‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 2 sur 17 · IO CHAP1THE IV · texte numérisé non relu

IO CHAP1THE IV

Je gage qu'on n'a pas retrouvé le corps du pendu à la potence.

— Sitôt qu'il fut mort, le diable vint le décrocher et l'emporta sur ses cornes. Depuis ce temps, Pérez est duende (revenant) et mange les mulets.

Je demandai à l'abbé , qui avait prêté aux contes du muletier une grande attention , ce qu'il pensait de cette bizarre croyance. Il me répondit froidement et sérieusement qu'il n'avait point pour habitude de discuter les choses de religion.

Le même jour, sur les onze heures , nous entrâmes dans Valence. Je dus m'y contenter d'un mauvais gîte, attendu que le Bolonais Marescalchi, entrepreneur de l'Opéra , avait retenu tous les logemens passables pour ses acteurs et actrices qu'il attendait de Madrid. J'allai le voir, et nous sortîmes ensemble pour nous promener par la ville. Comme je lui proposais d'entrer dans un café, il se mit à rire. Il n'existe point dans tout Valence, me dit-il, un seul endroit où un étranger puisse décemment aller se rafraîchir, pas même un lieu où il puisse se reposer. Les cabarets sont malpropres et insalubres; la société en est ignoble et repoussante , et le vin détestable ; véritable poison , regardé comme tel par les Espagnols euxmêmes, qui, ayant du bon vin chez eux, ne boivent que de l'eau dans ces auberges.

— Comment donc î répondis-je , dans un pays qui produit des vins délicieux , dans une ville voisine d'Alicante et de Malaga, on ne saurai ttrouver

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un verre de vin potable , et cela , parce que les détaillans , empiriques et fripons dans tous pays, empoisonnent leurs marchandises. S'ils ont un talent, c'est celui de faire du mauvais vin avec du bon.

Valence est la patrie du pape Alexandre VI , ce célèbre Borgia, à qui le père Pétau, jésuite, donne l'épithète indulgente de non adeo sanctus (i). En ma qualité de curieux , je visitai tout ce que la ville présente de remarquable , mais je fus loin de partager les admirations banales de tant d'écrivains qui en ont parlé ; c'est ce qui arrive toujours quand on se résigne à voir les choses de près et en détail. En effet, Valence, placée dans une position magnifique , non loin de la mer, baignée par le Guadalaviar, entourée de sites rians , sous un ciel toujours bleu et limpide \ Valence , riche surtout des plus belles productions végétales, où réside un archevêque, avec un clergé dont les revenus dépassent 1,000,000 d'écus ; Valence, qui possède une noblesse nombreuse et distinguée, et les femmes, sinon les plus belles, du moins les plus spirituelles de l'Espagne , n'en est pas moins un séjour désagréable pour tout étranger. Même pour son argent, on ne saurait s'y procurer les premières commodités de la vie : mauvais gîte, mauvaise nourriture, point de société, partant nulle conversation. Dans les rares réunions privées de la noblesse , il n'y est ques-

\\) Pas plus suint qu'il ne faut.

tion que de frivolilés ; car cette ville , d'ayant point d'université, ne possède pas un seul homme de vrai mérite. Quant à la ville même, ses édifices publics et ses églises, sa maison de ville, sa bourse et son arsenal , ses cinq ponts sur le Guadalaviar et ses douze portes , tout cela n'eut aucun attrait pour moi , parce qu'il fallait payer la vue de ces curiosités au prix d'une extrême fatigue. Les rues ne sont point pavées , et il n'y a point de promenades ; il est vrai qu'en sortant de l'enceinte des murailles, on trouve amplement à se dédommager; les environs de Valence réalisent le fabuleux paradis terrestre. La seule chose qui me plut dans Valence , ce sont les moyens de transport rapides et peu coûteux qu'elle offre aux voyageurs. Une multitude de petites voitures , attelées d'un cheval , sont disséminées dans tous les quartiers; on s'en sert , soit pour la campagne , soit pour des tournées de trois ou quatre jours. Ces voitures vont jusqu'à Barcelonne , qui est à cinquante lieues de la. Sans les incommodités locales que je prévoyais, j'eusse visité avec empressement les provinces de Murcie et de Grenade , dont les points de vue surpassent en beauté , dit-on , nos merveilleux sites d'Italie. Peuple espagnol , que tu es à plaindre î Dans les biens même que la nature t'a prodigués tu trouves la cause de ton éternelle misère ; la beauté de ton pays et ses richesses naturelles sont précisément les causes de ton indolence et de ton incurie , de même que les mines du Mexique et du Pérou ont nourri ton

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orgueil et tes préjugés. Voilà nue opinion qui , au premier coup d'oeil, semblera paradoxale ; c'est au lecteur à y réfléchir et à l'apprécier. Qui doute que l'Espagne ait besoin d'une régénération qui ne peut être que le résultat d'une invasion étrangère , seule capable de ranimer dans le cœur de tout Espagnol ce foyer de patriotisme et d'émulation qui menace de s'éteindre tout-à-fait ? Si l'Espagne reprend jamais son glorieux rang dans la grande famille européenne , nous craignons pour elle que ce ne soit au prix du plus terrible bouleversement. La foudre seule peut réveiller ces esprits de bronze.

Informé de l'arrivée prochaine de dona Pellicia, j'allai au-devant d'elle jusqu'à une certaine distance de la ville. Sa première représentation devait avoir lieu le lendemain , ce qui n'était pas difficile, puisqu'on ne pouvait donner que les mêmes opéras joués dans les résidences de la cour. Le comte d'Aranda n'avait pas osé prendre sur lui d'autoriser la représentation d'un opérabuffa sur le théâtre de Madrid ; c'eût été une innovation trop téméraire , et l'inquisition n'eût pas manqué d'en prendre ombrage. Déjà les bals masqués donnés au Scanos del Peral l'avaient vivement alarmée, au point que, deux ans après, on fut obligé de les supprimer. Sitôt descendue de voiture , la signora Pellicia envoya au banquier Diego la lettre de recommandation qu'elle tenait du duc d'Arcos. Depuis son séjour à Aranjuez, elle n'avait pas revu le duc. Nous étions x. 8

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à table, elle et son mari, lorsqu'on nous annonça le banquier.

— Madame , lui dit-il , je me félicite de l'honneur que m'a fait S. Exe. en vous adressant à moi. Je me mets à votre disposition; j'ai, en outre, à vous communiquer les ordres de sa seigneurie, mais peut-être en avez- vous connaissance.

— Je me flatte , monsieur, que la recommandation de M. le duc ne vous sera pas à charge.

— Pas le moins du monde. S. Exe. est assez riche pour suffire à tout. Elle m'a donné l'ordre de tenir à votre disposition 25,ooo doublons.

— 25,ooo doublons !

— Tout autant, madame. Veuillez lire vousmême sa lettre.

Cette lettre ne contenait que trois lignes , les voici :

« Don Diego, vous remettrez, pour mon compte, h la signora Pellicia, sur sa première demande, la somme de 25,ooo doublons.

« Signé y le duc d'Arcos. »

Nous demeurâmes tous fort surpris de cette aventure. Ces sortes de traits ne se font guère qu'en Espagne ; c'est le pays des fables et de l'extraordinaire. J'avais eu déjà l'exemple d'un procédé semblable de la part du duc de Médina -Celi envers la Pichona. Ailleurs, en Angleterre par exemple , de pareils procédés sont plutôt l'effet de F ostentation : dans un coeur espagnol, ils émanent

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d'une source plus pure , la gloire d'obliger magnifiquement.

Le banquier parti, la lettre du duc fut mise sur le tapis ; chacun en cherchait les motifs sans les trouver; au fait, on n'en pouvait guère donner qui fussent plausibles et vraisemblables. La Pellicia fut d'avis que le duc avait voulu simplement lui montrer ce qu'était une lettre de recommandation de sa part. Sa seigneurie, ajouta-t-elle , me témoigne par là combien elle me croit incapable d'abuser de sa confiance; aussi, plutôt que de recevoir un seul de ces doublons, j'aimerais mieux m'exposer à mourir de faim. Le mari pensa que M. le duc se trouverait offensé par un refus, et qu'il valait mieux accepter quelque chose. Je crus devoir leur dire qu'il n'y avait pas de milieu , qu'il fallait tout accepter ou tout refuser.

— Eh bien ! je refuse tout.

— Je suis convaincu , répliquai -je , que le duc, touché d'une pareille délicatesse, se fera désormais un devoir de vous honorer de ses bienfaits.

Au bout de quinze jours, dona Pellicia s'en retourna à Madrid, sans avoir rien touché, ce dont le banquier parut fort scandalisé. Bientôt le bruit de l'aventure se répandit dans la capitale, et, comme il arrive toujours , on y ajoutait un commentaire peu charitable. Le moyen, en effet, de croire à la pureté de pareilles faveurs ! Le roi , prenant l'affaire au sérieux , et croyant prévenir la ruine du duc d'Arcos , fit signifier à la signora qu'elle eût à quitter Madrid. La même mesure

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atteignit la danseuse Casacci de Lucques, favorite

d'un autre grand d'Espagne.

Ce dern er, dont les relations avaient été plus directes , remît à sa maîtresse , en prenant congé d'elle, une lettre de change de 100,000 fr. sur Lyon. Plus offensé que lui , le duc d'Arcos envoya à dona Pellicia 100 doublons de ocho (d'or) pour ses frais de voyage , et une lettre cachetée pour la banque de Santo- Spirito , à Rome. La Pellicia crut d'autant moins devoir refuser ce cadeau , qu'elle en connaissait le motif honorable. Quant à la lettre, dont elle ignorait le contenu, elle ne l'apprit qu'à Rome , lorsque le gouverneur Belloni lui compta , de la part du duc , 25,ooo écus romains.

Je sus depuis que, le lendemain du départ de la Pellicia, le roi, ayant rencontré le duc d'Arcos dans le Prado, voulut bien lui conseiller de se guérir d'une passion qui avait failli lui coûter toute sa fortune. — Votre majesté, répondit le duc , est l'unique cause de ce qui est arrivé ; el'e m'a obligé, par ses rigueurs, à changer en réalité une simple politesse. Nous ne nous connaissions, dona Pellicia et moi , que pour avoir échangé en public quelques paroles insignifiantes, et jamais je ne lui fis aucun cadeau. — Mais tu l'as gratifiée de 26,000 doublons! — Oui, sire, mais cela n'a eu lieu sérieusement qu'avant-hier, et la vérité est que si voire majesté n'eût cru devoir chasser cette cantatrice , elle ne me coûterait pas un seul maravédis. Ce fut une leçon pour le roi, qui apprit

à connaître le degré de confiance que méritent les bruits publics.

J'assistais un jour au combat de taureaux, quand je distinguai sur la banquette une jolie femme d'une tournure distinguée et parfaitement mise. Sur ma demande , un yoisin me dit son nom : C'est la fameuse Nina !

— Pourquoi fameuse?

— Si vous ignorez son histoire , elle est trop longue pour que je vous la raconte ici.

Quelques instans après , un individu de bonne mine vint parler bas à mon voisin \ celui-ci m'annonça que dona Nina désirait savoir qui j'étais. Alors m'adressant au messager, je lui dis que si cette dame voulait bien le permettre , j'aurais l'honneur d'aller la saluer après la représentation.

— Si j'en juge d'après votre accent, monsieur, vous êtes Italien.

- — Oui, monsieur, je suis de Venise.

— C'est aussi la patrie de cette dame. Et, me prenant a part, il ajouta : La signora Nina est une danseuse dont le comte de Riela , capitaine-général de la Catalogne , est vivement épris ; elle habite Valence depuis quelques semaines, sous la protection spéciale du comte.

— Pourquoi n'est-elle pas a Barcelone , auprès de S. Exe. ?

— Parce que l'évêque a exigé qu'elle s'en éloignât, au nom de la décence publique.

— Cette darne mène grand train ?

— Sans doute; le comte lui alloue, par jour,

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5o doublons pour son entretien; niais, malgré toutes ses folies, il lui est impossible de les dépenser.

— A Valence, je le crois bien.

Flatté d'avoir été distingué par cette femme, et curieux de la voir le plus près possible , j'attendis avec impatience la fin du spectacle; j'étais loin de croire qu'une liaison avec elle me mettrait à deux doigts de ma perte

La signora Nina. — Jalousie espagnole. — Je suis conduit à la ciladelle. — Départ de Barcelonne.

Au moment où les spectateurs se retiraient, j'allai présenter mes hommages a la belle. Elle y répondit par une gracieuse œillade , et en posant familièrement sa main sur mon bras. Je la conduisis jusqu'à son équipage attelé de six mules magnifiques , et comme je prenais congé délie , elle me répondit par un : Je vous attends à déjeûner pour demain matin. On pense bien que je fus exact à l'heure indiquée. Nina habitait un très -bel hôtel entre cour et jardin : meubles somptueux, laquais en livrée, grand luxe partout, mais tout cela dépourvu de goiit. Je m'efforçais de percer l'essaim d'une demi-douzaine de femmes de chambre , tou-

tes plus élégantes les unes que les autres, lorsqu'une voix éclatante se fit entendre dans la pièce voisine ; c'était celle de la signora. Elle accablait d'invectives un pauvre marchand qui lui apportait des modes. Après les premiers complimens qu'elle m'adressa en italien et en style de b....l, la dame me demanda mon sentiment sur les dentelles que cet imbécille d'Espagnol, articula-t-elle en le montrant, voulait lui vendre comme fines et belles. Je me récusai, alléguant mon ignorance, et j'ajoutai que , pour ces objets , les dames étaient meilleurs juges que les hommes. — Ce rustre n'est pas de votre avis , chevalier , car il me tient tête. Là-dessus le marchand témoigna quelque humeur, et dit brusquement que si les dentelles ne convenaient point, on pouvait les laisser pour d'autres personnes. — Personne ne portera de pareils haillons, répliqua la Nina, et,, en parlant ainsi, elle saisit une paire de grands ciseaux , et mit la dentelle en pièces. Le marchand la regardait faire en souriant ; mais l'espèce de sigisbé qui , la veille , accompagnait la dame aux combats de taureaux , lui fit observer que c'était grand dommage de détruire d'aussi belles choses. — Que t'importe, musicien? (Ce sigisbé n'était autre qu'un certain Molinari , guitariste de son métier, bolonais et intrigant.) — Madame, reprit-il, vous passez déjà pour folle à Barcelonne ; que penseront de vous les Valenciens? — Que t'importe, nigaud ! et en même temps elle lui appliqua un soufflet à poing fermé. Molinari ne perdit pas la

tète , et lui répliqua par J'épithèle qui désigne si énergiquement une femme de mauvaise vie. Le croirait-on? Nina éclata de rire , et, se tournant vers le marchand, fort surpris d'une pareille scène, elle lui dit : Fais ta facture. Le marchand, homme habile, qui savait que la colère ne raisonne pas et calcule encore moins , sala son mémoire d'importance , et la signora , après l'avoir revêtu de son paraphe , mit le marchand à la porte avec un coup de pied au derrière , en lui criant : Va te faire payer chez mon banquier. La figure de cet honnête homme, qui exprimait fort bien la satisfaction que lui causait le marché, et le désagrément éprouvé par la bourrade, était d'un comique achevé. Molinari sortit sur ses pas , pour s'épargner sans doute un pareil traitement.

Dès que nous fumes seuls , la signora fit servir le chocolat. Je ne savais quelle contenance observer. J'étais stupéfait, et pourtant je pouffais de rire. — ]\~e sovez pas étonné, me dit-elle fort paisiblement, de la manière dont j'ai traité tout-ariieure mon racleur de guitare. C'est un drôle que le comte de Riela a placé auprès de ma personne en qualité d'espion. J'ai mon but en le maltraitant, et les horions que je lui administre lui servent à vivre ; car, sans cela, qu'aurait-il à rapporter à son maître? son office serait une vraie sinécure.

Singulière femme, dont je ne retrouvai jamais la pareille dans mes courses vagabondes! Elle voulut bien me mettre au fait de sa biographie, qui n'avait guère d'intéressant que le ton

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quelle mettait à la conter. Elle était fille d'un certain Pelandi, charlatan fameux que je dois avoir connu , et qui , si j'ai bonne mémoire , débitait des drogues et des onguens sur la place Saint -Marc, côte à côte avec il signor Pulcinella, et les pieds majestueusement plantés sur un tréteau. A en croire la Nina, son père l'avait sacrifiée à un danseur, Bergonzi , glouton fieffé, que je me rappelai aussi , et dont on disait trivialement qu'il était plus sur sa bouche que sur ses jambes ; c'était , en effet , un assez mauvais sauteur. Après ces communications confidentielles , la Nina me congédia, en m'invitant à souper; c'est mon repas favori , ajouta-t-elle , nous nous griserons !

Cette femme, à n'envisager que les grâces extérieures , était vraiment séduisante ; mais j'ai toujours pensé que la beauté seule n'est pas suffisante pour inspirer de l'amour. Je ne pouvais m'imaginer comment le vice-roi de la Catalogne était devenu passionnément épris d'une semblable créature. Jusque-là , comme on voit , Nina , toute belle qu'elle était, ne m'avait pas tourné la tête. Cepen-dant je me rendis chez elle, à la brune, par curiosité et désœuvrement. Nous étions au commencement d'octobre, et cependant il faisait aussi chaud qu'en Italie au mois d'août. La signora dormait dans son jardin , auprès de son sigisbé. Leur toilette était des plus négligées , et leur position passablement indécente : les jambes de la signora se trouvaient plus haut placées que sa tête.

et le sigisbé montrait cette partie de noire corps où le marchand de modes avait reçu un si violent coup de pied. Jusqu'au moment du souper, Nina m'entretint d'anecdotes scandaleuses où elle jouait souvent le rôle principak, et elle n'avait pas encore vingt-deux ans! Enfin , nous nous mîmes à table. La chère était exquise, le vin excellent, le service somptueux. Les propos grivois recommencèrent, et je vis bien qu'on ne tarderait pas à passer de la parole à Faction ; mais je ne me sentais pas dans les dispositions qui sont nécessaires pour payer convenablement de sa personne, et, au dessert, je tirai ma révérence à la dame.

En me reconduisant, elle me dit : Vous paraissez soucieux, on vous prendrait pour un confident de tragédie. Je n'aime pas qu'on se gêne avec moi , rappelez-vous cela ; demain soir je vous attends.

— Impossible ! ma place est retenue ; je quitte Valence demain.

— C'est une erreur, mon cher ; vous ne partirez que dans huit jours , quand je serai moi-même en route pour Barcelonne.

— Des affaires pressantes. . .

— La belle raison ! vous ne vous éloignerez pas , j'en réponds. Non , point de réplique ; c'est m'offenser, et je ne le souffre pas.

Néanmoins je me retirai avec la ferme résolution de quitter Valence, quoi quelle pût faire et dire.

J« lui fis , le lendemain soir, une visite , la-

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quelle devait être la dernière. Elle me reçut avec un désappointement affecté.

— Molinari, me dit-elle, est malade. Nous souperons en tête-à-tête, puis nous jouerons aux cartes ; on prétend que vous êtes grand joueur, nous verrons bien. Ensuite nous ferons un tour de promenade dans le jardin, et demain...

— Demain , madame , j'aurai le regret de vous quitter.

— A d'autres !

— - Ma place est retenue pour sept heures du matin.

— Comptez là-dessus. J'ai gagné le voiturier ; sa voiture est à ma disposition pendant huit jours : voici sa quittance.

Tout cela fut dit d'un ton de tyrannie leste et aimable qui ne pouvait me déplaire. Qu'avais-je à faire , sinon à en passer par son caprice?

Cependant la prudence me conseillait de me tenir sur mes gardes , et je lui dis :

Votre Argus ne manquera pas sûrement d'avertir le comte de Riela que nous avons soupe en tête-à-tête.

— Tant mieux.

— C'est-à-dire tant pis.

— Monsieur trouve peut-être que cela le compromet, ou monsieur a peur.

— Si j'ai peur, c'est pour vous ; je ne voudrais pas être la cause dune rupture qui vous serait préjudiciable.

C'est très-délicat, mais rassurez-vous. Plus

j'irrite le vieux comte , plus il m'aime , et chacun de nos raccommodemens lui coûte cher.

— Ah ça ! vous ne l'aimez donc pas ?

— Moi l'aimer! pour qui me prenez-vous? Un homme qui m'entretient !

— Qui vous comble de cadeaux , qui vous témoigne tous les égards , et qui tient tête, en votre faveur, à toutes les puissances des Espagnes.

— C'est sa folle passion qu'il satisfait par cette conduite, et vous croyez que je lui en sais gré.

— Vous allez passer pour une ingrate.

— Que m'importe l'opinion publique! J'aime le comte... pour le ruiner. Malheureusement il est si riche que la chose me paraît impossible.

Elle fit apporter des cartes , et nous jouâmes à la primera, jeu de hasard, mais tellement compliqué qu'il n'y a ni finesse ni habileté qui y tienne ; il faut tout abandonner au hasard. Je perdis une vingtaine de pistoles, que je payai en riant jaune, vu l'état de mes finances. Nina prit son gain en riant et en me promettant ma revanche. Nous fîmes un délicieux souper, entremêlé d'incidens erotiques. Celte femme étrange n'avait pas plus de sens qu'elle n'avait de cœur ; elle se prêtait à tout froidement et brutalement, véritable phénomène féminin qui, grâce à la démoralisation croissante, devient tous les jours moins rare. Toute la journée du lendemain , je la passai auprès d'elle , et nous nous remîmes à jouer. En peu de jours ma bourse se gonfla de 3oo pistoles. On sait que j'en avais grand besoin.

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Eniin , la signora reçut de sou amant Taris qu'elle pouvait, en toute sécurité, venir le rejoindre a Barcelonne. Le roi avait ordonné à l'évèque de regarder Nina comme une personne attachée au théâtre de la ville ; elle était libre d'y passer l'hiver, pourvu qu'elle évitât de donner lieu à aucun scandale. En me faisant part de cette nouvelle , Nina me dit : Maintenant vous pouvez partir, et ne manquez pas de venir me voir tous les soirs à Barcelonne. Ayez soin de ne vous présenter qu'après dix heures ; c'est le moment où Je comte me débarrasse de sa présence.

Il est présumable que je n'aurais pas usé de l'autorisation, sans la circonstance des pistoles qu'elle perdait de si bonne grâce. Je quittai Valence un jour avant elle, et, suivant nos conventions, j'allai l'attendre à Tarragone, où. nous passâmes la nuit ensemble. Nous entrâmes séparément dans Barcelonne , et j'allai descendre à l'hôtel Santa-Maria. L'hôte , déjà prévenu de mon arrivée, me fit l'accueil le plus empressé , en m'informant avec mystère qu'il avait reçu l'ordre de ne me laisser manquer de rien. Ce procédé de la dame me parut fort imprudent. L'hôte avait, il est vrai, l'extérieur d'un homme accoutumé à ces sortes de tripotages. Il possédait toutes les apparences de la discrétion ; mais enfin Nina était la protégée du capitainegénéral, qui avait à sa dévotion tous les limiers de la police. Il est probable que cet honnête gentilhomme, esprit a part, n'était pas d'humeur à entendre raillerie sur l'objet de ses amours. Nina

elle- même me lavait dépeint comme étant d'un caractère violent, jaloux et vindicatif.

L'hôte m'ayant dit qu'une voiture était mise à ma disposition , je lui demandai de quelle part.

— De la part, répondit-il en souriant, de dona Nina,

— Je suis étrangement surpris , répliquai -je, de toutes les peines que cette dame veut bien se donner pour moi ; cette dépense est de trop pour ma bourse.

— Tout est payé , monsieur.

— Cest ce que je ne souffrirai pas.

— Il est certain toujours que je ne recevrai rien de vous.

Cette déclaration péremptoire me donna beaucoup à penser, et m'inspira de sinistres pressentimens. J'avais une lettre de recommandation pour don Miguel de Cevallos , qui , le surlendemain de mon arrivée, me présenta au vice-roi. Le comte était de petite taille ; ses manières étaient raides et communes. 11 me reçut debout, apparemment pour ne pas se voir obligé à m' offrir un siège. Je lui adressai la parole en italien , et il me répondit en espagnol , ce qui produisait le plus étrange amalgame. Le sachant très-vain , je lui prodiguai le titre d'excellence pendant toute la durée de notre entretien. Il me parla beaucoup de Madrid et des plaisirs de cette capitale, ce qui ne me donna pas une haute idée de Barcelonnc sous ce rapport. Il se répandit en plaintes sur M. de Mocenigo , qui , au lieu de passer par Barceloune pour se rendre à

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Paris , ainsi que le comte l'y avait amicalement engagé, avait pris la route directe de Bordeaux. S. Exe. m'invita à dîner, invitation qui me fit plaisir, en ce qu'elle témoignait que le comte n'avait aucun soupçon de mes relations avec Nina. Il y avait huit jours que je n'avais entendu parler de la signora , et comme il avait été convenu entre nous que je ne me présenterais chez elle qu'après qu'elle m'aurait donné l'avis de venir, cet avis ne venant pas , je me perdais en conjectures. Mieux avisé , j'aurais deviné que le comte usait de sa lune de miel, et qu'il occupait sa belle toutes les nuits. Enfin , je reçois un billet de la princesse ; elle me donnait rendez -vous pour dix heures. Notre entrevue fut assez cérémonieuse. J'attribuai la réserve dont elle fit preuve à la présence de sa sœur, femme de quarante ans , et qui avait tous les dehors d'une duègne. Au fond , je ne fus pas fâché de ce que Nina appelait un contretemps , car je ne me sentais aucune inclination pour cette fille; mais je crus devoir, par ménagement pour elle, ne pas discontinuer mes visites. Une petite circonstance , dont je vais parler, eût bien du nie déterminer à les cesser.

Je me promenais tranquillement dans la ville , lorsqu'un officier des gardes wallonnes m'aborde poliment et me dit : Monsieur, j'ai à vous entretenir d'un objet qui ne me concerne nullement, mais qui vous intéresse au plus haut degré.

— Expliquez-vous, monsieur, je ne puis que vous savoir gré de ce que vous voudrez bien me dire.

— A merveille ! Vous êtes étranger, et peut-être ne connaissez-vous pas très-bien les mœurs espagnoles ; par conséquent, vous ignorez à quoi vous vous exposez en allant voir tous les soirs la signora Nina , après la sortie du vice-roi.

— A quels dangers m'exposerais-je , monsieur? Le comte est instruit de mes visites, et probable^ ment ne trouve-t il pas mauvais que je les continue.

— Vous pourriez vous tromper. Le comte sait que vous allez chez sa maîtresse ; s'il ne lui témoigne pas son mécontentement de ces visites nocturnes , c'est qu'il la craint encore plus qu'il ne l'aime. Mais sachez qu'il est impossible à un véritable Espagnol d aimer sans être jaloux. Croyezmoi, monsieur, dans l'intérêt de votre sûreté , ne revoyez plus Nina.

— Merci pour votre conseil , mais je ne saurais le suivre ; ce serait payer la bienveillance que me témoigne cette dame par une grossièreté inexcusable.

— Ainsi , vous persistez à vous présenter chez elle.

— Jusqu'au moment où le comte croira convenable de me faire connaître que mes assiduités lui déplaisent, j'aurai 1 honneur de faire ma cour à la signora.

— Le comte croirait s'avilir, en vous faisant donner Ta vis que je vous donne ici ; faites donc comme vous l'entendrez. — Et mon officier s'éloigna.

IDO CHAPITRE V.

Le i.| novenairrè, en arrivant chez Nina, je trouve auprès d'elle un individu à mine suspecte, qui lui montrait un portrait en miniature ; cet individu n'était autre que l'infâme Passano dont le nom se trouve , malheureusement pour moi , écrit à presque toutes les pages de ces mémoires. Le sang me monte au visage , mais j'ai assez de force pour me contenir. Je fais signe à Nina de me suivre dans la pièce voisine , et. là , je lui enjoins de mettre sur-le-champ ce mauvais sujet à la porte. Nina m'objecte que c'est un peintre qui se propose de faire son portrait. — C'est un drôle que je connais à bonnes enseignes ; chassez-le , vous dis-je , ou je me retire à l'instant. Alors Nina appelle sa soeur, et lui remet le soin de cette commission. L'ordre fut exécuté : Passano sortit furieux en criant que je m'en repentirais. Effectivement je m'en suis repenti , comme on le va voir. La porte de la maison de la signora aboutissait à une avenue assez étroite et sombre, défilé qu'il fallait traverser avant de se trouver dans la rue. Il était minuit. Je venais de prendre congé de ces dames, et j'avais fait à peine vingt pas dans ce passage , lorsque je me sens saisi violemment au collet. Je me débarrasse de mon adversaire au moyen d'un violent coup de coude , et , sautant promptement en arrière, je mets l'épée à la main, et porte une botte vigoureuse à un autre individu qui , le bâton levé . allait se ruer sur moi ; puis , je me hâte d'escalader le mur de clôture, et me voilà dans la rue. Un coup de pistolet, qui part à mes

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oreilles . me fait i'uir à bOtttgfa jambes : mais, dans ma précipitation , je me laisse eheoir, et me relève tout aussitôt, oubliant de ramasser mon chapeau. Éperdu, l'épée à la main, je rentre à mon auberge, et je conte tout à l'hôte. En même temps je m'assure avec plaisir que je ne suis pas blessé; je l'avais échappé belle , car mon habit était percé de deux balles, tout auprès de la poitrine.

— Voilà une fâcheuse affaire, me dit l'hôte en secouant la tête.

— 11 est présumabie que j'ai tué l'un de ces scélérats, mais du moins saura-t-on que c'était pour ma défense. Gardez mon habit, c'est un témoin que personne ne récusera.

— Il vaudrait mieux quitter Barcelonne.

— Me prendriez-vous pour un imposteur?

— Dieu m'en garde ! Je crois sans peine à tout ce que vous m'avez dit, et c'est pour cela que vous ferez bien de décamper.

— Je ne crains rien et je reste.

Cependant j'avais quelque appréhension de ce qui m'arriva à mon réveil. Mon lit était entouré de sbires : on fait main basse sur mes papiers ; on s'empare de ma personne, et me voilà à la citadelle. On me dresse un mauvais lit ; mon porte-manteau m'est remis , puis les verroux sont tirés, et je reste plongé dans mes rétlexions. J'avais peine à établir quelque rapport entre l'attaque nocturne dont j'avais failli être la victime et mon incarcération dans une prison militaire. Quel parti prendre ? Faut-il écrire à Nina, ou attendre?

i32 CHAPITRE T.

Je m'arrête à ce dernier parti. Moyennant un pezzo dura (5 livres de France) > je fais venir un bon dîner, et mon désastre ne m'empêche point d'y faire honneur. Je dirai même, à ma louange , que je ne me trouvai jamais meilleur appétit. Pendant deux jours je me vois traité avec assez de distinction. Ma bourse m'avait été fidèlement remise , et elle contenait 3oo doublons. Il y a des personnes plus à plaindre.

Le troisième jour, en mettant le nez à ce que le geôlier appelait la fenêtre , sorte de trou percé dans la muraille et garni de barreaux, je reconnais dans la cour ce coquin de Passano , qui me salue avec un compliment ironique. Ce fut un trait de lumière. C'était donc lui qui m'avait dénoncé : il devenait évident qu'il avait joué son rôle dans le guet -apens. Mais comment Passano avak- il accès dans les cours de la prison? Il s'entretenait avec les officiers, et paraissait donner des ordres aux soldats. Quelle était donc cette maligne influence qui me faisait retrouver mon mauvais génie dans tous les lieux où je portais mes pas. Je n'étais pas au bout.

Sur les neuf heures du soir, un officier entre d'un air consterné dans mon cachot.

— Veuillez me suivre , monsieur.

— Qu'y a-t-il de nouveau?

— Vous le saurez tout à l'heure.

— Mais où me conduisez-vous ?

-— Sur les glacis.

Je le suivis. Le froid était assez vif, et il tom-

hait une neme menue et serrée , circonstance rare en Espagne où l'automne se prolonge jusqu'en décembre. A peine arrivé , un soldat veut me dépouiller de mon manteau que j'avais pris à tout hasard. Je résiste , et cet homme me dit d'une voix brève et émue :

— ■ A ous n'en avez plus besoin.

Ces paroles me firent frémir. Je lève les yeux, et je vois en face de moi, h quelque distance,, spectacle horrible ! sept ou huit soldats rangés sur deux lignes, l'arme au bras. Les grandes murailles noires de la forteresse jetaient sur cette scène une teinte plus lugubre encore. A la lueur de quelques lanternes, je voyais se consommer les apprêts de mon supplice 3 car nul doute que j'allais être fusillé. J'étais glacé de crainte, et en même temps mon cœur bondissait d indignation. Par quel étrange mépris du droit des gens et de l'humanité allait-on m'exécuter, sans aucune forme de procès? Quel était mon crime? de quel attentat digne de mort étais-je donc coupable 2 Absorbé dans ces réflexions , j'étais appuyé, anéanti , contre la muraille , quand l'officier, qui paraissait aussi consterné que moi , vint me demander si ]<• n'avais pas quelques dispositions à faire, et qu'il était là pour s'en charger. En entendant ces paroles, qui m'annonçaient si clairement mon sort, la colère prit le dessus. Je protestai énergiquement contre l'assassinat dont j'étais la victime, et, élevant la voix , je rendis responsable de mon supplice devant Dieu tous ceux qui allaient en être

1 34 CHAPITt.E V.

les instrumeus. Bref, je terminai par réclamer l'assistance d'un prêtre. Alors un individu, la tête gnfouie dans le collet d'un vaste manteau, s'approcha de l'officier, et lui parla à voix basse. Celui-ci vint me prendre le bras , et me conduisit dans un autre cachot , en forme de cave , pavé en pierre , recevant d'en haut un simple filet d'air, véritable tombe, où il me laissa enseveli vivant, sous la garde d'un nouveau geôlier. Cet homme, dont tous les dehors concordaient merveilleusement avec ses fonctions, me signifia qu'il fallait demander en une seule fois la nourriture qui me serait nécessaire pour la journée du lendemain; car personne, excepté lui, ne pouvait pénétrer dans ma prison qu'il appelait y je crois , Calabozo. Cette injonction, toute sévère qu'elle était, me délivra d'une mortelle inquiétude. Dans ma situation , ce répit de vingt-quatre heures était suffisant pour me sauver.

— J'ai demandé un prêtre, dis-je à mon Argus.

— Et pourquoi faire ?

— Ne dois-je pas me préparer à la mort?

— Jamais un prêtre n'est entré ici; cette prison n'est pas destinée à recevoir les condamnés à mort.

— N'avez -vous pas connaissance de la scène qui a précédé ma translation ici ?

— Tout ce que je sais, c'est qu'on ne m'a donné aucune des instructions qui me sont prescrites pour les condamnés à mort. La preuve, c'est que vous avez les pieds et les mains libres, et que j ai

Tordre de vous fournir, moyennant votre argent, tout ce que vous pouvez souhaiter.

— Vous étiez donc prévenu de mon arrivée?

— Depuis ce matin.

Ainsi , c'était un simulacre de supplice qu'on m'avait fait subir, et je le devais probablement à l'esprit infernal de Passano ; car, le moyen d'imaginer que le vice-roi se fût prêté à cette atroce aggravation de peine !

— Puisque vos instructions , dis-je au geôlier, vous obligent à m'accorder tout ce dont j'ai besoin , vous me procurerez d'abord des livres.

— Impossible ! cela n'est pas permis.

— Alors donnez- moi du papier, des plumes et de l'encre.

— Du papier seulement, car il n'est pas permis d'écrire.

— Au moins , pourrai-je avoir des crayons pour dessiner des plans d'architecture?

— Tant que vous voudrez.

— Vous me procurerez aussi de la bougie?

— Non pas : voici une lampe qui brûle nuit et jour, cela doit vous suffire.

— Ces restrictions me concernent-elles personnellement?

— C'est l'usage de la maison.

— Et vos fonctions vous obligent-elles à me tenir compagnie ?

— iSon pas. .l'ai les (les de votre cachot, el suis responsable de voire personne : voilà tout. En outre vous serez gardé \\ vue par une senti-

l36 CHÀPITttE V.

uelle placée à la porte; si bon vous semble , vous pourrez causer avec elle parle guichet.

— Quel est le régime des prisonniers?

— Du pain et de la soupe ; mais ils sont libres de demander tel autre mets, en s'astreignant à certaines formalités. Ainsi, je dois visiter les volailles, pâtés, etc. — Sur ce, mon homme se relii;;, en me préchant la patience , comme s'il dépendait de nous d'en avoir. Cependant les paroles de mon geôlier m avaient fait du bien, et, accoutumé à ces vicissitudes , je dormis paisiblement. Je fis , le lendemain , un succulent déjeuner en présence du geôlier, qui enfonça ponctuellement la fourchette dans tous les mets , pour s'assurer s'il ne s'y trouvait pas des lettres cachées. Sur l'invitation que je lui fis de partager mon repas, il me répondit que la nature de ses fonctions ne lui permettait pas d'accepter mon offre.

Je restai quarante- trois jours confiné dans ce donjon ; c'est là que je rédigeai de mémoire , au crayon, la Réfutation complète de V histoire de Venise , par Anielot de La Houssaye , laissant en blanc les citations, puisque le texte de l'ouvrage me manquait.

Le 28 décembre , le même officier qui avait procédé à mon arrestation se fait ouvrir le cachot, et m'ordonne de m'habiller et de le suivre. 11 m'accompagne jusqu'au palais de justice , ou un greffier me fait remise de ma malle et de mes papiers; il me remet aussi mes trois passeports, qui, ajoute-t-il , sont véritables.

CHAPITI'.Ï' V. 1 37

— Est-ce donc pour vérifier celte circonstance qu'on m'a détenu pendant quarante-trois jours dans un cachot ?

— Uniquement pour ce motif, monsieur; mais présentement vous êtes justifié. Toutefois, il ne vous est pas permis de rester à Barcelonne. Vous avez trois jours pour faire vos préparatifs.

— Je ne veux pas savoir quel est l'ennemi secret et puissant qui me persécute ; mais cette conduite est odieuse : convenez-en , monsieur. Un scélérat avéré peut se défendre , et l'on m'a refusé jusqu'à cette consolation.

— Vous vous trompez ; libre à vous de porter plainte au conseil de Madrid.

— Cette expérience me suffit, et Dieu me garde d'avoir recours a la justice espagnole î Je vais en France.

— Bon voyage!

— Du moins vous voudrez bien me notifier par écrit l'ordre que vous me donnez.

— C'est inutile. Je suis Emmanuel Badillo , secrétaire de l'administration. On va vous reconduire à L'hôtel Santa -Maria ; vous y retrouverez tout ce que vous y avez laissé ; ensuite vous serez libre, et demain vous aurez un passeport.

Arrivé à l'hôtel, on me rendit ma redingote et mon épée, ainsi que le chapeau que j'avais laisse tomber dans ma fuite ; singulière trouvaille, piusqu'en mon absence ma chambre n'avait été ouverte qu'aux agens de police. On me remit aussi fidèlement cinq ou six Icllres à mon adresse, et

j36 chapitre v.

qui n'avaient pas été ouvertes ; nouvelle preuve que ma détention était le résultat d'une haine particulière. Avant de partir, je voulus régler mes comptes avec l'hôte), mais il répondit parla formule d'usage : Tout est payé , ainsi que votre dépense présumable de trois jours.

— Et qui vous a payé ?

— Vous le savez bien.

— Mon aventure a -t- elle fait du bruit?

— Beaucoup.

— Que disait- on?

— Ceci et cela ; vous vous fâcherez si je parle.

— Me fâcher; que m'importe l'opinion? Ce sont les sots qui la règlent , et les sots seuls la redoutent.

— Eh bien î on assure que le coup de pistolet est parti de votre main , et que vous aurez tué quelque lapin pour rougir votre épée, puisqu'on n'a découvert ni mort ni blessé à l'endroit désigné par vous.

— Voilà qui est plaisant. Et mon chapeau?

— Un agent l'aura trouvé dans la rue.

— Vous êtes crédule. Mais dit -on pour quel motif j'ai été incarcéré?

— Mille bruits ont couru : selon les uns , vos papiers n'étaient pas en règle ; selon d'autres, vous passiez pour L'amant de dona Nina.

— Vous pouviez dire qu'il ne m'est jamais arrivé de découcher.

— Si vous m'en croyez, monsieur, ne revoyez jamais cette dame.

— Soyez tranquille.

J'appris que Nina se vantait hautement de m'avoir prodigué l'argent, et qu'elle avait été jusqu'à avouer au comte de Riela que j'étais son amant. Le soir même , je fournis un nouvel aliment aux caquets de la ville. J'avais chargé mon hôte de retenir une loge à l'Opéra. La représentation annoncée promettait d'être brillante, lorsqu'une heure avant le spectacle l'affiche fut enlevée ; vu l'indisposition de deux chanteurs , il devait y avoir relâche jusqu'au 2 janvier. Cet ordre ne pouvait qu'émaner du vice -roi ; je le pris pour moi , ainsi que toute la ville.

Je quittai Barcelonne le dernier jour de l'année 1768, me dirigeant sur Perpignan. Je voyageais dans une bonne calèche, allant à petites journées, ne m'arrétant dans les auberges que pour les collations. Le lendemain de notre départ, mon cocher me demande si je n'ai pas des ennemis dans-Barcelonne.

— Pourquoi cette question?

— Parce que , depuis hier, trois individus à mine suspecte ne nous perdent pas de vue. Ils ont passé la nuit dans la même auberge que nous ; ces gens -la évitent de parler à qui que ce soit et méditent sans doute un mauvais coup.

— Que faire pour nous garantir de leur attaque l

— Dans ce moment ils ont une avance de trois quarts d'heure sur nous : mon avis est de partir un peu plus tard, ri d'aller coucher dans une au-

ï4° CHAPITRE T.

berge éloignée de la station ordinaire où ces brigands ne manqueront pas de nous attendre. Si nous les voyons revenir sur leurs pas , point de doute qu'ils n'aient de mauvais desseins sur vous.

Je suivis le conseil de mon cocher, et descendis à l'auberge en question. Nous n'y trouvâmes point les bandits. Je commençais à me rassurer, lorsqu'en jetant les yeux dans la cour, je les aperçus à la porte de l'écurie. Un frisson mortel courut par tous mes membres ; je me crus perdu. La réflexion me rendit mon courage. J'ordonnai à mon domestique de ne témoigner aucune défiance , et de m'envoyer le cocher, aussitôt que ces hommes seraient endormis. Celui-ci ne se fit pas attendre. Il accourut en criant qu'il fallait nous mettre en route sur-le-champ. J'ai fait causer ces vauriens après les avoir grisés , ajouta-t-iî, et je suis persuadé maintenant qu'ils en veulent à votre vie. Profitons de leur sommeil pour nous éloigner; nous sommes tout près de la frontière , et je sais un chemin détourné qui nous y conduira en peu d'heures.

Assurément, si j'avais pu me procurer une escorte de deux hommes armés, j'aurais méprisé les conseils de mon conducteur ; mais, dans ma position , n'ayant qu'une paire de pistolets et mon épée, comment me serais-je défendu contre trois assassins dont la mine annonçait l'audace et la résolution , et qui étaient armés jusqu'aux dents. Nous levâmes le pied à la hâte. En six heures de temps nous avions franchi onze lieues ; si bien

que les bandits dormaient probablement encore quand nous touchâmes le territoire français. J'étais loin de deviner alors par qui ces hommes avaient été chargés de m'assassiner. Le lecteur verra bientôt comment, trois semaines après, j'appris toutes les circonstances de cette vilaine affaire.

Arrivé a Perpignan, je congédiai mon domestique. Le lendemain , je couchai à Narbonne , et le jour suivant, à Eeziers. La situation de cette dernière ville est magnifique, et le séjour en est enchanteur. Les habitans sont spirituels, les femmes jolies et serviables ; on y mange bien , on y boit encore mieux. J'en dirai autant de Montpellier, où je retrouvai une demoiselle Blasin dont le lecteur se souviendra peut-être. Je ne fis que traverser Nîmes, pressé que j'étais d'arriver à Aix, où j'allais revoir plusieurs amis.

Séjour à Aix. — Le marquis d'Argens. — Henriette. — départ pour Turin. — Vieilles connaissances que j'y retrouve. — Séjour à Livourne. — L'amiral Orloff. — Voyage à Rome. — Miss Betty.

Me voilà donc installé à Aix , à l'hôtel des Trois- Dauphins. J'y trouvai un cardinal espagnol qui allait à Rome faire un nouveau pape, en remplacement de Rezzonico (Pie VI), qui venait de mourir. Ma chambre n'était séparée de celle de S. É. que par une simple cloison ; aussi je ne perdais pas un mot de ce qui s'y disait. C'est ainsi que je devins l'invisible témoin d'une scène que le saint prélat fit à son intendant. L'éminence gourmandait l'intendant sur sa lésinerie. Vous nourrissez donc mes gens comme des muletiers, lui disait-il ; vous ferez passer votre maître pour un gueux. Qu'est-ce que cela signifie ? nous dépensons ici quatre fois moins qu'en Espagne.

( HAPITUf VI. I4i

— Monseigneur, il est impossible de dépenser davantage dans ce pays. La bonne chère y esta vil prix.

— En vérité ? C'est à dégoûter de la bonne chère.

— Voulez-vous que je contraigne l'hôte à exiger le double du prix de ce que vous demandez pour votre table, si splendidement servie en gibier, volaille, poisson, etc.

— S'il en est ainsi, j'entends que vous commandiez des repas dans tous les endroits des environs où nous devons passer \ on paiera et on n y touchera pas. Vous ferez bien de les commander pour douze personnes.

— Mais nous ne sommes que six.

— N'importe ! En outre , vous donnerez de meilleurs pour - boire aux postillons. Vous leur jetez un petit écu ; c'est à me faire rougir. Rappelez-vous aussi que vous ne devez jamais recevoir la monnaie qu'on vous rend sur une pièce d'or. Vous me faites une jolie réputation avec vos lésineries de procureur. A Madrid , à Versailles , à Rome , on dira que le cardinal de la Cerda est un cancre !

Tous les grands d'Espagne sont taillés sur ce patron. Le cardinal de la Cerda, quand je le vis, avait une soixantaine d'années. C'était un petit homme aux yeux gris , au nez saillant , d'une tournure grotesque. Grâce à son embonpoint, on 1 eût pris pour Sancho Pança costumé en cardinal.

t44 CHAPITRE VI.

Le marquis d'Argens habitait, aux environs d'Aix, la maison de campagne de son frère le marquis d'Aiguilles, président du parlement. On sait qu il s'était acquis une assez belle réputation , par l'amitié que lui portait le grand Frédéric , plutôt que par ses écrits, qu'on ne lit plus. C'était alors un vieillard touchant à la décrépitude, mais encore très-friand des plaisirs terrestres. Epicurien consommé , il coulait des jours sans nuages dans les bras de la comédienne Cauchois, qu'il venait d'épouser. Sauf. la différence des conditions, ce li vu ressemblait assez à celui qui unissait J.-J. Rousseau à sa Thérèse. La Cauchois, bien qu'épouse légitime , se regardait comme la servante du vieux marquis. Sur la recommandation qui lui avait été faite par milord Maréchal , son ami intime, il me reçut avec beaucoup de ijonté, et me présenta à son frère. Jamais je ne vis deux hommes plus diffère n s de caractère et de penchans , et cependant leur fraternelle amitié était admirable. Pûen ne troubla jamais leur union , pas même les controverses religieuses. Le président était dévot et partisan tellement prononcé des jésuites qu'on ne le désignait que par la qualification de robe-courte. Le marquis d'Aiguilles ne parlait jamais de son frère qu'avec les marques dune tendre pitié. Il gémissait de ses péchés , et le plaignait de son aveuglement, comptant bien sur sa conversion qu'il demandait au ciel ardemment. Du reste, le bon président se bornait à faire des vœux, abandon-

naht le soin et la direction de sa maison à d'Argens, qui s'y entendait. Table somptueuse, concerts, théâtre de société, les visiteurs, gens de distinction , trouvaient au château tous les plaisirs. Chacun des repas réunissait au moins trente convives. La conversation y était du meilleur ton, point satirique , mais nullement rigide, quoiqu'il n'y fût jamais question d'amour. Quand , par hasard, le marquis d'Argens effleurait un sujet trop délicat, les dames se couvraient le visage , et le confesseur de la maison s'empressait de donner une autre tournure à l'entretien. Au premier abord , on n'aurait jamais pris ce confesseur pour ce qu'il était: un jésuite. Son extérieur était celui d'un abbé dameret, mais / habit ne fait pas le moine. J'eus l'occasion de l'éprouver. Comme on m'interrogeait sur mon voyage en Espagne, je contai,entre autres anecdotes , celle de la Madone si méchamment barbouillée par le chapelain de San- Geronimo. Quoique mon récit fût fait en termes mesurés, le sévère confesseur fronça le sourcil, et m'interrompit pour savoir comment on appelait, en Italie, un fort beau pâté, dont Mme d'Argens nous distribuait des tranches. Una crostata, répondis-je ; seulement , je ne saurais vous dire , ajoutai-je, le nom de toutes les béatilles , telles que boulettes, boudins, boudinailles , tripettes, culs d'artichauds , qui farcissent l'intérieur de la crostata. Tout le monde éclata de rire , à l'exception de mon jésuite, qui m'entreprit sur le mot béatilles. 11 est indécent , s'écria-t-il , de s'é-

IO

l46 CHAPITRE Vf.

gayer ainsi sur une locution qui s'applique à l'état des bienheureux. Puis , par une transition facile à concevoir, le jésuite me demanda lequel des cardinaux serait , à mon avis , élu pape.

— Ganganelli ; c'est le seul cardinal qui en même temps soit moine.

— Et pourquoi pensez -vous que le sacré collège choisisse un religieux?

— N'est-ce pas le seul moyen de satisfaire les exigences du gouvernement espagnol ?

— Vous voulez parler de la suppression de Tordre des jésuites ; c'est ce que la cour de Madrid n'obtiendra jamais.

— Je le souhaite , car j'aime les jésuites , mes anciens maîtres ; mais je redoute pour eux une mauvaise fin. Toutefois, Ganganelli n'en sera pas moins élu pape, et par un autre motif qui vous paraîtra peut-être risible , mais qui n'en est pas moins très-sérieux.

— Lequel?

— C'est qu'il est le seul cardinal qui porte perruque , et vous conviendrez que jamais le saintsiége n'a été encore occupé par un pape en perruque.

— Les choix du sacré collège ont toujours été déterminés par de plus graves motifs. Il est possible que la majorité soit hostile à notre ordre, mais jamais le pape n'oserait le supprimer.

— Il semblerait, répartis -je aussitôt, que vous oubliez le principe fondamental de votre ordre.

— Veuillez donc me le rappeler.

— (Test que le pape peut tout, et même davantage.

Là-dessus mon homme se leva de table, rouge de colère. Je réfléchis trop tard que je m'étais fait un nouvel ennemi. On devait donner, le soir même , une représentation de Poljeucte sur le théâtre du château , mais je pris congé de la compagnie. Je serais parti le lendemain pour Marseille, si un jeune Polonais, du nom de Schusloski , parent du marquis dArgens , ne m'eût procuré, à Aix, des connaissances de toutes sortes. Nous passâmes gaîment ensemble le temps du carnaval ; je dis gaîment, sans songer que le carême allait me faire expier ces plaisirs, el devenir pour moi un véritable temps de pénitence.

Neuf jours après la soirée du mardi gras , au bout d'un sommeil de six heures , je me réveillai très-malade. Le mal empira au point qu'on jugea à propos de m'administrer les derniers sacremens. Ma convalescence fut longue : une femme qui m'était inconnue me soigna tout le temps qu'elle dura. Cette femme, qui n'avait plus ni jeunesse ni beauté , ne me quitta que lorsqu'elle me vit complètement guéri. En lui payant son salaire , je lui demandai qui l'avait placée auprès de moi. — Votre médecin, répondit-elle.

Quelques jours après , je remerciai le docteur de m'a voir procuré une si bonne garde-malade. — Elle vous a trompé , me dit-il ; je ne la connais pas. Mon hôtesse, à qui j'en parlai aussitôt, me lit la même déclaration. Bref, cette femme était étran-

l4$ CHAPITRE VI.

gère à tout le monde. Qui donc l'avait introduite auprès de moi ? Je ne l'ai su qu'après mon départ d'Aix.

Si tôt guéri , j'allai retirer mes lettres à la poste. L'une d'elles, datée de Paris, était de mon frère, en réponse aux nouvelles que je lui avais données de mon arrivée à Perpignan. Mon frère me félicitait d'avoir échappé aux trois assassins ; il m'écrivait : « Le bruit de ta mort a couru ici ; ce funeste événement m'a été communiqué à moimême par un de tes amis intimes 3 le comte Manucci , attaché à l'ambassade de Venise. »

Ainsi, par cette confidence indiscrète, Manucci se désignait lui-même comme l'auteur de cette lâche tentative. Ce cher ami avait poussé la vengeance bien loin ; mais il s'y prit très-maladroitement^ avant comme après. Lorsque, plus tard, je le revis à Rome , je lui reprochai son indigne action. Il nia effrontément le fait, et s'entêta à dire que tout ce qu'il avait divulgué, on le lui avait mandé de Barcelonne. Je reviendrai sur ce sujet en temps et lieu.

Je revis le marquis d'Argens pour ma visite de consé. îSous eûmes un entretien de trois heures, qui roula presque entièrement sur son auguste ami le roi de Prusse. J'avais fait présent au marquis d'une Iliade et d'une Enéide. V Iliade , enrichie des scholies de Porphyre , était un exemplaire rare , à riche reliure. D'Argens à son tour me fit présent de la collection de ses œuvres. Comme je lui demandais si je pouvais me flatter

de les posséder complètes , il me répondit : Vous avez là tout ce que j'ai écrit, si ce n'est une partie des mémoires qui concernent ma jeunesse , volumineux griffonnage que j'ai brûlé.

— Et pour quelle raison ?

— Parce qu'avec mon amour pour la vérité , je me serais rendu la risée de tout le monde.

— Si par hasard l'envie me prenait, à moi Casanova , de lever le voile qui couvre les actions de ma vie, que diriez-vous ?

— Je dirais que vous avez tort. Pareille publication ne vous laisserait que des regrets. Un homme qui monte ainsi de son propre mouvement sur les tréteaux de la publicité , s'expose à tous les désagrémens. Outre que son honneur est continuellement en jeu , il doit s'attendre à des humiliations sans nombre pour son amour-propre d'auteur. Qu'est-ce que des mémoires où l'auteur ne dit pas toute la vérité? Et qui aura jamais le courage de la dire ?

— Ce courage ! je 1-aurai.

— Prenez-y garde. Tous vos aveux ne tourneront pas au profit de la vérité et de la vraie morale, par conséquent ; mais on s'en fera une arme contre vous. On suspectera les louanges que vous vous donnerez, et on exagérera le mal que vous direz de vous-même. En outre, vos révélations vous susciteront partout des ennemis.

— Je tairai beaucoup de noms.

— La belle avance ! On les devinera , et puis , ne se reconnaitronl -ils pas eux -mêmes ? Croyez-

l5o CHAPITRE VI.

moi , s'il n'est pas séant à un homme de parler de soi, il lui est encore beaucoup moins permis de se faire le héros de son livre , de se placer ainsi sur un piédestal.

Convaincu de la justesse de ces observations, je jurai au marquis que je ne ferais jamais pareille folie. Et cependant je la commets chaque jourdepuis sept ans; bien plus, j'en suis venu à croire que j'ai contracté la rigoureuse obligation d'aller jusqu'au bout, quelque repentir que j'en puisse éprouver. Je continue donc à écrire, mais en nourrissant le secret espoir que l'histoire de ma vie ne verra pas le jour, et que , grâce à quelque accès de sagesse , je brûlerai tout ce barbouillage. Si par hasard cette espèce d'autodafé n'avait pas lieu , je supplie le lecteur de me pardonner, en songeant que j'ai eu la main forcée par la foule des mauvais sujets qui fréquentent le château du comte de Wadstein , à Dux, que j'habite en ce moment.

Le lendemain de la Fête - Dieu , je partis d'Aix pour Marseille. Avant de parler de ce voyage , il m'est impossible de passer sous silence la procession qui a lieu ce jour -là à xAix, ainsi que dans tous les pays catholiques. On sait que , dans cette solennité , tous les fonctionnaires de l'ordre ecclésiastique, civil et militaire, ont ordre de suivre le saint -sacrement. Ceci a lieu partout, et n'est susceptible d'aucune observation particulière ; mais ce qui mérite d'être remarqué, ce sont les mascarades et les scènes burlesques dont on

égaie ici la piété des fidèles. Là , vous voyez j accoutrés d une manière grotesque , des mannequins, représentant la Mort, le Diable et le Péché originel, lutter et se battre dans les rues. Cantiques, cris de joie, quolibets, hymnes, refrains bachiques, tout cela forme le plus bizarre concert. Jamais le paganisme , qui honorait aussi ses dieux par des saturnales, n'imagina rien de plus dissolu et de plus diabolique. Les paysans viennent de six lieues à la ronde, en l'honneur du Seigneur. Le saint- sacrement n'est porté processionnellement que ce seul jour de l'année , et c'est précisément l'époque que le peuple célèbre par les plus scandaleuses bouffonneries. On dirait qu'il se propose d'égayer le Père -Éternel lui-même par le spectacle de ces folles orgies. Quiconque aurait l'audace de fronder un tel usage passerait pour impie. Un membre du parlement d'Aix m'assura gravement que cette fête était une excellente institution , puisqu'elle procurait à la ville un bénéfice de plusieurs centaines de mille francs.

Pendant mon séjour à Aix , je n'avais cessé de penser à Henriette. Je connaissais son véritable nom , et j'espérais toujours la rencontrer. Plus d'une fois ce nom avait été prononcé devant moi dans différentes sociétés ; mais je m'étais bien gardé de demander des informations sur son compte, puisqu'elle m'avait commandé d'être discret. Cependant, impatient d'avoir de ses nouvelles, je me décidai à lui écrire, et j'allai remettre moi-même la lettre au concierge du château

l52 CHAPITKE VI.

qu'elle habitait dans les [environs. Il me répond : Madame aura votre lettre ce soir.

— Elle n'est donc pas chez elle?

— Elle est chez elle , à la ville.

Au même instant , j'aperçois ma garde-malade.

— Vous demeurez ici ? lui dis-je. Et depuis quand ?

— Depuis dix ans.

— Qui vous a placée auprès de moi , pendant ma maladie?

— C'est ma maîtresse. Ne l'avez-vous pas vue à Aix?

— Non , car elle ne reçoit personne.

— C'est vrai, mais elle va partout. Au surplus, il n'est pas surprenant que vous n'ayez pas reconnu ma pauvre maîtresse; elle a tellement changé !

— Pauvre Henriette , m'écriai-je ! Et je remontai en voiture pour cacher mes larmes.

En arrivant a Marseille , la première personne que je rencontre dans l'auberge , c'est la sœur de Nina , la signora Schizza. Elle avait quitté Barcelonne avec son mari , et se disposait à partir pour Livourne.

— Votre sœur serait-elle ici? lui dis-je.

— Non , elle est encore à Barcelonne; mais elle n'y restera pas long-temps. L'évêque ne veut pas qu'elle demeure plus long-temps dans la ville; il faudra donc qu'elle finisse par déguerpir. Du reste , elle s'inquiète peu des persécutions de M. l'évêque , persuadée qu'elle est que l'amour du comte de Rie] a la suivra partout.

— Et que partout, ajoutai-je , elle trouvera le moyen de travailler à sa ruine.

— En attendant , elle Ta déshonoré dans le pays.

— Il est impossible cependant que votre sœur déteste le comte, qui lui a tout sacrifié , qui 1 a comblée de bienfaits, et qui a assuré pour jamais son existence.

— Pour cela , vous vous trompez. Elle n'est pas riche ; elle ne possède que des diamans et des colifichets. Sur l'article des sentimens , ma sœur est incapable d'éprouver de la reconnaissance pour qui que ce soit. C'est l'ingratitude même : tout ce que j'ai fait pour elle n'a servi qu'à me perdre , moi et mon mari \ il était au service avec un assez beau grade, et elle l'a fait destituer. Mais vous savez bien à quoi vous en tenir vous-même sur le compte de ce monstre.

— Tout ce que je sais, c'est qu'elle a agi magnifiquement à mon égard.

— Sa générosité n'était qu'affectée ; le vrai but de Nina était d'aflicher la honte du comte , et elle y est parvenue. Tout Barcelonne sait qu'on a tenté de vous assassinera sa porte, et que l'assassin est mort d'une blessure que vous lui avez faite.

— Pourriez-vous croire que Nina ait trempé dans ce meurtre, ou du moins qu'elle en ait eu connaissance avant son exécution? Cela ne serait pas naturel.

— Eh ! mon Dieu! ost-il rien de naturel dans les

actions de cette fille î Seulement, voilà ce que j'ai vu et entendu. Chaque fois que le comte venait la voir, elle ne tarissait pas sur votre esprit et vos manières, dans l'intention de l'humilier. Le comte , irrité de cette affectation offensante , l'avait priée plusieurs fois de changer de conversation. Nina ne lui répondait qu'en riant. Enfin, deux jours avant l'événement, le vice-roi, poussé à bout, sortit en s'écriant qu'il vous ferait donner une leçon de politesse. Lorsque , le soir de votre dernière visite, nous entendîmes le coup de feu, Mna ne laissa pas échapper le moindre signe d'émotion ; seulement elle me dit en plaisantant : Voilà la leçon de politesse! Je lui fis observer que sans doute vous étiez tué. A cela, elle éclata de rire , en ajoutant que c'était là toute la sensation que votre mort causerait dans la ville. Le lendemain, elle était encore de très- bonne humeur quand le domestique vint l'informer de votre arrestation. Elle écrivit à votre hôte un petit billet dont elle fit mystère ; c'était probablement Tordre de ne vous laisser manquer de rien en prison.

— Et revit-elle le comte ce jour-là?

— Il ne revint que le lendemain soir. Nina l'accueillit avec de bruyans éclats de rire. En lui parlant de votre arrestation , Nina l'en félicita ironiquement. Cette mesure, lui dit-elle, va mettre le chevalier à l'abri des attaques de ses ennemis Le comte répondit sèchement que votre arresta tion n'avait rien de commun avec l'aventure no turne en question. Toute la ville ayant bientôt

appris que vous étiez incarcéré à la tour, on cherchait à en deviner le motif. Nina le demanda tout net au vice-roi, qui répondit que vos passeports étaient faux.

— Mais si le comte n'a pas trempé dans cette affaire , sur quelle dénonciation pensez - vous que j'aie été arrêté ?

— Sur la dénonciation de Passano > puisqu'on l'emprisonna presqu'en même temps que vous. Quand vos passeports eurent été reconnus valables , on envoya Passano à Gênes , pour le soustraire sans doute au châtiment qu'il méritait. Le jour même de votre mise en liberté , Nina se proposait d'aller à l'Opéra, comptant bien vous y trouver; mais nous apprîmes en même temps qu'il y avait relâche pour trois jours, et qu'il vous était enjoint de quitter l'Espagne. Nina jugea bien que vous ne vous exposeriez pas à la revoir, et elle s'imagina qu'on vous avait interdit toute espèce de communication avec elle ; mais elle assura que si vous aviez le courage d'arriver jusqu'à elle , elle prendrait volontiers la fuite avec vous. Lorsqu'elle apprit votre arrivée en France , et par quel miracle vous aviez échappé au triste sort qui vous attendait à la frontière , elle conta tout au vice-roi, qui fit l'ignorant. Remerciez donc le ciel, qui vous a tiré sain et sauf de ce vilain pays , car vos relations avec Nina vous auraient infailliblement coûté la vie. Pour moi , je suis plus à plaindre , et Dieu me punit tous les jours d'avoir mis au monde un pareil monstrr.

1J" CHAPITRE YI

— Comment ! Nina serait votre fille î

— Hélas oui !

— Elle passait pour votre sœur !

— Elle Test aussi.

Je ne vous comprends pas.

— Nina est la fille de mon père. J'avais seize ans quand je Jui donnai le jour; c'est une séduction abominable. Ah ! plût au ciel que j'eusse étouffé, au berceau, le fruit de ces horribles amours !

Tel fut le récit de la signora Schizza. Nous la retrouverons , elle et sa fille , à Bologne , dans quelques années.

Le même jour, je reçus d'Henriette la réponse à Ja lettre que je lui avais portée. « Mon vieil ami, me disait-elle , rien n'est plus romanesque et plus bizarre que l'histoire de notre entrevue , il y a cinq ans , à ma maison de campagne, si ce n'est celle de notre rencontre actuelle, vingt-deux ans après notre séparation à Genève. Nous avons bien vieilli l'un et l'autre depuis cette époque ; mais croirez-vous que, malgré cela ou peut-être à cause de cela , je vous aime encore ? Cependant je suis charmée que vous ne m'ayez point reconnue ; n'en concluez pas que je sois devenue laide. Un embonpoint précoce a pu seul me rendre méconnaissable. Je suis veuve , et j'ai suffisamment de fortune pour pouvoir vous engager à puiser sans crainte dans ma bourse , si l'envie vous en prend; mais gardez-vous de revenir tout de suite à Aix. Votre retourne manquerai! pas d'exercer les m aurai-

ses langues, si communes en tous pays. Que si le hasard vous ramenait dans ce pays, nous nous reverrions certainement, mais non comme d'anciennes connaissances. Que je me sens heureuse en songeant que j'ai pu contribuer au rétablissement de votre santé , en plaçant auprès de vous une garde -malade dont le dévoûment m'était connu. Elle ne vous a rien caché, et j'en suis contente. Si vous me jugez digne d'entrer en correspondance suivie avec vous, je vous raconterai l'histoire des événemens de ma vie jusqu'à notre réunion à Césène , ainsi que les circonstances qui déterminèrent mon retour dans ma patrie. En revanche , vous me ferez le récit de votre fuite miraculeuse des Plombs. Je suis très-reconnaissante de votre attention délicate à n'interroger personne sur mon compte. Marcoline doit vous avoir fait part dans le temps de tout ce que je l'ai chargée de vous dire. Si vous savez ce qu'est devenue cette chère enfant, veuillez m'en instruire. »

Déterminé à ne point rentrer dans Aix , où ma présence eût pu nuire à la bonne renommée d'Henriette , je me contentai de lui écrire une lettre , fort longue puisqu'elle contenait en substance l'histoire de mes aventures principales. Dans une trentaine de missives , qui seront peutêtre ajoutées à ces mémoires, Henriette me retraçait le tableau entier de sa vie depuis notre séparation. Rien ne me retenant plus à Marseille , j'en partis immédiatement, dans une voiture de

l58 CHAPITRE VI.

louage, pour gagner directement Turin, par Antibes et Nice.

Mes amis de Turin saluèrent mon arrivée par un mauvais compliment : à les entendre , f avais prodigieusement vieilli , il est vrai que j'étais dans ma quarante-cinquième année ; c'est en général l'âge du repos, mais pour moi c'était encore l'âge des plaisirs et de l'activité ; il y a des hommes qui se sentent jeunes toute leur vie , mon heureuse organisation m'a mis de ce nombre, aussi ne goûtai-je guère l'avis qu'ils me donnaient de songer à la retraite. Je leur fis part de mon projet d'aller en Suisse pour y faire imprimer a mes frais la réfutation en italien de l'ouvrage d'Amelot de la Houssaye \ tous s'empressèrent d'y souscrire : le comte de la Perouse retint cinquante exemplaires qu'il me paya d'avance ; c'est chez lui que je fis la connaissance du chevalier L , l'envoyé d'Angleterre , homme aimable , très-riche , gourmet renommé, généreux, et en cette qualité cher à tout le monde et surtout à une danseuse , une certaine Carpioni , très-belle, mais passablement cat...

Je ne fis donc que traverser Turin et me dirigeai vers Lugano, dans le Tessin. L'imprimerie de cette ville et son directeur jouissaient d'une grande réputation , et puis je n'avais pas à redouter les griffes d'une censure. Aussitôt mon arrivée, j'allai trouver le directeur, M. Agnelli ; nous réglâmes les conditions pécuniaires de l'impression. En six semaines l'ouvrage fut prêt et livré au public qui

enleva l'édition dans le courant de l'année. Mon principal but en composant cet ouvrage avait été de me réconcilier avec les inquisiteurs d'état de Venise. Après avoir erré dans toute l'Europe, j'éprouvais le désir bien naturel de revoir ma patrie; cette envie était parfois tellement violente, que je m'imaginais ne pouvoir plus vivre ailleurs. L'Histoire de Denise d'Amelot de la Houssaye fut écrite en haine des Vénitiens; c'est un tissu de grossières calomnies entremêlées de quelques recherches savantes. L'ouvrage circulait depuis quatre-vingts ans, et personne n'avait songé à le réfuter; il est vrai qu'un Vénitien qui se serait dévoué à cette besogne n'aurait pas obtenu de son gouvernement la permission de publier son livre, parce que notre paternel gouvernement a pour principe de ne rien laisser dire sur son compte, soit en mal, soit en bien. J'osai enfreindre la défense , persuadé que tôt ou tard les inquisiteurs d'état me sauraient gré de mon courage, sinon de mon talent, et lèveraient l'injuste interdit qui pesait sur ma personne. On verra que j'avais deviné juste ; mais pourquoi m'a-t-on dispensé de la reconnaissance en me faisant attendre le bienfait pendant cinq ans !

Pendant que je travaillais à mon ouvrage, travail qui me prenait quatorze heures par jour et m'astreignait ainsi à une vie exemplaire , je reçus la visite du barigcl ou chef de la milice de la ville. Lugano ainsi que son territoire fait partie des treize cantons ; mais les usages, les moeurs, la lan-

l6o CHAPITRE Vf.

gue, tout en est italien, et la police aussi. Ce ba- 7-igel se présenta fort honnêtement et vint m'offrir ses bons offices.

— Quoique vous soyez étranger, me dit-il, vous pouvez habiter ma ville en toute sûreté ; vous v trouverez protection contre vos ennemis du dehors, et principalement contre les puissans seigneurs de Venise.

— Je sais, monsieur, que je n'ai rien a redouter, me trouvant sur un sol suisse.

— Vous n'ignorez pas non plus, monsieur, que les étrangers admis à profiter du bienfait de notre protection doivent acquitter certaine rétribution hebdomadaire ou mensuelle

— Et s'ils ne veulent pas se soumettre à cet impôt? interrompis-je.

— Alors, ils ne peuvent pas se considérer comme étant en lieu de sûreté.

— Pour moi, monsieur, je me regarde ici comme dans un asile; jusqu'à ce que ma conviction ait changé, je ne paierai rien.

— Libre à vous; mais songez que vous n'êtes pas en paix avec la république de Venise.

La menace indirecte contenue dans cet adieu du barigel ne me causa pas grand effroi; néanmoins la prudence m'obligeait à quelque démarche , et j'allai rendre une visite de politesse au gouverneur de la place. On m'introduit et j'ap-

perçois, qui? M. de et sa belle épouse que

j'avais connus dix ans auparavant à Soleure. Mme de n'avait rien perdu de ses charmes,

CHAPIT&E \I. !6l

et je vis à son accueil quelle ne m'avait pas tout-afait oublié. Je racontai à M. de la tentative du

barigel; il me répondit qu'il le tancerait d'importance , et que je n'avais rien à craindre dans son gouvernement; bref, il me retint à dîner; il ajouta qu'obligé de vaquer à ses fonctions, il me priait de tenir compagnie à sa femme. Dès qu'il

fut parti y Mme de vint se jeter à mon cou:

le moyen de n'être pas touché de cette sensible marque de souvenir qu'elle me donnait après une absence de dix ans ! Si le lecteur se souvient des tristes circonstances qui accompagnèrent notre séparation, il doit se figurer de quels voluptueux plaisirs notre réunion fut scellée.

— Pourquoi, divine amie, lui dis-je, ne m'avezvous pas procuré ce bonheur dix ans plus tôt?

— Parce qu'alors mon mari était jaloux.

— Et il ne l'est plus?

— De vous du moins ; votre conduite prudente d'autrefois a détruit tous les soupçons qu'il aurait pu concevoir, et la preuve, c'est qu'il nous laisse seuls.

Je demandai à Mme de des nouvelles de la

veuve dont les dégoûtantes intrigues avaient mis fin à nos amours; elle me répondit :

— Cette femme est morte , et précisément du vilain mal qu'elle vous avait donné.

— Votre mari n'a-t-il pas eu quelque connaissance de l'affaire ?

— Il en a été informé par cette indigne femme , mais l'opinion de M. de était arrêtée sur

]\J2 CflÀlMTKE Vf.

TOtré. compte, et il a pris vivement votre défense et la mienne.

M. de , si jaloux autrefois, était alors la confiance même, et je l'éprouvai pendant mon séjour à Lugano. Nous fîmes ensemble un petit voyage aux îles Borromées , magnifique habitation du comte Frédéric Borroméo, qui était un de mes plus anciens amis. Ce gentilhomme avait une existence de prince souverain, quoiqu'il fût à peu près ruiné. Je renonce à parler de la beauté de ces îles vraiment fortunées , mon récit paraîtrait sec et froid aux nombreux voyageurs qui ont vu cette enivrante réalité. Le comte Borroméo, bien qu'arrivant à la décrépitude, et renommé de tout temps pour sa laideur, avait encore le secret de plaire. Les jardins de son palais étaient remplis d'un essaim de jeunes beautés, et l'on m'en cita quelquesunes auxquelles mon vieil ami inspirait une vive passion.

A mon retour à Turin, je trouvai une lettre du Vénitien Girolamo Juliani, le même qui, sur l'ordre des inquisiteurs, m'avait recommandé à M. de Mocenigo. Cette lettre me recommandait chaudement à M. de Berlendis, envoyé de la république auprès du gouvernement sarde. Ce Berlendis avait une haute réputation de capacité comme diplomate , et par une raison unique, c'est qu'il était homme de plaisir; il y avait chez lui table ouverte; on y adorait publiquement le beau sexe; tout le talent de l'ambassadeur consistait à traiter magnifiquement son monde : en général , les gou-

yernemens n'en demandent pas davantage à leurs envoyés; la véritable supériorité d'esprit, l'étude, la science, les goûts simples et paisibles, sont des qualités peu prisées dans un diplomate ; elles ne sont bonnes qu'à vous fermer le chemin de ces fonctions, et je sais plus d'un personnage qui a dû sa disgrâce précisément à son mérite. Les gouvernements veulent toujours avoir sous la main des instruments aveugles et dociles , et sous ce rapport la république de Venise était servie à souhait par M. de Berlendis, qui n'avait ni esprit, ni caractère, ni talent.

Je lui parlai de la publication de mon ouvrage, et il consentit à l'envoyer officiellement aux inquisiteurs d'état. La réponse qu'il en reçut était des plus singulières : le secrétaire du terrible tribunal lui mandait qu'il avait adressé mon ouvrage à la cour de justice , et que le titre seul suffisait pour attester l'étourderie ou les mauvaises intentions de son auteur, qu'on allait l'examiner, et qu'en attendant il était chargé de recommandera M. de Berlendis de me surveiller et de se refuser à toute démarche ultérieure qui pourrait faire croire que j'étais placé sous sa protection; aussi, craignant de compromettre Berlendis par ma présence à ses fêtes , je n'allais plus le voir que le matin, et en secret. Le précepteur de son fils était un certain Andreis, petit abbé corse, assez instruit; c'est le même, je crois, qui habite présentement l'Angleterre, où il a produit quelque sensation par ses ouvrages. Vers celte même époque,

1 G î- CHAPITRE VI.

une modiste française, maîtresse du comte de Ja Pérouse , mourut étouffée par le portrait de son amant qu'elle avait avalé dans un moment d'ivresse amoureuse. Je composai sur cet événement tragique deux sonnets dont je fus et dont je suis encore très-content; si je ne craignais de rendre trop volumineux le compte-rendu de mes aventures, je joindrais ici ces différentes compositions comme éclaircissements et pièces justiBcatives; mais je suis peu touché de ce que l'on appelle la gloire d'auteur, et si mon nom est destiné à quelque célébrité, je le devrai plutôt à mes actions qu'à mes écrits.

Mon travail terminé, n'ayant alors aucune affaire de cœur, dégoûté du jeu à cause de ses mauvaises chances, et ne sachant à quelle idée me vouer, j'eus la fantaisie daller offrir mes services au comte Alexis Orloff, qui commandait l'escadre russe , mouillée à Livourne, et en destination pour Constantinople. Ceux de mes amis à qui je parlai de mon projet s'empressèrent de me donner des lettres de recommandation pour Livourne ; j'eusse préféré des lettres de change , car je quittais Turin avec fort peu d'argent en poche. Si l'expédition russe dans les Dardanelles avait été dirigée par un Anglais, nul doute qu'elle n'eût réussi à forcer le passage ; mais le comte Orloff n'avait pas la réputation d'un marin. Il va paraître au moins bizarre au lecteur que je me sois figuré alors que j'étais destiné à prendre Constantinople. Dans l'exaltation de mes idées, je me persuadais que sans moi

le comte russe ne parviendrait jamais à s'en emparer; il est vrai qu'il y échoua, mais je suis moins sûr aujourd'hui que cet échec ait été le résultat de mon absence.

Je passai par Parme, et soupai chez M. Dubois, directeur des monnaies de l'infant , homme ridiculement vaniteux, malgré tout son esprit. Notre liaison datait de loin , car je le connus en même temps que cette Henriette que j'ai tant aimée. Après nos embrassades, je lui fis part de mes projets. Voici, lui dis-je, des lettres pour le comte OrlofT qui m'attend avec impatience , et j'ai hâte d'arriver; car on dit que sa flotte est au moment d'appareiller. A ces mots, Dubois, me regardant comme un homme de grande importance politique, s'inclina profondément. Il fit mine de vouloir parler de cette expédition qui mettait l'Europe entière en rumeur, mais ma réserve diplomatique lui imposa silence; alors il mit sa propre personne sur le tapis ; j'augurai que nous en aurions pour long-temps , mais comme il avait eu la précaution de me faire servir un excellent dîner, je pris mon mal en patience; il n'ouvrait la bouche que pour parler, moi que pour manger ; il me regardait faire et je ne l'écoutais pas. Son entretien, qui par conséquent se réduisait aux proportions d'un simple monologue, roula sur les souverains de l'Europe : il se plaignait de tous sans exception ; même, dans le nombre, il y en avait qui étaient morts depuis quinze ans ; mais j'avais un appétit qui m'eût fait supporter bien d'autres anachronismes. Je me sou-

l66 CHAPITRE II.

viens qu'il se plaignit avec une violente amertume des ministres de S M. Louis XV, qui, disait-il, lui avaient refusé jusqu'à un verre d eau ; ceci me parut étrange et l'était en effet. Ce verre d'eau consistait dans le cordon noir de Saint-Michel , qui, disait-il, avait été prodigué à des ânes. — Certainement, lui dis-je, on vous a fait une injustice en vous le refusant. Au dessert, ses doléances terminées , j'entamai le chapitre des miennes : je me plaignis de la fortune et ne lui cachai pas ma gène ; j'avais besoin de 5o sequins, il me les offrit généreusement; je ne les lui ai jamais rendus, et probablement ne les lui rendrai-je jamais : ï homme propose^ Dieu dispose !

Je trouvai à Livourne la flotte russe retenue encore par les vents contraires. Le consul d'Angleterre me présenta sur-le-champ au comte Orloff qui habitait son hôtel. Il m'avait connu à Saint-Pétersbourg , et il voulut bien me déclarer qu'il se réjouirait de m'avoir à son bord; il m'engagea à y faire porter mes malles, se proposant de lever l'ancre au premier vent favorable. Resté seul avec le consul , celui-ci me demanda en quelle qualité je comptais accompagner l'amiral. — C'est ce que je voudrais bien savoir avant de m'embarquer, lui dis-je, et je vais m'expliquer nettement sur ce point.

La négociation était épineuse ; mais j'aime les situations nettes, et, pour établir la mienne, j'allai tout droit au comte Orlofï. S. Exe, étant occupée à écrire, me fit prier d'attendre une minute.

Celte minute dura deux bonnes heures, au bout desquelles je vois sortir du cabinet M. de Loglio , envoyé de Pologne à Venise. Je l'avais connu à Berlin.

— Que faites-vous ici? me dit-il.

— J'attends.

— L'audience de l'amiral peut-être? Il est extraordinairement occupé.

— Voilà deux heures que je m'en aperçois. Cependant les visiteurs se succédaient , et

étaient admis. Cette inconvenance me choqua: n'était-ce pas me dire que l'amiral n'était pas extraordinairement occupé pour eux?

Cependant ma patience triompha de sa mauvaise volonté. Apres quatre heures de station dans son antichambre, il sort, accompagné de toute sa suite, et, à ma demande d'une audience que j'attendais depuis le matin, il veut bien répondre par une invitation à dîner. Je fus ponctuel, et pris place à sa table , où tout le monde s'assit pêlemêle. Je fus étrangement choqué encore du nombre des convives , qui dépassait du double le nombre des couverts mis. Je vis le moment où , mon voisin et moi, nous serions obligés de manger dans la même assiette. Jamais plus mauvais repas ne fut servi à convives plus avides. Le vin sentait Teau de mer; les mets étaient avariés. La conversation pouvait passer pour le plus discordant des charivaris ; c'était un résumé de tous les patois tartares en usage depuis la Neva jusqu'au pied des Balkans. Orloff, pour stimuler l'appétit

l68 CHAPITRE VI.

des convives , criait de temps en temps : Mangez donc ! Et chacun de s'étouffer. Quant à lui, il dîna de l'oeil , occupé qu'il était à noter au crayon les passages des lettres qu'il lisait. Au dessert, on apporta du rhum et de l'eau -de -vie, boissons qui firent flamboyer ces yeux tartares. Après le café, le comte me mena dans une embrasure de fenêtre, et voici, mot pour mot, le court entretien que nous eûmes ensemble. i

— Eh bien ! mon cher ami , vos effets sont -ils à bord? Nous partons demain.

— Permettez - moi , monseigneur, de vous demander à quelles fonctions vous me destinez.

— Je n'en ai aucune à vous donner. Vous me suivrez en ami.

— J'apprécie cette faveur , et je regarderais comme honorable toute destination qui m'imposerait le devoir de défendre vos jours au prix. des miens; mais quel gré m'en saurait-on pendant ou après l'expédition ? Votre excellence aura beau m'honorer des marques de sa considération , je n'en resterai pas moins étranger aux affaires. Je ne veux pas qu'on me prenne pour un parasite , bon tout au plus à égayer votre suite par des quolibets. J'ai besoin d'un emploi auquel soient attachées des obligations positives , et qui me donne le droit de porter votre uniforme.

— Impossible! mon cher, que ferais -je de vous?

— Mettez-moi à l'oeuvre, et vous verrez!

J'ai du courage, de la bonne volonté, quelques talens peut-être, et je parle couramment la langue du pays où vous allez.

— Décidément, je n'ai point d'emploi à vous confier.

— Dans ce cas, je vous souhaite bonne chance , et je m'en vais à Rome. Puissiez-vous n'avoir jamais lieu de vous en repentir! Je vous le déclare, privé de mon assistance , vous ne franchirez jamais les Dardanelles.

— Qu'est-ce que vous me dites la ? est-ce un oracle ou une prophétie ?

— L'un et l'autre.

— Nous verrons bien , cher Calchas !

Le jour suivant , l'escadre russe mit à la voile. Quant à moi, je revins à Païenne, où j'oubliai ce camouflet dans la société du père Streafico. C'est ce même moine qui , deux ans plus tard , devait , par une démarche aussi hardie que périlleuse , escamoter un évêché.

Aux obsèques du Père Ricci , le dernier supérieur des jésuites , Streafico fut chargé de l'oraison funèbre du défunt. Ce discours , panégyrique ardent, écrit d'un style nerveux , mettait le pape Ganganelli dans l'alternative de punir l'orateur, ou de donner un bel exemple de modération , en le récompensant pour son talent oratoire. Le saint -père prit ce dernier parti , et Streafico fut nommé évêque. Lui-même m'avoua depuis que, connaissant à fond le coeur humain et la nécessité politique des temps, il était persuadé d a-

vance que le souverain ponlife lui infligerait cette punition rémunératoire.

Streafico réunissait chaque soir dans son oratoire des jeunes personnes de distinction qu'il exerçait à improviser, et, chose singulière pour un moine ! il accompagnait leur poétique prose des sons de sa guitare, Il les initiait ainsi aux secrets de l'art pratiqué alors par la célèbre Corina , qui , quatre ans plus tard , fut couronnée dans le Capitole , lieu illustré par les plus grands poètes de l'Italie, qui y reçurent leur plus beau laurier. L'espèce de sensation que causa , dans Rome, ce couronnement nocturne dut mêler quelque amertume à l'enivrement du lauréat femelle» Les talens de Corina, quelque transcendans qu'ils fussent dans leur genre, étaient d'un ordre tout-àfait secondaire. Les improvisateurs italiens , qui pullullent dans toutes nos villes, ont un langage de convention et de parade qui ressemble à la vraie poésie , à peu près comme le cuivre ressemble à l'or. Leur inspiration est toute factice ; leurs idées, quand par hasard ils en expriment, sont communes , et font depuis long-temps partie du domaine public. Quant aux ornemens qu'ils donnent à ces prétendues idées, ce ne sont que paillettes, oripeaux et pierres fausses. Pour en revenir à la signora Corina et à son triomphe , les satires et les poèmes burlesques éclatèrent de toutes parts contre elle. Dans ces épanchemens d'an fiel amer, qui ne respectaient pas la vie privée de la femme, on insistait surtout sur ce

que la chasteté sévère, si recommandée à son sexe , n'était pas au nombre des qualités de la virtuose. Elle aurait pu jeter au nez de ses détracteurs leur grossière ignorance, à meilleur droit sans doute que ceux-ci lui reprochaient son inconduite. Toutes les femmes qui, depuis Homère, se sont fait un nom dans la poésie , ne doivent-elles pas leur illustration à l'amour, qui dicta leurs chants ! Sans cette passion féconde , sans ce stimulant aigu et doux à la fois, qui fouette notre sang, fait vibrer nos nerfs et élève notre âme en l'échauffant , la gloire de ces femmes se serait éteinte en même temps que leur vie. La meilleure part de l'immortalité qui leur est acquise leur fut décernée par les écrits de leurs adorateurs. La veille du jour fixé pour le couronnement de Corina , on trouva ces vers latins affichés à la porte du temple où la cérémonie se préparait :

Arce in tarpeiâ, Caïo régnante , sedentera

Nunquàra vidit equum ; Roma videbit equam.

Corinnam patres obscurâ nocte coronant.

Quid mirum I tenebris nox tegit omne nefas ( ï ) !

Il est bien vrai qu'on eût dû la couronner en plein jour, ou ne la point couronner du tout.

(ï) Caligula régnant, son cheval favori ne put siéger au Capitole; la Rome d'aujourd'hui décerne ces honneurs a une jument. Pour couronner Corinne, nos sénateurs profilent des ombres de la nuit. Ne vous en étonnez point , la nuit est un voile jeté* sur tontes les sottises.

IJl CHAPITRE VI.

Choisir la nuit pour pareille solennité , c'était une insigne maladresse. Le lendemain , nouveaux vers plus injurieux que les précédens.

Corinnara patres turbâ plaudente coronant;

Altricem raemores geminis esse lupam.

Proh scelus! impuri redierunt sœcla Neronis.

Indulget scortis laurea serta Pius (i)!

Ce scandale porta un coup terrible au gouvernement papal ; il devint évident pour tous qu'à l'avenir aucun poète, digne de ce nom, n'ambitionnerait l'honneur d'être couronné à Rome, où cette gloire avait été décernée à deux des plus grands génies de l'Italie (Pétrarque et Torquato.) Puisque je suis en veine de citations, je citerai encore des vers écrits sur les portes du Vatican :

Sacra fronde vilis frontein meretricula cingit ;

Quis vatum tua nunc praemia , Phœbe, velit (2^?

Ces deux mauvais vers latins ont le mérite d'exprimer d'une manière assez exacte le sentiment populaire à cette époque.

(1) Le sénat couronne Corinne aux applaudissements de la populace; il se ressouvient que jadis une louve allaita les jumeaux fondateurs de Rome. Temps honteux qui rappelle celui de Néron! Quoi ! le saint-père couronne une prostituée !

(2) Quand le front d'une courtisane est ceint du rameau sacré, quel poète, ô Apollon, ambitionnerait désormais tes lauriers?

Enfin , pour comble de scandale, au moment où Corina , tremblante , pénétrait dans la salle où l'attendait le cortège des cardinaux et des sénateurs , un jeune abbé lui glissa un papier dans la main. Elle le reçut en rougissant et avec de grands remercîmens, comme s'il s'agissait d'un hommage rendu à son triomphe. Les vers étant toujours en latin , le cardinal Gonzague les lui traduisit à haute et intelligible voix. J'épargnerai l'original à mes lecteurs, et surtout à mes lectrices ; on se contentera de la traduction.

« Femme , pourquoi cette pâleur sur tes joues? l'effroi fait chanceler tes pas. Pourquoi trembler en entrant dans le Capitole ? Les filles d'Hélicon applaudissent à ton triomphe ; quant à Apollon , s'il te fait défaut, tu peux dire: Priape, accours à mon aide. »

L'impudent et imprudent abbé avait disparu avant la lecture de sa galante missive. Corina , rouge de honte , quitta Rome aussitôt après la cérémonie, et le saint gardien des divines arcades, l'abbé Pizzi , en butte aux quolibets et aux sarcasmes, se renferma dans son hôtel, où il resta confiné pendant plusieurs mois.

Pendant mon voyage de Parme à Rome , il m'arriva une aventure qui vaut la peine d'être racontée. Par un contrat passé , suivant l'usage , entre mon conducteur et moi , il avait été convenu qu'il ne pourrait disposer, sans mon consentement, de la seconde place de sa voiture. Au moment où nous partions , il me demanda la

¥ 7 4 CHAPITRE Vt.

permission de faire monter à mes côtés un compagnon de voyage.

— Je t'ai dit que j'entendais être seul.

— Mais ce sera une économie de 3 ducats au moins pour votre seigneurie.

— Ma seigneurie ne calcule pas comme toi.

— Oh ! signor , vous avez un grandissime tort.

— Pourquoi?

— Perche ! Parce que ce n'est pas un compagnon, mais une compagnonne , belle comme la Vierge du Campo-Santo.

L'eau me vint à la bouche.

— Tu t'intéresses donc beaucoup à cette dame ?

— Per dib ! elle est si belle !

— Est-elle seule ?

— Oui et non. Un jeune homme l'accompagne, mais il est à cheval. Il suivra la voiture.

— Dans quel équipage sont-ils venus ?

— A cheval tous les deux, mais la signora est rompue de fatigue. Elle s'est mise au lit, et ne veut plus poursuivre sa route qu'en voiture. Le cavalier m'a promis 4 sequins , si je voulais lui donner place dans ma calèche. Signor, êtes-vous catholique ?

— Pourquoi cette question?

— C'est qu'alors vous avez un patron, et je lui ferai une prière pour qu'il vous ordonne de recevoir cette dame.

— Laisse là mon patron, et écoute-moi. Ce cavalier nous accompagnera à cheval , et il est bien

entendu qu'il n'exigera pas place à nos côtés; ensuite tu t'engages à ce que la dame soit jeune et jolie. L'as-tu vue ?

— Je mentirais, si je disais oui; mais le cavalier est beau, et il m'a dit qu'elle était belle. Il l'a dit en italien, et c'est le seul mot de notre langue qu'il sache , car il est étranger.

— Je ne peux rien conclure avant d'avoir vu l'un ou l'autre. D'ailleurs, où sont leurs bagages ?

— Dans un petit coffre qui tiendra aisément derrière la voiture.

— Et le cheval qui amena cette dame , où est-il ?

— Le monsieur l'a vendu.

— Ceci me paraît louche.

— Tenez , le voilà ; parlez-lui donc vous-même. Au même instant , je vois paraître un jeune

Français d'une jolie tournure ; il portait un costume d'officier. Il vient me confirmer les paroles du conducteur, et ajoute que je suis trop galant pour refuser une place à sa femme.

— Votre femme ! dis-je en français.

— Vous êtes Français, monsieur? répondit -il. Que je suis heureux! Oui, ma femme, Anglaise de naissance, d'une rare beauté, très-riche, et qui certainement ne vous sera pas à charge.

— Je serai trop heureux de lui rendre ce léger service ; cependant je ne voudrais pas retarder mon départ.

— Je ne vous demande que le temps de rhabiller.

— Je suis plus accommodant. Madame votre

! jG CHAPITRE VI.

épouse est fatiguée \ quelle repose cette nuit , et nous partirons demain matin à cinq heures.

Le lendemain , nous étions en route à l'heure dite. L'étrangère était blonde, jeune, jolie, vêtue avec élégance et à l'anglaise , la robe blanche , le spencer vert, et un petit chapeau garni d'un voile. Son sein , à peine recouvert d'un léger tissu de gaze , me parut avoir des proportions tout-à-fait virainales. Son maintien et ses manières étaient modestes. Mon imagination fit bientôt des siennes ; je me voyais embarqué dans une nouvelle aventure dont je croyais pouvoir présager les différentes crises^ grâce à ma longue habitude. Il est vrai que j'avais quarante-cinq années sur le chef, mais c'est la dernière réflexion qu'on fasse en pareille circonstance ; j'avais aussi 200 sequins en poche, ce qui ne contribuait pas peu à mon égarement, car l'or est un véhicule qui double les forces , et un prisme qui décuple les illusions. Quant au beau sexe, malgré certaines restrictions, je l'aimais encore ; mais mon expérience étant à peu près consommée, mon ardeur était moins vive, et je me sentais moins d'en train pour les entreprises hardies. Ce qui m'affectait le plus sensiblement, c'était mon extérieur, dont l'ensemble me reléguait dans la classe respectable des pères de famille. Je descendis les différens échelons de cet a-parte mental plus rapidement que je ne les signale; trois minutes me suffirent pour envisager le fort et le faible de ma position, relativement à mes intentions erotiques. Le bizarre , c'est qu'il

ne me vint pas dans l'esprit de prendre Je jeune Français comme mon terme de comparaison. Sa qualité de mari, qui me paraissait incontestable , le mettait dans une sphère à part; mon état de célibataire me donnait , à mes propres yeux , un avantage immense sur lui, et me semblait devoir effacer entre nous la différence de quelque vingt ans qui nous séparait. Ainsi procède l'imagination , faisant des rêves à tort et à travers , rêves que la fortune et l'occasion changent souvent en réalités.

Cependant nous cheminions , et ma compagne gardait le plus profond silence. Je le rompis par cette question , dont le ton n'était pas très-poli. Je lui dis : J'espère bien , madame , que vous parlez français.

— Oui, monsieur, un peu; et l'italien aussi.

— Alors je suis heureux de cette rencontre.

— Peut-être suis -je plus heureuse que vous. Ici je lui lâchai la plus stupide des répliques.

— Pourquoi , madame ?

Elle sourit et me dit : Parce qu'on est mieux dans une voiture qu'à cheval.

— C'est juste. Mais pourquoi , si jeune et si délicate, monter un mauvais cheval?

— C'est une folie que je ne ferai plus.

— Il me semble que votre mari aurait pu vendre son cheval pour vous procurer à tous les deux une voiture commode.

— Il ne peut pas s'en défaire ; c'est un cheval de louage. Il le déposera à Rome.

1^3 CHAPITRE fi.

D'après cette réponse, je ne conçus pas une haute idée des ressources pécuniaires du jeune comte , qui allait à Rome uniquement peut-être pour y reconduire une rosse.

— Comptez-vous , repris-je , séjourner à Rome ?

— Nous allons à Naples.

— Je vois que vous êtes passionnée pour les voyages.

— Extrêmement , mais j'aimerais mieux les faire dune manière plus commode.

Nous nous arrêtâmes un moment à Buon -Convento. L'époux de ma jeune Anglaise, qui s'appelait Betty, devait nous y attendre ; mais l'aubergiste vint nous dire qu'il était reparti depuis une demi-heure après avoir vidé une bouteille de vin. Il ajouta que le cavalier avait poursuivi sa route , en le chargeant de nous prévenir qu'il nous attendrait à San-Qumco , où il commanderait un bon souper. Ce procédé me parut un peu leste; toutefois je n'en témoignai rien.

En entrant dans la salle de l'hôtellerie, l'aubergiste se mit à crier : Qui est-ce qui paie la dépense ?

— Je paie la mienne , répondis-je.

Alors, se tournant vers le conducteur, miss Betty le pria de la défrayer pendant la route , mais celui-ci lui prouva, par les termes d'un marché signé comte de l Etoile > qu'il n'était pas obligé à cette dépense.

Ma jeune Anglaise rougit beaucoup. Je vis son embarras , et je demandai à dîner pour deux. Au

moment de partir, l'aubergiste m'apporta sa note. Outre le prix de notre dîner, la note portait deux paolis pour les rafraîchissemens du comte de l'Étoile. Ceci m'éclaira tout-à-fait. Je payai pour le cavalier, et l'Anglaise rougit de nouveau.

Nous arrivâmes à sept heures à San-Quirico. Le comte de l'Étoile avait , en effet , commandé un excellent souper. Le repas fut assez triste : mes deux compagnons ne s'adressèrent pas la parole. Le lendemain, je suis réveillé, au point du jour, par des cris et des juremens. J'ouvre la fenêtre, et j'aperçois le comte de l'Étoile aux prises avec notre conducteur, qui l'empêchait d'emmener son cheval. Je ne pouvais deviner la cause du tapage, mais je trouvai singulier que l'époux de Betty décampât sans nous en prévenir. Aux gros mots que les champions échangeaient, je compris que le voiturier voulait de l'argent, et que le comte n'avait pas le sou. Je descends, et il me prie de lui prêter deux sequins, qu'il me rendrait à Rome. Le hasard, ajoute-t-il, fait que je suis sans argent. Pourtant ce coquin ne risque rien, il est nanti de mon coffre.

— Joli nantissement ! répond le conducteur. La serrure, qui ne tenait guère, a sauté, et tout ce que j'ai vu dans le coffre, c'est une vieille paire de guêtres et une douzaine de cailloux.

— Ce sont des échantillons, dit le comte de l'Étoile.

— Des échantillons de pierre.

Et le voiturier levait les épaules. Je l'apaisai,

en lui donnant les deux sequins. Pendant ce temps le comte de l'Étoile sauta sur son cheval, et partit au galop.

De retour auprès de Betty, je la trouvai fondant en larmes. Calmez -vous, ma chère, lui dis-je , et ne me cachez plus la vérité. A cette condition , je promets de pourvoir à tous vos besoins et de vous conduire à Piome.

— Que puis-je faire pour vous témoigner toute ma reconnaissance ?

— Me dire sincèrement si le comte est votre époux ou votre amant.

— Il doit m'épouser à Rome.

— Il ne vous épousera pas, madame, et je vous en félicite. Il vous aura séduite et enlevée , et il vous abandonne.

— C'est impossible. Quelle horreur!

— Il vous a dit qu'il était riche , qu'il était comte , qu'il ferait votre bonheur, et cent autres balivernes : tout cela, autant de faussetés.

> — Comment le savez-vous?

— C'est l'expérience que j'ai des hommes qui me l'indique. Croyez-moi, le prétendu comte est un fou , un misérable sans doute , qui pourra vous épouser, mais pour trafiquer de votre personne.

— Vous le calomniez, monsieur. Il m'aime, j'en suis sûre ; il me l'a juré.

— Il vous aime , pauvre enfant ! il vous aime , et il vous abandonne sur la route , sans argent , sans ressources ; il vous expose à tous les dangers. C'est un misérable, vous dis-je. Eh! que

deviendriez-vous, si j'étais homme à me prévaloir de votre fâcheuse position ?

La pauvre petite ne me répondit que par de nouvelles larmes.

— Betty j repris -je, il est un autre aveu que j'exige de vous. Qui avez-vous quitté à Livourne? un père ou un frère ?

— Hélas ! ni l'un ni l'autre , mais un maître , un amant, honnête négociant, de votre âge et de votre tournure. Obligé de quitter Livourne pour les affaires de son commerce , il devait être de retour aujourd'hui même. Pendant son absence il m'avait confiée à un ami , et c'est la maison de cet ami que j'ai désertée pour suivre le comte,

— Betty, vous êtes au bord d'un abîme. Le parti que vous allez prendre va décider de votre sort. Comprenez -vous enfin que vous avez été trompée ?

**■ Hélas ! oui; mais que faire ? De grâce, aidezh moi de vos conseils. Je vous aime et vous révère comme un père.

Ces paroles filiales m'auraient déplu la veille , alors que je nourrissais d'autres desseins qui n'avaient rien de paternel; mais, à force d'entendre répéter ce mot de père, je finis par prendre l'esprit et le langage de mon nouveau rôle.

— Betty, croyez -vous pouvoir compter sur le pardon de votre ami de Livourne?

— Il est si bon !

— Eh bien! je vais vous reconduire dans cette \ille.

Aussitôt je .fais rebrousser chemin. Arrivé à Buon-Convento , je dis à mon Anglaise d'écrire à son protecteur une lettre de repentir, et de l'informer de notre retour. Elle achevait sa lettre, lorsqu'un grand bruit retentit dans l'escalier. La porte est ouverte violemment , et un homme furieux se précipite sur Betty, le pistolet au poing. Je m'élance, prompt comme l'éclair, au moment où l'inconnu va faire feu. Alors sa fureur se tourne contre moi ; mais je l'étreins avec force et le renverse, tandis que Betty, suppliante , lui crie qu'il s'abuse, que le complice qu'il cherche est en fuite , et que je suis son libérateur. La lettre achève d'expliquer tout , et l'inconnu me saute au cou, et pardonne à sa maîtresse. >"ous passâmes le reste de la journée ensemble , et le brave négociant voulut me rembourser toutes les, dépenses que j'avais faites pour Betty. J'acceptai avec plaisir, heureux d'une bonne action qui avait failli me coûter cher.

Goudar à Naples. — Le cardinal de Bernis. — La princesse de Santa -Cruce. — Medini. — Je retrouve Manucci. — Menicuccio et sa sœur. — Armelline et Emilie.

Je m'étais proposé de passer quelques jours à Rome ; mais , sur la nouvelle que mon frère l'abbé s'y trouvait , je partis aussitôt pour Naples.

La première personne que je rencontrai à Naples, ce fut le chevalier Goudar, dont j'avais fait la connaissance a Londres chez lord Baltimore. Goudar, établi à Naples depuis long-temps , habitait un fort bel hôtel au Pausilippe. Il avait épousé son ancienne maîtresse, l'Irlandaise Sarah , qui avait été servante de cabaret, jolie personne que je connaissais de près.

La métamorphose de Sarah Goudar était complète : air réservé , manières aisées , mise de

l84 CHAPITRE VII.

grande dame italienne; j'avais quelque peine à la reconnaître. Elle me reçut poliment et froidement ; Goudar m'invita à dîner. La table était de trente couverts ; les convives étaient tous des étrangers de la plus haute distinction. Je comptai trois princes, huit ducs, sept marquis; le reste était baron , ou tout au moins chevalier. Je crois que toutes les décorations européennes figuraient au banquet , présidé par Mme Sarah Goudar.

L'étrange, c'est qu'une si haute noblesse venait chez Goudar, et que sa femme n'allait nulle part. Mon vieux roué me mit dans le secret, il m'avoua qu'il ne vivait que du jeu. Sa fortune avait pour base le pharaon et le biribi. — Si j'en juge d'après ton train , lui dis-je , tes gains sont considérables. — Mets-toi de la partie, répondit-il, et tu verras ! J'acceptai son offre , qui promettait à ma bourse une restauration dont elle avait grand besoin. Le soir même je mis un fort enjeu dans la banque de M. Goudar. La partie était considérable ; 600 onces étaient engagées. A une heure du matin , la banque sauta par l'effet d'une fraude , car le baillant était le comte Medini, filou fieffé. Resté seul avec Goudar et Medini, je déclare au premier que j'exige la restitution de mon enjeu. Goudar dit h Medini de s'exécuter, mais celui-ci l'envoie promener. — Arrangez-vous, dis-je à Goudar : il me faut mon argent, sans quoi je vous déclare une guerre à mort. Comme je me retirais, Sarah me rappelle et me dit : Mon mari a tort , ce Medini est un fripon. Veuillez patienter; il est à

sec aujourd'hui , mais nous attendons quelques rentrées, et il vous satisfera.

— Le seul moyen de me satisfaire est de me payer tout de suite; sinon, madame, je ne remettrai plus le pied dans votre maison que je regarde comme un coupe-gorge.

Aussitôt Sarah tire de son doigt une magnifique bague qui pouvait valoir le double de ma créance, et me l'offre en nantissement. Je prends le joyau, tire une belle révérence, et me voilà parti.

Dans le nombre des anciennes relations que j'avais renouées à Naples, je dois compter la petite danseuse de Turin, Agathe, autrefois ma maîtresse. Un avocat âgé s'était amouraché d'elle, et l'avait épousée. J'allai trouver cet honnête homme, et le priai de m'indiquer quelque prêteur sur gages qui pût me procurer 200 onces sur la bague de Sarah. L'avocat me les compta aussitôt, et écrivit à Goudar pour l'informer de la transaction.

En rentrant à mon hôtel, j'aperçus de nouveaux visages qui m'étaient connus ; c étaient lord Iïamilton et miss Chodeleigh , devenue dudiesse de Kingston. Après le dîner on joua. La diance était contre moi , je perdis. Le lendemain, h prince de Francavilla , riche seigneur espagnol, établi à Naples, donna une fête splendide à tous les étrangers de distinction. C'était un franc épicurien, plein d'esprit, de grâce et d'impertinence; son humeur libérale lui procurait de nombreux amis , malgré ce grave défaut. 11 avait fait cons-

l86 CHAPITRE VII.

truire au bord de la mer des bains magnifiques. Il nous donna le spectacle d'une joute natatoire, exécutée par ses pages, jeunes et beaux garçons de quinze à dix-huit ans , qui , sous les yeux des dames, prenaient leurs ébats dans l'eau. J'ignore si les accouplemens erotiques qu'ils simulaient dans le bain faisaient partie du programme ordonné par le prince ; tout ce que je sais , c'est que les dames s'en amusèrent beaucoup. Francavilla avait été en grande faveur à la cour d'Espagne , mais le roi l'avait envoyé à Naples , par égard pour la morale, et de peur que l'exemple du favori ne perdît le prince des Asturies.

Pendant quatre jours ce ne furent que festins, concerts, fêtes nautiques, etc. J'eus le déplaisir de trouver le comte Medini dans le nombre de nouveaux invités qui se présentèrent. Nous nous saluâmes à peine. Un certain Rosbury, qui connaissait Medini pour joueur de profession, lui proposa, le soir, de tenir la banque au pharaon. Celui-ci s'excusa , alléguant son manque d'argent. Alors je me chargeai de la banque. Je vide ma bourse su: la table ; mon avoir était là , environ 200 onces; je taillai jusqu'à une heure du matin. A l'exception de Rosbury, qui, au lieu d'or, plaçait des billets de banque d'Angleterre sur les cartes, toutes les pontes gagnaient plus ou moins. Le jeu terminé, chacun de me remercier pour ma complaisance. Et moi de m'esquiver avec un bénéfice de 5oo livres sterling.

Le lendemain , j'étais^de retour à Naples, lors-

qu'un jeune homme se présente à ma porte , et se fait annoncer sous le nom de Joseph. C'était le fils de Mme Cornelis.

— Qui vous a amené à Naples , mon ami?

— Je voyage seul, ma mère m'en a procuré les moyens. J'ai parcouru déjà toute l'Italie , et je me propose de traverser, au retour, la Suisse, l'Allemagne et les Pays-Bas.

— Et combien de temps mettrez-vous à faire cette grande tournée ?

— Trois mois.

— Vous appelez cela voyager?

— Sans doute î Je visite toutes les villes l'une après l'autre. Je suis resté deux jours à Milan; un jour et une nuit à Venise ; j'ai passé une matinée entière à Florence , et douze heures à Rome. Maintenant me voilà à Naples depuis hier, et je repars ce soir. J'espère que ma mère pourra se flatter que son argent n'a pas été dépensé en pure perte.

— Combien vous a-t-elle donné?

— 100 livres sterling.

Joseph avait alors vingt-deux ans ; il était si mince et si joli qu'on l'eût pris pour une fille. Tous mes efforts pour le retenir plus longtemps à Naples furent inutiles. Sa mère lui avait tracé un programme dont il ne s'écartait pas ; elle avait réglé les stations, le séjour, la dépense, et lé petit bonhomme s'y conformait avec une probité et une bêtise exemplaires.

Cxoudar, qui, selon l'expression française, tirait

l0° CHAPITRE VII.

toujours le diable par la queue, entra un matin chez moi, en criant qu'il venait de faire une excellente découverte , et que ■ pour peu que je m'y prêtasse , ma fortune et la sienne étaient faites.

— CherGoudar, lui dis-je , je suis arrivé à un âge où la crédulité n'est plus de mise. Je gage que votre découverte n'en est pas une-

— Vous avez passé huit jours chez le prince de Francavilla?

— Ceci ne vous enrichira pas.

Et vous n'aurez pas négligé de vous assurer de brillantes relations , car le palais du prince ne s'ouvre quà des étrangers de la plus haute distinction.

— Monsieur Goudar, je ne vous comprends pas.

— C'est bien clair. Ces étrangers sont riches,

— J'en suis certain.

— Ils sont joueurs.

— Je Je présume

— Eh bien?

— Eh bien! est-ce là toute votre découverte ? En ce cas , je réclame la priorité.

— Mon idée est bien simple : vous les inviterez chez vous.

— Le repas me coûtera cher.

— Nous tiendrons la banque ensemble.

— C est ce que je ne souffrirai pas. Je vais inviter ces messieurs , et vous ferez leur connaissance , si bon leur semble ; mais on ne jouera pas chez moi.

Goudar, qui se chargeait de tout, porta mes lettres d'invitation pour le lendemain. J'eus nombreuse société. Ce qui me déplut, c'est que Goudar m'amena Medini. Vers la fin du souper, mon homme engagea tous mes convives pour le jour suivant à sa maison du Pausilippe. Il avait fait, pour éblouir ces étrangers , une dépense gigantesque. A dix heures, Medini prit place devant une table et saisit les cartes , mais personne ne ponta. On lui déclara dune voix unanime qu'on ne jouerait qu'autant que la banque serait tenue par Mme Goudar ou par moi. Alors j'éloignai son enjeu , et ne laissai sur le tapis que la part de Goudar. Je plaçai 200 onces pour mon compte. Au bout d'une heure, la banque avait sauté. Goudar et moi, nous étions complètement à sec.

— Voici les suites de votre découverte, lui dis je.

J'ignore comment je me serais tiré de ma mauvaise situation sans un expédient qui valait mieux que l'idée de Gondar. A ma dernière visite chez Agathe, elle m'avait insinué , en usant de tous les ménagements convenables, combien il leur serait agréable , à son mari et à elle , que je voulusse bien reprendre les diamans que je lui avais donnés autrefois à Turin. L'offre était tentante, : et pourtant j'avais rejeté sur-le-champ la proposition. La nécessité me renvoya chez Agathe dans des intentions très-différentes ; je lui fis part de nia mésaventure , et ne lui cachai pas que j'accepterais avec reconnaissance la restitution qu'elle m'avait offerte. Je lui déclarai en même

igo CHAPITRE VII.

temps qu'une somme ronde me serait plus utile que des diamans. A l'instant même, son mari me compta 3,ooo ducats. Deux jours après, Medini donna aux Goudar un dîner pour lequel je reçus une invitation. Je m'y rendis à contre-cœur. Il y avait une table de jeu préparée, et je remuais machinalement les cartes , lorsque Medini se permit de dire qu'il y aurait trop de mauvaises chances pour tous les joueurs si je tenais la banque. Je me levai sans mot dire , pris mon chapeau, et descendis au bord de la mer. En sortant, j'ordonnai à un laquais d'avertir son maître que je désirais un mot d'explication de sa part, et qu'il eût à venir sur l'heure, sans rien laisser soupçonner à la société. Au même instant, je vois paraître Medini, tête nue, portant son épée sous le bras.

— Monsieur , lui dis-je , vous m'avez insulté grossièrement.

— Je pourrais vous dire que telle n'a pas été mon intention ; mais je ne le dirai pas parce que je vous donnerais le droit de suspecter mon cou-

rage

— Je vous tiendrai pour un homme de cœur, lui dis-je j pourvu que vous consentiez à répéter sans restriction la déclaration que vous venez de faire.

— Volontiers, mais à une condition : c'est qu'à votre tour vous jurerez sur l'honneur que vous êtes étranger à l'affront qui m'a été fait, il y a trois jours , chez Goudar.

— Prenez garde, monsieur; ceci pourrait me

faire croire que vous avez eu en effet l'intention de m'offenser.

— Eh bien! oui, et je n'ai fait qu'user de représailles.

A ces derniers mots , je tirai mon épée, et d'autant plus promptement que la sienne n'avait pas de fourreau. Ma botte droite, qui jamais n'a manqué, produisit encore son effet : Medini eut le bras droit traversé à la hauteur du sein.

Je rentrai chez moi aussitôt , et à sept heures du matin, j'étais en route pour Salerne, où je savais qu'habitait une de mes plus vieilles connaissances, dona Lucretia Castelli. Le lecteur se souviendra peut-être qu'en la quittant, je l'avais confiée au frère de l'abbé Galiani. Sa fille, ou plutôt notre fille , était marquise de C... DonaLucrezia se jeta dans mes bras avec effusion. E'ie était à peu près de mon âge , mais on lui aurait donné dix ans de moins ; je la trouvai très -appétissante encore. Léonilda, me dit-elle, est auprès de son époux, qui est très-pressé de te connaître.

— Qui donc lui a parlé de moi?

— Qui ? Moi d'abord , et aussi notre chère fille. Il n'ignore pas que tu lui as donné 26,000 livres pour son établissement.

— Hàtons-nous : je brûle de voir ces chers enfans. A propos , est-elle mère ?

— Hélas! non.

— Et voilà pourtant cinq ans qu'elle est mariée ! A quoi pense donc son époux?

— Son aspect tç dira tout. Sans doute Léonilda

n'est pas à plaindre , puisque le marquis lui a assuré un douaire de 80,000 ducats ; mais , pour une jeune femme , son sort est bien triste.

Ma Léonilda avait alors vingt-cinq ans ; je fus paternellement touché de sa beauté vraiment éblouissante. J'aperçus auprès d'elle un vieillard à tête chauve , étendu sur un sofa , et en proie à une attaque de goutte ; c'était son époux. Le bon marquis voulut me presser dans ses bras, et m'invita à baiser ses vénérables joues. Certainement il pouvait passer pour mon grand-père, et c'était mon gendre ! Je compris pourquoi , de ce côté, toute espérance de rejetons m'était interdite, sauf le cas d'un veuvage ou bien encore d'un cocuage ; mais Léonilda était aussi vertueuse que belle.

Le cuisinier du marquis entendait parfaitement son métier, et je fus régalé splendidement pendant les huit jours que je consacrai à ces épanchements de famille. Au moment de les quitter, mon vieux gendre me prit la main avec attendrissement, et me dit : Vous avez été trop généreux pour Léonilda , car je sais que vous n'êtes point riche ; veuillez donc accepter la restitution des 25,ooo livres ; c'est une faible marque de son attachement et de ma considération. Un sentiment de délicatesse n'a pas permis à votre fille de vous faire ellemême cette offre.

— De sa main j'eusse refusé, mais de la vôtre j'accepte.

Je ne sais lequel était le plus satisfait, de l'obligeant ou de l'obligé. Les deux femmes m'embras-

sèrent à m'étoufler ; je m'arrachai de leurs bras, plein d'une douce émotion.

1> i aples , pendant les quatre séjours que j'y fis à différentes époques, avait été le théâtre de mes bonnes fortunes les plus brillantes ; si je m'avisais d'y retourner aujourd'hui, assurément j'y mourrais de faim. Cruelle fortune , tu abandonnes la vieillesse!

J'allai à Rome , bien résolu d'y passer six mois dans le repos, et de ne m'y occuper que de travaux littéraires. Aussitôt arrivé , je louai un petit appartement vis-à-vis l'hôtel de l'ambassadeur d'Espagne, le même précisément qu'occupait, vingthuit ans auparavant, le maître de langue qui me donnait des leçons pour le compte du cardinal Acquaviva.

Mon hôtesse avait une fille de seize ans , qui n'eût pas été désagréable sans les ravages de la petite vérole, dont son visage portait des traces trop sensibles. Cet affreux mal lui avait enlevé l'œil gauche, qu'elle remplaçait par un oeil postiche, ce qui achevait de la défigurer. Je conduisis cette pauvre jeune fille chez un nommé Taylor, chirurgien anglais, de mes amis : moyennant 6 sequins, il lui ajusta un œil de porcelaine, et cet acte de bienveillance fut pris par la petite Marguerite pour une déclaration d'amour. C'est ce que j'appris plus tard.

Possesseur de 3,ooo sequins, sans compter un crédit qui m'était ouvert chez le banquier Belloni, je pouvais vivre à Rome avec tous les dehors de *. ,3

iq4. chapitre VII.

i'opùlence. J'avais des lettres de recommandation pour Erizzo , l'envoyé de Venise auprès du pape, et pour la duchesse de Fiano , sœur de ce diplomate. Ces relations m'en procurèrent d'autres, si bien que je conçus l'espoir de parvenir, à l'aide de mes connaissances , à me rapprocher du cardinal de Bernis , mon ancien protecteur.

Tous les soirs , il y avait petit souper chez la duchesse de Fiano. Soit aversion pour ces sortes de réunions , soit tout autre motif , son époux n'y paraissait jamais. La duchesse n'était pas belle, mais elle avait un esprit enjoué et orné ; seulement elle le gâtait par de l'affectation. Le prince Ottoboni j son époux , ne s'était marié que pour avoir un héritier ; mais il était ce que les Italiens appellent babilano. C'est la chère dame elle-même qui me fit cette confidence , ajoutant que , pour satisfaire le vœu du prince, elle s'était mise à l'œuvre avec ardeur, et qu'elle n'avait aucun reproche à se faire. Elle avait pour ami intime le prince de Santa-Croce , dont la femme régnait en souveraine sur le cœur du cardinal de Bernis. Jeune , belle , spirituelle , la princesse , fille du marquis Falconieri , séduisait tous ceux qui l'approchaient ; mais, contente d'enchaîner le cardinal , elle n'accordait rien au troupeau de ses adorateurs. Le prince était un homme jeune encore et d'une tournure distinguée ; pétri de vanité, mais sans préjugés , puisqu'il se livrait à des spéculations commerciales. Quand d'autres seigneurs, ses amis, lui reprochaient le scandale de ses opéra-

tions marchandes , il leur répondait que , sans les bénéfices de son industrie, il ne pourrait soutenir son rang, et que dans ce cas-là seulement, il dérogerait. Ennemi du faste et des dépenses inutiles, il avait pris la duchesse de Fiano pour maîtresse, afin de se mettre à l'abri des folies d'argent où l'amour nous précipite trop souvent. D'ailleurs, c'était un homme dévot, sinon pieux, et couvrant

son dérèglement mondain du manteau de la relier

gion ; comme le président d'Aiguilles, frère du marquis d'Argens , il était robe-courte. C'est par lui que j'eus accès à la belle bibliothèque des jésuites, ainsi qu'a celle du Vatican. Les portes m'en étaient ouvertes toute la journée et à toute heure. Puisque j'en suis encore à l'article des jésuites, je dirai qu'en tout temps ces bons pères se distinguèrent par la politesse et l'aménité de leurs manières. A cette époque, et grâce au danger qui les menaçait, ils redoublaient de prévenances pour tout le monde , et leur obséquiosité ressemblait beaucoup à de la bassesse. Le roi d'Espagne ayant juré leur ruine, ils n'ignoraient pas les engagemens contractés envers lui par le pape. Toutefois , ils paraissaient convaincus que S. S. n'oserait jamais frapper ce grand coup ; ils en appelaient, d'ailleurs, à un concile, mais leur sort était décidé. L'irrésolution de Ganganelli , sa lenteur à fulminer l'ordre de suppression , ne tenait qu'à une crainte facile à concevoir ; il sentait qu'en signant l'arrêt de leur suppression, c'était signer son arrêt de mort. S'il s'y détermina

ig6 CHAPITRE VII.

enfin, c'est que son honneur et celui de la papauté eussent été gravement compromis par un plus long délai. Le roi d'Espagne, le plus obstiné des monarques, lui avait écrit que, s'il ne se hâtait de prendre un parti , son gouvernement ferait publier dans toutes les langues de l'Europe les engagements que lui, Ganganelli, n'étant que cardinal, avait pris pour obtenir la tiare. Tout autre eût pu répondre que les engagemens du cardinal ne liaient pas le pape, et cette doctrine, appuyée par les jésuites , eût certainement triomphé 5 mais il avait trop peu d'énergie pour ne pas redouter la publication dont on le menaçait, et il s'exécuta.

N'a-t-on pas dit que Ganganelli s'était empoisonné lui-même avec ses contrepoisons? Ce bruit me paraît ridicule. Il est mort empoisonné , j'en suis convaincu , mais non du contrepoison qu'il prenait habituellement. Ma conviction est fondée sur le fait suivant.

Pendant mon séjour à Rome , on mit en prison une femme de Viterbe, qui se piquait de posséder le don de prophétie, et à bon droit, car ses prédictions s'accomplissaient avec une merveilleuse exactitude. Ainsi , elle avait , depuis longues années , prédit la destruction de l'ordre des jésuites, sans indiquer toutefois l'époque fixe, en ajoutant à son pronostic cette indication précise: « Les jésuites seront supprimés par un pape qui régnera cinq ans, trois mois et trois jours, comme Sixte V, ni plus ni moins. » On se moqua long-

temps de la pythonisse , mais quelques jours avant la publication de l'arrêt de suppression, elle fut enfermée. Or, la prédiction s'accomplit strictement. Est-il possible, après cela, de douter de l'empoisonnement de ce pape ? La certitude morale n'a-t-elle pas ici toute l'autorité de la certitude matérielle ? On dira que les jésuites auraient pu assassiner Ganganelli avant que l'ordre de dissolution fut connu; mais il n'en est pas moins vrai que si le pape ne l'eût pas donné, il ne serait pas mort du poison, et, le cas arrivant, la prophétie était juste encore , puisque la compagnie restait debout. Or, je le demande, quel intérêt pouvait avoir le pape à accomplir aussi ponctuellement la prédiction de cette femme? Le hasard seul a tout fait peut-être ; mais alors, ce hasard servait merveilleusement les jésuites dans leur ven^ geance, et toutes les chances sont du côté de l'opinion, qui les désigne comme les auteurs du crime. Le prince de Santa -Croce m'ayant demandé un jour pourquoi je ne me présentais pas chez le cardinal de Bernis, je lui répondis que mon intention était d'aller voir S. É. le lendemain. —N'y manquez pas, ajouta-t-il. Le cardinal vous aime beaucoup ; il m'a parlé de vous avec éloge. — Quand je témoignai au cardinal ma gratitude pour son bon souvenir, ce qui me plaît en vous , me dit-il , c'est votre discrétion. J'espère que vous vous tairez ici sur mes relations. Cette recommandation était au moins superflue , et le secret , que réclamait le cardinal , était bien celui de la comédie.

S. E. était encore aussi fraîche et bien portante qu'elle l'était treize ans auparavant , lors de mon séjour à Paris ; aussi lui fis-je compliment sur sa bonne santé.

— Je paie encore de mine , me répondit-il. La vérité est que je ne suis plus le même ; les dames en savent quelque chose. Je suis toujours leur serviteur, mais le plus humble de tous. Hélas! j'ai cinquante-cinq ans.

— On a l'âge que l'on paraît avoir, et point d'autre.

— Le cœur est toujours jeune , et la tête saine ; mais mon pauvre estomac est bien délabré. C'est à peine si je digère des légumes, et le jeûne est pour moi une cruelle pénitence.

Le soir du même jour, à la réunion de la duchesse de Fiano , je priai le prince de Santa-Croce de me présenter à sa femme. C'était le cardinal qui m'avait conseillé cette démarche. Le prince voulut bien m'engager une fois pour toutes à aller voir sa femme , qui recevait de onze heures à deux. Quand j'arrivai, la dame était encore au lit , faisant la sieste. Je n'eus besoin que de dix minutes pour la connaître à fond. Elle était de ces femmes rares qui ont le cœur sur les lèvres. Sa démangeaison de parler était telle que jamais elle n'attendait la fin d'une réponse. Son esprit, brillant , mais peu solide , voltigeait d'un sujet à un autre avec une grâce et une aisance pleines de charmes. Inestimable trésor pour M. de Bernis , qui, accablé d'affaires, avait grand besoin de dis-

traction. Le cardinal venait ia voir trois fois par jour : d'abord à son lever, et c'était la plus courte et la plus remplie de ses visites ; ensuite il prenait chez elle le café, à trois heures ; enfin , il se trouvait le soir a son cercle. 11 y faisait régulièrement son piquet, disposant son jeu de manière à perdre six sequins. Le prince de Santa - Croce était fort jaloux de sa femme, mais son avidité naturelle lui faisait fermer les yeux sur une liaison qui lui procurait un revenu annuel de 2.000 sequins, et qui, suivant lui, n'entachait pas son honneur. En effet. les entrevues étaient publiques, sauf celle du matin peut-être. Indépendamment de ces avantages en espèces, le prince recevait de Lyon, sous le couvert de l'ambassadeur, toutes sortes d'étoffes de soie, dont la vente lui procurait de gros bénéfices. Je crois que ce mari spéculateur et jaloux n'étnit pas fâché non plus de trouver, dans la liaison du cardinal et de sa femme, une sauvegarde contre les poursuites d'autres galans. Le connétable Colonne était un de ceux qui trouvaient la princesse digne de leur hommage. Un jour qu'ils étaient engagés dans un tendre entretien, le prince arriva à l'improviste , évinça rudement le connétable, et signifia à sa femme qu'elle eût à se préparer à partir pour la campagne. La pauvre dame se récria contre un ordre déshonorant pour elle; mais le mari persistait, et il eût fallu céder, sans l'intervention du cardinal de Bernis , qui convainquit le jaloux prince que l'unique moyen de mettre à couvert la réputation

de la princesse, c'était de la laisser à Rome, libre de toute surveillance. Santa-Croce se rendit à de si bonnes raisons , par amour pour la paix , et partit seul pour sa villa.

J'avais été le confident des trois acteurs principaux de ce petit drame. S'il y avait contestation entre eux , je m'abstenais d'y prendre part ; je me contentais d'observer et d'écouter en silence, en ayant l'air d'approuver tout, et quand la querelle était terminée , je me déclarais pour le plus fort. Cette conduite prudente et raisonnable me fit prendre en affection par eux ; on vanta mon esprit de conciliation , et je me vis fêter comme un homme à qui l'on a de grandes obligations. La duchesse de Fiano, enorgueillie d'avoir pour cavalier servant le mari de celle qui s'était donnée au cardinal , ne me j^ardonnait pas de voir ces tripotages sous un jour aussi favorable. Il fallait être bien borné , selon elle , pour ne pas convenir que la jalousie seule empêchait la princesse de la voir; elle s'emporta même au point que je dus redouter la perte de ses bonnes grâces. Taillée sur le patron des autres femmes , qui sont les dernières à reconnaître la supériorité de leurs rivales , la duchesse ne comprenait pas comment le cardinal se montrait si fort épris de la princesse. Ce n'est pas une femme , disait-elle , c'est un échalas habillé. Elle lui attribuait certains défauts physiques qui éloignent ordinairement les hommes , et , comme la passion ne raisonne pas , elle l'accusait en même temps d'un libertinage effréné. Tout ce

que je sais, c'est que la Santa-Croce était un trésor pour le cardinal , et que jamais femme ne laissa un homme plus tranquille en le rendant plus heureux. La vue de ce bonheur éveillait parfois ma sensualité, et, dans ces momens-là, j'étais amoureux de la princesse ; mais je Faimais sans espérance, et je n'étais plus d humeur a risquer de perdre, pour la satisfaction d'un caprice, l'agréable position que mes prévenances m'avaient acquise dans la maison du prince. Toute tentative de ma part eût sans doute blessé la fierté de la princesse et la délicatesse de son amant, car, tout philosophe insouciant qu'il semblait être , 1 âge et les honneurs avaient fait de M. de Bernis un tout autre homme ; ce n'était plus là le petit abbé qui partageait sans façon avec plusieurs autres les bonnes grâces d'une M. M.

Sauf cette contrainte , la vie que je menais à Rome m'était fort agréable. Grâce à ma disette d'intrigues amoureuses, les attentions de Marguerite finirent par m'intéresser. Matin et soir, je la trouvais dans ma chambre , sous différens prétextes. Comme elle aimait beaucoup la parure, je lui faisais de petits cadeaux. Je la faisais jaser, et bientôt je lui tirai tous ses secrets. Elle et sa bonne amie Buonacorsi subissaient la loi d'un même vainqueur ; c était un garçon tailleur de dixsept à dix -huit ans, véritable Adonis. Ses sentimens le mettaient bien au-dessus de son état, et il sut m'inspirer une sincère amitié. Il me prit aussi pour son confident. Ce n'était pas la belle

Buonacorsi qu'il aimait, et la laide Marguerite encore moins 5 son cœur brûlait pour une autre fille qui était au couvent. Le mariage seul pouvait l'en tirer, mais comment ce pauvre enfant, qui gagnait à peine un paolo par jour, aurait-il pu songer à se marier ? Son désespoir me toucha. Il me parlait en termes si enflammés de sa maîtresse, que la fantaisie me prit de la voir, et je la vis en effet. Mais , avant de nous engager dans ce nouveau roman , je reviens à Marguerite.

J'avais rencontré sur mon pallier un petit abbé piémontais, nommé Cérutti , qui la pourchassait souvent. J'interrogeai Marguerite, et elle m'assura qu'il n'existait entre elle et l'abbé aucune relation.

— Ta cruauté m'étonne, ma chère; ce jeune homme a un extérieur très-prévenant.

— Oh ! sans doute , et c'est un beau parleur; mais il ne me plaît pas. C'est un gueux.

— Ah ! il est pauvre?

— Et, en outre, criblé de dettes.

Ce Cerutti travaillait aux Éphémérides romaines, dont Bianconi était le rédacteur principal. A titre de voisin et de confrère en littérature, il m'emprunta un jour une vingtaine d'écus, qu'il a toujours oublié de me rendre. Toutefois, je ne lui rappelai jamais la dette qu'il avait contractée , et je lui aurais fait de nouvelles avances , sans une circonstance qui nous brouilla sans retour.

Lorsque je passais la soirée chez la duchesse de Fiano , Marguerite m'attendait. Sa mère étant

«HAPITRE VU. 20 3

couchée , nous passions une heure ou deux à folâtrer, sans songer au déplaisir de l'ami Cerutti dont la chambre n'était séparée de la mienne que par une cloison. La mère de Marguerite vint donc me trouver, et me dit que mon voisin se plaignait.

— De quoi ?

— Du tapage que vous faites la nuit.

— Pourquoi ne va-t-il pas coucher ailleurs?

— Je le mettrais volontiers a la porte , mais je crains qu'il ne fasse quelque rapport à mon mari.

— Il ne dira rien, je vous en réponds, et il sortira de votre maison de son propre mouvement. Je me charge de tout.

J'allai aussitôt signifier à l'abbé de déguerpir, ou de me rendre sur-le-champ mes 20 écus. Il sortit à l'instant même, et je ne l'ai plus revu. Dans la matinée, un autre abbé, en haillons, vint me demander l'aumône, et, à ma grande surprise, je reconnus mon frère.

— Pourquoi as-tu quitté Venise ?

— La misère m'en a chassé.

— Te trouves-tu mieux du séjour de Rome ?

— Puisque je t'ai retrouvé , cher frère , je ne manquerai plus de rien.

— Tu te trompes , mon ami ; je ne suis pas riche , et je n'ai pas l'intention d'encourager ta paresse. N'as-tu pas quelques ressources ?

— J'ai mes talens.

« — Lesquels?

— Je dis la messe , et je montre ma langue maternelle.

— Toi, professeur d'italien , en Italie !

— J'ai déjà deux écolières, les filles de mon aubergiste.

— Et tu oses paraître devant ces demoiselles dans cet accoutrement ? Malheureux ! prends au moins cet habit et cette chemise.

— A la bonne heure ! mais il me faut de l'argent.

— Va-t'en au diable, tu n'auras rien.

En sortant , le misérable alla se présenter chez la duchesse de Fiano , qui l'accueillit par curiosité. Il la supplia de s'intéresser en sa faveur, puisque je l'abandonnais, et la dame le lui promit. Qu'on juge de ma confusion quand elle me mit sur ce chapitre. Je lui demandai, comme une grâce , de ne pas perdre son temps à s'occuper de ce drôle ; ensuite je lui fis le récit des mauvais tours qu'il m'avait joués. Je lui avais fait fermer cette maison , mais il eut accès dans beaucoup d'autres. Chaque personne que je rencontrais me parlait de lui, et chacun de plaider sa cause. Il alla jusqu'à déterrer l'abbé Guasco, qui demeurait à un troisième étage, près de la Trinita-del-Monte. Celui-ci vint me dire que je ne pouvais , sans honte , abandonner ainsi mon frère sur le pavé de Rome. Il me proposa ensuite d'assurer son existence au moyen de trois paolis que je lui donnerais par jour. — Qu'il s'en aille, dis-je, et je consens à tout. Je remis à l'abbé Guasco une petite provision de hardes , et lui promis de payer régulièrement cette pension , qui s'élevait ainsi

à près de 9 écus par mois. Dans ma position précaire , c'était tout ce que je pouvais faire.

Medini était arrivé à Rome presqu'en même temps que moi. Inutile de dire que nous ne nous voyions pas. Il habitait, rue des Ursulines, chez un oilicier du pape , et ne vivait que du jeu. Dès qu'il se sentit quelques louis en poche , il fit venir à Rome sa maîtresse accompagnée de sa mère, ainsi qu'une autre petite fille d'une douzaine d'années. Le jeu lui étant de plus en plus favorable , il loua un bel appartement sur la place d'Espagne , de sorte qu'il était mon voisin ; mais je n'en savais absolument rien. Autre rencontre. 11 faut savoir qu'à un dîner de l'ambassadeur de Venise, celui-ci m'annonça la venue du comte Manucci , récemment arrivé de France, et qui, ajouta l'envoyé , serait enchanté de me voir. Puisque vous le connaissez , mon cher Casanova : dites-moi franchement votre opinion sur lui ; j'ai besoin de renseignemens, puisque je dois le présenter à S. S.

— J'ai vu ce jeune homme chez M. de Mocenigo. Il est bien tourné, il ne manque pas d'esprit ; c'est un homme comme il faut. Voilà tout ce que je puis dire.

— A-t-il été présenté au roi d'Espagne ?

— Je le crois.

— Et moi, j'en doute. Son titre de comte n'est probablement qu'un titre de fabrique, quoiqu'il attribue à sa généalogie une notoriété de quatre siècles. Il a la prétention de descendre du

célèbre voyageur Manucci et des Manucci (Manuces), imprimeurs milanais qui , au seizième siècle, rendirent de si grands services aux lettres.

J'avoue que je me sentis irrité de ce qu'un homme , qui avait poussé la lâcheté jusqu'à soudoyer mes assassins, eût le front de se donner comme un de mes amis intimes ; mais je n'en laissai rien paraître , et lorsque Manucci lui-même vint m'embrasser, je lui ouvris les bras , bien décidé néanmoins à lui demander une explication quand nous serions seuls.

Je fis ce même soir la connaissance d'un fort aimable mauvais sujet , le comte ou chevalier de Neuville. Français de naissance , il avait épousé, à Mantoue, une jeune personne qu'il aimait éperdûment, et qu'il croyait riche. Au bout de trois mois , il fit de tristes découvertes : il sut que sa femme n'avait pas le sou, et qu'elle le faisait cocu. Alors , il la fit enfermer, et il était venu à Rome pour demander la cassation de son mariage. Malgré ses disgrâces récentes , Neuville me parut fort bon convive. Il était plein d'esprit ; il traitait tous les sujets avec une facilité merveilleuse. Je n'ai jamais entendu conter plus agréablement. En sortant de chez l'envoyé, il me fit monter dans son carrosse avec Manucci , et nous engagea à l'accompagner chez une dame aimable qui donnait à souper. La voiture s'arrêta place d'Espagne, à dix pas de mon domicile. Nous montons trois étages, et nous voilà introduits, chez qui? chez Medini. L'aimable dame en question , c'était sa

propre maîtresse dont la beauté était des plus ordinaires. Medini me fit bonne mine; je le pavai de la même monnaie. On prit bientôt place autour d'une grande table de jeu. Medini joua jusqu'à 600 écus d'or, et perdit tout. Manucci m'emprunta 100 sequins , qu'il perdit aussi. Neuville avait la chance ; il fit sauter la banque. Le lendemain matin , Manucci vint me voir et m'apporter les 100 sequins. Il me fit des offres de service, mettant libéralement à ma disposition tout l'argent dont je pourrais avoir besoin. Je voulais obtenir une explication, mais sa volubilité était telle qu:il me fut impossible de placer une svllabe. Il vovait bien où j'en voulais venir, et donnait un tour enjoué à notre conversation. Bref, il me quitta après m' avoir persuadé que nous devions rester amis jusqu'à la mort. A quelques jours de là, j'appris que Manucci avait aidé Medini à sortir dune prison pour dettes. A Rome , on ne badine pas sur cet article ; car, à moins d'être cardinal, on ne peut s'endetter impunément. Du fond de sa prison , le détenu m'avait adressé les lettres les plus pathétiques ; il me suppliait de m'intéresser à son sort. Je me contentai de procurer quelques secours à sa famille, et d'autant plus que c'étaient des femmes. Je dois dire qu'elles me prouvèrent l'une et l'autre leur profonde gratitude.

J'en viens maintenant au petit roman du jeune Menicuccio et de sa maîtresse. J'ai déjà dit que l'innocent amoureux m'entretenait si souvent des charmes de sa belle qu'il avait fini par me corn-

208 CHAPITRE YII.

rnuniquer quelque étincelle de la passion qui le dévorait. Je lui témoignai le désir de la voir. Ce n'était pas facile, voici pourquoi. Cette jeune personne était claquemurée dans une espèce de couvent où on l'avait recueillie , par commisération , dès l'âge de douze ans. Elle ne pouvait le quitter que sur un ordre du cardinal-administrateur, et seulement quand un parti convenable se présenterait pour elle. Celles qui en sortaient de cette manière recevaient une gratification de 200 écus ; c'était leur dot. Mon jeune ami, ayant une soeur dans ce couvent, allait la voir de temps en temps ; mais une surveillante accompagnait toujours la demoiselle ; car, bien que l'entrevue eût lieu entre frère et sœur, la règle du couvent prohibait tout tête-à-tète. Chemin faisant, Menicuccio me répéta ce qu'il m'avait déjà dit vingt fois, mais les amoureux n'en finissent pas, à savoir qu'il avait vu la jeune personne en compagnie de sa sœur, et qu'il s'en était subitement épris. Malheureusement il ne pouvait pas la voir aussi souvent qu'il l'aurait souhaité ; car sa sœur, bien que confidente de ses amours, n'était pas libre d'amener son amie.

Le couvent était situé dans la partie la plus déserte de la ville ; c'était un édifice mal construit et de triste apparence. L'aspect d'une prison m'émeut toujours péniblement; mais quand c'est une prison de femmes , mon cœur se serre plus douloureusement encore. Rien ici n'avait été disposé pour ménager la sensibilité des visiteurs :

hautes murailles, grilles, verroux, tout proclamait d'une manière barbare la destination de la maison. Quand nous entrâmes dans le parloir, une senteur de tombe me prit à la gorge ; l'indignation me saisit.

— Comment es-tu parvenu, lui dis-je, à distinguer les traits de ton amie au milieu de ces ténèbres ?

— A la faveur dune bougie.

— Ainsi , ta sœur viendra avec de la lumière ?

— Non pas, car la tourière est prévenue que je ue suis pas seul.

— Il fallait te munir d'un rat-de-cave.

— Dieu m'en garde ! Sous peine d'excommunication , il est défendu à tout étranger d'apporter ici de la lumière.

Les deux recluses parurent bientôt , en compagnie de leur surveillante. Je fus averti de leur présence parle frôlement de leur robe de bure, car il était impossible de rien distinguer dans ces ténébreuses horreurs. C'est en vain que je suppliai la surveillante de ne point nous traiter en aveugles; elle m'objecta la sévérité de la supérieure , qui ne manquerait pas de la punir. Ainsi , je privais le pauvre Menicuccio de la consolation de voir sa maîtresse. Je voulais me retirer, mais il me retint, et je passai une heure entière devant la maudite grille. Cependant cette entrevue à tâtons ne fut pas dépourvue d'un certain intérêt , et je jugeai, en cette circonstance , qu'un aveugle n'est pas plus qu'un autre à l'abri des séductions x. 14

de l'amour, et que la voix de la beauté exerce autant d'empire que la vue de ses charmes.

La surveillante , qui pouvait avoir trente ans , me donna sur le régime et la tenue du couvent tous les renseignemens désirables. Il y avait cent pensionnaires , et ce nombre diminuait rarement, à moins que la mort ne s'en mêlât.

— Et le mariage , ajoutai-je.

— Il y en a si peu qui se marient ! Voilà vingt ans que je suis ici, ajouta- t-elle, et je n'en citerais pas quatre qui soient sorties pour prendre un époux. Nous ne trouvons que des soupirans plus pauvres que nous , et le directeur n'autorise le mariage qu'autant que le poursuivant justifie d'une profession lucrative.

— C'est une précaution louable ; il est juste qu'on vous assure dans le monde le bien-être dont vous jouissez ici.

— Hélas ! nous ne connaissons guère le bienêtre. Qu'est-ce que 3,ooo écus de revenu pour procurer à cent personnes la nourriture et les vêtemens ? Heureuses les filles qui gagnent leur vie en travaillant !

— Toutes ces demoiselles sont -elles orphelines?

— La plupart appartiennent à des parens pauvres ou dévots, lesquels enferment leurs enfans de peur qu'ils ne deviennent dans le monde des objets de scandale et la proie du démon. C'est pour cela qu'on n'admet guère ici que des filles d'une beauté remarquable.

— A qui appartient-il d'en juger?

— Au confesseur, au curé et à Mgr le cardinal. Celui-ci repousse sans pitié toute fille laide , sous prétexte que le monde est sans danger pour elle. Aussi maudissons-nous toute notre vie ceux qui nous ont trouvées jolies.

— Je vous plains toutes, et vous, mademoiselle, vous m'intéressez vivement. Pourquoi ne puis-je pas vous voir? cela m'autoriserait peut-être à demander votre main. Pauvres jeunes filles, ainsi enterrées vivantes ! Votre fondateur mérite d'être à jamais tourmenté dans les abîmes de l'enfer.

— Il est trop vrai que notre supplice est horrible , et S. S. devrait bien remédier à tant de maux.

Je donnai 10 écus à la pauvre fille , et me retirai avec Menicuccio.

— Il est fâcheux, mon ami, lui dis-je, que je ne puisse me promettre le plaisir de voir ta maîtresse et ta jeune sœur à la voix si douce. N'y a-t-ildonc pas un autre parloir ?

— Certainement, mais il faut être moine ou abbé pour y entrer.

Pareil établissement n'aurait pas dû être toléré; on y reconnaissait toutes les intentions jésuitiques de ses fondateurs. Il était évident que les dispositions intérieures avaient été combinées de manière à rendre les mariages impossibles. En outre, j'acquis la preuve morale que, chaque fille ayant 200 écus de dot à sa majorité, il existait un spoliateur secret qui s'enrichissait aux dépens de

celles de ces malheureuses qui pourrissaient dans le célibat.

Le soir même, je rencontrai M. de Bernis chez la princesse , et je lui parlai de ma visite au couvent. La princesse m'invita à rédiger un placet qu'on ferait signer par toutes les recluses, et elle s'engagea à le remettre au pape; de son côté, le cardinal promit de lui parler en leur faveur. Je me mis à ce travail avec ardeur. Je retraçai l'historique de l'établissement, et m'attachai à démontrer combien peu il répondait à sa véritable destination. Je terminais par demander la levée de l'excommunication contre les visites faites et reçues dans le parloir éclairé. Huit jours après, l'excommunication fut révoquée. Ganganelli ne se borna pas à cette première mesure. Il fit examiner les comptes de l'administration , ainsi que l'emploi des économies qui avaient dû être faites dans rétablissement depuis un siècle ; il porta la dot a 4oo écus, et décida qu'à l'avenir, toute recluse âgée de vingt-cinq ans, et qui n'aurait pas trouvé un mari, recevrait le montant de sa dot avec sa liberté.

Menicuccio avait été informé de la réforme par un billet de sa sœur. Il s'empressa de me l'apporter, et nous nous acheminâmes vers le couvent, impatiens tous deux de voir face à face ces charmantes petites. En arrivant dans le parloir présentement éclairé , je vis que plusieurs places étaient déjà occupées , l'une par l'abbé Guasco , et deux autres parle comte Schouwaloffet le père

Jaquier, minime de la Trinita-del-Mc-nle et célèbre astronome, qui ne venait pas là toutefois pour examiner l'état du ciel. Ces messieurs tenaient tête à de fort jolies interlocutrices. Nous nous entretînmes à voix basse avec nos jeunes belles, car il n'était pas nécessaire de mettre les voisins dans la confidence de ce que nous avions à nous dire. La maîtresse de Menicuccio était une assez jolie brunette , mais quelle différence avec sa soeur! Armelline (c'est son nom), à peine âgée de seize ans, était une beauté accomplie. Jamais je ne vis de plus frais visage , des yeux plus brillans, des cheveux d'un plus beau noir de jais , une plus jolie petite bouche rose, et des sourcils mieux dessinés. Sa taille élégante avait acquis tout son développement. La surveillante , Emilie , plus âgée de douze ans , était une belle personne , un peu pâle , aux traits délicats et amaigris , image attendrissante de ces pauvres filles vouées aux macérations du célibat, tandis qu'un tempérament de feu les entraîne vers les joies célestes de l'hymen. Elle me raconta ce qui s'était passé dans la maison depuis l'heureuse réforme dont elle m'attribuait tout l'honneur. Toutes les jeunes filles étaient dans le délire, délire partagé par leur respectable supérieure : on ne rêvait plus que folàtreries et amourettes, sauf les dévotes et les vieilles , qui se disaient tout-à-fait scandalisées, et qui tremblaient pour leur vertu. Malgré les criailleries de ces sempiternelles , la supérieure avait poussé son zèle d'innovation jus

qu'à faire enlever les grilles du parloir. Ces sages dispositions me donnèrent le désir de faire sa connaissance. C'était une femme d'un certain âge, mais encore aimable, et d'un grand sens; ni prude , ni envieuse , ni médisante. Nous badinâmes ensemble , mais je n'allai pas trop loin , respectueux pour sa guimpe et ses quarante-cinq ans, Depuis cette première visite, elle vint d'ellemême au parloir quand elle sut que j'y étais. Elle m'accablait de complimens et de marques de déférence , se félicitant de la réforme , qu'osaient toujours contrarier les vieilles et le confesseur de la maison , sévère dominicain. Ce rigide ecclésiastique contraignait ses jeunes pénitentes à communier tous les dimanches et les jours de fêtes , sorte de jeûne qui pouvait devenir fatal à leur santé. En outre , il leur imposait à titre de pénitence, et c'en était une grande en effet, l'obligation d'apprendre par cœur une série de balivernes qu'il décorait du nom d'homélies. Je dis à la supérieure que je me chargeais de la correction du dominicain , et , sur mon rapport , le cardinal-directeur le renvoya du couvent.

Notre première entrevue avec nos belles se passa en tendres propos. Dès la seconde, j'y ajoutai d'autres accessoires ; seulement un grave inconvénient me choqua , c'est que la porte restait ouverte , afin que la pièce fût plus éclairée. Or, à chaque instant les vieilles matrones se succédaient dans le corridor, et nous épiaient d'un regard jaloux, ce qui empêchait la belle Armellint

de m'abandonner sa main. Aussi demandai-je à la supérieure l'autorisation de placer un paravent dans le parloir, afin , ajoutai-je , de nous garantir contre les coups d'air. La bonne dame m'octroya l'autorisation, en me faisant comprendre par un sourire malicieux qu'elle n'était pas ma dupe. Je lui sus gré de sa discrétion et de sa complaisance, et lui envoyai une bonne provision de sucre et de café.

Dans les premiers jours de l'année 1 77 1 5 je reçus la visite inattendue de Marie t ta. Peut-être se souvient- on que je l'avais mariée, dix ans auparavant , a un brave barbier qui m'avait servi dans mes amours avec la fille de Momolo , le majordome du palais de S. S. J'avais cherché inutilement Marietta dans Rome. Sa venue me fut d'autant plus agréable que sa beauté n'avait pas subi d'altération notable. Elle venait, selon l'usage, me renouveler l'expression de sa reconnaissance , et j'acceptai tous les témoignages qu'elle voulut bien m'en donner. Cela terminé , elle m'apprit qu'elle habitait Frascati où son mari avait une boutique. J'appris aussi par elle que mon coquin de valet de chambre , Costa , était revenu à Rome quelque temps après mon départ ; qu'il menait grand train , et qu'enfin il avait épousé la fille de Momolo ; mais qu'au bout de quelques mois d'hymen, il avait abandonné sa femme , réduite aujourd'hui à l'indigence par la mort de son père. Ces renseignemens ne me donnèrent pas grande envie de la revoir. Ma présence, d'ailleurs, n'aurait pu que

216 CHAPITRE tlf.

l'affliger. Qu'aurais-je pu lui dire , si ce n'est que mon intention formelle était de faire pendre son mari partout où je le trouverais?

Mes fréquentes visites au couvent avaient eu un résultat que le lecteur devine sans doute : j'étais éperdûment amoureux d' Armelline, et ma passion était d'autant plus vive, que je ne voyais pas d'espoir de la satisfaire. J'entretenais si souvent le cardinal et la princesse de mes souffrances amoureuses, qu'ils voulurent bien aviser à un moyen qui me permettrait de voir Armelline en tète-à-tète : c'était tout simplement de la conduire à l'Opéra. —Mais, avant de faire à votre belle une proposition de cette nature, il faut que je la voie, me dit le cardinal. En l'écoutant, je croyais rêver. Je compris que le cardinal avait envie de lorgner les belles de près ; mais sa curiosité ne m'inspirait aucune inquiétude : la princesse devait l'accompagner dans sa visite au couvent. L'ordre obtenu du cardinal-directeur, nous nous rendîmes tous au couvent, une après-midi; la duchesse de Fiano était de la partie. Le cardinal de Bernis avait déposé les marques de sa dignité ; il reconnut Armelline au portrait que je lui en avais fait , et lui adressa quelques paroles flatteuses. La pauvre enfant devint écarlate, et je vis le moment où elle allait s'évanouir ; la princesse l'embrassa tendrement. Emilie et la maîtresse de Menicuccio ne furent pas oubliées , non plus que la bonne supérieure. Après avoir parcouru les salles d'étude et les cellules, la com-

(MAP1TKE VII. 217

pagnie revint au parloir, et la princesse prévint Armelline qu'elle avait obtenu la permission de la conduire à l'Opéra pendant le temps du carnaval. A ces mots, les vieilles dévotes poussèrent un cri d'effroi, et se signèrent, comme si on leur eut annoncé la venue du diable. La supérieure leur imposa silence, et nous remontâmes en voiture, au milieu des acclamations des jeunes pensionnaires. Dans le transport de ma reconnaissance pour la princesse, j'osai l'embrasser. Le lendemain , la supérieure me dit que Mme de Santa- Croce lui avait envoyé 5o écus, pour habiller Armelline et Emilie. Sa surprise fut grande quand je lui dis que le gros monsieur, vêtu en simple abbé, n'était autre que S. E. le cardinal de Bernis. Elle ne soupçonnait pas qu'un cardinal pût jamais quitter la pourpre. Le soir, la princesse envoya chercher les deux demoiselles dans son équipage, et nous les conduisîmes au théâtre de la Torra-di-Nona. Il y eut souper après le spectacle, et mes petites commencèrent à se dérider, car jusque-là elles avaient fait preuve d'une inconcevable gaucherie. A deux heures du matin , la princesse me chargea de les reconduire, moment précieux pour un amant. J'étais dans une agitation qui ne me permit pas de calculer mes démarches, et j'en fus pour mes avances. Décidément, Armelline était une vertu.

A notre arrivée, la tourière vint ouvrir, et, comme elle ne se pressait pas de me fermer la porte au nez , j'en franchis le seuil à sa grande

2l8 CHAPITRE TH.

surprise. J'accompagnai les pensionnaires jusqu'à la chambre de la supérieure ; cette dame était au lit, et ma présence ne parut pas l'embarrasser. Quand je lui eus fait la remise de ce précieux dépôt , la supérieure me pria de sortir sans bruit. Au moment de remonter en voiture , la tourière s'approcha comme pour me demander l'explication de mon étrange conduite : je lui glissai un sequin dans la main, et le renseignement lui parut satisfaisant. Le soir, j'allai chez la princesse, où je rencontrai, selon l'usage , M. de Bernis. Tous deux s'attendaient àm'entendre chanter victoire ; aussi , furent-ils très-étonnés de mon échec et surtout de 1 insouciance avec laquelle j'en prenais mon parti. Que pouvais-je faire en effet, n'étant plus à l'âge des folles passions, des tendres langueurs et des mutines bouderies, sinon donner à mon aventure une tournure comique ? Je déclarai donc nettement que je n'aimais point les Paméla, et que je renonçais à toute entreprise. Le cardinal m'assura qu'avant trois jours il me ferait compliment de mes succès. x\rmelline, ne m'ayant pas vu de la matinée, envoya chercher son frère, pour savoir ce que j'étais devenu. Le pauvre garçon accourut chez moi, tout ému des inquiétudes de sa sœur.

— Dis à Armelline que je ne cesserai pas de m'intéresser à elle, et de la recommander à la bienveillance de la princesse, mais que je ne la reverrai jamais.

— Et pourquoi ?

— Parce que je veux oublier nia ma'heureuse passion. Ta soeur ne m'aime pas ; elle me l'a trop bien prouvé : je suis trop vieux pour elle.

— Où avez-vous vu cela?

— Dans ses yeux : c'est un miroir qui trahit la plus réservée. Ah ! si ta sœur m'aimait, elle ne me traiterait pas avec cette froideur. Croirais - tu qu'elle m'a refusé la faveur la plus insignifiante, un baiser. Il faut en finir.

— Tout ceci m'afflige, et j'ai peine à vous en croire. C'est peut-être la présence d'Emilie qui la gêne.

— Eh non! je lui ai demandé cette faveur en tête-à-tête. Tu vois bien qu'il faut que j'étouffe cette passion ; plus tard, je pourrais faire quelque sottise dont nous serions victimes tous les deux.

— Hélas! pourquoi êtes-vous marié !

Il faut savoir que je m'étais donné pour tel. Je ne me pardonnais pas alors cet innocent mensonge, car, dominé comme je l'étais par mon amour, j'aurais probablement promis à Armelline de l'épouser, et le diable sait si j'aurais jamais tenu parole. Cependant la princesse de Santa- Croce me répétait chaque jour que la clé de sa loge était à ma disposition pour y conduire ma belle. Je laissai s'écouler une semaine sans profiter de ses oifres ; elle s'imagina que j'avais sérieusement rompu. Le cardinal, mieux clairvoyant, sentait bien que j'étais toujours amoureux ; toutefois il approuvait ma conduite. Il augura qu'avant peu, je recevrais un billet de la supérieure, billet

provoqué par Armelline ; il avait deviné juste. Je me rendis à l'invitation de cette dame , qui me demanda aussitôt pourquoi j'avais cessé brusquement mes visites.

— Parce que j'aime Armelline.

— Ceci n'explique guère votre éloignement.

— Veuillez m'écouter, madame. Aimer une

femme, c'est désirer sa possession, et désirer

sans espérance, désirer en vain, c'est s'infliser

•11 mille tortures. Vous voyez bien que je dois tout

faire pour m'en délivrer.

— Je vous plains sincèrement, et votre conduite est prudente ; mais convenez qu'en ce cas cette jeune fille a droit à vos respects. et à vos égards.

— Qui en doute ?

— Alors vous êtes blâmable , car votre retraite subite l'expose aux traits de la médisance. Vous êtes cause d'un grand scandale. On pense que votre affection pour elle n'était qu'un caprice , et que vous abandonnez la malheureuse après l'avoir satisfait.

— C'est une horreur, mais que puis-je faire?

— Lavoir, et vous guérir.

— C'est impossible : ce serait jeter du feu sur la plaie.

— Je n'ai jamais bien connu le mal dont vous parlez • cependant je pense qu'à la longue l'amour peut devenir amitié , et rien de plus calme que ce sentiment.

— Fort bien. Mais, madame, pour en venir là,

il faut se sentir bien traité. Or, si l'objet aimé n'éprouve aucune pitié pour nous , nous voilà réduits au désespoir; ou bien l'orgueil prend le dessus, et l'amour s'éteint dans l'indifférence. Tout cela ne peut me convenir ; je ne veux ni me désespérer ni me brouiller avec Armelline ; donc je ne la verrai plus. Vous comprendrez cela, et elle aussi.

— C'est-à-dire que nous nous y perdons toutes. Armelline m'a dit qu'elle n'avait aucun reproche à se faire, et elle ne sait à quel motif attribuer

votre élomnement.

— Que ce soit pudeur ou prévoyance de sa part, elle ne vous a pas dit vrai ; l'honneur me prescrit de ne vous rien cacher.

Là -dessus, je lui racontai avec détail tout ce qui s'était passé entre nous.

— J'ai pour principe, me dit-elle , de ne croire le mal qu'à la dernière extrémité ; mais je connais la faiblesse humaine , et je n'aurais jamais pensé que, dans un intervalle de deux mois et pendant le cours de vos longues entrevues, vous vous soyez renfermé dans les bornes d'une telle réserve. Après tout, dix baisers me scandaliseraient moins que cette rupture.

— Mais, madame, la petite n'en souffre pas.

— Au contraire, elle pleure jour et nuit.

— Si elle pleure, c'est parce qu'on interprète mon absence injurieusement pour elle.

— Que d'enfantillages! Finissons-en, et venez demain les prendre lune et l'autre pour le spectacle.

222 CHAPITRE YII.

— Vous l'exigez , je me soumets ; mais ne leur cachez pas que si elles me revoient, c'est à votre sollicitation.

A l'heure convenue , je fis demander Armelline au parloir; Emilie parut la première, et me reprocha ma conduite.

— Un homme qui aimerait sincèrement n'en agirait pas ainsi ; vos aveux à la supérieure sont un autre tort.

— Vous vous méprenez, ma chère; aurais-je donc fait mes confidences à cette dame , si elles eussent eu quelque apparence de sérieux ?

— Ainsi , c'est un jeu.

— Un badinage, si vous le voulez.

— Mais vous êtes un monstre î Armelline est malheureuse depuis qu'elle vous connaît.

— A d'autres. Et pourquoi malheureuse?

— Parce qu'elle tient à observer ses devoirs, et quelle a compris que votre but était de l'en détourner.

— Rassurez-vous , je la laisserai parfaitement tranquille.

— J'entends : vous cesserez de la voir.

— Justement. Peut-être ce sacrifice me coûtera-t-ii, mais on s'accoutume à tout.

— Ainsi, elle peut, dès à présent, se persuader que vous ne l'aimez plus.

— labre à elle.

— Vous autres hommes , vous êtes bien cruels ; vous nous punissez de nos devoirs , devoirs que vous n'avez pas.

Àrmelline parut au même instant. Elle était très -pâle.

— Armelline , lui dis-je , reprenez votre aimable gaîté ; que le sourire reparaisse sur vos lèvres, et souffrez que j'essaie de me guérir, par la fuite, d'un mal qui m'expose à vous faire oublier vos devoirs. Je serai toujours votre ami, ne le voulez-vous pas?

Elle essuya ses larmes pour toute réponse.

— En outre , comme je ne veux pas que vous soyez soupçonnée , vous si vertueuse , je viendrai vous voir une fois par semaine.

— Il ne fallait pas , monsieur, commencer par vous présenter ici tous les jours.

— Je me punis assez d'une faute dont votre beauté est complice. En revanche, aidez-moi à revenir à la raison. Il faut, pour cela, que je vous voie le plus rarement possible ; c'est le parti le plus sage que je puisse prendre , celui qui s'accorde le mieux avec mon honneur et tout le respect qui vous est dû.

— Ah ! monsieur, pourquoi ne pouvez-vous pas m'aimer comme je vous aime.

— Tranquillement, n'est-ce pas? sans éprouver de désirs, sans ardeur ni tourmens. Ce n'est pas ma manière, à moi ; j'aime avec passion , avec ivresse , c'est-à-dire avec tourmens.

— Eh ï qui vous a dit que je ne souffrais pas.

— Alors vous aimez mieux vos devoirs que votre amour. Parlez franchement; ce soi-disant amour vous causerait-il quelque souffrance?

224 CHAPITRE Ylf.

— Je souffrirais beaucoup, s'il me fallait réprimer les désirs que je forme en pensant à vous 5 au contraire, je les nourris et je les aime. Je voudrais que vous fussiez mon père ou mon frère pour vous couvrir d'innocentes caresses ; dans l'agitation de mes rêveries , je voudrais même que vous fussiez de mon sexe, et enfermé comme moi dans ces murs, nous ne nous quitterions pas un seul instant.

Cet entretien d'Armelline me causa une bien douce ivresse ; je me retirai le cœur léger et plein d'espérance, comme un amant aimé.

Après une soirée délicieuse , pendant laquelle je filai le parfait amour, nous fîmes un petit souper fin et je les remis dans leur loge. La bonne tourière qui nous ouvrit reçut 1 sequins de ma libéralité , ce qui lui fit bénir hautement la réforme.

— Etes-vous toujours décidé , me demanda la supérieure quand je la revis , à vous guérir de votre amour pour Armelline ?

— Sans doute , lui répondis-je; cependant j'attendrai le carême pour cesser mes visites.

— Oli bien ! reprit-elle , le carnaval est heureusement fort long cette année.

Le Florentin. — Armelline au bal. — Zanowitsch. — Zeno. — Départ forcé. — Arrrivée à Bologne. — Le général

Albergati.

Quelle démence que l'amour, surtout quand il est sérieux et non satisfait. L'incertitude d'être aimé , les impatiences du désir, les tourmens de l'absence , les brouilleries sans compensation , les raccommodemens sans délices , voila les fruits que je recueillais de ma passion pour Armelline. Cet amour allait finir comme finiront toujours les amours impossibles , dans lesquels il n'y a convenance ni d'âge, ni d'éducation , ni d'habitudes. Une rencontre fortuite allait m'enlever Armelline en me livrant a toutes les tortures de la jalousie. Qu'on juge si la vieillesse est un état supportable,

o2fr CHAPITRE VIII.

quand l'âge mûr d'un homme à bonnes fortunes reçoit de la main d'une jeune fille le soufflet mortel que j'en reçus.

Je ne sais pas si j'ai dit qu'Emilie, étant possédée de la rage du mariage, reçut les hommages d'un jeune marchand de Civita-Vecchia, et me pria de «n'intéresser à leurs amours. Ce jeune homme avait eu quelque intrigue avec certaine veuve qui croyait avoir des droits sur sa main et qui le menaçait d'un éclat et d'un procès. Il s'agissait de parer le coup. Le cardinal de Bernis s'y prêta volontiers. La joie d'Emilie parlait au cœur d'Armelline , et , quoiqu'elle me donnât toujours d'innocentes marques d'affection, je la voyais plongée souvent dans de vagues rêveries ; je lui surprenais certains battemens de coeur qui voulaient dire : quand donc se présentera un mari? Les femmes qui, en général , aiment l'amour toute leur vie , aspirent au mariage comme a une grande émancipation. C'est leur liberté qu'elles gagnent an prix de la nôtre; une jeune fille comprend confusément cela, et sait gré à l'homme qui lui fait cet immense sacrifice. C'était un autre que moi qu'Armelline aimait dans ma personne; j'allais l'éprouver.

J'étais un soir au théâtre de la Capranica avec mes deux jeunes amies , quand j'aperçus dans la loge voisine la marquise d'Aoste; trois personnes l'accompagnaient, d'abord son inévitable époux , puis un abbé, et enfin un jeune homme d'un extérieur très-distingué. La marquise me demanda

CFJAPITRE VIII

quelles étaient les jeunes filles ainsi confiées à ma

garde.

— Ce sont, répondis-je, des parentes de l'ambassadeur de Venise.

— Elles sont fort jolies , surtout la plus jeune.

— Je n'ai vu de ma vie une plus belle personne, ajouta le jeune homme avec exaltation ; et en parlant ainsi , il offrit à Armelline un cornet de dragées qu'il la pria de partager avec sa voisine.

A son accent, je l'avais reconnu pour Florentin, et je lui dis :

— Ces bonbons viennent de Florence?

— Non, monsieur, de iSaples, d'où je suis arrivé il y a trois jours. Il ajouta : Je viens de vous entendre nommer, et puisque vous êtes monsieur Casanova, veuillez me donner votre adresse, j'aurai l'honneur de vous porter demain une lettre que je suis chargé de vous remettre...

— De quelle part?

— De la marquise de C

— Effectivement, j'attends une réponse d'elle.

— Eh bien ! la lettre que voici renferme la réponse que vous attendez.

— Je stiis impatient de la lire.

— Je puis vous la remettre à l'instant, monsieur, sans toutefois renoncer au plaisir d'aller vous voir. Permettez -moi d'entrer dans votre loge.

Il aurait bien pu me la passer comme il avait passé le cornet de dragées, mais je n'osai pas reconduire. Il entre donc, et se place auprès d'Ar-

R<lfi CHAPITRE VHI.

meiline. J'ouvre la lettre , mais, à la vue de quatre pages d'écriture, je la referme, sous prétexte que celte loge était mal éclairée; ce n'était pas le vrai motif. Le Florentin m'apprend qu'il se propose de rester à Rome jusqu'à Pâques, afin d'en voir toutes les merveilles, tout en désespérant , ajoutet-il, d'y trouver rien de plus beau que ce qu'il voit en ce moment de si près. A ces derniers mots, Àrmelline le regarde et rougit; de mon côté, je me sens horriblement piqué et garde le silence. Il s'aperçoit de mon mécontentement et quitte la loge après avoir balbutié je ne sais quoi.

Quand il est parti , je dis à Armelline d'un air enjoué :

— Eh bien! ma chère , voilà une conquête. Armelline ne répond pas.

— Que pensez-vous de ce jeune homme?

— Je pense que ses dragées sont excellentes. ■ — il ne s'agit pas de cela , mais son compliment ?

— C'est un compliment hasardé, mais qu'il aura fait à bonne intention.

— Je n'en doute pas.

— Peut-être aussi est-ce l'usage du beau monde que de faire rougir une jeune fille la première fois qu'on la voit.

— Et qu'elle vous plaît, ajoutai -je: non, ma chère , ce n'est pas l'usage , ou du moins la politesse le défend, et tout individu qui sait le monde et qui aime la bonne compagnie ne se le permettra jamais.

Je n'ajoutai plus une syllabe et parus prêter toute mon attention à la musique; le fait est que j'envoyais musique et spectacle au diable, car la jalousie me suffoquait. Je me sentais humilié dans mon amour et dans ma vanité. Ce Florentin , me disais-je , s'est bien aperçu que j'étais l'amant d'Armelline; pourquoi s'est-il donc permis cette déclaration à brûle-pourpoint? Il paraît que peu lui importe de me déplaire ; il me considère sans doute comme un simple cavalier ser^ vant ou comme un pauvre bonhomme. 0 rage! j'ai quarante-sept années sur le chef! Je crois que je prononçai ces derniers mots de manière à être entendu , car la sensible Armelline m'envoya un touchant regard , en m'invitant à me calmer, avec sa naïveté ordinaire.

— Pourquoi cet avis? lui dis-je brusquement.

— C'est que vous semblez croire que les flatteries de cet étranger ont pu me toucher.

La pauvre enfant ne sentait pas que cette prétendue consolation qu'elle m'offrait devait produire un effet contraire à son intention.

— Je ne crois rien , lui répondis-je plus brusquement; mais encore un coup, ce monsieur pouvait se taire ; il m'a offensé.

— Quel enfantillage! Je suis persuadée que ce jeune homme a cru vous adresser un compliment; il m'aura prise pour votre fdle.

Lecteur de mon âge et qui n'êtes pas père de famille, mettez-vous à ma place et imaginez ma confusion. Que pouvais-je répondre à une obser-

23o CHAPITRE VIII.

vation si naturelle, et pourtant si cruelle. J'aurais tordu le cou au Florentin s'il était resté dans la loge. Ne pouvant me procurer cette satisfaction, je rongeai mon frein en silence ; mais bientôt, n'y tenant plus , je dis aux deux demoiselles : Sortons. Elles se regardèrent un instant sans mot dire, et sortirent sans hésiter. Je croyais m'ètre procuré un soulagement, c'était un poids de plus que je me mettais sur le cœur, le poids d'un mauvais procédé. J'essayai une explication.

— Comprenez-vous , leur dis-je , pourquoi je vous ai fait sortir?

— Mon Dieu , non.

— C'est bien simple : à la porte , tout le monde nous aurait vus monter dans l'équipage de la princesse.

— ■ Ce ne serait pas la première fois.

— A la bonne heure , mais cela peut faire jaser.

— Nous n'y comprenons rien.

— C'est que vous ne voulez rien comprendre. Au surplus , nous irons voir la fin du spectacle après-demain.

Il était dix heures ; je les menai souper, et, pour leur faire oublier ma mauvaise humeur, je leur parlai bal. C'était la maladie des jeunes filles de Rome, et mes recluses en étaient atteintes. On sait que Pie VI avait interdit ce divertissement pendant les dix années de son règne. Il autorisait les lieux de débauche et de prostitution , les jeux de hasard, toutes les licences du carnaval, mais il proscrivait la danse. Son successeur fit tout le

contraire; il laissa ses sujets et surtout ses sujettes sauter tant qu'ils le voulurent. Je promis donc à mes amies de les conduire au bal dès que j'aurais trouvé, dans quelque quartier éloigné, une réunion où je pusse les présenter décemment et sans qu'elles fussent exposées au danger d'être reconnues. Le lendemain, à dix heures , j'appris qu'un jeune et beau monsieur s'était présenté de bon matin pour me voir, mais il n'avait pas voulu que Marguerite m'éveillât.

— C'est l'homme le plus aimable que je connaisse , ajouta-t-elle.

— Il t'a donc donné quelque chose?

— Je crois bien ! une belle pièce d'or.

— Et il a promis de revenir?

— Sans doute , demain à onze heures.

C'était mon Florentin. La lettre de Léonilda

m'apprit que ce phénix toscan était un négociant de Londres , maîfre d'une fortune assez considérable , magnifique et bien élevé, en un mot, un homme fort aimable dont la société ne pouvait que m'ètre agréable. Léonilda m'informait qu'enfin elle était enceinte. Effectivement, au mois de mai suivant, elle accoucha d'un garçon, que je vis vingt ans plus tard , à Prague, lors du couronnement de ■ l'empereur Léopold. On le nommait le marquis de C... comme son père , qui atteignit l'âge heureux de quatre-vingts ans. Quoique mon nom n'eût jamais été prononcé devant ce jeune homme, je nie fis présenter chez lui. Il voyageait beaucoup à celte époque , en compagnie d'un gouver-

a3î CHAPITRE ▼III-:

neur, personnage dont il aurait pu se passer; car, à vingt ans \ mon vertueux petit-fils était plus sage qu'on ne Test souvent à soixante. J'avais d'autant plus de plaisir à le voir que c'était le vivant portrait de sa mère. Il n'y a pas long-temps encore que Léonilda , qui a marié ce fils , m'a écrit de venir traîner auprès d'elle mon reste de vie. Quoique la solitude seule me convienne , peut-être prendrai-je un jour ce parti.

Je reviens à mon histoire. Le cardinal de Bernis m'ayant demandé devant la princesse pourquoi, la veille, j'avais quitté brusquement le spectacle.

— J'aurais, lui répondis-je, un assez long récit à vous faire, mais il faudrait y mettre les couleurs convenables.

— Le tableau serait-il donc dans le genre de nos soirées chez M. M. ?

Je fis signe qu'oui.

— Alors , mon cher, vous me direz cela une autre fois.

Le cardinal me remit ce soir-là la dispense que j'attendais pour le futur d'Emilie.

Mon Florentin fut exact au rendez-vous qu'il s'était donné. Je le trouvai tel que la marquise me l'avait dépeint , mais j'avais toujours sur le coeur le mauvais compliment qu'il m'avait attiré. Comme il me demandait si la jeune personne qu'il avait vue dans ma loge était mariée ou promise, je lui répondis sèchement qu'il eût à cesser ses informations ou qu'il les prît ailleurs , cette

dame étant venue au spectacle incognito. 11 rougit et s'excusa. Je craignis d'avoir été trop loin, et, par manière d'excuse , je lui demandai à déjeûner pour le lendemain. 11 habitait la maison de Roland , où demeurait alors la cantatrice Gabrieli, maîtresse du prince Baptiste Borghèse.

Après le départ du Florentin , je courus chez les vestales. Emilie était rayonnante de joie, car c'était son contrat de mariage que je lui apportais. Armeliine , au contraire , était plongée dans la désolation.

— Hélas î que ferai-je ici quand Emilie n'y se<ra plus. Que^leviendrai-je encore quand vous serez parti ?

— Je ne quitterai pas Rome , ma chère , sans vous avoir vue mariée et dotée.

Sa figure s'épanouit aussitôt. Je vis clairement qu'elle ne m'aimait pas ou du moins qu'elle ne m'aimait plus. Dînant chez la marquise dAoste, j'étais assuré d'y rencontrer le Florentin. Elle m'accueillit aussi par l'insipide question : Pourquoi n'étes-vous pas resté jusqu'à la fin du spectacle ?

— Mes compagnes étaient fatiguées.

— Nous savons de bonne part qu'elles ne sont pas parentes de l'envoyé de Venise.

— C'est un mensonge que je vous prie de me pardonner.

— Vous êtes un vrai loup-garou, qui cachez obstinément ces demoiselles et leur état. On le connaît cependant.

234 CUAPITUE VIII.

— Tant mieux pour les curieux!

— La plus jeune est charmante ; il y a longtemps que vous vous en êtes aperçu , n'est-ce pas ?

— D'autres s'en sont aperçus aussi.

Ici mon Florentin poussa un gros soupir.

— Puisque vous avez quelque empire sur elle, dites-lui donc de mettre un peu de fard, et déporter de la poudre.

— Pourquoi cela, madame? Elle est fraîche et potelée ; ses cheveux sont magnifiques. Attendez qu'elle ait trente ans pour lui donner ces conseils. Au surplus, cela ne me regarde pas, et Dieu me garde d'exiger d'elle quoi que ce soit!

Je lui jetai ces derniers mots avec une sorte de fureur. Le Florentin ne souffla pas , et sa discrétion le mit assez bien dans mon esprit. Dans la conversation , j'appris qu'il cherchait à se marier en Italie , et qu'il partirait pour Londres aussitôt qu'il aurait trouvé une femme. Il me combla de marques d'estime et d'amitié, et me fit toutes les offres de service imaginables. Il fallait bien qu'il eût un motif secret pour en agir ainsi. N'était-ce pas un beau parti pour Armelline ? mais ma sotte jalousie était toujours là.

Tout était disposé pour le mariage d'Emilie ; le jour de sa sortie du couvent fut celui de ses noces. Elle partit ensuite avec son mari pour Civita- \ecchia. Trois jours après , Menicuccio épousa sa maîtresse, et je vis à la grille Armelline en compagnie d'une nouvelle pensionnaire. Cette jeune

CHAPITKE VIII. 235

fille , nommée Scholastique, était charmante. Je serais devenu amoureux d'elle 5 si je ne l'avais pas été d'Armelline. La supérieure m'apprit que la fureur du mariage tournait aussi la tête de cette demoiselle, et que je lui rendrais un grand service, si je pouvais lui obtenir une dispense.

— A quel sujet?

— C'est son neveu quelle aime , jeune garçon de son âge.

— Je m'en occuperai , ou plutôt le cardinal de Bernis s'en occupera.

J'étais alors, comme on voit, dans un paroxysme de matrimoniomanie inconcevable. Autrefois j'avais marié nombre de jeunes filles \ mais elles avaient passé par la gueule du loup , et je leur avais donné mon coup de de st. Mais présentement tous ces jolis morceaux me passaient devant le nez. La fin du carnaval approchait, et Armelline brûlait d'envie d'aller au bal , surtout pour un motif qu'on va deviner. J'étais parvenu à découvrir un de ces bastringues où je pouvais me flatter de n'être pas reconnu. Je fis prendre aux deux petites des costumes de matelots napolitains, et voilà qu'en arrivant, je trouve dans la galle la marquise d'Aoste , son imbécille mari et M. l'abbé. L'un de ces messieurs donnait le bras à une grande et belle personne à qui j'allais présenter mes hommages , quand je reconnus sous ce travestissement mon beau Florentin. Le marquis s'empara de Scholaslique ; la marquise et 1 abbé me prirent parle bras, et le Florentin s'esquiva

avec Armelline. Jaloux connue un tigre , je mau (lissais bal, recluses et couvent. Vers minuit, je retrouvai Armelline clans la salle ; elle ne daigna pas faire attention à ma mauvaise humeur. Je la reconduisis chez la supérieure , en lui signifiant qu'il n'y aurait plus à l'avenir ni spectacle ni divertissement pour elle , et j'allai me mettre au lit, plein de honte et de dépit. Le lendemain , sur les dix heures , un billet de la supérieure m'informa que ma belle avait été enlevée dans la nuit par un inconnu ; j'appris seulement plus tard que tout le monde m'avait joué dans cette circonstance, et que la fuite du Florentin avec Armelline avait été complotée par mes amis. Dans mon égarement , je quittai Rome à l'improviste , pour courir après les fugitifs ; mais arrivé à Florence, la raison avait repris son empire , et là s'évanouit mon désespoir amoureux.

Dans le théâtre du Français Regnard, il y a une charmante comédie, intitulée le Joueur, où le personnage principal, abandonné par la fortune, change de passion , et songe alors à sa maîtresse. Abandonné par Armelline, moi aussi je changeai de passion , et je me livrai ardemment à l'étude, jusqu'à ce qu'un nouveau caprice vînt distraire mes longs ennuis. Chez le libraire qui me procurait les ouvrages dont j'avais besoin , je rencontrai un étranger de bonne mine avec qui je liai conversation. Je lui dis que j'avais entrepris une traduction de Y Iliade ; il m'apprit à son tour qu'il traduisait en latin Y Anthologie grecque. Nous

échangeâmes nos cartes, charmés l'un et 1 autre de nous communiquer nos travaux respectifs. Notre liaison dura tout le temps de mon séjour a Florence, sans qu'aucun de nous éprouvât le désir de partager les plaisirs de la table ou d'autres distractions : c'est que deux hommes unis par le pur amour de la science renoncent volontiers à toute communauté de plaisirs qui leur enlèverait des moments précieux. Mon ami s'appelait ou s'appelle, sil vit encore, Évérardo Medici, J.-B. Allegranti , chez qui je demeurais alors , avait une nièce jeune et fort jolie : ennemi présentement des distractions amoureuses et des plaisirs mondains , je louai deux chambres chez une vieille femme qui n'avait pas de nièce. Cette Madeleine Allegranti dont la beauté me décidait à prendre la fuite, comme autrefois le vertueux Joseph, devint célèbre comme comédienne. A la même époque, le comte Stratico vint à Florence avec son élève , le jeune Morosini. Le pauvre comte s'était cassé la cuisse, et, craignant d'abandonner le jeune homme à lui-même, il me pria de le suppléer et de partager, s'il était possible, ses plaisirs, afin d'empêcher que l'étourdi ne tombât en trop mauvaise compagnie. ^ oilà donc mes études interrompues, et mon plan de vie bouleversé. Par pure amitié pour le comte , je me fis , pendant quelque temps, le compagnon de débauche de son élève. Dans les sociétés que nous fréquentâmes, je retrouvai le comte Medini, cet intrépide habitué de tripots , dont le lecteur se souvient

sans doute. Un beau matin, il vint solliciter ma compassion ; il n'y avait pas d'autre titre que celui de m'avoir contraint à le châtier pour son excès d'adresse au jeu. Toutefois sa situation m'inspirait de la pitié, et j'étais disposé à l'aider s'il m'offrait quelque garantie. Il me montra une liasse énorme sur laquelle il fondait de grandes espérances de fortune : c'était une traduction de la ILniiade en strophes italiennes. J en lus quelques morceaux qui me parurent assez bien tournés ; l'expression était nette et ornée, la phrase claire et harmonieuse L'intention deMédini était d'y mettre la dernière main , et d'en faire hommage au grand-duc. Il se flattait d'arriver, au moyen de cette dédicace , aux honneurs et à la fortune. Un sourire dubitatif fut toute ma réponse : Léopolcl n'avait aucune inclination pour la littérature t\ les beaux-arts ; pour lui ce n'était qu'un assemblage de voyelles et de consonnes, indigne de captiver l'attention et les sympathies d'un homme sérieux, et surtout d'un prince. Il s'occupait quelquefois d'histoire naturelle avec l'abbé Fontana ; hors de là, il n'ouvrait jamais un livre : c'était un des mille potentats à ranger dans la classe si nombreuse des gens qui ne savent pas lire. Il n'avait de passion décidée que pour l'argent et les femmes.

Je déclarai à ftfedini que sa traduction lui ferait honneur, et pourrait lui devenir lucrative, mais qu'il m'était impossible ie la prendre en garantie de l'argent dont il avait besoin. A ces mots, il me

CTTAriTRE fin. 23g

saisit au c<Ulet ; moi je lui saute au cou , je le terrasse et le jette à la porte. Ma vengeance n'alla pas plus loin. Heureusement pour lui, son bon ange amena h Florence un étranger qui le tira d'embarras : c'était Premislas Zanowitsch, qui acquit dans la suite une aussi grande réputation que son frère. Pour escroquer plus sûrement les négocians d'Amsterdam, il s'était donné de luimême le titre pompeux de prince de Scunderberck. Je parlerai plus tard de ces deux aventuriers , qui ont fait une lin déplorable.

Premislas Zanowitsch, alors âgé de vingt-cinq ans, était le fils d'un gentilhomme de Budna. Cette ville , située sur les frontières de l'Albanie et de la Dalmatie , avait jadis appartenu à Venise ; dans l'antiquité , elle faisait partie de l'Épire ; aujourd'hui c'est une dépendance de la Porte. Élevé h Venise, Premislas, dès son entrée dans le monde, avait pris goût aux plaisirs faciles qu'offre ma belle patrie. Pendant un séjour de cinq ans qu'il y fit, Premislas gagna au jeu des sommes considérables, et, lorsque la police jugea convenable de le renvoyer dans sa patrie ., Premislas, qu'effrayait toute accointance tartare et dalmate, se mit à courir les aventures, de concert avec son frère. Seulement ils évitaient de se trouver ensemble dans les mêmes lieux : l'un opérait dans le nord, l'autre dans le midi, tendant leurs filets partout, et partout faisant bonne pèche.

Qu'on ne s'étonne pas que Premisïas fit grand étalage à Florence. Il arriva dans la ville précédé

24° CHAPIThE TIÏI.

d%m courrier et flanqué de deux grands laquais et de sa maîtresse. Tl arrêta un magnifique appartement, un équipage, des chevaux, et une dame de compagnie pour ses amours-, puis, je le vis arriver au casino dei nobih ', étincelant de diamans. Tous les étrangers sont admis dans ce casino , sans qu'il soit besoin d'être présenté par personne, mais malheur à celui qui, prétendant y être admis, ne serait pas doué des qualités nécessaires pour vivre dans ce monde de gens comme ilfaut. Les Florentins s'en aperçoivent au premier abord, avec cette finesse de tact qui les distingue : on tourne le dos à l'intrus , personne ne lui parle, et il n'ose plus se montrer. On lit, à ce casino 5 les gazettes; on joue tous les jeux de hasard; on y dîne, on y boit, on y fait la cour aux dames. Toutes ces occupations, comme on voit, sont l'apanage de la haute société.

Zanowitsch, qui connaissait le monde, et qui pour parler n'attendait jamais qu'on lui adressât la parole , salua la société avec grâce , se félicita hautement d'être parmi des personnes de si haute distinction, parla beaucoup de Naples et de Florence, abaissant l'une, exaltant l'autre ; joua gros jeu, et perdit i ,000 louis, sans rien perdre de sa bonne humeur. Il plut généralement ; je n'assistais pas à sa première venue , mais ces détails me furent donnés, quelques jours après, par le marquis Caponi. Le marquis m'apprit qu'on avait demandé à Premislas s'il me connaissait, et qu'il avait répondu qu'il était encore enfant à l'époque

de mon départ de Venise, mais qu'il avait toujours entendu parler de moi avec la plus haute estime. J'avais fait la connaissance de ce marquis Caponi chez la danseuse Denis , qui vivait à Florence dans l'obscurité \ depuis qu'elle avait quitté le théâtre. Nous étions à peu près du même âge ; néanmoins elle conservait quelques beaux restes : la bonté de son caractère et l'élégance de sa toilette augmentaient les charmes de sa personne. Mlle Denis ayant eu la fantaisie de connaître Zanowitsch , le chevalier Pizzi le lui amena. L'entrevue eut lieu en ma présence ; je trouvai dans le jeune aventurier un homme d'un excellent ton , qui ne pouvait manquer de réussir dans le monde. Sans être précisément beau, il avait une physionomie des plus agréables , des manières distinguées ^ assez d'esprit dans la conversation, et cet enjoûment qui donne de la grâce à tout ce qu'on dit. Il avait une sorte de bon sens assez rare , celui de ne jamais parler de sa personne. En revanche , il était intarissable sur l'article de sa sauvage patrie, mais c'était pour la tourner en ridicule, et il s'y entendait fort bien. Il nous fit beaucoup rire avec la description de ses domaines, dont une partie était située sur le territoire hongrois, une autre en Russie, et la troisième en Turquie , de sorte qu'il trouvait parmi ses vassaux trois langues, trois cultes et trois gouvernemens différens. L'entretien que j'eus avec lui me mit à même de tirer son horoscope 5 je vis qu'avec le temps et la pratique, il irait fort loin x. 16

1l\1 CHAPITRE VIII,

dans sa carrière. Sauf un goût trop prononcé pour la dépense, je retrouvai dans ce jeune homme mon propre portrait quand j'avais quinze ans de moins, et je le plaignis de me ressembler si bien, parce qu'il était loin d'avoir mes ressources.

A la première visite que me fit Zanowitsch , il ne me paria guère que de Medini. Touché de sa misère, me dit-il, je me propose de payer toutes ses dettes.

— Vous aurez fort à faire , lui répondis-je.

— Cela se borne à quelques milliers d'écus d'or, c'est une bagatelle. Au surplus, c'est une obligation pour moi , car, dès ce moment , il devient mon associé.

On devine que cette société naissante avait pour base le jeu ; Zanowitsch m'offrit une quote-part, mais je refusai tout net. Quand je lui rendis sa visite, il était à table avec sa maîtresse, une de mes vieilles connaissances que je devais à lord Baltimore. Nous avions fait jadis plus d'un souper fin à Londres ; c'était une de mes demoiselles hanovriennes. J'aurais feint de ne pas la reconnaître, si elle ne m'eût salué du nom familier de Giacomo. Alors je lui rendis son vrai nom, Hippolyta. Vous ne vous trompez pas , me dit-elle, quoique j'aie bien grandi depuis que nous ne nous sommes vus. Hippolyta me parut plus jolie et plus

p que jamais. J'avais refusé l'invitation de

Zanowitsch pour dîner ; mais, sur les instances d'Hippolyta , qui me vanta le mérite de son cui-

CHAPlTltl VIII. l»^j

sinier, je fus exact le lendemain. Môdini cl sa maîtresse , deux dames étrangères avec leurs amans, et un autre inconnu d'une quarantaine d'années , tels étaient les convives. Zanowitsch me présenta ce dernier sons le nom de Zéno. Comme on me le donnait pour noble , je demandai au personnage quel titre je devais lui attribuer, puisqu'il est d'usage, dans la bonne société, de se parer d'un titre que parfois on n'a pas. Je n'en veux point d autre, répondit-il, que celui de votre ancien ami.

— A la bonne heure, mais c'est la première fois que je vous vois.

— Est-ce que mon nom n'aide pas votre mémoire : je suis le fils du capitaine Marco Zeno.

— Voilà, ma foi! vingt-huit ans que j'aurais pu vous oublier, mais je vous remets parfaitement, quoique vous ayez eu la petite vérole.

Il devint rouge de colère ; c'était bien mon intention : je lui rendais son coup de boutoir. A quoi bon, en effet, me faire souvenir qu'il était le fils de ce Marco Zeno, mon geôlier au fort Saint- André ? Sa noblesse n'était pas mieux constatée que son origine : on le disait bâtard d'un patricien de Venise. Au fond, il n'y avait pas de plus mauvais sujet que ce petit Zeno : c'était un croupier et un escroc. Je ne fus pas flatté de la reconnaissance, si reconnaissance il y a. Il se flattait d'être beau parleur, et de connaître toutes les langues : la vérité est qu'il estropiait deux mots sur trois. Sans éducation ni culture } il avait lair

d'un laquais endimanché ; cependant il raffolait de sa propre personne ; il se regardait comme un homme fort habile , parce qu'il avait le talent de corriger les injustices de la fortune. Medini et Zanoyvitsch lui ressemblaient seulement sous ce rapport. Quant aux deux étrangers, c'était le gibier qu'ils avaient fait tomber dans leur sac. Ces honnêtes imbécilles paraissaient fort impatiens de vider leurs bourses dans celles de mes trois filous. Aussi , dès que je vis Zeno répandre sur la table des monceaux d'or, je me hâtai de prendre congé. Pourtant une conduite aussi sage ne me mit pas a l'abri d'un coup terrible. Il se disait, à Florence , que ces trois filous avaient escroqué une somme de 12,000 livres sterling au lord Lincoln, le fils du duc de Newcastle. Une danseuse vénitienne , nommée Lamberti ? dont le jeune lord était épris , avait coopéré à la spoliation. J'en étais à me féliciter d'avoir rompu avec cette société de fripons , lorsqu'un beau matin je reçois inopinément l'ordre de quitter la ville sous trois jonrs. C'était le 28 décembre , l'anniversaire de mon départ forcé de Barcelonne : l'approche des étrennes m'a toujours porté malheur. Étourdi de la sommation qui m'était faite par un sbire, je cours au bureau de police , et je reconnais , dans le magistrat auquel je m'adresse , le même individu qui , dix ans auparavant , m'avait fait sortir de la ville pour un faux dont le comte Iwan était l'auteur. Je lui demande le motif de cet acte de rigueur. Il me répond sèchement :

— Je l'ignore. Allez le demander au grandduc.

— Mais S. A. est à Pise.

— Prenez une voiture.

— Fort bien ; mais qui paiera mes frais de voyage?

— Vous-même, a moins que le grand- duc ne soit disposé a les payer ; mais j'en doute.

— Alors , je vais écrire à S. A. , si vous me promettez de faire parvenir la lettre à son adresse.

— S. A. l'aura ; mais qu'elle la lise, je n'en réponds pas.

— N'importe! j'écrirai ce soir, et avant le lever du soleil , je serai dans les états du pape.

— A quoi bon vous hâter de partir ?

— C'est qu'il me tarde d'être hors du territoire d'un gouvernement assez infâme pour méconnaître à ce point le droit des gens-

— Je vous conseille d'écrire en ces termes au grand-duc.

— Je n'y manquerai pas.

En sortant, je rencontre Medini sur l'escalier. Il avait reçu la même injonction et venait en chercher les motifs. — On vous répondra comme à moi, lui dis-je : Adressez-vous au grand-duc.

— Quoi! l'ordre vous concerne aussi ! Qu'avezvous donc fait?

— Rien.

— Ni moi non plus. Alors partons ensemble pour Pise.

— Non pas, s'il vous plaît. Je vais à Bologne.

Avant mon départ, j'adressai au grand-duc la lettre suivante :

« Jupiter vous a remis sa foudre pour frapper, dans votre petit état, les hommes pervers et non les innocens. Quand vous m'écrasez injustement, je fais comme le Christ, je vous pardonne, parce que je dis comme lui : Vous ne savez ce que vous faites. Le chef de votre police m'a dit , il est vrai, que j'étais libre d'adresser mes réclamations à votre altesse ; mais le ciel me préserve de tenter pareille démarche , elle ne pourrait que déplaire à un prince qui oublie que le premier de ses devoirs est d'entendre un accusé avant de le condamner. »

Mlle Denis m'apprit que l'ordre d'exil s'appliquait aussi à la danseuse Lamberti et à un petit bossu d'abbé vénitien qui couchait avec elle; c'était donc le renvoi en masse de tous les Vénitiens , que le grand-duc avait fulminé dans un accès d humeur, et tout cela au sujet de la mésaventure du jeune lord. Le gouverneur de celui-ci, que j'informais de mon départ, m'apprit que S. A. avait enjoint au lord de ne pas payer ce qu'il avait perdu ; mais le jeune Anglais, fort délicat sur l'article du point d'honneur, avait répondu vivement qu'il était indécent de ne point payer ses dettes , et à plus forte raison celles du jeu.

La veille du premier jour de l'an , je descendis à l'hôtel Saint-Marc, à Bologne. Après une visite de précaution faite au comte Marulli, le chargé iY affaires toscan , je me rendis chez le cardinal-

i.HAPlTRK fin. 247

léçat Brancaforte. Je l'avais connu a Paris lors d'une mission qui n'avait rien d'apostolique. A l'époque de la naissance du duc de Berri , petitfils de Louis XV, Benoît XIV avait chargé le cardinal de présenter à la cour de Versailles des langes bénis pour l'enfant royal. Le petit prince (depuis Louis XVI) reçut ce jour-là la bénédiction des deux plus grands paillards de l'univers, l'un son aïeul , et l'autre mon bon cardinal Brancaforte , qui ne sortait pas des h — ls.

Dès qu'il m'aperçut , il me sauta au cou et me dit en jurant : Per Dio , je vous attendais.

— Votre éminence avait tort , et le hasard seul m'amène ici.

— Vous aviez oublié votre compère Brancaforte ! Vous êtes un ingrat. Ah ça, comment menons-nous les amours?

— Pinn issimo , éminence.

— Comme moi ; je voudrais bien encore , mais je n'ose.

— Votre éminence a trop osé.

— C'est vrai ; j'ai été un grand polisson , vous en savez quelque chose ; mais ici soyons discrets, pas un mot de notre vie de jeunes gens. A propos, vous avez fait des vôtres à Florence; quelle part avez -vous touché sur les 1 2,000 livres sterling du petit Anglais?

Le rouge me monta au visage , et je répondis à l'éminence en lui montrant une copie de 'a lettre que j'avais envoyée au grand-duc.

— Il est fâcheux , dit en riant le cardinal, que

^48 CHAPITRE Mil.

vous soyez innocent ; car, étant puni comme vous l'êtes , tout le monde vous croira coupable.

Le cardinal Brancaforte , étranger à ces sentimens plus ou moins sincères que tout le monde décore pompeusement du nom de principes , avait un vice qui m'a toujours paru ignoble : il était véhémentement soupçonné de pédérastie, vil penchant qui s'accroît avec l'âge. A Bologne , la maison de Mgr foisonnait de bambins. Je me souviens que, lors de son séjour à Paris, une jeune Padouane , qui TaA'ait pour confesseur, lui avoua au tribunal de la pénitence que son mari avait pris avec elle certaines privautés rigoureusement défendues par le code nuptial. Le luxurieux cardinal tint fort long-temps sa pénitente sur ce sujet scabreux. Avant de donner l'absolution, il voulut avoir les détails les plus circonstanciés. A chaque renseignement, dévoré de concupiscence, il s'écriait : C'est énorme, c'est monstrueux. Ah! ma fille, vous avez commis un péché abominable, mais c'est une bien jolie chose.

Voici une autre aventure dont il est le héros , et dont je fus le témoin , aventure qui causa , tout innocente qu'elle soit, un assez grand scandale. Pendant la semaine sainte , Brancaforte confessait chez lui, de concert avec son secrétaire l'abbé Barnetto. Un jour il fut fort étonné de voir qu'une dame tout en larmes , sortant du confessionnal de Barnetto , venait se jeter à ses pieds. L'émoi de la dame provenait d'un refus d'absolution. Elle s'était accusée d'avoir laissé

son époux user de ses droits dans une certaine posture sévèrement défendue par les statuts de l'église catholique. L'abbé Barnetto , le plus innocent et le plus borné des hommes, et, d'ailleurs, sourd comme un pot, avait mal entendu ou mal compris , et s'imaginant à tort que sa pénitente était coupable de la jolie chose, il l'avait renvoyée sans absolution. Après une confession qui fut longue, Brancaforte, mis au fait, et trouvant le cas fort innocent, sortit comme un furieux de son confessionnal, et, s'approchant de Barnetto, qui venait de quitter le sien, il lui cria aux oreilles :

— Apprends donc à f...... grosse bête ; c'était

le bon.

Mon intention était de continuer, à Bologne, la vie paisible et retirée que je menais à Florence. Il n'est point de ville, dans toute l'Italie, où l'on jouisse de plus de liberté et de bien-être qu'à Bologne ; les logemens y sont à bon marché , ainsi que les vivres et l'entretien. La ville est charmante ; elle a l'air d'être peinte plutôt que bâtie, tant elle est propre et ornée. Quant à la société, je ne devais pas y songer : la noblesse bolonaise est très-fière et se boutonne volontiers , surtout pour les étrangers ; le petit peuple , connu , en Italie , sous le nom de i Birichlnt , est un fac-similé des lazzaronis de Naples ; quant aux bourgeois, ils sont honnêtes et bons, mais bornés et communs. Que m'importait après tout? Je voulais me consacrer à l'élude , et ne chercher de rela-

tions que dans le cercle des savans. A Florence , la science est l'apanage de certains hommes , la masse de la population est fort ignorante; à Bologne, au contraire, tout le monde a le vernis littéraire. La ville possède une université qui compte à elle seule autant de professeurs que toutes les villes d'Italie ensemble. Mal rétribués par le gouvernement , ils trouvent une ressource suffisante dans le grand nombre de leurs élèves. On s'y fait imprimer a bon marché , et quoique 1 inquisition sévisse comme partout ailleurs , il n'est pas difficile de la tromper.

Je m'attendais à voir bientôt arriver Medini avec son monde ; il vint descendre justement a l'hôtel que j'habitais. Suivant son habitude, il était sans le sou. Ainsi que je l'avais prévu, le grand-duc s'était refusé à lui accorder audience , et il avait été obligé de partir sans délai, ayant vendu toutes ses hardes. Il me dépeignit sa misère en termes de mendiant , mais je fis la sourde oreille. Je n'ai jamais connu d'homme plus besogneux et plus constamment à la charge de ses amis ; il aurait fallu l'entretenir comme une femme : aussi se trouvait-il toujours dans des positions désespérées , dont il ne se tirait que par des moyens peu légitimes. Cependant il eut le bonheur de rencontrer, à Bologne , un certain Dominis, moine franciscain , Esclavon de naissance, qui s'amouracha de sa maîtresse. Medini ferma les yeux , et le moine ouvrit sa bourse. Rassasié de cette femme , Dominis convoita la

CBAP1TEE fllf. -*J '

petite nièce, et Medini lui vendit le pucelage de l'enfant. Ces tripotages le mirent à même de reprendre son train. Quelques semaines après, je sus qu'il était parti subitement pour l'Allemagne, laissant ces deux femmes dans la besace du moine; mais ce n'était pas un moine mendiant. L incorrigible Medini erra pendant une dixaine d'années dans tous les coins de l'Europe , et finit par aller mourir en prison à Londres. S'il m'en avait cru j il n'aurait jamais mis le pied en Angleterre, détestable pays pour les gens de sa trempe. Medini, bien élevé, spirituel, instruit, eut un double malheur, celui d'être né sans patrimoine et d'aimer la dépense. C'est un de ces hommes qui, toute sa vie, mourut de faim au sein de l'opulence. Que n'a-t-il suivi mes conseils! il vivrait encore , et vivrait heureux : mais que peuvent les conseils à l'encontre du caractère ? J'ai un certain instinct qui m'a révélé la destinée finale de bien des personnages. Je disais , il y a vingt ans, au fameux Cagliostro, qui se faisait appeler alors le comte Pellegrini : N'allez pas à Rome , ce sera votre perte. Et, en effet, on le coffra au fort Saint- André dont il n'est pas sorti vivant.

Un netit abbé . dont j'avais fait la connaissance S la boutique du libraire Tarruchi , me prerenta à la famille Severini , et j'y perdis le goût de fétnde. Ce Severini avait une sœur de trentetrois ans. qui s'en donnait vingt-quatre , assez amenante sans être une beauté . très-iicre de sa N •;,.,,;, ;i.: ,.,,: commençait à lui peser terrible-

2i>2 CHAPITRE VIII.

ment. Objet de son attention , elle captiva la mienne, et je fis connaître à cette vierge un peu mûre des délices qu'elle n'avait fait que rêver encore ; cela m'acoquina à cette famille : j'y portai mes dieux pénates. Elle habitait la maison de la veuve Carlani,le célèbre ténor. La pension me coûtait une dizaine de sequins par mois , et la maîtresse ne me coûtait rien. Severini , libertin de profession, me conduisit chez toutes les nymphes chantantes et dansantes de la ville. Nous fîmes quelques parties fines à l'insu de sa sœur, jalouse à l'excès , comme on l'est à un premier amour.

Il était alors grandement question , à Bologne , d'un certain Albergati , riche particulier, grand amateur de spectacle , et qui avait ouvert au public son théâtre particulier. Il jouait lui-même les premiers rôles avec un talent distingué. C'est ce même Albergati qui fit rompre son mariage avec une demoiselle de bonne maison , pour épouser une fille de théâtre dont il avait trois enfans. Par une de ces contradictions où la justice tombe si souvent, l'arrêt du divorce était motivé sur l'impuissance d'Albergati , et , au su d'un chacun , il avait trois enfans. Je voulus voir cet original, et, sur ma demande , Dandolo m'envoya de Venise une lettre de recommandation signée Zaguri, à l'adresse d'Albergati. M. Zaguri m'était alors inconnu. Le ton de sa lettre m'inspira la plus sincère reconnaissance ; je la lui témoignai par écrit, et nous nous liâmes plus tard. Ce fut un grand

bonheur pour moi , comme on le verra dans la suite.

Arrivé à l'hôtel d'Albergati , ma lettre d'introduction en main, je demande S. Exe. au concierge. Je dis excellence, parce qu'à Bologne, le dernier gentillàtre s'intitule ainsi. Le concierge répond: S. Exe. est à la campagne. Je remonte en voiture, et me fais conduire à la villa de l'excellence. J'arrive, point de concierge ; j'entre, point de laquais. Je monte l'escalier, pousse une porte , et me voilà en présence d'un monsieur et d'une jeune et jolie dame qui se disposaient à dîner en tète-àté te.

— Le marquis Albergati ?

— C'est moi. De quoi s'agit-il?

— Une lettre que je suis chargé de remettre à votre excellence.

Il la prend et la met dans sa poche sans l'ouvrir, et il ajoute : J'ai pour principe de ne jamais lire une lettre au moment de me mettre à table.

— C'est un principe très-malhonnête, pensai-je. Tout en mangeant son potage, mon homme

ajoute encore : Vous direz à Zaguri que je me conformerai à ses ordres.

Cela dit, je m'esquive, et me voilà parti. J'étais resté debout pendant cet entretien, car l'excellence ne m'avait pas invité à prendre un siège , et je me serais bien gardé d'en prendre un , mon intention étant de mettre tous les torts de son côté. Mais voilà qu'au moment où , mon cocher

254 CHAPITRE Vill.

ayant attelé, j'allais rebrousser chemin, un domestique vient me prier, de la part de S. Exe., de reprendre le chemin du château. Convaincu qu'AIbergati me prépare un nouveau camouflet, je tire une carte de ma poche , et je dis au laquais : Voici mon nom et mon adresse, c'est tout ce que je puis faire pour votre maître.

En rentrant, j'écrivis à Zaguri , au sujet de la réception qui m'avait été faite. Je le priais de mander à l'excellence que , me trouvant grossièrement insulté par elle , j'exigeais satisfaction.

Le lendemain , mon hôtesse me remit une carte ainsi tournée : S. Exe. le général Albergati. Severini entra au même instant , et je la lui montrai. Je ne comprenais rien à ce titre de général, lorsqu'il me dit qu'Albergati avait été décoré par le roi de Pologne de l'ordre de Stanislas et du titre de chambellan. Je comprends parfaitement, interrompis -je ; l'usage veut que les chambellans aient le rang d'adjudans -généraux, et Albergati trouve commode d'effacer le titre d'adjudant, et de ne laisser subsister que celui de général. C'est la plume de paon dont il se pare aux yeux des sots. Eh bien ! je vais lui donner une leçon de modestie. Je pris la plume, et je rédigeai un petit écrit sous forme de dialogue. Un de mes interlocuteurs demandait à l'autre si un commissaire général pouvait se faire appeler général, si un maréchal-de-camp était maréchal, etc.; je finissais par cette question adressée au public :

CMAPITRE TIW. 255

Peut-on tenir pour un homme sensé celui qui préfère au titre que lui ont transmis ses ancêtres un titre d'honneur acheté à beaux deniers comptant? Albergati eut du moins le bon esprit de garder le silence sur mon dialogue, qui eut le privilège d'égayer la ville à ses dépens. C'est l'unique vengeance que je tirai de son méchant procédé.

Farinelli. — Encore Nina. — La sage -femme Thérèse.

— L'abbé Bolini. — Viscioletta. — Clipase de Bologne.

— Le marquis Mosca de Pesaro. — Le juif Mardochée et ses filles. — Séjour à Trieste. — M. Zagurû

Sur ces entrefaites , rélectrice de Saxe arriva à Bologne , uniquement pour voir le célèbre soprano Farinelli. Il donna à la princesse un trèsbeau déjeûner , à la suite duquel il exécuta au piano un air de sa composition. J'assistais à l'exécution du morceau, et je vis, non sans quelque surprise, l'électrice, enchantée, se précipiter dans les bras du chanteur; elle lui dit avec exaltation que désormais elle mourrait contente puisqu'elle l'avait entendu.

On sait que Farinelli, ou plutôt Carlo Broschi , car tel est son véritable nom , avait fait une brillante fortune en Espagne ; pendant quelque temps,

il y fut plus roi que le roi lui-même ; mais la reine, femme de Philippe V, née princesse de Parme , le fit exiler lors de la disgrâce du marquis de la Ensenada. Farinelli, à cette époque , était un barbon aux environs des soixante-dix ans ; il jouissait dune bonne santé, mais l'oisiveté le rendait ennuyé et ennuyeux. Un jour que je lui parlais de l'Espagne, il se mit à fondre en larmes; Libelle position qu'il avait perdue lui tenait encore au cœur : l'ambition est une passion plus vivace encore que l'avarice. Cependant , les chagrins de Farinelli avaient une autre cause, et celle-là il la cachait , si bien qu'à la fin il en mourut. Il avait marié son neveu , l'héritier de tous ses biens , à une jeune personne de grande maison et d'une grande beauté. Tout vieux et cassé qu'il était, le pauvre Farinelli devint amoureux de la femme de son neveu, et, qui pis est, jaloux de lui. La belle nièce prit fort mal cette passion en cheveux blancs ; une créature éteinte et ridée comme le soprano oser aller sur les brisées d'un époux jeune et fringant , qui la servait de toutes les manières au gré de ses souhaits, n'était-ce point trèsridicule ? Ce qui le fut davantage encore , c'est que Farinelli , furieux du dédain qu'on lui témoignait , fit voyager son neveu , et claquemura la jeune épouse dans son appartement ; de peur de la perdre de vue , il ne sortait jamais.

C'est à Bologne que je retrouvai Nina Bergonzi , recommandée particulièrement au cardinal-légat, qui allait la voir en secret. Nina menait grand x. 17

train ; le comte de Ptiéla l'entretenait toujours avec la même magnificence, et, de son côté, Nina trompait toujours le comte avec la même effronterie. Elle était alors enceinte, et l'époque de sa délivrance approchant, un des familiers du capitaine-général arriva de Barcelonne , afin de reconnaître l'enfant en son nom. Cette fille faisait un scandaleux étalage de sa grossesse; on la rencontrait dans les spectacles et les promenades publiques , suivie d'un cortège de nobles Bolonais. Je sus qu'elle leur avait parlé de moi , ignorant sans doute ma présence dans la ville. L'un d'entre eux , le comte Zini , me rapporta les discours que Nina tenait sur mon compte ; quoique son récit fût véridique en plusieurs points , je me crus obligé delà désavouer, mais je m'ouvris entièrement au cardinal-légat.

À quelques jours de là -, vers minuit , j'entends dans la rue , et sous mes fenêtres , de violentes clameurs. Je regarde, et j'aperçois une femme nue jusqu'à la ceinture, assise sur un âne, et suivie des valets du bourreau qui la frappent de verges ; une foule de bicherinis bolonais l'accompagnaient en poussant des cris de joie. Severini m'apprit que c'était une sage-femme à qui le cardinal-légat faisait appliquer ce châtiment pour un crime dont on faisait mystère. Ce mystère fut bientôt connu.

Cette accoucheuse avait délivré Nina d'un gros garçon, mort en naissant; or, une pauvre veuve avait porté plainte contre la sage-femme , l'accusant de lui avoir soustrait un beau petit enfant

qu'elle venait de mettre au monde. La mère demandait vengeance à l'archevêque, s'engageant à prouver qu'on avait substitué son propre fils à l'enfant mort-né de Nina. Information prise , on acquit la certitude du crime , et justice fut faite. Ce scandale ne troubla point la maîtresse du comte ; elle menaça le cardinal de sa vengeance, mais à la fin elle dut obéir à un ordre du pape, qui lui enjoignait de quitter la ville. La coupable sagefemme se tira d'affaire , grâce à de puissans protecteurs. On publia même une brochure anonyme où l'auteur essayait de prouver que l'archevêque était punissable pour avoir condamné une bourgeoise à la plus infamante des peines , sans avoir observé les formes de la procédure criminelle. On y présentait la sage - femme comme l'innocente victime d'une vengeance personnelle , et l'on finissait par l'engager à présenter requête à la cour de Rome pour obtenir satisfaction.

De son côté , le cardinal publia un petit écrit où il exposait les faits et gestes de la complice de Nina; il prouvait que cette odieuse femme, qui en était quitte alors pour le fouet, avait encouru la peine de mort , et qu'elle l'aurait subie pour d'autres méfaits, si l'honneur d'une des premières familles de Bologne ne lavait empêché de soumettre l'examen d'un crime avéré au cours ordinaire de la justice. Il ajoutait qu'au nombre des actes déposés à la chancellerie se trouvaient des preuves évidentes davortemens que des mères coupables avaient payés de leur vie ; il parlait <1 <

a6© CHAPITRE IX.

changes d'enfans morts contre des enfans vivans i de la substitution d'un garçon à une fille , lequel se trouvait alors en possession d'un héritage illégitime ; c'en fut assez pour imposer silence aux protecteurs de la sage- femme, car tous les jeunes gens dont elle avait délivré les mères , tremblaient qu'on en vînt à des découvertes qui auraient rendu suspecte la légitimité de leur naissance.

Je vis, à la même époque, la danseuse Marucci, bannie d'Espagne presqu'en même temps que moi; je retrouvai aussi la signora Soavi , qui y à Venise , avait été jadis la maîtresse de Marcello ; elle venait de s'établir à Bologne , avec sa fille Adélaïde, âgée de douze ans, et d'une beauté accomplie. La Soavi rencontra à Bologne son mari qu'elle avait perdu de vue depuis une quinzaine d'années , et lui présenta Adélaïde comme un bien dont il pouvait réclamer sa part.

— Si vous tenez compte des dates , il n'est pas possible que cet enfant soit ma fille, répondit l'époux débonnaire.

— Pourquoi pas, imbécille, du moment que je te la présente comme telle ? Apprends qu'elle jouit d un revenu de 2,000 écus, et que je les toucherai jusqu'au moment de son mariage.

— Que ne me parlais-tu de cela?

— Ainsi , tu seras dorénavant son mentor et son guide , tu la conduiras dans le monde...

— Et sous quel nom la présenterai-je ?

— Sous le tien , puisque c'est ta fille et que ta femme te la donne.

— Je ne comprends pas bien.

— Tu aurais besoin de quelques voyages pour te former, car tu n'as rien perdu de ta bêtise primitive.

Après tout, la Soavi n'était pas plus impudente que la loi civile et religieuse qui dit : Is pater est quem nuptiœ demonstrant , ce qui signifie qu'on est toujours l'enfant du mari de sa mère. Présent à cet édifiant dialogue , je demandai comme une faveur l'emploi que Soavi paraissait refuser , m'engageant à développer les dispositions qu'Adélaïde ne pouvait manquer d'avoir; mais la maman me répondit qu'elle craignait que sa fille ne fît auprès de moi des progrès trop rapides. Adélaïde devint la merveille de Bologne. Deux ans après mon départ, le comte Jean Dubarri , le frère de la favorite de Louis XV, passant par là , offrit à la Soavi 100,000 écus de sa fille. La mère, qui espérait mieux , repoussa l'offre du comte Jean , qui enleva Adélaïde. Au bout de trois semaines, il l'avait plantée là. Cinq ans plus tard, je retrouvai la belle Adélaïde sur les planches d'un théâtre de Venise; elle était danseuse.

Je revis aussi à Bologne le comte de Filoniarino, ce libertin émérite, autrefois la joie des femmes et la terreur des maris. 11 était présentement goutteux, asthmatique, apoplectique, perclus des jambes, privé d'un œil, chauve et dans la misère. Je lui fis mes complimens de condoléance. Il n'avait rien perdu de son esprit, et sa langue mordante, le plus sur de ses organes, ne

lui refusait pas le service. Il dénigrait et méprisait tout le monde , maudissant le ciel , sa famille, ses amis, et lui-même comme eux.

Comme contraste au comte Filomarino, je citerai l'abbé de Bolini, que je rencontrai chez la danseuse Sabatini. Ce jeune homme de vingt -six ans n'avait d'abbé que l'habit. Bien tourné , spirituel, instruit, son modique revenu suffisait à la simplicité de ses goûts. Je n'ai jamais vu de mortel plus insouciant que celui-là, quoiqu'il n'en laissât rien paraître , car son commerce était fort agréable ; avec un fonds de caractère ainsi trempé, la modération était pour lui une vertu facile. Il cherchait la tranquillité, tout le reste l'intéressait médiocrement; quoique savant, peu lui importait qu'on le crût tel. Chrétien orthodoxe par éducation , il écoutait sans déplaisir les controverses impies. Il ne louait et ne blâmait personne , et ne se plaignait jamais. Indifférent a l'égard du beau sexe, il fuyait les laides; mais les plus belles ne lui auraient pas fait faire un pas. Ce dernier trait de son caractère m'étonna à tel point qu'un jour je pris la liberté de lui demander comment il accordait ses principes avec l'inclination évidente qu'il portait à la demoiselle Brigitte Sabatini. En effet } il soupait chez elle chaque soir, et tous les matins Brigitte allait déjeûner chez lui. A cette question, l'abbé sourit, soupira et rougit. Je crus d'abord que c'était de honte, car la demoiselle était bien son aînée de douze ans ; mais il finit par m'avouer que cet attachement faisait le malheur de sa vie.

— Comment donc ! m'écriai -je , vous laisseraitelle soupirer en vain? Que ne renoncez- vous à elle.

— Ce n'est pas sa sévérité qui me désole, puisque je ne l'aime pas. C'est elle , au contraire , qui, en n'accablant des marques de sa passion, compromet ma liberté et ma conscience.

— Quexige-t-elle ?

— Que je l'épouse.

— Laissez -la exiger.

— Le malheur, c'est que la compassion m'a arraché certaine promesse qu'elle me rappelle sans cesse. Elle prie, elle pleure, elle m'adjure de remplir un engagement que je n'ai contracté qu'afin d'éviter les éclats de son désespoir; à chaque nouveau délai que je lui oppose , elle s'écrie que je veux la tromper : voilà ma position.

— Lui avez-vous de grandes obligations?

— Aucune.

— Elle s'est livrée à vous?

— Entièrement.

— Peut-être est-elle enceinte?

— Je me suis bien gardé de l'exposer à ce malheur, et voilà précisément la cause de ses chagrins ; elle maudit ma retenue, et n'y veut voir qu'une preuve de mon éloignement pour le mariage. Que lui répondre? Je suis à bout de fauxfuyans.

— Ainsi , vous vous sentez bien déterminé à ne l'épouser jamais.

— Le moyen d'y songer? Pareille union nous

mettrait dans la misère , et puis J que de moqueries n'aurais- je pas à essuyer dans mon pays, lorsqu'on m'y verrait , moi , abbé défroqué , avec une femme de trente-huit ans, sans naissance ni fortune î

— S'il en est ainsi , la raison et l'honneur vous commandent de briser ce lien.

— J'en suis convaincu , mais la force et le courage me manquent. Si je m'avisais de laisser passer une seule soirée sans visiter Briuitte, vous la verriez accourir, et vous comprenez qu'il m'est impossible de lui fermer ma porte.

— Je comprends mieux encore que votre situation n'est pas tenable. C'est un nœud gordien qu'il faut trancher avec Tépée d'Alexandre. Bref, il faut quitter Bologne sans mot dire ; elle ne fera pas la folie de courir après vous.

— C'est le seul parti qui me reste, encore présente - t-il des difficultés insurmontables.

— Suivez mon conseil, et vous sortirez facilement de Bologne; elle n'apprendra votre départ qu'en venant vous chercher ici.

— Je m'abandonne à vous ; si nous réussissons, vous m'aurez rendu un service que je n'oublierai jamais. Ah! la malheureuse Brigitte, la douleur la tuera ou elle deviendra folle !

— Mon ami, je connais les femmes ; elle vous oubliera. Au surplus, je vous défends de vous occuper de sa douleur; c'est tout ce que je vous demande; le reste me regarde.

— Quand pai tirai-je ?

chàpitri ix. 2b5

— Demain. Nous ferons route ensemble. Avezvous besoin d'argent?

— J'en ai suffisamment.

— Et ne laissez-vous pas quelques dettes ?

— Aucune.

— Vous êtes un jeune homme exemplaire.

— Mais partir demain, j'y songe , c'est impossible. Il me faut au moins trois jours; j'attends des lettres de ma famille.

— La belle raison pour différer votre voyage. Je vous enverrai vos lettres là-bas.

— Mais où allons-nous ?

— C est mon secret; vous ne connaîtrez votre nouvelle résidence qu'au moment de nous mettre en route.

— Partir sans savoir où Ton va, c'est bizarre.

— Cela m'est arrivé cent fois.

Tous les obstacles étaient levés, j'embrassai mon jeune abbé , qui rayonnait de joie. ïl est certain que ce qu'il y a de plus doux pour un homme y c'est de briser des nœuds qui vous pèsent. Je ne parle pas des passions grandes et sérieuses, celles-là, on ne s'en débarrasse pas impunément.

Mon intention étant d'expédier le jeune abbé pour Venise, j'écrivis à Dandolo ; je lui recommandais chaudement mon protégé; je remis à Bolini une copie de ma lettre, et j'envoyai l'original par la poste.

Brigitte vint voir son amant le lendemain , sans se douter que c'était pour la dernière fois. Je le

conduisis jusqu'à Modène , et le même soir j'étais de retour à Bologne.

On se figure sans peine les lamentations de la pauvre Ariane. Il y aurait eu trop de cruauté à feindre d'en ignorer la cause ; je tâchai de la calmer et lui fis un long discours. Elle prétendit que je ne pouvais pas comprendre sa douleur.

— Je la comprends, ma chère, et je la partage; mais je devais rompre des nœuds qui eussent fait votre malheur et celui de votre ami. Il aurait voulu vous épouser, mais il ne le pouvait pas.

— Est-ce pour cela qu'il m'a quittée ? Ah ! monsieur, écrivez-lui de revenir; je vous promets de ne jamais prononcer le mot de mariage.

Elle me demanda ensuite où il était allé. — A Venise. — Elle n'en crut rien, et je m'y attendais. Il y a, en effet, dans la vie des circonstances où , pour faire prendre plus sûrement le change aux femmes désolées, il faut leur dire la vérité. Cette vérité devient un mensonge contre lequel la morale la plus légère n'a rien à réclamer. Nous retrouverons en temps et lieu le cher abbé Bolini dans ma ville natale.

Le lecteur, à qui je conte en ce moment une foule d'aventures qui ne me concernent pas personnellement, s'imaginera sans doute que j'étais devenu plus sage. Il n'en est rien. Je m'épris follement, à Bologne, d'une petite fille pour laquelle je dus réparer, à force de largesses , les torts de l'âge, puisque j'étais incapable de maîtriser la vio-

UIAPITRE IX. '267

lence de mes passions. Aussi nies défaites successives mont- elles porté à l'indulgence pour tous ceux qui seraient tentés de m'imiter. Je rirais volontiers au nez des innocens qui , sur ce point comme sur tant d'autres , me demanderaient des conseils, sachant par avance qu'ils ne sauraient être suivis. L'homme est un animal qui ne s'instruit que par sa propre expérience. C'est en vertu de cette disposition générale que le monde, aussi long- temps qu'il durera , est voué au désordre et à tous les excès. Sur les milliers d'hommes que j'ai rencontrés dans mes courses vagabondes , combien en est-il de sages et d'expérimentés?

Il en est jusqu'à trois que je pourrais nommer.

Et je ne suis pas du nombre.

La petite Viscioletta demeurait sous le toit d'une vieille iante qui la gardait avec des yeux d'argus. J'en fis la connaissance chez Severini, où la respectable duègne conduisait sa nièce , pour faire de la musique. Un jeune tonsuré , dont la véritable destination n'était pas le cloître , demeurait dans la maison de ces dames. Par ses attentions et ses complaisances il avait su gagner le cœur de la tante. J'étais loin de me figurer qu'il eût jeté les yeux sur la petite nièce , du moins n'en faisait-il rien paraître. La jeune Viscioletta le recevait de ce ton froid et poli, marque certaine de l'indifférence chez les femmes. Jamais on n'avait mieux dissimulé de part et d'autre, tinsi que je l'appris à mes dépens. Depuis quinze

a68 ÔIAWTBI IX

jours , j'accablais la belle de mes attendons • les bonbons, les cadeaux se succédaient, et je croyais marcher à une victoire certaine. La tante, qui d'abord s'était formalisée de mes poursuites, commençait à les tolérer, grâce au mot de mariage, qui ne manque jamais son effet sur les esprits crédules. Je n'attendais plus que l'occasion d'un tête à tête, pour amener un dénoûment. Les difficultés étaient grandes, et ne faisaient qu'irriter mon amour. La belle paraissait consentante, mais il fallait, dans la maison même, trouver un gîte favorable à nos entrevues. Je connaissais la misère du petit tonsuré, et, sans lui donner aucune raison , je lui offris 4 louis , s'il voulait consentir à aller demeurer ailleurs pour une quinzaine. Il rougit beaucoup, et refusa. J'élevai le chiffre de la somme graduellement jusqu'à 20 louis. Même obstination de sa part. Bref, il finit par me dire que , pour un million , il ne la céderait pas. Il avait pour voisine sur le même pallier une Padouane , personne assez avenante, mais déjà sur le retour. J'augurai qu'ils étaient bien ensemble.

Je lui dis: Ce sont des intérêts de cœur qui vous attachent à ce logis. Le même motif m'a engagé à vous faire cette proposition ; gardez donc votre chambre; mais ne pourriez-vous pas mêla céderpourunc nuit seulement?

Mon petit tonsuré rougit de nouveau, mais cette fois c'était de colère. Je crus l'avoir offensé, et je n'insistai plus.

Cependant , le lendemain il me prit à part en souriant, et me dit que si je pouvais me contenter d'un galetas, il y en avait un au troisième étage de la maison.

— Galetas ou chambre, peu m'importe! lui dis-je; mais que faire pour en avoir la clé ?

— Cette pièce sert de garde-manger à Mme Viscioletta.

Sur-le-champ, j'allai me munir d'un rossignol et de fausses clés. J'ouvris aisément la porte du réduit, et je vis qu'il était possible d'y placer un matelas. Je fis part de ma découverte à la belle , qui parut légèrement surprise. Elle m'opposa quelques scrupules dont je triomphai aisément. Nous convînmes qu'elle viendrait me trouver aussitôt que la tante serait endormie. A dix heures , je prends congé de ces dames , et , au lieu de gagner le chemin de la rue, je grimpe à tâtons jusqu'au galetas , dont la porte me parut être celle du ciel. Au bout dune heure, j'entends du bruit dans le couloir. Je ne doute plus de la présence de la demoiselle, et je m'apprête à lui ouvrir. Mais une clé s'introduit dans la serrure , et, cric-crac, me voilà enfermé. Évidemment j'étais la dupe du petit clerc ; aussi je me promis de lui administrer une correction exemplaire. En attendant, je m'arrangeai de manière à passer la nuit le plus commodément possible dans ce bouge qui exhalait une odeur suffocante, fort inquiet de savoir comment j'en sortirais. Un moment après , on frappe doucement à la porte, et je reconnais la voix de

ma belle ; mais que lui dire ? Je la prie de me conserver sa bonne volonté pour la nuit suivante, et elle me répond par un éclat de rire. Lecteur, admirez mon aveuglement ! Il ne me vint pas à l'idée que Mlle Viscioletta pût être la complice du tonsuré dans ce guet-apens. Ma situation étant ridicule , je trouvai ce mouvement d'hilarité très-naturel. Après une nuit fort désagréable, je parvins , au point du jour, à ouvrir la porte ou plutôt à la démolir. J'allai réveiller mon voisin , qui fit la sourde oreille. Rentré chez moi , je me mis au lit et dormis jusqu'au soir. De retour chez les Viscioletta, je trouve la tante dans une agitation épouvantable. Elle m'apprend que , la nuit dernière, des voleurs se sont introduits dans la maison ; qu'ils ont mis son garde-manger au pillage , et qu'elle est décidée à veiller toute la nuit. — Je veillerai pour vous, lui dis-je en lançant une œillade a la nièce. La bonne dame prépara un lit pour moi auprès du sien. Je la prévins qu'à minuit j'irais faire une ronde dans la maison , et elle s'endormit tranquille. Aussitôt je me glisse à tâtons dans la chambre de la petite , et vais droit à son lit; mais il n'y a personne. Pensant alors qu'elle m'attendait dans le galetas, dont je lui avais donné la clé, je me hâte d'y aller. Je frappe , j'appelle ; personne. Ce fut un trait de lumière. Je descends à la hâte chez le petit tonsuré, et, collant mon œil à la serrure , j'aperçois mon jeune couple jouant à la bête a deux dos» Comme supplément à leurs jouissances, ils avaient

fcu la précaution de rallumer la chandelle. Suffoqué de colère et de honte, je vais secouer la vieille dans son lit , et je lui crie aux oreilles : J'ai découvert le voleur, il est enfermé chez votre abbé. La pauvre femme ne comprend rien au motif de ma fureur. Je l'entraîne sur mes pas , et je menace les amans d'enfoncer la porte, s'ils ne l'ouvrent à l'instant même. Il fallut s'exécuter. On pense bien que je dis adieu pour toujours aux Viscioletta. Ce fut la plus sotte de mes dernières folies.

A la même époque, Severini, sans emploi, trouva une place de gouverneur auprès d'un jeune comte napolitain ; il quitta Bologne, et je songeai à l'imiter. Zaguri, avec qui j'étais en correspondance depuis mon aventure avec le soi-disant général Albergati, avait l'espoir de me faire rappeler à Venise. Dandolo m'écrivit aussi; il lui paraissait convenable que je vinsse m'établir près des frontières de la république , afin de mettre le tribunal de l'inquisition à portée d'observer ma conduite , et de se convaincre qu'elle était irréprochable. Le provéditeur Zuliani , le frère de la duchesse de Fiano , appuya cet avis, et promit d'employer tout son crédit en ma faveur. Mais dans quelle ville devais-je porter mes pas? Mes antécédens de Ferrare et de Mantoue ne me souriaient guère ; je me décidai pour Trieste. Ne pouvan?^ gagner cette ville par la voie de terre, puisqu'il eût fallu traverser le territoire vénitien , je résolus donc de me diriger par Pe •

saro vers Ancone,pour m'y embarquer. Javais une lettre de recommandation pour le marquis Mosca, de Pesaro, savant distingué . que je désirais connaître depuis long-temps. Il venait de publier son Traité sur t l'aumône ; la cour de Rome crut voir dans cet ouvrage une satire dirigée contre le clergé, et mit le livre à l'index. Savant théologien, non moins qu'habile linguiste, Mosca était un fervent disciple du grand saint Augustin^ dont la doctrine se rapproche beaucoup du jansénisme. Le marquis possédait une riche bibliothèque ; elle contenait surtout, trésor inestimable pour un helléniste, une quantité immense de commentaires sur tous les poètes grecs et latins, depuis les temps d'Eschyle et d'Ennius jusqu'au XIIe siècle ; Mosca avait fait imprimer tous ces ouvrages à ses frais, dans le format in-folio ; l'édition était bonne , mais affreuse sous le rapport typographique. J'osai le lui dire, et il en convint; pour s'épargner une dépense de 20,000 livres en sus, il s'était privé d'un bénéfice de 5o,ooo écus ; il me fit présent dune de ces collections , ainsi que d'un autre in-folio , Marmara pisaurentina ; si j'avais eu le temps de lire ce dernier ouvrage , il m'aurait fait connaître tous les monumens d'antiquité que renferme l'antique cité de Pesaro. Le marquis me présenta à sa femme et à sa famille au moment du dîner; il avait trois fils et deux filles, tous parfaitement beaux et bien élevés. Ce tableau de famille me procura une des plus douces impressions que j'aie éprouvées dans ma

vie. La marquise , belle encore quoiqu'au delà de la maturité, était une femme du meilleur Ion ; tout en elle était distingué, manières , tenue , langage ; elle savait dans quelle mesure il faut parler de chaque chose, et comment cette chose doit être dite selon la personne a laquelle on parle. L'art de la conversation est peut-être le plus difficile de tous, parce qu'il présuppose toutes les sortes d'esprit. Son mari lui était inférieur sous tous ces rapports; c'était un savant dans toute la brutalité du terme, et ce n'était que cela. Ils ne passaient pas pour être toujours d'accord, et leur intérieur en souffrait, bien qu'ils n'en laissassent rien voir aux étrangers; si cela ne m'avait pas été dit, je n'en aurais rien su. Le philosophe français. Labruyère, a dit, je crois, qu'on joue dans chaque famille une espèce de comédie qui en trouble l'harmonie; d'où il s'ensuit que chaque famille a quelque secret à garder ; c'est à la prudence du chef à faire en sorte que le secret ne s'évente pas , car personne n'aime à servir de risée à la foule toujours ignorante, médisante et avide de scandale. Le marquis , à peu près de l'âge de sa femme , portait vingt ans de plus qu'elle ; froid par nature , méthodique par éducation , il n'avait de goût que pour l'étude ; l'étude était un peu sa manie et son dada, car il n'avait pas cette élévation d'esprit et cette rectitude de jugement qui imposent des bornes nécessaires à cette passion comme à toute autre. Il avait fondé une académie qu'il présidait et qu'il présida souvent de x. 18

fait , même en l'absence de tous ses membres, 11 aimait beaucoup en cette qualité les rapports , les procès-verbaux et les discours ; sans l'assistance officieuse de la marquise, il m'aurait accablé de ses lectures. Il avait placé une mouche dans ses armoiries de famille, avec ce mot latin et cette initiale pour légende : Berne C. C'était une allusion à son nom de famille; en effet , en ôtant le e, du mot latin musea, restait musa. Ces niaiseries l'occupaient beaucoup; son excellente femme souriait et levait les épaules. Le seul défaut que le marquis portât à l'excès, c'était la dévotion et F orthodoxie ; c'était le plus rigide des catholiques. Il se flattait de n'avoir jamais dépassé la limite audelà de laquelle nequit consislere rectum. Reste à savoir s'il n'y a pas plus d'inconvéniens à rester en deçà de la limite qu'à la franchir. Je n'ai pas, moi indigne , la prétention de le décider. Les esprits les plus sages, les intelligences les plus étendues ont toujours fait preuve, à cet égard , d'une réserve très-significative. Horace a dit quelque part :?iulla est mihi religio (i), et cependant, il s'élève avec force , dans une de ses plus belles odes , contre les philosophes qui ont attaqué le culte de la divinité. Qu'en conclure , sinon que tout excès est nuisible , et qu'il n'y a point de vertu en dehors d'un juste milieu?

Pendant mon séjour à Ancône , je feuilletai la collection/lu marquis. J'y cherchai vainement les

(i) Il n'y a point de religion pour moi.

poèmes fescenniens, les priapées et nombre d'autres fragmens de l'antiquité , qui se trouvent en manuscrits dans presque toutes les bibliothèques de l'Italie, et notamment au Vatican. L'ouvrage prouvait bien moins l'érudition et la sagacité de son collecteur que son goût pour les recherches savantes; car tout son travail s'était borné à recueillir et rassembler les poèmes , et à les classer par ordre chronologique. Point de notes , point de commentaires, peu d'éclaircissemens ; c'était une véritable compilation. En outre, l'impression, comme je l'ai dit , laissait beaucoup à désirer : les caractères étaient empâtés et grimaçans , le papier grossier, les marges étroites, les fautes typographiques nombreuses. L'ouvrage n'obtint pas de succès ; il ne se vendit point, et le marquis n'étant point riche , je m'expliquai la mésintelligence de son intérieur et ce secret de famille que toutes les familles gardent si bien.

En revanche, le Traité sur t aumône et la défense de cet ouvrage me donnèrent une assez bonne idée de sa science et de son talent. Il avait dit, sans s'en douter, d'assez grosses vérités à la cour de Piome. Au fond il avait raison , mais qui aura jamais raison contre Rome? Pour obtenir son suffrage et celui du monde chrétien , il faut adopter tous ses principes, et applaudir aux abus quelle a convertis en usages.

On me demandera peut-être pourquoi , me rendant à Trieste, je ne m'embarquai point à Pcsaro, d'autant mieux qu'aucune affaire de cœur ou au-

tre ne m'appelait à Ancône. Je répondrai que je séjournai à Àncône , parce qu'un je ne sais quoi me poussait vers cette ville. J'ai toujours été fort superstitieux ; ma carrière le prouve suffisamment. Comme Socrate , j'ai mon démon familier qui me détourne de prendre un parti , encore plus qu'il ne m'y décide. Ce bon ou mauvais génie me domine à tout instant, et comme à mon insu; il influence chacune de mes actions , et détermine l'ensemble de ma conduite. J'ai toujours été persuadé que ce génie ne voulait que mon bonheur; aussi ai -je été en toute circonstance docile à ses ordres , à moins que l'occasion n'en ait décidé autrement.

Au moment d'entrer dans Ancône , le conducteur de la voiture vint me prier de laisser monter à mes côtés un juif, qui le paierait bien.

— Peu m'importe qu'on te paie bien î la voiture est à moi. Je n'y recevrai personne , et encore moins un juif.

— Mais, signor, c'est un juif fort honnête, tout-à-fait digne d'être chrétien.

— J'aimerais mieux faire la route à pied que de voyager en pareille compagnie.

Alors, se tournant vers l'inconnu : Povero, lui dit le conducteur, point de place pour toi.

Mais aussitôt j'entends cette voix secrète, la voix de mon bon génie, qui m'ordonne de recevoir ce juif en dépit de ma mauvaise humeur. J'appelle le conducteur, et l'israélite prend place

à mes côtés. Sa physionomie était douce quoique laide , son air timide et bienveillant.

— Je tacherai , dit -il , de ne point gêner votre

seigneurie.

— Vous ne me gênerez pas, si vous vous taisez.

— Je vois que ma nation ne vous revient pas.

— Votre nation , non pas ; mais bien votre religion , dont les principes abominables vous font un devoir de détester les chrétiens et de les tromper. D'ailleurs, qui dit juif , dit usurier, et j'ai mes raisons pour ne point aimer cette engeance.

— Je pourrais vous répondre que nous vous rendons haine pour haine, mais je calomnierais ma race. Allez donc dans nos synagogues, monsieur, et vous nous entendrez priant l'Éternel pour nos frères les chrétiens.

— C'est-à-dire pour leur salut comme vous l'entendez. La prière est sur vos lèvres, mais le cœur exhale le blasphème et la malédiction ; votre modération n'est qu'apparente , elle prouve votre abjection et votre faiblesse. Allons, convenez que vous nous détestez, sinon je vous fais sortir de la voiture. — Le pauvre juif n'ouvrit plus la bouche.

J'eus honte de cette apostrophe , et, par manière d'excuse, je lui dis : Tenez, je ne vous en veux pas ; vous avez sucé cette aversion avec la lecture de i' Ancien-Testament , qui enjoint aux Israélites de maudire leurs ennemis en toute occasion et de leur faire tout le mal possible. — De surprise, il ouvrit ses grands yeux, et en bran-

lant la tète , car il n'osait plus parler, il avait l'air de dire : Notre religion ne nous ordonne pas cela.

■ — A la bonne heure , donnez-moi la main et dites-moi votre nom.

— Mardocliée.

— Eh bien! mon ami Mardocliée, avez-vous des en fan s,?

— Cinq garçons et sept filles.

— J'irai loger chez vous pendant mon séjour à An cône.

La famille de l'honnête israélite me traita comme un patriarche. En reconnaissance de ce bon accueil , je la régalai de vin de Chypre : j'en avais demandé au consul vénitien , homme de la vieille roche, qui , sans me connaître, mais sur le bruit de ma renommée , s'était beaucoup occupé de moi et avait grand désir de me connaître. Ce bon consul était gai comme an pantalon et grotesque comme polichinelle ; diplomate consommé, ses facultés s'exerçaient dans un emploi bien au-dessous d'elles; fin gourmet, il me procura du véritable vin de Scopolo ; il tomba de son haut quand je lui appris que la liqueur bachique était destinée à un juif. Ce Mardocliée, me dit-il, est fort riche , mais c'est un usurier; je vous préviens qu'il vous écorchera jusqu'à l'os, si vous avez besoin de son argent.

Le juif Mardochée ayant plusieurs filles, les deux -aîné es, Lia et Rachel, captivèrent mon attention. L'une et l'autre étaient promises à deux

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jeunes marchands de la ville , juifs comme leur père, petits, cagneux et laids comme lui. Lia et Racliel détestaient leurs prétendus ; dès notre première réunion du samedi, jour du sabbat, j'acquis des preuves suffisantes de cette aversion, et je dressai mes plans en conséquence. Moi, barbon ? supplanter des adolescens , car ces jeunes juifs n'avaient pas vingt ans, le lecteur va me trouver bien téméraire ou bien suffisant ; ce n'était pourtant ni par vanité, ni par audace, que j'en agissais ainsi, c'était un peu par tempérament et beaucoup par habitude ; je n'attendais plus que l'occasion. On connaît mes maximes de conduite relativement au beau sexe, comment je pense qu'il faut ourdir la toile pour l'enlacer, comment l'audace doit disposer les plans de séduction que la patience fait réussir; mais, je l'ai déjà dit, ayez affaire à des demoiselles novices, et la tache se simplifie. Les jeunes filles n'ont pas ce que le monde appelle des principes : sont-elles abandonnées à elles-mêmes, elles n'agissent à peu près que par instinct; sont-elles réunies, elles agissent par imitation. Hors de là , leur liberté d'action est enchaînée, c'est-à-dire que, sous l'œil maternel ou sous la direction dune matrone , leur fonction est celle de la mécanique qui obéit et se prête à l'impulsion qu'on lui donne ; cela a lieu plus ou moins volontairement, mais cela a lieu. Rachel et Lia ne se quittant jamais , se faisant toutes sortes de petites confidences, ayant juste ce qu'il faut de liberté pour en abuser, me parurent

deux proies faciles. Vieux renard, établi dans le colombier, je tendis mes pièges aux colombes ; tout autre à ma place en eût fait autant: je ne parle que des libertins. Pères et mères qui me lirez , car c'est pour vous que j'écris , je ne me lasserai pas de vous donner ce conseil : Ne laissez pas vos filles ensemble, ne confiez pas votre fille unique à une amie : envoyez-la plutôt à la promenade, au bal , au spectacle , que sais-je ? avec un jeune homme; le danger existe, mais il est moindre. Une fille, en tète à tête avec celui qu'elle aime, lui opposera toujours certains obstacles; si elles sont deux, et qu'un galant se présente, estil adroit, les deux vierges sont perdues. Que l'une d'elles se laisse dérober quelque faveur, elle sera la première à encourager son amie à l'imiter; c'est le meilleur moyen d'échapper à la honte que de la faire partager. D ailleurs , la vue de jouissances et de délices , goûtées par une compagne, excite les sens d'une fille, bien plus que ne le feraient les attouchemens les plus libres, exercés sur sa personne ; elle ne voit pas le danger, elle n'a des yeux que pour le plaisir dont son imagination décuple les charmes. Qu'on n'allègue pas l'innocence de la jeune personne ; plus elle ignorera le but de la séduction, plus la séduction sera certaine. Le tempérament l'attire , le plaisir l'amorce, la curiosité s'en mêle, et puis vienne l'occasion, tout est fini.

Rachel avait seize ans, une petite taille rondelette , un petit pied , des yeux à Heur de tête, et

CHAPJTHE IX. 20I

langoureux et pudiques néanmoins , une petite bouche, de longs et noirs cheveux, et une gorge qui promettait. Mettez deux ans de plus, une taille plus haute, des formes plus arrêtées, un regard plus ardent, un sourire plus agaçant , une bouche plus sensuelle, et vous aurez le portrait de Lia. Toutes deux me convenaient, mais sans l'une je n'aurais pas eu l'autre. Lia , la plus avancée et la plus instruite, l'aînée d'ailleurs , servit tous mes desseins sur la cadette, sans le vouloir et presque sans le savoir ; Tune se donna par tempérament, l'autre par surprise de ses propres sens; Lia était ardente et coquette, llachel , naïve et crédule : le sacrificateur les immola dans la même journée. Ce fut une double et dernière bonne fortune , j'en eus le pressentiment. C'est à cette époque, et peut-être pour la première fois de ma vie, que je fis un triste retour sur moimême, déplorant ma conduite passée, maudissant la cinquantaine vers laquelle je voguais à pleines voiles, ne me berçant plus d'aucune illusion, et désolé de n'avoir pour perspective que les dégoûts de la vieillesse, sans emploi ni fortune, avec une réputation équivoque et de vains regrets pour toute pâture. C'est pour donner le change à ces douloureuses réflexions, et aussi dans un but moral, que j'ai écrit ces mémoires, tableau peut-être trop sincère de ma viej on les publiera si l'on veut, peu m'importe ! car je suis désabusé de tout.

Je quittai Ancônc le \/\ novembre, après un

1&2 CHAPITKE IX.

séjour de deux mois ; au bout de vingt-quatre heures de navigation , j'entrais dans Trieste. Je descendis dans le premier hôtel de la ville ; l'hôte me demanda mon nom , parut réfléchir , et m'assura que je serais bien traité. Le lendemain , j'allai retirer mes lettres à la poste. Je trouvai , dans la correspondance de mon ami Dandolo , un billet ouvert du patricien Marco-Dona au baron Pittoni, chef de la police à Trieste , auquel ce personnage me recommandait chaudement. Je cours aussitôt chez Pittoni , et lui remets moi-même le billet. Cet homme, sans me regarder ni ni' écouter, prend froidement la lettre , la met en poche, se dit prévenu de mon arrivée , et me congédie. De là , je me rends chez le juif Moïse Levi , correspondant de mon ami Mardochée, qui m'avait pareillement muni d'une lettre de recommandation dont j'ignorais le contenu. Ce Levi était un richard, sans façon , très-aimable et très-gai; j'avais laissé la lettre sur son bureau sans même demander qu'on m'introduisît ; bientôt je le vois entrer chez moi, il venait m'offrir ses services et 100 sequins que Mardochée mettait à ma disposition. Je devais des remercîmens à Mardochée , aussi lui témoignai-je ma reconnaissance dans une longue épître, lui offrant d'employer à Venise tout mon crédit en sa faveur. Quelle différence entre la démarche cordiale du juif Levi, et la politesse glacée du chrétien baron Pittoni !

Néanmoins, ce Pittoni, mon cadet de dix ans, ne manquait pas d'esprit et de savoir-vivre. Il

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était connue moi garçon par système, grand pourcliasseur de femmes, déterminé convive, et ami de tous les bons vivans ; j'ai toujours attribué son accueil à une distraction. Généreux jusqu'à la prodigalité, il avait une horreur manifeste pour la sotie loi du tien et du mien, et abandonnait le soin de sa maison et de ses finances à une espèce d'intendant qui le volait outrageusement : Pittoni ne l'ignorait pas et laissait faire Paresseux avec délices, il avait contracté une telle habitude de négligence et d'oubli qu'on lui reprochait à juste titre de manquer aux premiers devoirs de son emploi ; on lui reprochait aussi de mentir atout propos et sciemment: ceci est une cal 0 m mie dont il faut laver sa mémoire. Il ne inentait pas, il disait seulement ce qui n'était pas la vérité , et cela par négligence et oubli : voilà l'homme tel que j'ai pu le connaître pendant un mois d'intimité , car nous nous liâmes ; il m'avait rendu justice, et reconnu sincèrement l'inconvenance de son premier accueil.

Débarrassé de mes visites les plus pressées, je songeai à mettre en ordre tous les documens que j'avais rassemblés à Varsovie, relativement aux événemens de la Pologne, depuis la mort de l'impératrice de Russie , Elisabeth Petrovvna , car je voulais écrire l'histoire des troubles de cet état, depuis leur origine jusqu'au premier partage du royaume, partage injuste, qui menaçait alors d'embraser l'Europe. J'avais prédit cet événement dans un petit écrit imprimé à l'époque ou

la diète , en plaçant Poniatowski sur le trône , avait reconnu la feue czarine comme impératrice de toutes les Russies , et l'électeur de Brandebourg comme roi de Prusse. Mon but principal était de faire connaître au monde les conséquences que ce partage devait avoir ; l'ouvrage fut fait conformément à ce plan , mais je ne pus donner au public que les trois premières parties, parce que mon imprimeur manqua à ses engagemens. On trouvera dans mes manuscrits, après ma mort, les trois autres parties, peu m'importe aussi qu'on les publie ou non ! je n'ai de ma vie songé à l'avenir, à quoi bon y songerais-je aujourd'hui?

Le royaume de Pologne, qui n'existe plus, durerait encore, et avec toute la splendeur dont il brillait à la mort d'Auguste III, sans l'ambition ardente de la maison Czartoriski. Le comte de Bruh! , premier ministre de l'électeur de Saxe, avait blessé cette ambition et humilié la vanité de cette famille. Pour se venger des dédains d'un ministre orgueilleux, Auguste Czartoriski, palatin de Russie , n'hésita pas à précipiter son pays dans l'abîme. Il ne manquait pas de lumières, mais , aveuglé par la passion et le besoin de se venger, il réprouva tout sentiment de patriotisme , et méconnut ainsi la saine politique. Nonseulement il se proposa d'exclure du trône de Pologne la maison électorale de Saxe , il voulut encore détrôner le prince régnant. Pour l'exécution de ce plan , il fallait pouvoir compter sur l'amitié de l'impératrice et de l'électeur de Bran-

debourg: aussi les fl t— il îecon naître l'un et l'autre par la dicte. A cette condition seule les deux princes étrangers consentaient à s entendre avec la république. Cependant elle avait d'excellentes raisons pour leur refuser la sanction de sa reconnaissance . puisqu'elle possédait les provinces les plus considérables de l'empire russe, et qu'elle était véritablement maîtresse du royaume de Prusse, l'électeur ne régnant que sur le duché de ce nom. Sourd à la voix de la raison, et n'écoutant que les inspirations de la vengeance, le prince Czartoriski vint à bout de persuader à la diète que cette reconnaissance était une affaire de forme; que les monarques se contenteraient du titre, et qu'ils s'obligeaient même à ne jamais le faire valoir. Ces explications furent jugées satisfaisantes, et le sénat signa la fatale reconnaissauce. Cinq ans après, le palatin eut la satisfaction de voir couronner roi de Pologne le fils de sa sœur Constance, Stanislas Poniatowski. Quand cela eut lieu, je déclarai à Czartoriski que les cours de Russie et de Prusse ne tarderaient pas à se faire un droit des titres prétendus illusoires qui leur avaient été si légèrement accordés , et qu'il ne fallait pas compter sur la promesse faite a la diète de les laisser dans l'oubli ; j'ajoutai même que l'on n'aurait jamais songé à réclamer ce titre , si l'on n'eût pas dès lors formé le projet d'y attacher plus tard de l'importance. Je lui prédis en souriant (car je ne pouvais me permettre de parler au prince de ces graves intérêts que sur

le ton de la plaisanterie), je lui prédis donc qu'à dater de ce jour, l'Europe entière regarderait la couronne de Pologne comme simple dépositaire des provinces de la Russie blanche, rouge et noire, et du royaume de Prusse, et que les successeurs immédiats des princes alors reconnus ne manqueraient pas de débarraser le royaume de Pologne du fardeau de cette garantie. Pourtant je dois dire que mon hypothèse ne se réalisa pas, puisque ces princes se partagèrent eux-mêmes la Pologne , sans faire mention de leurs titres. Ce démembrement amena la dissolution entière du royaume , qui a eu lieu l'an dernier (1767.)

La diète de Pologne, que Czartoriski présidait et dont il était l'âme , commit encore une faute impardonnable : au sujet de la protection , elle oublia la fable de l'homme et du cheval. Les aventureux Polonais oublièrent aussi leur histoire romaine ; ils auraient dû savoir que si les Romains devinrent maîtres du monde , c'est qu'ils commencèrent toujours par le protectorat pour finir par la domination. Aussi tout monarque , dont quelque pays que ce soit réclame la protection , doit-il, dans son propre intérêt, s'empresser de l'accorder. C'est un premier pas qui mène à la tutelle : de tuteur on devient père, et qui dit père , en pareil cas , dit maître et seigneur. C'est ainsi que Venise est arrivée à la possession de Chypre , que le sultan lui a enlevée depuis , afin de récolter l'excellent vin qui y croît, en dépit de Mahomet et de son Coran qui en interdit Pu-

sase aux Musulmans. Venise elle-même n'est plus , car on la protège ; mais quand son nom aura été rayé de la carte , il n'en restera pas moins gravé dans le souvenir des hommes , comme un souvenir d'oppression et de honte.

Ainsi donc , l'ambition , la soif de la vengeance et le défaut de bon sens d'un seul individu , perdirent la Pologne. Né de l'indolence et de la crédulité , c'est ce défaut de sens, ce manque de prévoyance et de suite dans les idées et les projets , qui a toujours causé la chute des trônes. Que d'exemples ne pourrais -je pas citer de cet axiome de politique générale? C'est que tout souverain détrôné a fait un accroc au bon sens. La sagesse du gouvernant fait seule la force des états, et leur force est la garantie de leur durée.

Le i" décembre , le baron Pitloni me fait dire de passer chez lui pour affaire qui presse. L'avis , venant de la police , me fait dresser les oreilles, car elle et moi nous ne fûmes jamais bons amis. Redoutant donc quelque nouveau désagrément, j'arrive chez Pittoni. Le laquais me prévient que quelqu'un est là, qui désire vivement de me voir. J'entre et je vois un fort bel homme, mis avec une suprême élégance , et qui m'ouvre les bras. Je m'y précipite aussitôt, car mon cœur me disait: C'est M. Zaguri.

— C'est bien vous, lui dis-je fort ému, car je retrouve sur vos traits l'expression de vos lettres.

— Oui , mon cher Casanova , c'est votre ami Zaguri. Dès que Dandolo m'eut appris que von?

étiez à Trieste , je pris la résolution d'y venir pour vous embrasser et vous féliciter de votre retour dans votre patrie, sinon cette année, du moins Tannée prochaine. J'ai tout lieu d'espérer qu'avant trois mois on nous donnera de nouveaux inquisiteurs d'état qui ne soient ni muets ni sourds comme les nôtres.

— Je suis pénétré de reconnaissance pour votre bienveillante démarche.

— Au fait , vous m'en devez un peu ; car, pour vous voir, j'ai oublié mes devoirs d'avocador qui m'obligent à ne pas quitter la ville; aussi je vous donne cette journée et celle de demain , après quoi je me remets en route pour Venise.

Témoin de la manière dont m'accueillait M. Zaguri, le baron parut confus ; il balbutia des excuses , se plaignit de son manque de mémoire , et me promit sa visite. Le malheureux était, en effet , si oublieux qu'il ne me reconnaissait même pas.

— Comment! s'écriait M. Zaguri, voilà douze jours que le célèbre Casanova est a Venise ) et mon ami Pittoni ne le connaît pas ! Mais vous , Marco-Monti , reprit-il en s'adressant à un vieillard qui me regardait avec curiosité , vous l'aurez reçu ?

■ — J'ignorais son arrivée.

— Consul de Venise , vous n'étiez pas informé de la présence dans Trieste d'un de vos nationaux !

— C'est ma faute, dis-je avec empressement;

CHAUTftt IX. J

je craignais que ma visite ne fût mal reçue. Vous savez que je suis regardé souvent par vos délégués de Venise comme un article de contrebande.

— Quant à moi , répondit spirituellement le consul, je vous tiens, dès ce moment, pour une marchandise qui fait quarantaine à Trieste avant d'entrer à Venise , et ma maison vous est ouverte.

Cette réponse de Marco-Monti me prouva qu'il connaissait ma véritable position. Celait un homme plein d'esprit , éprouvé par de longs malheurs qui ne lui avaient rien ôté de sa gaîté naturelle , parlant mieux qu'un livre bien écrit , et possédant l'inappréciable don d'amuser chacun par ses récits , et le talent plus rare encore de ne jamais rire de ce qu'il racontait. Si j'ai moi-même un talent, c'est celui-là. C'était à qui de nous deux ferait les récits les plus plaisans et le plus sérieusement articulés. Quoiqu'il fut mon aîné de trente ans, il me tenait tête, en quelque lieu que nous fussions, excepté au jeu, qu'il détestait. J'eus le bonheur de gagner l'amitié de cet excellent homme , et cette amitié me fut grandement utile pendant les deux années que je passai à Trieste. Cest à lui et à M. Zaguri que je dus ma grâce et mon rappel, l'unique objet de mes vœux. Sans ces deux vrais amis, le mal du pays m eut tué. Heureux si j'avais pu m en guérir, et renoncer pour jamais à revoir mon ingrate patrie !

Je retrouve M. Morosini. — Mme Léo. — Services que je rends au tribunal des inquisiteurs d'état. — Goertz.

J'accompagnai M. Zaguri à Goertz, où il fut obligé de rester trois jours , ne pouvant se dérober aux honneurs que la noblesse de la ville s'empressait de lui rendre. Je fus reçu partout avec lui. Les marques d'amitié que me prodiguait un avocador de Venise me donnèrent tout-a-coup une grande considération : je n'étais plus un exilé ordinaire, je devenais un personnage d'importance qui fixait l'attention du gouvernement vénitien. Il était généralement reconnu que si j'avais quitté ma patrie, c'était uniquement pour échapper à une injuste captivité, et le gouvernement, dont je n'avais violé les lois en aucune ma-

CHAPIThi. X. Igl

nière, n'était plus en droit Je me regarder comme un coupable.

Je fus reçu, à Trieste, chez le gouverneur de la Tille, comte d'Auesberg, et chez le comte de Cobentzel , qui peut-être vit encore ; c'était un sage, dans l'acception la plus élevée du mot, unissant l'instruction la plus vaste aux plus belles qualités de l'âme, et tout-à-fait exempt de prétentions. Il donna à M. Zaguri une fête où je rencontrai le comte Torrès dont le père , né en Espagne , avait été lieutenant -général au service d'Autriche. Il avait épousé, à soixante ans, une femme spirituelle et jolie qui lui donna cinq enfans aussi laids que leur père : sa fille aînée me parut assez aimable , en dépit de sa laideur ; elle avait le caractère et l'esprit de sa mère. Le fils aîné était un gros louche, d'une imagination bouffonne et folle «, grand hâbleur, et libertin par tempérament et par principes. Quoiqu'il fut passablement bavard et méchant, on le voyait avec quelque plaisir dans la société , parce que , contant bien, il faisait rire. Doué d'une mémoire prodigieuse , s'il avait eu quelque application au travail , nul doute qu'il n'eût acquis de véritables lumières. Il voulut bien se porter garant du contrat que je passai avec le libraire Valerio Valeri , pour la publication de mon Histoire des troubles de Pologne. Je fus présenté aussi au comte Coronini qui s'était fait un nom dans le Journal des savans\ c'était un de ces vieux piocheurs en us auxquels on s'empresse de reconnaître le titre de sa-

vant , afin de s'épargner la peine de lire leurs écrits. Les ouvrages de ce Coronini étaient fabriqués en ]atin, et traitaient du droit des gens et de la diplomatie. Un jeune homme de qualité, nommé, je crois, Morelli , avait écrit l'histoire de Gœrtz. Il m'envoya le premier volume en épreuves , me priant de le parcourir pendant mes momeus de loisir, et de lui donner mon avis. Je pris le paquet , mais ne l'ouvris point , et je dis au jeune homme que son ouvrage était bon. Il me jura une amitié à toute épreuve. C'eût été probablement tout le contraire , si je me fusse avisé d'ouvrir son volume , et de joindre en marge mes observations.

Lune des personnes qui m'inspira, à Trieste, un vif intérêt, c'est le comte François Coronini, qui ne ressemblait au savant que de nom. Marié dans les Pays-Bas , et ne pouvant s'accommoder à l'humeur de sa femme, il l'avait abandonnée pour s'occuper librement de chasse et de littérature. Il vivait en épicurien modéré, tournant en ridicule ceux qui prétendent qu'il ne saurait exister un homme parfaitement heureux sur la terre. Il se citait comme un vivant exemple de l'assertion contraire, et prétendait que ce bonheur ne lui manquerait jamais. Cependant la mort est venue bien vite le détromper : il mourut d'un abcès a la tète , au milieu de souffrances horribles , dans la trente- cinquième année de sa vie fortunée. Il est certain que personne n'est jamais également heureux ou malheureux ; qui pourrait juger du

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bonheur de son semblable ? C'est un objet purement relatif, et qui dépend du caractère autant que du concours des circonstances, c'est-à-dire du hasard. Vous ne prouverez pas davantage que la vertu seule rende heureux 5 il faut laisser cette croyance consolante, mais absurde, à des pythagoriciens encroûtés , car il est des vertus dont la pratique exige des combats , et cause de la douleur; or, douleur et bonheur sont deux termes qui s'excluent.

Pittoni et moi nous conduisîmes le digne M. Zaguri jusqu'à la limite du territoire de Venise, et nous revînmes ensemble à Trieste. L'abbé Pinochi, avocat ecclésiastique, célèbre par son habileté à dissoudre les mariages , avait accompagné M. Zaguri dans son voyage à Trieste, et ce fut lui qui régla le degré de considération que les habitons me témoignèrent jusqu'au moment de mon départ. Pittoni me présenta dans toutes les maisons recommandables , et m'introduisit au casino. Cette réunion , ouverte à toutes les personnes de distinction, avait lieu dans l'hôtel même qu'habitait ce directeur de police. J'y vis la maîtresse de Pittoni, Vénitienne protestante, fille d'un marchand allemand et femme de David Picheling , négociant de Souabe. Pittoni était amoureux d'elle , et le fut jusqu'à son dernier soupir ; il l'aima, pendant treize ans, de cet amour qui embrasait Pétrarque pour la belle Laure , soupirant et espérant comme lui, mais sans succès. Cette femme extraordinaire , plus connue sous !e

nom de Zanetta, et dont le mari était la confiance même, me parut fort jolie. Elle avait deux qualités qui ne se rencontrent guère réunies , bonne ménagère et excellente musicienne ; une sérénité inaltérable , une douceur d'ange , surpassaient en elle les autres dons de la nature. Je voulus m'assurerpar moi-même si sa vertu était aussi rigide qu'on le disait, et je reconnus qu'elle était inattaquable. Je confiai à Pittoni le résultat de mes observations, en lui prédisant qu'il n'obtiendrait jamais rien d'elle. Il n'en tint pas compte. Il est vrai qu'elle le distinguait dans le troupeau de ses adorateurs , sans jamais s'écarter cependant de l'inviolable fidélité qu'elle avait jurée à son époux, et qu'elle s'était promise à elle-même.

Quelques jours après le départ de M. Zaguri , j'appris que le procurateur Morosini venait d'arriver, et qu'il demeurait dans mon hôtel. C'est le bon Marco-Monti qui m'en fit donner avis, en m'engageant à lui faire ma cour. C'était bien là mon intention , car je savais quelle influence donnaient a M. de Morosini , et la charge publique qu'il exerçait, et ses talens politiques; d'ailleurs ^ il me connaissait depuis mon enfance. Le lecteur n'a pas sans doute oublié que Morosini me présenta au maréchal de Richelieu à Fontainebleau , en i-po,à l'époque où Mme Querini captivait S. M. Louis XV.

Je fis grande toilette , comme s'ii s'agissait de ma présentation h un monarque, et j'entrai chez M. de Morosini , qui ne put s'empêcher de rire en

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voyant tous mes frais de costume. A peine lui eus-je exposé les raisons de mon séjour à Trieste et mon désir de revoir Venise , qu'il me promit de s'employer de tout son pouvoir pour m' obtenir le pardon du redoutable tribunal ; il ne croyait pas qu'un homme comme moi fut obligé de l'attendre long-temps encore, après dix-sept années d'exil. Il me remercia des peines que je m'étais données pour son neveu à Florence , peines fort agréables, et me retint chez lui jusqu'au soir pour connaître les différens événemens de ma vie. Le récit fut long, mais M. de Morosini ne se lassait pas de m'entendre. Il fut charmé d'apprendre que M. Zaguri m'avait pris sous sa protection, et il m'engagea à lui écrire, afin qu'ils pussent s'employer pour moi de concert ; enfin il me recommanda au bon consul dans les termes les plus affectueux. Celui-ci s'en réjouit avec d'autant plus de raison qu'étant en correspondance officieuse avec le secrétaire du tribunal, il pouvait l'informer des témoignages d'intérêt que m'avait donnés le procurateur, et le prévenir qu'en conséquence de ces dispositions , il aurait pour moi les plus grands égards.

Je me trouvai parfaitement bien à Trieste après le départ de Morosini. Je fis tout ce qui dépendait de moi pour perpétuer les agrémens de mon séjour, et pour vivre avec toute l'économie que comportait létat de mes affaires. Je n'avais plus que i5 sequins de fixe par mois, mais j'avais renoncé absolument au jeu , et je mangeais régu-

lièrement chez ceux de mes amis qui m'avaient invité une fois pour toutes. C'étaient particulièrement les consuls de Venise et de France.

"Vers la fin du carnaval, me trouvant au bal qui se donnait dans la salle du théâtre , je fus abordé par un masque déguisé en arlequin.

— Tu es Giacomo Casanova, me dit-il.

■ — Tu ne m'apprends rien de nouveau.

— Pourquoi es-tu venu ici ?

— Tour te faire parler.

Au même instant, sa colombine me tirant par le bras , me dit en me menaçant du doigt :

— Ah ! je te reconnais !

— Par Dieu î ce n'est pas difficile. Lève un peu ton masque, peut-être en dirai-je autant.

— Tu es un vieux drôle qui vient ici pour séduire quelque fille.

— Certainement; mais je n'en vois pas de séduisante.

— De la discrétion , c'est très-bien. Parle franchement : quelle est la dona qui t'amène ici?

— Ce sera toi, si tu le veux.

— Tu serais bien attrapé, si je te prenais au mot.

— Essaie.

Alors s'approchant de mon oreille , la colombine me dit : Dans une demi-heure , sous le grand lustre.

Au moment où le couple me quittait, Saint- Sauveur , le consul de France , m'aborde en riant :

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— Vous connaissez ces deux masques? la fille est fort jolie.

— Tant mieux , car elle m'a donné un rendezvous.

— Quant au jeune homme , c'est un cavalier fort aimable : que vous a-t-il dit à l'oreille ?

— Comment! arlequine est l'homme, et arlequin la femme. Jamais métamorphose ne fut plus trompeuse.

— Je vous assure qu'arlequin est fait pour vous intéresser sous ses habits de fille.

Effectivement, j'eus l'occasion de m'en convaincre avant la fin du bal. Le consul m'ayant offert de me présenter dans la famille de ces jeunes gens , qui étaient frère et sœur, je m'y fis conduire le second jour de carême. C est ainsi que je fis la connaissance de Mme Léo, femme d esprit et fort aimable avec toutes ses jolies faiblesses. Elle était mariée ou veuve, et avait cinq filles fort agréables ; arlequin fixa toute mon attention. J'en devins amoureux , vieille histoire , mais cette fois sans épisodes. Ne pouvant pas me dissimuler que j'avais trente ans de plus que cette jeune personne , je me bornai à lui témoigner toute la tendresse d'un père. Je crois cependant que les caresses que je lui prodiguais n'avaient pas essentiellement le caractère paternel; toutefois , je me gardai de lui donner des preuves de ma passion d'amant , et mes exigences, très-pudiques, n'eurent rien de ridicule.

x'Vprès les fêtes de Pâques de l'année 1773, le

comte d'Auesberg, alors gouverneur de Trieste, fut appelé à Vienne, et le comte de Wagensberg vint commander la place. La comtesse Lantieri , fille aînée du nouveau gouverneur, était belle comme un ange ; elle alluma dans mon cœur un amour qui certainement eût fait mon malheur, si je n'avais eu assez de force pour le déguiser sous les apparences du plus profond respect. Je célébrai l'arrivée du comte dans un poème que je fis imprimer, et qui me coûta trois mois de mon chétif revenu. Je mettais sous le couvert du père tous les hommages que j'adressais à la fille. Cet opuscule lui plut, et elle m'admit à son cercle; le comte me donna hautement le nom d'ami , et cette amitié, il me la prouva par une confiance dont je retirai quelques avantages notoires. C'était son désir, et, quoiqu'il n'en témoignât rien, il était facile de voir qu'il voulait m7 être utile pécuniairement. Le consul me dit un jour que, depuis quatre ans , il faisait des démarches infructueuses pour obtenir du gouverneur autrichien que la diligence, qui allait une fois par semaine de Trieste à Mestre , fît une seule poste de plus , et qu'elle passât par Udine, capitale du Frioul vénitien. Ce changement était nécessité par les intérêts du commerce des deux états , mais le magistrat de Trieste ne voulait pas y consentir, par la seule raison que Venise le désirait. « Ce que la république désire, disaient ces profonds politiques, lui est avantageux , et ce qui lui est avantageux nous est nécessairement nuisible. » Le consul

ajouta que mon succès dans cette négociation avancerait mes affaires auprès de messieurs du tribunal , et me donnerait le droit de compter, sinon sur ma grâce entière , du moins sur la bienveillance de mes juges; que, du reste, je pouvais me reposer sur lui du soin de faire valoir mes services et de m'en laisser tout l'honneur.

Aussitôt j'allai trouver le gouverneur, et mis cette affaire sur le tapis. Il en était instruit, et désapprouvait l'entêtement de la chambre de commerce; mais il ne pouvait m'ètre d'aucun secours, cet objet se trouvant hors de ses attributions. Il m'apprit que l'opposition venait du conseiller Pùzzi , qui avait entraîné ses collègues par une foule de raisonnemens spécieux ; enfin , il voulut bien me conseiller de rédiger un mémoire dans lequel , après avoir examiné la cause sous toutes ses faces > je démontrerais que le changement proposé devait tourner à l'avantage de Trieste, qui est un port franc , tandis qu'Udine n'a qu'un commerce insignifiant. Il s'engagea, en outre , à adresser ce mémoire à la chambre , sans dire quel en était l'auteur, d'en adopter les conclusions en sa qualité de gouverneur, et de sommer la chambre de présenter des objections, déclarant en même temps que s'il ne les trouvait pas péremptoires , il renverrait toute l'affaire au conseil de Vienne , avec son approbation motivée.

A peu près certain du succès , je rédigeai mon mémoire de manière qu'on ne pouvait lui opposer

3ûO GHAP1TKC X.

que des chicanes , et pas une seule bonne raison, La chambre prit le sage parti cîe céder, et il fut décidé qu'à l'avenir la diligence passerait par Udine. A peine cette résolution eut-elle été prise, que le comte de Wagensberg m'envoya copie du décret. Je la portai au consul, et, d'après son avis et sous ses yeux , j'écrivis au secrétaire du tribunal des inquisiteurs que je m'estimais heureux d avoir pu réussir à faire quelque chose d'agréable à leurs excellences; que c'était désormais à elles à juger si , par ce service , je m'étais rendu digne de rentrer dans ma patrie. Le gouvernement ne publia le nouvel arrêté que dix jours plus tard . de sorte que le consul d'Udine en fut informé par le tribunal avant qu'on le connût à Trieste. Je ne reçus moi-même aucune réponse du secrétaire de la cour silencieuse ; mais, au bout d'un mois , le consul reçut l'ordre de me donner une gratification de 4°° ducats. Cette circonstance ayant été connue , des malintentionnés répandirent le bruit calomnieux qu'on s '-était servi de la clé d'or pour pénétrer dans la conscience des juges, et que la nouvelle disposition était le fruit d'une intrigue. Marco -Mon ti , chargé de remettre les 4oo ducats , si bien gagnés , me communiqua la lettre du secrétaire du tribunal : il y était dit que cette gratification avait pour but de m'encourager à persévérer dans mon dévoûment à la république , et que je pouvais tout espérer de l'indulgence du tribunal , si je parvenais a me tirer avec le même succès de l'affaire des Armé-

niens, que le consul était autorisé à me confier.

Monti me mit à l'instant même au fait de cette nouvelle affaire. Je devinai, dès l'abord, que je ne réussirais pas ; toutefois , cela ne me dispensait pas d'agir. Voici de quoi il était question :

Quatre moines arméniens du couvent de Saint- Lazare à Venise, las de la tyrannie de leur supérieur, avaient pris la fuite et s'étaient réfugiés sur le territoire autrichien. Nés, tous les quatre , de familles riches et distinguées de Constantinople , ils bravaient les menaces et l'excommunication du prieur, qui les traitait d'apostats. Ils s'étaient rendus à Vienne pour y demander asile dans les états de l'empereur, promettant, si l'on voulait le leur accorder, d'établir une imprimerie arménienne dans la capitale de l'empire ; ils s'engageaient à fournir 100,000 florins , tant pour la fondation de l'établissement que pour l'acquisition de la maison où, sous la protection de l'empereur, ils se constitueraient en société indépendante de l'autorité d'un supérieur. ]\ on-seulement le gouvernement autrichien leur octroya ce qu'ils demandaient, mais, en outre, il leur conféra différées privilèges. Le but principal qu'on se proposait était d'enlever à la république cette importante branche de commerce; on envoya donc les moines arméniens de Vienne à Trieste , avec les lettres de recommandation les plus pressantes. Lors de mon arrivée , il y avait déjà six mois qu'ils séjournaient dans la ville. Il était assez naturel que les inquisiteurs d état désirassent \i\r-

3o2 CHAPITRÉ t.

ment de les yoir revenir à Venise ; mais toutes les sollicitations directes ayant échoué , les inquisiteurs leur proposèrent de leur procurer satisfaction complète du prieur, s'ils consentaient à rentrer dans le couvent. En même temps on fit jouer mille ressorts secrets pour les détourner de leur entreprise.

Marco -Mo nti m'avoua qu'il avait évité jusqu'alors de se mêler de cette affaire dont le succès lui semblait douteux ; il m'avertit que j'y perdrais mon temps et ma peine. J'en étais convaincu.

Raisonnablement, je ne pouvais pas espérer que le gouverneur m'accordât le secours de son crédit et de sa bienveillance , comme il avait fait pour l'autre affaire. Je sentis qu'il ne fallait même pas lui laisser soupçonner que je travaillais à détourner les Arméniens de l'exécution de leur plan. J'allai voir ces moines, sous prétexte de visiter l'établissement pour lequel ils avaient fait fondre un grand nombre de caractères. En une semaine , j'avais gagné leur confiance. Un jour qu'ils me parlaient de leurs différends avec le supérieur, je leur dis qu'ils feraient bien de s'en retourner à Venise, afin d'éviter les effets de l'excommunication qu'ils s'étaient attirée.

— Tout ce que nous gagnerions à cette démarche, répondit le plus obstiné, c'est une absolution et un autre supérieur; mais tel n'est plus notre désir. Nous attendons d'autres lazaristes de Constantinople , pour former un nouveau couvent à Trieste.

— Mais, à quelles conditions consentiriez-vous à rentrer dans votre couvent de Venise ?

— Il faudrait d'abord que le prieur retirât le trésor de notre ordre qu'il a confié au marquis Serpos : il n'a pas le droit de disposer de cette somme , sans notre consentement. Il suffit que ce Serpos , marchand arménien , fasse banqueroute pour que l'établissement soit ruiné.

— Voulez-vous bien me charger de la poursuite de vos réclamations ; en avez-vous d'autres à former?

— Le reste ne concerne que quelques points de discipline sur lesquels nous nous entendrons facilement.

C'est ainsi que j'entamai la négociation ; j'en fis un rapport que je remis au consul. Il l'envoya au tribnnal, qui me répondit, long-temps après, que le prieur trouverait moyen de déposer à la banque la somme en litige , mais qu'au préalable il désirait savoir quels étaient les points de discipline dont les quatre réfugiés se plaignaient.

Cette réponse mettait mes conclusions à néant. Aussi, je me déterminai à ne pas aller plus loin : il était évident que les parties ne s'accommoderaient pas. Ce qui acheva de me décider à abandonner l'affaire, c'est que le comte de Wagensberg me fit entendre qu'il était surpris et affligé de mes demandes ; il ajouta que je ne pouvais réussir sans porter préjudice aux intérêts d'un pays qui m'avait bien accueilli, et qu'il était de

3o4 CHAPITRE X.

mon devoir de traiter comme j'en avais été traité moi-même.

D'après ces ouvertures, je me crus obligé à faire au comte un aveu complet. Je lu' jurai que jamais il ne me serait venu dans l'idée d'entamer cette négociation, si je n'avais été convaincu qu'elle échouerait, puisqu'on m'informait de Venise que Serpos était dans l'impossibilité de restituer le capital. Il goûta mes raisons, et l'affaire en resta là. Les Arméniens achetèrent la maison du conseiller Rizzi et s'y établirent. Je les revis, mais sans qu'il fût question de Venise.

Vers celte époque , le comte me donna une nouvelle preuve de sa bienveillance. J'étais un jour dans son cabinet lorsqu'il me dit tout-à-coup en me montrant une longue dépêche : Il est fâ-

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cheux que vous n'entendiez pas l'allemand; voici une affaire dont la conduite pourrait vous faire honneur. Voici en peu de mots ce dont il s'agit , mais ne dites à personne que c'est moi qui vous ai instruit; du reste , quel que soit le succès, vous pourrez tirer parti pour vous-même de ma confidence. — Je lui promis tout ce qu'il voulut, et il reprit :

Toutes les marchandises qui nous arrivent maintenant de la Lombardie touchent le territoire vénitien, ou vont directement h Venise. Là, après avoir subi la visite de la douane , elles sont déposées dans les magasins comme articles de transit. Voilà ce qui s'est fait jusqu'à présent, mais ce qui n'aura plus lieu, à moins que le gou-

vernement vénitien ne consente à diminuer de moitié le droit de transit. 4 pour ioo que nous pavons, c'est exorbitant! On a proposé à ma cour de négocier pour obtenir un changement de tarif, le projet a été approuvé , et voici Tordre qui m'en informe. Il m'est enjoint de l'exécuter sans en donner avis à messieurs de Venise ; c'est une mesure purement administrative , et qui n'exige aucune négociation préliminaire entre des puissances amies; car vous n'ignorez pas qu'en fait de tarif, chaque état est indépendant : ou Ion paie ce qu'il faut payer, ou l'on évite le passage sur le territoire étranger ; personne n'a le droit de se plaindre. Telle est notre position; à l'avenir, les marchandises que nous expédierons en Lombardie ne traverseront plus le territoire de la république : nous les transporterons à Mezzola , petit port qui appartient au duc de Modène, situé dans l'Adriatique , vis-à-vis de nous , et qu'on peut aborder en une seule nuit ; on y construira des magasins. De la sorte, nous abrégerons le'chemin de moitié, et nous paierons au duc de Modène un droit qui équivaut à peine au tiers de ce que nous payons à Venise. Ajoutez l'économie de temps et d'argent, et vous comprendrez les avantages de notre plan. Je suis convaincu néanmoins que si votre gouvernement se montre disposé à réduire son droit de moitié , les choses resteront sur l'ancien pied, car toute mesure nouvelle, en ce genre surtout, offre de grandes difficultés, occasione des frais et des déboursés ; et expose le

3o6 CHAPITRE X.

commerce à des embarras impossibles à prévoir. Je ne porterai cette affaire à la chambre de commerce que dans quatre ou cinq jours ; nous ne nous presserons pas : c'est à vous d'agir avec rapidité. Je voudrais qu'au moyen de votre entremise, on me fît parvenir de Vienne l'ordre de suspendre l'exécution de la mesure au moment où je me dispose à la commencer.

En un clin d'oeil, j'embrassai tous les détails de cette affaire, et je m'applaudis du service que j'allais rendre à messieurs les inquisiteurs , en les informant sans délai dune mesure si menaçante pour leurs intérêts. On connaît les étranges prétentions de ce tribunal , qui s'est toujours piqué d'avoir su d'avance ce dont on l'informe. Son but a toujours été de donner une haute idée de Tétendue d'action et des ressources de sa police secrète. Je remerciai énergiquement le comte du service qu'il me rendait ; je lui promis de me mettre à l'œuvre incontinent, et d'expédier mon rapport aux inquisiteurs, après le lui avoir communiqué. Je ne dinai pas ce jour-là, circonstance extraordinaire ; en cinq heures, tout était fini, rapport, mise au net et copie. Je portai cette copie au gouverneur qui loua beaucoup ma célérité ; il ne trouva rien à changer à mon travail, que je mis ensuite sous les yeux du consul. Marco-Monti en fut tout étourdi, et me demanda si j'étais bien sûr d'être dans mon bon sens. Il lui paraissait impossible qu'on agitât à son insu une question aussi importante, et que je fusse le seul dans Trieste

..HAPITHE X. 307

qui en fût instruit. Je lui répétai de vive voix ce que j'avais mentionné par écrit à la fin de mon rapport, à savoir, que je répondais sur ma tête de l'exactitude du fait , mais qu'en même temps je le priais de ne pas me demander comment je l'avais appris. Il réfléchit quelques instans, et finit par me dire qu'il ne pouvait envoyer ce rapport directement aux inquisiteurs , mais qu'il l'adresserait aux cinq prud'hommes de Venise, dont il était le mandataire.

— Il est indispensable , lui dis-je aussitôt, que les inquisiteurs soient directement informés par moi de la mise à exécution d'une mesure qui menace de les ruiner ; vous comprenez le motif de ma persistance, et combien je dois tenir à leur rendre ce service.

— Alors, veuillez m'envoyer votre rapport sous pli fermé et cacheté , en y joignant un billet à mon adresse par lequel vous me ferez sommation de l'adresser directement au tribunal.

— Pourquoi donc voulez - vous , mon cher Monti , que je vous témoigne pareille défiance?

— C'est que je n'entends pas me porter garant de l'authenticité du fait ; je veux ignorer absolument cette affaire jusqu'au moment ou je l'apprendrai par la voix publique. Si vous avez dit vrai, comme je n'en doute pas maintenant, le gouverneur en est informé, et, avant huit jours, ce ne sera plus un secret pour personne. Alors, je ferai mon rapport , et j'aurai rempli mon devoir.

3o8 CHAPITRE X.

— Mais ne pourrais-je pas envoyer le mien directement au tribunal?

— Gardez-vous-en bien : d'abord, on ne vous en croirait pas , et puis vous me nuiriez ; on ne manquerait pas de dire que je néglige mon service ; enfin, le tribunal ne vous donnerait pas un sou 5 c'est tout au plus s'il vous enverrait un accusé de réception. Vous êtes sûr de votre fait, n'est-ce pas? eh bien ! ce que vous avez de mieux à faire, c'est que votre rapport arrive au tribunal par l'intermédiaire du consul ; c'est tirer à vue sur une gratification , et vous assurer à jamais l'estime de nos gouvernails. Mais prenez bien garde , car si votre avis est chimérique , vous êtes perdu : vous exposez le terrible tribunal à une fausse démarche qui vous coûtera cher.

Docile aux avis de mon prudent ami , j'écrivis le billet qu'il exigeait, et cachetai le billet à l'adresse de S. Exe. le comte Antonio-Felipo Bu...i, président du conseil , parent du gouverneur sous l'administration duquel je m'étais évadé des Plombs.

Le lendemain , M. de Wagensberg fut charmé d'apprendre que tout avait été terminé la veille. Il me répéta que le consul de Venise ne recevrait pas d'avis officiel avant le samedi suivant. Cependant je fus vivement touché de l'inquiétude mortelle du bon Monti , pendant les cinq jours qui s'écoulèrent jusqu'à ce samedi. Il n'en disait rien par délicatesse , et de mon côté , je gémissais de ne pouvoir le tranquilliser sur mon compte.

Dès que la nouvelle mesure fut décrétée , le conseiller Rizzi vint me dire qu'il la regardait comme un coup terrible porté aux intérêts de la république; il ne pouvait maîtriser sa joie, et me laissa convaincu qu'avant peu elle aurait ruiné le commerce de Venise et assuré la prospérité de Trieste. Marco-Monti fut d'un avis contraire : il soutint que Venise perdrait fort peu à ce nouvel arrangement, et qu'un naufrage dans le golfe coûterait à Trieste plus que l'impôt ne pourrait lui rapporter en dix ans ; que , du reste , les expéditeurs allemands souffriraient de la réduction du tarif, parce que les frais de transport leur devenaient plus coûteux. Il couvrit ses explications d'un immense éclat de rire , qui me parut tout-afait diplomatique. Dans toutes ces petites places de commerce comme Trieste, ajouta-t-il d'un air méprisant, on a le talent de transformer des misères et des vétilles en objets de la plus sérieuse importance , et l'on néglige les grands intérêts pour s'occuper de bagatelles.

Je dînai chez lui ce jour-là, mais alors ses accès d'hilarité avaient cessé, et il m'ouvrit son cœur. Il me fit part de ses doutes et de ses inquiétudes.

— Que pensez-vous, lui dis-je, qu'on fasse à Venise pour parer le coup?

— Rien.

— C'est impossible.

— Pùen, vous dis-je. On assemblera le conseil, on parlera beaucoup, mais on ne prendra aucune

3lO C.HAl'-ITRE st.

décision. En attendant, l'Autriche enverra ses marchandises à Mezzola.

— Tant pis pour la république et pour moi.

Monti avait deviné juste. Il avait adressé le jour même à ses supérieurs communication de la nouvelle mesure : on lui répondit que LL. Exe. en avaient été déjà informées par voie extraordinaire , et qu'en conséquence il eût à tenir note des résultats et à en donner avis au conseil. Un mois après, il me montra une lettre du secrétairegénéral , qui lui enjoignait de me remettre une gratification de ioo ducats et une pension mensuelle de 10 sequins, pour m'engager à bien mériter toujours de l'état. C'était un demi -succès qui me présageait ma grâce pour la fin de Tannée. Je me trompais comme on le verra , car je ne l'obtins que l'année suivante. Le lecteur comprendra que je n'étais pas fâché de me voir tout-àcoup à la solde de mes ennemis , et l'objet des attentions du terrible tribunal qui m'avait persécuté et dont j'avais bravé la puissance. C'était un véritable triomphe dont je devais être fier; c'était, d'ailleurs, le seul que je pusse légitimement ambitionner ; je me crus donc engagé d'honneur à servir dorénavant la république dans tout ce qui n'était pas en opposition avec l'imprescriptible droit des gens.

Au commencement de l'été , je fus le héros d'une petite aventure qui amusa beaucoup la ville. J'avais fait connaissance , chez Monti , d'un comte Strasoldo, assez joli garçon, ami du plaisir et de la

dépense , mais fort pauvre j et par conséquent criblé de dettes ; c'est au point qu'il ne se montrait plus qu'à cheval dans les rues de Trieste , pour échapper plus promptement aux poursuites de ses créanciers. Aimable d'ailleurs, spirituel, poli et sachant fort bien vivre , le jeune comte recevait souvent ; j'avais dîné plusieurs fois chez lui , en compagnie du consul et de Pittoni. Il avait à son service une jeune paysanne de Carinthie que nous trouvions tous charmante , mais dont je me serais bien gardé d'approcher, sachant qu'il en était amoureux et fort jaloux. Malgré mes vifs désirs d'en conter à la demoiselle, je m'étais plié à la circonstance ; je l'admirais et la complimentais devant son maître, en le félicitant de posséder un tel trésor, mais je ne lui avais jamais rien dit en tête-à-tête. Strasoldo fut mandé à Vienne , par le comte d'Auesberg , son parent , qui l'aimait et qui le fit nommer capitaine de cercle en Pologne; il avait fait vendre son mobilier en secret, et se trouvait à la veille de partir, en brûlant la politesse à ses créanciers. Nous pensions tous qu'il emmènerait sa belle Carinthienne, mais quelle est ma surprise lorsqu'en rentrant le soir chez moi, je la trouve dans ma chambre !

Dès qu'elle m'aperçoit, elle vient à ma rencontre et me dit naïvement : C'est moi, je vous attendais.

— Et le comte?

— Eh bien ! il partira sans moi ; je ne veux pas le suivre dans le vilain pays où il va ; j'aime mieux

rester à Triesle et chez. un honnête seigneur. Je suis venue chez vous : j'espère que vous n'aurez pas la cruauté de me renvoyer.

— Dieu m'en garde , ma belle ! tu es faite pour être bien reçue partout. Te voilà en sûreté ici, et je te jure que personne ne pénétrera dans cette chambre tout le temps qu'il te conviendra d'y rester. Je te sais gré de m'avoir choisi pour ton protecteur; mais, s'il est vrai, comme on le dit, que le comte soit amoureux de toi, il ne se résoudra jamais à partir seul. Il est probable du moins qu'il restera encore demain à Trieste et qu'il te cherchera partout.

— Partout, excepté ici. Promettez-moi, monsieur, de ne pas me contraindre à quitter cet asile, quand bien même mon mauvais génie lui inspirerait la pensée de venir m'y chercher.

— Je t'en donne ma parole ; mais, lui dis-je , je n'ai qu'un lit; comment nous arrangeronsnous? — Elle sourit et baissa les yeux. C'était encore une bonne fortune que je devais à ma bonne étoile et à l'occasion. Je passai une nuit délicieuse , et cette belle personne me fit goûter des jouissances dont j'étais sevré depuis longtemps.

Ainsi que je l'avais prévu , Strasoldo était dans la maison à neuf heures du matin ; Pittoni le suivait. Je sors a leur rencontre au moment où ils s'entretenaient avec mon hôte. L'hôte m'apprend, par un signe, qu'il a été discret, mais le jeune comte n'en poursuit pas moins ses investigations

avec l'aide de Pittoni; ils entrent dans le casino, dans la salle commune; ils parcourent les cuisines, l'office et jusqu'aux greniers; enfin, ils font prier les locataires de leur donner accès dans les chambres particulières. Je dis à ma Carinthienne, qui s'appelait Lenzica, qu'on ne manquerait pas de nous rendre visite.

— Je me suis placée sous votre protection.

— Je le sais , chère amie ; aussi, vous allez voir comment je recevrai votre persécuteur.

Un instant après, Strasoldo vient frapper à ma porte.

— Je n'ouvre pas.

— Pourquoi ?

— Il y a ici de la contrebande.

— Est-ce ma Carinthienne?

— Précisément.

— La voilà trouvée.

— Pas encore.

— J'espère que vous ne la retiendrez pas malgré moi.

— Vous voulez que je vous la livre malgré elle, c'est impossible ; je lui ai donné ma parole d'honneur que personne ne lui ferait violence chez moi, et je tiendrai mon serment.

■ — Eh! qui vous parle de lui faire violence? Ouvrez-moi seulement, je lui parlerai, et aussitôt elle me suivra d'elle - même ; vous allez voir.

Lenzica entendait tout; elle me dit : Laissez-le entrer , je vais bien le recevoir.

3l4 CHAPITM X.

Les voilà donc en présence : le comte furieux, mais dévorant sa colère, Pittoni souriant, moi impassible. Alors Lenzica demande à Strasoldo si elle Ta volé, si elle a contracté quelque engagement avec lui , enfin si elle a le droit de le quitter. Le comte répond non aux deux premières questions, et oui à la dernière. — Eh bien ! je vous quitte , s'écrie la jeune fille.

— Monsieur le comte , lui dis-je d'un ton solennel , vous avez vous-même dicté votre arrêt.

— Mais la raison? qu'elle donne une raison !

— Ma volonté , répond Lenzica. Je ne veux pas aller à Vienne ; voilà huit jours que je vous le dis. Si vous êtes un homme d'honneur, vous me rendrez ma malle ; quant à mes gages , vous n'avez rien aujourd'hui, vous me paierez plus tard.

A ces derniers mots , la colère du comte tomba tout- à-coup , il prit un air repentant qui ne m'inspira aucune pitié. Il descendit jusqu'aux supplications et même jusqu'aux larmes pour fléchir sa servante ; je ne pensais pas qu'un gentilhomme pût s'avilir à ce point. J'envoyai promener Pittoni , qui , avec sa légèreté accoutumée , prétendait que je devais chasser cette fille de ma chambre.

— Cette fille est dans son bon sens , et mieux que vous n'y êtes vous-même , car vous vous mêlez de m'apprendre ce que j'ai à faire.

— Ne vous fâchez point, cela n'en vaut pas la peine. Je ne vous savais pas aussi éperdûment

;HAPITRE x. 3l5

amoureux d'elle ; il faut que vous ayez fait bien du chemin cette nuit. )

Enfin, Pittoni entraîna le comte, qui s obstinait à obséder la Carinthienne. Dès qu'ils furent dehors, celle-ci se confondit en remercimens. Le secret de notre liaison étant connu, je fis servir à dîner pour deux. Le plaisant, c'est que le pauvre comte ne s'éloigna pas de la maison; il demeura jusqu'à six heures devant la porte, enfermé dans sa voiture et l'oeil au guet. Je promis à ma belle de ne la point quitter avant son de-

part. ,

Le soir, je reçus la visite de Marco-Monti , à qui le comte s'était ouvert; le bon consul venait s'offrir comme médiateur.

Malgré vos talens diplomatiques, votre négociation'échouera, lui dis-je; et je lui contai toute l'aventure. 11 me donna raison, et traita Strasoldo de fou. Après tout, sa folie était excusable, car Lenzica était vraiment charmante. Je me séparai d'elle avec peine; elle voulut retournera Laybach , auprès de sa tante , et je l'accompagnai jusqu'à deux lieues hors la ville, que Strasoldo avait déjà quittée. Ce pauvre jeune homme eut une fin déplorable : convenablement place a Vienne . il contracta de nouvelles dettes; sa manie d'emprunt lui fit mettre la main sur les deniers publics. Ses protecteurs n'ayant pu parvenir à étouffer l'affaire , Strasoldo fut obligé de prendre la fuite jusqu'en Turquie ; il s'y coiffa du turban, visita le tombeau du prophète à la Mecque,

tout comme un vrai croyant qu'il n'était pa»; il finit par devenir pacha à deux ou trois queues, et fut étranglé pour quelques méfaits que je n'ai jamais bien connus.

A la même époque , le général vénitien Palmanova, noble patricien de la famille des Rota, vint à Trieste faire une visite au gouverneur comte de Wagensberg. Le procurateur Erizzo 1 accompagnait. Je leur fus présenté par le gouverneur, et ils furent très-surpris de me rencontrer là. Dans ce moment, le consul vint annoncer que la felouque était prête pour une promenade. Mme Lantieri m'invite, ainsi que son père, à être de la partie, et les trois nobles Vénitiens, dont l'un m'était inconnu , se joignent à eux dans leurs supplications. Je ne répondis à la politesse que par un mouvement de tête qui n'était ni un oui ni un non, et je demandai au consul quelle était la partie dont on parlait.

— On se propose d'aller voir un vaisseau de guerre de la république, mouillé à l'entrée du port.

— Et monsieur, ajoutai-je en désignant l'inconnu, en est probablement le capitaine?

Alors, me tournant vers la comtesse : Madame, lui dis-je , une obligation impérieuse me prive de l'honneur de vous accompagner. Il m'est sévèrement interdit de mettre le pied sur le territoire vénitien.

Aussitôt, tout le monde de se récrier : Que pourriez-vous craindre ? personne ne vous dénon-

cera ; il ny a parmi nous que des gens d'honneur, et vos inquiétudes sont offensantes.

— C'est très -bien , repliquai-je, pourvu qu'une des excellences ici présentes veuille bien me répondre que les inquisiteurs de l'état ne seront pas informés de cette promenade et de la part que j'y aurai prise.

Les excellences se turent , tout le monde se regarda, et l'on n'insista plus. Le capitaine, qui, comme je l'ai dit, ne me connaissait pas, prit ces messieurs à part et s'entretint avec eux à voix basse. Nous nous saluâmes cérémonieusement et l'on partit.

Le lendemain, Marco-Monti m'apprit que le capitaine avait approuvé ma conduite, et que certainement il ne m'eût pas laissé sortir de son vaisseau , si par hasard il eût entendu prononcer mon nom. Le procurateur Erizzo confirma ce rapport, °n ajoutant qu'il porterait ce trait de bonne conduite et de sagesse à la connaissance de messieurs du tribunal.

Les dames de Trieste ayant grande envie d'essayer leurs talens pour la comédie française , on s'adressa à moi pour le choix des pièces ; cela fait , on me chargea de la distribution des rôles. Cet emploi de directeur officieux me donna beaucoup de peine et peu d'agrémens , car la troupe se composait de femmes honnêtes. Ayant affaire à. des acteurs et actrices inexpérimentés, il fallait les stylei\ les mettre d'accord, leur apprendre a parler, à écouter, à marcher; courir de l'un a

3l8 CHAPITRE X.

l'autre , étudier le rôle de chacun et les rôles de tous , et, enfin, les souffler. C'était un enfer, et je maudissais ma sotte complaisance. Je tiens un souffleur pour le plus malheureux des hommes ; toujours mécontens de lui , les comédiens sont les derniers à reconnaître tout ce qu'ils lui doi* vent. S'il vient à leur manquer, lui seul est coupable ; chargé d'aider leur mémoire en défaut, il Semble qu'il soit encore responsable de leur plus ou moins d'intelligence. Il est rare qu'un acteur sifflé ne s'en prenne pas au souffleur ; en un mot , sa destinée est aussi triste que celle du médecin d'Espagne : le malade guérit-il, c'est à la protection de quelque saint qu'il le doit ; s'il meurt, ce sont les remèdes , et , par conséquent > le médecin qui l'a tué.

Une de mes belles actrices, à laquelle je donnais des soins tout-à-fait particuliers , mais malheureusement inutiles , avait à son service une jeune négresse qui me fit un jour certaine observation singulière. Je ne comprends pas , me dit -elle, comment vous pouvez être amoureux de ma maîtresse ; elle est blanche comme le diable.

— Tu veux dire comme un ange. Tu n'as donc jamais aimé un blanc?

— Si fait ; mais si un nègre lui eût disputé mon cœur, celui - ci aurait obtenu la préférence.

Cette dame , blanche comme le diable , c'était la comtesse de Bourghausen. C'est chez elle que je vis l'abbé Casti , connu par ses poèmes licen-

c.HAPiTut: x. 3tg

cieux. Il était venu à Tri este , en compagnie de M. de Rosenberg, grand-chambellan de l'empereur. L'abbé remplissait auprès du chambellan les hautes fonctions de bouffon ; il était chargé d'amuser l'excellence et sa société. On conte que ce Casti vient d'être nommé tout récemment poète de la cour impériale : quel outrage à la mémoire du grand Métastase , cet homme si aimable et si vertueux , ce cœur si simple et si élevé ! L'abbé Casti n'était qu'un ordurier qui , pour tout talent , savait tourner un vers avec facilité ; envieux, cupide, jaloux, libertin à l'excès, sans tempérament ni passion , il faisait parade de tous les vices. Je n'ai jamais vu plus de cynisme uni à plus de bassesse. Comme poète, si poète il y a, ses productions sont communes et dénuées d'intérêt : il ne connaît pas la scène , il n'entend pas les ressorts de la composition non plus que le* mécanisme du style ; son expression est inégale et faible. Je citerai pour preuve les opéras qu'il a fait représenter : autant de niaiseries mal agencées et mal dites ; le ton en est plein d'inconvenance ; ce ne sont que des sorties injurieuses contre Venise, entées sur de grossiers mensonges. L'abbé Casti a mis le sceau à la déconsidération qui pèse sur lui depuis sa publication de l Antre de Ti'ophonius , ouvrage dans lequel il déploie une érudition bizarre qui Ta couvert d'un ridicule ineffaçable. Voilà l'homme qu'on a donné pour successeur à Métastase , et qui même a osé supplanter le vieux et grand poète de son vivant.

Quant à la yogue qui a couronné plusieurs des ouvrages de Casti , je ne la conteste pas. Des sots ont obtenu cette vogue', quand de grands écrivains restaient méconnus ; mais tôt ou tard la voix des connaisseurs se fait entendre, et la postérité finit par décerner la gloire à ceux-là seuls qui l'ont méritée.

Le comte Torriano. — Mésaventures à Spessa. — Comment je me sépare du comte. — Nouveau séjour à Trieste. — J'y retrouve Irène.

Au nombre des personnages de distinction qui venaient de Goertz à Trieste pour assister à notre spectacle , il y avait un certain comte Louis Torriano ; c'était un jeune homme de trente ans, dont la figure exprimait l'orgueil, l'insociabilité , la dissimulation et la cruauté. L'occasion nous lia malgré moi ; il m'invita à aller passer l'automne à sa maison de campagne, et j'eus la sottise d'accepter; je dis sottise, eu égard au dénoùment, car alors, bien que la physionomie du comte m'inspirât quelque défiance de sa personne et de son caractère, les renseignemens que l'on me donna étaient tous à son avantage. On le disait généreux et serviable , grand amateur du beau sexe, et x. ai

chatouilleux sur le point d'honneur, qualités qui conviennent a un gentilhomme.

Lorsque nous nous séparâmes, il me dit qu'il m'attendait sans faute à Goertz le Ier septembre. Nous devions nous rendre le lendemain à sa terre de Spessa. Je pris donc congé pour quelques mois de toutes mes connaissances, et particulièrement du comte de Wagensberg ; il était tombé malade, et il mourut pendant mon absence.

Parti le matin de Trieste, je dînai àProfezo, et j'arrivai d'assez bonne heure à Goertz, où je descendis dans la maison du comte Torriano. Il était absent, mais, dès qu'on sut qu'il m'avait invité à sa terre, on me débarrassa de mon petitbagage. J'allai joasser la soirée chez Torrès , et je revins a la maison du comte. En arrivant, je ne suis pas peu surpris d'apprendre qu'il est à la campagne, qu'il ne sera de retour que le lendemain ; enfin, qu'on a transporté mon bagage à l'hôtel de la Poste, et qu'on y a commandé unsouDer et un lit pour moi. Le procédé était un peu vif, mais qu'y faire ? A la poste , je fus mal traité et mal couché. Ainsi donc un seigneur comme M. le comte Torriano n '-avait pas une chambre à donner à celui qu'il appelait son ami. Du moins aurait-il pu me prévenir; mais encore un coup je devais passer sur ce désagrément, le prélude de bien d'autres.

Le comte revint le lendemain ; il me remercia de mon exactitude, et se félicita du plaisir qu'il se promettait dans ma société à Spessa. J'espère, me dit-il, que vous me donnerez au moins six

semaines; chasse, pêche, musique , nous aurons tous les plaisirs. Vous êtes un bon vivant, je le sais ; vous aimez la bombance , soyez tranquille : j'ai un intendant un peu fripon , mais qui entend son métier. Quant au beau sexe, n'y songeons pas : toutes mes Spessiotes sont des laiderons.

— J'imiterai votre abstinence. D'ailleurs, j'ai toujours su me conformer à ma position. Mais quand partons-nous?

— Après-demain seulement, car je suis obligé d'attendre le jugement d'un maudit procès que j'ai intenté à un coquin de fermier qui me doit, et ne veut pas me payer, et ces rustres de juges n'en finissent pas avec leur grimoire. Voilà six mois que nous allons d'un tribunal à l'autre. Enfin , l'affaire sera décidée demain en dernière instance.

— Avez-vous bon espoir?

— J'ai gagné , j'en suis convaincu : est-ce que je pourrais perdre contre un paysan ?

— Je serai charmé d'assister à votre triomphe et d'entendre votre avocat.

La vérité est que ce retard me contrariait passablement, mais on dit ce qu'on peut, et non ce qu'on pense. Le comte me quitta brusquement, sans même s'informer où je dînerais ce jour-là, et sans s'excuser de n'avoir pu me recevoir chez lui. Je voulus me persuader que , dans son opinion, c'était moi qui avais des torts à ses yeux. En effet, il m'avait invité à sa maison de campagne, et non à sa maison de ville \ je passai donc

o24 chapitre xr.

l'éponge sur le tout. Peut-être aussi était-ce par

délicatesse qu'il ne m'en avait rien dit : car si

j'avais tort, c'était h moi à lui faire des excuses.

Je raisonnais en dupe , ainsi qu'on le verra

bientôt.

Je dînai et soupai chez Torrès, et lui parlai dû procès qui allait se juger le lendemain.

— J'irai, me dit-il, afin de voir la mine que fera Torriano.

— Mais il doit gagner.

— Il s'en flatte, mais moi, qui connais l'affaire, je vous dis qu'il perdra. Il a falsifié les livres de compte , d'après lesquels le fermier serait son débiteur. Le malheureux, victime de cette fraude, a perdu en première instance , il en a appelé ; il a même payé les frais, quoiqu'il soit pauvre. S'il perd demain, non- seulement il est ruiné, mais il sera condamné aux fers. Mais , je vous le répète, c'est impossible, et, bien que notre justice soit aussi boiteuse que partout ailleurs , elle ne fermera pas les yeux devant l'évidence. Dans ce cas, malheur à Torriano : il est déshonoré; et malheur à son avocat qui ira aux galères et qui mérite bien d'y aller.

Sachant l'excellent Torrès très -mauvaise langue , je ne pris pas ses propos pour paroles d'Evangile. Quand je me rendis à la salle d'audience, juges et parties étaient réunis. L'avocat du paysan était un vieillard vénérable, celui du comte avait la mine d'un fripon. Torriano, assis à ses côtés, affectait le sourire dédaigneux de l'homme

puissant et fort qui veut bien lutter une seconde fois contre l'imprudent qu'il a déjà terrassé. Toute la famille du malheureux fermier était là : femme, frères, soeurs, enfans. Ce pauvre diable avait deux filles qui me parurent faites pour gagner les plus mauvais procès du monde , et cependant leur père avait été condamné. C'était un spectacle attendrissant que celui de ces infortunés, en haillons , les larmes aux yeux et la poitrine oppressée. Intérieurement je formais des vœux pour eux. On me dit que chacun des avocats avait le droit de parler pendant deux heures ; cependant l'appelant termina sa plaidoirie en vingt-cinq minutes ; il parla peu et bien. Il mit sous les yeux des juges les quittances signées par le comte, jusqu'au moment où il avait congédié son client, parce que celui-ci, honnête père de famille, ne voulait pas que ses filles allassent au château de M. le comte. Ensuite, avec un sang-froid et une netteté admirables, il appela l'attention des juges sur les livres du comte , livres dont les experts jurés avaient prouvé la mauvaise tenue et l'inexactitude. Il leur fit toucher au doigt les doubles emplois et les transpositions frauduleuses ; il conclut en déclarant qu'au nom de son client il était prêt à traduire au criminel les deux individus qui s'étaient prêtés à cette fraude par l'ordre de Torriano. Bref, il finit par réclamer la décharge de tous les frais que sa partie avait du payer, et des indemnités pour le temps perdu et le dommage fait à sa réputation.

La réplique de l'avocat de l'honnête comte aurait duré plus de deux heures , si le tribunal ne l'eût interrompu en lui ordonnant de conclure. Son plaidoyer était un tissu d'injures et de diffamations ; il s'attaquait à tout le monde : au paysan d'abord et à son avocat, et aux juges eux-mêmes, qu'il osa menacer de je ne sais plus quelle peine , s ils étaient assez intègres pour condamner son noble client. Cet homme était ivre ou en démence, et je serais mort d'ennui pendant qu'il pérorait, si j'eusse été aveugle ; mais la physionomie des auditeurs , des juges et des parties , était curieuse à observer : cela me servit à tuer le temps.

Quand tout fut terminé, et au moment où les juges se retiraient dans la salle des délibérations, Torriano vint me demander mon sentiment sur son affaire. — Peut-être avez-vous raison , lui dis-je ; mais vous perdrez , ne fût-ce qu'en expiation du plaidoyer de votre avocat.

Au bout d'une heure , le greffier du tribunal vint remettre un petit écrit aux avocats de l'une et l'autre partie. Torriano prit vivement le papier, le parcourut des yeux, et partit d'un éclat de rire. Je crus qu'il avait gagné ; au contraire, l'original avait perdu. Lui-même il donna lecture de sa sentence à l'auditoire: il était condamné à reconnaître le paysan pour son créancier, à lui rembourser les frais, et, enfin, à lui payer une année de ses gages, à titre d'indemnité. En outre } la sentence réservait au gagnant de se pourvoir en réparation pour dommages faits à son honneur.

Le comte avait beau rire, c'était un rire forcé ; la colère rugissait là-dessous. Quant a son avocat, il faisait la plus triste des mines , comme un homme qui a grand besoin de consolations ; le comte hu glissa dans la poche une dizaine de sequins. Je dis à Torriano : Il vous reste un refuge , vous pouvez en appeler h Vienne. Il répondit en frémissant de rage : J'en appellerai d'une autre manière.

Le lendemain , nous quittâmes Goerlz. L'aubergiste m'apporta sa note, en me faisant observer que j'étais libre de payer, et que , dans le cas où je ne paierais pas, le comte alors, mais alors seulement, acquitterait mon mémoire. Trois épreuves de ce genre suffisaient pour me faire présumer que j'allais passer mes six semaines dans la compagnie d'un dangereux original.

Nous arrivâmes à Spessa en deux heures. Le château du comte , situé sur une montagne , était un vaste donjon dont l'architecture n'offrait rien de remarquable ; rien à dire non plus des appartenons, meublés dans le goût gothique. Torriano me montra tout en détail ; il ne me fit pas même grâce de la cave et du grenier. L'inspection terminée , il me conduisit dans une petite pièce au rez-de-chaussée, pièce qui s'ouvrait sur la cour par une lucarne, et , par conséquent, dépourvue d'air et de soleil ; il y avait un lit dont l'intégrité me parut suspecte , un fauteuil à roulettes sans roulettes , des chaises boiteuses , et un secrétaire de

rebut. .

Voila votre chambre, me dit-il : comment la

3a8 CHAPITP.E M,

trouvez-vous ? Passionné , comme vous , pour l'étude, mon père l'affectionnait.

— Votre père avait bon goût! dis-je en souriant du bout des lèvres.

— Ce logement présente deux grands avantages : on n'y voit personne , et personne ne vous y voit.

— Je le crois bien , c'est à peine si la lumière y pénètre.

— Aussi y jouirez -vous de la plus profonde tranquillité.

— Bien obligé î

Je le remerciais ironiquement, en étouffant de colère ; mais X animal ne comprenait pas.

On dina tard, et, par conséquent, on ne soupa pas. Les mets étaient passables , mais le vin ne valait rien. Torriano me l'ayant vanté , je lui en avais fait compliment sur sa parole. Je bus de l'eau \ c'était une manière de retirer mon éloge.

— Vous buvez peu , me dit-il , mais vous mangez trop.

L'observation était choquante, toutefois je n'en témoignai rien. Un moment après , le comte se leva subitement , en disant qu'il avait suffisamment dîné, mais que je pouvais demeurera table, et que nous nous reverrions le lendemain. Ce nouveau procédé me coupa l'appétit, et je me retirai , furieux , dans ma chambre. Je passai cette après -dinée à mettre mes papiers en ordre. J'en tïfàis à la seconde partie de mon Histoire des

troubles de Pologne. A la brune , je sors pour demander de la lumière ; j'appelle, je crie. Personne ne répond. Me voilà rentré en maugréant dans mon taudis. Quelle soirée ! Et le maudit Torriano appelait cela une réception ! Enfin , au bout d'une demi-heure , un valet de ferme m'apporte une chandelle puante. Ceci me parut une nouvelle inconvenance ; ne pouvait-on me donner de la bougie ou du moins une lampe ? Toutefois je ne dis mot, mon parti étant pris de ne point me plaindre ; seulement je demande à ce rustre si 1 on avait chargé quelque domestique de mon service.

— Oh bien ! monsieur, oui.

— Est-ce toi qu'on a désigné pour cela ?

— Oh bien! monsieur, non.

— Alors , envoie-moi celui de tes camarades que M. le comte m'a destiné.

— Cela va tout seul , monsieur, et nous serons tous prêts dès que votre seigneurie appellera.

— Mais ma seigneurie a appelé pendant un quart d'heure , et personne n'est venu.

— C'est que vous n'avez pas crié assez fort.

— Enfin, je veux savoir qui sera chargé de faire ma chambre demain matin?

— C'est la servante, parce que le matin nous sommes à la charrue.

— C est donc la servante qui a ma clé ?

— Monsieur a perdu sa clé?

— Eh oui î la clé de la chambre.

— Monsieur veut rire , il n'y a point de clé ici

— Comment donc ferme-t-on les portes?

— On les laisse ouvertes.

— Ce n'est point ma manière.

— Alors, monsieur n'a qu'à rouler son lit en travers , ou bien je lui achèterai un cadenas.

Je fus tenté de rire, caria proposition était plaisante. Décidément je tombais de mal en pis; pourtant je me contraignis encore, et je dis au valet de charrue de se retirer. Je barricadai la porte et me mis à travailler. N'ayant point de mouchettes et voulant suppléer à l'instrument au moyen d'un canif, j'eus le malheur d'éteindre la chandelle. Me voilà donc obligé de gagner mon lit à tâtons ; l'obscurité était complète. Le lit me parut passable ; mais, ô douleur ! il n'y avait qu'un drap. Cependant la fatigue m'eut bientôt endormi. Éveillé à huit heures, je passe ma robe de chambre, et, le bonnet de nuit sur le chef, je vais souhaiter le bonjour à mon hôte : il se faisait coiffer; un autre domestique le rasait. Je lui conte ma mésaventure de la nuit au sujet du seul drap; il en rit et les valets imitent leur maître , et moi je fais comme eux , par pique et faux point d'honneur. Certes, j'aurais du envoyer le comte et ses gens à tous les diables , mais il était écrit que j'irais jusqu'au bout. Pourquoi? Mon démon familier m'inspirait ainsi. Quand la toilette du comte fut terminée , je lui dis gaîment :

— Je viens déjeûner avec vous.

— Ah! ah! vous déjeûnez!

■r— Mais tous les jours, et ponctuellement.

— C'est que je ne déjeûne jamais ; mes coquins de paysans ne m'en laissent pas le temps.

— Quant à moi , qui n'ai pas le bonheur d'avoir affaire à des coquins de paysans, vous trouverez bon que je fasse ce repas.

- — Certainement , et puisqu'il vous faut un déjeûner, je ferai dire qu'on vous prépare tous les matins une tasse de café au lait.

Je fis la grimace : une tasse de café , à la campagne , quand l'air est vif, et qu'on se sent un appétit robuste! c'était encore une inconvenance, et pis encore , c'était une espèce d'assassinat. Je rongeai mon frein et repris :

— Aurez-vous la bonté de dire à votre domestique de venir me coiffer lorsque vous n'aurez plus besoin de lui?

— Vous n'avez donc pas de domestique a vous?

— J'en aurais amené un si j'avais pensé que le service que je réclame pût vous gêner.

— Cela ne me gêne point, mais je crains que vous ne soyez souvent obligé d'attendre.

— J'ai de la patience. A propos , je vous prierai encore de me procurer une clé pour fermer la porte de ma chambre. J'ai chez moi des papiers importans qui ne m'appartiennent pas et dont je réponds.

— N'avez-vous pas une malle?

— Il ne m'est pas possible d'ouvrir et de fermer ma malle à chaque instant.

— Mais, monsieur Casanova, tout est en sûreté chez moi.

33a C.flAPITF.E XI.

— Je n'en doute pas. Cependant je n'oserais jamais vous rendre responsable d'une lettre qui peut s'égarer, et telle de ces pertes pourrait causer ma raine!

Il sourit et parut réfléchir; enfin il ordonna a, son coiffeur de dire à l'intendant qu'on mît un cadenas à ma porte , et qu'on m'en donnât la clé.

Pendant qu'il donnait cet ordre , j'aperçois sur sa table de nuit une bougie et un livre.

— Il brûle de la bougie , me dis-je, et il m'empoisonne avec sa chandelle.

Je feuilletai le livre machinalement ; il renfermait des gravures qui n'étaient pas dénuées d'intérêt.

— Diable! dit-il, ne touchez pas à cela.

— Sans doute, répondis-je, cela est sacré, c'est yotre livre de prières; mais je n'en dirai rien à personne.

Là-dessus, je le quittai en lui insinuant de me faire envoyer du chocolat et un bouillon, si par hasard sa cuisinière n'avait pas de café prêt.

Rentré dans ma caverne, car c'en était une, je fis de tristes réflexions sur mon agréable séjour; je me sentais violemment tenté de partir, peu m'importait que ma bourse fût plate ; mais je rejetai ce parti, qui, injurieux pour Torriano, aurait pu amener de fâcheuses conséquences. Mon principal grief contre lui, c'était son odieuse chandelle. Je me déterminai donc à demander au domestique si on ne lui avait pas ordonné de m'ap-

porter de la bougie ; cette précaution me parut indispensable, car tout dépendait peut-être de cet homme.

Une heure après, je le vois arriver; il m'apportait la malheureuse tasse de café, versée et sucrée à sa manière. J'éclatai de rire , car il n'y avait pas de milieu entre rire ou lui jeter la tasse au visage.

— Imbécille , lui dis -je, ce n'est pas ainsi qu'on sert le café.

— Pourtant la cuisinière le prend toujours ainsi.

— A la bonne heure ; mais une autre fois , j'entends que vous apportiez le café, la crème et le sucre dans des vases à part.

— C'est que la cuisinière le fait pour tout le monde dans la même casserolle , et chacun y trempe son pot.

J'écumais de rage en l'entendant donner froidement tous ces détails. Je lui demandai avec impatience pourquoi il m'avait apporté, la veille, une chandelle et non pas une bougie comme à son maître. Il répondit que l'intendant tenait les bougies sous clé , et qu'il n'en donnait jamais que pour l'usage du comte. C'était donc auprès de l'intendant que je devais prendre des informations à ce sujet. Au même instant , je vois venir l'intendant suivi d'un serrurier. Celui-ci n'ayant point de serrure prête, attache un cadenas à ma porte et m'en remet la clé. Pendant ce temps, je demande à l'intendant pourquoi il m'a envoyé de la chandelle et non delà bougie.

— Parce que M. le comte ne m'en a pas donné l'ordre formel.

— Mais cela allait de soi-même.

— Rien ici ne va comme vous l'entendez. J'achète les bougies, mon maître me les paie pièce à pièce, comme elles sont portées sur son compte, et chaque fois qu'il en a besoin.

— Vous pourrez donc m'en céder une livre, si je vous la paie le prix coûtant?

— C'est le moins que je puisse faire pour votre seigneurie; mais d'abord je dois prendre les ordres de M. le comte , car vous sentez bien....

— Oui j je sens tout, mais peu m'importe! Ainsi, je lui achetai une livre de bougie, et

j'allai faire un tour de promenade jusqu'au moment du dîner, qui avait été fixé pour une heure; mais quelle fut ma surprise lorsque , rentrant à midi et demi, je trouve Torriano à table ! Quelle pouvait être la raison de cet enchaînement d'inconvenances? je n'y comprenais plus rien. Je me contraignis encore , et lui dis que son intendant m'avait assuré qu'on ne dînait jamais avant une heure de l'après-midi.

— C'est mon usage ; mais je dois rendre aujourd'hui quelques visites dans les environs , et j'ai trouvé commode de me mettre à table à midi. Allons , prenez place , vous pouvez réparer le temps perdu.

Et il ordonne qu'on replace sur la table les plats desservis. Mourant de faim, je ne dis mot, et me

mets à manger de bon appétit; seulement je renvoie la soupe et le bouilli.

— Vous vous gênez, me dit-il, mais j'attendrai.

— Du tout , monsieur le comte , je me prive d'un plat ; c'est ma manière de me punir quand j'arrive trop tard pour dîner avec un seigneur tel que vous.

Après dîner, je l'accompagnai dans ses visites. Il me conduisit d'abord chez son plus proche voisin, à une lieue de Spessa , un certain baron de Mestre qui passait l'année entière à la campagne , tenait bonne maison , et qui avait une nombreuse famille. Nous passâmes chez lui toute la journée, après quoi nous revînmes à Spessa. Le soir, l'intendant me restitua le prix des bougies. M. le comte , ajouta-t-il , avait oublié d'ordonner qu'on vous servît comme lui-même. Je pris cette défaite pour argent comptant 5 après tout, la faute se trouvait réparée tant bien que mal. On servit un assez bon souper auquel je fis honneur en mangeant comme quatre ; le comte me regardait faire, et ne toucha à rien. Le laquais qui me suivit jusqu'à la porte de ma chambre me demanda poliment à quelle heure je déjeûnerais. Le lendemain , on me servit le café dans une cafetière , et le sucre dans un sucrier; un autre laquais me coiiïa convenablement , et la servante fit ma chambre ; en un mot, tout avait changé de face. Je me flattais d'avoir appris à vivre au cher comte, et d'être au bout de mes désagrémens : erreur complète !

336 CHAPrraE xr.

Un beau jour, au moment où je travaillais à ma longue Histoire des troubles de la Pologne , l'intendant vient me demander à quelle heure je compte dîner.

— Comme à l'ordinaire, mais c'est à M. le comte à vous donner des ordres.

— C'est que vous dînerez seul.

— Et pourquoi?

— Parce que M. le comte est parti pour Goertz sans dire à quelle époque il reviendra.

Ceci est un peu fort, me dis -je. Que chacun soit libre , à la bonne heure ; mais la politesse la plus vulgaire exigeait qu'il m'informât de son voyage. Il fut huit jours absent. Il m'avait parlé de chasse, de musique, de pêche, de promenades; le fait est qu'il n'y avait, à ce maudit château, ni fusils, ni chiens, ni chevaux, rien ; pas de société, nulle distraction. Je serais mort d'ennui, si je n'avais eu la bonne idée d'aller tous les jours chez le baron de Mestre. L'intendant était un ignorant, les autres serviteurs grossiers et mal appris ; pas une jolie paysanne. Il ne me parut pas possible de passer encore un mois dans cette caverne. Quand Torriano fut de retour, je lui dis sérieusement ma façon de penser; je lui représentai que j'étais venu à Spessa pour lui tenir compagnie , mais que je le priais de me dégager et de permettre que je m'en retournasse à Goertz, puisque cette compagnie ne lui était plus nécessaire. — J'ai eu tort de vous quitter, me dit-il , j'en conviens ; mais cela ne m'arrivera plus. Je suis amoureux d'une petite

chanteuse de l'Opéra-Buffa de Trieste , venue tout exprès pour moi à Goertz. Je voulais rester deux jours seulement auprès d'elle , j'y suis resté huit jours malgré moi. Vous connaissez les femmes, elle l'exigeait; mettez-vous à ma place.

Il m'apprit aussi qu'il avait eu différons arrangemens à terminer avec un propriétaire du Frioul vénitien, dont il devait épouser la fille au carnaval prochain. Bonnes ou mauvaises, ces raisons m'apaisèrent, et je me décidai à demeurer avec ce fou.

Des vignes de raisins blancs faisaient toute sa fortune. Le vin qu'il en tirait était passable , et lui rapportait annuellement i,ooo sequins ; mais, comme mon Torriano en dépensait 2,000, il se ruinait. Convaincu que ses gens le volaient, on le rencontrait à chaque instant dans les chaumières, où il entrait, le bâton levé , distribuant des coups partout ou il trouvait une grappe de raisin. Je fus témoin de plusieurs de ces scènes révoltantes. Ainsi , un jour je le vis aux prises avec deux paysans robustes qui frappaient sur ses épaules à grands coups de manche à balai. Très -maltraité par eux, il se retira tranquillement, emportant ses coups; mais, dès que nous fûmes dehors, lime reprocha avec colère ma neutralité pendant la bataille. Je lui prouvai que j'avais eu de bonnes raisons pour m'abstenir : premièrement, parce quil avait tort, et en second lieu, parce que je ne savais pas manier un manche à balai, sorte d'arme dont les paysans se servent

bien mieux que nous autres gentilshommes. Dans sa fureur, il osa me traiter de lâche \ à l'entendre, nos relations m'obligeaient à le défendre en toute occasion jusqu'à la mort. Je ne répondis à sa sortie grossière que par un geste et un regard qu'il eût compris , s'il avait eu du cœur.

Le bruit de celte aventure se répandit bientôt dans le village ; les paysans qui l'avaient battu, craignant sa vengeance, quittèrent le pays. Dès qu'on apprit qu'à l'avenir il n'entrerait plus dans les chaumières qu'avec des pistolets chargés dans sa poche , la commune se rassembla, et lui députa deux émissaires chargés de lui déclarer que tous les paysans abandonneraient le village dès la semaine suivante , s'il ne prenait l'engagement de ne jamais entrer dans leurs chaumières , soit seul, soit en compagnie. Le discours de ces pauvres révoltés renfermait un principe philosophique dont la profondeur et la justesse me frappèrent, bien que le comte le trouvât impertinent et ridicule : ils soutenaient que le paysan a le droit de goûter au fruit d une vigne, qui n'en rapporterait pas, si lui paysan ne la cultivait de ses propres mains, de même qu'un cuisinier était autorisé à goûter le ragoût qu'il prépare pour son maître, même avant de le lui servir.

Menacé d'être abandonné, avant la vengeance, le comte rentra dans son bon sens. Les paysans triomphèrent de lui avoir fait entendre une fois dans sa vie de bonnes vérités.

Un dimanche , j'allai avec le comte à la chapelle

pour assister à l'office divin. Le pr'-e se trouvait déjà à l'autel, et terminait le Credo : voilà Torriano furieux ; à la fin de la messe , il suit l'ecclésiastique dans la sacristie et lui donne quelques coups de canne , sans égard pour son ministère et les habits sacerdotaux dont il est encore revêtu. Celui-ci, tout aussi peu patient, mais à meilleurdroit, crache au visage du côtoie, et, par ses cris et ses menaces, attire tous les assistans autour de lui. Je vis le moment où nous allions être assommés , car on me comprenait dans la vengeance , moi neutre. Nous sortîmes précipitamment de la chapelle , et je prédis à Torriano que l'ecclésiastique outragé se rendrait infailliblement à Modène, et que cette affaire aurait des suites fâcheuses. Cet avertissement lui fit comprendre de deux choses l'une : ou qu'il fallait réparer ses torts par de bons procédés, ou s'opposer par force à ce que le prêtre irrité sortît du village.

Aussitôt il fait venir ses gens, et leur ordonne de se saisir du prêtre et de le lui amener : on court, on le trouve, on l'entraîne. Le pauvre diable écumait de rage , et Dieu sait quels saints blasphèmes j'entendis! Il traita le comte d'hérétique, et lui lança les foudres de Texcommunica tion, tout en l'accablant du torrent de ses injures : ni lui, ni aucun autre ecclésiastique ne dirait plus jamais la messe dans la chapelle du château, et lar chevèque vengerait son affront Le comte le laissa parler tant qu'il voulut, et se contenla de le retenu dans une salle. Il eut ensuite l'impudence de

34o CHAPITRE XI.

l'engager à dîner à sa table, comme si rien ne s'était passé ; et l'autre eut l'imprudence et la gloutonnerie d'accepter. Non - seulement l'ecclésiastique mangea comme quatre , mais il but comme huit, et, bref, s'enivra. Cette action crapuleuse ramena la paix; le bon prêtre laissa tomber dans le vin la mémoire des injures qu'on lui avait faites, et y puisa le pardon du pécheur.

Quelques jours après , Torriano reçut, à l'heure de son dîner, la visite de deux capucins. Voyant qu'ils ne disaient mot et qu'ils ne répondaient rien aux signes qu'on leur faisait , il fit mettre deux couverts pour nous, et leur tourna le dos. Ceci rendit la parole aux deux moines , et l'un fit observer qu'ils n'avaient pas encore dîné. Aussitôt Torriano leur fit apporter une assiettée de riz ; les capucins refusèrent, objectant que leur place était à sa table , puisqu'ils étaient admis aux banquets même des tètes couronnées. Le comte, en train de rire , répliqua que leur vœu d'humilité leur défendait d'ambitionner un tel honneur. Alors, les moines battirent en retraite. Torriano ayant cette fois raison contre son habitude, je pris hautement son parti , et je représentai à ces vaniteux mendians qu'ils devraient rougir d'avoir violé leurs vœux par excès d'orgueil, et peut-être de gourmandise. L'un d'eux me ^pondit par des injures de mauvais lieu ; alors , le comte se fit donner une paire de ciseaux, afin, dit-il, de couper la barbe à ces gueux. A cette annonce, il eût fallu les voir fuir, comme si le diable

ClUPiïRE Xi. 34l

eût été à leurs trousses. Nous en rîmes toute la soirée.

J'aurais volontiers pardonné au comte ses folies si elles avaient été toutes du genre de celle-ci ; malheureusement pour ses entours, son humeur; était insupportable , sa bile, toujours échauffée, s'allumait, et le jetait dans des accès de fureur; au moment de sa digestion , il devenait cruel et comme altéré de sang. Son appétit était parfois extraordinaire ; il mangeait vite et comme un désespéré ; je l'ai vu avaler une bécasse tout entière. Il digérait ensuite comme il pouvait. Il inarrivait quelquefois de faire l'éloge de sa tab1? , plutôt par complaisance que pour tout autre motif, mais il se permit un jour de me dire sans façon et d'un ton presque sévère que mes complimens le contrariaient, et que je ferais bien de manger et de me taire. Je portai aussitôt la main sur une bouteille pour...., mais la raison me revint à propos, et je me versai à boire.

La petite Costa, cette chanteuse dont il était épris, me dit trois mois plus tard, à Trieste, qu'avant de connaître le comte, elle n'aurait jamais pu croire qu'il y eût au monde un homme tel que lui, et qu'elle plaignait l'infortunée qui serait sa femme. L'aventure que je vais raconter m'obligea enfin à ne plus garder aucune mesure, et m arracha pour toujours aux griffes de cette bète féroce.

Pendant l'ennui de mon séjour à Spessa , je m'étais lié secrètement avec une jeune paysanne,

veuve et très-égrillarde. Elle me donnait de l'amour, et je lui donnais de l'argent. Elle venait chez moi toutes les nuits à peu près : c'était mon unique passe-temps à Spessa Quoique très-ardente dans l'occasion, elle était douce et soumise, ce qui n'est pas commun parmi les paysannes du Frioul. Nous étions d'autant plus charmés de notre union , qu'elle semblait être un mystère pour tout le monde, et que nous n'avions ni jaloux ni envieux à redouter; erreur complète! Sgualda (c'est son nom) me quittait ordinairement à la pointe du jour, et sortait par une petite porte qui donnait sur la route. Voilà qu'un beau matin, au moment où elle venait de partir, je l'entends pousser des cris; j'ouvre précipitamment, et que vois-je? le terrible Torriano la rouant de coups. Je m'élance sur lui, et nous tombons ensemble, lui dessous , moi dessus. Ma veuve s'esquive pendant la lutte. J'étais en chemise, ce qui rendait le combat inégal ; en outre il était armé d'un bâton, et je n'avais que mes poings; encore lun était-il malade. D'une main je contiens mon homme, et de l'autre je lui presse le cou jusqu'à l'étrangler à moitié. Il m'avait pris aux cheveux de sa main gauche, mais il lâcha prise bien vite en perdant la respiration. Furieux et ne me connaissant plus , je lui arrache la canne des mains, et lui rends avec abondance ce qu'il avait donné à la pauvre Sgualda. Mes coups lui rendent ses sens ; il se lève , prend la fuite à toutes jambes , et , s'arrètant à certaine distance, il m'envoie une nuée

de pierres. Que faire ? Le poursuivre eût été ridicule : donc, je bats tranquillement en retraite, et rentre dans ma chambre sans savoir si cette belle équipée avait eu des témoins. Après mètre reposé, je charge mes pistolets, puis je m'habille, dispose mes hardes dans ma malle, et je sors avec Tintention de chercher une voiture et un paysan pour gagner Goertz. Précisément, sans le savoir, je prends un sentier qui me conduit à la maison de Sgualda. La pauvre femme était triste, et, comme je parais inquiet, elle me rassure en disant que les coups sont tombés sur ses épaules, et non sur sa tète, mais elle ajoute que l'affaire fera du bruit, parce que deux paysans nous ont vus aux prises. Je lui donne 1 sequins, et l'invite à venir me voira Goertz, où je compte passer trois semaines : je partirai, lui dis-je, dès que j'aurai une voiture. Sa sœur me propose de me conduire à une ferme où je trouverai tout ce qu'il me faut. Cette fdle me dit en chemin que Torriano persécutait Sgualda , qui avait repoussé ses propositions.

Marché conclu avec le maître de la ferme, a qui je remis un demi-écu d'arrhes, je reprends le chemin du château , où la voiture devait venir me chercher à midi. Au même instant, un domestique m'invite, de la part du comte, à me rendre auprès de lui. Je réponds par écrit à Torriano, et en bon et intelligible français, qu'après ce qui s'est passé entre nous, je ne puis plus le renc ntrer que hors de ses domaines. Leux minutes

après le départ du domestique, arrive Torriano en personne.

- — Puisque vous ne voulez pas me parler chez moi , je viens vous parler chez vous , monsieur.

Et il ferme la porte. Je me mets sur la défensive.

— Point d'éclat, me dit-il; votre départ précipité m'offenserait, et vous ne partirez pas.

— Je serais curieux de voir comment vous m'en empêcherez. Vous ne voulez pas sans doute me retenir ici malgré moi?

— Je veux et je dois m'opposer à ce que vous partiez seul ; mon honneur exige que nous sortions ensemble du château.

— Fort bien. Je vous comprends : alors prenez votre épée ou vos pistolets , comme vous voudrez j me voilà à votre disposition. Il y aura assez de place pour nous deux dans la voiture que j'attends.

— Du tout , c'est dans la mienne que vous partirez, quand nous aurons dîné ensemble.

— N'y comptez pas. Je m'estimerais fou, si, après un événement qui est déjà la fable du village et qui sera bientôt connu à Goertz, je mangeais un bouchée de votre pain.

- — Eh bien ! nous dînerons ensemble et tête-àtète. Tout le monde, jusqu'à mes domestiques, l'ignorera. Vous voulez, n'est-ce pas, prévenir tout nouveau scandale ? L'unique moyen, c'est de renvoyer votre voiture.

Après mille raisonnemens, il fallut céder. Je

congédiai le voiturier, et ce brigand de Torriano resta jusqu'à une lieure à m'accabler de ses excuses ; il voulut me persuader que j'avais tort, et que je n'avais aucun drc ; de l'empêcher de bâtonner une coquine de paysanne qui ne m'intéressait pas.

L' et range té de ce raisonnement m'arracha un grand éclat de rire ; mais , reprenant mon sangfroid , je lui répondis :

— De quel droit, monsieur, vous permettezvous de frapper une personne libre ? Je serais un monstre comme vous si j'étais assez lâche pour vous laisser assommer une malheureuse femme, et une femme qui sortait de mon lit; car vous ne l'ignorez pas.

Il joua la surprise, et, comme s'il voulait en finir, il s'écria que cette aventure ne ferait honneur à aucun de nous deux, quand bien même Fun ou l'autre resterait sur le terrain : — Et vous savez, monsieur Casanova, que je ne me bats jamais qu'à mort.

— Nous verrons bien. Au surplus, vous vous battrez si vous voulez et comme vous voudrez ; quant à moi, je me déclare satisfait. Vous voyez donc bien que vous allez rester au nombre des vivans.

— Je l'espère; néanmoins nous nous battrons.

— Soit. Allons, choisissez de Fépée ou du pistolet.

■ — L'épée.

Je tombai de mon haut en voyant lout-à-coup

cet homme fougueux devenir prévenant et poli devant l'imminente chance d'un duel à mort fait pour porter le trouble dans ses idées, car il me semblait impossible qu'un original de cette espèce pût être brave. Quant à moi , je gardai mon sang-froid et ma liberté, certain d'avance que je le terrasserais au moyen de ma botte secrète ; je me promis de le blesser seulement au genou.

jNous partîmes après avoir bien dîné, lui sans bagage, et ma malle derrière la voiture. Il avait dit au cocher de prendre la route de Goertz , et, à chaque instant, j'attendais qu'il lui donnât l'ordre de tourner à droite ou à gauche , afin de chercher un champ de bataille dans l'épaisseur du bois ; mais Torriano gardait le plus grand silence. Quand nous fûmes en vue de Goertz, il me dit : Tenez, il vaut mieux rester bons amis; promettons-nous réciproquement le secret sur cette vilaine affaire.

— Soit, lui dis-je, mais n'y revenez plus.

Il poussa la lâcheté jusqu'à vouloir que nous nous embrassions au moment de notre séparation.

Je pris un petit logement dans la rue la plus tranquille de Goertz; mon intention était d'y terminer la seconde partie de mon Histoire des troubles de Pologne. Toutefois, le temps que j'y consacrais ne m empêcha pas de paraître dans les cercles jusqu'au moment que j'avais fixé pour mon retour à Trieste , ou je devais attendre la grâce que M. Zaguri m'avait promise. L'aventure

de Spessa était clans toutes les bouches; on en parlait sans cesse devant moi pendant les premiers jours de mon arrivée. Je traitais ces bruits de cancans, et l'affaire de bagatelle; bref, on finit par n'en plus rien dire, quand on vit surtout Torriano me donner les mêmes marques d affection. Il chercha à «l'attirer encore chez lui, mais je m'excusai toujours : c'était un homme dangereux, un de ces élres déraisonnables qu il faut fuir du plus loin qu'on les voit venir. Il épousa la jeune dame dont j'ai parlé, et la rendit fort malheureuse. J'ai appris que Torriano était mort dans la misère et fou à lier, après quinze ans de ma-

riage.

A mon arrivée à Goertz, j'appris que le nouveau conseil des dix était entré en fonctions au commencement d'octobre ; les neuf inquisiteurs d'état avaient également remplacé leurs prédécesseurs dans le gouvernement de la république. M. de Morozini, le sénateur Zaguri et mon lidele et sincère ami Dandolo , mes protecteurs zélés, me mandèrent qu'ils espéraient toujours m'obtenir ma grâce , mais que s ils ne réussissaient pas a me faire rappeler à Venise dans le courant de l'année, il faudrait y renoncer pour toujours, indépendamment de ces nouveaux magistrats, le tribunal se trouvait composé , par un heureux hasard, des personnes qui les honoraient le plus de leur confiance et de leur amitié. Sagredo, I un des inquisiteurs, était l'intime ami du procurateur Morozini ; un autre, M. de (,rimani, était très-lie

°+° CMAPITKE XI.

avec Dandolo ; enfin, M. Zaguri répondait d'un troisième que la loi rangeait au nombre des six conseillers appartenant au conseil des dix , dont ils formaient une partie intégrante. En effet, ce conseil des dix se composait constitutionnellement de dix-sept personnes, outre les six conseillers ; le doge avait le droit d'y siéger. On voit que je devais être impatient de retourner à Trieste : là seulement, j'étais en mesure de rendre quelques services à la république , je pouvais stimuler le zèle de ceux qui s'intéressaient à moi, et arracher enfin ce rappel tant désiré que j'avais si bien mérité par un pèlerinage de vingt années dans toutes les contrées de l'Europe. A l'âge de quarante-neuf ans, que j'atteignais, hélas! je comprenais parfaitement qu'il n'y avait plus' rien à demander à la fortune, déesse impitoyable pour l'Age mûr. Vivant à Venise, je pensais pouvoir désormais braver ses rigueurs, et, grâce à mes talens , me suffire à moi-même. Ma longue expérience me mettait désormais à l'abri des prestiges de la vanité : je n'ambitionnais plus ni titres, ni honneurs, ni la splendeur d'une grande existence; tout ce qu'il me fallait, c'était un emploi obscur dont les revenus m'eussent procuré le strict nécessaire , car désormais j'étais résolu à m'en contenter.

Je travaillais alors , et toujours et sans relâche , à mon Histoire des troubles de Pologne; la première partie était déjà imprimée; la seconde à peu près terminée , et il me restait suffisamment

de matière pour compléter une édition en sept volumes. Cet ouvrage terminé , je me proposais de mettre la dernière main à ma traduction de Y Iliade en stances italiennes , prélude d'une suite d'autres travaux analogues \ au pis-aller, je n'avais pas à redouter l'indigence dans une ville qui présente mille ressources à bien des gens qui seraient réduits à mendier dans toute autre.

C'est à Goertz que je vis mourir le comte Charles Coronini de son abcès à la tête. Il avait fait son testament en vers italiens de huit syllabes ; il me le légua ; legs pour legs, j'aurais autant aimé sa fortune. J'ai conservé religieusement ce legs du comte , comme un monument de saine philosophie et de bonne humeur : rien de plus original que cette pièce , pleine de verve , de finesse et d'ironie ; on n'a jamais parlé de sa propre mort avec une plus grande liberté d'esprit. Il est vrai que le comte Charles ne se doutait guère , quand il l'écrivit, qu'il mourrait avant la fin du mois ; il avait plus d'un grain de folie dans la tète, car quel autre qu'un fou décidé pourrait rire en songeant à la mort !

Je partis de Goertz pour Trieste , le dernier jour de décembre 1773, et le Ier janvier 1 774? je me logeai à la grande auberge , située sur la plus belle place de la ville.

Je fus encore mieux reçu que je ne m'y attendais. Le baron Piltoni, le consul de Venise, tous les membres de la chambre de commerce , tous les habitués du casiuo, et jeunes gens, dames, de-

moiselles, parurent tous enchantés de me revoir. Je passai fort agréablement le carnaval , bien que travaillant sans relâche à mon histoire, dont la seconde partie fut imprimée avant le carême.

Il y avait alors à Trieste une troupe de comédiens , au nombre desquels je retrouvai Irène , cette Irène que j'avais aimée, la fille du prétendu comte Rinaldi. Je l'avais précédemment connue à Milan et a Gènes , puis je l'avais négligée, et bref abandonnée par considération pour M. son père; depuis cette époque, je lui avais été très-utile à Avignon, où j'avais contribué à la tirer d'un fort mauvais pas. Séparé d elle depuis douze ans , je reconnus cependant, au premier coup d'oeil, qu'elle pouvait encore me plaire, mais je sentis en même temps qu'il fallait me tenir sur mes gardes, n'étant plus en position de faire des folies. 0 mes beaux jours, qu'étes-vous devenus!

La bonne Irène m'accueillit avec des cris de joie \ elle comptait sur ma visite , car, me dit-elle, je t'avais reconnu au parterre. Je n'étais donc pas tout-à-fait défiguré. Elle me présenta son mari, qui jouait les rôles de scapin, et sa fille, qui, à peine âgée de huit ou dix ans, était déjà citée comme danseuse. En deux mots, voici l'histoire d Irène Dans le courant de Tannée qu'elle avait passée à Avignon, elle était allée à Turin avec son père. Là , elle s'amouracha de scapin, abandonnant sa famille pour le suivre, et prenant, comme lui, la carrière du théâtre. Elle savait que son père était mort d'indigestion, et sa mère de cha-

grin, vu la profonde misère où la pauvre femme était tombée. Irène m'aftirnia qu'elle avait toujours respecté la foi conjugale , malgré les écueils de sa profession, sans toutefois désespérer pour jamais, par une rigueur injuste, les quelques amants qui valent la peine d'être écoutés. Cette espèce, si rare en tout pays, Tétait encore plus à Trieste, malheureusement pour elle. Aussi, tout son plaisir dans cette ville consistait-il à recevoir à souper quatre ou cinq amis intimes; le souper était un repas pour rire et servait de prétexte au jeu. Irène tenait la banque et s'en acquittait fort bien. Elle me mit du nombre de ses invites; je lui promis de venir le soir même, après le spectacle, me proposant de jouer petit jeu , car c'était un divertissement sévèrement proscrit par la police de Trieste.

Tous les convives , sept ou huit jeunes gens , je crois, étaient amoureux d'elle, ce qui les empêchait de voir avec quel heureux à-propos pour elle la princesse faisait sauter la banque. Je fus tenté de rire en m'apei cevarit qu'elle exerçait aussi son talent sur moi ; néanmoins, je ne soufflai pas le mot, et me retirai tranquillement comme les autres, avec une perte de quelques florins. C'était une bagatelle, mais Irène m'avait traite en novice, et cela me déplaisait. Le lendemain , j'allai la trouver à la répétition , et lui fis compliment sur son adresse. Elle feignit d'abord de ne pas comprendre; puis, comme j insistais, elle affirma que j'étais dans 1 erreur.

35î CHAPITRE XI.

— S'il en est ainsi , ma belle , vous vous repentirez de m'avoirfait ce mensonge.

Là-dessus, elle changea de ton et voulut me rendre l'argent que j'avais perdu, en m' offrant de me mettre de moitié dans sa banque. Je repoussai ces deux propositions , et lui signifiai que je ne paraîtrais plus à son cercle.

— Prenez garde de saigner trop abondamment vos amis , lui dis-je , car un scandale aurait pour vous de fâcheuses conséquences; le métier que vous faites porte malheur.

A quelques jours de là , Irène vint me voir; elle était accompagné de Pittoni, qui s'en était épris. Ce fut un bonheur pour elle , car peu de temps après , un de ses amis intimes l'accusa d'escroquerie , et Irène eût été jetée en prison, sans l'intervention toute-puissante de Pittoni , qui était toujours directeur de la police.

Elle quitta Trieste avec toute la troupe, vers le milieu du carême. Le lecteur la retrouvera cinq ans plus tard , à Padoue , lors de mes relations

intimes avec sa fille matre pulchrâ filia pul-

chrior.

Les Mémoires de Casanova , écrits par lui-même, finissent ici. Soit qu'il n'ait pas continué son récit, soit qu'il ait jugé à propos d'en retrancher la dernière partie , voilà tout ce qu'il a laissé. Des recherches actives nous ont procuré quelques renseignemens qui se rapportent aux derniers événemens de sa vie. Ces renseignemens devaient trouver leur place dans une édition complète , et nous les donnons au lecteur.

A M. FAULKINHER, A OBERLENT£RSDORF ,

écrites par son meilleur AMI ,

JACQUES CASAXOVA DE SEING ALT (i).

(Janvier 1792.)

Est hocpro cerlo, quoties cum stercore cei1of

Vinco seu vincor, semper ego maculor.

Si je me débats contre la fange, il est certain que, vainqueur ou vaincu, j'en sortirai souillé,

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