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Casanova se brouille , se raccommode avec lui , le délivre de la prison, sauve plusieurs familles de la misère , se fait quelquefois l'avocat de quelques autres , prend un secrétaire nommé Costa; impatienté par lui, il veut le battre, l'embrasse, tombe à ses genoux , et le plus grand reproche qu'il lui fait , c'est d'avoir écrit la ville de Trente en chiffres: 3o!
Les plaintes des parens de jeunes gens de Nuremberg qui avaient perdu leur argent, font arrêter l'honnête ou le malhonnête associé ; avec son gain , il se tire de prison ; va, toujours sans aveu, sans projet, porter sa fortune ailleurs, jusqu'à ce qu'elle soit assez dissipée pour en chercher une nouvelle. Ses cens se battent à Auasbours , il bat ses gens pour les séparer: il est mis en prison ; on ne l'en tire que pour le prier de sortir delà ville.
Sa voiture se brise près du château d'un baron allemand , il est bien avec une de ses filles ; mais enchanté de l'autre qui l'adore , il l'y encourage , devient son instituteur ; il en est aimé au point de l'épouser, et loin de la corrompre pour l'amour ou de la séduire pour l'hymen, il s'arrache de ce séjour pour ne pas la rendre malheureuse par un mariage si inégal, et poursuit sa carrière d'aventurier. 11 s'échappe, un beau jour, sans qu'on sache au château ce qu'il est devenu, laisse les deux sœurs en larmes , et, revenant quelques années après, il apprend avec le plus grand plaisir que son écolière de vertu, fidèle ncipes , faisait le bonheur d'un mari jeune et iirté-
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ressant, et que son écolière de volupté trompait le sien sans qu'il s'en aperçût, et se montrait difficile sur le choix de ses amans, parce qu'il ne lui était pas aisé d'en trouver un aussi aimable que lui, Casanova; ce qu'il ne dit pas , par modestie , mais ce qu'il a la bonté de faire entendre.
Il repasse par Nuremberg, et se donne à la poste le nom de Seingalt , qui lui vint à la bouche dans ce moment, et qu'il a ajouté depuis ce temps-là à celui de Casanova , pour se faire gentilhomme, m'a-t-ildit, et n'en avoir lui-même obligation à aucun souverain. On le reconnaît, on l'arrête, le bourgmestre l'interroge d'un air terrible : Qu'est-ce que ce faux nom? — Il ne l'est pas, répond Casanova; il est bien à moi , puisque je l'ai pris : je n'ai pas dit que je n'étais pas Casanova, puisque je le suis. — Quel droit avez vous de porter l'autre nom? — Je le porte de par Y alphabet. — Puisqu'il en est ainsi , passez.
Il va en France , il se souvient du cardinal de Bernis , le seul homme qu'il y connaisse ; il en est reçu à merveille : ils se rappellent mutuellement leur aventure de religieuse ; il allait chez lui quand il voulait, ne songeait à rien demander, son argent était parti. Le cardinal lui demande s'il en a , et lui fait donner une place à la loterie qui lui vaut huit ou dix mille livres. Qu'est-ce que c'est que cela à Paris ! Casanova en dépense trente mille. Filles d'opéra, équipage, livrée, soupers, maison montée , etc., il fallait bien que quelqu'un se chargeât de payer tout cela. Il rencontre par
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hasard une des plus grandes dames du royaume* à qui ses grands yeux, son nez singulier et le teint rembruni de son pays, plaisent beaucoup. Il soupe chez elle; on parle magie, astrologie, cabale; avec un air raisonnable il combat les deux premières choses, et dit qu'il est fort dans la troisième. En voulez-vous une preuve? dit-il; avezvous quelque chose à demander à la cour? je parie vous dire ce que le ministre vous répondra. Il fait des chiffres, calculs, écritures, cercles, etc., et l'assure que le cardinal de Bernis lui permettra de parler au roi de son affaire et de la faire réussir, malgré les difficultés que lui-même lui en présentera. Casanova court chez lui, l'en prévient, lui conte son histoire , en rit comme un fou et attend la dame avec impatience.
Son affaire avait réussi avant l'exil du cardinal, voilà Casanova comblé de présens ; il lui apprend la cabale , le voilà écrasé de bienfaits. Moitié adresse de maître , moitié de hasard , elle devine quelquefois , et serait la plus heureuse des femmes , si son âge et sa ligure lui permettaient de passer une nuit dans les bras de son espèce de sorcier. Il fallait cependant mériter les cent mille écus qu'il en avait reçus, et autant encore qu'il était sûr d'en avoir.
Casanova n'avait pas autant de rigueur pour une de ses femmes , et lui confie son projet : Il sera piquant, dit-il , de passer une nuit avec vous et avec elle en même temps; j'introduirai un soldat aux gardes qui passera pour moi. — 11 dit à la
dame : Mon génie me menace de me quitter, si vous me rendez heureux sous ma forme naturelle; je vous parlerai sans la reprendre , et nos désirs seront satisfaits. Le soldat est introduit ; Casanova se met avec la jolie femme à côté du sanctuaire des plaisirs de la dame : elle est ravie au troisième ciel , cause quelquefois avec lui , et lorsque le génie lui permet de reprendre sa figure , un petit bout de bougie est le signal de la fuite de son représentant et de la petite suivante.
Le bruit de tant de dépenses extravagantes que faisait la dame se répand dans Paris, et Casanova échappe à la police , et sans doute à la Bastille , en partant de Paris au plus vite. Il voyage en grand seigneur, et est traité à merveille partout ; il fait quelquefois une banque pour doubler sa fortune , il en perd la moitié. Il doit être arrêté à Stuttgard , il se sauve et va à Ferney.
La première chose qu'il fait ^ c'est de se brouiller avec M. de Voltaire , pour lui avoir fait entendre que la Henriade est autant au-dessous de la Jérusalem délivrée , qu'il est au-dessous de l' Arioste dans la Pucelle. Néanmoins , il l'intéresse un moment, mais il lui vante Jean-Jacques dans le moment où. celui-ci venait de soulever Genève contre lui; et ils se séparent très-mécontens l'un de l'autre. Il paraît suspect aux deux partis qui ont toujours divisé cette petite république , et part pour lAngleterre. Il y a la plus piquante aventure d'amour et de bienfaisance que je connaisse , Biais je m'en souviens pas assez pour la
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raconter (i); bref, il va en Espagne. Quel pays pour Casanova! sérénades données , doutes sur la religion, moqueries sur les grands d'Espagne, toujours petits défigure, qu'il regardait du haut de la grandeur de la sienne , rivalité d'amour avec
les moines, c'était dix fois plus qu'il ne fallait
pour un autodafé ; mais une fille de savetier-gentilhomme chez qui il logeait , et qui était amoureuse de lui , employa sou confesseur à savoir du grand inquisiteur quand toutes les preuves contre Casanova seraient rassemblées , et il se sauve chez un secrétaire d'ambassade , qui le prit à temps dans sa voiture. Il y a vingt choses plaisantes sur Madrid dont je ne me souviens pas, et beaucoup de piquant sur la noblesse du savetier son hôte, qui dédaignait tous les métiers, et mettait son épée le dimanche. La chaleur du climat et de l'àme de la fille lui procurent bien du plaisir et des réflexions*, elle était dévote comme un ange et réparait ses actions par ses discours ; elle le prêchait avant et après , et le menaçait de lui retirer ses preuves d'amour s'il ne se convertissait pas; c'était un mélange de mysticisme et de volupté , de Marie de la Greda et de Thérèse philosophe, de théologie et de X Arétin. Son esprit était aussi ardent et ses yeux aussi vifs que son cœur. Il est à remarquer que Casanova , depuis qu'il courait le monde, n'avait jamais eu de passeport,
(i) C'est probablement l'histoire de Pauline contenue dans le tome IX.
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ni de lettres de change et de recommandation. Ses aventures de Madrid ne pouvaient pas engager le ministre qui lui avait permis d'accompagner son secrétaire à lui en donner. « Allons, disait-il, me voici au bout du monde, allons du pays le plus chaud au plus froid. » Et puis, sa devise était: v oient em clucit 9 nolentem trahit (1). Je serai peut-être , disait-il , attaché à la cour de Catherine ; son bibliothécaire, son amant, son secrétaire , son chargé d'affaires , ou gouverneur de quelque prince. Pourquoi non? on a pris pour cet emploi le cuisinier du marquis de L'Hospital, ambassadeur de France, avec qui il s'était brouillé; il y a aussi quelques coiffeurs de ce pays-là , et un pâtissier du mien, qui élèvent des enfans impériaux. Casanova est fait pour toutes les meilleures places ; Casanova sera aimé de la mère de son jeune homme; il s'enrichira, et il gardera maintenant ce qu'il aura ; il ne voyagera plus en berline à six chevaux; il ne dotera plus de filles, il n'en refusera plus par délicatesse ; il ne mettra plus 1.000 ducats sur une carte; il n'offensera plus les magistrats et les préjugés.
A la fin d'un de ces jours méridionaux du nord, une de ces nuits où il ne fait presque pas nuit , l'impératrice , se promenant avec toute sa cour au jardin d'été, aperçoit une figure et une tenue assez extraordinaires , italienne à ce qu'elle juge ,
(1) Quand je veux, j'y vais; quand je ne veux pas , j'y cours.
et qu'elle devine, à sa mine, être celui dont elle avait vu le nom dans le rapport de la garde et de la police.
Casanova regardait une statue d'un air moqueur. Après l'avoir interrogé , l'impératrice passa son chemin, riant plutôt des réponses bizarres de l'homme qu'elle ne s'en ficha ; mais , ayant appris qu'avec le peu d'argent qui lui restait il faisait une banque dans un café , elle lui fit dire que ce n'était pas le moyen de se recommander auprès d'elle, et qu'elle ne pouvait pas se le donner comme attaché. Les courtisans russes n'eurent garde, après cela, de se l'attacher non plus. Il partit pour Berlin (1). Je parlerai au roi, se dit Casanova ; je parlerai d'Àlgarotti comme si je le connaissais ; je dirai du mal de la littérature allemande que je n'aime et ne connais pas plus que lui; je lui demanderai une place. Il arrive, se fait présenter au roi comme l'homme de la fuite des Plombs , et cause long-temps avec lui. — Mais , lui dit le grand Frédéric , cette histoire est-elle bien vraie? — Vraie! Tout autre que votre majesté ne m'adresserait pas cette question impunément; je n'ai jamais menti ! — Vous devez abhorrer votre patrie? — Pas du tout.— Et voilà des paradoxes sans fin dont il régale le roi sur les gouvernemens et les lois. Les auteurs classiques , sur lesquels je
(1) On ne doit pas oublier que le prince de Ligne cite de mémoire, et ses souvenirs s'en ressentent. Le voyage à Berlin précéda la visite de Casanova à la grande Catherine.
n'ai jamais trouvé personne de plus fort que lui , furent mis en revue. Il est au moment d'être bien accueilli par Frédéric , mais il s'avise de lui dire que Maupertuis était peu physicien , d'Alembert peu géomètre, Voltaire peu poète, d'Argens peu philosophe, Lamettrie mauvais médecin, Labeaumelle mauvais critique, Diderot mauvais écrivain, etKœnig un pédant.
Le roi trouva que ce n'était pas là son homme, mais il se dit : Tachons de l'employer, il a bien de l'esprit et des connaissances ; peut-être sera-t-il utile à quelqu'un de mes établissemens. 11 l'envoie chercher le lendemain. — Avez-vous de la patience et de Tordre ? — Très -peu , sire. — Et de l'argent? — Point. — Tant mieux ! vous vous contenterez de faibles appointemens. — Il le faut bien, j'ai mangé plus d'un million. — Comment vous l'êtes-vous procuré? — Par la cabale. — Qu'est-ce que cela? — J'ai su le passé, j'ai prédit l'avenir. — Vous êtes donc un aventurier? — Oui, sire , et si jamais je rattrape la fortune par son toupet, je ne la lâcherai plus. — Ce n'est pas chez moi qu'on la trouve , je vous en préviens. Suivezmoi à l'établissement des Cadets ; j'y ai une quantité considérable de misérables, de cochons, de bêtes pour gouverneurs, précepteurs, instituteurs ; je ne sais comment les appeler. Je voudrais les mieux composer; venez. — Casanova accompagne le roi.
Il demande au premier qu'il rencontre : Quels sont vos gages? — 3oo écus. — Miséricorde! ce
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n'est pas mon fait. — Le roi passe en revue sur une ligne les gouverneurs , les trouve cochons comme il l'avait annoncé , mal peignés et mal tenus; il lève sa canne sur eux. Il visite les chambres, et les trouve dans un état dégoûtant; les jeunes gens mal rangés, et le regardant d'un air hébété, et, dans une de leurs salles, un pot de chambre sur une table. îl fait prendre par la tète le gouverneur qui en était le chef, et le fait mettre au prévôt.
Casanova tremble de toutes ses forces d'y aller lui-même , s'il refuse une place aussi agréable , et lorsque le roi se retourne pour la lui proposer, il ne le trouve plus. Il part le même jour pour ^ arsovie , et fait dire à Frédéric qu'il n'aime pas mieux les fers que les plombs.
A Varsovie , il trouve un appui : Tomatis le présente au roi de Pologne. La conversation de Casanova, chargée d événemens et animée par l'originalité, le fit recevoir et réussir dans toutes les grandes maisons. La générosité de Stanislas- Auguste soutenait bien des inutiles ; Casanova en profita aussi. Le prince palatin de Russie l'aimait; il fut peut-être de moilié dans quelque gros jeu. M. de Seingalt se trouve encore une fois un seigneur ; décide , contrarie , blâme , fronde et déplaît.
Le moyen qu'il fût tranquille quelque part! Yest-il pas obligé, comme \ énitien , de se mêler du théâtre italien .} Le général Branicki y avait une maîtresse. Elle eut le malheur de ne pas être
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trouvée bonne par M. Casanova ; il la siffla , et rencontrant son amant dans la loge d'une autre actrice , celui-ci, qui l'y était venu chercher, lui dit qu'il n'y avait qu'un drôle qui eût été capable de cela , et qu'il avait envie de le faire jeter par la fenêtre. Que de choses entrèrent, dans la minute, dans l'âme vindicative d'un Italien , et passèrent par sa tète ! Celle d'un autre aurait peut-être contenu lidée du stylet ou d'une petite poudre innocente ; mais Casanova , noble et grand dans ses manières , roule sa noble vengeance dans ses yeux, comme Homère nous peint Jupiter : au lieu de la foudre , il lança un regard effrayant, et alla se coucher.
Branicki m'a raconté tout cela aussi , mais je ne m'en souviens que confusément. Il reçoit le lendemain le billet le plus bizarre , le plus respectueux , le plus impertinent, caressant, menaçant, où il ne comprend rien. Il en rit, et n'y pense plus. Arrive un second billet, plus clair, un vrai cartel. Branicki aime mieux se battre qu'écrire ; il lui fait dire qu'il lui parlera au spectacle. Les révérences, que sans cela Casanova ne faisait guère , annoncent et précèdent la proposition. — Eh bien ! volontiers ; mais êtes-vous gentilhomme ? — Mieux que cela, monseigneur : je suis de votre société. — Je parie que vous ne vous êtes jamais battu. — Jamais, excellence. — Pourquoi, diable ! commencer par moi ? — Parce que personne avant vous ne m'a jamais insulté. — L'affaire ne peutelle pas s'arranger? — Avec un autre que votre