait persuadé les inquisiteurs que j'induisais ses fils à l'athéisme ; d'autres prétendaient enfin qu'Antoine Condulmer, inquisiteur d'état, m'avait fait renfermer comme perturbateur du repos public , puisque je sifflais les comédies de l'abbé Chiari et que j'avais formé le projet d'aller à Padoue exprès pour le tuer.

Toutes ces accusations avaient quelque fonde-

menl qui leur donnait un air de vraisemblance; mais au fait toutes étaient parfaitement fausses. Je n'étais pas assez soucieux, en matière de religion , pour me creuser le cerveau à l'établissement d'une nouvelle. Les fils de la bonne femme Memnio, pleins d'esprit, étaient plus faits pour séduire que pour être séduits, et le sieur Condulmer aurait eu trop à faire s'il avait voulu faire enfermer tous ceux qui sifflaient l'abbé Chiari; et pour ce qui est de cet abbé ex-jésuite , je lui avais pardonné , car le fameux père Origo , également ancien jésuite, m'avait appris à m'en venger en en disant du bien dans toutes les sociétés, ce qui excitait les malins assistans à prononcer contre lui mille satires : je me trouvais vengé de la sorte sans m'incomrnoder.

Vers le soir on apporta bon lit , beau linge , eaux de senteur, bon souper et vins excellens. L'abbé paya le tribut ordinaire ; c'est-à-dire qu'il ne mangea rien : je soupai parfaitement pour deux.

Dès que Laurent nous eut souhaité le bon soir et qu'il nous eut enfermés jusqu'au lendemain , j'allai déterrer ma lampe que je trouvai vide, car la serviette en avait pompé toute l'huile. J'en ris beaucoup : car voyant que le lumignon aurait pu allumer la serviette et causer un incendie, l'image du bouleversement que cela aurait causé excitait mon hilarité. Je fis part de mes rêveries à mon compagnon qui en rit comme moi ; puis ayant rai-

CHAriTRE XIII.

luiné mon luminaire, nous passâmes la nuit à causer fort agréablement. Voici l'histoire de sa détention :

uHier, à trois heures de l'après-midi, nous montâmes dans une gondole, madame Alessandri, le comte Martinengo et moi. Nous arivâmes à Padoue pour voir l'opéra dans l'intention de revenir ici de suite après. Au second acte , mon mauvais génie me fit passer un instant dans la salle du jeu , où j'eus le malheur de voir le comte de Rosenberg, ambassadeur de Vienne , masque levé; et a dix pas de lui madame Piuzzini , dont le mari va partir pour Vienne en qualité d'ambassadeur de la république. Je les saluai l'un et l'autre , et j'allais sortir lorsque l'ambassadeur me dit à haute voix : Vous êtes bien heureux de pouvoir faire votre cour a une si aimable dame. Dans ces momens le personnage que je représente ici fait que le plus beau pays du monde devient pour moi une galère. Dites-lui ,/e vous prie , que les lois qui ni empêchent de lui parler ici seront sans force à Vienne , ou je la verrai ï année prochaine , et qu alors je lui ferai la guerre. Madame Piuzzini, qui vit qu'on parlait d'elle, me demanda ce que Je comte avait dit, et je le lui rendis mot pour mot. Répondez-lui, me dit-elle, que j'accepte la déclaration de guerre et que nous verrons qui de nous deux la fera le mieux. Je ne crus pas commettre un crime en rendant cette réponse qui , au fait, n'était qu'un compliment. Après l'opéra , ayant

pris un léger souper, nous repartîmes et nous sommes arrivés à minuit. J'allais me coucher lorsqu'un messager m'a remis un billet qui contenait l'ordre de me rendre à la Bussola à une heure , le signor Businello, secrétaire du conseil des dix, ayant à me parler. Etonné d'un pareil ordre, toujours de mauvais augure , et fâché de devoir obéir, je me suis rendu à l'heure précise au lieu indiqué; et monsieur le secétaire, sans m'honorer d'un seul mot, a ordonné qu'on vînt me mettre ici. »

Certes rien n'était moins criminel que la faute que M. le comte Fenarolo avait commise , mais il y a des lois qu'on pçut violer innocemment, et qui ne rendent pas les transgresseurs moins punissables. Je le félicitai de ce qu'il connaissait son crime, et je lui dis qu'après huit jours de réclusion on le ferait sortir , en le priant d'aller passer six mois dans le Bressian. Je ne crois pas , me ditil , qu'on me laisse ici huit jours. Je le laissai dans cette idée, mais il en passa par ma prophétie. Je me résolus à lui tenir bonne compagnie , afin de lui adoucir l'amertume que lui causait sa détention , et je m'identifiai si bien à sa situation que j'en oubliai parfaitement la mienne.

Le lendemain à la pointe du jour, Laurent apporta du café et un panier rempli de tout ce qui était nécessaire pour faire un bon diner. L'abbé fut fort surpris , car H ne concevait pas que Ton put supposer que l'on pouvait manger à celte

heure-là. On nous laissa promener une heure dans le galetas, ensuite on nous enferma de nouveau, et tout fut dit pour la journée. Les puces qui nous tourmentaient furent cause qu'il me demanda pourquoi je ne faisais pas balayer. Il me fut impossible de lui laisser croire que je pusse me plaire dans cette malpropreté , ni que ma peau fût plus dure que la sienne : je lui dis tout ; et je lui fis tout voir. Il se sentit mortifié de m'avoir comme forcé à lui faire cette importante confidence; mais il m'encouragea à poursuivre avec ardeur et a terminer, s'il était possible, l'ouverture dans la journée , voulant m'aider à descendre et retirer ensuite la corde, ne voulant pas pour ce qui le regardait, empirer son affaire par une fuite. Je lui fis voir le modèle d'une machine au moyen de laquelle j'étais sur d'attirer à moi le drap qui m'aurait servi de corde : c'était une petite baguette attachée par un bout à une longue ficelle. Mon drap ne devait être assujetti au chevalet de mon lit que par cette baguette , et la ficelle pendant jusqu'au parquet de la chambre des inquisiteurs, dès que je l'aurais eu atteint, j'aurais retiré la baguette et les draps seraient tombés. Il s'assura de l'effet et m'en félicita, d'autant plus que cette précaution était indispensable , puisque si le drap avait dû rester suspendu, il aurait été le premier indice qui m'eût découvert. Mon noble compagnon fut convaincu que je devais suspendre mon travail , car je devais craindre la surprise .

ayant besoin de plusieurs jours pour achever le trou qui devait coûter la vie à Laurent. La pensée de racheter ma liberté aux dépens d'un pareil être pouvait-elle me faire reculer? J'en aurais agi de même quand bien même ma fuite aurait dû coûter la vie à tous les archers de la république et même certes à tous les inquisiteurs. L'amour de la patrie même, le plus sacré de tous , peut-il prévaloir dans le coeur de l'homme qu'elle opprime?

Ma bonne humeur n'empêchait pas mon compagnon de tomber dans des quarts d'heure de tristesse. Il était amoureux de madame Alessandri qui avait été chanteuse et qui était maîtresse ou femme de son ami Martinengo, et il devait être heureux ; mais plus un amant est heureux, plus il devient malheureux dès qu'on l'arrache à l'objet qu'il aime. Il soupirait, il versait des pleurs , et il convenait qu'il aimait une femme qui réunissait toutes les vertus. Je le plaignais, et je ne m'avisais pas pour le consoler de lui dire que l'amour n'est qu'une bagatelle, consolation désolante que les sots donnent aux amoureux : il n'est pas même vrai que l'amour ne soit qu'une bagatelle.

Les huit jours que je lui avais annoncés se passèrent bien vite. Je perdis ce cher compagnon, mais je ne m'amusai pas à le regretter : il recouvrait sa liberté , c'en était assez pour que je fusse content. Je n'eus carde de lui recommander la discrétion ; le moindre doute à cet égard aurait offensé sa belle àme. Pendant les huit jours quil

3"y6 CHAPITRE XIII.

passa avec moi, il ne se nourrit que de soupe, de fruits, de vin des Canaries : ce fut moi qui fis bonne chère pour lui et h sa grande satisfaction. Avant de nous quitter nous nous jurâmes la plus tendre amitié.

Le lendemain Laurent m'a van t rendu compte de mon argent, je me trouvai avoir quatre sequins de reste, et je l'attendris en lui disant que j'en faisais présent à sa femme. Je ne lui dis pas que c'était pour le loyer de ma lampe , mais il fut libre de le penser.

Ayant repris mon travail et le poursuivant sans relâche , je le vis parfait le s3 d'août. Cette longueur fut causée par un accident très-naturel. En creusant la dernière planche , toujours avec la plus grande circonspection pour la rendre très-mince, parvenu h la surface, je mis l'œil à un petit trou par lequel je devais voir la chambre des inquisiteurs. Je la vis en effet, mais en même temps j'aperçus à côté une surface perpendiculaire d'environ huit pouces. C'était ce que j'avais toujours craint , une des poutres qui soutenaient le plafond. Cela me força à étendre mon ouverture du côté opposé , car la poutre aurait rendu le passage si étroit que ma personne d'assez forte stature n'aurait jamais pu y passer. Je l'agrandis donc d'un quart, llottant entre la crainte et l'espérance ; car il pouvait se faire que l'espace entre les deux solives ne fût pas suffisant. Après l'am-pliation, un second petit trou me permit de m'as*

surer que Dieu avait béni mon ouvrage. Je rebouchai soigneusement les petits trous pour empêcher que rien ne tombât dans la salle , ni qu'aucun rayon de ma lampe ne pût être aperçu, ce qui m'aurait découvert et perdu.

Je fixai le moment de mon évasion à la nuit de la veille de saint Augustin , parce que je savais qu'à l'occasion de cette fête le grand conseil s'assemblait et que par conséquent il n'y aurait pas de monde à la Bussola, contiguë à la chambre par laquelle je devais nécessairement passer en me sauvant. Ce devait être le 27 ; mais le u5 à midi il m'arriva un malheur dont je frissonne encore quand j'y pense. , quoique tant d'années séparent cet événement du moment actuel.

A midi précis j'entendis le bruit des verroux, et je crus mourir; car un violent battement de coeur qui battait à trois ou quatre pouces au-dessous de ce viscère me fit craindre que mon dernier moment ne fût venu. Éperdu , je me jette sur mon fauteuil et j'attends. Laurent en entrant dans le galetas mit la tête à la grille et me cria d'un ton joyeux : Je vous félicite , monsieur, de la bonne nouvelle que je vous apporte. Croyant d'abord que c'était ma mise en liberté , car je n'en imaginais pas d'autres, je frémis ; car je sentais que la découverte du trou aurait fait révoquer ma grâce.

Laurent entre et me dit de le suivre.

— Attendez que je m'habille.

— N'importe, puisque vous ne faites que passer de ce vilain cachot à un autre clair et tout neuf, où, par deux fenêtres , vous verrez la moitié de Venise; et vous pourrez vous y tenir debout....

Je n'en pouvais plus; je me sentais défaillir. Donnez-moi du vinaigre , lui dis-je , et allez dire à monsieur le secrétaire que je remercie le tribunal de cette grâce et que je le supplie de me laisser ici.

— Vous me faites rire , monsieur; ètes-vous devenu fou? On veut vous tirer de l'enfer pour vous mettre en paradis, et vous refusez ! Allons, allons; il faut obéir : levez-vous. Je vous donnerai le bras et je vous ferai porter vos hardes et vos livres.

Voyant que la résistance était inutile , je me lève , et je ressentis un grand soulagement en lui entendant donner l'ordre à un archer servant de m'apporter mon fauteuil, car mon esponton allait me suivre et l'espérance avec lui. J'aurais bien voulu pouvoir emporter mon beau trou , objet de tant de peines et d'espoir perdus. Je puis dire qu'en sortant de cet horrible lieu de douleur, mon âme y resta tout entière.

Appuyé sur l'épaule de Laurent qui , par ses sottes plaisanteries , croyait ranimer ma gaîté , je passai deux corridors étroits , et après avoir descendu trois degrés , j'entrai dans une salle trèsclaire, et à son extrémité à gauche, il me fit entrer par une petite porte dans un autre corridor de deux pieds de large et d'environ douze de long ,

cl dans le coin était mon nouveau cachot. Il y avait une fenêtre grillée qui donnait sur deux fenêtres également grillées qui éclairaient le corridor , et par là on pouvait jouir de la belle vue jusqu'au Lido. Je n'étais pas disposé à me réjouir de cela dans ce triste moment. Cependant je vis plus tard avec plaisir que par cette fenêtre, quand elle était ouverte , on recevait un vent doux et frais qui tempérait l'insoutenable chaleur , ce qui était un véritable baume pour le malheureux obligé d'y respirer, et surtout dans la saison.

Le lecteur croira facilement que toutes ces observations eurent lieu plus tard. Dès que je fus entré dans le nouveau cachot, Laurent y fit placer mon fauteuil , et s'en alla en me disant qu'il allait me faire apporter le reste de mes effets.

Le stoïcisme de Zenon , Fataraxie des pyrrhoniens offrent au jugement des images fort extraordinaires. On les célèbre, on les tourne en dérision, on les admire , on s'en moque , et les sages n'accordent leur possibilité qu'avec des restrictions. Je pense , moi , que tout homme appelé à juger de possibilité ou d'impossibilité morale a droit de ne partir que de lui-même ; car , quand on est de bonne foi , on ne peut admettre une force intérieure dont on ne sent pas le germe en soi-même. Ce que je trouve en moi sur cette matière, est que l'homme par une force acquise, par une grande étude, peut parvenir à s'abstenir de crier dans les douleurs et à se maintenir fort

38o CHAPITRE XIII.

contre l'impulsion des premiers mouvemens. Mais voilà tout. Uabstine et le sustine caractérisent un bon philosophe ; mais les douleurs physiques qui affligent un bon stoïcien ne seront pas moindres que celles qui tourmentent l'épicurien, et les chagrins seront plus cuisans pour celui qui les dissimule que pour celui qui se procure un soulagement réel par la plainte. Celui qui veut paraître indifférent à un événement qui décide de son état, n'en a que l'air , à moins d'être imbécille ou enragé , et celui qui se vante d'une tranquillité parfaite , ment, n'en déplaise à Socrate. Je puis croire Zenon lorsqu'il me dit qu'il a trouvé le secret d'empêcher la nature de pâlir , de rougir , de rire , de pleurer.

Je me tenais sur mon fauteuil, immobile comme une statue et attendant l'orage, mais sans le craindre. Ce qui causait ma stupeur était l'idée accablante que toutes les peines que j'avais eues , toutes les combinaisons que j'avais prises étaient perdues : cependant je n'en éprouvais que du regret et nullement de repentir; et je m'efforçais ù ne point penser à l'avenir, comme la 'seule consolation que je pusse me procurer.

Elevant ma pensée vers Dieu, je ne pouvais m'empêcher de considérer le nouveau malheur qui m'accablait comme une punition qui venait de Dieu même, pour avoir négligé de me sauver aussitôt que mes moyens d'évasion avaient été prêts. Cependant tout en reconnaissant que j'au-

rais pu me sauver trois jours plus tôt, je ne pouvais îe faire, à moins de trouver la punition trop forte, d'autant plus que je n'avais différé que par des motifs de prudence , ce qui me semblait digne de récompense ; car il ne s'était agi que de céder aux mouvemens de mon impatience , j'aurais bravé tous les dangers. Pour brusquer la raison qui m'avait fait remettre ma fuite au 27 d'août, il aurait fallu une sorte de révélation , et la lecture de Marie d'Agrada ne m'avait pas rendu assez fou.

Prisons souterraines appelées les Puits. — Vengeance de Laurent. — J'entre en correspondance avec un autre prisonnier , le père Balbi; son caractère. — Je concerte ma fuite avec lui; comment. — Stratagème dont je me sers pour lui faire parvenir Mon esponton. — Succès. — On me donne un infâme compagnon; son portrait.

J'étais dans cet état d'anxiété et de désespoir lorsque deux sbires vinrent m'apporter mon lit. Ils ressortirent aussitôt pour aller chercher le reste, et il s'écoula plus de deux heures avant que je revisse personne, quoique la porte de mon nouveau cachot fût restée ouverte. Ce retard, qui

notait point naturel , me faisait naître une foule île pensées; mais je ne pouvais me fixer sur rien. Je savais seulement que j'avais tout à craindre, et cette certitude me portait à faire mes efforts pour mettre mon esprit dans un état de tranquillité capable de résister à tous les malheurs qui me menaçaient.

Outre les Plombs et les Quatre, les inquisiteurs d'état possédaient encore dix -neuf prisons affreuses , sous terre , dans le même palais ducal , cachots horribles destinés à des malheureux qu'on ne veut point condamner à mort, quoique leurs crimes les en fassent juger dignes.

Tous les juges souverains de la terre ont toujours cru faire une grande grâce à certains criminels en leur laissant la vie quand leurs actions leur avaient mérité la mort ; mais souvent on substitue à cette douleur momentanée la situation la plus horrible , et quelquefois telle, que chaque instant de cette souffrance sans cesse renouvelée est pire que la mort. En considérant la chose religieusement et philosophiquement, ces commutations de peines ne peuvent être considérées comme une grâce qu'autant que le malheureux qui en est l'objet les regarde ainsi ; mais il est bien rare que l'on consulte le criminel , et alors cette soi-disant grâce est une véritable injustice.

Ces prisons souterraines ressemblent parfaitement à des tombeaux , mais on les appelle les Puits, parce qu'il y a toujours deux pieds d'eau

qui y pénètre de la mer par la même grille au travers de laquelle ils reçoivent un peu de lu-. inière : cette grille n'a qu'un pied carré. A moins que le malheureux condamné à vivre dans ces cloaques impurs ne veuille prendre un bain d'eau salée, il est obligé de se tenir toute la journée assis sur un tréteau où se trouve une paillasse et qui lui sert de garde-manger. Le matin on lui donne une cruche d'eau, une pauvre soupe et une ration de pain de munition qu'il est obligé de manger de suite , s'il ne veut qu'il devienne la proie des gros rats de mer qui abondent dans ces horribles demeures. D'ordinaire les malheureux que l'on met aux Puits sont condamnés à y finir leurs jours, et quelquefois il y en a qui y atteignent une haute vieillesse. Un scélérat qui mourut dans le temps où j'étais sous les Plombs, y avait passé trente-sept ans et il en avait quarante-quatre lorsqu'on l'y mit. Persuadé d'avoir mérité la mort , il se peut que sa commutation de peine lui ait paru une grâce , car il y a des être qui ne craignent que la mort. Il s'appelait Béguelin. Né Français, il avait servi en qualité de capitaine dans les troupes de la république , pendant la dernière guerre contre les Turcs en 1716. Il était sous les ordres du maréchal comte de Schulembourg qui obligea le grandvisirà lever le siège de Corfou. Ce Béguelin servait d'espion au maréchal : il se déguisait en Turc et se rendait ainsi au camp des musulmans; mais en même temps qu'il servait Je comte de Schu-

lembourg, il servait aussi le grand-visir; et ayant été convaincu de ce double espionnage, il est certain qu'on lui fit une grâce en l'envoyant mourir dans les Puils. Il n'a pu que s'y ennuyer et y avoir faim; mais avec un caractère infâme, il a peutêtre souvent répété : Dum viia superest bene est (i).

J'ai vu au Spiegelberg , en Moravie, des prisons bien autrement affreuses : la clémence y mettait les criminels condamnés à mort et jamais aucun n'a pu y résister un an. Quelle clémence !

Pendant les deux mortelles heures d'attente, livré à toutes les pensées sombres , à toutes les combinaisons malheureuses, il ne pouvait manquer que je me figurasse qu'on allait me plonger dans un de ces horribles trous; lieux affreux où le malheureux se nourrit d'espérances chimériques ou qu'il doit être dévoré de craintes paniques déraisonnées. Le Iribunal, maître des extrémités du palais, aurait bien pu envoyer en enfer quelqu'un qui aurait tenté d'échapper au purgatoire. J'entendis enfin des pas précipités et bientôt je vis devant moi Laurent tout défiguré par la colère, écumant de rage et blasphémant Dieu et tous les saints. Il commença par m'ordonner de lui remettre la hache et les outils dont je m'étais servi pour percer le plancher, et de lui déclarer quel était le sbire qui me les avait fournis. Je lui

(i) Tandis que la vie reste, nous sommes bien.

iv. *5

répondis sans me bouger et avec beaucoup de sangfroid que j'ignorais de quoi il me parlait. A cette réponse, il ordonne qu'on me fouille; mais me levant d'un air résolu, je menace les coquins, et me mettant tout nu : Faites votre métier , leur dis-je , mais qu'aucun ne me touche.

On visite mes matelas, on vide ma paillasse,on manie les coussins de mon fauteuil ; on ne trouve rien.

— Vous ne voulez pas me dire où. sont les instrumens avec lesquels vous avez fait l'ouverture, mais on trouvera les moyens de vous faire parler.

— S'il est vrai que j'ai fait un trou quelque part, je dirai que c'est vous qui m'en avez fourni les moyens et que je vous ai tout rendu.

A cette menace qui fit sourire d'aprobation les gens qui le suivaient et qu'il avait probablement irrités par quelques mauvais propos , il frappa du pied, s'arracha les cheveux et sortit comme un possédé. Ses gens revinrent et m'apportèrent tous mes effets à l'exception de ma pierre et de ma lampe. Avant de quitter le corridor et après avoir fermé mon cachot, il ferma les deux croisées par lesquelles je recevais un peu d'air. Je me trouvai alors confiné dans un étroit espace sans pouvoir y recevoir le moindre brin d'air d'aucune part. Cependant ma situation ne me frappa que médiocrement, car j'avoue que je me trouvai quitte à bon marché. Malgré l'esprit de son mé-

lier, il ne lui vint point heureusement dans l'idée de renverser le fauteuil , et me trouvant encore possesseur de mon verrou, j'en rendis grâce à la Providence et je crus qu'il m'était encore permis de le considérer comme l'instrument fortuné qui devait me procurer tôt ou tard ma délivrance.

Je passai la nuit sans fermer l'œil , tant à cause de la chaleur que par suite de l'altération que j'avais éprouvée. A la pointe du jour, Laurent vint et m'apporta du vin insoutenable et de l'eau qu'il n'était pas possible de boire. Tout le reste était à l'avenant, salade desséchée, viande puante et pain plus dur que du biscuit anglais. Il ne fit point nettoyer, et lorsque je le priai d'ouvrir les fenêtres, il n'eut pas l'air de m'écouter ; mais un archer muni d'une barre de fer se mit a frapper partout, contre les parois, sur le plancher et particulièrement sous mon lit. Je vis cela d'un air impassible , mais je ne laissai pas d'observer que l'archer ne frappa point le plafond. C'est par là, me dis-je , que je sortirai de cet enfer. Cependant pour que ce projet pût réussir, il fallait des combinaisons qui ne dépendaient pas de moi, car je ne pouvais rien faire qui ne fût exposé à la vue. Le cachot était tout neuf; la moindre égratignure aurait sauté aux yeux de mes gardiens.

Je passai une cruelle journée, car la chaleur était étouffante comme dans une fournaise, et de plus il me fut impossible de faire aucun usage des alimens qu'on m'avait apportés. La sueur et le

défaut de nourriture me causaient tant rie faiblesse qu'il m'était impossible de lire ni de me promener. Le lendemain mon dîner fut le même : l'odeur putride du veau que le coquiu m'apporta me fit reculer au premier abord. As-tu , lui dis-je, reçu l'ordre de me faire mourir de faim et de chaud ? Il referma mon cachot et ne me répondit pas. Le troisième jour, même traitement. Je demande du crayon et du papier pour écrire au secrétaire ; point de réponse.

Desespéré, je mange ma soupe, et puis trempant du pain dans un peu de vin de Chypre, je ine résous à me donner des forces pour pouvoir le lendemain me venger de Laurent en lui enfonçant mon esponton dans la gorge. Conseillé par la fureur, il me paraissait que je n'avais pas d'autre parti à prendre. La nuit me calma , et lendemain , dès que le bourreau parut, je me contentai de lui dire que je le tuerais aussitôt que l'on m'aurait rendu la liberté. Il ne fit que rire de ma menace, et sortit encore sans desserrer les lèvres.

Je commençais à croire qu'il en agissait ainsi par ordre du secrétaire auquel il devait avoir tout déclaré. Je ne savais que faire ; je luttais entre la patience et le désespoir : ma position était terrible; je me sentais mourir d'inanition. Enfin le huitième jour, d'une voix foudroyante, la rage dans le cœur et les archers présens, je lui ordonnai, en lui donnant ia noble qualification d'infâme bourreau , de me rendre compte de mon argent.

Il me répondit sèchement que je l'aurais le lendemain. Alors comme il se préparait à partir , je prends le baquetet je me mets en posture de l'aller verser dans le corridor. Prévenant mon dessein, il ordonna à un archer de le prendre, et pour chasser l'infection pendant cette dégoûtante opération , il ouvrit une fenêtre qu'il referma dès que l'affaire fut faite , et je restai dans cette peste malgré mes cris. Jugeant que j'avais dû le dégoûtant, mais indispensable service, aux injures que je lui avais dites, je me disposai à le traiter encore plus mal le lendemain , mais dès qu'il parut ma fureur se calma ; car avant de me présenter mon compte, il me remit un panier de citrons que M. de Bragadin m'envoyait, ainsi qu'une grosse bouteille d'eau que je jugeai bonne , et un beau poulet rôti très-appétissant : en outre l'un des archers ouvrit <le suite les deux fenêtres. Lorsqu'il me présenta mon compte, je ne jetai les yeux que sur la somme, et je lui dis de donner le reste à sa femme, à l'exception d'un sequin que je lui ordonnai de donner aux archers qui étaient avec lui pour le service. Cette petite générosité me captiva ces malheureux qui m'en remercièrent avec beaucoup d'expression.

Laurent étant exprès resté seul avec moi, m'adressa ainsi la parole : Vous m'avez déjà dit, monsieur, que c'est de moi-même que vous avez reçu les objets nécessaires pour faire l'énorme trou, ainsi je n'en suis plus curieux; mais voudriez-

3go CHAPITRE XIV.

vous en grâce me dire qui vous a procuré les choses nécessaires pour vous faire une lampe?

— Vous-même.

— Oh ! pour le coup , je suis confondu , car je ne croyais pas que l'esprit consistât dans l'effronterie.

— Je ne mens pas. C'est vous qui , de vos propres mains, m'avez donnez tout ce qui m'était nécessaire , huile , pierre à feu , allumettes : je possédais le reste.

— Vous avez raison ; mais pourriez-vous me convaincre avec autant de facilité que je vous ai fourni les instrumens pour faire le trou ?

— Assurément, car je n'ai rien reçu que de vous.

— Miséricorde ! qu'entends-je ! Dites-moi donc comment je vous ai donné une hache?

— Je vous dirai tout, et je dirai vrai ; mais ce ne sera qu'en présence du secrétaire.

— Je ne veux plus rien savoir, et je vous crois sur tout. Je vous demande le silence , car songez que je suis un pauvre homme et que j'ai des enfans. Il s'en alla en se tenant la tête entre les mains.

Je me félicitai de tout mon cœur d'avoir trouvé le moyen de me faire craindre de ce maraud, auquel il était décidé que je devais coûter la vie. Je vis que son propre intérêt l'obligeait à ne rien faire connaître à ses maîtres de ce qui s'était passé.

J'avais ordonné à Laurent de m'acheler les oeuvres de Maffei : cette dépense lui déplaisait et il n'osait pas me le dire. Il me demanda quel besoin je pouvais avoir de livres puisque j'en avais beaucoup.

— J'ai tout lu, lui dis-je, il me faut du nouveau.

— Je vous ferai prêter des livres par quelqu'un qui est ici , si vous voulez aussi en prêter des vôtres. Par là vous épargnerez votre argent.

— Ce sont peut-être des romans, et je ne les aime pas.

— Ce sont des livres scientifiques; et si vous croyez être la seule bonne tête qui se trouve ici, vous vous trompez.

— Je le veux bien ; nous verrons. Voici un livre que je prête à la bonne tête; apportez-m'en un autre.

Je lui avais donné le Rationarium de Petau ; quatre minutes après il me rapporta le premier volume de Wolf. Assez content, je lui dis que je me passerais de Maffei, et cela lui causa une grande joie.

Moins ravi de m'amuser à cette savante lecture que de l'opportunité d'entamer une correspondance avec quelqu'un qui pût me seconder dans mon projet de fuite, projet que j'avaisébauché dans ma tête, j'ouvris le livre dès que Laurent fut parti , et ma joie fut extrême en lisant sur une feuille la paraphrase de ces mots de Sénèque :

3g'2 CHAPITRE XIV.

Calamitosus est anirnus futuri anxius ( i), faite en six bons vers. J'en fis six autres à l'instant , et voici l'expédient que j'appelai à mon aide pour parvenir à les écrire. J'avais laissé croître l'ongle de mon petit doigt pour m'en servir en guise de cure-oreille; il était fort long : je le coupai en pointe et j'en fis une plume. Je n'avais point d'encre, et je pensais à me faire une piqûre pour écrire avec mon sang, quand jepensai que le jus de mûres me tiendrait facilement lieu d'encre, et j'en avais. Outre les six vers, j'écrivis le catologue des livres que j'avais et je le plaçai dans le dossier du même livre. Il est bon de savoir qu'en Italie les livres généralement sont reliés en parchemin et de manière que le dossier en l'ouvrant forme une poche. A l'endroit du titre , j'écrivis : lalet (2). J'étais impatient de recevoir une réponse, aussi le lendemain, dès que Laurent parut, je lui dis que j'avais lu le livre , et que je priais la personne de m'en envoyer un autre. J'eus le second volume un instant après.

Aussitôt que je fus seul, j'ouvris le livre et jy trouvai une feuille volante écrite en latin qui contenait ces mots. «Nous sommes deux dans la même prison , et nous éprouvons le plus grand plaisir de voir que l'ignorance d'un geôlier avare

(1) L'homme qui s'occupe des malheurs à venir est bien malheureux, (a) Caché.

nous procure un privilège sans exemple en ces lieux. Moi qui vous écris, je suis Marin Balbi, noble vénitien, régulier somasque, et mon compagnon est le comte André Asquin d'Udine, capitale du Frioul. Il me charge de vous faire savoir que tous les livres qu'il possède et dont vous trouverez la note au dos de ce volume, sont à votre service; mais nous vous prévenons , monsieur, que nous avons besoin de toutes les précautions possibles pour cacher à Laurent notre petit commerce. »

Dans la situation où nous nous trouvions, il n'était pas étonnant que nous eussions eu la même idée , celle de nous adresser réciproquement le catalogue de notre mince bibliothèque et de choisir pour cela le dossier du livre : cette idée résultait du simple bon sens; mais je trouvai singulière la recommandation de la précaution faite dans une feuille volante. Il paraissait impossible que Laurent n'ouvrît pas le livre ; alors il aurait vu la feuille , comme il n'aurait pas su la lire , il l'aurait mise dans sa poche pour s'en faire dire le contenu par quelqu'un : tout aurait été découvert dès sa naissance. Cela me fit supposer que mon correspondant était un franc étourdi.

Après avoir lu le catalogue , j'écrivis qui j'étais, comment j'avais été arrêté , l'ignorance où j'étais sur le crime dont on me punissait et l'espérance que j'avais de me voir bientôt libre. Balbi m'écrivit ensuite une lettre de seize pages. Le comte Asquin ne m'écrivit point. Le moine me fit l'his-

3q4 CHAPITRE XIV.

toire de toutes ses infortunes. Il y avait quatre ans qu'il était détenu et c'était parce qu'il avait eu les «faveurs de trois jeunes filles desquelles il avait eu trois enfans qu'il avait eu la bonhomie de faire baptiser sous son nom. La première fois, il en avait été quitte pour une semonce de son supérieur ; la seconde fois on l'avait menacé d'un châtiment et la troisième enfin on l'avait fait enfermer. Le père supérieur de son couvent lui envoyait son dîner tous les matins. Il me disait dans sa lettre que le supérieur et le tribunal étaient des tyrans , car ils n'avaient aucune autorité sur sa conscience; qu'étant persuadé que les trois enfans étaient de lui, il avait jugé qu'en honnête homme , il n'avait pas dû les priver de l'avantage qu'ils pouvaient retirer de son nom. Il concluait en me disant qu'il n'avait pas pu se dispenser de reconnaître publiquement ses enfans , afin que la calomnie ne les attribuât point à d'autres, ce qui aurait nui à la réputation des trois honnêtes filles dont il les avait eus ; que d'ailleurs il n'avait pu étouffer le cri de la nature qui lui parlait en faveur de ces innocentes créatures. Il finissait par ces mots : Il n'y a pas de risque que mon supérieur tombe dans ma même faute , car sa tendresse n'est active qu'envers ses élèves.

C'en était assez pour me faire connaître mon homme. Original, sensuel, mauvais raisonneur, méchant, sot, imprudent, ingrat; tout cela se montrait dans son écrit ; car après m'avoir dit qu'il

se trouverait fort malheureux sans le comte Asquin qui avait soixante-dix ans , des livres et de l'argent , il employait deux pages à m'en dire du mal y en me peignant ses défauts et ses ridicules. Dans le monde je n'aurais pas répondu à un homme de ce caractère ; mais sous les Plombs , j'avais besoin de tirer parti de tout. Je trouvai dans le dossier du livre du crayon , des plumes et du papier, ce qui me mit en état d'écrire tout à mon aise.

Il me faisait aussi l'histoire de tous les prisonniers qui étaient sous les Plombs et de ceux qui y avaient été depuis les quatre ans qu'il y vivait. 11 me dit que Nicolas était l'archer qui , en secret , lui achetait tout ce qu'il voulait, qui lui disait le nom des prisonniers et ce qu'il en savait , et pour m'en convaincre , il me rapportait tout ce qu'il lui avait dit de mon trou. Il me disait qu'on m'avait retiré de mon cachot pour y loger le patricien Priuli, et que Laurent avait mis deux heures à faire réparer le dégât que j'avais fait , qu'il avait intimé le secret au menuisier, au serrurier et à tous les archers sous peine de la vie. Un jour de plus, avait ajouté l'archer, Casanova se serait échappé d'une manière ingénieuse qui aurait fait pendre Laurent; car quoique celui-ci ait témoigné une grande surprise à la vue du trou , il n'est pas douteux que ce ne soit lui qui lui ait fourni les instrumens nécessaires pour exécuter un travail aussi difficile. JNicolas m'a dit, ajoutait mon correspondant , que M. de Bragadin lui avait promis

3y(j CHAPITRE XIV.

mille sequins s'il peut vous faciliter les moyens de vous évader , mais que Laurent , sachant cela , se flatte de gagner la récompense sans s'exposer , en obtenant par sa femme votre élargissement de M. Diedo. Aucun des archers n'ose parler de ce qui s'est passé, de crainte que, si Laurent venait à se tirer d'affaire, il ne se vengeât en le faisant congédier. Il me priait de lui conter en détail l'événement, de lui dire comment je m'étais procuré les instrumens , et de compter sur sa discrétion.

Je ne doutais pas de sa curiosité , mais beaucoup de sa discrétion, d'autant plus que sa demande même le déclarait le plus indiscret des hommes. Je jugeai cependant que je devais le ménager, car il me paraissait d'une trempe à entreprendre tout ce que je lui dirais pour m'aider à recouvrer ma liberté. Je me mis à lui répondre, mais il me vint un soupçon qui me fît suspendre l'envoi de ce que j'avais écrit. Je m'imaginai que cette correspondance pouvait n'être qu'un artifice de Laurent pour parvenir à savoir qui m'avait fourni les instrumens et ce que j'en avais fait. Pour le satisfaire sans me compromettre , je lui écrivis que j'avais fait l'ouverture au moyen d'un fort couteau que j'avais , et que je l'avais placé sur la hauteur d'appui de la fenêtre du corridor, En moins de trois jours cette fausse confidence mit mon esprit en paix , car Laurent ne visita point la hauteur d'appui , ce qu'il n'aurait pas

manqué de faire , si la lettre avait été interceptée. D'ailleurs le père Balbi m'écrivit qu'il savait que je pouvais avoir ce gros couteau , car Laurent lui avait dit qu'on ne m'avait pas fouillé avant de m'enfermer. Laurent n'en avait pas reçu l'ordre, et cette circonstance l'aurait peut-être sauvé si j'étais parvenu à m'enfu-ir, car il prétendait qu'en recevant un homme des mains du chef des archers, il devait le supposer visité. De son côté Messer- Grande aurait dit que m'ayant vu sortir de mon lit, il était sur que je n'avais point d'armes, et ce conflit aurait pu les tirer d'affaire l'un et l'autre. Le moine finissait par me prier de lui envoyer mon couteau par Nicolas à qui je pouvais me fier.

La légèreté de ce moine me paraissait inconcevable. Je lui écrivis que je ne me sentais aucune disposition à me fier à Nicolas , et que mon secret était tel que je ne pouvais pas le confier au papier. Ses lettres cependant m'amusaient. Dans l'une d'elles, il m'informa de la raison pour laquelle on retenait sous les Plombs le' comte Asquin , malgré son état impotent , car il était d'une corpulence énorme , et comme il avait eu la jambe cassée et mal raccommodée : il ne pouvait presque pas se mouvoir. Il me disait que ce comte,, n'étant pas riche , exerçait à Udine l'état d'avocat , et que comme tel il défendait l'ordre des paysans dans le conseil de la ville contre la noblesse qui , usurpatrice par instinct, voulait le priver du droit de

suffrage dans les assemblées provinciales. Les prétentions des paysans troublaient la paix publique, et pour les mettre à la raison par le droit du plus fort , les nobles s'adressèrent aux inquisiteurs d'état , qui ordonnèrent au comte avocat d'abandonner ses cliens. Le comte répondit que le code municipal l'autorisait à défendre la constitution, et ne voulut pas obéir : les inquisiteurs le firent enlever malgré le code , et depuis cinq ans il respirait l'air salutaire des Plombs. Il avait comme moi cinquante sous par jour , mais il avait la disposition de son argent. Le moine, qui n'avait jamais le sou, me disait beaucoup de mal de son camarade , touchant son avarice. Il m'apprit aussi que dans le cachot de l'autre côté de la salle , il y avait deux gentilshommes des Sept- Communes qui étaient également détenus par désobéissance, que l'un était devenu fou et qu'on le tenait attaché; enfin il m'informait que dans un autre cachot , il y avait deux notaires.

Mes soupçons étant tout-à-fait dissipés , voici comment je raisonnai.'

Je veux à tout prix me procurer la liberté. L'esponton que j'ai est excellent , mais il est impossible que je m'en serve , car tous les matins on sonde mon cachot à coups de barre , excepté le plafond. Si je veux sortir d'ici, c'est donc par le plafond qu'il faut que j'en sorte , mais pour en venir à bout ,*il me faut un trou et je ne saurais l'entreprendre d'en bas avec succès; car ce n'est

chapithe xiv. 3gg

pas l'affaire d'un jour. Il me faut un aide ; il pourra se sauver avec moi. Je n'avais pas l'embarras du choix et mon idée ne pouvait tomber que sur le moine. Il avait trente-huit ans , et quoiqu'il ne fut pas riche en bon sens , je pensai que l'amour de la liberté, ce premier des besoins de l'homme, lui donnerait assez de résolution pour exécuter les instructions que je lui donnerais. Il fallait commencer par me résoudre à lui tout confier et puis à imaginer un moyen pour lui faire parvenir mon instrument. C'étaient deux points difficiles.

Je commençai d'abord par lui demander s'il désirait la liberté et s'il se sentait disposé à tout entreprendre pour se la procurer avec moi. Il me répondit que son camarade et lui étaient capables de tout pour rompre leurs chaînes ; mais il ajoutait qu'il était inutile de se casser la tête à faire des projets inexécutables. Il remplit quatre longues pages des impossibilités qui s'offraient h son pauvre esprit ; car le malheureux ne voyait aucun côté qui pût présenter la moindre chance de succès. Je lui répondis que les difficultés générales ne m'occupaient point , et qu'en faisant mon plan, je n'avais songé qu'aux difficultés particulières ; que celles-là seraient vaincues ; et je finissais en lui donuant ma parole d'honneur de le rendre libre, s'il voulait s'engager à exécuter à la lettre tout ce que je lui prescrirais.

Il me le promit.

.{oO CUAPITBE XIV.

Je lui marquai que je possédais un esponton de vingt pouces de longueur; qu'au moyen de cet instrument , il percerait le plafond de son cachot pour en sortir, qu'ensuite il percerait le mur qui nous séparait , que par cette ouverture il arriverait sur moi, qu'il briserait le plafond et que cela fait, il m'aiderait h sortir par le trou. Quand nous en serons là , votre tâche sera faite et la mienne commencera : je vous mettrai en liberté , vous et le comte Asquiu.

Il me répondit que lorsqu'il m'aurait tiré hors du cachot, je n'en serais pas moins en prison , et que notre situation alors ne différerait de notre situation actuelle que par l'espace, que nous serions tout simplement dans les galetas , lesquels étaient fermés par trois fortes portes.

Je le sais, mon révérend père , lui répondis-je, mais ce n'est point par les portes que nous nous sauverons. Mon plan est fait et je suis sur du succès. Je ne vous demande que de l'exactitude dans l'exécution et abstinence d'objections. Songez seulement au moyen le plus convenable pour que je puisse vous faire tenir l'instrument de notre délivrance, sans que le porteur puisse en concevoir aucun soupçon. En attendant, faites acheter par le geôlier une quarantaine d'images de saints , assez grandes pour tapisser toute la surface de votre cachot. Ces images religieuses n'inspireront aucun soupçon à Laurent, et elles vous serviront à couvrir l'ouverture que vous ferez au

plafond. Vous aurez besoin de quelques jours pour pratiquer cette ouverture , et Laurent le matin ne pourra point voir l'ouvrage que vous aurez fait la veille , puisque vous le recouvrirez avec l'image. Si vous me disiez pourquoi je ne fais pas cela, je vous dirais que je ne le puis pas , parce que je suis suspecta notre gardien , et l'objection, sans doute , vous paraîtrait raisonnable.

Quoique je lui recommandasse de songer au moyen le plus propre à lui envoyer mon esponton, je m'occupais sans cesse à le trouver moi-même, et il me vint une idée heureuse que je m'empressai de saisir. Je dis à Laurent de m'acheter une Bible in-folio qui venait de paraître ; c'était la Vulgate et la version des Septante. J'espérai pouvoir placer mon esponton au dos de la reliure de ce grand volume et de l'envoyer ainsi au moine ; mais quand je l'eus , je vis que mon instrument dépassait de deux pouces la longueur du livre .

Mon correspondant m'avait déjà écrit que son cachot était tapissé d'images, et je lui avais communiqué mon idée sur la Bible et la diflicullé que son défaut de longueur me présentait. Heureux de pouvoir faire briller son génie , il me railla sur la sécheresse de mon imagination , en me disant que je n'avais qu'à lui envoyer mon esponton enveloppé dans ma pelisse de peau de renard. 11 me disait que Laurent leur avait parlé de cette belle pelisse , et que le comte Asquin ne causerait auiv. 26

402 CUAPITUE XIV.

cun soupçon en demandant à la voir pour s'en faire acheter une pareille. Vous n'avez , me disait-il , qu'à me l'envoyer toute pliée ; Laurent ne la dépliera pas. J'étais sur du contraire , d'abord parce qu'une pelisse pliée est plus embarrassante à porter que quand elle ne Test pas; cependant pour ne pas le décourager et le convaincre en même temps que j'étais moins étourdi que lui, je lui écrivis qu'il n'avait qu'à la faire prendre. Le lendemain Laurent me l'ayant, demandée, je la lui donnai pliée, mais sans le verrou , et un quart d'heure après il me la rapporta , en me disant que oes messieurs l'avaient trouvée fort belle.

Le moine m'écrivit une lettre dolente, dans laquelle il s'avouait coupable de m'avoir donné un mauvais conseil ; mais il ajoutait que j'avais eu tort de le suivre. L'esponton, selon lui , était perdu, car Laurent avait porté la pelisse toute dépliée. D'après ce malheur tout espoir était perdu. Je le consolai en le désabusant , et je le priai d'être à l'avenir moins hardi dans ses conseils. Il (allait en venir à une fin, et je pris la ferme résolution d'envoyer mon verrou sous la protection de la Bible, en employant un moyen accessoire pour empêcher le porteur de le découvrir en regardant les extrémités de l'énorme volume. Voici ce que je fis.

Je dis à Laurent que je voulais célébrer le jour de la St-Michcl avec du macaroni au fromage, mais que voulant reconnaître l'honnêteté de la

personne qui avait la bonté de me prêter des livres, je voulais h\\ en faire un grand plat et que je voulais le préparer moi-même. Laurent me dit que ce monsieur désirait lire le grand livre qui coûtait trois sequins. C'était une affaire arrangée. Fort bien, lui dis-je, je lui enverrai avec les macaroni ; apportez-moi seulement le plus grand plat que vous ayez à la maison ; car je veux faire la chose en grand. Il me promit de me servir à souhait. J'enveloppai mon esponton dans du papier, et je le plaçai au dos de la reliure de la Bible , observant qu'il dépassât autant d'un côté que de l'autre. En posant sur la Bible un grand plat de macaroni bien rempli de beurre fondu, j'étais sur que Laurent ne pourrait point regarder aux extrémités, parce que son regard serait concentré sur les rebords du plat, pour éviter de répandre la graisse sur le livre. J'avertis le père Balbi de tout, en lui recommandant d'être adroit en recevant le plat, et d'avoir soin surtout de prendre les deux objets ensemble et non l'un après l'autre.

Au jour marqué , Laurent vint plus matin que de coutume avec une chaudière pleine de macaroni tout bouillant et tous les ingrédiens nécessaires pour l'assaisonner. Je fis fondre une quantité de beurre, et après avoir disposé les macaroni dans le plat, je répandis du beurre dessus jusqu'à ce qu'il touchât les bords. Le plat était énorme et dépassait de beaucoup la grandeur

du livre sur lequel je l'avais placé. Tout ceci se faisait à la porte de mon cachot et Laurent était en dehors.

Quand tout fut prêt , j'élevai avec soin la Bible et le plat , ayant soin de placer le dos dû côté du porteur, et je dis à Laurent d'allonger les bras et d'étendre ses mains ; d'avoir soin de ne point verser la graisse sur le livre , et d'aller vite porter le tout à sa destination. En lui consignant cet iraportant fardeau , je tenais mes yeux fixés sur les siens, et je vis avec le plus grand plaisir qu'il ne détournait pas ses regards de dessus le beurre qu'il craignait de verser. Il me dit qu'il vaudrait mieux de porter d'abord le plat et qu'ensuite il reviendrait prendre le livre ; mais je lui répondis que le présent perdrait de son prix, et que tout devait aller ensemble. Il se plaignit alors que j'avais mis trop de beurre et me dit d'un air bouffon que s'il en répandait, il ne serait pas responsable du dommage.

Dès que je vis la Bible sur les bras du butor , je me sentis certain du succès, car les bouts de l'esponton étaient inapercevables à moins de faire un grand mouvement de côté, et je ne voyais aucune raison qui pût l'engager à détourner ses regards de dessus le plat qu'il devait s'efforcer de tenir parallèle. Je le suivis des yeux jusqu'à ce que je Feus vu entrer dans Pavant-cachot du moine, lequel se mouchant à trois reprises, me donna le signal convenu que tout était arrivé à

bon port , ce que Laurent vint me confirmer l'instant d'après.

Le père Balbi ne tarda pas à mettre îa main à l'œuvre , et en huit jours il parvint à faire au plafond une ouverture suffisante , qu'il masquait avec une image qu'il collait avec de la mie de pain. Le S octobre , il m'écrivit qu'il avait passé toute la nuit à travailler au mur qui nous séparait, et qu'il n'avait pu en enlever qu'un seul carreau. Il m'exagérait la difficulté de séparer des briques unies par un fort ciment; mais il me promettait de poursuivre , tout en me disant que nous ne réussirions qu'à empirer nître situation. Je lui répondis que j'étais sûr du contraire , qu'il devait m'en croire et persévérer.

Hélas ! je n'étais sûr de rien ; mais il fallait en agir ainsi , ou abandonner le tout. Je voulais sortir de l'enfer où me tenait enfermé la plus horrible tyrannie : c'est tout ce que je savais , et je ne pensais qu'à faire des pas en avant, résolu d'atteindre le succès ou de ne m'arrêter que lorsque j'aurais rencontré le point insurmontable. J'avais lu et appris dans le grand livre de l'expérience qu'il ne faut point consulter les grandes entreprises, mais qu'il fallait les exécuter, sans contester à la fortune l'empire qu'elle a sur toutes les entreprises humaines. Si j'avais communique au père Balbi ces hauts mystères delà philosophie morale, il aurait dit que j'étais fou.

Son travail ne fut difficile que la première nuit;

4o(5 CHAPITRE XIV.

car plus il travaillait , plus il trouvait de facilité, et à la fin il trouva qu'il avait enlevé trente-six briques.

Le 16 octobre, à dix heures du matin, au moment où j'étais occupé à traduire une ode d'Horace, j'entendis au-dessus de ma tète un trépignement et trois petits coups. C'était le signal concerté pour nous assurer que nous ne nous étions pas trompés. 11 travailla jusqu'au soir, et le lendemain il m'écrivit que si mon toit n'était que de deux rangs de planches, son travail serait achevé le même jour. Il m'assura qu'il aurait soin de faire le trou circulaire comme je le lui avais recommandé, et qu'il ne percerait pas le plancher. Ceci était surtout nécessaire , car l'apparence de la moindre effraction nous aurait décèles. L'excavation, me disait-il , sera telle , qu'il ne faudra qu'un quart d'heure de travail pour l'achever. J'avais fixé ce moment.au surlendemain pour sortir de mon cachot pendant la nuit et pour n'y plus rentrer 5 car avec un compagnon, je me sentais assuré de faire en trois ou quatre heures un trou au grand toit du palais ducal , d'y passer pour me placer dessus, et d'employer alors tous les moyens que le hasard m'offrirait pour descendre jusqu'à terre.

Je n'en étais pas encore à ce point, car ma mauvaise fortune me réservait plus d'une difficulté à vaincre. Ce même jour, c'était un lundi, a deux heures après midi , pendant que le père

Balbi travaillait, j'entendis ouvrir la porte de la salle continue a mon cachot. Je sentis tout mou sang se glacer ; mais j'eus assez de présence d'esprit pour frapper deux coups, marque d'alarme convenue, h laquelle le père Balbi devait vite repasser par le trou du mur, rentrer dans son cachot et mettre tout en ordre. Moins d'une minute après , Laurent ouvre mon cachot , et me demande pardon de venir ine mettre en compagnie d'un très-mauvais sujet. C'était un homme de quarante à cinquante ans, petit, maigre, laid, mal vêtu, portant une perruque noire et ronde , et que deux archers dégarrotèrent pendant (pie je l'examinais. Je ne pouvais douter que ce ne fût un coquin , puisque Laurent me l'annonçait comme tel en sa présence , sans que ces mots lui fissent aucune impression visible. Le tribunal, répondis-je , est bien le maître de faire ce qu'il veut. Laurent lui ayant fait apporter une paillasse, lui dit que le tribunal lui accordait dix sous par jour, ensuite il nous enferma ensemble.

Désolé pay ce fatal c mtre-temps, je regardai ce coquin que sa plate physionomie décelait. Je pensais à le faire parler, lorsqu'il commença luimême en me remerciant de lui avoir fait donner une paillasse. Voulant le gagner, je lui dis qu'il mangerait avec moi; il me baisa la main en me demandant si , malgré cela , il pourrait toucher les dix sous que le tribunal lui passait. Je lui dis que oui. A ces mois il se mit à genoux , et tirant de sa

4o8 CHAPITRE XIV.

poche un énorme chapelet , il promena ses yeux dans tous les recoins du cachot.

— Que cherchez-vous?

— Vous me pardonnerez, monsieur; mais je cherche quelque image de la sainte Vierge, car je suis chrétien : s'il y avait seulement un pauvre petit crucifix ; car je n'ai jamais eu tant besoin de me recommander à saint François d'Assise, dont je porte le nom indignement.

J'eus de la peine à m'empêcher de rire ; non pas à cause de sa piété chrétienne , car la conscience et la foi sont des propriétés qu'il n'est donné à personne de contrôler, mais à cause de la tournure de sa remontrance. Je jugeai qu'il me prenait pour un juif, et pour le désabuser, je me hâtai de lui donner l'office de la sainte Vierge , dont il baisa l'image , et en me le rendant il me dit d'un ton modeste que son père, alguasil de galère, avait négligé de lui faire apprendre à lire. Je suis, ajouta-t-il, dévot du saint rosaire, et il se mit à me raconter une foule de miracles que j'écoutai avec une patience d'ange. Il me pria de lui permettre de réciter son rosaire en regardant l'image de la Vierge. Dès qu'il eut fini, je lui demandai s'il avait dîné : il me dit qu'il se mourait de faim. Je lui donnai tout ce que j'avais, et il dévora plutôt qu'il ne mangea, but tout le vin que j'avais, et lorsqu'il fut gris, il commença à pleurer, ensuite à parler sur tout à tort et à travers. Lui ayant de-

mandé la cause de son malheur , voici ce qu'il me narra.

« Mon unique passion fut toujours la gloire de Dieu et de cette sainte république, et l'exacte obéissance à ses lois. Toujours attentif aux malversations des fripons, dont le métier est de tromper, de frustrer de ses droits leur prince et de tenir leurs démarches cachées , j'ai constamment tâché de découvrir leurs secrets et j'ai toujours fidèlement rapporté à Messer-Grande tout ce que j'ai pu découvrir. Il est vrai qu'on m'a toujours payé, mais l'argent qu'on m'a donné ne m'a jamais causé autant de plaisir que la satisfaction que j'éprouvais d'être utile à la gloire du bienheureux saint Marc. Je me suis toujours moqué du préjugé de ceux qui attachent une mauvaise honte au métier d'espion. Ce nom ne sonne mal qu'aux oreilles de ceux qui n'aiment pas le gouvernement ; car un espion est l'ami du bien de l'état, le fléau des criminels et le fidèle sujet du prince. Lorsqu'il s'est agi de mettre mon zèle à l'épreuve , le sentiment de l'amitié , qui peut avoir quelque force sur d'autres, n'en a jamais eu sur moi , encore moins ce qu'on appelle reconnaissance. J'ai souvent juré de me taire, pour arracher à quelqu'un un secret important que j'ai religieusement révélé à l'instant. Je pouvais le faire en toute confiance , car mon confesseur, qui était un saint jésuite , m'avait assuré que je pouvais le révéler, non-seulement parce que je n'avais pas

eu l'intention de garder Je secret, mais encore parce que lorsqu'il s'agit du bien public, il n'y a serment qui tienne. Je sens qu'esclave de mon zèle, j'aurais trahi mon père et que j'aurais fait taire h nature. Il y a trois semaines que j'observai à Isola , petite île où je demeurais, une union particulière entre quatre ou cinq personnes notables de la ville. Je savais qu'elles étaient mécontentes du gouvernement à cause d'une contrebande surprise et confisquée que les plus notables d'entre ces messieurs avaient du expier par la prison. Le premier chapelain, né sujet de l'Autriche, était de ce complot. Ils s'assemblaient le soir dans une chambre du cabaret où il y avait un lit ; là ils buvaient et causaient, ensuite ils s'en allaient. Décidé à découvrir le complot qu'ils méditaient, j'eus le courage de me cacher sous ce lit un jour où j'étais sûr de n'avoir pas été observé. Vers le soir mes gens arrivèrent et se mirent à parler ; ils dirent entre autres que la ville d'Isola n'était pas de la juridiction de Saint-Marc, niais bien de celle de la principauté de Trieste, car elle ne pouvait aucunement être considérée comme une partie de l'Istre vénitienne. Le chapelain dit au principal du complot, qui est un certain Pietro Paolo, que s'il voulait signer un écrit ainsi que les autres, il irait en personne chez l'ambassadeur impérial, et que l'impératrice, non-seulement s'emparerait de la ville , mais qu'elle leur accorderait une récompense. Tous dirent qu'ils étaient prêts, et le cha-

peiain s'engagea à porter l'écrit le lendemain et à partir de suite après pour venir le remettre ici à l'ambassadeur.

a Je décidai de faire aller cet infâme projet en fumée, quoique l'un des conjurés fût mon compère, et que cette parenté spirituelle lui donnât un titre plus sacré que s'il avait été mon propre frère.

« Après le départ des conspirateurs, j'eus tout le temps de m'évader, et je ne crus pas nécessaire de m'exposer à me ca'cher une seconde fois : j'en avais assez découvert. Je partis la même nuit dans un bateau, et le lendemain avant midi j'arrivai ici. Je me fis écrire les noms des six rebelles et je vins les porter au secrétaire du tribunal en lui faisant le récit de tout ce que j'avais entendu. Il m'ordonna de me rendre le lendemain de bonne heure chez Messer-Grande , lequel me donnerait un homme avec lequel je retournerais à Isola , et que je lui ferais connaître la figure du chapelain , qui probablement ne serait point parti. Cela fait , ajouta l'illustre secrétaire, vous ne vous mêlerez plus de rien. J'exécutai son ordre, et après avoir fait connaître le chapelain à l'homme de Messer- Grande , j'ai été vaquer à mes aiîaires.

«Après dîner, mon confère me fît appeler pour le raser, car je suis barbier, et après que j'eus fais mon office , il me donna un excellent verre de refosco avec quelques tranches de saucisson , et il goûta avec moi en bonne amitié. Mon

affection de compère s'est alors emparée de mon àme, je lui ai pris la main , et pleurant de bon cœur, je lui ai conseillé d'abandonner la connaissance du chanoine, et surtout de se bien garder de signer l'écrit qu'il savait. Il me dit qu'il n'était pas ami du chapelain plus que d'un autre , et me jura qu'il ne savait pas de quel écrit je voulais parler. Je me mis à rire en lui disant que je badinais , et je sortis bien fâché d'avoir écouté un mouvement de tendresse qui m'avait fait commettre une si grande faute. Le lendemain , je ne vis plus ni l'homme ni le chapelain, et huit jours après, m'étant rendu ici, j'allai faire visite à Messer-Grande qui , sans façon , me fit enfermer; et me voilà avec vous, mon cher maître. Je remercie saint François de me trouver en la compagnie d'un bon chrétien qui est ici pour des raisons que je ne nie soucie pas de savoir , car je ne suis pas curieux. Mon nom est Soradaci , et ma femme est une Legrenzi , fille d'un secrétaire du conseil des dix, qui, se moquant du préjugé, voulut m'épouser en dépit de tout. Elle sera au désespoir de ne pas savoir ce que je suis devenu ; mais j'espère n'être ici que peu de jours , car je ne puis y être que pour la commodité du secrétaire qui m'aurait fait enfermer pour m'examiner plus à son aise. »

Je frémissais de voir à quel monstre j'étais associé , mais sentant que ma position était délicate et que je devais le ménager, je jouai jésuitiquement

la sensibilité et je le plaignis, et faisant l'éloge de son patriotisme, je lui prédis la liberté sous peu de jours. Quelques instans après , il s'endormit, et je profitai de son sommeil pour tout raconter au père Balbi , lui faisant sentir la nécessité où nous étions de suspendre notre travail jusqu'à une opportunité plus favorable. Le lendemain, je dis à Laurent de m'acheter un crucifix de bois, une image de la sainte Vierge, le portrait de saint François et de m'apporter deux bouteilles d'eau bénite. Soradaci lui demanda ses dix sous, et Laurent, d'un air de mépris , lui en donna vingt. Je lui ordonnai de m'acheter quatre fois plus de vin , de l'ail et du sel; régal qui faisait les délices démon odieux compagnon. Après le départ du geôlier, je retirai adroitement du livre la lettre que m'écrivait Balbi, et dans laquelle il me peignait sa frayeur, Il croyait que tout était perdu , et ne cessait de se récrier sur le bonheur que nous avions que Laurent eût mis Soradaci dans mon cachot , car, .disait-il , s'il était venu le mettre dans le nôtre , il ne m'aurait pas trouvé , et les Puits auraient peut-être été notre partage, pour récompense de notre tentative.

Le récit de Soradaci ne me laissait point dou* ter qu'il ne dût subir des interrogatoires, car il me semblait évident que le secrétaire ne l'avait fait enfermer que sur le soupçon de calomnie. Je me résolus sur cela à lui confier deux lettres., lesquelles, remises à leur adresse, ne pouvaient nie

4l4 CHAPITRE XIV.

faire ni bien ni mal, mais qui devaient m'être favorables , si, comme je n'en doutais pas , le traître les remettait au secrétaire pour lui donner une preuve de sa fidélité.

Je mis deux heures à écrire ces deux lettres au crayon. Le lendemain , Laurent me porta le crucifix, les deux images et l'eau bénite, et, après avoir bien nourri mon coquin, je lui dis que j'attendais de lui un service dont dépendait mon bonheur. Je compte', lui dis-je, sur votre amitié et sur votre courage : voici deux lettres que je vous prie de remettre à leur adresse aussitôt que vous serez en liberté. Mon bonheur dépend de votre fidélité ; mais il faut que vous cachiez ces lettres 7 car si on vous les trouvait en sortant d'ici , nous serions perdus l'un et l'autre. 11 faut que vous me juriez sur ce crucifix et sur ces saintes images que vous ne me trahirez pas.

— Je suis prêt , mon cher maître , à jurer tout ce que vous voudrez ; et je vous ai trop d'obligation pour que je puisse vous trahir.

Là dessus , force pleurs , des lamentations et des plaintes : il se disait malheureux de pouvoir être soupçonné de trahison envers un homme pour lequel il aurait donné sa vie. Je savais à quoi m'en tenir, mais je jouais la comédie. Ainsi, après lui avoir donné une chemise et un bonnet , je me mis tête nue , puis , ayant arrosé le cachot d'eau bénite et l'avoir grandement et longuement ondoyé du même liquide , je lui fis prononcer un

serment terrible au milieu d'imprécations qui n'avaient pas le sens commun, et qui, par cela même, étaient plus propres à porter la terreur dans son âme. Après qu'au milieu de cette burlesque cérémonie il se fut engagé par serment à mettre mes lettres à leur adresse , je les lui remis. Ce fut lui-même qui voulut les coudre au dos de sa veste, entre le dessus et la doublure : je le laissai faire.

J'étais moralement sûr qu'il livrerait mes lettres au secrétaire à la première occasion ; aussi avais-je mis tout l'art possible pour que mon style ne décelât point ma ruse ; elles ne pouvaient me valoir que l'estime du tribunal et peut-être son indulgence. L'une était adressée à M. de Bragadin , l'autre à l'abbé Grimani ; et je leur disais de n'être point inquiets sur mon sort, car j'avais tout lieu d'espérer d'être bientôt libre ; qu'il trouveraient à ma sortie que cette punition m'avait fait plus de bien que de mal, puisqu'il n'y avait à Venise personne qui eut plus besoin que moi de réforme.

Je priais M. de Bragadin d'avoir la bonté de m'envoyer des bottes fourrées pour l'hiver, mon cachot étant assez haut pour que je pusse m'y tenir debout et m'y promener. Je me gardai bien de laisser soupçonner à Soradaci que mes lettres fussent aussi innocentes , car il aurait pu alors lui prendre envie de faire une action honnête, de les porter, et ce n'est pas ce que je voulais. Vous ver rez, mon cher lecteur, dans le chapitre suivant,

4 1 6 'chapitre XIV.

si les serraens avaient quelque empire sur l'ànie atroce' de l'horrible compagnon qu'on m'avait donné , et si je vérifiai bien ce dicton : In vino verltas. Cet être vil s'était peint tel qu'il était dans le récit que j'ai rapporté plus haut.

Trahison de Soradaci. — Moyens que j'emploie pour l'hébe'ter.

— Le père Balbi achève heureusement son travail. — Je sors de mon cachot. — Réflexions intempestives du comte Asquin.

— Moment du départ.

Il y avait deux ou trois jours que Soradaci avait mes lettres , quand Laurent vint, dans l'aprèsmidi, le prendre pour le mener au secrétaire. Comme il fut plusieurs heures absent , j'espérais ne plus le revoir ; mais, à ma grande surprise , on me le ramena vers le soir. Dès que Laurent fut parti , mon affreux compagnon me dit que le secrétaire le soupçonnait d'avoir averti le chapeiv. 27

lain , puisque ce prêtre n'avait jamais été chez l'ambassadeur et qu'on n'avait trouvé aucun écrit sur lui. Il ajouta qu'après un très-long interrogatoire, on l'avait mis dans une très-étroite prison où on l'avait laissé plusieurs heures; qu'ensuite on l'avait garrotté de nouveau , que, dans cet état, on l'avait reconduit devant le secrétaire, qui voulait qu'il confessât qu'il avait dit à quelqu'un, à Isola, que le prêtre n'y retournerait plus; mais qu'il n'avait pu faire un tel aveu, n'ayant dit cela à personne. Fatigué, le secrétaire avait sonné les archers, et on lavait reconduit auprès de moi.

Ce récit me pénétra de tristesse, car je vis clairement que ce malheureux resterait lo ig-temps avec moi. Devant informer le père Balbi de ce funeste contre-temps, je lui écrivis pendant la nuit, et ayant été obligé de le faire plus d'une fois, je contractai l'habitude d'écrire à l'obscurité avec assez d'exactitude.

Le lendemain, voulant m'assurer que je ne m'étais pas trompé dans mes soupçons, je dis à l'espion de me remettre la lettre que j'avais écrite à M. de Bragadin pour que je pusse y ajouter quelque chose : vous pourrez, ajoutai-je , la recoudre ensuite.

— C'est dangereux , me répondit-il , car le geôlier pourrait venir pendant ce temps, et nous serions perdus.

— Cela ne fait rien ; rendez-moi mes lettres. Ce monstre alors se jeta à mes pieds et me jura

qu'à sa seconde apparition devant le redoutable secrétaire, il lui avait pris un si grand tremblement, et qu'il avait senti au dos, à l'endroit même où il avait mes lettres, une pesanteur si insupportable , que le secrétaire lui en ayant demandé la raison, il n'avait pas eu la force de lui cacher la vérité : qu'alors le secrétaire ayant sonné , Laurent était entré , qu'après l'avoir dégarrotté et lui avoir ôté sa veste, il avait décousu la doublure, et que le secrétaire, après avoir lu les deux lettres, les avait mises dans un tiroir de son bureau. M. le secrétaire m'a dit , ajouta cet infâme, que si j'avais porté ces lettres , on l'aurait su et que cela m'aurait coûté la vie.

Je fis semblant de me trouver mal , et couvrant mon visage de mes mains , je me jetai près du lit à genoux devant l'image de la Vierge, et je lui demandai d'un ton solennel vengeance du scélérat qui m'avait trahi en violant le plus redoutable des sermens. Après cela , je me couchai sur mon lit, le visage tourné vers la murailie , et j'eus la constance de me tenir dans cette position toute la journée sans faire le moindre mouvement , sans articuler le moindre mot , faisant semblant de ne pas entendre les pleurs , les cris et les protestations de repentir de cet infâme. Je jouai à merveille mon rôle pour une comédie dont j'avais tout le plan dans ma tète. Pendant la nuit, j'écrivis au père Balbi de venir à dix-neuf heures précises, pas une minute plus tôt ni plus tard , pour ache-

ver son travail , et de ne travailler que quatre heures, et non une minute de plus. Notre liberté, lui disais-je, dépend de cette rigoureuse exactitude, et vous n'avez rien à craindre.

Nous étions au 25 octobre, et le temps pendant lequel je devais exécuter mon projet ou ! abandonner sans retour n'était pas éloigné. Les inquisiteurs d'état ainsi que le secrétaire allaient tous les ans passer les trois premiers jours de novembre en quelque village de la terre ferme. Laurent, profitant de l'absence de ses maîtres, ne manquait aucun soir d'être ivre, et dormant plus tard que de coutume , il ne paraissait que tard sous les Plombs.

Sachant cela, la prudence voulait que je choisisse ce temps pour m'enfuir, persuadé que ma fuite n'aurait été remarquée que fort tard le matin. Une autre raison de l'empressement qu« me fit prendre cette résolution dans un temps où je ne pouvais plus douter de îa scélératesse de mon horrible compagnon, me paraît assez importante pour que je n'en prive pas mes lecteurs.

Le plus grand soulagement que puisse avoir un homme qui est dans la peine , est l'espoir d'en sortir bientôt. Il soupire après le moment où il verra la fin de son malheur ; il croit le hâter par ses vœux et il ferait tout au monde pour connaître Theure fixe qui doit faire cesser son tourment : mais personne ne peut savoir en quel instant arrivera un fait dépendant de la volonté de quelqu'un,"

h moins que ce quelqu'un#ne l'ait dit. Néanmoins l'homme qui souffre, devenant impatient et faible, se trouve comme à son insu enclin à la superstition. Dieu , se dit-il , doit connaître l'instant qui doit mettre un terme à ma peine; Dieu peut permettre que cet instant me soit révélé, n'importe comment. Dès qu'il en est à ce raisonnement, il n'hésite guère plus à consulter le sort , n'importe la manière que lui indique sa fantaisie, qu'il soit plus ou moins disposé à donner croyance aux révélations de l'oracle qu'il choisit. Cet esprit ne diffère pas beaucoup de celui de la majeure partie de ceux qui consultaient la pythie ou les chênes de la forêt de Dodone ; de ceux qui de nos jours interrogent encore les cabales, qui vont chercher la révélation qu'ils désirent ou dans un verset de la Bible, ou dans un vers deVirgile, ce qui a rendu ' si célèbres lesYirgilianes, dont tant d'auteurs nous parlent ; ou enfin de ceux qui sont fermement persuadés de trouver l'éclaircissement de tous leurs doutes dans la combinaison fortuite ou calculée d'un misérable jeu de cartes.

J'étais dans cet état mental ; mais ne sachant de quelle méthode me servir pour obliger la destinée à me révéler par la Bible le sort qui m'était destiné, c'est-à-dire l'instant où je recouvrerais cebien à nul autre comparable, la liberté, je me déterminai à consulter le divin poème de Roland furieux de messer Lodovico Ariosto, que j'avais lu cent fois , que je savais par coeur et qui là-

4"i'2 CHAPITRE XV.

haut faisait encore mes délices. J'idolâtrais le génie de ce grand poète et je le croyais beaucoup plus propre que Virgile à me prédire mon bonheur.

Dans cette idée , j'écrivis une question que j'adressais à la prétendue intelligence, en lui demandant dans quel chant de l'Arioste se trouverait la prédiction du jour de ma délivrance. Après cela je formai une pyramide à rebours composée des nombres résultant des paroles de l'interrogation, et par la soustraction du nombre neuf de chaque couple de chiffres, je trouvai pour nombre final neuf. Je fixai alors que la prédiction que je cherchais se trouvait dans le neuvième chant. Je suivis la même méthode pour savoir dans quel vers et dans quel stance se trouvait l'oracle, et j'oblins le nombre sept pour la stance et le nombre un pour le vers.

Je prend le poème, et le coeur palpitant comme si j'avais ajouté à cet oracle une confiance entière, j'ouvre , je feuillette le livre et je trouve :

Fra il fin d'otlobre , e it capo dî novembre (i).

La précision de ce vers et Tà-propos me parurent si admirables que je ne dirai pas que j'y ajoutai entièrement foi, mais le lecteur me pardonnera si je me disposai de tous mes efforts à vérifier l'o-

(i) Entre la fin d'octobre et le commencement de novembre.

racle. Ce qu'il y a de singulier clans le fuit, c'est qu'entre la fin d'octobre et le commencement de novembre , il n'y a que l'instant de minuit , et ce fut précisément au son de la cloche de minuit du 3i octobre que je sortis de mon cachot, comme le lecteur le verra bientôt.

Je le prie au reste, malgré celte explication, de vouloir bien ne pas me croire plus superstitieux qu'un autre ; car il se tromperait. Je raconte la chose parce qu'elle est vraie, parce qu'elle est extraordinaire, et parce que, si je n'y avais pas fait attention, je ne me serais peut-être pas sauvé. Ce fait instruit tous ceux qui ne sont pas encore devenus savans que, sans les prédictions , plusieurs faits remarquables qui sont arrivés n'auraient jamais eu lieu. Le fait rend à la prédiction le service de la vérifier. Si le fait n'arrive pas, la prédiction devient nulle; mais je renvoie mon lecteur débonnaire à l'histoire générale, où il trouvera beaucoup d'événemens qui ne seraient jamais arrivés s'ils n'avaient été prédits. Je demande qu'on veuille bien me passer cette digression.

Voici comment je passai la matinée jusque vers midi pour frapper l'esprit de ce méchant sot animal, pour porter la confusion dans sa frêle raison, pour l'hébéter enfin par des images étonnantes et le rendre impuissant à me nuire.

Dès que Laurent nous eut quittés, je dis à Soradaci de venir manger la soupe. L'infâme était couché et il avait dit à Laurent qu'il était malade.

4a4 CHAPITRE \V.

11 n'aurait pas osé venir à moi , si je ne l'eusse point appelé. Il se leva et se jetant à plat ventre à mes pieds, il me les baisa, et me dit en pleurant à chaudes larmes, qu'à moins que je ne lui pardonnasse, il se voyait mort dans la journée , car il sentait déjà l'effet de \d malédiction de la vengeance de la sainte\ ierge que j'avais conjurée contre lui. Il éprouvait des tranchées qui lui déchiraient les entrailles et il avait la bouche couverte d'ulcères. Il me la montra et je vis quelle était remplie d'aphtes : je ne sais s'il l'avait ainsi la veille. Je ne me souciai pas beaucoup de l'examiner pour voir s il me disait la vérité; mon intérêt était de faire semblant de le croire et de lui faire espérer grâce. Il fallait commencer par le faire manger et boire. Le traître avait peut-être lintention de me tromper, mais décidé comme je l'étais à le tromper moi-même, il s'agissait de voir lequel des deux serait le plus habile. Je lui avais préparé une attaque contre laquelle il était difficile qu'il se défendit.

Prenant une physionomie d'inspiré : Assiedstoi , lui dis-je , et mange ce potage, après quoi je t'annoncerai ton bonheur ; car sache que la Vierge du Rosaire m'est apparue au point du jour et qu'elle m'a ordonné de te pardonner. Tu ne mourras pas et tu sortiras d'ici avec moi. Tout ébahi et se tenant à genoux faute de siège, il mangea I» soupe avec moi, puis il s'assit sur la paillasse pour m'écouter. \ oici à peu près mon discours :

Le chagrin que m'a causé ton horrible trahison m'a fait passer toute la nuit sans dormir, parce que mes lettres doivent me faire condamnée à passer ici le reste de mes jours. Mon unique consolation , je le confesse, était la certitude que tu mourrais ici, sous mes yeux, avant trois jours. La tète pleine de ce sentiment, indigne d'un chrétien, car Dieu nous commande de pardonner, la fatigue m'a procuré un assoupissement, et pendant cet heureux sommeil, j'ai eu une vision véritable. J'ai vu cette sainte Vierge, cette mère de Dieu , dont tu vois là l'image, je l'ai vue vivante devant moi, ouvrir la bouche et me parler en ces termes :

« Soradaci est de'vot de mon saint rosaire; je le protège ; je veux que tu lui pardonnes : alors la malédiction qu'il s'est attirée cessera d'agir. En récompense de ton acte généreux, j'ordonnerai a un de mes anges de prendre une figure humaine, de descendre du ciel pour rompre le toit de ta prison et de t'en retirer dans cinq ou six jours. Cet ange commencera son ouvrage aujourd'hui a dix-neuf heures précises et il travaillera jusqu'à vingt-trois et demie (i), car il doit remonter au ciel en plein jour. En sortant d'ici, accompagné de mon ange, tu emmèneras Soradaci et tu prendras soin de lui , à condition qu'il abjure le métier d'espion. Tu lui diras tout. »

(i) Demi-heure avant le coucher du soleil.

4'-ï6 CHAPITRE XV.

A ces mots, la sainte Vierge a disparu et je me suis réveillé.

Gardant toujours mon sérieux et le ton d'un inspiré , j'observais la physionomie du traître qui paraissait pétrifié. Je pris alors mon livre d'heures, j'arrosai d'eau bénite tout le cachot et je commençai à faire semblant de prier Dieu en baisant de temps en temps l'image de la Vierge. Une heure après, cet animal , qui n'avait pas ouvert la bouche jusqu'alors, me demanda de but en blanc à quelle heure l'ange descendrait du ciel et si nous entendrions le bruit qu'il ferait pour rompre le cachot.

— Je suis certain qu'il viendra à dix-neuf heures , que nous l'entendrous travailler, et qu'il s'en ira à l'heure que la sainte Vierge a dite.

— Vous pouvez avoir rêvé.

— Je suis sur que non. Te sens- tu capable de me jurer de quitter le métier d'espion ?

Au lieu de me répondre, il s'endormit, et ne se réveilla que deux heures après pour me demander s'il pouvait différer à prêter le serment que je lui demandais? Vous pouvez différer, lui dis-je, jusqu'à ce que l'ange entre ici pour me délivrer ; mais si alors vous ne renoncez pas par serment à l'infâme métier qui est cause que vous êtes ici et qui finira par vous mener à la potence , je vous laisserai ici ; car tel est l'ordre de la mère de Dieu , qui vous retirera sa protection.

Comme je l'observais, je lus sur sa laide physio-

lioniie la satisfaction qu'il éprouvait, car il se croyait sur que l'ange ne viendrait pas. Tl avait l'air île me plaindre, il me lardait d'entendre sonner l'heure : cette comédie m'amusait extrêmement, car j'étais certain que l'arrivée de l'ange donnerait des vertiges à sa misérable raison. J'étais sur que la chose ne pouvait manquer, à moins que Laurent n'eût oublié de remettre le livre, ce qui n'était pas possible.

Une heure avant l'instant fixé, je voulus dîner ; je ne bus que de l'eau et Soradaci but tout le vin, mangea au dessert tout l'ail que j'avais; c'était pour lui la confiture de prédilection , et cela ne servit pas mal à augmenter son irritation. Au moment où j'entendis le premier coup de dix-neuf heures, je me jetai à genoux, en lui ordonnant d'un ton de voix terrible d'en faire autant. Il m'obéit en me regardant d'un air égaré. Lorsque j'entendis le petit bruit du passage du mur : L'ange vient, dis-je; et me couchant à plat ventre, je lui donnai un vigoureux coup de poing pour le forcer à prendre la même position. Le bruit de la fraction était fort , et il y avait un quart d'heure que j'avais la patience de me tenir dans ma gênante position , et si j'avais été dans tout autre cas, j'aurais ri de bon cœur de voir mon animal immobile ; mais je ne riais pas , car je n'oubliais pas l'intention méritoire de rendre cet animal toutà-fait fou , ou pour le moins énergumène. Son âme perverse ne pouvait être ramenée dans le cercle

de l'humanité qu'en i'inoudant de terreur. Dès que je me fus relevé, je me mis à genoux , lui permettant de m'imiter, et je passai trois heures et demie à lui faire répéter le rosaire. Il s'endormait de temps en temps, fatigué plus par sa position que par la monotonie de la prière; mais jamais il ne m'interrompait. Quelquefois il se hasardait à porter vers le plafond un oeil furlif, et la stupeur peinte sur ses traits, il faisait des gestes de tète vers l'image de la Vierge, et tout cela était du dernier comique. Lorsque j'entendis sonner vingttrois heures et demie : Prosterne-toi, lui dis-je, d'un ton moitié solennel, moite dévot , l'ange va partir. Balbi redescendit dans son cachot et nous n'entendîmes plus rien. En me relevant , ayant fixé ce misérable, je vis sur sa physionomie le trouble et l'effroi : j en fus ravi. Je m'amusai un instant à lui parler, pour voir comment il raisonnerait. Il versait des larmes en abondance et ses propos étaient d'une extravagance inexprimable, ses idées n'ayant ni suite ni liaison. Il parlait de ses péchés, de ses dévotions particulières, de son zèle pour saint Marc , de ses devoirs envers la république , et c'est à ces mérites qu'il attribuait la grâce dont il était l'objet de la part de Marie. Il me fallut bien souffrir aveu un air de componction un long récit des miracles du rosaire que sa femme, dont le confesseur était un jeune dominicain , Uii avait contés. Il me disait qu'il ne voyait pas ce que je pourrais fane d'un ignorant tel que lui.

— Tu seras à mon service et In auras tout ce qui te sera nécessaire, sans que tu sois obligé de faire le dangereux métier d'espion.

— Mais nous ne pourrons plus rester à Venise ?

— Non, certainement; l'ange nous conduira dans un état qui n'appartiendra pas à Saint-Marc. Etes-vous disposé à me jurer de quitter votre vilain métier? et si vous jurez, deviendrez-vous parjure une seconde fois ?

— Si je jure, certainement je serai fidèle à mon serment : cela est bien sûr; mais convenez que, sans mon parjure, vous n'auriez pas obtenu de la sainte Vierge la grâce qu'elle vous a faite. Mon manque de foi est la cause de votre bonheur; vous devez donc m'aimer et être content de ma trahison.

— Aimes-tu Judas qui a trahi Jésus-Christ?

— Non:

— Tu vois donc qu'on déteste le traître, et qu'on adore en même temps la Providence qui sait faire sortir le bien du mal. Jusqu'à présent tu n'as été qu'un scélérat ; tu as offensé Dieu et la Vierge sa mère , et je ne recevrai tes sermens qu'autant que tu expieras tes péchés.

— Quel péché ai-je fait?

— Vous avez péché par orgueil, Soradaci , en pensant que je vous devais de l'obligation de m'avoir trahi en remettant mes lettres au secrétaire,

— Comment pourrais-je expier ce péché?

— Le voici. Demain, quand Laurent viendra ,

^3o CUAilTRE XV.

tu te tiendras couché sur ta paillasse, la face contre le mur et sans faire le moindre mouvement , sans jeter les yeux sur Laurent. S'il te parle, tu lui répondras , sans le regarder, que tu n'as pas pu dormir, et que tu as besoin de repos. Me promets-tu sans restriction ?

— Je vous promets de faire exactement tout ce que vous me dites.

— Faites-en le serment devant celte sainte image , vite.

— Je vous promets, très-sainte mère de Dieu , qu'à l'arrivée de Laurent je ne le regarderai pas et que je ne bougerai pas de dessus ma paillasse.

— Et moi , très-sainte Vierge , je vous jure, par les entrailles de votre divin fils, que si je vois Soradaci faire le moindre mouvement et regarder Laurent, je me jetterai aussitôt sur lui et que je l'étranglerai sans pitié en votre honneur et gloire.

Je comptais au moins autant sur l'effet de cette menace que sur son serment. Voulant cependant acquérir toute la certitude morale possible, je lui demandai s'il n'avait pas quelque opposition à faire à ce serment; et après un instant de réflexion , il me répondit que non , et qu'il en était parfaitement content. Très-satisfait moi-même, je lui donnai à manger, ensuite je lui ordonnai de se coucher, car j'avais besoin de sommeil.

Dès qu'il fut endormi , je me mis à écrire pendant deux heures. Je contai à Balbi toute l'histoire

et je lui dis que si l'ouvrage était assez avancé, il n'avait plus besoin de venir sur le toit de mon cachot que pour abattre la planche et y entrer. Je lui marquai que nous devions sortir la nuit du 3i octobre et que nous serions quatre en comptant son camarade et le mien. Nous étions au 28.

Le lendemain, le moine m'écrivit que le petit canal était fait et qu'il n'avait plus besoin de monter sur mon cachot que pour abattre la dernière couche, ce qui serait fait en quatre minutes. Soradaci fut fidèle à son serment, faisant semblant de dormir, et Laurent ne lui adressa pas même la parole. Je ne le perdis pas un instant de vue , et je crois que je l'aurais étranglé s'il avait fait le moindre mouvement de tête vers Laurent; car pour me trahir, il lui aurait sufîi d'un clin d'oeil délateur.

Tout le reste de la journée fut consacré à des discours sublimes, à des phrases exagérées que je prononçais avec le plus de solennité qu'il m'était possible ; et je jouissais de le voir se fanatiser de plus en plus. A l'appui de mes mystiques discours, j'avais soin d'appeler les fumées du vin, dont de temps en temps je lui faisais avaler de fortes doses, et je ne lelaissai que quand je le vis tomber d'ivresse et de sommeil.

Quoique sa tête fût étrangère à toute spéculation métaphysique, et qu'il n'eût jamais exercé ses facultés pensantes que pour inventer des ruses d'espion, cette brute m'embarrassa un instant en

\3>. CHAriT:u: x\ .

me disant qu'il ne concevait pas comment un ange avait besoin de tant de travail pour ouvrir notre cachot. Mais après avoir porté mes regards vers le ciel, ou plutôt vers le plafond de mon triste cachot, les voies de Dieu , lui dis-je , sont inconnues aux mortels ; et puis l'envoyé du ciel ne travaille pas en sa qualité d'ange, car alors un soufile lui suffirait; il travaille en qualité d'homme, dont, sans doute, il a pris la forme, parce que nous ne sommes pas dignes de supporter sa présence dans sa forme céleste. Au reste, je prévois, ajoutai-je en vrai jésuite qui sait tirer parti de tout, que l'ange, pour nous punir de ta pensée malicieuse qui a offensé la sainte Vierge , ne viendra pas aujourd'hui. Malheureux! tu penses toujours , non comme un honnête homme , pieux et dévot , mais comme un malin pécheur qui croit traiter avec Messer-Grande et des sbires.

.l'avais voulu le désespérer; j'y avais réussi. Il se mit à pleurer à chaudes larmes , et ses sanglots le suffoquaient quand il eut entendu sonner dixneuf heures et qu'il n'entendit point le bruit de l'ange. Bien loin de le calmer, je tâchai d'augmenter son désespoir en poussant des plaintes amères. Le lendemain, il ne manqua pas à l'obéissance , car Laurent l'ayant interrogé sur sa santé, il lui répondit sans bouger la tète. Il se comporta de même le jour suivant, jusqu'à ce qu'enfin je vis Laurent pour la dernière fois le 3i octobre au matin. Je lui donnai le livre pour Balbi, et je pré-

venais le moine de venir à dix-sept heures (i ) pour abattre le plafond. Pour le coup , je ne craignais plus aucun contre-temps, ayant appris de Laurent même que les inquisiteurs et le secrétaire étaient déjà partis pour la campagne. Je ne pouvais plus redouter l'arrivée de quelque nouveau compagnon, et je n'avais plus besoin de ménager mon infâme coquin.

Comme il serait possible que ces Mémoires tombassent entre les mains de quelques-uns de ces lecteurs casuistes qui s'échauffent à froid sur les moindres choses , et qui pourraient fort bien me damner pour l'abus que je lis des saints mystères, et surtout pour avoir fait accroire à mon méchant imbécille que la sainte Vierge m'était apparue : or, comme je ne veux pas être plus damné qu'un autre , au moins dans l'opinion des honnêtes gens, dont l'intelligence n'est pas bornée par une conscience méticuleuse, je dois ici faire une sorte d'apologie, que je prie mes lecteurs de vouloir bien me passer.

Mon but étant de rapporter l'histoire de mon évasion avec toutes ses circonstances, je me suis cru obligé de ne rien omettre de tout ce qui a concouru à la réussite de mon projet. Je ne dirai pas que je me confesse, car je ne me sens oppressé par aucun repentir ; mais je suis loin aussi d'en tirer vanité ; car ce ne fut qu'à contre-coeur que

(i) Vers le raidi.

iv. 28

je me servis de l'imposture, et si j'avais eu à opter entre ce moyen et un autre plus noble , on me fera la grâce de croire que je n'aurais pas hésité dans mon choix. Au reste , pour regagner ma liberté, je ferais aujourd'hui la même chose, et peutêtre beaucoup plus.

La nature me poussait vers l'obtention de ma liberté, et la religion ne pouvait me prescrire de rester esclave. Je n'avais pas de temps à perdre , il fallait mettre un espion dans l'impuissance morale de me nuire en faisant connaître à Laurent qu'on brisait le toit du cachot; or j'avais d'autant plus à le craindre que j'en avais déjà été trahi. Que fallait-il que je fisse pour cela ? Je n'avais que deux moyens, ou faire ce que je fis, en enchaînant par la terreur Pâme de ce maraud, ou l'étouffer, comme tout homme raisonnable et courageux , mais plus cruel que moi, l'aurait fait. Cela m'aurait été beaucoup plus facile , et n'offrait aucun danger; car j'aurais dit qu'il était mort de sa mort naturelle, et certes on faisait sous les Plombs trop peu de cas de la vie d'un être de son espèce, pour qu'on eût recherché si je disais vrai ou non. Se trouvera-t-il un lecteur qui puisse penser que j'aurais mieux fait de l'étrangler? S'il s'en trouve un seul , fût-il même jésuite et jésuite de bonne foi, ce qui est chose difficile, je prie Dieu de l'éclairer : sa religion ne sera jamais la mienne. Je crois avoir fait mon devoir, et la victoire qui couronna mon exploit peut être une preuve que la

Providence ne désavoua point les moyens dont je me servis pour l'obtenir. Quant au serment que je fis faire au scélérat, il était sans conséquence , puisqu'il était sans conscience ; et quant à celui que je lui fis d'avoir toujours soin de lui , il m'en délivra de lui-même , et je n'ai pas à chercher si je l'aurais tenu, ce que je ne crois pas : il n'eut pas le courage de me suivre et de se sauver avec moi. L'homme pervers est rarement courageux. D'ailleurs, je pouvais naturellement être certain que l'exaltation de son esprit ne durerait que jusqu'à l'apparition du père Balbi qui , n'ayant pas du tout les traits d'un ange , lui montrerait parfaitement que je l'avais trompé. Cela devait lui faire perdre toute confiance en moi. Enfin pour en finir je dirai que je crois que l'homme a beaucoup plus de raison de tout immoler à sa propre conservation , que les souverains n'en ont d'immoler la minime partie de leurs états à la leur.

Après le départ de Laurent, je dis à Soradaci que l'ange viendrait faire une ouverture dans le toit de notre cachot à dix-sept heures (1). Il portera des ciseaux, lui dis-je, et vous nous couperez la barbe à moi et à l'ange.

— Est-ce que l'ange a de la barbe ?

— Oui , vous le verrez. Après cette opération, nous sortirons et nous irons rompre le toit du pa-

(1) Vers les onze heures du matin.

|3ê| chapitre xv,

lais, et nous descendrons dans la place St. -Marc,

d'où nous irons en Allemagne.

Il ne répondit pas. Il mangea seul , car j'avais l'esprit et le cœur trop occupés pour avoir la faculté de manger. Je n'avais pas même pu dormir. L'heure fixée sonne : Voilà l'ange ! Soradaci voulait se prosterner, mais je lui dis^que cela n'était pas nécessaire. En trois minutes le canal fut enfoncé ; le morceau de planche tomba à mes pieds et le père Balbi se coula dans mes bras. Voilà, lui dis- je , vos travaux terminés, et les miens commencent. Nous nous embrassâmes et il me remit l'esponton et une paire de ciseaux. Je dis à Soradaci de nous faire la barbe, mais il me fut impossible de m'empêcher de rire en voyant cet animal, la bouche béante, contempler le singulier ange qui ressemblait à un diable. Quoique tout hors de lui-même, il nous coupa la barbe en perfection.

Impatient de voir le local, je dis au moine de rester avec Soradaci , car je ne voulais pas le laisser seul , et je sortis. Je trouvai le trou du mur étroit, mais enfin j'y passai. J'étais sur le toit du cachot du comte , j'y entrai et j'embrassai cordialement ce respectable vieillard. Je vis un homme d'une taille qui n'était pas propre à aller au devant des difficultés, en s'exposant à une pareille fuite sur un toit d'une pente rapide et tout couvert de lames de plomb. Il me demanda quel était mon projet et me dit qu'il croyait que j'avais agi

un peu légèrement. Je ne demande, lui dis-je , qu'à faire des pas en avant jusqu'à ce que je trouve la liberté ou la mort. Si vous pensez , me dit-il en me serrant la main , à aller percer le toit et à chercher un chemin sur les plombs d'où il faudra descendre , je ne vois point que vous puissiez réussir à moins que vous n'ayez des ailes ; et je n'ai pas le courage de vous accompagner : je resterai ici et je prierai Dieu pour vous.

Je ressortis pour aller visiter le grand toit , en m'approchant autant que je pus des bords latéraux du grenier. Parvenu à toucher le dessous du toit au plus étroit de l'angle, je m'assis entre les oeuvres de comble , dont les greniers de tous les grands palais sont remplis. Je tâtai les planches avec le bout de mon verrou et j'eus le bonheur de les trouver à demi vermoulues, A chaque coup d'esponton , tout ce que je touchais tombait en poussière. Me voyant sûr de faire un trou assez ample en moins d'une heure, je retournai dans mon cachot et j'employai quatre heures à couper draps, couvertures, matelas et paillasse pour en faire des cordes. J'eus soin de faire les nœuds moi-même et de m'assurer de leur solidité ; car un seul nœud mal fait aurait pu nous coûter la vie. A la fin je me vis possesseur de cent brasses de cordes.

Ilya dans les grandes entreprises des articles qui décident de tout, et sur lesquels le chef qui mérite de réussir ne se fie à personne. Quand la

corde fut faite , je fis un paquet de mon habit , de mon manteau de bourre de soie , de quelques chemises , bas et mouchoirs , et nous passâmes tous trois dans le cachot du comte. Ce brave homme fit d'abord compliment à Soradaci de ce qu'il avait eu le bonheur d'être mis avec moi , et d'être si tôt sur le point de recouvrer sa liberté. Son air interdit me donnait envie de rire. Je ne me gênais plus, car j'avais jeté le masque de tartufe qui m'avait terriblement incommodé depuis que ce coquin m'avait obligé de le prendre. Je le voyais convaincu que je l'avais trompé, mais il n'y comprenait rien ; car il ne pouvait pas deviner comment j'avais eu une correspondance avec le prétendu ange pour le faire aller et venir a heures fixes. Il écoutait avec attention le comte qui nous disait que nous allions nous perdre ^ et en véritable lâche , il roulait dans sa tête le dessein de se dispenser de ce dangereux^voyage. Je dis au moine de faire son paquet pendant que j'irais faire le trou au bord du grenier.

A deux heures de la nuit , sans avoir eu besoin d'aucun secours, mon ouverture se trouvait parfaite : j'avais pulvérisé les planches, et la rupture avait deux fois plus d'ampleur qu'il n'en fallait. Je touchais à la plaque de plomb tout entière. Je ne pouvais la soulever seul , parce qu'elle était rivée : le moine m'aida, et à force de pousser l'esponton entre la gouttière et la plaque , je parvins à la détacher; ensuite, à tour d'épaule, nous la

pliâmes au point où il fallait pour que l'ouverture par laquelle nous devions passer fût suffisante. Mettant alors la tète hors du trou, je vis avec douleur la grande clarté du croissant qui entrait à son premier quartier. C'était un contre-temps qu'il fallait supporter avec patience, et attendre pour sortir l'heure de minuit, temps où la lune serait allée éclairer nos antipodes. Pendant une nuit superbe, toute la bonne société devant se promener dans la place de St-Marc, je ne pouvais m'exposer sur le toit; notre ombre se prolongeant sur la place aurait fait porter les yeux vers nous , et le spectacle extraordinaire que nous aurions offert n'aurait pas manqué d'exciter la curiosité générale , et surtout celle de Messer- Grande et de sa bande de sbires , qui sont la seule garde de Venise; et notre beau projet aurait bientôt été dérangé par leur horrible activité. Je décidai donc impérieusement que nous ne sortirions de là-haut qu'après le coucher de la lune. J'invoquais l'aide de Dieu et je ne demandais pas des miracles. Exposé aux caprices de la fortune , je devais lui donner le moins de prise qu'il m'é- ' tait possible ; et si mon entreprise venait à échoir, je devais me mettre à l'abri du reproche d'avoir fait le moindre faux pas. La lune devait se coucher à cinq heures , et le soleil se lever à treize et demie; il nous restait sept heures de parfaite obscurité pendant lesquelles nous pouvions agir ; et quoique nous eussions une forte be-

sogne, en sept heures nous devions en venir à bout.

Je dis au père Balhi que nous pouvions passer trois heures à causer avec le comte Asquin ; et d'aller d'abord le prévenir que j'avais besoin qu'il me prêtât trente sequins qui pourraient m'être nécessaires autant que mon esponton me l'avait été pour faire tout ce que j'avais fait. Il fît ma commission ; et quatre minutes après, il vint me dire d'v aller moi-même, parce que le comte voulait me parler sans témoins. Ce pauvre vieillard commença par me dire avec douceur que pour m'enfuir, je n'avais pas besoin d'argent, qu'il n'en avait pas, qu'il avait une nombreuse famille, que si je périssais , l'argent qu'il me donnerait serait perdu ; enfin il ajouta une foule d'inutilités de la même espèce pour déguiser son avarice ou la répugnance qu'il avait h se défaire de son argent. Ma réponse dura une demi-heure. Raisons excellentes ; mais qui , depuis que le monde existe, n'eurent jamais de force, parce que toutes les figures oratoires s'émoussent contre l'acier de la plus indestructible des passions. C'est le cas de Nolenti baculus ( i ) , mais je n'étais pas assez cruel pour user de violence envers un malheureux vieillard. Je finis par lui dire que s'il voulait s'enfuir avec moi, je le porterais sur mes épaules, comme Énée portait Anchise ; mais que s'il vou-

(i) An désobéissant le bâton.

lait rester pour prier Dieu de nous conduire, je l'avertissais que sa prière serait inconséquente , puisqu'il prierait Dieu de faire réussir une chose à laquelle il n'aurait pas voulu contribuer par les moyens les plus ordinaires.

Il me répondit en versant des larmes dont je fus ému. Il me demanda si deux sequins pouvaient me suffire \ je lui répondis que tout devait m'ètre suffisant. Il me les donna en me priant de les lui rendre si , après avoir fait un tour sur le toit , je voyais que le plus sage parti était de rentrer dans mon cachot. Je le lui promis, uii peu surpris qu'il supposât que je pourrais me déterminer à retourner sur mes pas. Il ne me connaissait point , et j'étais bien sûr de mourir plutôt que de rentrer dans un lieu d'où je ne serais plus sorti.

J'appelai mes compagnons, et nous mîmes tout notre équipage près du trou. Je divisai en deux paquets les cent brasses de corde que j'avais préparées , et nous passâmes deux heures à causer et à nous'rappeler, non sans plaisir, les vicissitudes de notre entreprise. La première preuve que le pèreBalbi me donna de son noble caractère fut de me répéter dix fois que je lui avais manqué de parole , puisque je l'avais assuré que mon plan était fait, qu'il était sûr , tandis qu'il n'en était rien. Il médisait effrontément que s'il avait prévu cela, il ne m'aurait pas tiré hors de mon cachot. Le comte, avec une gravité de soixante-dix ans, me

disait aussi que mon plus sage parti était de ne pas poursuivre une entreprise téméraire , dont la réussite était impossible et dont le danger de perdre la vie était évident. Comme il était avocat, voici la harangue qu'il me fit: je devinai facilement que ce qui l'animait était les deux sequins que j'aurais dû lui remettre, s'il m'avait persuadé de rester.

La déclivité du toit, me disait-il, garni de plaques de plomb, ne vous permettra pas d'y marcher , car à peine pourrez-vous vous y tenir debout. Ce toit est garni de sept à huit lucarnes , mais elles sont toutes grillées en fer, et inaccessibles pour s'y tenir debout de pied ferme , puisqu'elles sont toutes éloignées des bords. Les cordes que vous avez seront inutiles , parce que vous ne trouverez pas un endroit propre à les fixer; et quand même vous le trouveriez, un homme descendant de si haut ne peut ni se tenir , ni se conduire jusqu'au bas. Un de vous trois devrait donc lier à travers le corps , un à la fois , les deux autres, et les descendre comme on descend un seau ou un fagot ; et celui qui ferait cet ouvrage devrait rester et rentrer dans son cachot. Quel est celui de vous trois qui se sente porté à faire cette charitable et dangereuse action? et en supposant que l'un de vous ait l'héroïsme de la faire, ditesmoi de quel côté vous descendrez. Ce ne sera pas du côté des colonnes , vers la place , car on vous verrait; du côté de l'église , impossible, car vous

vous trouveriez enfermés ; et du coté de la cour, il n'y a pas à y penser, car vous tomberiez dans les mains des arsenalotti qui y font constamment la ronde. Vous ne pouvez donc descendre que du côté du canal , et y avez-vous une gondole, un bateau qui vous y attende ? Non ; vous serez donc- obligés de vous jeter à l'eau et de vous sauver à la nage jusqu'à Sainte-Apolonie , où vous arriverez dans un état déplorable , ne sachant où aller pour fuir plus loin. Songez que sur les plombs on glisse , et que si vous tombez dans le canal, sussiez-vous nager comme des requins, vous n'éviterez pas la mort , vu la hauteur de la chute et le peu de profondeur des eaux. Vous mourrez écrasés , car trois ou quatre pieds d'eau ne forment pas un volume fluide assez fort pour détruire l'effet de la pesanteur des corps qui y tombent de si haut. Enfin votre moindre malheur sera de vous trouver en bas avec les bras et les jambes brisés.

Ce discours, fort imprudent dans la circonstance, me faisait bouillonner le sang ; j'eus cependant le courage de l'écouler avec une patience qui ne me ressemblait pas. Les reproches du moine , lancés sans aucun ménagement, m'indignaient et m'excitaient à les repousser durement ; mais je sentais que ma position était délicate , que j'allais ruiner mon ouvrage ; car j'avais affaire à un lâche capable de me répondre qu'il n'était pas assez désespéré pour défier la inort,etque par conséquent

LH Ail IRE XV.

je n'avais qu'à m'en aller tout seul ; et tout seul je ne pouvais pas me flatter de réussir. Je me fis donc violence et prenant un ton de douceur, je leur dis que j'étais sûr du succès de mon entreprise , quoiqu'il ne me fût pas possible de leur en communique)1 lesdétails. Votre sage raisonnement, dis-je au comte Asquin , fera que je me réglerai avec prudence ; mais d'ailleurs la confiance que j'ai en Dieu et en mes propres forces me fera vaincre toutes les difficultés.

De temps en temps j'allongeais la main pour m'assurer si Soradaci était là , car il ne disait jamais un mot. Je riais en songeant à ce qu il pouvait rouler dans sa tète , alors qu'il était bien sûr que je l'avais trompe. A quatre heures et demie (i), je lui dis daller voir dans quel endroit du ciel était le croissant. Il obéit et revint me dire que dans une heure et demie on ne le verrait plus, et qu'un brouillard très-épais devait rendre les plombs fort dangereux.

Il me suffit, lui dis-je , que le brouillard ne soit pas de l'huile. Mettez votre manteau en paquet avec une partie de nos cordes, que nous devons également partager.

A ces mots , je fus singulièrement surpris de sentir cet homme à mes genoux , prendre mes mains, les baiser et me dire en pleurant qu'il me suppliait de ne pas vouloir sa mort. Je suis sûr .

{ i ) \ ers los dix heures et demie.

disait-il , de tomber dans le canal : je ne puis vous être d'aucune utilité. Hélas ! laissez-moi ici, et je passerai toute la nuit à prier saint François pour vous. Vous êtes le maître de me tuer; mais je ne me déterminerai jamais a vous suivre.

Le sot ne savait pas combien il allait au-devant de mes vœux ! Vous avez raison, lui dis-je, restez, mais à condition que vous prierez saint François, et allez d'abord prendre tous mes livres que je veux laisser à M. le comte. Il obéit sans réplique, et sans doute avec beaucoup de joie. Mes livres valaient au moins cent écus. Le comte me dit qu'il me les rendrait à mon retour. Vous ne me verrez plus ici , lui répliquai-je , vous pouvez y compter. Us vous couvriront du débours de vos deux sequins. Quant à ce maraud, je suis ravi qu'il n'ait pas le courage de me suivre ; il m'embarrasserait, et d'ailleurs ce misérable n'est pas digne de partager avec le père Balbi et moi l'honneur d'une si belle fuite. C'est vrai , nie dit le comte , pourvu que demain il n'ait pas a s'en féliciter.

.le demandai au comte plume, encre et papier, qu'il possédait malgré la défense ; car les lois prohibitives n'étaient rien pour Laurent qui, pour un écu , aurait vendu saint Marc lui-même. J'écrivis alors la lettre ci-après que je remis à Soradaci, et que je ne pus relire , l'ayant écrite à l'obscur. Je la commençai par une devise de tête sublimée , que je mis en latin et que je rendrai en français par ces mots :

^ |G (Il APURE IV.

« Je ne mourrai pas , je vivrai , et je chanterai les louanges du Seigneur.

a Nos seigneurs les inquisiteurs d'état doivent tout faire pour tenir par force un coupable sous les Plombs : le coupable , heureux de n'être pas prisonnier sur parole, doit faire aussi tout son possible pour se procurer la liberté. Leur droit a pour base la justice ; le droit du coupable est la nature ; et de même qu'ils n'ont pas eu besoin de son consentement pour l'enfermer, il ne doit avoir que faire du leur pour recouvrer sa liberté.

« Jacques Casanova, qui écrit ceci dans l'amertume de son coeur , sait qu'il peut avoir le malheur d'être rattrapé avant de pouvoir sortir de l'état et se mettre en sûreté sur une terre hospitalière ; qu'alors il se retrouverait sous le glaive de ceux qu'il se dispose à fuir ; mais si ce malheur lui arrive , il invoque l'humanité de ses juges pour qu'ils ne lui rendent pas plus mauvais le sort cruel qu'il cherche à fuir , en le punissant d'avoir cédé aux inspirations de la nature. Il supplie , s'il est repris, qu'on lui rende tout ce qui lui appartient et qu'il laisse dans le cachot ; mais s'il a le bonheur de venir à bout de son dessein , il fait don de tout à François Soradaci qui reste prisonnier, parce qu'il n'a pas eu le courage de s'exposer : il ne préfère pas comme moi la liberté à la vie. Casanova supplie leurs excellences de ne point contester à ce misérable le don qu'il lui fait. Ecrit

une heure avant minuit , sans lumière, dans le cachot du comte Asquin, le 3 1 octobre i ^56. »

Je prévins Soradaci de ne point remettre cette lettre à Laurent, mais au secrétaire en personne, car il n'y avait pas de doute qu'il ne le fit appeler s'il ne montait pas lui-même; ce qui était encore plus probable. Le comte lui dit que l'effet de ma lettre était immanquable, mais qu'il devait tout me rendre , si je reparaissais. Le sot lui dit qu'il désirait de me revoir pour me prouver qu'il me rendrait tout de bon coeur.

Mais il est temps de partir. On ne voyait plus la lune. J'attachai au cou du père Balbi la moitié des cordes d'un côté, et le paquet de ses nipes sur son autre épaule. J'en fis autant sur moi; et tous les deux en gilet, nos chapeaux sur la tète , nous allâmes à l'ouverture.

E quindi uscimmo a rimirar le stelle (i).

Le Dante.

(i) Et puis nous sortîmes pour contempler les étoiles.

Ma sortie du cachot. — Danger où je suis de perdre la vie sur le toit. — Je sors du palais ducal, je m'embarque, et j'arrive sur la terreferme. — Danger auquel le père Balti m'expose. — Stratagème dont je suis forcé d'user pour me séparer momentanément de lui.

Je sortis le premier, le père Balbi me suivit. Soradaci, qui nous avait suivis jusqu'à l'ouverture du toit, eut ordre de remettre la plaque de plomb comme elle devait être et d'aller ensuite prier son saint François. Me tenant à genoux et à quatre pattes, j'empoignai mon esponton d'une main

solide, et en allongeant le bras, je le poussai obliquement entre la jointure des plaques de l'une à l'autre, de sorte que saisissant avec mes quatre doigts le bord de la plaque que j'avais soulevée, je parvins à m'élever jusqu'au sommet du toit. Le moine, pour me suivre, avait mis les quatre doigts de sa main droite dans la ceinture de ma culotte. Je me trouvais soumis ainsi au sort pénible de l'animal qui porte et traîne tout à la fois, et cela sur un toit d'une pente rapide rendue glissante par un épais brouillard.

A la moitié de cette périlleuse montée , le moine me dit de m'arrèter, parce que l'un de ses paquets s'étant détache, il espérait qu'il n'aurait pas dépassé la gouttière. Ma première impulsion fut de lui lancer une ruade et de l'envoyer avec son paquet ; mais grâce à Dieu , j'eus assez de retenue pour ne pas le faire ; car la punition aurait été trop grande de part et d'autre , puisque seul , il aurait été impossible que j'eusse réussi à me sauver. Je lui demandai si c'était notre paquet de cordes, mais comme il me répondit que c'était sa petite pacotille dans laquelle il avait un manuscrit qu'il avait trouvé dans les greniers des Plombs et dont il attendait fortune, je lui dis qu'il fallait avoir patience, qu'un pas en arrière pourrait nous perdre. Le pauvre moine soupira, et toujours attaché à ma ceinture , nous continuâmes à grimper.

Après avoir franchi quinze ou seize plaques

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