Mémoires
L'Espagne. — Arrivée à Madrid. — Le comte d'Aranda. — M. de Mocenigo. — Le savetier-gentilhomme. — Dona Ignazia.
J'avais négligé pour Charlotte toutes mes vieilles connaissances de Paris, assez difficiles à reconnaître et à retrouver. La ville avait, comme mon monde, singulièrement change : partout des constructions nouvelles; rues et habitations avaient pris dans beaucoup de quartiers un air de jeunesse et de nouveauté. Pour mes anciens amis, c'était le x. i
a CHAPITRE f.
contraire, a Ce monde, a dit un vieux philosophe français (i), est un bransle continuel» : je retrouvais riches ceux que j'avais vus pauvres la veille, et vice versa.
J'allai successivement chez Mme du Rnmain et chez mon frère : c'est mentionner deux bons accueils. J'eus l'honneur d'être présenté à la princesse de Lubomirska , et mon intention étant de me rendre en Espagne avant de faire ma course en Portugal , j'acceptai avec empressement ses offres de lettres de recommandation pour le comte d'Aranda, ce ministre alors tout-puissant. Carraccioli, que je rencontrai dans la capitale, me donna trois lettres pour des personnages de la cour de Lisbonne.
Je ne sais quelle fatalité me poursuivait dans les capitales d'Europe, mais il était écrit que je sortirais de Paris a peu près comme j'avais quitté Vienne et Varsovie. Dans ce temps-là, on donnait à Paris des concerts dans le cul-de-sac situé près de l'orangerie des Tuileries. Je me promenais seul dans la salle, lorsque mon nom sortit de la bouche d'un petit jeune homme. J'eus la sotte curiosité de prêter l'oreille , et je l'entendis s'exprimer sur mon compte de la manière la plus offensante. 11 se permit de dire que je lui coûtais un million volé par moi à la marquise d'Urfé. Aussitôt j'allai droit au calomniateur, et lui dis :
— Vous êtes un blanc-bec, à qui je répondrais
(i) Montaigne.
par un coup de pied au derrière si nous étions ailleurs.
Mon jeune inconnu se leva, pâle de fureur et très-disposé a se jeter sur moi , si les dames qui l'entouraient ne l'eussent retenu. Je quittai la salle aussitôt, et jugeant de son courage d'après sa colère, j'allai l'attendre à la porte pendant un quart d'heure; mais ne le voyant pas paraître, je regagnai mon logis. Le lendemain mon domestique vint médire qu'un chevalier de Saint-Louis demandait à me remettre un ordre au nom du roi ! Cet ordre, c'était de quitter Paris dans les vingt-quatre heures. S. M. voulait bien me signifier pour toute raison de ce brusque congé que tel était son bon plaisir , et l'écrit finissait par ces mots, que j'aurais trouvés plaisans en toute autre circonstance : Sur ce, je prie Dieu qiiil vous ait en sa sainte et digne garde : c'était m'envoyer au diable en me recommandant à Dieu.
— J'irai, dis-je tranquillement à Buhot(car c'était Buhot le chevalier de Saint-Louis), je m'empresserai de procurer cette satisfaction a S. M. Si cependant le hasard voulait que je ne fusse pas en état de partir dans vingt-quatre heures, S. M. ferait de moi ce qu'elle voudrait.
— Ces vingt-quatre heures sont tout simplement une formalité, monsieur; signez cet ordre, après quoi vous partirez quand bon vous semblera. Seulement donnez-moi votre parole d'honneur de ne point vous montrer au spectacle ni dans les promenades publiques.
— Je vous le promets, pour faire plaisir au roi. L'ordre signé , je conduisis Buhot vers mon
frère, qu'il connaissait beaucoup, et lui appris le motif de la venue du chevalier.
— A quoi bon cet ordre, dit mon frère en riant, puisque tu pars dans deux ou trois jours! Mais à quel sujet un pareil congé?
— On parle, reprit Buhot , de menaces de coups de pied faites à un personnage qui, tout jeune qu'il soit, n'est nullement accoutumé à en recevoir.
— Ce personnage a tenu le langage d'un enfant : je devais le mépriser, je n'ai pas été maître de ma colère.
— Vous pouvez avoir raison, mais la police n'a pas tort de prévenir des scènes semblables.
La bonne Mme du Ptumain voulait partir pour Versailles dans le but de faire révoquer l'ordre : c'était une satisfaction fort inutile , puisque mon départ était décidé. Seulement je ne quittai Paris que le 20 novembre, et mon congé m'avait été signifié le 6 ; du moins on y avait mis des formes, et la police française savait vivre. Je m'éloignai de Paris sans regret ; j'étais en bonne santé etfavais du foin dans mes bottes, c'est-à-dire une centaine de louis en poche et une lettre de change de 8,ooo livres sur Bordeaux. Arrivé dans cette dernière ville , je changeai ma lettre de change contre une autre de même valeur sur Madrid. A Saint-Jean-Pied-de-Port, je vendis ma chaise et pris un muletier qui me servit de guide jusqu'à Pampelune. A Pampelnne , un autre muletier se
chargea de me conduire jusqu'à Madrid. Cette manière de voyager comme voyagent les bêtes de somme me parut fort incommode. S'il m'en souvient bien, je couchai la première nuit dans une mauvaise hôtellerie, où l'hôte, me désignant une espèce de bouge, me dit :
— Vous pourrez coucher là si vous vous procurez de la paille en guise de matelas ; vous y aurez chaud si vous trouvez du bois pour foire du feu...
— Et probablement, ajoutai-je, je pourrai faire cuire quelque chose pour ma nourriture , si je trouve ici de quoi manger.
La vérité est que , même avec mon argent , je ne trouvai rien. Je passai toute la nuit sur pied , faisant la guerre aux moustiques. Le lendemain je donnai à mon paysan quelques maravédis, plus une pezetta por el ruido (i). Il va sans dire que ces déplorables hôtelleries n'étaient fermées que par un loquet. Je signifiai à mon conducteur qu'à l'avenir je ne voulais plus coucher dans ces auberges ouvertes au premier venu et où il serait impossible de se défendre contre une attaque nocturne.
— Vous ne trouveriez pas, seigneur, me répondit-il , un seul verrou dans toutes les auberges des Espagnes.
— Est-ce là un effet du bon plaisir du roi?
— Notre roi n'a rien à faire ici : c'est l'office de
(i) Une piécette pour h bruit que j'avais fait.
la sainte-iuquisition , qui a le droit de venir à toute heure de la nuit dans la chambre des voya-
geurs.
— Et de quoi s'inquiète votre maudite inquisition?
— De tout.
— C'est beaucoup de choses. Citez un exemple.
— En voici deux : Elle s'inquiète surtout si l'on ne fait pas gras les jours maigres, et si hommes et femmes ne couchent pas pêle-mêle , et c'est pour veiller au salut de nos âmes...
— Qu'on ne met pas de verrous aux portes? ajoutai -je.
Dans la journée, j'étais en butîe à d'autres désagrémens. Si quelque prêtre portant le viatique à un mourant se trouvait sur notre passage , j'étais obligé de m'agenouiller , et ce qui arrivait souvent, au beau milieu de la boue. Une grande question occupait alors les orthodoxes des deux Castilles : c'était de savoir si l'on pouvait ou non porter des hauts-de-chausses à breguettes. La négative l'emporta, et les prisons étaient pleines de pauvres diables qui avaient porté de ces culottes, car l'éditqui les défendait avait un effet rétroactif. On alla jusqu'à punir les tailleurs qui les avaient confectionnées. Cependant le peuple continuait, eu dépit des moines et de leurs anathèmes, à se montrer avec ce vêtement proclamé immoral par la sainte-inquisition ; peu s'en faut qu'une révolution n'ait éclaté à propos de breguettes. C'eût été une révolution fort heureuse pour l'Espagne, parce
qu'elle en eut entraîné d'autres ; en outre , c'était une affaire à divertir l'Europe pendant dix ans. L'inquisition , pour l'éviter, publia un édit que je vis affiché à la porte des églises, édit qui défendait a chacun , excepté aux exécuteurs des hautesoeuvres , de porter ces hauts-de-chausses. Les inquisiteurs étaient bien dignes de se comprendre dans l'exception. Dès ce moment, personne ne voulut plus passer pour un privilégié.
A mon arrivée dans Madrid, je me vis assujetti à une visite des plus minutieuses. On s'assura d abord si je n'étais pas porteur de ces fameuses culottes; on tàta mon linge et on le visita ; on secoua mes bardes ; on ouvrit mes livres , ou , pour mieux dire, mon livre , car je n'apportais en Espagne qu'une Iliade en grec. Cette langue , aux caractères diaboliques , parut suspecte aux commis de la douane. Us se signèrent dévotement devant le volume, le portèrent à leurs oreilles, à leurs narines , et bref ils le confisquèrent : cependant mon Iliade me fut restituée trois jours après, au café de la rue de la Cruz , où j'allai loger. Une autre cérémonie qui me déplut encore passablement fut occasionée par mon tabac. Le douanier, qui , sauf mon Iliade , ne trouvait rien de suspect à contrebande parmi mes effets , s'avisa de me demander une prise (ma tabatière ne contenait que du tabac de Paris).
— Senor , ce tabac est défendu chez nous.
Et mon homme saisit la boite, jeta son contenu, et me la rendit vide.
Je fus assez content de mon appartement de la rue de la Cruz : seulement il n'y avait pas de cheminées. Les froids sont plus vifs à Madrid qu'à Paris , nonobstant la différence des degrés de latitude ; mais aussi Madrid est la capitale la plus élevée de l'Europe. Les Espagnols sont tellement frileux , qu'au moindre vent du nord , même en pleine canicule, ils ne sortent pas sans manteau. Je ne connais pas de peuple plus rempli de préjugés que celui-là. L'Espagnol est, comme l'Anglais, l'ennemi des étrangers; cela provient du même motif, d'une vanité extrême et exclusive. Les femmes, moins revêches et sentant d'ailleurs toute l'injustice de cette haine, vengent les étrangers en les aimant- Leur entraînement pour eux est bien connu; toutefois elles ne s'y livrent qu'avec prudence , car l'Espagnol n'est pas seulement jaloux par tempérament, il l'est aussi par calcul et par orgueil.
Une démarche inconsidérée de la part de sa femme, fut -elle même insignifiante, semble une offense faite à son honneur. Il couvre cette faiblesse d'âme du manteau de la religion. La galanterie est sombre et inquiète dans ce pays, parce qu'elle a pour but des plaisirs qui y sont absolument défendus. Dans un sens , cela rend les jouissances plus vives et plus piquantes, parce que l'amour s'enveloppe de mystère. Les Espagnols sont petits , assez mal bâtis , et leurs traits ne sont pas beaux; les femmes, au contraire, sont charmantes, pleines de grâce et de gentillesse, et d'un
CHAPIT1.E I. 9
tempérament de feu. Elles sont toujours prêtes à entrer dans les intrigues les plus périlleuses; tout leur esprit est tendu vers un but, celui de tromper la surveillance de leurs maris ou de leurs duègnes. Entre plusieurs soupirants elles préféreront toujours celui qui ne reculera pas devant les dangers multipliés qui accompagnent leur possession ; elles vont volontiers au devant de J occasion , et semblent tout entières au désir de la faire naître.
Au spectacle, dans les promenades, surtout aux églises, elles ont des œillades pour l'homme qui les regarde, et pour peu qu'il veuille saisir adroitement l'occasion, le succès est au bout. On ne lui opposera pas la moindre résistance; on ira même au devant de ses désirs les plus libertins; mais tant pis pour lui s'il est assez maladroit pour manquer le moment propice : ce moment une fois perdu , on ne le lui procurera plus.
J'ai dit que ma chambre était dénuée de cheminée ; ne pouvant supporter la chaleur suffocante âw. brasero , je voulus me donner un poêle. Après beaucoup de peines et de démarches , je trouvai un ouvrier qui me monta un poêle en tôle. Si Madrid possède un poèlier, c'est à moi que Madrid le doit, car je fus obligé d'apprendre à cet homme son métier. On m'avait indiqué la Puerto, dcl Sol pour chauffoir : c'est l'endroit, en effet, où les habi tans vont, enveloppés de leurs manteaux , s'exposer aux rayons du soleil , mais je voulais simplement me chauffer, cl non pas me rôtir.
U me fallait aussi un domestique qui sût parler français. Je trouvai un de ces gueux , appelés ici pages \ dont les femmes de distinction se font suivre quand elles courent par la ville. C'était un homme d'une trentaine d'années, assez bien tourné , fier selon l'usage de son pays , et qui n'eût jamais consenti , même moyennant de gros gages , à monter derrière ma voiture ou à porter un paquet en ville.
Puis, je songeai à la lettre d'introduction que m'avait donnée la princesse de Lubomirska auprès du comte d'Aranda, alors président du conseil de Castille et plus roi que le roi lui-même. C'était lui, en effet, qui, d'un trait de plume, avait purgé de jésuites le sol d'Espagne. Redouté de la nation entière , il en était par conséquent abhorré , mais il s'en moquait. C'était un homme d'état d'une grande capacité, très-entreprenant, très-actif, et, par dessus tout, homme de plaisir. Quant à son extérieur, je n'ai jamais vu de laideur plus hideuse et même plus dégoûtante. Je le trouvai à sa toilette.
— Pourquoi, me dit-il froidement après m'avoir toisé de la tête aux pieds, pourquoi êtes-vous venu en Espagne?
— Pour m'instruire, monseigneur.
— Vous n'avez pas d'autre but?
— Nul autre, si ce n'est encore celui de mettre mes faibles talens au service de votre altesse.
— Vous n'avez pas besoin de moi pour vivre eu paix. Sachez seulement vous conformer aux
prescriptions de la police, personne ne vous inquiétera. Quant à l'emploi que vous désirez faire de vos talens , adressez-vous à l'ambassadeur de votre gouvernement, M. de Mocenigo : c'est à lui à vous présenter, car nous ne vous connaissons pas.
— J'espère que le rapport de l'envoyé de Venise ne me sera pas défavorable ; cependant, je ne vous cacherai pas , monseigneur, que je suis en disgrâce auprès des inquisiteurs de mon pays.
— S'il en est ainsi, n'attendez rien de la cour, puisque vous ne pouvez être connu du roi que par votre ambassadeur. Instruisez-vous comme il vous plaira, et passez votre temps le plus doucement possible , voilà tout ce que je puis vous dire.
L'ambassadeur de Naples , que je visitai ensuite, me tint exactement le même langage. Le marquis de Moras , auquel j'étais adressé par Carraccioli , me donna le même conseil , et le duc de Lassada, le favori du roi, renchérit sur le tout, en ajoutant que , malgré tout son désir de me servir, cela ne lui était pas possible. Il me conseilla de voir l'ambassadeur de Venise et de réclamer sa protection.
— Ne peut-il pas, ajouta le duc , cacher ce qu'il sait sur votre compte ?
J'écrivis dans ce but une lettre pressante à Dandolo à Venise, en lui demandant quelques lignes de recommandation pour l'ambassadeur. Cela fait, j'allai me présenter à l'hôtel de M. de Mocenigo. Je fus reçu par son secrétaire, Gas-
pardo Soderini^ homme d'esprit et de talent, qui ne put s'empêcher de m'exprimer combien il trouvait /// a liberté graji de .
— Ne savez-vous pas, monsieur Casanova, cpie Je territoire de Venise vous est interdit? et l'hôtel de M. 1 ambassadeur, c'est un territoire vénitien.
— Je ne l'ignore pas , monsieur; mais veuillez bien ne prendre ma démarche que pour ce qu'elle est, une marque de déférence pour M. l'ambassadeur et un acte de prudence, car avouez qu'il serait assez téméraire de ma part de rester à Madrid sans m' être présenté ici. Si cependant S. Exe. croit ne pas devoir m7 accueillir, parce que je suis brouillé avec l'inquisition par des raisons que S. Exe. ignore , j'aurai le droit de m'étonner d'une pareille conduite , car M. de Mocenigo est le représentant de la république et non celui des inquisiteurs. D'ailleurs , comme je n'ai commis aucun crime qui me rende indigne de la protection de mon souverain , je dois penser qu'il est du devoir de son représentant de m'accorder sa protection quand je la réclame.
— Pourquoi n'écrivez-vous pas tout cela à l'ambassadeur lui-même ?
— Parce que je voulais savoir s'il me recevrait: puisqu'il s'y refuse , je vais lui écrire.
— Votre raisonnement de tout à l'heure me paraît assez plausible; mais S. Exe. pensera-t-el!c comme moi? C'est ce que j'ignore. En attendant, écrive /-lui toujours.
Séance tenante, je répétai par écrit, pour?»!, de Mocenigo, tout ce que je venais de dire à son secrétaire.
Le lendemain, on m'annonça le comte de Manucci , jeune homme de la plus séduisante tournure. Il était envoyé par l'ambassadeur pour me dire que des motifs politiques empêchaient S. Exe. de me recevoir publiquement, mais quelle aurait beaucoup de plaisir à causer secrètement avec moi.
Ce nom de Manucci ne m'était pas inconnu , et sur l'observation que j'en fis au jeune comte, il me dit qu'il se rappelait fort bien avoir entendu / parler beaucoup de moi par monsieur son père, qui, disait-il, me donnait les plus grandes marques d'intérêt. Ceci me mit sur la voie : ce beau Manucci était le fils de Jean-Baptiste Manucci , le même qui, par ses dépositions hostiles, avait contribué à mon incarcération sous les Plombs. Je gardai pour moi cette découverte , car c'étaient des souvenirs également fâcheux à rappeler pour tous deux. Je savais que sa mère avait été servante, et qu'avant d'être espion et titré, son père n'était qu'un pauvre manœuvre. Aussi , demandai-je à Manucci si on lui donnait le titre de comte chez l'ambassadeur.
— Sans doute , me répondit-il , puisque j'ai mon brevet.
11 me confia aussi les rapports singuliers qui existaient entre l'ambassadeur et lui.
— Je sais depuis long- temps, lui dis-je, coin-
l^ CHAPITRE I.
bien S. Exe a d'attachement pour les personnes de votre mérite.
Bref, il nie quitta en m'embrassant, avec promesse de s'employer pour moi de tout son pouvoir. C'était beaucoup , car pareil Alexis était bien fait pour obtenir tout ce qu'il désirait de son Corydon, Il revint sur ses pas pour me dire :
— N'oubliez pas que vous prenez le café avec moi demain à midi ; M. de Mocenigo sera là.
Je fus exact au rendez-vous. L'ambassadeur me fit l'accueil le plus empressé. Il me témoigna tout son regret de ne pouvoir se déclarer hautement mon protecteur, tout en reconnaissant qu'il pouvait ignorer et ignorait, en effet , quels torts j'avais eus aux yeux des inquisiteurs. C'était me dire : Je crains, en me montrant avec vous, de me faire des ennemis. Aussi lui répondis-je :
— J'espère bientôt vous présenter une lettre qui vous autorisera, de la part des inquisiteurs eux-mêmes, à m'accueillir comme j'entends l'être.
— Ayez donc cette lettre., et je vous présenterai aussitôt à tous les ministres.
Le Mocenigo était assez bien vu à Madrid, quoique ses goûts baroques ne fussent un mystère pour personne. Manucci le suivait partout, ou plutôt c'était lui qui suivait Manucci. Il ne manquait à ce mignon que le titre de maîtresse.
Faisons trêve un moment à mes relations diplomatiques et parlons des lieux de plaisir de Madrid.
La première fois que j'allai au spectacle , je vis
en face de la scène une grande loge grillée occupée par les pères de l'inquisition, qui exercent sur les pièces représentées une espèce de censure, ainsi que sur les acteurs, et même, m'assura-t-on, sur les spectateurs. Tout-à-coup, j'entendis la sentinelle placée à la porte du parterre s'écrier : Dlos ! et, au même moment, tout le monde, sans distinction d'âge ni de rang, se prosterna face contre terre, jusqu'à ce qu'on n'entendît plus le son d'une cloche qui venait de la rue. Cette cloche annonçait qu'un prêtre passait devant la porte du théâtre avec le saint viatique qu'il allait administrer à un mourant. On voit que les Espagnols ne sauraient laisser de côté leurs habitudes de dévotion, même parmi leurs plaisirs. Plus tard, j'en citerai des exemples plus singuliers encore.
Après le spectacle , j'allai seul , affublé d'un domino , au bal masqué. Je voulais tout voir, tout connaître en ma qualité d'étranger, et ma curiosité me coûta plus d'un doublon. Il est très-vrai, néanmoins, que cette première soirée passée au bal masqué fut pour moi bien moins coûteuse que toutes celles que j'y passai depuis , et j'en suis redevable à la conversation que j'engageai avec un vieillard que j'avais trouvé dans la salie des rafraichissemens. Me voyant seul, éloigné de la foule, il me dit :
— Est -ce que vous avez perdu votre dame?
— Je n'ai point de dame.
— Cependant vous me paraissez bâti pour la danse.
i6 CHAPITRÉ I.
— Effectivement, je l'aime beaucoup.
— Eh bien! si vous venez seul ici, vous ne dan-* serez jamais , car toutes les femmes que vous vovez ont chacune leur danseur (pare/o), qui ne leur permet pas d'accepter l'invitation d'un autre.
— S'il en est ainsi , je dois renoncer à ce séduisant plaisir, car je ne connais pas à Madrid de dame qui consentît jamais à m'accompagner au bal masqué.
— Vous vous trompez , vous trouverez de fort jolies danseuses, et même plus facilement que n'en trouverait un habitant de Madrid, puisque vous êtes étranger. Depuis que notre ministre, le comte d'Aranda, a autorisé ces joyeuses réunions, elles sont devenues la passion de toutes les femmes et filles de la ville. Indépendamment des spectatrices qui garnissent les loges, il y a ici environ trois cents danseuses \ mais ce que vous n'y voyez pas, ce sont quatre mille jeunes personnes, pour le moins, qui, n'ayant point d'amans, se lamentent à cette heure dans leur chambre.
— Ces dames et ces demoiselles ne sauraient venir seules ici , je le vois.
— La police le leur défend.
— Serait-il donc permis au premier venu d'inviter quelqu'une de ces demoiselles?
— Aucun père , aucune mère ne vous refusera, si vous lui demandez sans détour l'honneur d'accompagner sa fille au bal.
— C'est un singulier usage.
— L'essentiel , c'est d'offrir à la demoiselle un costume, un masque et des gants, et de mettre une voiture à sa disposition.
— Mais, mon cher senor, qu'aurais-je à faire> si on me refusait ?
— Vous n'auriez qu'à tirer votre révérence et a vous adresser ailleurs. Mais, soyez tranquille, partout on acceptera.
Séduit d'avance par le merveilleux de pareille aventure, je me promis bien de suivre le conseil du vieillard et je lui demandai son adresse pour lui faire connaître les résultats. Il me répondit :
— Vous me trouverez ici tous les soirs dans cette loge , aux premières , et même , si vous le trouvez bon , je vais sur-le-champ vous présenter à la dame qui l'occupe.
Je me nommai et le suivis.
Je fus très-bien reçu dans cette loge qui était occupée par deux dames et un vieillard. Une d'entre elles, qui conservait encore quelques traces d'une grande beauté, me demanda quelles étaient les tertullias (sociétés) que je fréquentais. Je lui répondis qu'étant étranger, je n'étais reçu nulle part.
— Venez chez moi , répondit-elle en français ; je suis la senora Pichona.
Cette dame avait de nombreuses connaissances, puisqu'elle ajouta :
— Tout le monde me connaît.
Vers la fin du bal , on dansa le fandango, danse x. 2
l8 CHAPITRE I.
dont je croyais pouvoir me faire une idée pour l'avoir vu exécuter en Italie et en France ; mais ce n'était qu'une pâle copie dont le modèle ne saurait être reproduit aussi vivement ailleurs. Attitudes, gestes, regards, poses, là-bas tout était froid et mort; ici, tout palpitait, tout parlait au cœur et aux sens. Ce spectacle me jeta dans un véritable délire. Chaque cavalier danse vis-à-vis de sa dame en accompagnant ses mouvemens du bruit des castagnettes ; les gestes du danseur annoncent d'abord les désirs ; ceux de la danseuse , le consentement ; puis , le danseur s'anime et devient lubrique ; la danseuse tombe dans une molle langueur, puis dans l'extase , jusqu'à ce que la fatigue les arrache des bras l'un de l'autre. On pense bien que spectateurs et spectatrices prennent un intérêt extrême à cette danse , et cet intérêt est si ardent que , en vérité , si la salle n'était pas aussi brillamment éclairée , je crois qu'on traduirait le fandango dans les loges. Mon extrême émotion n'échappa pas à la senora Pichona, qui me dit :
— Vous voilà transporté. Que serait-ce donc si vous pouviez voir le fandango que dansent les gitanos (bohémiens )?
Je lui témoignai mon étonnement de voir exécuter cette danse en présence de la sainte inquisition. Elle me répondit :
— Les pères noirs ont défendu qu'on la dansât, mais le comte d'Aranda l'a autorisée. Il redoutait une émeute.
Cela me rappela les paroles de Montesquieu adressées aux gouvernails , paroles si justes : « Vous pouvez changer les lois d'un peuple, attenter à sa liberté, mais ne vous avisez pas de toucher à ses plaisirs. »
Dès le lendemain, je me mis à la recherche d'un professeur de fandango, et je le trouvai dans la personne d'un acteur qui me donna aussi quelques leçons à' espagnol. Au bout de trois jours, je dansais le fandango dans la perfection et j'avisai au moyen de me procurer une danseuse. Je ne pouvais pas m'adresser à une demoiselle de la haute société, parce que j'aurais été refusé net; d'un autre côté , je ne voulais ni d'une femme mariée ni d'une courtisane. C'était justement le jour de la Saint-Antoine, ce saint Antoine qui, indépendamment de sa canonisation, est surnommé le Grand et qu'on nous montre toujours dans la société d'un cochon. J'entre dans l'église de la Soledad pour y voir célébrer l'office, pensant toujours aux moyens de me procurer une parefa pour le lendemain. Au même instant, j'aperçois une jeune fille sortant, les yeux baissés, d'un confessionnal. Persuadé , d'après sa tournure , qu'elle devait danser le fandango comme un ange ou comme un démon, je résolus de débuter avec elle aux scannos del Peral. On vovait bien qu'elle n'appartenait pas à une famille d'une condition élevée, mais elle était belle, elle avait le maintien décent, la tournure assez élégante. Elle s'agenouilla, après confesse, au milieu de l'église, puis
s'en alla communier. J'entendis à son intention une seconde messe , car toutes ces patenôtres qu'elle débitait prenaient leur temps. Enfin elle quitta 1 église, tourna la rue et entra dans une maison d'un seul étage. Je monte résolument, et me voilà frappant à la première porte.
— Qui est là ?
— Gente de paz.
C'est l'usage à Madrid de répondre ainsi. Un créancier qui se présente chez vous , un homme de police qui vient vous arrêter répondra toujours : Homme de paix. La porte s'ouvrit et je reconnus dans la pièce ma jeune personne auprès d'un homme et dune femme ; c'étaient le père et la mère. Je dis au premier :
— Senor, je suis un étranger, grand amateur de bal, mais je n'ai point de pareja.
Le père se tourna vers sa femme , celle-ci vers sa fille , et la fille me regarda.
Je continuai :
— Je viens donc à tout hasard vous prier de me permettre d'y conduire votre jeune demoiselle. Je suis un homme d'honneur, et je vous la ramènerai après le bal.
— Senor, nous n'avons pas l'avantage de vous connaître, et j'ignore si ma fille consentira à vous accompagner.
La demoiselle devint rouge comme une cerise et répondit aussitôt :
— Je m'estimerai heureuse de pouvoir accompagner monsieur au bal.
Là dessus , le père , qui s'appelait don Diego, me demanda mon nom et mon adresse, promettant de se consulter et de me rendre réponse avant midi.
Dans la matinée, ce brave homme vint me dire qu'il acceptait l'invitation au nom de sa fille, mais qu'il y mettait une condition, c'est que la mère attendrait la fin du bal dans ma voiture.
En jasant avec mon homme , j'appris qu'il confectionnait des chaussures.
— Eh bien ! lui dis-je , prenez-moi donc mesure d'une paire de souliers.
— Impossible, senor, je suis gentilhomme (hidalgo}', si je vous prenais mesure pour une paire de souliers, je dérogerais.
— C'est pourtant une obligation à laquelle votre état vous assujettit.
— Si j'étais cordonnier, à la bonne heure! mais je ne le suis pas,
— Qu'ètes-vous donc ?
— Zapatero de viefo (savetier). Je ne prends le pied à personne, si ce n'est aux nobles comme moi.
— Eh bien! hidalgo, ne me prenez pas mesure , mais raccommodez-moi mes vieilles bottes. Votre grâce y consent-elle?
— Elle y consent, et je vous les arrangerai si bien, qu'elles vous paraîtront neuves.
— Noblesse à part, vous êtes un habile homme?
— Nous exerçons de père en fils , depuis cinq générations, au plus juste prix. Il vous en cou-
tera un pezzo duro (environ un écu de 6 livres de France.)
Là-dessus , mon homme me quitta sans vouloir accepter l'invitation que je lui fis de dîner avec moi. Respectable savetier, qui regardait avec mépris les cordonniers , de leur côté fort peu respectueux pour son titre de noblesse. Cela me fit songer aux laquais de France , qui n'ont que du dédain pour les valets de chambre de leurs maîtres. Ils servent la personne , disent-ils ; nous autres , nous sommes serviteurs de la maison.
Le lendemain , ma pareja reçut de ma part un domino , un masque et des gants. Le soir, j'étais à sa porte avec une voiture de remise \ on m'attendait avec impatience. La mère nous accompagna enveloppée dans un vaste manteau , et s'endormit presque aussitôt. Quand j'arrivai avec dona Ignazia dans la salle, les quadrilles étaient déjà formés. Pendant deux heures, nous ne manquâmes à aucune contredanse. Ensuite je lui offris à souper; tout cela se passa sans que nous échangions aucune parole. Il est vrai que je ne savais pas trois phrases en espagnol. A onze heures , un coup de grosse caisse nous avertit qu'on allait danser le fandango. Cette danse ardente, dont toutes les passes sont autant d'images brûlantes de la volupté , délia ma- langue et m'inspira la déclaration d'amour la plus étrange que j'aie formulée de ma vie. C'était une macédoine de mots italiens , français et espagnols ; la petite comprit tout : il est vrai que mes yeux suppléaient aux la-
cunes de mon vocabulaire. Elle me fit entendre qu'elle devait se consulter avant de répondre à mon amour, et qu'un billet cousu dans la doublure de son domino m'informerait de ses sentimens. Je devais l'envoyer chercher chez elle le lendemain matin. En regagnant notre voiture, nous trouvâmes la mère qui dormait ou plutôt qui ronflait toujours. Notre arrivée la réveilla , et elle nous salua par un « Déjà! je n'ai pas eu le temps de faire mon somme. » Grâce à l'obscurité de notre maison roulante , je gardai dans mes mains les blanches menottes de dona Ignazia, et c'est dans cette position , qui m'en faisait rêver de plus agréables, qu'elle raconta à sa mère tout le plaisir qu'elle avait pris au bal. A quelque distance de la maison de son noble époux, la mère d'Ignazia cria au cocher d'arrêter, et gagna son logis à pied pour ne pas donner prise aux mauvaises langues.
Le jour suivant, j'étais fort impatient de voir arriver le domino d'Ignazia. Je trouvai effectivement , cousu dans la doublure , le billet qu'elle avait promis ; il ne contenait que ces deux lignes : « Don Francisco de Ramos , qui est mon amant , ira vous voir et vous dira ce que vous devez faire pour me rendre heureuse. »
L'amant ne se fit pas attendre et fut moins laconique que le billet. 11 me conta l'histoire de ses longues amours avec la belle , combien de nuits passées sous ses fenêtres , combien de sérénades commencées et interrompues par l'arrivée subite des barbares parens, etc. , etc.; puis ve-
24 CHAPITRE t.
nait la litanie de ses tourmens et de ses peines. Je l'arrêtai court pour lui demander à quelle cause je devais l'honneur de sa confidence.
— JVètes-vous pas l'ami de dona Ignazia?
— Je suis son danseur d'hier.
— \ous êtes en relation d'affaires avec son père?
— En relation de chaussures tout au plus.
— Enfin, ses parens ont beaucoup d'estime pour vous, et vous pouvez faire mon bonheur. Dona Ignazia m'a dit que vous m'accueilleriez comme un fils; eh bien! prêtez-moi ioo doublons, cela me servira à acheter un petit ménage ; Ignazia et moi nous vous en aurons une reconnaissance éternelle.
La conclusion me parut singulière ; je ne me sentais pas dans la disposition de doter toutes celles que je pourrais faire danser; aussi, répondisse à don Francisco :
— Mon cher senor, merci de la bonne opinion que vous avez prise de ma personne ; quant à l'argent dont vous avez besoin , il m'est impossible de vous le remettre.
Il demeura stupéfait.
— Tout ce que je puis vous promettre , reprisje , c'est de vous garder le plus inviolable secret sur votre amour, vos peines et votre misère. Adieu.
Il partit désappointé , comme disent les Anglais, et maugréant de sa mauvaise réussite. Ce Francisco était un jeune homme de vingt-trois
ans, à qui on en aurait donné trente-six; il était petit, replet, louche et couperosé. 11 est présumable que dona Ignazia, en le prenant, ne voulait qu'un mari ; mais je ne voulais pas in exposer à lâcher 200 pistoles pour le plaisir de doubler M. Francisco.
On se souvient de la dona Pichona qui m'avait laissé son adresse à ma première visite au bal. J'allai la voir, et elle me reçut fort bien. Je lui demandai pourquoi elle n'avait pas paru à la dernière réunion dansante des scannos del Pare] a.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle , ignorez-vous que f ai perdu le duc de Medina-Celi?
— 0 ciel ! le duc de Medina-Celi est mort !
— En quatre heures.
— Peut-être ce seigneur était-il bien vieux?
— Du tout, soixante et quelques années, et encore on ne lui donnait pas son âge , n est-il pas vrai ?
— Mais , madame , je n'avais pas l'honneur de le connaître.
— Comment donc ! c'est lui qui vous amena dans ma loge.
— Alors , je regrette qu'il ait gardé l'anonyme vis-à-vis de moi.
— Un homme si bon , si généreux , qui m'aurait tant donné s'il eût vécu !
— Du moins, madame, il vous aura donné des consolations à ses derniers momens.
— Hélas! non ; il n'a pu proférer une seule parole.
26 CHAPITPE I.
— C'était une attaque d'apoplexie ?
— Non , monsieur, une attaque d'indigestion.
Je quittai cette dame, à laquelle je ne pouvais, vu son âge , offrir de notables consolations, et, en rentrant chez moi, voilà que je trouve à ma porte le père de dona Ignazia. Cet hidalgo me rapportait mes bottes. Il me sauta au cou , par faveur singulière , et me dit : Vous avez enchanté ma fille , elle parle de vous du matin au soir. J'aimerais mieux, pensai-je , l'occuper du soir au matin. Et tout haut :
— Ma foi , honoré senor, votre fille est une jeune personne très-aimable , très-jolie et trèshonnête.
— Noble race ! cria mon homme.
■ — Tellement honnête , repris-je , que je me suis abstenu d'aller la voir, dans la crainte de la compromettre.
— Monsieur, sa réputation de fille sage la met à l'abri de toute atteinte , et je serai charmé de vous recevoir.
C'était comme si le brave homme m'eût dit : Faites-lui la cour!
— Pensez-vous, ajoutai-je, qu'elle soit disposée à m'accompagner encore au bal. S'il en est ainsi, j'irai me mettre à ses ordres.
Je courus chez dona Ignazia le jour même , je la trouvai assise à côté de sa mère ; elle tenait une couronne de roses à la main , tandis que sa mère lavait la vaisselle , et que Y hidalgo vaquait à ses
hautes fonctions de zapatero de vzejo. Je fis à la belle mon petit compliment au sujet du bal. elle le reçut à merveille et s'engagea d'elle-même à m'y accompagner dans la soirée. Aussitôt je tire un doublon et le présente aux nobles parens pour acheter un domino et des gants , et je reste seul avec Ignazia, Mon intention bien formelle était de brusquer un dénoûment , mais Ignazia avait des principes et elle opposait à toutes mes tentatives une résistance de vierge. Cependant je lui arrachai ce demi -aveu : Il est de mon devoir de m7 opposer à vos désirs, même contre mon propre entraînement. Du moment que je n'avais plus que son devoir à combattre, il était probable que je viendrais à bout de ce faible ennemi.
Le soir, j'eus la précaution de mettre dans ma voiture deux bouteilles de ratafia , et j'emplis les poches de ma danseuse de bonbons diaboliques. Comme je lui offrais un doublon d'or, elle me dit :
— Donnez-le plutôt à Francisco.
— Mais il est gentilhomme , il me refusera.
■ — Du tout. Dites-lui que c'est un à-compte sur la centaine qu'il vous a demandée. Au surplus, le pauvre garçon en a bien besoin, il est si pauvre.
— Et si amoureux , ajoutai-je en riant.
— Un amoureux transi , qui passe la nuit dans la rue à m'altendre, quand je suis au bal avec vous.
— Si je le croyais, j'irais lui proposer daller tenir compagnie à votre mère dans la voiture.
Grâce à mes bonbons et au fandango , je crus m'apercevoir que ma danseuse s'humanisait de plus en plus. Les œillades , les voluptueuses pressions allaient leur train; mais nous n'en étions pas encore aux baisers , je n'avais pas mon compte.
Quand nous nous quittâmes au point du jour, elle me donna rendez-vous pour le lendemain à l'église de Ja Soledad. A l'heure convenue , j'allai me clouer dans l'angle d'un confessionnal, et bientôt je la vois paraître en compagnie d'une fille de son âge, mais fort laide. Je ne m'étais pas attendu à ce surcroît de société, et je me tins tranquille, ne voulant pas compromettre ma belle. En sortant de l'église je me trouve face à face avec don Francisco qui m'aborde d'un air ironique et me dit :
— Senor,je vous fais mes complimens, vous avez eu le bonheur de conduire Ignazia au bal ; j'y étais aussi, et je vous ai vus tous deux dansant le fandango ; vos regards et vos gestes, j'ai tout compris.
— Moi, je ne vous comprends pas.
— Point de ruse , vous me trompez.
— Mon cher ami , l'amour crée des fantômes , et pour un homme d'esprit comme vous 1 êtes , vous me paraissez bien prompt à croire des sottises. Une autre fois retournez à ce bal, et observeznous bien; du diable si vous découvrez entre votre maîtresse et moi autre chose que des échanges de simple politesse.
— J'irai bien certainement, mais....
— Mais!... qui vous en empêche? Si vous manquez d'argent , acceptez ce doublon de ocho , (d'or).
Et je fis luire le doublon à ses yeux. Aussitôt son visage s'éclaircit, il empocha la pièce en m'appelant son père et en jurant qu'un procédé si délicat lui ouvrait les yeux. Pauvre garçon, mon procédé les lui fermait au contraire.
Le soir je contai à dona Ignazia ce qui s'était passé entre son prétendu et moi , et elle approuva ma conduite. Elle s'invita d'elle-même à une nouvelle soirée au bal et me demanda si je consentirais à y conduire deux de ses cousines qui n'avaient jamais paru au Frado.
— Sont-elles aussi jolies que vous ?
— Belles ou non, faites cela pour moi.
— Je le ferai. Où demeurent ces dames?
— Prenez cette dentelle et descendez la rue Neuve ; au milieu, vous verrez une petite boutique surmontée de l'enseigne : A sainte Thérèse. C'est là. Vous direz que vous venez de notre part, j'arrangerai le reste.
— Ces demoiselles sont blanchisseuses?
— Et nobles.
— Comme votre père, je le sais.
Je suivis les instructions d'Ignazia, et, mon morceau de dentelle à la main, j'entrai chez les cousines. Leur visage et leur tournure n'avaient rien de bien engageant; tout au contraire : l'aînée ressemblait au portrait que Cervantes nous a laissé de la fameuse Dulcinée du Toboso ; quant
3o MAMttt ..
à l'autre , figurez-vous un dragon en habits de
femme.
Cependant, de la part d'Ignazia, le choix qu'elle avait fait de ces laiderons ne m'était pas désagréable ; mon amour-propre y vit le présage de mon triomphe auprès d'elle. Une femme, me disais-je, peut mettre l'homme qui lui est indifférent aux prises avec une belle personne ; mais, à celui qu'elle peut être tentée d'aimer, elle ne montrera jamais que des laides.
Nos conventions arrêtées, les aeux cousines et Ignazia vinrent dîner cLez moi à midi. A table et au plus fort de nos liba'ions, une idée pour le moins burlesque me passa par la tête. Je dis à ces dames : Je vois avec regret que vous ne pourrez profiter chacune que d'une contredanse sur trois, mais il y aurait moyen d'y remédier.
— \ oyons votre moyen.
— Il faudrait que la plus grande de ces demoiselles se résignât à prendre un costume d'homme.
A ces mots, la cadette se récria. Je ne commettrai pas, dit-elle, ce péché mortel. Ignazia, qui savait par cœur toutes les légendes, la rassura en lui citant l'exemple de la bienheureuse sancta Marina, qui s'était montrée toute sa vie sous des habits masculins.
— Mais, reprit la pauvre fille, qui est-ce qui m'habillera?
— Je suis le seul, mademoiselle, qui puisse ici vous rendre ce service.
— Oh! je n'oserai jamais.
— Va donc , dit Ignazia , don Jaune es el mas honesto de todos los hombres de Espanâ (i).
Ses scrupules apaisés, je rhabillai si bien des pieds à la tête que son sexe était méconnaissable. L'autre cousine m'ayant demandé si je m'entendais aussi bien à la toilette des dames, je saisis cette occasion pour dire que si dona ïgnazia voulait bien y consentir, je lui donnerais un échantillon de mon savoir-faire. Elle y consentit et nous passâmes dans une pièce voisine que je fermai au verrou.
La toilette se prolongea, on devine pourquoi, mais le temps me parut fort court ; je fus prompt à déshabiller la belle et très-lent à l'ajuster. Les cousines s'impatientaient : dona Ignazia crut devoir, en rentrant dans leur chambre, leur donner une excuse de son retard; c'était, dit-elle, le domino qui s'était déchiré et qu'il avait fallu recoudre. Les cousines sourirent, j'étais radieux.
Le soir nous allâmes donc au bal. Mais, impossible de danser, tant la foule était grande. J'offris à souper a ces dames , souper qui se prolongea jusqu'aux environs de minuit; du moins, nous avions le spectacle de la danse, si nous n'en goûtions pas le plaisir. Je comptais me signaler au fandango avec ces dames , mais , tout-à-coup , l'orchestre fît silence , les quadrilles se rompirent , et danseurs de décamper. Je demandai la
(i) Don Jacques est le plus honnèle cavalier de toutes les Espagnes.
32 CUAPITRE I.
raison de ce brusque dénoûment, et l'on me répondit :
— Nous sommes au mercredi des cendres , on ne danse pas dans le carême.
Je reconduisis les cousines dlgnazia,et les remis sans tache sous le toit paternel. Quant à elle , elle voulut bien accepter quelques rafraîchisse mens , et je la conduisis chez moi, me promettant le plus doux des tète à tête. Mais voilà qu'en entrant dans le café où j'allais commander nos rafraîchissemens , j'aperçois don Francisco qui vient à ma rencontre, et me dit sans façon :
— Je vous ai vu rentrer avec Ignazia, permettez-moi d'aller lui souhaiter le bonjour.
Soit, répondisse en dissimulant mon impatience ; vous lui ferez plaisir.
Dona Ignazia devint pâle de colère à l'aspect de son amant :
— Il est indécent , lui dit-elle , d'importuner les gens à l'heure qu'il est.
Je pris la défense de notre intrus ^ et j'observai à Ignazia qu'elle avait bien peu d'indulgence pour un homme qui lui donnait cette marque d'amour; elle comprit ma retenue, et invita le pauvre Francisco à s'asseoir ; il s'assit un instant , se versa à boire et partit.
Alors, Ignazia me dit d'un air triste :
— La présence de Francisco m'a ôté tout le plaisir que je me promettais avec vous ; je suis convaincue qu'il est resté dans les environs pour m'épier, et il est bien capable de se venger de mes
mépris. Moi , je me vengerai aussi du tour quil m'a joué , et je suis décidée à le renvoyer tout-àfait, car, à vrai dire, je n'entretiens son amour que pat la fenêtre, pour mf assurer un mari. Je n'aime que vous , don Jaime.
— J'en suis persuadé , Ignazia , et je vous estime trop pour penser autrement.
Puis, je reconduisis Ignazia chez son père, après lui avoir juré que je l'aimerais aussi long-temps que j'habiterais Madrid. On sait que j'ai pour habitude de ne jamais engager l'avenir; si vive que fût ma passion pour Ignazia , elle laissait encore dans mon cœur quelque place au caprice, et, pour mon malheur, j'allais l'éprouver.
Aventure tragique. — Ou me prévient que je serai arrêté. — La police me fait prendre chez Mengs. — Prison espagnole. — Comment j'en sors.
En face la maison où je demeurais , il y avait un assez bel hôtel , habité par un seigneur riche et distingué. Je ne le nommerai pas , peutêtre vit-il encore. A Tune des fenêtres du premier étage , j'avais souvent remarqué une petite main blanche qui se laissait voir en dehors de la jalousie. Là-dessus mon imagination fit des siennes , comme il arrive toujours ; elle inventa une de ces belles Castillanes , à l'œil noir, à la peau blanche , à la taille souple. La vérité est que mon imagination avait deviné juste, car un beau jour on écarta la jalousie, et j'aperçus une fort jolie personne, pale et rêveuse. Me voilà tombé dans une contemplation amoureuse; mais on s'obstine à ne pas me
roir, cependant la fenêtre est toujours ouverte, et la senora reste à son poste. Je porte la main sur mon cœur, puis à mes lèvres, et je prends l'attitude d'un homme frappé d'admiration; mais je ne découvre sur ce vi âge virginal, ni émotion, ni sympathie. Pendant un quart d'heure , je m'épuise en protestations muettes; tout-à-coup , le visage de l'inconnue s'anime , son œil étincelle, je crois la voir en proie à une profonde émotion , et elle abaisse la jalousie. Etonné de cette conclusion imprévue , je cherche à m'assurer si la crainte d'avoir été surprise ne Ta pas déterminée à se retirer ; mais la nuit est venue , nuit toujours brillante et étoilée en Espagne ; la rue est silencieuse, je n'y vois qu'un homme enveloppé d'un manteau brun, qui ouvre avec précipitation une petite porte en face, et disparaît aussitôt. Cette porte appartenait à la maison voisine de l'hôtel ; qu'en conclure? sinon que la visite n'était pas faite à mon inconnue. Cependant, comment expliquer sa disparition subite, et cela, au moment où le cavalier en manteau s'est montré sous ses fenêtres. Je me perdais en conjectures, lorsqu'à ma grande surprise, au bout d'un quart d'heure, la jalousie se lève de nouveau , et la jeune fdle , plus pâle que jamais, vient s'accouder à la balustrade. Cette fois, elle attache sur moi des regards obstinés; je recommence mes protestations d'amour, je crois démêler un vague sourire sur ses lèvres; enfin, je hasarde un geste significatif, on y répond ; un aulre signe me prescrit le silence et la diserc-
tion ; puis, on me montre une clé et un billet, et la jalousie s'abaisse de nouveau. En un clin d'oeil j'arrive dans la rue ; je vais me placer sous la fenêtre de l'inconnue, la clé et le billet tombent dans mon chapeau. Rentré chez moi , je lis ces lignes écrites en français : « Etes - vous gentilhomme? êtes-vous brave et discret? peut-on se fier à vous ? Je le veux croire. Venez donc à minuit; au moyen de cette clé , vous pouvez ouvrir la petite porte sculptée de la maison voisine , je serai là. Le plus profond mystère , et ne venez pas avant minuit. »
Je couvris ce billet de baisers , je le portai à mon cœur: bien que la jalousie fût abaissée, je pensais que jetais observé : un nouveau signe d'intelligence, envoyé par la jolie main de la senora, m'apprit que l'on comptait sur ma venue. J'étais ivre de joie et d'amour , et , ce soir-là , j'oubliai complètement dona Ignazia. J'avais deux heures pour ma toilette , j'y mis tout le soin et toute la recherche nécessaires en pareille circonstance. Cependant mon enthousiasme, quelque grand qu'il fut, ne me laissait pas sans inquiétude. Le procédé de la jeune fille ne me paraissait nullement suspect, mon amour-propre y trouvait d'ailleurs son compte, mais je me disais avec effroi: si le père ou quelque parent me surprend dans cette maison , je suis mort. Il y avait là de quoi réfléchir. L'impression du danger que j'allais courir fut un moment si vive , que j'aurais renoncé à ma bonne fortune , si le point d'honneur ne m'eût
retenu. Il est vrai que j'avais donné ma parole et qu'on l'avait acceptée ; il n'y avait plus à reculer. Je pris mes pistolets de poche et m'armai de mon poignard vénitien dont la lame triangulaire n'avait pas moins de six pouces de longueur, et, au moment où minuit sonnait , j'allai ouvrir la petite porte. J'attendis dans une obscurité complète la venue de la senora ; bientôt une voix douce articula très-bas :
— Etes-vous là?
Puis des vêtemens de femme frissonnèrent à mes côtés, on me prit la main et je me laissai conduire. Nous suivîmes un long corridor dont les vastes fenêtres donnaient sur des jardins. La vue de mon inconnue m'ôta jusqu'à l'appréhension du danger; jamais expression plus noble n'avait animé plus gracieux visage. J'étais encore ému et troublé , mais c'était d'ivresse et de bonheur, en pensant aux voluptés qui m'attendaient. Nous montâmes un escalier qui me parut magnifiquement orné , puis je me trouvai dans un appartement à lambris noirs, surchargé de plaques d'argent où brillait le chiffre de la noble famille ; c'était l'appartement de mon inconnue. Deux bougies éclairaient la pièce où nous nous trouvions; dans le fond, j'aperçus un lit fermé par les rideaux de tous les côtés. L'inconnue , que j'appellerai Dolorès, m'invita à m'asseoir à ses côtés; je me précipitai à ses genoux et couvris sa main de baisers.
— Vous m'aimez? s'écria- 1- elle.
— Si je vous aime! pouvez-vous en douter?
Mon cœur, ma vie, tout ce que je possède est à vous.
— Je n'en doute plus. Eli bien! vous allez jurer sur ce crucifix de m'accorder le service que je vais vous demander.
— Je le jure.
— Vous êtes un digne gentilhomme , venez.
Et elle m'attirait vers son lit. J'allais entrouvrir les rideaux en même temps qu'elle , lorsque son regard m'arrêta ; jamais regard n'exprima plus de douleur,d angoisses et de désespoir.
— Qu'avez -vous? lui dis-je en Fétreignant contre mon cœur ; vous tremblez!
— Oh ! ce n'est pas de peur. Mais vous , ne tremblez- vous point ? — Non. — Eh bien ! voyez ! . . .
Et elle écarta violemment les rideaux : il y avait un cadavre sur le lit, un cadavre d'homme, jeune et d'une figure charmante ; le désordre de ses vêtements et sa position sur le lit indiquaient que la mort lui avait été donnée dans une de ces situations où on l'attend le moins.
— Qu'avez-vous fait ? criai-je.
— J'ai fait justice; ce cavalier était mon amant et je lai tué. J'en mourrai , mais j'ai dû agir ainsi. Ecoutez, un mot me justifiera, il m'a trompée!
— C'est une horrible action.
— \ ous êtes gentilhomme, vous m'avez promis le secret, songez-y: songez aussi que vous avez juré tout;» riieure, sur ic corps de Jésus-Christ, de m'accorder le service que je vais vous demander.
CHAPITUE 11. 3y
— Qu'exigez-vous, madame ?
— Otez-moi ce cadavre de devant les yeux; la rivière passe derrière les murs de cette maison, traînez-le jusque-là, que je ne le voie plus, je vous en supplie!
Et elle se jeta à mes pieds. Quelle scène ! Elle, l'œil fixe,. le désespoir au cœur, plus belle que jamais ; moi , glacé d'horreur, merveilleusement paré, et ce cadavre sanglant entre nous deux î
— Madame, lui dis-je paisiblement, car l'extrême danger me rendait le sang-froid dont j'avais besoin : madame, vous demandez ma vie, prenez-la.
— Cette parole est belle ; je ne t'aimais pas tout à lheure et maintenant je t'aime; mais, ajouta-telle tristement, je suis maintenant indigne de vous. Et, fondant en larmes, elle se jeta sur le lit.
Chaque moment de retard pouvait nous perdre; aussi lui dis-je :
— Madame, point de faiblesse et hâtons-nous. Je soulevai résolument le cadavre , mais la vue
du manteau dont la jeune fdle le couvrit, me rappela l'homme que j'avais vu entrer quelques heures avant par la petite porte, et je chancelai d'effroi et d'horreur. C'est alors que Dolorès, touchée sans doute du péril où j'allais m'exposer pour elle, voulut s'opposer à mon dessein.
— Arrêtez! criait-elle; vous êtes perdu si l'on vous rencontre.
— Et vous êtes perdue, vous, si ce cadavre reste
4<> CHAPITHE II.
Et, chargé de mon affreux fardeau, je me dirigeai vers la porte. Dolorès me suivit une bougie à la main. En un clin d'œil je gagnai la rue, puis les bords de la rivière ; après m'ètre débarrassé du cadavre, je tombai épuisé et presque évanoui. Mes vêtemens étaient ensanglantés; je ne m'en aperçus qu'après être rentré chez moi ; là, je me mis à effacer les souillures du meurtre, et je passai toute la nuit dévoré d'inquiétude , ne songeant plus qu'aux moyens de m'enfuir de Madrid le plus promptement possible.
Je ne quittai pas ma chambre le jour suivant; continuellement sur le qui vive, j'épiais de ma fenêtre les allans et venans de la rue; j'étais fort inquiet aussi de Dolorès : sa jalousie ne s'abaissa point. Le lendemain j'étais invité à diner chez Mengs; j'y allai pour prendre congé, comptant bien quitter la ville ; mais voilà qu'à deux heures de l'après midi , au moment où j'arrivais chez Mengs, un individu à mine suspecte m'aborde et me dit : Vous êtes l'étranger qui habite la maison du café de la rue de la Cruz, eh bien! tenez-vous sur vos gardes , car l'alcade Messa et des alguazils sont à vos trousses.
Ce renseignement me fit frémir.
— Merci de l'avis, lui dis-je; mais je n'ai rien à craindre puisque je n'ai rien à me reprocher. Au surplus, qui èles-vous?
— Un alguazil. Nous savons que vous avez chez vous des armes prohibées. L'alcade croit aussi avoir connaissance de diverses circonstances qui
CIIAPITKE II. 41
lui donnent le droit de se saisir de votre personne et de vous jeter en prison en attendant l'instruction de votre procès.
Je pâlis à ces derniers mots, l'alguazil s'en aperçut et me dit:
— Ne vous troublez pas , puisque vous êtes innocent; mais profitez du renseignement que je vous donne.
— Vous êtes un brave homme, prenez ce doublon.
Il l'empocha après s'être signé avec.
Il est trop vrai qu'outre mon poignard et mes pistolets de poche , j'avais d'autres armes cachées sous les tapis de ma chambre ; c'était une épée et une carabine. Je rentrai chez moi pour enlever ces objets, et courus les porter chez Mengs, où je me savais en sûreté, puisque son appartement dépendait de la demeure royale.
Mengs me donna asile pour la nuit, mais en me priant de chercher un autre domicile pour le lendemain, parce qu'il ne voulait pas être compromis.
— Du reste, me dit-il, si, comme vous le prétendez, vous n'avez pas autre chose a vous reprocher que d'avoir en votre possession des armes prohibées, vous pouvez mépriser lavis de l'alguazil ; chacun est maître chez soi, et tout-à-fait libre d'avoir même des canons, si bon lui semble.
— Je suis convaincu qu'il y a du vrai dans l'avertissement qu'on m'a donné , répondis-je à Mengs, et si je suis venu vous demander asile, ce-
4a (.HAPiTHE II.
tait pour m'éviter le désagrément de coucher cette nuit en prison; toutefois je conviens que j'aurais pu laisser mes armes dans ma chambre.
— Que n'y restiez-vous aussi? vous n'êtes ni crédule ni poltron.
Au même instant, mon hôte de la rue delà Cruz vint nous dire que l'alcade Messa, suivi d'une douzaine d'alguazils, s'était présenté pour faire une visite domiciliaire dans mon appartement. Ii en avait fait ouvrir la porte, et après avoir fouillé partout , les scellés avaient été apposés sur les serrures; ensuite l'alcade s'était emparé de mon page, disant que sans lui je n'aurais pu lui échapper, mais qu'on n'ignorait pas que j'étais réfugié chez le chevalier Mengs.
Que le lecteur se figure l'invincible terreur qui s'empara de mes esprits au récit de mon hôte; je le pressai de questions sur l'alcade et ses gens, îl répéta qu'il les avait suivis dans chacune de leurs visites, et que sur mes hardes mêmes on n'avait rien trouvé de suspect. Je lui demandai dune manière détournée si la justice avait pris l'éveil à propos de quelque crime commis dans la ville, et si cette visite domiciliaire avait eu lieu dans d'autres endroits. Il me répondit que pareille descente de la police avait eu lieu dans d'autres logis publics; mais qu'il n'était question d'aucun attentat.
Mengs m'engagea à voir le comte d'Aranda pour lui exposer l'injuste procçdé de l'alcade qui s'était emparé de mon page, et comme il persis-
f.riAPIThK ii. 43
tait à s intéresser au sort de mon domestique sans s'occuper beaucoup du mien , je lui dis avec quelque vivacité :
— Ce page est un traître ; c'est lui qui m'a dénoncé, c'est lui qui a instruit la police de la circonstance des armes cachées , car lui seul la connaissait.
Je passai la nuit chez Mengs ; sur les huit heures du matin il entra dans ma chambre accompagné d'un officier, celui-ci me dit :
— Vous êtes le chevalier Casanova , veuillez donc me suivre de bonne grâce jusqu'au corps-degarde de Buen-Retiro.
• — Je m'v refuse absolument.
— Je sais, monsieur, qu'il m'est interdit de recourir à la force, puisque cette maison est une propriété de S. M. , mais je vous préviens que à ici à une heure, AI. le chevalier Mengs recevra l'ordre de vous mettre dehors , et qu'alors vous serez conduit en prison sous escorte; c'est ce que vous pouvez éviter: je vous conseille donc de me suivre sur-le-champ.
— Puisque tout moyen de résistance m'est ôté, je vais vous suivre, monsieur, mais permettezmoi d'écrire deux ou trois lettres.
— Il ne m'est pas permis de vous attendre et encore moins de vous laisser écrire ; en prison seulement vous aurez toute liberté à ce sujet.
En même temps cet officier, dont les formes étaient d'ailleurs fort honnêtes, n clama les armes prohibées que I alcade avait inutilement cherchées
chez moi ; je les lui remis, et après avoir embrassé Mengs qui paraissait fort peiné, je montai en voiture.
Je fus conduit à la prison de Buen-Retiro, autrefois château royal, car Philippe V s'y retirait souvent avec sa famille pour y passer le temps du carême. C'était, comme on voit, toujours un lieu de pénitence. On me confina dans une salle commune à tous, au rez-de-chaussée , et mon supplice commença. D'abord je fus suffoqué de l'atmosphère épaisse et grasse de cet endroit, où quarante prisonniers étaient entassés sous la garde d'une vingtaine de soldats. J'y vis quatre ou cinq lits de camp et plusieurs banquettes, mais ni tables ni chaises ; je remis un écu à un soldat pour qu'il me procurât des plumes et du papier, il prit la pièce en souriant , partit et ne revint plus ; les autres soldats à qui je demandai de ses nouvelles nie riaient au nez. Je retrouvai mon page parmi mes compagnons d'infortune ; je lui adressai de vifs reproches , et selon la coutume il protesta de son innocence. Dans la foule je reconnus aussi un chevalier d'industrie , Marazzani, qui s'était souvent présenté chez moi à l'heure du dîner, et à qui j'avais fait l'aumône; il m'apprit qu'il était en prison depuis deux jours et qu'un certain pressentiment lui avait révélé que je ne tarderais pas à le rejoindre. .Mais, ajouta-t-il, de quoi étes-vous coupable !
— Je vous le demande.
— Vous l'ignorez? c'est précisément ma position: cela n'empêche pas qu'avant huit jours nous
( HAl'ITRE II. 4^
serons conduits sous escorte dans quelque bonne forteresse où nous travaillerons pour l'état.
— J'espère qu'on ne me condamnera pas sans ■n'entendre.
— Détrompez-vous ; l'alcade viendra demain vous interroger et mettra toutes vos réponses par écrit , telle est du moins la marche qu'on a suivie hier pour mon affaire. On m'a demandé quelles étaient mes moyens de subsistance. J'ai répondu que provisoirement je vivais chez mes amis en attendant mon incorporation dans les gardes de S. M. A cela on m'a répondu que S. M. me donnerait une place pour la servir, et que je n'avais plus besoin de solliciter. Voilà où j'en suis , et cette place, je la tiens maintenant ; eh bien! il vous en pend autant au nez , si votre ambassadeur ne vous réclame pas.
J'étouffai ma colère et n'eus que la force de me jeter sur le lit voisin , mais au bout d'un quart d'heure la vermine m'en chassa.
Marazzani m'aborda de nouveau et nie dit : Nous sommes jolis garçons ! vous du moins vous êtes bien nanti , mais moi , je n'ai pas le sol et depuis deux jours je n'ai vécu que de pain et d'ail; quand il vous prendra fantaisie de demander à dîner, mettez-moi de la partie , ce sera une bonne action; moyennant quelque argent un de ces soldats nous procurera tout ce qui nous est nécessaire.
— Je ne donnerai pas un sol à qui que ce soit ; on m'a déjà volé.
j6 <MAPiiBt: ii.
Marazzani se récria contre cet abus de confiance , mais tout le monde se moqua de lui. Mon page vint médire qu'il mourait de faim et réclamer quelque monnaie de ma pitié ; je répondis à ce drôle que je ne lui devais rien et qu'il n'était plus à mon service.
Sur les trois heures, le domestique de Mengs m'pporta un dîner pour trois personnes, et par un mouvement d'insensibilité et dégoïsme que je me reproche, je ne voulus le partager avec personne ; je mangeai comme je pus , c'est à-dire fort peu, et je fis remporter mes restes. Marazzani me supplia de conserver au moins le vin , je l'envoyai promener; linquiétude me dévorait et j'étais suffoqué de douleur et de colère.
Dans la soirée je reçus la visite de Manucci , il était accompagné de l'officier qui m'avait arrêté. Après mille témoignages de regret, Manucci me dit : Du moins vous ne manquez de rien , puisque vous avez de l'argent
— Au contraire, je manque de tout, il ne m'est pas même permis décrire à mes amis.
— C'est une indignité ! s'écria l'officier.
— Que feriez-vous , lui dis-je , à un soldat qui aurait volé l'argent qu'un prisonnier lui confiait pour un achat?
— Il serait condamné aux galères ; nommez ce soldat.
Tout le monde se taisant , je tirai trois écus de ma poche et promis de les remettre au premier qui nommerait fauteur du vol. Marazzani le désigna
CrflPITffl II. 4-7
aussitôt, et il autres prisonniers attestèrent qn il ilisait vrai. L'officier nota l'individu sur ses tablettes, tout en riant de me voir donner trois écus pour en retrouver un; on m'apporta plumes, papier et une chandelle, et, ces messieurs partis, je me misa écrire.
Séance tenante, et malgré l'incommodité de ma situation, car tout ce monde venait se coucher jusque sur mon papier, je rédigeai quatre lettres , la première au ministre de la justice , dans laquelle j'exhalais mon indignation contre l'alcade , la seconde était adressée à M. de Mocenigo : « 11 est de votre devoir, lui disais-je, de prendre sous votre protection un malheureux compatriote injustement opprimé. Et n'alléguez point que les ordres de notre gouvernement vous défendent de m'accorder votre intercession; si vous ignorez encore le motif de ma brouille avec les inquisiteurs , je vais vous le dire : c'est uniquement parce que la Sozzi me préférait à monsignor Condulmer, qui par jalousie me fit mettre sous les Plombs. »
J'écrivis aussi au duc de Lassada en le conjurant d'intercéder en ma faveur directement auprès du roi. La dernière et la plus sanglante de mes lettres était adressée au comte d'Aranda ; la voici dans tout son contenu, si ma mémoire est fidèle :
«Monseigneur,
(i A l'heure qu'il est on m'assassine, et on m'assassine en prison. Il m'est impossible de ne pas croire que vous êtes Fauteur de cette mort lente
j8 CHAPITRE IF.
que j'endure , puisque c est vainement que j7ai déclaré à mes bourreaux que je suis venu à Ma- , drid avec des lettres de recommandation pour votre excellence. Quel crime ai-je commis? qu'on me le dise. J'en appelle à vos sentimens d'humanité : quelle satisfaction pourrez-vous me donner jamais pour tous les tourmens que j'ai déjà subis ! Ordonnez donc sur-le-champ qu'on me mette en liberté, ou terminez mon agonie, cela m'épargnera de me donner la mort de mes propres mains. »
Je tirai copie de ces quatre lettres et pliai les originaux pour les remettre le lendemain au domestique de Manucci. Ma nuit fut affreuse ; l'œil toujours ouvert , je la passai sur mon banc. A six heures , Manucci parut. Je l'embrassai avec effusion et en versant des larmes de rage. Je le suppliai de m'emmener un instant au corps-de-garde, car j'étais plus mort que vif; il m'y conduisit aussitôt et fit apporter du chocolat. Il prit connaissance de mes lettres et parut effrayé de mon langage. Ce jeune homme , qui n'avait pas encore souffert , ignorait qu'il est dans la vie des situations où il est impossible de maîtriser son indignation; cependant il me jura que mes quatre lettres s-eraient fidèlement remises à leur adresse dans le courant de la journée; il ajouta que M. de Mocenigo devait dîner chez le comte d' Aranda, et que l'ambassadeur lui avait positivement promis de parler en ma faveur au ministre.
Dans la matinée je reçus la visite de dona Ignazia
et de son père. Leur aspect me perça le cœur, et celte fois je versai des larmes d attendrissement. Ignazia pleurait aussi; quant à don Diego, il me fit un long discours, bienveillant au fond, mais emphatique dans la forme. Il me dit qu'il ne serait pas venu me voir s il n'était pas convaincu de mon innocence ; que j'étais regardé par tout le monde comme la victime d'une infâme calomnie, et que je ne tarderais pas à obtenir réparation complète pour l'affront qui m'était fait. L'allocution terminée , le brave homme me serra dans ses bras, et glissa furtivement dans la poche de mon gilet un rouleau de doublons en me disant à voix basse : Vous me rendrez cela plus tard. J'étais confondu de reconnaissance et d'admiration 5 je lui répondis également à voix basse: Gardez ces doublons, j'en ai cinquante en poche, et je n'ose pas vous les montrer, parce que nous sommes entourés de voleurs. Il reprit le rouleau et partit en me faisant promettre de l'aller voir aussitôt que je serais libre. Don Diego ne s'était pas nommé; il était fort bien mis, et il avait ce jour-là tous les dehors d'un homme de distinction. Tel est le caractère castillan , mélange de grands défauts et de grandes qualités ; mais il est juste de dire que presque tous les vices des Espagnols tiennent à leur esprit, tandis que leurs vertus leur viennent du cj ur.
Après mon dîner, je fus informé de l'arrivée de l'alcade. On me conduisit dans une salle voisine ou je I aperçus devant une table chargée de papiers,
5o CHAPITRE II.
sur laquelle se trouvaient aussi mes armes. L'alcade était assisté de deux greffiers; il m'invita à m'asseoir et à répondre d'une manière convenable aux questions qui me seraient faites. Songez bien, ajouta t-il , que vous ne direz pas un mot que je ne le fasse consigner au procès-verbal.
— Alors vous voudrez bien m'interroger en italien ou en français, car je m'exprime fort mal en espagnol, et je ne l'entends guère mieux. Je ne veux pas m'exposera commettre quelque non-sens.
L'alcade se fâcha et parla avec violence pendant un quart d'heure. J'entendais à peu près tout ce qu'il disait; mais je m'entêtai dans ma détermination. Alors il me présenta une plume en m'invitant à écrire en italien mon nom, ma profession et les motifs qui m'avaient amené à Madrid. Je pris la plume et j'écrivis :
«Je suis Jacques Casanova de Seingalt, Vénitien, savant par goût, indépendant par habitude, et suffisamment riche pour ne rien demander à personne; je voyage pour mon plaisir, je suis connu de l'envoyé de mon pays, du comte d'Aranda, du marquis de Morras et du duc de Lassada. Je suis venu avec confiance en Espagne et je ne crois pas avoir enfreint aucune des lois de cette monarchie ; cependant j'ai été arrêté et emprisonné avec des bandits : il est vrai que c'est le fait de gens plus dignes que moi d'un pareil traitement. N'ayant rien à me reprocher, je dois apprendre à ceux qui me persécutent qu'ils n'ont aucune autorité sur moi, si ce n'est celle de me faire sortir d'Es-
pagne, ce à quoi je suis tout préparé. On me reproche d'avoir en ma possession des armes prohibées, je réponds que depuis quinze ans ces armes ne m'ont pas quitté ; la raison, c'est que je voyage beaucoup et qu'il y a des malfaiteurs partout. D'ailleurs, les commis de la douane ont vu ces armes à la porte d'Alcala, et on me les a laissées. Si aujourd'hui on me les confisque, c'est qu'on veut un prétexte pour me persécuter. »
Je remis le papier à l'alcade qui le fit traduire sur-le-champ. Après avoir lu, il se leva plus furieux que jamais, en s'écriant: u Vous vous repentirez de cela ! » Puis il ordonna qu'on me reconduisît dans la salle commune.
Manucci vint me voir dans la soirée; il m'apprit qu'il avait été question de moi entre le comte d'Aranda et l'ambassadeur. M. de Mocenigo avait fait mon éloge, tout en convenant qu'il lui était impossible de s'intéresser en ma faveur autant qu'il l'aurait voulu , à cause de ma brouille avec L'inquisition. L'ambassadeur transmit ensuite au ministre tout ce qu'il connaissait de ma position. Le comte d'Aranda convint qu'on avait agi indignement; mais qu'après tout, il n'y avait pas de quoi ôter la raison à un homme d'esprit , et il donna lecture de la lettre que je lui avais écrite. Il en a dit autant, ajouta-t-il, à don Emmanuel de Roda et au duc de Lassada; or, on n'écrit pas de ce style a des gens comme il faut.
— Parbleu! dis-je à Manucci, chaque position a son style. Voyez dans quel état on m'a mis: dans
5î CHAPITRE II.
une salle infecte , sans lit, sans siège, entouré de bandits ; n'y a-t-il pas la de quoi pousser un homme au désespoir? Mais votre récit m'a fait du bien, parce que je vois qu'on est disposé à me rendre justice.
En me quittant, Manucci crut pouvoir m'assurer que je serais libre le lendemain. Je passai donc cette seconde nuit comme j'avais passé la première, accablé de sommeil, mais n'osant pas m'y abandonner , dévoré par la fièvre, et tremblant pour ma bourse, ma montre, ma tabatière, et mieux encore pour ma vie.
Sur les sept heures du matin, parut un officier supérieur suivi de deux adjudants. Il me dit : S. Exe. le comte d'Àranda déplore le traitement que vous avez subi ; elle n'en a eu connaissance que par votre lettre d'hier.
— S. Exe. ne sait pas tout. — Et je contai l'histoire de mon voleur (ïécu.
L'officier fit aussitôt mander le capitaine de la compagnie dont ce soldat faisait partie , il lui raconta le fait en lui ordonnant de payer cet écu de sa poche; le capitaine s'exécuta d'assez mauvaise grâce et je pris la pièce en souriant. Cet officier, qui n'était autre que le comte de Rojas, colonel du régiment caserne au Buen-Retiro, me donna sa parole d'honneur qu'avant la fin du jour on me rendrait mes armes et la liberté. Si vous n'êtes pas libre sur-Ie -champ, ajouta-t-il, c'est que S. Exe. veut que vous receviez satisfaction pour cette bévue de la police. Toutefois, je dois vous
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dire que le bon alcade a été la dupe d'un faux témoignage. Il s'est trop facilement confié au rapport d'un vaurien qni est a votre service.
Ainsi, je ne m'étais pas trompé, c'était ce maudit page qui m'avait dénoncé ; mais qu'avait-il pu dire? En songeant à l'étrange événement de la nuit qui précéda mon arrestation, je ne me sentais pas complètement rassuré.
— J'espère, dis-je à M. de Rojas, que je n'aurai plus rien à redouter des calomnies de ce drôle, et j'avoue que sa présence me pèse.
Aussitôt, le colonel appela deux soldats qui emmenèrent le coquin dont je n'ai plus entendu parler.
Lorsqu'on me conduisit au corps-de-garde pour ma confrontation avec mon voleur , j'aperçus le comte d'Aranda dans la cour du château; j'en témoignai ma surprise au colonel qui me dit : S. Exe. est venue ici uniquement pour vous. Puis ce brave officier m'invita à dîner pour le jour même.
En attendant, je regagnai provisoirement ma prison. On avait fait dresser pour moi, dans la salle, un lit de camp très-propre ; je trouvai là Manucci qui m'attendait et qui me sauta au cou : nous nous embrassâmes de bon cœur. Je dois dire que ce jeune homme me donna en cette circonstance des preuves de l'amitié la plus dévouée ; aussi regretlerai-je toute ma vie l'indiscrétion dont je me rendis coupable à son égard ; il ne me Ta jamais pardonnée , et le lecteur jugera
bientôt si Manucci n'a pas poussé trop loin la vengeance.
L'heureux dénoûment de ma mésaventure devint bientôt le sujet de la conversation des prisonniers. La plupart m'accablaient d'obsessions; si je les eusse écoutés, j'aurais eu fort à faire. Marazzani était le plus pressant, il voulait que j'adressasse incontinent une pétition au comte d'Aranda en sa faveur. Tout ce qu'il obtint de moi, ce fut de partager mon dîner. Nous étions encore à table, lorsque l'alcade Messa se présenta pour me reconduire à mon domicile ; il me restitua mes armes, et l'officier qui l'accompagnait me rendit mon épée. Ma sortie de prison ne se fit pas sans cérémonie : plusieurs soldats ouvraient la marche de ce que j'appellerai mon cortège ; j'étais placé entre l'alcade revêtu de son grand costume, et l'officier dont j'ai parlé; derrière nous marchaient une vingtaine d'alguazils. C'est avec cette escorte que je rentrai dans mon appartement, d'où les scellés avaient été enlevés. Avant de se retirer, l'alcade me dit avec quelque émotion : Vous pouvez vous assurer, monsieur, qu'on ne vous a rien dérobé pendant votre absence, et sans votre coquin de domestique, vous n'auriez jamais eu lieu de traiter les magistrats de S. M. C. comme des voleurs et des assassins.
— Monsieur l'alcade, lui répondis-je, la colère fait faire bien des sottises, elle en fait dire aussi 5 convenez-en. Oublions tout ce qui s'est passé: je pense que vous me trouverez de bonne composi-
«.HAPITKL II. 55
tion; car si ma voix n'eût pas été entendue , il y allait pour moi des galères.
— Ma foi, c'est fort probable ; mais je vous aurais plaint.
— Bien obligé !
Je pris un bain, je fis un peu de toilette et courus chez mon savetier-gentilhomme. Il ne me félicita pas de me voir libre; mais il se félicita lui-même de sa perspicacité qui lui avait fait deviner que mon arrestation ne pouvait être que le fruit d'une de ces erreurs si ordinaires aux gens de police. Quand je lui appris quelle éclatante satisfaction j'avais obtenue, il m'assura qu'un grand d'Espagne n'aurait pu s'attendre à mieux. Je me rendis ensuite chez Mengs qui ne comptait pas me revoir sitôt. 11 me reçut avec quelque embarras. En effet, n'avait-il pas quelque reproche à se faire? ne m'avait-il pas mis à la porte comme un homme suspect? Je regardai comme une excuse indirecte le projet qu'il me dit avoir eu, de faire des démarches , à mon intention, auprès du ministre de la justice. Je trouvai chez lui une lettre qui me causa plus de plaisir que toutes ses protestations. Cette lettre était de Dandolo, et en contenait une autre adressée a M. de Mocenigo.
Le bon Dandolo me marquait qu'après cet envoi l'ambassadeur ne craindrait plus de déplaire à l'inquisition en me faisant bon accueil, puisque cette lettre me recommandait de la part même des inquisiteurs. Mengs voulait que je la portasse surle-champ a Mocenigo, mais j'étais accablé de som-
meiletje me contentai de l'envoyer à Manucci , qui, le lendemain, vint m'inviter à dîner de la part de l'ambassadeur. Il y aura grande réunion , me dit-il, et votre triomphe n'en sera que plus complet. Néanmoins je n'étais pas encore débarrassé de toute inquiétude, et il est probable que j'aurais quitté Madrid, et même l'Espagne, sans l'entrevue que m'accorda le premier ministre, entrevue qui dissipa toutes mes craintes.
Mon entrevue avec le comte d'Aranda. — Dîner chez l'ambassadeur. — Campomanès. — Anecdotes sur Mengs. — Le roi Charles III. — Histoire d'un abbe et d'une madone.
On me retint assez long-temps dans l'antichambre du comte d'Aranda , ce qui me fit augurer que S. Exe, ne s'attendant pas à ma visite, se préparait à me recevoir. On m'introduisit auprès d'elle au bout de trois quarts d'heure.
Dès que le comte m'aperçut, il vint à ma rencontre d'un air animé, et me remettant une liasse de papiers : Voici vos quatre lettres, dit-il ; je vous engage à les relire, présentement que vous êtes de sang-froid.
— Pourquoi relirais je ces lettres, monseigneur?
— Pourquoi! ne vous souvene/.-vous plus du langage (pie vous v tenez?
— Pardon, monseigneur, mais tout homme
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décidé, comme je Tétais, à en finir, même aux dépens de ses jours , n'est pas d'humeur à modérer ses expressions. Je devais penser que tout ce qui m7 arrivait était ordonné par votre excellence.
— C'est bien mal me connaître; c'est plus mal encore apprécier votre position et la mienne.
— Je sais tout ce que je dois de respect et de considération à la vôtre , dans des circonstances ordinaires ; mais je me voyais en dehors de la loi et du droit des gens, mon emportement est excusable.
— Peut-être ; mais ce qui l'est moins , c'est l'opinion que vous avez cru pouvoir prendre de mes dispositions à votre égard. Vous êtes injuste et vous soutenez mal votre réputation d'homme d'esprit.
Je m'inclinai comme pour le remercier de son compliment satirique.
Il reprit d'un ton moins sévère : Monsieur Casanova , êtes-vous bien sûr de n'avoir rien à vous reprocher, et de n'avoir pas, ainsi que vous le prétendez, violé les lois du gouvernement de S. M. C?
La manière dont le comte articula ces derniers mots me fit trembler; les souvenirs de l'aventure tragique se dessinèrent dans mon esprit en traits sanglants. Le comte s'aperçut de mon trouble et me dit avec bienveillance :
— Piemettez-vous; tout est connu et tout vous est pardonné , parce que votre conduite a été celle d'un digne et vaillant homme; mais avouez que
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les apparences étaient plus que suffisantes pour vous faire pendre. Au surplus, le plus beau rôle dans celte affaire n'est pas celui que vous avez joué; vous avez agi en Espagnol, mais la senora Dolorès s'est comportée en Romaine.
— Qu'a-t-elle fait?
— Elle a tout avoué.
— Au risque de me perdre.
— C'était l'unique moyen qu'elle eûl de vous sauver; en cherchant a vous disculper entièrement, elle eût fait croire à une complicité, car vous aviez été vu. Le cavalier que la senora a tué était un assez mauvais sujet; cependant pareil attentat méritait une punition et elle eût été terrible si le crime eût été connu du public ; mais le mystère dont on Ta couvert et plus encore les motifs de l'action de Dolorès faisaient une loi de l'indulgence. Dolorès est libre et sa famille a quitte avec elle le sol de l'Espagne. Pour vous , soyez désormais sans inquiétude ; je n'ai pas besoin de vous recommander le secret sur toute cette affaire , vous y êtes inlére i é le premier.
Je fus tenté de me jeter aux genoux du comte; mon émotion dut lui faire juger de la vivacité de ma reconnaissance.
En quittant le ministre, je me rendis chez M de Rojas. Sous l'influence de la scène qui venait d'avoir lieu, je ne lui cachai pas les sentimens dont mon cœur était plein pour S. Exe. M. de Rojas, qui ne pouvait en soupçonner le véritable motif, me dit. brusquement :
— Comment donc ! on vous étrille et vous dites merci!
— On m'a rendu justice , je n'ai point de rancune ; et d'ailleurs, quelle autre satisfaction pourrais-je exiger?
— D'abord, la destitution de l'alcade, et ensuite une forte indemnité en argent.
— L'alcade a outrepassé ses instructions , j'en conviens, mais il a été plus malheureux que coupable ; quant à l'indemnité , je rougirais de mettre un prix aux souffrances que j'ai endurées.
— C'est très-bien, mais votre générosité passera pour de la faiblesse ; vous êtes dans un pays où il est permis de tout dire impunément, si ce n'est en parlant de l'inquisition et du roi.
En rentrant chez moi , je trouvai Mengs qui m'attendait avec sa voiture ; il était invité au dîner de M. de Mocenigo et il venait me prendre. L'ambassadeur m'accueillit les bras ouverts, et félicita Mengs de l'hospitalité qu'il m'avait donnée. Mengs devint rouge , et je ne pus m'empêcher de sourire. A table, il fut question de mes quatre lettres , et la manière différente dont chaque convive les jugea me donna lieu d'observer à quel point les positions des hommes règlent et déterminent leur façon de voir et de penser. Outre Mengs et l'ambassadeur , les notabilités que je distinguai étaient : l'abbé Bigliardi , le consul de France , le savant don Pablo Olivadès et le célèbre Rodrigo deCampomanès. Avec une franchise plutôt bienveillante que sévère, l'ambassadeur blâma
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hautement le ton de ma missive au comte d'Aranda; Campomanès prit vivement ma défense , en soutenant qu'elle était faite au contraire pour m' attirer la considération de tout le monde, même celle du roi et de son ministre; Oiivadès fut du même avis , et l'appuya d'une foule de citations; Mengs, homme de cour, se rangea du coté de M. de Mocenigo ; quant à l'abbé Bigliardi , il dit que l'ambassadeur avait raison et que Campomanès n'avait pas tort.
Campomanès, qui a laissé dans son pays une grande réputation d'esprit, de savoiretde courage, était un petit homme brun, d'une laideur non équivoque , mais qu'on était tenté de trouver beau , à l'entendre parler. Son élocution , vive et impétueuse , était pleine d'autorité et de séduction. Ennemi de l'Église, dont il connaissait à fond les intentions perfides, il se prononçait, en toute occasion et ouvertement, contre les abus qu'en dépit de tous les efforts elle éternise dans la malheureuse Espagne. Tout cédait à l'incisive ironie de son raisonnement; que de préjugés ce Voltaire espagnol a démolis du bec de sa plume ! C'est à lui que son pays fut redevable de l'arrêt d'exclusion des jésuites : il avait dévoilé au comte d'Aranda toutes les intrigues de cette société pestiféré ; il lui avait fait toucher au doigt tous les fils de cette trame si habilement ourdie dont le réseau, tendu d'un bout de l'Europe à l'autre , menace toujours d1 envelopper les peuples. Campomanès louchait, le comte d'Aranda et le générai des jésuites lou-
Cil CHAPJTM III.
rliaient aussi. J'amenai la conversation sur le terrain de celte guerre que se faisaient ces trois personnages au regard louche, guerre dont je redoutais le dénoûment pour Campomanès. Il passait pour Fauteur de tous ces petits pamphlets anonymes qui, dirigés contre les jésuites, inondaient alors presque toutes les cours de l'Europe. Ses relations suivies avec l'envoyé de Venise lavaient mis à même de connaître toutes les mesures que notre sénat avait prises contre les moines, communication dont il aurait pu se passer, s'il eût pris connaissance des écrits de notre célèbre Paolo Sarpi. Plein de courage, de persévérance et de sagacité , Campomanès passait pour un homme sincère et désintéressé dans son opposition; c'était le seul amour de la vertu et de la patrie qui l'inspirait : aussi jouissait-il de l'estime des personnes les plus éclairées; en revanche, les moines, les prêtres, les faux dévots et la vile populace, dont toute cette prêtraille nourrissait la corruption , portaient une haine mortelle à ce courageux écrivain. L inquisition avait juré sa perte , et il se disait assez hautement que Campomanès était destiné à périr dans les cachots du saint-office, prophétie qui s est m ..;cureusement accomplie , ou peu s'en faut. En effet, quatre ans plus tard, Campomanès, jeté dans les prisons de l'inquisition , n'en sortit qu'après avoir fait amende honorable. Olivadès, son ami et notre convive, s'en tira encore plus mal : tous ses biens furent confisqués, et il mourut dans l'exil. Le comte d'Aranda lui-même,
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appui de ces deux hommes, n'eût point échappé aux fureurs de cette canaille enfroquée , si le roi , pour le soustraire à la vengeance de ses ennemis, ne lui eût donné l'ambassade de Paris.
Charles III , qui est mort fou, a fait des choses prodigieuses pour un roi d'Espagne , et pour un homme faible Je caractère, fantasque et bigot. 11 croyait au diable autant qu'à Dieu, croyance qui devait le rendre l'instrument des volontés de son confesseur. Néanmoins , ce confesseur n'était pas jésuite , car c'est lui qui disposa la conscience royale au grand acte de l'expulsion de leur ordre ; mais le bon père , dont j'ai oublié le nom, était fermement attaché aux statuts de l'inquisition. S il parut d'abord prêter son appui aux plans de réforme du comte d'Aranda, son but était, ainsi que les événemens l'expliquèrent plus tard, de replonger plus sûrement le roi dans les abîmes de la superstition et du despotisme. L'histoire fourmille de ces exemples de tentatives de réforme autorisées par leurs adversaires mêmes , convaincus qu'ils sont que ces tentatives doivent tourner contre leurs propres auteurs , et que le joug , un instant relâché, retombera plus pesant sur des peuples abrutis et crédules.
Le lendemain, je me présentai chez don Emmanuel de Roda, homme desprit et dune instruction profonde , rareté par tous pavs , et notamment en Espagne. Il avait beaucoup de goût pour la poésie latine et la poésie italienne , mais il mettait 1 une et l'autre fort au-dessous de celle de son pays.
04 CHAPIThE Ut.
C'est une faiblesse fort ordinaire chez les hommes les plus distingués. Je laisse au lecteur à décider si je Ici partagé moi-même, en déclarant hautement que je ne connais pas de poésie et même de littérature plus belles que la littérature et la poésie de mon pays. Je ne vois pas dans le monde entier de poètes comparables à Dante , à Pétrarque , à Tasse et à l'Ariosle ; je ne parle que des modernes. On peut même aller jusqu'à dire qu'exception faite des Grecs, toute la grande et sévère littérature européenne appartient presque exclusivement à l'Italie. Les Romains ont brillamment ouvert la route que les Italiens de la renaissance ont parcourue avec tant d'éclat. L'Italie moderne a cet avantage sur l'ancienne , c'est qu'elle a brillé dans des arts à peu près inconnus à la civilisation romaine. Quoi de plus beau, de plus élevé, de plus parfait que la peinture et la musique de mon pays! Les écoles flamande, espagnole et française, ne sont que des reflets de la nôtre. En outre, l'Italie a produit les plus grands architectes, les plus grands sculpteurs, et, ce que les autres peuples semblent trop oublier, les plus grands hommes de guerre ; on peut les compter depuis César, la liste en est longue. Enfin , dans les sciences exactes, je ne sais pas de noms plus imposans que ceux d'Archimède et de Galilée.
Voilà les noms que j'opposais à don Emmanuel de Pioda , qui croyait répondre à tout par le nom de Cervantes. Don Quichotte est un ouvrage admirable sans doute , mais qui m'a toujours paru un
peu futile clans son but ; les épisodes de ce roman ne sont pas suffisamment variés , et la forme générale est monotone. Quelle que soit la bonne volonté du lecteur, il a peine à s'expliquer aujourd'hui l'inébranlable folie de don Quichotte. Le grand précepte de toute littérature et de toute œuvre d'art est écrit dans un sonnet de Michel-Ange : « L'écrivain et l'artiste ne doivent pas s'attachera reproduire ce que le temps détruira ». Or, l'oeuvre satirique de Cervantes est continuellement dirigée contre un ridicule qui ne lui a pas survécu.
Malgré mes frais d'éloquence , don Emmanuel garda sa conviction et moi la mienne ; c'est le dénoûment ordinaire de toute discussion. Du reste, il me reçut de la manière la plus amicale , et me témoigna ses regrets des avanies que j'avais essuyées au Buen-Retiro ; mêmes marques d'intérêt me furent données par le duc de Lassada et le prince de la Catolica. Pendant les trois semaines que je passai chez Mengs , j'eus l'occasion de voir les personnages les plus considérés et les plus considérables de l'Espagne ; aussi songeai-je sérieusement a me procurer quelque emploi dans le gouvernement 3 d'autant plus que Pauline, ma dame portugaise, ne m'écrivait plus. Sans négliger précisément dona Ignazia, nos relations étaient moins suivies, parce que toutes mes visites avaient pour témoins Vhidalgo et sa femme: d'ailleurs, l'obligation pour Ignazia de se soumettre à une foule de pratiques religieuses était un obstacle à nos plaisirs.
66 CHAl'IThE III.
Quelques jours avant la semaine sainte, le roi quitta Madrid, et se rendit avec toute la cour à Aranjuez. M. de Mocenigo m'avait invité à l'y accompagner, car il comptait me présenter au monarque. INIais , la veille de notre départ, je fus attaqué d'une fièvre violente qui me retint au lit. Le vendredi saint, quoique très-faible encore , je pris une voiture et partis pour Aranjuez \ en arrivant j'étais plus mort que vif. Dans cet état, je reçus de Mengs la lettre suivante :
« Je dois vous prévenir qu'hier le curé de ma paroisse a fait afficher aux portes de l'église les noms de celles de ses ouailles qui ne croient pas en Dieu et qui n'ont pas fait leurs pâques ; le vôtre se trouve sur la liste. Le pasteur m'a réprimandé à ce sujet ; il s'étonne de ce que j'ai reçu sous mon toit un païen: vous auriez dû. rester un jour de plus à Madrid et remplir vos devoirs de chrétien , ne fût-ce qu'à ma considération. Le soin de ma bonne renommée , et la sûreté de mon avenir , m'obligent donc à vous déclarer qu'à dater de ce moment ma maison vous est fermée. Mes domestiques remettront vos elfets à la personne que vous enverrez pour les prendre. »
Lecture faite de cette inconvenante missive , je dis au messager qu'il pouvait s'en retourner comme il était venu. Comme il voulait une réponse ou un reçu de la lettre , je la mis en pièces, et lui jetant les morceaux au visage : Voilà ma ré<ponse, lui dis-je.
(.HAPlThE lii. 6"J
Aussitôt , je me fis conduire en chaise à porteur a l'église d' Aranjuez, et me confessai à un capucin ; le lendemain , je communiai , et je tirai de lui une attestation des formalités que j'avais remplies , attestation que j'envoyai au curé, en le priant de faire disparaître mon nom de sa liste de proscrip tion. J'écrivis à Mengs :
« J'ai mérité l'affront que vous me faites puisque j'ai été assez mal avisé pour vous faire l'honneur d'accepter un appartement chez vous. Quelque grossier que soit votre procédé , néanmoins je vous le pardonne , c'est le devoir d'un chrétien qui sort de la sainte table ; mais permetlez-moi de vous rappeler un proverbe que tous les honnêtes gens savent par coeur, et que vous ignorez : « Turpiàs ejicitur quàm non admittitur hospes ([). »
Ma lettre expédiée , je contai l'affaire à l'ambassadeur, qui me dit que Mengs n'était estimé que pour ses talens ; quant à son caractère, il était peu sociable : c'était un homme perdu d'orgueil. — S'il vous a offert un asile, c'était par pure vanité et afin de faire croire à tout Madrid que c'est par égard pour lui Mengs, qu'on vous a traité avec tant de distinction.
Mengs parlait quatre langues, mais il les parlait incorrectement^ ce dont il ne voulait pas convenir. Sa langue maternelle ne lui était même pas
Ci) * Il est honteux de refWr l'hospitalité , mais il esl plus honteux encore de chasser celui à qui on l'a accordée. »
G8 CHAPITUE III.
très-familière. Un jour qu'il rédigeait un placet au roi, j'eus toutes les peines du monde à lui faire changer sa formule de salutation, dans laquelle il s'intitulait el mas inclito, s'imaginant que ces trois mots signifiaient le plus humble , lorsqu'ils signifient, au contraire, le plus renommé. Il m'a toujours gardé rancune du service que je lui rendis en cette occasion. Quand on lui écrivait, il fallait que la suscription de la lettre portât : à M, le chevalier Mengs ; sans cette formalité nobiliaire, il ne répondait pas. Il tenait beaucoup aussi à ce qu'on fît mention de ses prénoms, et il étayait sa prétention d'un raisonnement au moins bizarre. Je m'appelle Antoine-Raphaël Mengs, disait-il, et comme je suis peintre, ceux qui suppriment mes deux prénoms, me refusent l'honneur d'en porter qui me soient communs avec Antoine de Corrège etPiaphaël dUrbin , dont je réunis en moi les qualités. Il avait une habitude insupportable dans la conversation , c'était de traiter tous les sujets meta physiquement. Il se croyait profond, parce qu'il avait recours au vocabulaire des généralités , qui m'ont toujours paru des banalités. Ses discours étaient farcis de considérations empruntées à ceux qui ont écrit sur la peinture et la statuaire, Léonard et Vasari entre autres ; et comme il confondait leurs préceptes et transposait l'application qu'ils en ont faite , cela produisait les plus ridicules conclusions. Comme presque tous les artistes de troisième ou quatrième ordre , il avait un penchant déclaré à diviniser tout ce qu'il faisait;
<HAPITHE III. 6çj
il était dans une perpétuelle adoration de sa personne et de son talent; tout en lui , jusqu'à ses difformités, était des beautés. Je me soiwiens qu'un jour je pris la liberté de lui faire observer, en voyant un de ses tableaux, que la main d'une certaine figure me paraissait manquée. En effet, le quatrième doigt était plus court que le second. Voilà une plaisante observation , me dit-il, voyez ma main! etill'étendit. — Voyez la mienne , répondis-je ; je suis convaincu qu'elle ne diffère pas de celle des autres enfans d'Adam. — De qui donc me faites-vous descendre? répliquart-il. — Ma foi ! lui dis-je après avoir examiné sa dextre, je ne sais à quelle espèce vous rattacher, mais vous n'appartenez pas à la mienne. — Alors votre espèce n'est pas l'humaine , car la forme manuelle de l'homme et de la femme est bien celle que voilà. — Je parie ioo pistoles que vous vous trompez, lui dis-je.
Furieux de mon défi, il jette palette et pinceaux , sonne ses gens , et leur fait à tous exhiber leurs mains : sa colère fut grande quand il reconnut que chez tous le doigt annulaire était plus long que l'index. Cependant il voulut bien sentir le ridicule de sa conduite, et termina la scène par cette plaisanterie : Je suis charmé du moins d'être unique en mon genre sur un certain point.
Cependant cet homme, vaniteux outre mesure, et dont le talent a été beaucoup trop vanté selon moi , avait parfois le sentiment du vrai beau et de la perfection. Il me le prouva un jour; c elait
70 CHAPITRE Ilf.
au sujet d'une Madeleine qu'il avait peinte , figure vraiment belie. Depuis un mois , il me disait chaque-matin : Mon tableau sera terminé demain; et, bien qu'il y travaillât jusqu'à la nuit, l'oeuvre ne s'achevait pas. Je finis par lui demander s'il ne s'était pas trompé , en m'annonçant la veille que son tableau serait terminé dans la journée. — Non, certes, je ne me suis pas trompé, car il peut paraître achevé à quatre-vingt-dix-neuf amateurs sur cent ; mais je ne tiens compte que du jugement de ce centième que je ne saurais découvrir. Cette Madeleine ne sera donc jamais achevée , si ce n'est défait , c'est-à-dire quand je cesserai d'y travailler. Aucune œuvre humaine ne peut être considérée comme achevée, parce qu'aucune n'est parfaite. Dans votre Pétrarque même , que vous aimez tant, il n'y a pas un sonnet qui soit pariait. — C'est vrai , lui dis-je , et je lui sautai au cou, en signe d'adhésion.
Comme tous les gens de sa profession, il prisait bien plus haut le génie du peintre que celui du poète : par exemple ; en comparant le mode de travail d'un poète composant une tragédie, avec celui du peintre, qui , dans un seul cadre , représente les différentes scènes de cette tragédie, il ' donnait la préférence au dernier. Je lui répondais : Je n'oserais décider entre le génie d'un Raphaël et celui dun Euripide ; mais quant au mode d'exécution , j'oserai dire que l'œuvre du peintre est plutôt celle de ses mains que de son esprit. Tout en dessinant des contours ou dispo-*
sant ses couleurs, il est libre de faire voyager son esprit a cent lieues de sa toile ; mais le poète tragique ne saurait distraire un seul instant son imagination de son sujet -, il a besoin de toute sa verve, de toutes ses forces et de toute son application. Montrez-moi le poète tragique qui ait jamais commandé le menu de son dîner au moment de son travail, ce que vous venez de faire vous-même, tout en travaillant à votre Madeleine, Quand Mengs se sentait battu sur son propre terrain , il grommelait entre ses dents ; ce fut là toute sa réponse. Je pourrais citer encore quelques anecdotes relatives à Mengs, mais j'aime mieux reprendre le fil de mes aventures.
Je fis, en société de Manucci,une petite excursion à Tolède. On voit dans cette capitale de la Nouvelle-Castille le fameux Alcazar, palais où résidaient les rois maures. La cathédrale est aussi un très-bel édifice ; le tabernacle qui renferme le saint -sacrement est d'une dimension telle que, dans les processions , il faut trente hommes pour le porter. Le chanoine qui nous montrait les curiosités de l'endroit nous fit remarquer un petit vase en mauvaise terre de pipe, et comme je m'étonnais de voir pareil ustensile au milieu des autres somptuosités du culte : Ce vase , nous dit-il , est celui où Judas cacha les trente deniers qu'il reçut pour trahir Notre-Seigneur. J'allais porter la main sur cette relique afin de l'examiner de plus près ; mais le chanoine m'arrêta . on disant que le roi lui-même n'oserait p;is y tou< lier.
7 2 CllAPITKE III.
Nous allâmes ensuite visiter le cabinet d'histoire naturelle , également rempli de reliques ; mais du moins nous pouvions rire de celles-Jà. L'administrateur nous montra une espèce de paquet empaillé , qu'il nous dit renfermer le squelette d'un dragon ? preuve , ajouta-t-il, que le dragon n'est pas un animal fabuleux. Il nous fit voir aussi un tablier de franc-maçon , qu'il tenait d'un ami de son père , lequel de son vivant était franc-maçon , preuve , ajouta-t-il, que [cette secte existe. Toutes ces preuves ne me donnèrent pas une haute idée de l'esprit de l'administrateur.
A mon retour à Aranjuez , l'ambassadeur me présenta au marquis de Grimaldi, qui m'entretint longuement de la colonie suisse que le gouvernement espagnol avait établie dans la Sierra-More na. L'entreprise était loin de prospérer ; tous les colons périssaient dans cette plate et aride solitude. Je dis au marquis : Ce projet est irréalisable ; voilà une colonie qui, dans vingt ans, se sera fondue jusqu'au dernier homme. Cela tient à des causes physiques et morales. De tous les peuples d'Europe, le Suisse est celui qui tient le plus profondément , non-seulement aux usages de son pays , mais au sol même. Je le comparerais volontiers à une plante qui , transplantée sur un terrain étranger, y dépérit insensiblement jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ces gens -là sont sujets à ce qu'ils appellent le mal du pays , mal connu des anciens Grecs sous le nom de nostalgie. Le seul remède peut-être à employer serait de les mêler, par des
alliances , à des colons des autres contrées ou à des Espagnols ; il faudrait aussi leur laisser des prêtres et des magistrats du pays, et , par dessus tcut, les mettre à l'abri des tracasseries de l'inquisition, car le Suisse a des habitudes tenaces et invincibles ; tel est certain usage qui précède la solennité des noces , et qui répugnerait certainement à l'Église d'Espagne. Bref, j'engageai IV. de Grimaldi à renoncera sa colonie suisse, e à la composer de familles espagnoles. Il m'objecta que la population de l'Espagne était déjà trop fable , qu'il faudrait ainsi dégarnir un canton peur le repeupler aux dépens d'autres localités ausi peu populeuses. — Point du tout, répliqui-je, car dix colons, qui , dans les Asturies, nièrent de faim , produiraient cinquante enfans avat dix ans , lesquels en donneraient deux cents dan la génération suivante , et mille dans la troisièm.
Oi commença l'essai de mon projet, et le marquis l'assura que s'il réussissait, je serais nommé gouveieur de la colonie, récompense qui me souriait pl? yU qUe5 pour long-temps encore, cette colonie^ devait être qu'une réunion de gueux. J'étai occupé de la rédaction de ce projet, lorsque maître de chapelle de la cour, Vénitien provré de M. de Mocenigo, vint me demander s€ lie connaissais pas cjuelcpie canevas à mettre er^^ique. C'était pour le spectacle de la cour, et temps avancé ne lui permettait pas de faire vc> un Ubretto d'Italie. Je lui propose
de composer un opéra en un acte \ il me prend iu mot j me voilà a l'ouvrage , et , au bout de trentesix heures , j'avais fini. Il mit quatre jours à composer sa musique ; les répétitions avaient lieu à l'hôtel de l'ambassade , en présence des ministres espagnols et étrangers. Le succès fut complet, seul bénéfice que je retirai de mon ouvrage , et e seul que j'ambitionnais. La composition de c*t opéra m'avait mis en relation avec les canutrices du théâtre d'Aranjuez \ c'est la que je is la connaissance de la signora Pellicia , piina donna, Romaine de naissance, d'un talent médocre , plutôt laide que belle , mais pleine d'espit. Engagée pour donner des représentations à Valence , elle me pria de lui procurer une lettr de recommandation pour cette ville. Je lenvoy* au duc d'Arcos, qui la satisfit au moyen d'une Jttre cachetée à l'adresse d'un banquier de Valnce , nommé don Diego ; j'aurai plus tard l'occas>n de parler de cette singulière lettre.
Parmi les personnages que je fréquents assidûment à Àranjuez , je ne dois pas ouber don Domingo Barneri, premier valet de ch^bre du roi. De ses fenêtres , je voyais S. M. p tlr tous les matins pour la chasse , et en rêver? épuisée de fatigue. Le roi était de petite taille.iais alerte et robuste , au rebours de presque us *e* rois d'Espagne , qu'on se représente dordllre comme énervés et languissans. Charles III *** Pour favori un certain Gregorio Squillac homme de basse extraction , et qui , pour toiillerlte? avait
..iiapitrc ni. 75
une fort belle femme. Comme tout le monde , j attribuais à la senora Squillace les faveurs dont le roi comblait son époux. J'augurais qu'il devait y avoir réciprocité. Barneri me détrompa en ces termes : Ces propos ont couru , me dit-il, mais ce sont pures calomnies; le roi est la chasteté même: il n'a jamais connu que sa femme , notre feue reine , et il agissait auprès d'elle plutôt par devoir de chrétien que par entraînement conjugal. Ce bon prince ne voudrait pas , au prix de ses jours , souiller son âme d'aucun péché mortel, et., le croiriez-vous? uniquement pour n'avoir pas à l'avouer à son confesseur. Vigoureux et dispos , de sa vie il n'éprouva la moindre indisposition, et son tempérament est tel que , du vivant de la reine , il ne laissa guère passer de nuit sans lui donner des marques de sa tendresse. C'est pour donner un autre cours aux émotions charnelles qui le dévorent qu'il s'adonne aux plaisirs ou plutôt aux fatigues de la chasse ; il croit y trouver un remède efficace contre les impulsions d'un sang trop aident.
— Voilà un homme admirable! m'écriai-je.
— Quand la reine mourut, la réforme n'était pas facile, et il lui en coûta beaucoup, car S. M. n'aime ni la lecture , ni la musique , m la conversation. Il devenait nécessaire qu'elle s imposât des occupations qui ne lui laissassent ni loisirs , ni repos. Voici donc le train de vie de S. M., ce qu'elle fait et fera sans doute jusqu'au tombeau : à sept heures, le roi se lève et passe dans son ca-
n6 CHAPlTRL 111.
binet de toilette , puis il dit ses prières ; à huit heures , il entend la messe et prend son chocolat , après quoi il bourre son nez d'une énorme prise de tabac , la seule qu'il prenne dans toute la journée. Il travaille jusqu'à onze heures avec les ministres , et , le travail terminé , il dîne copieusement. Au sortir de table , il fait une visite à la princesse des Asturies, et part pour la chasse. Il y reste jusqu'à huit heures , et fait collation tout en courant. Quand S. M. rentre au château , on la porte dans son lit, car la fatigue l'a endormie. Tel est le cercle immuable de ses habitudes.
— C'est une vie triste pour un roi. Pourquoi ne se marie-t-il pas ?
— Il avait jeté les yeux sur l'une des filles de Louis XV, la princesse Adélaïde ; il fit demander son portrait, et sur son inspection, il ne voulut plus entendre parler d'union. Depuis ce temps, on n'ose pas lui parler de mariage, et malheur à qui lui proposerait de prendre une maîtresse.
Charles III devint victime de sa rigoureuse abstinence, et l'on sait qu'il mourut fou : avec mes idées d'homme encore jeune et très-facile sur l'article des mœurs, je jugeai alors qu'il l'était déjà. L'austérité n'est bonne que pour les prêtres ; de la part d'un monarque, ce n'est qu'une folie blâmable, parce que , dans ce haut rang, les macérations des sens produisent à la longue l'insensibilité du cœur, et finissent, comme on le voit, par attaquer le siège de l'intelligence. Le roi aimait beaucoup l'infant son frère, prince d'une
laideur remarquable; il lui laissait prendre des maîtresses à tort et à travers , et procréer des bâtards tout à son aise : Barneri ne pouvait s'expliquer cette contradiction. Cet infant avait dans la tête un grain de la folie qui germait dans le cerveau de son auguste frère , mais c'était une folie beaucoup plus mondaine. Ainsi , il ne voyageait jamais sans emporter dans sa voiture l'image d'une Vierge peinte par Mengs. Cette sainte était représentée assise sur l'herbe , les pieds en croix, à la manière des Arabes , et la robe retroussée , de manière à ce qu'on lui vît les jambes jusqu'au genou ; tout , dans cette peinture, avait été calculé pour éveiller l'émotion sensuelle : tel était son effet sur le prince espagnol, dont l'esprit mystique mettait tout sur le compte de la pure dévotion. Cette image voluptueuse, ces formes mondaines avaient pour lui un caractère céleste qui ajoutait à l'exaltation de son imagination. Son illusion était complète, et il tenait d'autant plus à cette Madone , qu'il croyait y découvrir,, en la regardant, le secret de l'amour que la mère du Rédempteur lui avait inspiré. Tous les Espagnols sont bâtis sur ce modèle ; voulez-vous captiver leur cœur, commencez par toucher leurs sens? Les Italiens leur ressemblent passablement sous ce rapport, mais ils ont une finesse de tact qui ne leur permet pas de confondre les choses du monde réel avec les idoles d'une croyance fantastique.
Avant mon départ pour Aranjuez , j'eus un nouvel exemple de ce mélange de mysticité et de con-
-8 (H.APITKE III.
eupiscence qui fuit bouillonner un cœur espagnol. Au-dessus du maitre-autel de la chapelle San-Geronimo, il y avait une image de la Vierge allaitant le Sauveur. La gorge, admirablement peinte , était bien faite pour émouvoir tous ceux qui la voyaient, et ils étaient nombreux , car la chapelle ne désemplissait pas de fidèles qui venaient s'agenouiller devant la Vierge au beau sein. Les dons déposés sur son autel ^ accumulés depuis un siècle , étaient devenus si considérables, qu'on en avait tiré toute la matière des lampes d'or, du tabernacle et des vases sacrés qui décoraient ce sanctuaire , indépendamment du gros revenu affecté à leur entretien. Un poste d'honneur, composé de grenadiers royaux, veillait jour et nuit sur les beata ubera auœ lactaverunt œterni patrls filium (i). Ceci, comme je l'ai dit, se passait avant mon départ pour Aranjuez. A mon retour à Madrid , j'ordonnai à mon cocher d'éviter la rue San-Geronirno , afin d'éviter l'encombrementde voitures et de piétons que la belle Vierge y occasionait toute l'année ; mais le cocher me répondit que, depuis quelques jours, la rue était déserte, et, en effet, nous passâmes librement devant la chapelle. Je demandai la raison de ce brusque changement, et l'on me répondit en riant : Allez à la chapelle , et vous l'apprendrez. J y courus aussitôt, et j'eus, au premier coup d'œil , le mot de l'énigme. La Vierge y était
(i) Sur les bienheureuses mamelles qui allaitèrent le 51s du Père -Éternel.
toujours, niais ie beau sein avait disparu. Un mauvais peintre avait couvert ces voluptueux contours d'une couche bistreuse qui en dérobait la vue. Le pinceau brutal du barbouilleur n'avait pas épargné la tête de l'enfant divin. Les regards langoureux de la Madone, qui naguère étaient attachés sur l'objet de sa tendresse, se dirigeaient maintenant sur ce malencontreux voile , contre toutes les lois de la vraisemblance et de l'art : travestissement ignoble , imaginé dans le temps du carnaval, dont il semblait être l'indécente continuation. 11 faut savoir que l'ancien chapelain étant mort , son successeur, plus austère et plus bête , avait ainsi mutilé la sainte image ; il avait tort comme Espagnol, comme chrétien, et surtout comme spéculateur, car son incartade menaçait de le ruiner. Plus de visiteurs, plus de génuflexions , plus d'adorations , partant plus d'offrandes. Un idiot eut compris cela; le nouveau chapelain ne le comprit pas. Mon désir d'observer les hommes et de les faire causer sur les motifs de leurs actions me sucera l'idée d'aller
Ou
voir cet ecclésiastique ; je me le figurais, d'après son action , vieux et d'une humeur sombre ; mais, à ma grande surprise, je trouvai un abbé de trente ans à peine , le teint frais , les yeux doux et d'une humeur ouverte et sémillante. Il me reçut en souriant, et, avant de savoir mon nom, il m'offrit une tasse de chocolat, que je ne crus pas devoir accepter. J'entrai sur-le-champ en matière.
So chapitre lii.
— Monsieur l'abbé , je viens , en ma qualité d'amateur des bonnes peintures, vous témoigner la peine que m'a causée la vue de la Vierge si horriblement mutilée de votre chapelle San-Geronimo. Quel motif a pu vous porter à cette action dont vos pauvres seront les premières victimes,, car cette belle Vierge était une source d'aumônes pour eux ?
■ — Cela peut être, monsieur, mais c'est précisément la beauté de cette image qui la rendait indigne de représenter la mère du Sauveur.
— J'espère, monsieur, que vous ne faites pas à la Vierge Marie l'injure de croire qu'elle fût laide.
— Certainement non; mais elle ne faisait pas parade de ses perfections.
— Ignorez- vous que les plus grands peintres ont toujours laissé voir dans les portraits de la Vierge ce que vous cachez dans la vôtre?
— Ces peintres ont eu tort. Périssent tous leurs tableaux plutôt que de donner lieu à un seul péché mortel !
— Vous faites votre religion beaucoup plus ennemie des sens qu'elle ne doit l'être. D'ailleurs, si votre conscience est tranquille sur ce point, ne craignez- vous pas qu'on vous accuse de vandalisme? A Venise, les inquisiteurs d'état, le terrible M. Barbarigo lui-même, vous eussent mis sous les Plombs pour pareille équipée. Le désir d'aller au ciel n'implique pas nécessairement la destruction des chefs-d'œuvre de l'art qui élèvent l'âme
et la rapprochent de la divinité. Tenez, je suis convaincu qu'en ce moment saint Luc vous accuse auprès de ia sainte \ierge.
— Pourquoi saint Luc ,monsieur ?
— Ignorez-vous qu'il était peintre et qu il a peint la Vierge avec trois couleurs seulement; un vrai miracle !
— Monsieur, je n'ai pas pour habitude de consulter autrui sur mes propres actions. Je dis chaque jour la messe à cet autel , et je nai aucune honte à confesser que la vue de cette peinture m'occasionait de dangereuses distractions,, et portait le trouble dans tous mes sens.
Avec une brusquerie que je me reproche, car elle n'avait rien de charitable , je lui dis :
— Eli ! qui vous forçait de la regarder?
— Je la regardais malgré moi à l'élévation.
— Il fallait alors faire ce que fit Origène, qui se castravit propter regnum cœlorum ; vous savez assez de latin pour traduire cela. Croyez-moi, mon cher abbé , en imitant ce grand saint, ce que vous eussiez sacrifié ne vaut pas ce que valait cette image.
— Vous m'offensez, monsieur.
— Ce n'est point mon intention ; l'intérêt de l'art non moins que le vôtre a motivé ma démarche. Je vous engage très-sérieusement à prier INI. Mengs de vous faire une nouvelle Madone; c'est le seul moyen qui vous reste de ranimer la piété de vos ouailles.
— C'est ce que je ne ferai jamais.
Là dessus, le petit abbé se leva brusquement de son siège , nie conduisit jusqu'à la porte et me tourna le dos. Je sortis fermement convaincu qu'il méditait, à la faveur de la sainte-inquisition , une vengeance digne d'un prêtre espagnol , et d'un prêtre irrité.
Les confuleni.es d'I&uazîa. — Je me brouille avec Manueci. — Dépait |;our Sarragosse. — Combats de taureaux. — Kxcursion aux ruines de Sugoute. — Les revenant espagnols. Arrivée ù \alence. — Une nouvelle cou naissance.
Ma démarche auprès de l'abbé iconoclaste était fort imprudente, car rien de plus facile que de connaître mon nom et mon adresse, et dans le pays où j'étais, on ne plaisante pas sur l'article du culte et de ses desservans. Une petite histoire que je me rappelle me fit pressentir ce que je pouvais redouter de la colère de mon chapelain. J'étais lié avec un jeune Français , du nom de Séimr, récemment sorti des cachots de l'inquisition, où il demeura trois ans ; voici quel était son crime : Il avait dans son cabinet un bassin de pierre qui lui servait de lavabo. Ce bassin était surmonté d'une statuette d enfant, laquelle, creuse
84 CHAPITRE IY.
en dedans, était remplie d'une eau pure que l'en^ fant évacuait par le canal ordinaire, qui, en effet, figure assez exactement un robinet. Aux yeux des dévots, qui ont la manie de tout rapporter à la religion, cette figure pouvait passer pour celle du Rédempteur, parce que le sculpteur avait ceint la tête d'une auréole. M. de Ségur fut dénoncé aux inquisiteurs , qui voulurent voir dans cette eau pure l'emblème de l'urine de FEnfant-Jésus. Voilà ce qui valut à ce grand coupable trois ans de prison. Aliéna spectans doctus evasi mala. C'était un avis à mon adresse. Aussi , pour conjurer le danger, j'allai tout droit chez le grand-inquisiteur, évéque de Samosate, inpartibus infidelium. Je lui contai ponctuellement mon entretien avec le jeune chapelain , et donnant à cette plaisanterie une tournure tout-à-fait sérieuse , je demandai l'absolution à S. E. Cet évêque, à l'aspect sévère et imposant , était au fond un homme fort spirituel et fort aimable. Mon récit l'égaya beaucoup. Il trouva le chapelain répréhensible ; sa conduite , me dit-il , est de nature à porter préjudice aux intérêts de l'Église , mais vous avez eu tort de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. — C'est une vieille habitude que mes amis me reprochent, et, à mon âge, il est difficile de s'en défaire. — Puis, sur sa demande , je déclinai mes noms et qualités. Le révérend ayant accueilli ma déclaration par un sourire , j'osai lui en demander le motif, et il me dit : Ce n'est pas le premier démêlé que vous ayez avec nos ecclésiastiques ;
vous avez été dénoncé déjà plusieurs fois, mais on sait vous rendre justice, si bien que le curé qui a fait afficher votre nom comme celui d'un excommunié a été chassé. — C'est une satisfaction que je n'aurais jamais demandée. — Et vous ne l'auriez pas obtenue pour vous personnellement, car il ne vous en doit pas , mais il en devait une a la discipline, pour avoir outrepassé ses pouvoirs. Sur ce, je baisai la main du grand-inquisiteur, et le quittai aussi content de lui que de moimême.
En rentrant dans Madrid, je m'attendais à loger à l'ambassade, mais M. de Mocenigo ne m'ayant point offert d'appartement, j'écrivis à mon gentilhomme-savetier que j'avais besoin d'une chambre meublée avec des cabinets, ainsi que d'un domestique et d'une voiture de louage ; je lui marquais mon prix. Sur quoi, le brave homme me répondit que, sous deux jours, je serais servi selon mon souhait, et qu'en outre, j'aurais une servante biscaïenne pour cuisinière. Je reçus effectivement le surlendemain l'adresse de ma nouvelle demeure, située rue d'Alcala. Le logement était fort propre, et la servante assez avenante et très-habile. Ayant demandé au domestique où demeurait le maître du logis , il me répondit qu'il habitait le deuxième étage , et, au même instant,
on l'annonça. C'était qui? Mon brave hidalgo
lui-même, accompagné de sa fille. Il avait loué toute la maison uniquement pour l'honneur de me recevoir. Je lui rendis sa visite; le local, vé-
86 cnAPiri'.E iv.
ritable galetas, se composait d'une seule grande pièce que mon hôte avait distribuée en quatre compartimens. Il travaillait et couchait dans l'un ; deux, plus petits, servaient de chambre à coucher à Ignazia et à sa sœur cadette ; la cuisine occupait le quatrième : c'est lui-même qui , de ses nobles mains, avait arrangé tout cela. Je lui offris ma table, n'aimant pas à manger seul ; après bien des objections, il se rendit à mes instances , mais sous la réserve de se faire remplacer par sa fille quand ses occupations l'empêcheraient de me tenir compagnie , condition qui me parut fort agréable.
Le lendemain, je visitai la belle église de Buen- Suceso y alors rendez-vous des plus jolies femmes de Madrid et de leurs amans. J'ai déjà dit qu'en ce pays le mysticisme et la galanterie ont des rapports tellement intimes qu'ils semblent découler lun et l'autre du même sentiment. Au surplus, j'ai observé que partout les dévotes sont plus sensibles que les autres femmes aux plaisirs corporels; cela résulte peut-être de l'obligation où on les met de se tenir toujours en garde contre les sollicitations de leurs sens. La beauté du spectacle que je vis dans cette église, où toutes les femmes se rendent en grande toilette, l'exécution supérieure des musiciens, la magnificence déployée pour la célébration de la sainte-messe, tout ce délicieux ensemble me suggéra l'idée d'y conduire Ignazia. J'en demandai l'autorisation au père en présence de la fille, qui aposlilla ma sup-
pliquc du plus tendre regard. Mon gentilhomme médit : Si j'étais bigot, je n'aurais pas de peine à trouver des inconvéniens à la proposition que vous me faites, parce qu'on s'imagine qu'une jeune fille qui accepte le bras d'un homme pour aller à la messe s'occupera plutôt de la créature que du créateur, mais je ne partage pas ces sots préjugés; je sais, d'ailleurs, que vous êtes la probité et l'honneur mêmes, bien que vous n'ayez pas, comme moi, le bonheur d'être né Espagnol : ma fille vous accompagnera toutes les fois que vous le souhaiterez.
Don Diego parti , je restai seul avec Ignazia , et nous eûmes un entretien dont les circonstances furent trop caractéristiques pour les avoir oubliées. Dans des termes délicats et indirects j'avais fait l'éloge de ses charmes.
— Je ne sais, me dit-elle, si je suis jolie ou non , mais on me fait la cour de tous les côtés, et je mets tous mes soins à éviter les surprises de mon propre cœur, sans quoi mon âme courrait de grands risques, et il est des hommes contre lesquels il n'est possible de se défendre que par la fuite.
— Vous ne me mettez pas au nombre de ces hommes-là , chère amie?
— Il est certain que je devrais fuir votre présence. Tenez, il y a des momens où je voudrais être laide, et pas plus tard que la semaine dernière , j'ai été voir une de mes amies atteinte de la petite-vérole , uniquement dans le but de gagner son mal.
88 CHAPITKE IV.
— Mais savez-vous bien que, pour vous sous^ traire à l'apparence du péché, vous commettiez un crime ?
— C'est ce que mon confesseur m'a dit , et il m'a infligé une pénitence à laquelle je ne me serais pas attendue.
■ — L'avis suffisait, la pénitence est de trop; mais, quelle est cette pénitence?
— Il m'a d abord expliqué pourquoi il fallait préserver son visage de toute souillure : une belle figure , a-t-il dit, est l'indice d'une belle âme , et un présent du ciel dont il faut chaque jour le remercier, car la beauté est une lettre de recommandation pour qui la possède. A son avis, je suis coupable d'ingratitude envers le Seigneur, et, en expiation du péché, mon confesseur m'a prescrit de me mettre un peu de rouge sur les joues, parce qu'il me trouve pâle.
— A ous lui avez désobéi aujourd'hui , chère amie.
— J'ai acheté un pot de fard, mais je n'ose en faire usage ; mon père ne manquerait pas de s'apercevoir de la mascarade, et que lui dirais-je pour excuse?
— A otre confesseur est- il jeune?
— Il a soixante-dix ans.
— Lui racontez-vous jusque dans leurs moindres détails toutes vos charmantes faiblesses?
— Je n'ai pas de secret pour lui; la plus légère dissimulation , dans une aiFaire de cette importance, serait un péché mortel.
— Ainsi, quand vous commettez quelque joli péché , il en est informé ?
— Tout de suite.
— Et quand vous péchez à deux , connaît-il le nom du complice?
— Certainement. Sans cela , je n'obtiendrais pas l'absolution.
— Peut-être méconnaît-il ses devoirs en vous faisant des questions qui concernent d'autres que vous?
— Il ne me questionne jamais ; c'est moi qui lui dis absolument tout. Du reste, on ne se résout pas à faire ces sortes d'aveux sans beaucoup de lionte , mais on y vient bon gré malgré , car l'enfer est là !
— Pauvre ange !
— Il v a deux ans que j'ai ce confesseur ; l'autre était insupportable et d'une curiosité révoltante.
— Il était jeune, sans doute?
— Vinet-six ans.
— Et que voulait-il savoir?
— Dispensez-moi de vous l'apprendre.
— Il est présumable que ce sévère jeune homme vous infligeait d'autres pénitences que celles de votre vénérable septuagénaire.
— Il m'ordonnait des mortifications
— Qu'il prétendait administrer lui-même, n'est-ce pas?
— C'est pour cela que l'ai quitté.
— Si vous êtes exposée à de pareils dangers, pourquoi al lez- vous si souvent à confesse?
9 ) CflAPITHE IV.
— Pourquoi? Vous m'étonnez ! Suis-je donc une sainte ? Plut à Dieu que je pusse m'en dispenser! Je n'y vais que tous les quatre jours.
— Quand comptez -tous y aller?
— Ce soir même.
— Et avez-vous un péché mortel sur la conscience?
— Aucun.
« — Vous n'aurez donc rien à dire ce soir a votre confesseur; si vous le vouliez bien, néanmoins
Là dessus , elle posa ses jolis doigts sur ma bouche. Je les pressai amoureusement contre mes lèvres, et, en vertu des lois de l'attraction , elle fut bientôt sur mes genoux.
— Mon Dieu ! que dira le père Augustin ?
— Yotre confesseur s'appelle Augustin? c'est un nom qui doit le disposer à l'indulgence , son saint patron a beaucoup péché.
— Par amour?
— Uniquement pour ce motif. Cette éloquence enflammée, ces inspirations du divin enthousiasme, qui animent tous ses écrits, où les a-t-il puisées? Dans les yeux de femmes jeunes et belles comme vous Tètes.
— Oui , mais il s'est converti.
— C'était l'usage de son temps; n'ayant plus rien à faire > il a voulu dire.
— Vous êtes bien loin de lui ressembler, vous ne vous convertirez jamais ; je suis persuadée que vous n'allez jamais à confesse.
— Il n'y a pas huit jours que j'ai reçu l'absolution.
— Vous m'enchantez.
Je profitai du moment d'enchantement 5 et, toujours en vertu de la loi d'attraction , notre position changea; ce n'était plus ïgnazia qui était sur mes genoux.
Mais voilà qu'au moment décisif, ïgnazia se relève par un effort violent, et court s'agenouiller devant une petite image de la Vierge , placée dans un coin de l'appartement. Il faut savoir que chaque chambre espagnole est garnie de sa Madone; cette Madone est ordinairement nichée dans une petite guérite de gaze sur laquelle s'abaisse un ridëàa d'étoffe brune. Après sa prière faite devant l'image de la Vierge, qui était restée découverte durant notre entretien, ïgnazia abaissa le rideau et vint se replacer à mes côtés ; elle était fort émue.
— Pourquoi ce trouble , chère enfant?
— Je ne suis pas seulement en état de péché mortel, j'ai commis un sacrilège. Je n oserai jamais avouer à mon confesseur tout ce que j'ai lait avec vous devant la sainte Vierge.
Kl le entrecoupa ces paroles naïves de larmes et de sanglots, et tout ce que je tentai pour la ramener à ia raison fut inutile. Le lendemain soir, elle me dit qu'elle avait tout avoué la veille à son confesseur, et qu'il ne lui avait pas refusé l'absolution, mais h une condition, eest qu'elle eût à se pOUrVmt d'un autre Madone , puisque la sienne
avait été profanée. Je lui promis ce petit cadeau , et elle m'assura , les larmes aux yeux , que, dorénavant, elle n'oublierait jamais, quand je viendrais la voir, de voiler l'image de la mère du Rédempteur. Cela dit, elle fit disparaître la trace de ses pleurs , et nous montâmes en voiture pour nous rendre à l'église de Buen-Suceso. L'église était encombrée de fidèles, la plupart répartis par couples, et qui s'occupaient visiblement de tout autre chose que de l'office divin. Je reconnus dans la foule la duchesse de Villa-Dorias, qui m'avait été signalée pour son andromanie > maladie que les Français nomment fureurs hystériques. Toutes les fois que cette bonne dame , qui n'était plus jeune, mais encore assez jolie, éprouvait un de ces accès, elle s'emparait de vive force de l'objet de ses désirs. On me dit que cela lui était arrivé souvent en pleine église. Elle me fit l'honneur de me remarquer et de s'approcher de moi vers la fin du service divin. Le visage en feu, elle me demanda pourquoi je ne m'étais pas encore présenté chez elle ; je répondis qu'au premier jour j irais lui porter mes hommages, et elle me quitta en me lançant une oeillade tout-à-fait lubrique.
J'allai voir M. d'Aranda lors de son retour d'Aranjuez ; il m'accueillit poliment , mais plus froidement qu'à F ordinaire. Au sujet de mon altercation avec Meogs et le curé intolérant, il me dit que cette dernière aventure eût pu devenir des plus sérieuses et que sa protection eût été inefficace.
CHAPlTUE IV. 93
— Mon crédit, me dit-il, n'est pas des mieux établis auprès de ces messieurs de l'inquisition. En
ce moment même , leurs affidés pensent m'intimider par des placards menacans.
— Qu'exige-t-on de votre excellence?
— Une bagatelle, mais je ne céderai pas. On veut que j'autorise de nouveau les longs manteaux et les chapeaux à bords rabattus.
— Et, sur ce frivole prétexte , on ose vous menacer !
— Si bien que je vous engage à ne pas vous présenter chez moi dimanche prochain, car, s'il faut en croire le placard affiché ce matin à ma porte , ma maison doit sauter en l'air ce jour-là.
— Je suis curieux de voir si elle sautera bien haut , et j'aurai l'honneur de faire ma cour à votre excellence dimanche à midi.
En effet, je me rendis au jour désigné chez le comte d'Aranda. Ses appartenons n'avaient jamais réuni plus nombreuse société : la maison ne bougea pas. Le placard par lequel on menaçait de mort le ministre, s'il ne rapportait pas ses ordonnances sur le costume, était rédigé en vers* j'en citerai deux qui ont une énergie singulière dans la langue espagnole :
Si nie coger, me horqueran , Pero 110 me cogeran ( 1 ).
J'eus plusieurs conférences avec le ministre au
(1 ) S'ils me prennent , ils me pendront; Mais jamais ils ne me prendront.
<).J CHAPlTfiE IV.
sujet de la colonie Je la Sierra-Morena , et l'affaire marchait si bien, contre mon attente , que je fis mes préparatifs pour me rendre sur les lieux. Manucci , qui ne cessait de me donner des témoignages de la plus vive amitié, se proposait d'être du voyage ; il avait mis de la partie une jeune aventurière qui se faisait appeler Porto-Carrero , et se donnait pour la fille naturelle de feu le cardinal de ce nom; elle ne désignait jamais S. É. que par le terme fdial de mio padre. On la signalait alors comme étant la maîtresse de l'abbé Bigliardi.
Sur ces entrefaites , ma mauvaise étoile amena à Madrid le baron de Fraiture , de Liège , joueur et fripon de profession. J'avais eu le malheur de faire sa connaissance aux eaux de Spa; et ayant appris que je me proposais d'aller en Portugal , il s'était mis en route pour Lisbonne, comptant m'y retrouver et remplir sa bourse sous mes auspices. Dans ma longue et douloureuse carrière , j'ai toujours été le point de mire d'une foule d'intrigans et de vauriens , cause unique des nombreux désagrémens que j'ai essuyés. A peine arrivé à Madrid, Fraiture, informé que j'y séjournais, s'empressa de me rendre visite. 11 m'obséda de ses prévenances, et je me crus obligé à le recevoir civilement. Je ne pensais pas pouvoir me compromettre par les connaissances que je lui procurai ; mais j'ai toujours été la dupe de ma facilité d'humeur et de mon caractère bienveillant.
Dès le surlendemain de son, arrivée , mon Frai-
Lure montra le bout de l'oreille. Il m'avoua qu'il était sans le sou, et me pria de lui ouvrir ma bourse; il n'avait besoin, disait-il, que d'une bagatelle, 4° pistoles. Je les lui refusai net, tout en le remerciant de la marque de confiance qu'il me donnait.
— Vous êtes à sec, mon cher Casanova; parbleu, ceci m'enchante! Nous pourrons faire de bonnes opérations ensemble.
Je compris qu'il entendait parler des ressources du jeu, et je lui dis :
— J'ignore si l'entreprise dont vous voulez parler réussirait ; dans le doute , je m'abstiens.
— Diable ! je n'ai pas de quoi tenir le premier enjeu , et mon hôte parle déjà de me présenter son mémoire. Ne pourriez-vous pas lui glisser deux mots sur mon compte?
— Cela vous ferait plus de tort que de bien.
— Comment l'entendez- vous?
— Parce que votre hôte ne manquerait pas de me demander de vous cautionner, et sur mon refus , il supprimerait ses crédits.
Fraîture avait eu l'occasion de voir Manucci chez moi : au bout d'une semaine, ils étaient en grande liaison, et l'intrigant baron parla de sa gêne au jeune comte. Celui-ci , joueur de profession, ne donna pas l'argent qu'on lui demandait, mais il envoya le postulant à un homme serviable qui lui procura quelque argent sur gages. Tous deux se mirent à jouer de compagnie.
A la même époque, Querini arriva à Madrid;
gG CHAPITRE IV.
il venait remplacer M. de Moeenigo , appelé a 1 ambassade de Paris. Querini, liomme d'esprit et d'une grande instruction , me témoigna les dispositions les plus favorables. Quelques jours me suffirent pour m'en faire un ami.
Cependant le baron de Fraîture se trouvait dans une position qui l'obligeait à quitter l'Espagne. Il avait joué et tout perdu ; son hôte le tourmentait , il se voyait au moment d'être mis à la porte, et pas un maravédis pour gagner la frontière. Ma bourse, excessivement plate, ne pouvait seconder les inspirations de mon bon cœur. Sans doute, c'est notre devoir de compatir aux misères d'autrui, mais les nôtres nous touchent de plus près; ma situation ne me permettait pas le moindre sacrifice. Cette situation, déjà fort critique, allait s'empirer encore, et par l' effet d'une indiscrétion que je me reprocherai toujours.
Un beau matin, Manucci entre brusquement dans ma chambre ; il était pale et fort ému.
— Je suis sur les épines, me dit-il; Fraîture, à qui j'ai fermé ma porte , parce qu'il m'obsédait de demandes d'argent, m'a écrit hier qu'il se brûlerait la cervelle si je ne lui procurais ioo pistoles pour aujourd'hui.
— Voilà ce qui voUs trouble?
— Je suis convaincu que le malheureux tiendra parole.
— Et moi, je suis convaincu du contraire. Il n'y a pas quatre jours qu'il m'a fait la même demande sous même menace, et j'en attends encore
les effets. Il est vrai qu'il m'a provoqué en duel , trouvant ce moyen plus décent de sortir de la vie; mais je lui ai répondu que , dans les dispositions où je le voyais , la partie ne pouvait être égale entre nous, et je n'en ai plus entendu parler. S'il vous provoque , faites-lui la même réponse , ou ne répondez pas du tout.
— C'est impossible. Voici ioo pistoles ; veuillez les lui porter de ma part , et qu'il souscrive un billet en bonne et due forme , payable à Liège, où il a des propriétés.
Je me rendis aux désirs de Manucci et courus chez le baron. Je trouvai un homme anéanti; il reçut les ioo pistoles très-froidement, et me fit une lettre de change de pareille somme : c'est tout ce que je voulais. Je dînais ce jour-là chez l'envoyé , et je remis l'effet à Manucci. Le surlendemain, je me présentai chez l'envoyé pour ma visite de digestion, comme disent les Français; mais, à ma grande surprise , le concierge répond : Il n'y a personne. J'insiste , et alors celui-ci ne me cache plus qu'il a reçu l'ordre positif de me fermer l'entrée de l'hôtel. Je rentre chez moi frappé de stupeur, et, par un billet écrit a la hâte, je demande à Manucci l'explication de son procédé. Mon domestique court à l'ambassade, et me rapporte mon billet intact : le comte Manucci avait même donné la consigne de refuser mes lettres. Que s'était-il donc passé ? C'est en vain que je mettais mon esprit à la torture pour trouver la clé de cette étrange conduite, lorsqu'un x. n
gS CHAPITHE IV.
laquais de l'ambassade parut, une lettre en main. Cet écrit de Manucci en contenait un autre du baron de Fraîture adressé au comte. Cet intrigant lui demandait 100 pistoles, et s'engageait, en échange de ce service , à signaler un ennemi secret, que lui, Manucci, regardait comme un des hommes les plus dévoués à ses intérêts. La lettre de Manucci nommait cet ennemi, c'était moi; le lecteur l'aura deviné. Jetais coupable d'indiscrétion , il est vrai , puisque j'avais confié au baron les relations intimes qui existaient entre l'ambassadeur et son favori ; mais le traître avait exagéré les confidences que je lui avais faites étourdiment. Chacune des phrases de la missive de Manucci était un tissu d'injures, et il terminait par cette injonction : Je veux que vous quittiez Madrid sous huit jours.
Mes torts étant réels, je répondis à Manucci par un aveu complet et des excuses, tout en lui offrant telle autre satisfaction qu'il jugerait convenable ; mais je lui signifiai que, dans tous les cas et à tous risques , j'étais décidé à ne pas quitter Madrid. Pour être plus sûr que ma réponse parviendrait à son adresse, j'en fis écrire la suscription par mon domestique , et je la portai moimême au bureau de poste du Prado. Manucci la reçut , et n'y répondit jamais. La colère me confina chez moi pendant deux jours. Le troisième, je monte en voiture , et me fais conduire chez le prince de la Catolica ; mais le concierge m'arrête tout net, et me dit poliment à l'oreille que S. Exe.
CHAP1TKL IV. qg
avait des motifs ponr me fermer sa porte. De là, je cours chez l'abbé Bigliardi : même affront. Je remonte en voiture, et me voici dans l'antichambre de Domingo Barneri. Celui-ci me reçoit, mais c'est pour m'apprendre que M. de Moceni^o allait disant partout que j'étais un drôle, et que je ne méritais pas d'être reçu chez des gens de bonne compagnie. Tous ces coups de poignard, qui me perçaient Je cœur, me laissèrent le triste courage d'aller jusqu'au bout. Bref, je fus successivement repoussé parle marquis de Grimaldi et par don Emmanuel de Roda. Le duc de Lassada, ennemi de l'ambassadeur, me donna accès auprès de sa personne ; mais c'était pour me prier de discontinuer mes visites. Il m'en coûte beaucoup, me dit-il, de me priver d'une société aussi agréable que la votre , mais c'est un sacrifice qui m'est imposé par les convenances. Il ne me restait plus que le comte d'Aranda. J'augurais trèsmal de notre entrevue , cependant S. Exe. m'accueillit avec empressement ; je me souviens même qu'elle me fit asseoir à ses côtés , faveur que je recevais pour la première fois. Ceci me rendit courage, et je contai mes mésaventures.
— Monsieur Casanova, vous avez eu tort; seulement M. de Mocenigo pousse trop loin la vengeance. Je vois avec peine que nous devons renoncer à notre projet de colonisation ; car, du moment où il faudra vous présenter, S. M., informée que vous êtes Vénitien, interrogera l'ambassadeur de votre république...
100 CHàPITRE IV.
— Mais , monseigneur, faut-il Jonc aussi que je quitte l'Espagne?
— M. de Mocenigo l'exigeait , je m'y suis refusé ; malheureusement c'est là désormais tout ce que je puis faire pour vous. Restez sans crainte parmi nous , mais je vous demande en grâce de vous taire sur l'ambassadeur et son protégé.
A dater de cette entrevue et pendant un mois , je ne vis plus personne à Madrid, si ce n'est mon brave savetier et sa fille ; c'est la seule maison de gentilhomme qui me restait ouverte. Malgré les complaisances d'Ignazia, mon voisinage me devint bientôt insupportable, et je songeai à me remettre en route. Un honnête libraire génois, ilsignor Corrado (que Dieu ait son âme !), consentit à m'avancer 3o doublons , sans exiger d'autre nantissement que ma parole, bien que je lui eusse offert une montre à répétition et ma tabatière d'or. C'est la seule dette que je n'aie pas payée dans tout le cours de ma vie , parce que le pauvre homme mourut quelque temps après , sans laisser d'héritiers.
Muni de cet argent, de quelques autres louis, et de mes bijoux, je me dirigeai vers Sarragosse. Les réformes du comte d'Aranda n'avaient pas encore pénétré jusque dans cette vieille capitale de l'Aragon. Nuit et jour on rencontrait dans les rues des gens affublés d'énormes chapeaux à bords rabattus, et de manteaux noirs qui leur tombaient depuis le visage jusqu'aux talons , costume bizarre qui les faisait ressembler à autant de masques, ou Dlutot
a autant de sacs de charbon. Ils portaient sous le manteau une épée (spadino), plus longue de moitié que celle que les gens de distinction ont coutume de porter en France et en Italie. On avait beaucoup de considération pour les sectateurs de cette mascarade , bien que la plupart fussent des bandits. Mon séjour à Sarragosse me fournit l'occasion d'observer en détail les cérémonies du culte rendu à Notre-Dame- du-Pilier^ ; ces cérémonies consistent principalement en processions dans lesquelles on promène des statues de la Vierge d'une dimension colossale. Toutes les sociétés particulières , tous les cercles de la haute société étaient infestés de moines. Dans une de ces réunions , j'obtins l'insigne honneur d'être présenté à une grande et grosse dame dont la généalogie, parfaitement en règle, remontait jusqu'au bienheureux Palafox. Mon introducteur tenait, j'ignore pour quel motif, à ce que je déposasse une offrande aux pieds de la béate ; je jugeai plus convenable et plus économique de m'en tenir à une simple génuflexion. Je recueillis de singuliers renseignemens sur le révérend Pinatelli , président du tribunal de l'inquisition. Ce bon père avait une habitude invétérée et invariable ; c'était de faire jeter chaque matin dans les cachots du saint-office les pauvres créatures qui, la veille, avaient servi à ses ébats terrestres. Le saint homme regardait ces cruelles équipées comme des expiations nécessaires ; puis il se levait frais el dispos , se baignait , allait à confesse , disait sa
messe et dînait abondamment, après quoi le diable lui amenait de nouvelles victimes. Tel était son régime habituel , régime dont il paraissait se trouver fort bien , car il était dodu et de belle prestance.
Je fus témoin des fameux combats de taureaux dont j'avais eu un échantillon à Madrid. Qu'on se figure un long et large espace , fermé de barrières et entouré de gradins ; c'est l'arène. On y lâche un vigoureux taureau, qui s'élance en mugissant, les cornes baissées, fournit une course, puis s'arrête tout-à-coup et regarde à droite et à gauche , comme s'il cherchait à découvrir son adversaire. Au même instant, un homme à cheval (picadero) se précipite , la lance au poing , vers l'animal. Arrivé à la portée du taureau, et au moment où la bête furieuse fond sur lui, le picadero détourne prestement son cheval, évite le taureau et le frappe. Tout cela se fait avec la rapidité de l'éclair. Quelquefois le taureau tombe mort sous le coup de lance de l'adroit picadero , mais il arrive le plus souvent qu'il n'est que blessé. Alors il s'acharne à la poursuite du cheval , et le perce de ses cornes ; assez souvent aussi le picadero est tué en même temps que son coursier. Quelques-uns de ces picaderos combattent à pied. J'admirais la légèreté et la hardiesse dont ils font preuve en attaquant ainsi l'animal. Quoique retenu par les cordes engagées dans ses cornes, le taureau se précipitait, tantôt sur l'un , tantôt sur l'autre ; mais ceux-ci , tout en se dérobant a
CHAPITKE IY. 103
sa poursuite, ne lui tournent jamais le dos, ce qui leur attirerait les huées des spectateurs. Le picadero a , pour toute arme offensive , une pique surmontée d'un morceau d'étoffe rouge ou noire. Voit-il le taureau près de lui , il lui porte l'étoffe aux naseaux, et se jette de côté. L'animal s'élance, tête baissée , sur le simulacre , et laisse l'homme , qui, la plupart du temps, se réfugie derrière les barrières, à moins qu'il ne soit assez hardi pour frapper le taureau entre les cornes. A Sarragosse, les combats de taureaux sont plus brillans que dans la capitale , parce que l'animal est tout-à-fait libre dans l'arène; aussi arrive-t-il souvent que les luttes se terminent par la mort de quelque combattant. Je ne vois pas l'intérêt qu'on peut prendre à ce spectacle : il faut être Espagnol pour en goûter tout le charme ; aux yeux d'un étranger il paraîtra toujours plutôt triste que réjouissant. Ces représentations ont beaucoup d'attrait pour les dames du pays , et l'on me montra , à cette occasion , les Aspasies de Sarragosse : quelle que soit la réputation des beautés aragonaises, aucune de celles que je vis ce jour-là ne me parut pouvoir soutenir la comparaison avec l'image des différentes femmes que j'aimai le plus.
Sarragosse est fortifiée ; seulement l'église de Nuesti-a Senora del Pilar (Notre-Dame-du-Pilier), située sur les remparts mêmes, interrompt la ligne des fortifications. Les habitans n'en regardent pas moins leur ville comme imprenable de ce côté;
Io4 CHAPITRE IV.
ils sont fermement persuadés qu'en cas d'attaque, l'ennemi pourrait peut-être pénétrer dans la place, mais jamais par ce point-là.
Bien que je ne me pique pas d'être antiquaire , j'aime assez les antiquités, surtout les antiquités romaines; aussi, partant pour Valence, je me promis de visiter, chemin faisant, les ruines de Sagonte.
Eminel excelso consurgens colle Sagunlus.
Sagonte s'élève sur une éminence. J'y monterai , dis-je au conducteur, qui , se proposant d'arriver ce jour-là à Valence, poussa un gros soupir. Dans l'intérêt de ses mulets, le pauvre diable aurait pris fait et cause contre toutes les antiquités du monde. J'avais pour compagnon de voyage un petit abbé, qui crut devoir mettre son éloquence au service de mon muletier.
— Senor, me dit-il en se signant, qu'irez-vous faire là-haut? Il n'y a qu'un monceau de ruines.
— C'est vrai ; mais ce monceau de ruines m'en dit plus que les plus beaux édifices modernes.
Le petit prêtre, dont la défroque racontait bien des misères, ouvrit de grands yeux, et me regarda comme un pétitionnaire regarde un ministre. Le muletier levait les épaules, et, nonobstant la présence de l'ecclésiastique, il allait en venir aux blasphèmes quand il s'arrêta tout net, en voyant que je portais la main à la poche. J'en tirai un écu.
— Tenez , leur dis-je , partagez-vous cet écu.
— Vous êtes un hombrc (homme; de bien , répondirent-ils en s' inclinant.
— Cela veut dire qu'il n'y a plus d'obstacles à ce que j'aille voir Sagonte ; au fait, rien ne nous oblige à entrer dans Valence aujourd'hui.
Je trouvai les créneaux des murs d'enceinte de cette forteresse dans un état parfait de conservation , et pourtant leur construction remonte à la seconde guerre punique. J'y vis nombre d'inscriptions, malheureusement indéchiffrables pour moi comme pour tant d'autres, mais qui ne l'eusseit pas été pour un La Condamine ou un Séguier. M 3n abbé parut surpris de l'émotion qui mouillait mes paupières à la vue de ces glorieux débris.
— Ignorez- vous, lui dis-je, le trait de dévoûment sublime qui a sanctifié ces ruines?
— Absolument, sencr.
— \ ous n'avez donc jamais ouvert un livre?
— Je n'ouvre guère que mon bréviaire.
— C'est ici que la population de l'antique Sagoite aima mieux périr tout entière dans les ilanmes plutôt que de manquer de foi aux Romans en livrant la ville à Annibal.
— Vous vous trompez, senor, il n'y a pas de Sagmte ici ; cet endroit s'est appelé de tout temps Murriedro.
— Bien que ce dernier nom vienne du latin murivetcres (anciens murs) et qu'il établisse d'unemanière exacte cette antiquité qui vous sembl douteuse , il eût été plus sage néanmoins de conrjpver à la nouvelle ville le nom de Sagonte ;
lo6 CHAPITRE IV.
mais le temps , tempus edax , est un monstre qui détruit tout.
Et comme j'étais en veine de citer du latin , j ajoutai : Mors etiam saxis nominibusque (i).
— Cette Sagonte , objecta judicieusement le muletier, n'a-t-elle pas d'autres ruines ailleurs?
— Pourquoi cette demande
— Oh ! c'est que nous irions les voir, si ce n'est pas trop loin , et vous nous donneriez un autre écu. Et il ajouta d'un air gouailleur : Si votre seigneurie aime tant Sagonte , il faut venir demeurer à Murviedro.
— Senor, s'écria tout-à-coup l'abbé , qui avait paru réfléchir profondément, je ne comprends rien à l'intérêt que vous portez à cette Sagonle ; quant à moi , je ne dirais pas une messe pour posséder un lieu qui a perdu jusqu'à son nom. Jene suis peut-être pas aussi savant que vous, mais je vous soutiens encore un coup que cet endroit sest toujours nommé Murviedro.
— Impossible, car ce mot ne présenterait aucun sens. Comment expliquez - vous qu'on eût donné Tépithète de vieux à un objet qui , \ son origine, a dû être nécessairement nouveau. u'est exactement comme si vous souteniez que rotre Nouvelle-Castille n'est pas ancienne, et ce\ uniquement parce qu'on l'appelle Nouvelle.
— 11 est du moins certain que la Vieille-Bastille est plus ancienne que la Nouvelle.
(1) La mort n'épargne ni la pierre ni les noms. doR.)
< I! \PITKE IV. I07
— C'est le contraire , monsieur l'abbé.
À partir de ce moment, mon homme, me prenant sans doute pour un fou, ne m'adressa plus la parole. Je cherchai, mais en vain, l'effigie d'Annibal, ainsi que l'inscription latine faite en l'honneur de l'empereur Claude qui succéda à Gallien; en revanche, je parvins à découvrir des traces de l'amphithéâtre. Le lendemain, de bon malin, nous poursuivîmes notre route vers Valence. Si mon abbé ne disait mot, le muletier était grand bavard , et au demeurant bon compagnon. 11 était voleur comme tous les gens de sa profession, et je me souviens encore qu'il fit des irais prodigieux d'éloquence pour me tirer queiqi:< s maravédis, en considération de la nuit passée à l'auberge.
— Mais , mon cher, je vous ai donné un demiécu.
— C'est un don de la générosité de votre seigneurie , et non pas le paiement d'une dette.
La distinction me parut fort juste, et je m'exécutai. Il eut aussi le talent de me faire acheter quelques bagatelles sur la route , bagatelles fort gênantes, et dont je me débarrassai en lui en faisant cadeau. Rien n'était plus amusant que de l'entendre parler religion avec l'abbé; l'un et l'autre étaient fort dévots, et probablement trèsorthodoxes en intention, mais le fait est qu'il existait des différences radicales entre leurs deux croyances. Comme la plupart des ecclésiastiques, tous les hommases et toutes les adorations du
Iû8 CHAPITRE IV.
jeune abbé étaient pour notre seigneur Jésus- Christ, c'est à peine s'il mentionnait Dieu le père. Le muletier, au contraire , n'en parlait pas plus que s'ils n'existaient pas; toutes ses prières étaient pour la Vierge. On sait qu'en Espagne il y a Vierge et Vierge : chaque province, on pourrait dire chaque localité , a la sienne , et fait des gorges chaudes sur celle de ses voisins. Mon muletier aragonais tenait pour Notre-Dame-du-Pilier. A l'entendre , elle valait mieux que toutes les autres ensemble ; il croyait aussi aux revenans , et , tout adroit et fripon qu'il était, on va voir à quel point sa finesse naturelle s'émoussait, dans l'occasion , devant cette absurde croyance.
Chemin faisant, comme nous passions devant une hôtellerie , je voulus faire arrêter pour m'y rafraîchir; mais mon homme me dit avec une expression d'effroi : Maison damnée ! allons plus loin.
— Pourquoi damnée? demandai -je.
— Parce qu'il y a un duende (revenant).
— Qui vous l'a dit?
— J'ai des yeux.
— Vous avez vu un revenant?
■ — A telles enseignes qu'il m'a mangé un mulet, pas plus tard que le mois dernier.
— Je pensais , lui dis-je d'un air sérieux , que les revenans ne mangeaient point.
— Ils mangent comme des diables qu'ils sont ; pourtant celui dont je parle était un bon garçon dans son temps.
— Ali ! ali ! vous l'avez connu ?
— Je crois bien ; du temps qu'il vivait, c'était mon cousin Pérez.
— Voilà qui est surprenant; mais pourquoi défunt votre cousin Pérez revient-il dans celte auberge pour vous manger vos mulets?
— Pourquoi il vient dans cette auberge? Mais je vous l'ai dit, parce que c'est la maison du diable ; on n'y croit pas à Notre-Dame-du-Pilier, ce sont des païens d'Amérique qui tiennent cette maison ; leur Vierge à eux est couleur de brique , tandis que la véritable était blanche; vous le savez bien , senor.
— Ma foi, je n'en sais rien; mais pourquoi alliez-vous dans cette auberge?
— On m'avait bien dit qu'il valait mieux rester toute la nuit à la belle étoile plutôt que de la passer chez ces maudits gitanos. Pérez est revenu et m'a emporté mon mulet noir.
— Je suis sûr que ce Pérez, pour emporter votre mulet , sera monté dessus.
— De son vivant, il avait une vieille pique contre moi , parce que mon oncle le sacristain m'a favorisé dans son testament ; pourtant on ne peut pas dire que Pérez n'avait pas de bons momens : croiriez-vous , senor, que, jusqu'au pied de la potence , il a pensé à son cousin Juanito ?
— Il est donc bien mort !
— Puisqu'on l'a pendu!
— Juanito, lui dis -je, vous ne contez pas tout.