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Mémoires

Je vais tenter mon opération magique. — Orage terrible qui survient. — Ma peur. — Javotte reste pure. — Je quitte la partie, et je vends la gaîne à Capitani. — Je retrouve Juliette et le pre'tendu comte Celi , devenu comte Alfani. — Je me décide à partir pour Naples. — Ce qui me jette dans une autre route.

Je devais faire ma grande opération le jouisuivant , car autrement , d'après les idées reçues, j'aurais été obligé d'attendre la pleine lune du mois prochain. Je devais conjurer les gnomes à pousser le trésor au niveau du sol , à l'endroit

même où j'aurais fait mes conjurations. Certes je savais bien que l'opération manquerait , mais je savais aussi que je ne manquerais pas de raisons pour satisfaire Franzia etCapitani. En attendant, je devais bien jouer mon rôle de magicien que j'aimais à la folie. Je fis travailler Javotte toute la journée pour coudre en cercle une trentaine de feuilles de papier sur lesquelles je peignis les figures les plus bizarres. Ce cercle, que j'appelais maxime, avait trois pas géométriques de diamètre. Je m'étais fait une espèce de sceptre ou baguette magique de la branche d'olivier que Franzia m'avait apportée de Césène. Étant ainsi préparé , je dis à Javotte qu'à minuit , au moment où je sortirais du cercle , elle devait se tenir prête à tout. Elle ne reçut pas cet ordre avec répugnance , car il lui tardait de me donner cette preuve de son obéissance ; et de mon côté, me regardant comme son débiteur, je me sentais pressé de la satisfaire. L'heure étant venue , j'ordonnai au père et à Capitani de se tenir sur le balcon , soit pour être prêts à mes ordres, si je venais à les appeler, soit pour empêcher que personne de la maison ne put rien voir de ce qui allait se passer. Je me défais alors de tout habillement profane, et je revêts le grand surplis , ouvrage des mains pures d'une vierge , puis je laisse tomber mes longs cheveux épars , je place ma singulière couronne sur ma tète , le cercle maxime sur mes épaules , et empoignant le sceptre d'une main, le merveil-

leux couteau de l'autre , je descends dans la cour. Là, j'étends mon cercle en proférant des paroles barbares , et après en avoir fait le tour par trois fois, j'y saute au milieu.

Là, accroupi, immobile pendant deux minutes, je me lève et je fixe mes regards sur un gros nuage blafard qui se levait à l'horizon de l'occident, pendant que le tonnerre grondait du même côté avec force. Que j'aurais paru sublime aux yeux hébétés de mes deux idiots , si examinant , un peu avant, l'état du ciel de ce côté-là , je m'étais avisé d'annoncer ce phénomène.

Le nuage s'étendit avec une rapidité extrême , et la voûte céleste ne parut bientôt que couverte d'un drap mortuaire que les éclairs les plus vifs sillonnaient dans tous les sens.

Cela étant fort naturel , je n'avais pas la moindre raison d'en être surpris ; cependant un commencement de peur me faisait éprouver le besoin d'être dans ma chambre. Bientôt, ma frayeur augmenta en voyant les éclats de la foudre , mêlés aux éclairs, se succéder et m'entourer de tous les côtés. J'éprouvai alors ce que peut opérer sur l'esprit une grande frayeur , car je me figurai que si les foudres qui sillonnaient le terrain autour de moi et qui éclataient sans cesse sur ma tête ne m'anéantissaient pas , c'était simplement parce qu'elles ne pouvaient point entrer dans mon cercle magique. Ainsi j'adorais mon propre ouvrage ! Cette sotte raison m'empêchait d'en sor-

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tir malgré Ja peur qui m'y faisait frissonner. Sans cette croyance , fruit d'une frayeur pusillanime , je n'y serais pas resté une minute , et ma fuite précipitée aurait dessillé les yeux à mes deux dupes qui auraient bien vu que loin detre un magicien, je n'étais qu'un poltron. La violence du vent , les éclats retentissans du tonnerre , un froid pénétrant et la frayeur me faisaient trembler comme la feuille. Mon système , que je croyais à toute épreuve , s'était évanoui ; je reconnaissais un Dieu vengeur qui m'avait attendu là pour me punir d'un seul coup de toutes mes scélératesses, et pour mettre fin à mon incrédulité en m'anéantissant. L'immobilité absolue dans laquelle je me trouvais, me persuadait que mon repentir était inutile , et cela ne faisait qu'accroître ma profonde consternation.

Cependant le tonnerre cesse , une pluie abondante commence à tomber , le danger disparaît et je sens renaître mon courage. Tel est l'homme! ou tel au moins je fus alors. La pluie tombait avec une telle abondance , qu'elle aurait inondé la contrée si elle avait duré plus d'un quart d'heure. Dès que la pluie eut cessé , il n'y eut plus ni vent ni nuage, et la lune se montra dans toute sa beauté au milieu d'un firmament de l'azur le plus beau. Je ramasse le cercle , et après avoir ordonné aux deux amis d'aller se coucher sans me parler, je rentrai dans ma chambre. L'esprit encore préoccupé, je jette les yeux sur Javotte, et je la trouvai

si jolie que j'en eus peur. Je me laissai docilement essuyer; ensuite, d'un ton pitoyable je lui dis d'aller se coucher dans son lit. Le lendemain, dès qu'elle me vit, elle me dit qu'en me voyant arriver tout tremblant, malgré la chaleur qu'il faisait, je lui avais inspiré de la crainte.

Après un sommeil de huit heures , la tête reposée } je me trouvai dégoûté de cette comédie, et à l'apparition de Geneviève, je fus tout surpris de n'éprouver aucun sentiment. Ce n'était pas que la docile Javotte eût changé , mais je n'étais plus le même. Me sentant dans un état d'apathie qui m'était inconnu jusqu'alors, par une suite des idées superstitieuses que la frayeur m'avait inspirées la veille, je crus voir que l'état d'innocence de cette jeune fille était protégé par le ciel , et que je n'aurais pas échappé a la mort la plus prompte et la plus terrible, si j'avais osé la lui ravir.

Au reste , avec ma tête de vingt-trois ans et mes idées exaltées, je ne voyais dans ma résolution que le père un peu moins dupe, et la fille un peu moins malheureuse, à moins qu'il ne lui arrivât ce qui était arrivé à la pauvre Lucie de Paséan.

Dès que Javotte ne fut plus à mes yeux qu'un objet d'une sainte horreur , je me décidai à partir sur l'heure ; et ce qui contribuait à rendre cette résolution irrévocable , c'était une appréhension que quelque pieux paysan ne m'eût vu faire mes jongleries dans mon soi-disant cercle magique, et que la très-sainte ou très-infernale inquisition,

informée par son pieux zèle , ne se mît à mes trousses pour me donner en spectacle par un bel auto-da-fé, dont je ne me souciais aucunement d'être l'acteur principal. Frappé de cette possibilité , je fis appeler le père Franzia et Capitani, et en présence de la vierge , je leur dis que j'avais obtenu des sept gnomes gardiens du trésor tous les renseignemens possibles, mais que j'avais été obligé de faire un accord avec eux pour suspendre l'extraction du précieux dépôt qu'ils étaient chargés de garder. Je dis à Franzia que j'allais lui remettre par écrit tous les renseignemens que j'avais contraint ces esprits à me donner. Je lui remis effectivement un écrit pareil à celui que j'avais fabriqué à la bibliothèque publique deMantoue, et dans lequel j'ajoutai que le trésor consistait en diamans, rubis, émeraudes, et en cent mille livres de poudre d'or. Je lui fis jurer sur mon porte-feuille de m'attendre ou de n'ajouter foi à aucun magicien à moins qu'il ne lui rendît un compte pareil en tous points à celui que je lui faisais la grâce de lui laisser par écrit. Je fis ensuite brûler la couronne et le cercle, et lui remettant le reste, je lui ordonnai de le garder soigneusement jusqu'à mon retour. Quand à vous, Capitani , rendez-vous de suite à Césène , à l'auberge où nous avons logé, et attendez-y l'homme que Franzia va y envoyer avec nos effets.

Voyant la pauvre Javotte inconsolable , je la pris à part , et après lui avoir dit avec tendresse

qu'elle me reverrait avant long-temps, je crus devoir la prévenir que la grande conjuration étant heureusement faite , sa virginité devenait inutile et qu'elle pouvait se marier dès qu'elle le voudrait , ou que l'occasion s'en présenterait

Je me rendis de suite à la ville , où je trouvai Capitani disposé à retourner à Mantoue après qu'il aurait été à la foire de Lugo. lime dit en pleurant comme un benêt que son père serait au désespoir quand il le verrait retourner sans le couteau de saint Pierre. Je vous le rends , lui dis-je, avec la gaine , si vous voulez m'en donner les mille écus romains que porte la lettre de change. Trouvant ce marché-là très-avantageux , il y consentit avec joie. Je lui rendis la lettre, et je lui fis signer un billet par lequel il s'engageait à me rendre ma gaine dès que je lui apporterais la même somme , qu'il attend encore.

Je ne savais que faire de la merveilleuse gaine et je n'avais pas besoin d'argent ; mais j'aurais cru me déshonorer en la lui donnant pour rien, et puis je trouvais plaisant de mettre à contribution l'ignorante crédulité d'un comte palatin par la grâce du pape. Plus tard cependant je lui aurais volontiers rendu l'argent qu'il m'en avait donné ; mais le hasard a voulu que nous ne nous soyons revus que bien long-temps après et dans un moment où il m'aurait été difficile de lui en faire la restitution. Je n'ai donc dû le gain de cette somme qu'au hasard, et certes Capitani ne s'avisa pas de s'en

plaindre; car en possédant gladium cumvagind, il était dans la pleine confiance de posséder tous les trésors cachés dans les états du saint-père.

Capitani partit le lendemain et j'allai prendre la route de Naples ; mais voici encore ce qui m'en empêcha.

En rentrant à l'auberge, après une courte promenade , l'hôte me remit l'affiche du théâtre qui annonçait quatre représentations de la Didone de Metastasio au théâtre Spada. Voyant qu'aucun acteur ni aucune actrice n'étaient de ma connaissance, je me détermine à voir la représentation du soir et à partir le lendemain par la poste. Une petite peur de l'inquisition me talonnait , et il me semblait déjà avoir des mouches à mes trousses.

Avant d'entrer dans la salle, je vais dans la chambre où les actrices s'habillent, et la première me semble assez revenante. Elle était Bolonaise et on l'appelait Narici. Je la salue, et après quelques propos de circonstance, je lui demandai si elle était libre. Je ne suis, me dit-elle, engagée qu'avec les entrepreneurs.

— Avez-vous un amant?

— Non.

— Je m 'offre à l'être, si vous vous sentez disposée. Elle me sourit d'un air goguenard, et me dit :

Tenez, prenez-moi quatre billets pour les quatre représentations. Je lire deux sequins, ayant soin qu'elle vit ma bourse bien fournie, je prends les quatre billets , et les donnant à la fille qui la ser-

vait, et qui était plus jolie qu'elle, sans lui rien dire de plus, je m'en vais. Elle me rappelle; je fais semblant de ne pas l'entendre et je vais prendre un billet de parterre. Après le premier ballet, trouvant tout du dernier médiocre^ je me lève pour m'en aller, lorsque portant mes regards sur la grande loge, j'y vois, à mon grand étonnement, le Vénitien Manzoni avec la fameuse Juliette dont le lecteur se rappellera le fameux bal et le soufflet.

Voyant qu'on ne m'observait pas, je demande à mon voisin qui était cette belle dame couverte de diamans. C'est , me dit-il , la dame Querini , Vénitienne , que le général comte Spada , maître du théâtre et que vous voyez près d'elle, a conduite ici de Faënza sa patrie. Charmé que M. Querini l'eût enfin épousée, mais ne pensant pas a l'approcher, par les raisons que le lecteur n'aura pas oubliées, non plus que nos débats lorsqu'elle voulut que je l'habillasse en abbé, j'allais sortir ; mais au moment même elle m'aperçoit et m appelle. Je m'approche, et ne voulant pas être connu, je lui dis tout bas que je m'appelais Farussi. Manzoni me dit aussi que je parlais à son excellence madame Querini. Je le sais, lui dis-je, par une lettre que j'ai reçue de Venise , et j'en fais mes sincères félicitations à madame. Juliette , qui m'entend , me fait sur-le-champ baron , et me présente au comte Spada. Ce seigneur m'invite aussitôt affectueusement à entrer dans sa loge, et

après m'avoir demandé d'où je venais, où j'allais, etc., il me prie de lui faire l'honneur de souper avec eux.

Il y avait dix ans qu'il avait été ami de Juliette à Vienne , lorsque Marie-Thésèse , voyant la mauvaise influence de ses charmes, crut devoir l'en faire sortir. Elle avait renouvelé connaissance avec lui à Venise, où elle l'avait engagé à la conduire à Bologne en partie de plaisir ; et M. Manzoni , son ancien suivant , qui me conta tout cela , l'accompagnait pour pouvoir rendre témoignage de sa bonne conduite à M. Querini. Ce n'était pas à la vérité un chaperon des mieux choisis.

Elle voulait à Venise que tout le monde crût qu'il l'avait épousée en secret; mais à cinquante lieues de là, elle ne croyait pas cette formalité utile, et le général l'avait déjà présentée comme madame Querini Papozze à toute la noblesse de Césèue. Au reste , M. Querini aurait eu tort d'avoir été jaloux du général, car c'était une connaissance de trop longue main qui ne devait pas tirer à conséquence. Il est d'ailleurs reçu parmi certaines femmes qu'un amant dernier venu qui se montre jaloux d'une ancienne connaissance ne peut être qu'un sot , et qu'on peut le traiter comme tel. Juliette, craignant sans doute mon indiscrétion , m'avait vite appelé ; mais voyant que j'avais également à redouter la sienne, elle se rassura. Je la traitai politiquement dès le principe avec tous les égards dus à sa qualité.

Je trouvai chez le général nombreuse compagnie, et des femmes assez jolies. Ne voyant pas Juliette , je la demande à M. Manzoni qui me dit qu'elle était à la table du pharaon où elle perdait son argent. Je m'y rends et je la vois assise à la gauche du banquier, qui pâlit en me voyant. C'était le prétendu comte Celi. Il me présente un livret; je le refuse avec politesse, mais j'accepte l'offre de Juliette d'être de moitié avec elle. Elle avait une cinquantaine de sequins , je lui en donne autant et je m'assieds à son côté. A la fin de la taille , elle me demande si je connaissais le banquier, et je m'aperçus qu'il l'avait entendue : je lui dis que non. La dame qui était assise à ma gauche me dit que c'était le comte Alfani. Une demi-heure après, madame Querini perdait avec un sept et leva de dix sequins , et le coup était décisif. Je me lève et j'attache mes yeux sur les mains du banquier. Malgré cela, il file, et madame perd.

Au même instant le général vient la prendre pour aller souper : elle quitte, laissant là le reste de son or , et au dessert étant retournée au jeu , elle perdit tout.

Ayant animé le souper par une foule d'historiettes et de fines plaisanteries, je captivai l'amitié de toute la société , mais plus particulièrement celle du général qui , m'ayant entendu dire que je n'allais à Naples que pour satisfaire un caprice amoureux , me conjura de passer un mois avec

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lui , et de lui faire le sacrifice de ma fantaisie. Ce fut en vain , car ayant le cœur vide , il me tardait de revoir Lucrezia et Thérèse, dont depuis cinq ans je ne pouvais me rappeler que confusément les charmes. Je consentis cependant à rester à Césène les quatre jours qu'il voulait encore y passer.

Le lendemain matin, au moment où je faisais ma toilette, je vois venir le poltron Alfani-Celi. Je l'accueille par un sourire moqueur en lui disant que je l'attendais.

Mon coiffeur était présent, il ne me répondit rien ; mais dès que nous fumes seuls : Quelles raisons , me dit-il, pouvez-vous avoir pour m'attendre ?

— Mes raisons sont des probabilités que vous entendrez en détail dès que vous m'aurez compté cent sequins , ce que vous allez faire de suite.

— En voilà cinquante que je suis venu vous rapporter : vous ne sauriez en exiger davantage.

— Je les prends à-compte; mais par bonté d'âme je vous préviens de ne pas vous trouver ce soir chez le comte , car vous n'y serez pas reçu; et ce sera à moi qu'on aura cette obligation.

— J'espère qu'avant de faire cette mauvaise action vous y penserez.

— J'y ai déjà suffisamment pensé. Mais vite, partez.

Quelqu'un ayant frappé à ma porte, le prétendu Alfani partit sans que j'eusse besoin de

lui en renouveler l'ordre. C'était le premier castrat qui venait m'inviter à dîner de la part de la Narici. Trouvant l'invitation plaisante , j'acceptai en riant. Ce castrat bouffon s'appelait Nicolas Peritti et prétendait être petit-fils d'un enfant naturel de Sixte V; ce qui était très-possible. J'en parlerai quinze ans plus tard.

En arrivant , je vois le comte Alfani , qui bien certainement ne m'attendait pas , et l'idée me vint qu'il devait me prendre pour son mauvais génie. M'ayant salué avec beaucoup de politesse, il me pria d'entendre deux mots en particulier. Je vous donne encore cinquante sequins , me dit-il; mais en qualité d'honnête homme, vous ne pouvez les prendre que pour les rendre à madame Querini : mais comment les lui remettre sans lui dire que vous m'avez obligé à cette restitution ? Vous sentez quelles doivent en être les conséquences.

— Je les lui remettrai quand vous ne serez plus ici ; en attendant , je serai discret; mais gardezvous de corriger la fortune en ma présence , car je vous jouerai quelque mauvais tour.

— Doublez ma banque, et vous serez de moitié.

— Votre proposition est une offense.

Il me donna les cinquante sequins, et je lui promis le secret.

Il y eut nombreuse compagnie chez l'actrice, surtout en jeunes gens qui, après le dîner, perdirent tous leur argent. Je ne jouai pas, ce qui

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désappointa la belle , car elle ne m'avait invité que parce qu'elle m'avait jugé devoir être de la trempe des autres. Demeuré simple spectateur, j'eus lieu d'observer combien Mahomet avait eu raison de défendre les jeux de hazard.

Le soir , après l'Opéra , le dit comte fit la banque ; je jouai et je perdis deux cents sequins; mais ne pouvant m'en prendre qu'à la fortune. Madame Querini gagna. Le lendemain , avant souper, je fis presque sauter sa banque, et après souper, me sentant fatigué et content de mon gain , j'allai me coucher.

Le lendemain matin , c'était la veille du quatrième jour, je fus chez le général et j'appris que son adjudant avait jeté les cartes au nez du soidisant Alfani, et qu'ils avaient un rendez-vous à midi. J'allai trouver cet officier dans sa chambre et je lui offris d'être son second, l'assurant qu'il n'y aurait point de sang versé. Il me remercia , et à dîner il me dit que j'avais deviné, car le comte Àlfani était parti pour Rome. Eh ! bien , dis-je à la société , je vous ferai une banque ce soir.

Après dîner, ayant pris à part madame Querini , je lui contai l'histoire et je lui présentai les cinquante sequins dont j'étais dépositaire.

— Vous voulez, me dit-elle, au moyen de cette fable , me faire présent de cinquante sequins , mais je n'en veux pas : je n'ai pas besoin d'argent.

— Je vous donne ma parole que j'ai forcé le

fripon à me les rendre avec les cinquante autres qu'il avait de moi.

— Cela peut être, mais je ne veux pas vous croire. Sachez d'ailleurs que je ne me crois pas assez imbécille pour me laisser duper , moins encore pour me laisser voler.

La philosophie défend de se repentir d'avoir fait une bonne action; mais il peut être permis d'en être fâché lorsque par une interprétation malveillante on cherche h en faire un reproche.

Le soir, après la dernière représentation, je taillai chez le général, ainsi que je l'avais promis, et j'y perdis quelques sequins; mais on me fit des caresses. Cela est bien plus doux que de gagner, quand le joueur n'est pas dans la nécessité d'être à l'affût de l'argent.

Le comte Spada , qui m'avait pris en affection , me pria d'aller avec lui à Brisighetta , mais je résistai , voulant absolument partir pour Naples.

Le lendemain je fus éveillé par un tapage épouvantable qu'on faisait presqu'à la porte de ma chambre.

Je sors du lit et j'ouvre ma porte pour voir ce que c'est. Je vois une bande de sbires à la porte d'entrée, et dans un lit, un homme de bonne mine , sur son séant , qui s'égosillait à crier en latin contre cette canaille , vraie plaie de l'Italie , et contre l'hôte présent, et qui avait eu la scélératesse de leur ouvrir la porte.

Je demande à l'hôte de quoi il s'agissait. Ce

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monsieur, me répond le drôle, qui, apparemment , ne parle que latin , est couché avec une fille, et les archers de l'évêque sont venus pour savoir si c'est sa femme : c'est tout simple. Si elle l'est, il n'a qu'à les en convaincre par quelque certificat, et tout sera dit : mais si elle ne l'est pas, il faut bien qu'il se contente d'aller en prison avec la fille. Cela pourtant n'arrivera pas, car je m'engage à arranger l'affaire à l'amiable moyennant deux ou trois sequins. Je parlerai à leur chef, et tous ces gens-là s'en iront. Si vous parlez latin, entrez et faites-lui entendre raison.

— Qui a forcé la porte de la chambre?

— On ne l'a pas forcée ; c'est moi qui l'ai ouverte : c'est mon devoir.

— C'est un devoir de voleur de grand chemin, et non d'un hôte honnête homme.

Indigné d'une pareille infamie, je crus devoir m'en mêler. J'entre en bonnet de nuit, et je conte à l'homme toutes les circonstances de cette tracasserie. Il me répond en riant que premièrement on ne pouvait pas savoir si la personne qui était couchée à côté de lui était une femme, car on ne lavait vue habillée qu'en officier, et qu'en second lieu il croyait que personne au monde n'avait le droit de l'obliger à rendre compte si c'était sa femme ou sa maîtresse , en supposant que l'être qui couchait avec lui fut réellement une femme. D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis déterminé à ne pas débourser un écu pour finir cette affaire et à ne

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sortir du lit que lorsqu'on aura refermé ma porte. Dès que je serai habillé , je vous ferai voir un joli dénoùment de cette pièce. Je chasserai tous ces coquins à coups de sabre.

Je vois alors dans un coin de la chambre un sabre et un habit hongrois qui avait l'apparence d'un uniforme. Je lui demandai s'il était officier. J'ai, me répondit-il, écrit mon nom et ma qualité sur le livre de consigne de l'hôte.

Étonné de l'extravagance de l'aubergiste , je l'interroge à ce sujet, et il avoue que c'était la vérité ; mais il ajoute que cela n'empêchait pas que le for ecclésiastique n'eût le droit de surveiller tout scandale. L'affront que vous venez de faire à cet officier vous coûtera cher, monsieur l'hôte. Pour toute réponse, il me rit au nez. Piqué au vif de me voir baffoué par cette vile canaille , je prends fait et cause, et je demande à l'officier s'il avait la confiance de me donner son passe-port pour quelques instans. J'en ai deux , me dit-il , je puis fort bien vous en confier un. En disant cela, il le tire d'un porte-feuille et me le remet. Il était du cardinal Albani; l'officier était capitaine dans un régiment hongrois de l'impératrice et reine. Il venait de Rome et il allait à Parme pour remettre à M. Dutillot, premier ministre de l'infant duc de Parme, des dépêches que lui avait remises le cardinal Albani Alexandre.

Dans le moment un homme entre dans la chambre en vociférant .et me prie de dire à ce monsieur m. 2

(le s'arranger avec ces gens-là , parce qu'il voulait partir sans plus attendre. Qui êtes-vous, lui disje ? Il ine répond qu'il était le voiturier avec lequel le capitaine devait partir.

Voyant alors que c'était un coup monté , je prie l'officier de m'abandonner l'affaire, l'assurant que je la terminerais avec honneur. Faites, me dit-il , tout ce que voudrez. Me tournant alors vers le voiturier, montez, lui dis-je, la malle du capitaine, et vous allez être payé. Dès que la malle fut dans la chambre, je tirai huit sequins de ma bourse et je les lui donnai après en avoir obtenu quittance pour le capitaine , qui ne parlait qu'allemand, hongrois et latin. Le voiturier partit et les sbires , très-consternés , partirent avec lui à l'exception de deux qui restèrent dans la salle.

Capitaine, dis-je au Hongrois, veuillez rester dans votre lit jusqu'à mon retour. Je m'en vais chez l'évêque pour lui rendre compte de l'affaire et lui faire sentir la réparation qu'il vous doit. D'ailleurs , ajoutai-je, le général Spada est à Césène et.... Il ne me laissa pas achever. Je le connais, me dit-il, et si j'avais su qu'il fut ici, j'aurais brûlé la cervelle à l'aubergiste qui a ouvert la porte à cette canaille.

Je m'habille à la hâte et sans être coiffé , je me rends en redingote chez l'évêque, et faisant grand tapage, je force presque la valetaille à me mener dans sa chambre. Le laquais qui était à la porte me dit que sa grandeur était encore au lit ; c'est

é<*al , je n'ai pas le temps d'attendre. Je le repousse et j'entre. Je conte au prélat toute l'histoire en brodant sur le tapage, me récriant sur l'iniquité d'un pareil procédé et frondant une police vexatoire qui se jouait ainsi du droit sacré des sens et de celui des nations.

L'évêque ne me répond pas , mais il ordonne qu'on me conduise à sa chancellerie.

Je trouve le chancelier et je lui répète ce que j'avais dit à l'évêque, mais avec des paroles peu mesurées et plus propres à irriter qu'à adoucir, et nullement faites pour obtenir la délivrance de l'officier. Je vais jusqu'à la menace et je dis que si j'étais l'officier, j'exigerais une réparation éclatante. Le prêtre me rit au nez; c'était ce que je voulais; et après m'avoir demandé si j'avais le transport au cerveau , il me dit de m'adresser au chef des sbires. A d'autres, l'abbé , à d'autres qu'au chef des sbirres : et charmé d'avoir envenimé l'affaire , je le quitte et vais droit chez le général Spada. On me dit qu'il ne serait visible qu'à huit heures et je retourne à l'auberge.

Au feu qui m'agitait , à l'ardeur avec laquelle j^vais pris cette affaire à cœur, on aurait cru , et je pourrais le laisser croire à mes lecteurs, que mon indignation ne venait que de l'horreur que j'éprouvais de voir une police libertine , immorale et vexatrice, se permettre envers un étranger une persécution odieuse; mais pourquoi tromper un lecteur bénévole auquel je dois la vérité que je

lui ai promise. Disons donc qu'il est bien vrai que j'éprouvais de l'indignation , mais que ce qui me donnait tant d'ardeur était un motif plus personnel. Je m'imaginais délicieuse la fille cachée sous la couverture : je brûlais d'impatience de voir sa figure, que la honte, sans doute, ne lui avait pas permis de montrer. Elle m'avait entendu , et mon amour-propre ne me permettait pas de douter qu'elle ne m'eût jugé mieux valant que son capitaine.

La porte de la chambre étant demeurée ouverte, j'entre et je rends compte au capitaine de tout ce que j'avais fait, l'assurant que dans la journée il serait maître de partir aux dépens de l'évêque, car le général ne manquerait pas de lui faire donner pleine satisfaction. Il me remercia affectueusement, me rendit mes huit ducats et me dit qu'il ne partirait que le lendemain. De quel pays, lui dis-je, est votre compagnon de' voyage?

— Il est Français, et ne parle que sa langue.

— Vous parlez donc français ?

— Pas un mot.

— C'est plaisant ! Vous jouez donc la panto-

mime

— Absolument.

— Je vous plains , car c'est un langage difficile.

— Oui , pour les nuances de la pensée ; mais pour le matériel , nous nous comprenons parfaitement.

— Puis-je vous demander de déjeuner avec vous?

— Demandez-lui si cela lui fera plaisir.

— Aimable compagnon du capitaine , dis-je en français , voulez-vous bien m'admettre en tiers à votre déjeûner ? Aussitôt je vois sortir de dessous la couverture une tête ravissante, échevelée, fraîche, riante, et qui, malgré son bonnet d'homme, me décèle un sexe sans lequel l'homme serait sur la terre l'animal le plus malheureux.

Enchanté de cette gracieuse apparition , je lui dis que j'avais eu le bonheur de m'intéresser pour elle avant de l'avoir vue , et que maintenant que j'avais le plaisir de la voir, je ne pouvais que redoubler d'empressement pour lui être utile.

Elle me répondit avec une grâce et une vivacité d'esprit qui n'appartiennent qu'à cette nation aimable, et elle rétorqua mon argument avec une finesse d'expression dont je fus enchanté. Ma demande étant agréée , je sors pour aller commander le déjeûner et les laisser seuls pour se placer sur leur séant ; car ils étaient décidés à ne point sortir dutlit que la porte de leur chambre ne fût refermée.

Le garçon de café étant venu , je rentre et je vois ma jolie Française en redingote bleue, les cheveux mal peignés en homme , mais ravissante , même sous ce costume. Je soupirais de la voir de-» bout. Elle déjeuna sans jamais interrompre l'officier qui me parlait, et que je n'écoutais point ou

que j'écoutais mal, tant j'étais clans une sorte d'enchantement.

Aussitôt après déjeuner, je vais chez le général et je lui conte l'affaire en l'amplifiant de manière à piquer son amour-propre martial. Je lui dis que s'il ne remédiait pas à l'affaire, l'officier était décidé à dépêcher une estaffette au cardinal protecteur. Mais mon éloquence était superflue, car il aimait que les prêtres se mêlassent des affaires du ciel et qu'ils ne missent point le nez dans les affaires de ce monde. Je vais, dit-il, mettre bon ordre à cette bouffonnerie en lui donnant le ton de la plus grande importance.

Allez, dit-il à son aide-de-camp , allez inviter à dîner cet officier et son compagnon , et rendezvous ensuite chez l'évêque que vous préviendrez que l'officier, qui a reçu un sanglant affront, ne partira qu'après avoir obtenu une satisfaction éclatante et la somme d'argent qu'il voudra exiger en dédommagement. Dites-lui que c'est moi qui l'en fais prévenir et que toutes les dépenses que l'officier fera d'ailleurs ici seront à ses frais.

Quelle jouissance pour moi d'être présent à cet ordre! Car, plein de vanité, je m'en regardais comme l'auteur. Je sors avec l'adjudant et je vais le présenter au capitaine qui le reçoit avec la joie d'un soldat qui voit son camarade. L'adjudant l'invite avec son ami , et lui dit de mettre par écrit ce qu'il demandait pour satisfaction et dédommagement. Les sbires, à l'aspect de l'adjudant du

général , avaient disparu. Je donnai au capitaine plume, papier et encre, et il rédigea sa demande en assez bon latin pour un Hongrois. Ce brave homme ne voulut absolument exiger que trente sequins malgré mes instances pour qu'il en exigeât cent. Il fut aussi beaucoup trop modéré pour la satisfaction , car il n'exigea que de voir l'hôte et les sbires réunis pour lui demander pardon à genoux et en présence de l'adjudant du général. Il menaça l'évêque d'envoyer une estaffette à Rome au cardinal Alexandre, s'il n'obtenait pas ce qu'il demandait en deux heures, et qu'il resterait à Césène à ses frais à dix sequins par jour.

L'officier part, et un instant après l'hôte entre respectueusement et dit à l'officier qu'il était libre ; mais l'officier lui ayant fait dire par moi qu'il lui devait vingt coups de canne , il gagna bien vite la porte.

Je les laissai seuls pour m'aller habiller, devant dîner avec eux chez le général. Une heure après je les revis fort bien vêtus en uniforme. Celui de la Française était de fantaisie, mais très-élégant , et dans l'instant , abandonnant Naples , je me décide à aller à Parme avec eux. La beauté de cette jolie Française m'avait déjà captivé. Le capitaine frisait la soixantaine , et je trouvais naturellement cette union très-mal assortie. Je me mis en tête que l'affaire que je méditais pourrait s'arranger à l'amiable.

L'adjudant revint avec un prêtre de Févêché

l.\ CHAPITRE I.

qui dit au capitaine qu'il aurait la satisfaction et le dédommagement qu'il exigeait ; que cependant il devait se contenter de quinze sequins. Trente ou rien , répondit sèchement le Hongrois. Il les obtint et tout fut fini. Cette belle victoire ayant été le fruit de mes soins , elle me valut l'amitié du capitaine et celle de sa belle compagne.

Pour s'apercevoir de prime abord que le compagnon du capitaine n'était pas un homme, il n'y avait qu'à voir ses hanches. Elle était trop belle femme pour pouvoir passer pour homme ; et certes les femmes qui, travesties, se piquent de nous ressembler, ont grand tort; car elles avouent par là la privation d'une de leurs plus belles perfections.

Un peu avant l'heure du dîner nous nous rendîmes chez le général , lequel s'empressa de présenter les deux officiers à toutes les damesprésentes. Aucune ne s'y méprit, mais sachant déjà l'histoire, toutes furent ravies de dîner avec le héros de la pièce, et toutes prirent le parti de traiter le jeune officier comme s'il avait été homme; mais de leur côté les hommes lui offrirent un hommage plus convenable à son sexe.

Madame Querini fut la seule qui bouda , car la belle Française attirant toute l'attention, son amour-propre souffrait de se voir négligée. Elle ne lui adressait la parole que pour faire parade de son français qu'elle parlait assez bien. Le pauvre

capitaine ne parla presque point, car personne ne se souciait de parler latin , et le général n'avait pas srand'chose à lui dire en allemand.

Un vieil abbé qui se trouvait à table tâcha de justifier l'évêque en assurant que l'hôte etlessbires n'en agissaient ainsi que par l'ordre du St-Office. C'est pour cette raison , nous dit-il , que dans les auberges il n'y a point de verrou , afin que les étrangers ne puissent point s'enfermer. L'inquisition ne veut pas permettre que l'on couche avec d'autre femme qu'avec la sienne.

Vingt ans plus tard j'ai trouvé en Espagne toutes les portes munies d'un verrou en dehors , de sorte que les voyageurs étaient dans une auberge comme en prison , et exposés à toutes les avanies des visites nocturnes. Cette maladie est si enracinée en Espagne , qu'elle menace d'engloutir un jour la monarchie, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'un beau jour le grand inquisiteur fît tondre le roi et se mit à sa place.

J'achète une belle voiture , et je pars pour Parme avec le vieux capitaine et la jeune Française. — Je revois Javotte , et lui fais pre'sent d'une belle paire de bracelets d"or. — Mes perplexités touchant ma compagne de voyage. — Monologue. — Entretien avec le capitaine. — Tête-à-tête avec la Française.

La conversation était animée et le jeune officier femelle occupait tout le monde, même madame Querini, quoiqu'elle ne se donnât guère la peine de dissimuler le secret dépit qu'elle éprouvait. Je trouve singulier, lui dit-elle, que vous puissiez vivre ensemble sans jamais vous parler.

— Pourquoi singulier, madame ? Nous nous entendons à merveille , car la parole est fort peu nécessaire aux affaires que nous avons à traiter ensemble.

i.hapitke ii. a 7

Cette réponse , faite avec grâce et vivacité , fit éclater de rire toute la compagnie , excepté pourtant madame Querini Juliette , qui , faisant sottement la bégueule, la trouvait trop claire. Je ne connais pas , dit-elle au jeune officier, d'affaires que l'on puisse traiter sans le secours de la parole ou de la plume.

~ Vous m'excuserez , madame , il y en a. Le jeu par exemple est une affaire.

— Est-ce que vous ne faites que jouer?

— Nous ne faisons que cela. Nous jouons au pharaon et je tiens la banque.

Tout le monde sentant la finesse de cette réponse évasive , recommença à rire, et Juliette comme les autres. Mais , dit le général, la banque gagne-t-elle beaucoup ?

- — Quant au gain , il est si peu important qu'il ne vaut guère la peine d'en parler.

Personne assurément ne s'avisa de traduire cette phrase à l'honnête capitaine. Tout le reste de la conversation fut de ce piquant et la société se sépara enchantée de la grâce et de l'esprit du charmant officier.

Vers le soir, au moment de partir, j'allai prendre congé du général et je lui souhaitai bon voyage. Adieu, me dit-il, je vous souhaite aussi bon voyage et beaucoup de plaisir à Naples.

— Je n'y vais pas pour le moment, lui dis-je, j'ai changé d'idée et je vais à Parme où je désire voir l'infant. Je me propose en même temps de

servir d'interprète à ces deux officiers qui ne peuvent ni s'entendre ni se faire comprendre.

— Je vous entends , et si j'étais à votre place , j'en ferais autant.

Je pris également congé de madame Querini qui me demanda de lui écrire de Bologne. Je le lui promis avec l'intention de n'en rien faire.

Cette jeune Française m'avait intéressé cachée sous la couverture ; elle m'avait plu dès qu'elle avait montré sa figure , et bien plus lorsque je l'avais vue habillée. Elle acheva de me captiver à table en déployant une sorte d'esprit que j'aimais beaucoup, qu'on trouve rarement en Italie, et dont le beau sexe en France est assez généralement pourvu. Sa conquête ne me paraissant pas difficile, je pensais aux moyens de me l'assurer. Mettant toute fatuité de côté , je me croyais fait pour lui convenir mieux que son vieux Hongrois, homme charmant pour son âge , mais qui enfin annonçait la soixantaine , tandis que mes vingt-trois ans brillaient sur tous mes traits. II me semblait que de la part de l'officier je ne devais m'attendre à aucun obstacle , car il paraissait être un de ces hommes qui , traitant l'amour comme une affaire de pure fantaisie , s'arrangent facilement selon les circonstances et se prêtent de bonne grâce aux compositions que le hasard présente. La fortune ne pouvait m'offrir une occasion plus heureuse de pousser mon affaire que de me rendre compagnon de voyage de ce couple mal assorti. Il ne me parais-

sait pas possible que l'on pût me refuser , car il devait leur être fort agréable que je voulusse les accompagner , puisque seuls il ne pouvaient se communiquer aucune pensée.

Me croyant sur de mon fait et résolu de tenter l'aventure, dès que nous fûmes à l'auberge je demandai à l'officier s'il comptait aller à Parme en poste ou autrement.

— N'ayant pas de voiture, je préfère y aller en poste.

— J'en ai une fort commode ; je vous offre les deux places du fond , si ma société vous est agréable.

— C'est un vrai bonheur. Faites-moi le plaisir d'en faire la proposition à Henriette.

— Voulez-vous, madame, m'accorder l'honneur de vous accompagner à Parme ?

— J'en serais enchantée, car au moins nous parlerions. Mais , monsieur , prenez-y garde , car votre besogne ne sera pas facile , puisque vous vous trouverez souvent obligé de nous faire la chouette.

— Je m'y prêterai avec un grand plaisir ; je suis seulement fâché que le voyage soit si court. Nous en parlerons à souper ; en attendant , souffrez que je vous quitte pour aller terminer quelques affaires.

Ces affaires étaient une voiture que je n'avais qu'en imagination. Je me rends au café de la noblesse , et comme si le hasard eût voulu me servir

3o CHAPITRE II.

à souhait , on m'informe qu'il y en avait une à vendre , mais que personne ne voulait l'acheter parce qu'elle était trop chère. On en voulait deux cents sequins , et elle n'était qu'à deux places avec un strapontin. C'était précisément ce que je voulais. Je me fais conduire à la remise et je vois une superbe voiture anglaise qui devait avoir coûté deux cents gninées. Le comte à qui elle apparnait était à souper ; je lui fais dire que je le priais de ne point vendre la voiture jusqu'au lendemain matin , et je retourne à l'auberge très-satisfait. Pendant le souper, je ne parlai au capitaine que pour convenir que nous partirons le lendemain après dîner; tout le reste de la conversation ne fut qu'un dialogue entre Henriette et moi. La conversation était charmante : elle me présentait un genre d'esprit gracieux qui m'était encore inconnu, car je n'avais jamais eu l'occasion de m'entretenir avec une Française. Trouvant cette jeune femme de plus en plus ravissante , et ne pouvant cependant voir encore en elle qu'une aventurière , j'étais tout étonné de lui découvrir ces sentimens nobles et délicats qui ne peuvent être que le fruit d'une bonne éducation ; mais quand cette idée venait , comme elle ne cadrait pas avec mes intentions sur elle, je la rejetais. Chaque fois que je tâchais de la faire parler de l'officier, elle détournait le discours ou éludait mes insinuations avec une finesse de tact qui m'étonnait et qui cependant me plaisait beaucoup tant elle le

faisait avec grâce. Elle n'éluda point cependant celle-ci : Dites-moi au moins , madame, si le capitaine est votre époux ou votre père. Il n'est, me répondit-elle en souriant , ni l'un ni l'autre. Cela me satisfît , car au fond je n'avais pas besoin d'en savoir davantage. Le bon homme s'était endormi; quand il se réveilla , je leur souhaitai une bonne nuit et j'allai me coucher le coeur plein d'amour et la tète pleine de projets. Je voyais que tout prenait la tournure la plus favorable , et j'étais persuadé de réussir ; car j'avais vingt-trois ans, la plus brillante santé, de l'or et beaucoup d'audace. L'aventure me paraissait d'autant plus délicieuse , qu'en mcfins de trois ou quatre jours je devais en voir le dénoûment.

Le lendemain de très-bonne heure j'allai chez le comte Dandini, possesseur de la voiture, et en passant devant la boutique d'un orfèvre , j'achetai une paire de bracelets d'or en chaîne de Venise, chacun de cinq aunes de long et d'une finesse rare. C'était un présent que je destinais à Javotte.

Dès que le comte Dandini me vit , il me reconnut. 11 m'avait vu chez son père à Padoue, lequel , lorsque j'étais écolier, occupait la chaire des Pandectes. Je lui achetais la voiture à condition qu'il me l'enverrait par mon sellier en bon ordre à une heure après-midi.

Après avoir fait cette acquisition, je me rendis chez Franzia , et je comblai Javotte de joie en lui donnant les bracelets. Aucune fille de Césène n'en

avait de plus beaux , et an moyen de ce présent j'acquittais ma conscience , car je payais par là quatre fois la dépense que j'avais pu occasioner pendant les dix ou douze jours que j'avais vécu chez son père. Cependant ce ne fut pas là le présent le plus important que je fis à cette famille. Je fis jurer au père de m'attendre , et de ne jamais se fier à de prétendus magiciens pour l'extraction du trésor j quand bien même il serait dix ans sans me revoir ou sans recevoir de mes nouvelles; car , lui dis-je, d'après la convention que j'ai faite avec les gnomes gardiens, à la première tentative qui sera faite par d'autres que par moi , la caisse qui contient le trésor s'enfoncera du double , c'est-àdire qu'elle descendra à trente-cinq toises de profondeur , et alors j'aurais moi-même pour la faire venir à la surface , dix fois plus à faire qu'à présent. Je ne puis pas au juste vous préciser le temps où je reviendrai, car cela dépend de quelques combinaisons dont ne je suis pas le maître; mais souvenez-vous que c'est bien convenu que votre trésor ne peut être extrait que par moi. J'accompagnai mes conseils d'exécrations qui le menaçaient de la ruine de sa famille entière, s'il ne tenait pas son serment. De cette façon j'ai tout réparé : car loin de duper ce brave homme, je devins son bienfaiteur en le prémunissant contre quelque fourbe qui en aurait plus voulu à ses écus qu'à sa fille. Je ne l'ai plus revu, et il doit être mort ; mais d'après l'impression que je crois avoir

faite sur son esprit , ses descendais doivent encore nïattendre ; car le nom de Farusi doit être resté immortel dans cette maison.

Javotte vint m'accompagner jusqu'à la porte de la ville. Là je l'embrassai cordialement et je sentis que la foudre n'avait eu sur moi qu'une influence passagère ; mais je fus sage et je m'en félicite encore. Je crus devoir lui dire avant de la quitter que , si je ne revenais pas dans trois mois, sa virginité n'étant plus nécessaire pour mes opérations magiques , je lui conseillais de se marier dès que l'occasion s'en présenterait. Elle versa quelques larmes , mais elle me promit de se régler d'après mes conseils.

Le lecteur trouvera , je l'espère , que je mis noblement fin à mon affaire magique; je m'en félicite moi-même sans trop oser m'en vanter; car je pense que si je ne m'étais pas trouvé possesseur d'une bourse bien meublée de sequins, j'aurais fort bien pu ruiner le pauvre Franzia tout en riant. Je ne demanderai pas si tout jeune homme à ma place , ayant de l'esprit et aimant le plaisir, n'en aurait pas fait autant ; mais je prie mes lecteurs de se faire cette question. Quant à Capitani, à qui je vendis la gaîne du couteau de saint Pierre un peu plus qu'elle ne valait , j'avoue que je suis encore à m'en repentir ; car d'abord Capitani crut me duper en l'acceptant comme gage , et M. le comte palatin son père l'a de plus appréciée jusqu'à sa mort beaucoup plus qu'il n'aurait fait le in. 3

plus beau diamant du monde. Mort dans cette croyance, il est mort riche, et moi je mourrai pauvre. Que le lecteur juge qui de nous deux fit le meilleur marché. Mais revenons à mes futurs compagnons de voyage.

Dès que je fus de retour à l'auberge, j'arrangeai tout pour notre départ que je hâtais de tous mes vœux. Henriette n'ouvrait pas la bouche que je ne lui trouvasse une perfection de plus, car son esprit m'enchantait bien plus encore que sa beauté. Il me semblait que le vieux capitaine voyait avec plaisir que je m'occupasse d'elle , et tout semblait m'assurer qu'Henriette voyait avec plaisir les attentions que je lui témoignais; enfin il me paraissait évident qu'elle ne serait point fâchée de changer son vieil amant contre moi. J'avais d'autant plus lieu de m'en flatter que je possédais au physique tout ce qui peut constituer un amant parfait, et que j'avais l'air fort riche, quoique je n'eusse point de domestique. Je lui dis que pour avoir le plaisir de ne pas en avoir , je dépensais le double; que me servant moi-même, j'avais toujours la satisfaction d'être servi à mon gré , et que j'avais l'avantage de n'avoir point d'espion à mes trousses ni de voleur privilégié à redouter. Henriette entrait parfaitement dans mes idées, et cela me rendait encore plus amoureux.

L'honnête capitaine hongrois voulut absolument me remettre d'avance le montant des postes jusqu'à Parme. Après dîner nous partîmes, après

une dispute de politesse sur les places : il voulait que je me misse près d'Henriette dans le fond , mais le lecteur doit sentir combien la place en face me convenait mieux ; aussi tout en y trouvant mon compte, j'insistai pour me placer sur le strapontin , et j'eus le double avantage de m'en faire un mérite de politesse et de me mettre à même d'avoir constamment et sans gêne l'objet charmant que j'adorais placé sous mes regards. Mon bonheur aurait été trop grand si je n'avais eu aucune peine à endurer. Mais où trouver des roses sans épines ? Lorsque cette charmante Française disait de ces choses plaisantes qui sortent si naturellement de la bouche des femmes de son pays , et que la saillie m'excitait à rire , la figure triste du pauvre Hongrois me faisait pitié, et alors voulant lui faire partager mon plaisir, j'entreprenais de lui traduire en latin les belles phrases de la spirituelle Henriette ; mais au lieu d'y réussir, je voyais son visage s'allonger comme si ce que je lui disais lui eût paru maussade. Cela me forçait à convenir avec moi-même que je ne parlais pas aussi bien le latin qu'elle le français ; et cela était vrai. Dans toutes les langues , la dernière chose qu'on en apprend est l'esprit ; or , cet esprit n'est jamais si saillant que dans la plaisanterie. Je n'ai commencé à rire à la lecture de Térence, dePlaute et de Martial, qu'à l'âge de trente ans.

Quelque chose s'étant dérangé à la voiture , nous

arrêtâmes à Forli pour le faire réparer. Après avoir soupe fort gaîment , je passai dans ma chambre pour m'aller coucher, mais plein de l'image d'une femme charmante qui me captivait de plus en plus. Henriette pendant tout le chemin m'avait paru si bizarre, que je ne voulus point coucher dans un second lit qui était dans la même chambre. Je craignais que cette fille n'eût l'idée de quitter son vieux camarade pour venir se mettre près de moi ; et je ne savais pas comment le brave capitaine aurait pris la plaisanterie. Je voulais , il est vrai , parvenir à la possession de ce charmant objet , mais je voulais que tout se fît à l'amiable , car j'avais un certain respect pour ce hrave militaire.

Cette jeune fille n'avait que l'habit d'homme qui la couvrît ; pas la moindre nippe de femme , pas même une chemise. Elle en changeait avec celles du capitaine. Cette situation était si nouvelle pour moi qu'elle me paraissait énigmatique.

Arrivés à Bologne, et animé pendant le souper, et par la bonne chère et par le feu qui s'allumait de plus en plus dans mon cœur, je lui demandai par quelle aventure singulière elle était devenue l'amie de ce brave homme , qui semblait beaucoup plus fait pour être son père que son amant. Si vous désirez le savoir , me répondit-elle en riant , faites-vous raconter toute l'histoire par lui-même ; mais dites-lui de ne rien omettre. Je n'y manquai pas : et le bon capitaine , après s'être assuré

CHAIMTKE lf. 1-

par signes que ce récit ne déplairait pas à l'aimable Française , nie parla ainsi :

« Un officier de mes amis ayant eu une commission pour Rome , je pris un congé de six mois et je l'y accompagnai.

« J'ai saisi avec grand plaisir l'occasion de voir une ville dont le nom a conservé quelque chose de puissant qui impose par les grands souvenirs qu'il rappelle. Je ne doutais pas que la langue latine n'y fut généralement parlée par la bonne société , et au moins aussi commune qu'en Hongrie. J'ai été cruellement trompé , car personne ne la parle , pas même les ecclésiastiques , qui ne se piquent que de savoir l'écrire , ce que plusieurs font en effet avec beaucoup de pureté. Je m'y suis donc trouvé très-embarrassé, et à l'exception de la vue , mes autres sens y ont été passablement oisifs.

« Il y avait un mois que je m'ennuyais dans cette ancienne reine du monde, lorsque le cardinal Albani donna à mon ami des dépêches pour Naples. Avant son départ , il me recommanda à son éminence, et d'une manière si efficace que le cardinal me promit sous peu de jours un paquet pour l'infant duc de Parme , de Plaisance et de Guastalla , me disant en même temps que mon voyage serait payé. Désirant voir le port que les anciens appelaient Centum cellœ , aujourd'hui Civita-V Tecchia , j'ai profité du temps et j'y ai été avec un cicérone qui parlait latin.

« Me trouvant sur le port , je vis descendre d'une tartane un vieil officier et cette jeune fille habillée comme vous la voyez. Elle me frappa ; mais je n'y aurais plus pensé si l'officier ne fût venu se loger, non-seulement à la même auberge où j'étais descendu , mais encore dans un appartement où , sans en avoir la moindre envie, j'étais obligé de plonger mes regards dès que je regardais au travers de ma fenêtre. Le soir, je les vissoupant à la même table en face l'un de l'autre, sans que l'officier lui adressât une seule fois la parole. A la fin du souper, la fille se leva et s'en alla sans que son compagnon détachât ses regards de dessus une lettre qu'il lisait, à ce qu'il me parut , avec beaucoup d'attention. Un quart d'heure après , l'officier ferma les fenêtres , on éteignit la lumière, et on alla sans doute se coucher. Le lendemain matin , levé de bonne heure comme à mon ordinaire, je vis sortir l'officier, et la fille resta seule dans la chambre.

« Je dis à mon cicérone, qui me servait en même temps de domestique , d'aller dire à cette fille habillée en officier que si elle voulait me donner un rendez-vous d'une heure, je lui donnerais dix sequins. Il s'acquitta de la commission et revint me dire qu'elle lui avait répondu en français qu'elle allait partir pour Rome après avoir déjeuné, et que là il me serait facile de trouver le moyen de lui parler. Je saurai certainement du voituriei, me dit le cicérone, où elle ira loger, et

je n'oublierai pas de m'en informer. Elle partit effectivement avec l'officier, et moi je retournai à Piome le lendemain.

« Le surlendemain de mon retour, le cardinal me remit mes dépèches , adressées à M. Dutillot, ministre du duc , avec un passe-port et l'argent nécessaire pour mon voyage, en me disant avec affabilité que je n'avais pas besoin de me presser.

a Je ne pensais plus à la belle aventurière , quand deux jours avant mon départ mon cicérone vint me dire qu'il avait découvert où elle logeait et qu'elle était avec le même officier. Je lui dis de tâcher de la voir et de la prévenir que je devais partir le surlendemain. Elle me fit dire que si je lui faisais savoir l'heure de mon départ , elle se trouverait à deux cents pas hors de la ville et qu'elle monterait en voiture avec moi pour aller plus loin. Trouvant cet arrangement ingénieux , je lui fis dire dans la journée l'heure de mon départ et l'endroit où je l'attendrais hors de la porte du Peuple.

« Elle fut exacte au rendez-vous , et nous ne nous sommes plus quittés depuis. Dès qu'elle fut à côté de moi dans la voiture , elle me fit entendre qu'elle voulait venir dîner avec moi. Vous pouvez deviner la peine que nous eûmes à nous entendre; mais nous nous devinâmes à force de gestes, et j'acceptai la partie avec plaisir.

a Nous dinàmes gaiment ensemble, parlant quelquefois sans nous comprendre; mais après le

dessert nous nous comprîmes parfaitement. Je croyais la chose finie, mais imaginez ma surprise, quand voulant lui donner les dix sequins , elle les refusa positivement , me faisant fort bien comprendre qu'elle préférait aller à Parme avec moi , qu'elle avait quelque chose à faire dans cette ville et qu'elle ne voulait pas retourner à Rome. L'aventure ne me déplaisant pas ,' j'y consentis , fâché seulement âcne pouvoir lui faire comprendre que si on venait à la suivre pour la ramener à Rome , je n'étais pas dans le cas de la garantir de cette violence. J'étais fâché aussi que , dans l'ignorance réciproque où nous étions, moi de sa langue et elle de la mienne , je n'eusse aucune conversation à espérer : j'aurais aussi beaucoup aimé à lui entendre conter ses aventures que je suppose intéressantes. Vous devinez que j'ignore parfaitement qui elle est. Je sais seulement qu'elle prétend se nommer Henriette , qu'elle ne peut être que Française , quelle est douce comme un mouton , qu'elle semble avoir reçu une bonne éducation et qu'elle est bien portante. Elle doit avoir de l'esprit et du courage , comme nous avons pu nous en apercevoir, moi à Rome, et vous à Césène à la table du général. Si elle veut vous conter son histoire et vous permettre de me la traduire en latin , dites-lui qu'elle me fera grand plaisir, car je suis sincèrement son ami ; et je puis vous assurer que j'éprouverai bien de la peine 1 orque nous devrons nous quitter à Parme. Dites-

lui aussi , je vous prie , que je lui donnerai les trente sequins que j'ai reçus de Pévêque de Césène , et que si j'étais riche , je ne bornerais pas à cela les siqnes de mon affection et de mon tendre attachement. À présent, monsieur, je vous prie de lui expliquer bien tout cela en français. «

Après lui avoir dit si une grande exactitude dans ma traduction ne lui ferait pas de la peine , et avoir reçu l'assurance qu'au contraire elle la désirait, je lui rendis littéralement tout ce que le capitaine m'avait dit.

Henriette , avec la plus noble franchise à laquelle une légère teinte de honte donnait un nouveau prix , me confirma la vérité du récit de son ami ; mais elle me pria de lui dire qu'elle ne pouvait le satisfaire touchant les aventures de sa vie. Dites-lui , je vous prie , que le même principe qui ne me permet pas de mentir , me défend de dire la vérité. Quant aux trente sequins qu'il a l'intention de me donner, veuillez l'assurer que je n'en accepterai pas un seul , et qu'il m'affligerait s'il s'avisait d'insister. Je désire qu'arrivés à Parme il me laisse aller loger seule où bon me semblera , sans s'informer de ce que je puis être devenue, et s'il vient à me rencontrer par hasard , qu'il daigne ajoutera ses bontés en ne faisant point semblant de me reconnaître.

En achevant cette petite harangue qu'elle avait débitée avec beaucoup de sérieux et le ton mo-

k'i- CHAPITRE II.

deste et ferme de la résolution , elle embrassa son vieil ami d'une façon où le sentiment se peignait plus que la tendresse. L'officier, qui ne savait pas à quel propos elle l'embrassait ainsi, fut très-mortifîé quand je lui eus rendu lediscours d'Henriette . Il me pria de lui dire que pour qu'il lui fut possible de lui obéir sans répugnance, il était nécessaire qu'il sût que lorsqu'elle serait dans cette ville elle était sûre d'avoir tout ce qu'il lui fallait pour ses besoins. Vous pouvez l'assurer, me dit-elle, qu'il ne doit avoir aucune inquiétude sur mon sort.

Après cette conversation , aussi tristes les uns que les autres, nous restâmes long-temps les yeux baissés et sans proférer une parole ; mais fatigué de cette situation , je me levai en leur souhaitant une bonne nuit, et je vis la figure d'Henriette tout en feu.

Dès que je fus dans ma chambre, ému par le plus vif sentiment d'amour, de surprise et d'incertitude, je commençai à me parler à moi-même à haute voix, comme je le fais toujours quand je suis profondément pénétré de quelque idée. La pensée muette ne me suffit pas ; il faut que je parle, et je mets tant de vivacité et d'action dans ces colloques avec moi-même, que je finis par oublier que je suis seul. L'explication absolue d'Henriette me mettait aux champs. Qui est donc cette fille, disais-je à l'air, qui mêle les sentimens les plus élevés à l'apparence d'un libertinage cynique? A

Parme , dit-elle , elle veut rester ignorée , être sa maîtresse; et je n'ai pas le droit de nie flatter qu'elle ne m'imposera pas la même loi qu'elle a imposée à l'officier à qui elle s'est déjà donnée. Adieu mon espoir, mes dépenses et mes illusions! Mais qui peut-elle être? Il faut ou qu'elle ait un amant ou un mari à Parme, ou qu'elle appartienne à des parens respectables, ou qu'enfin, par un esprit de libertinage sans bornes et confiante dans ses charmes, elle veuille défier la fortune de la plonger dans l'abîme de l'abjection , dans l'alternative de trouver quelque grand seigneur qui s'attache à son char. Ce serait le projet d'une folle ou d'une personne désespérée , et Henriette ne me semble pas dans ce cas. Elle n'a cependant rien , et comme si elle était pourvue de tout , elle ne veut rien accepter d'un honnête homme qui peut lui offrir et dont à bon droit elle peut recevoir sans rougir, puisqu'elle n'a pas rougi d'avoir pour lui des complaisances que l'amour ne commandait pas.. Croit-elle qu'il y ait moins de honte à s'abandonner aux désirs d'un homme qu'on ne connaît pas et qui ne peut inspirer un tendre sentiment, qu'à recevoir un présent d'un ami qu'on estime, et surtout au moment de se trouver dans la rue , dépourvue de tout et au milieu d'une ville étrangèredont elle ne connaît pas même la langue?

Voudrait-elle par là justifier le faux pas qu'elle a fait avec le capitaine, et lui faire comprendre

44 ChAPITRE II.

qu'elle ne s'est livrée à lui que pour échapper à l'officier qui la possédait à Rome? Mais elle doit être bien sûre que le capitaine ne peut pas avoir une autre idée ; car il se montre trop raisonnable pour qu'on puisse lui supposer l'idée de lui avoir inspiré une vive passion pour en avoir été vu à Civita-Vecchia une seule fois au travers d'une fenêtre. Elle pouvait donc avoir raison et se croire justifiée envers lui , mais non pas envers moi ; car avec son esprit, elle devait bien savoir que si elle ne m'avait rien inspiré , je ne serais pas parti avec eux; et elle ne pouvait ignorer qu'elle n'avait qu'un seul moyen de se faire pardonner. Elle pouvait avoir des vertus , me disais-je ; mais elle n'a pas celle qui doit m'empêclier de prétendre à la seule récompense réelle qu'un homme puisse attendre de la femme dont il est épris.

Si elle croit pouvoir jouer la vertu à mon égard et me rendre sa dupe , je crois mon honneur engagé à lui prouver qu'elle se trompe.

Après ce monologue, qui m'avait encore irrité davantage , je me déterminai à ui'expliquer le lendemain matin avant de partir. Je lui demanderai, me dis-je, les complaisances que son vieux capitaine en a obtenues si facilement , et si elle me les refuse , je m'en vengerai en lui témoignant un froid et profond mépris avant que nous arrivions à Parme. Il me semblait évident qu'elle ne pouvait me refuser des marques de tendresse vraies ou fausses qu'en affectant une vertu qu'elle n'a-

CIIAPITF.E II. 45

vait pas ; or je pensais que cette vertu n'étant que simulée , je ne devais pas en être le jouet.

Quant à l'officier, j'étais sûr , d'après ce qu'il m'avait dit , qu'il ne trouverait point mauvais que je fisse ma déclaration , car avec un sens droit , il ne pouvait être que neutre.

Satisfait de mes raisonnemeus et ferme dans ma résolution, je m'endors. Henriette occupait trop ma pensée pour que son image ne vînt pas m'occuper en songe ; mais ce songe , qui dura toute la nuit, était si fort empreint de vérité, qu'à mon réveil je la cherchais encore à mes côtés ; et mon imagination était si frappée des charmes de cette nuit, que si ma porte n'eût pas été fermée au verrou, je me serais persuadé qu'elle m'avait quitté pendant mon sommeil , pour reprendre sa place auprès du bon Hongrois.

A mon réveil je trouvai que le songe continuel de cette heureuse nuit m'avait rendu fou de cette belle personne; et cela ne pouvait être autrement. Que le lecteur se figure un pauvre diable qui se couche accablé de fatigue et mourant de faim : il succombe au sommeil , le plus impérieux des besoins, mais il se croit en songe devant une table abondamment servie — et qu'arrive-t-il? Le résultat nécessaire. Son estomac, plus vif que la veille, ne lui laisse point de repos; il faut qu'il se satisfasse ou qu'il meure d'inanition.

Je m'habille , déterminé à me rendre certain de la possession de celle qui m'enflammait , même

avant de monter en voiture. Si je ne réussis pas, me dis-je , je ne vais pas plus loin. Mais pour ne point blesser les convenances et n'avoir rien à me reprocher envers un honnête homme , je sentis qu'il était de mon devoir de m'expliquer préalablement avec mou compagnon de voyage.

Il me semble entendre un de ces lecteurs sensés, calmes et de sang-froid, qui ont eu ce qu'on appelle l'avantage d'une jeunesse exempte de fortes passions , ou bien un de ceux que l'âge a rendus sages par force, s'écrier : Peut-on ajouter tant d'importance à une bagatelle ! L'âge a calmé mes passions en les rendant impuissantes; mais mon cœur n'a point vieilli et ma mémoire a toute la fraîcheur des jeunes ans : et loin de considérer ces sortes de choses comme de pures bagatelles , lecteur , toute ma peine est de ne pouvoir en faire jusqu'à ma mort la principale affaire de ma vie.

Étant prêt, je passe dans la chambre de mes deux compagnons de voyage , et après leur avoir fait compliment sur leur bonne mine, je dis à l'officier que j'étais fortement amoureux d'Henriette , et je lui demande s'il trouverait mauvais que je tâchasse de lui persuader de devenir ma maîtresse. Ce qui l'oblige, ajoutai-je, de vous prier de la laisser dans cette ville sans que vous fassiez semblant de la connaître ne peut être qu'un amant qu'elle doit espérer d'y trouver; et je me flatte , si vous me voulez laisser une demiheure tête-à-tête , de lui persuader de me sacrifier

cet amant. Si elle me refuse , je reste ici ; vous irez à Parme avec elle , et vous laisserez ma voiture à la posle en m'en envoyant un reçu pour que je puisse la retirer à ma volonté.

— Dès que nous aurons déjeuné, me ilitle brave capitaine, je sortirai pour aller voir l'Institut et vous resterez seul avec elle. Tâchez de réussir, car je serais ravi qu'en la quittant elle passât en vos mains. Si elle persiste dans la résolution qu'elle a énoncée , je trouverai facilement ici un voiturier et vous garderez votre voiture. Je vous remercie de votre proposition et je vous quitterai avec chagrin.

Enchanté d'avoir fait la moitié du chemin et de me voir près du dénoûment , je demande à ma belle Française si elle était curieuse de voir ce que Bologne renfermait de curieux.

— Je le voudrais volontiers , me dit-elle , si j'avais les habits de mon sexe ; mais , comme je suis, je ne me soucie pas d'aller me montrer à toute la ville.

— Vous ne sortirez donc pas ?

— Non.

— Je vous tiendrai compagnie.

— J'en serai charmée.

Nous déjeunâmes gaîment , ensuite le capitaine sortit. Dès qu'il fut parti, je dis à Henriette que son ami sortait pour me laisser seul avec elle, parce que je lui avais dit que j'avais besoin d'un tête-àtête. L'ordre que vous lui avez fait donner hier

de vous oublier , de ne point s'informer de vous , de ne pas faire semblant de vous connaître quand le hasard le fera vous rencontrer , aussitôt que nous serons arrivés à Parme , me regarde-t-il aussi?

— Ce n'est pas un ordre que je lui ai donné ; je n'en ai pas le droit et je ne m'oublierais pas à ce point; ce n'est qu'une prière que je lui ai faite, un service que mes circonstances m'ont forcée à lui demander; et comme il n'a nul droit de me le refuser , je n'ai pas douté un seul instant qu'il ne me l'accordât. Pour ce qui vous regarde , il est certain que je n'aurais pas manqué de vous faire la même prière, si j'avais pu penser que vous eussiez quelques vues sur moi. Vous m'avez donné des marques d'amitié; mais vous devez sentir que si, d'après mes circonstances, les soins que le capitaine voudrait me rendre pouvaient me nuire, les vôtres ne pourraient que me nuire davantage. Puisque vous avez de l'amitié pour moi , vous auriez pu deviner tout ceci.

— Puisque vous savez que j'ai de l'amitié pour vous , vous devez deviner aussi qu'il ne m'est pas possible de vous laisser seule , sans argent , sans moyens au milieu d'une ville où vous ne pouvez pas même vous faire entendre. Trouvez-vous qu'un homme auquel vous avez inspiré la plus tendre amitié puisse vous abandonner après vous avoir connue, lorsqu'il sait par vous-même la situation où vous êtes? Si vous le croyez, vous n'avez

pas une idée juste de l'amitié, et si cet homme vous accorde ce que vous demandez, il n'est pas votre ami.

— Je suis sûre que le capitaine est mon ami , et vous l'avez entendu : il m'oubliera.

— Je ne sais ni de quelle espèce est l'amitié que ce brave homme peut avoir pour vous , ni quel fond il peut faire sur son propre pouvoir; mais je sais que s'il peut vous faire le plaisir que vous lui avez demandé, son amitié est d'une tout autre nature que la mienne ; car je me crois obligé de vous dire que non-seulement il ne m'est pas possible de vous faire avec facilité le singulier plaisir de vous abandonner dans l'état où je vous vois , mais même que l'exécution de ce que vous désirez m'est impossible, si je vais à Panne; car je vous aime d'une manière telle qu'il faut, ou que vous me promettiez d'être à moi , ou que je reste ici. Alors vous irez à Parme seule avec le capitaine , car je sens que si je vous accompagnais plus loin, je deviendrais le plus malheureux des hommes, soit que je vous visse avec un autre amant , avec un mari ou au sein de votre famille ; enfin si je ne pouvais pas vous voir et vivre avec vous. Oubliez-moi, sont deux mots faciles à prononcer, mais sachez , belle Henriette , que si l'oubli est possible à un Français , un Italien , si j'en juge par moi, n'a pas ce singulier pouvoir. Enfin, madame, mon parti est pris; il faut que vous ayez la bonté de vous expliquer maintenant, et

5o CHAPITRE II.

me dire si je dois vous accompagner à Parme, ou si je dois rester ici. Répondez oui ou non. Si je reste ici tout est dit. Je pars demain pour Naples, et je suis certain de me guérir de la passion que vous m'avez inspirée ; mais si vous me dites que je puis vous accompagner à Parme, il faut réassurer la possession de votre cœur tout entier. Je veux être seul en possession de vos charmes, avec la condition , si vous le voulez , que vous ne me rendrez complètement heureux que quand vous jugerez que je m'en suis rendu digne par mes soins et mes attentions. Choisissez avant que ce trop heureux brave homme rentre. Il sait tout; je je lui ai tout dit.

— Que vous a-t-il répondu ?

— Qu'il serait charmé de vous laisser entre mes mains. Que signifie ce sourire à demi-bouche?

— r Laissez-moi rire je vous en prie; car je n'ai de ma vie eu l'idée d'une déclaration d'amour furieuse. Comprenez-vous bien ce que c'est que dire à une femme dans une déclaration d'amour qui devrait être vive, mais tendre et douce : Madame, l'un des deux; choisissez sur-le-champ? Ah! ah! ah!

— Je le comprends à merveille. Cela n'est ni doux , ni galant , ni pathétique ; mais c'est passionné. Songez que c'est une affaire sérieuse et que je ne me suis jamais trouvé si pressé. Sentezvous à votre tour la situation pénible d'un homme amoureux qui se voit au moment de devoir prendre un parti qui peut décider même de sa vie ?

Veuillez faire attention que malgré tout mon feu, je ne vous manque en rien; que le parti que je vais prendre, si vous persistez dans votre idée, n'est pas une menace , mais bien un effort héroïque qui doit me rendre digne de toute votre estime. Enfin je vous prie d'observer que nous n'avons pas de temps à perdre. Le mot choisissez ne doit pas vous paraître dur , au contraire , puisqu'il vous rend l'arbitre de mon sort comme du vôtre. Pour être persuadé que je vous aime, vondriez-vous que je vinsse a vos pieds , comme un benêt , vous prier en pleurant d'avoir pitié de moi ? Non , madame , cela vous déplairait sans doute et ne me mènerait à rien. Sûr que je suis en état de mériter votre coeur, je vous demande de l'amour et non de la pitié. Allez , quittez-moi, si je vous déplais ; mais laissez-moi partir ; car si par un sentiment d'humanité vous désirez que je vous oublie, souffrez que j'aille loin de vous me rendre cet effort moins pénible. Si je vous suis à Parme, je ne répondrai pas de moi ; car j'y serais dans une sorte de désespoir. Réfléchissez actuellement ; je vous le demande en grâce , et vous verrez que vous auriez à mon égard un tort impardonnable , si vous me disiez : Venez à Parme, quoique je vous prie de. ne point cherchera me voir. Convenez-vous qu'avec justice vous ne pouvez pas me dire cela ?

— J'en conviens, s'il est vrai que vous m'aimiez.

— Dieu soit loué ! Oui , soyez sûre que je vous

aime bien sincèrement. Choisissez donc , et prononcez.

— Et toujours sur le même ton ?

— Oui.

— ■ Mais savez-vous que vous avez Pair en colère ?

— Non, car cela n'est pas ; je ne suis que dans une espèce de paroxisme et dans un moment décisif, mais dans une incertitude affreuse. Je dois en vouloir à ma bizarre fortune , et à ces maudits sbires de Césène; car sans eux je ne vous aurais pas vue.

— Vous êtes donc fâché de m'a voir connue ?

— Eh ! n'ai-je pas bien raison ?

— Point du tout, car je n'ai rien décidé encore. — ■ Je commence à respirer; car je gage que vous

allez me dire de vous suivre à Parme.

— Oui, venez à Parme.

Je pars heureux de Bologne. — Le capitaine nous quitte à Reggio où je passe la nuit avec Henriette. — Notre arrivée à Parme. — Henriette reprend les habits de son sexe • notre bonheur mutuel. — Je retrouve de mes parens , sans me faire connaître.

Le lecleur devine que la scène changea d'aspect et que le mot magique : Venez à Parme, fut une heureuse péripétie qui me fit passer du terrible au tender, du sévère au doux. En effet , je tombai à ses pieds, et lui serrant amoureusement les genoux, je les lui baisai avec tendresse et reconnaissance. Plus de fureur , plus ce ton d'invectives qui convient si peu au plus doux des sentimens. Tendre, soumis, reconnaissant, je lui jure de ne lui demander aucune faveur, pas même sa main à baiser, avant d'avoir su mériter son amour!

Cette femme divine , agréablement surprise de me voir passer rapidemment du ton du désespoir à la plus vive tendresse , me dit d'un air encore plus tendre que le mien de me lever. Je suis sûre, me dit-elle, que vous m'aimez, mais croyez aussi que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour m'assurer votre constance.

Quand bien même elle m'aurait dit qu'elle m'aimait autant que je l'aimais , elle ne m'aurait rien dit de plus; car ces mots exprimaient tout. Mes lèvres étaient collées sur ses belles mains quand le capitaine rentra. Il nous fît compliment du ton de la meilleure foi du monde , et je lui dis, l'air rayonnant de bonheur, que j'allais commander les chevaux. Je sortis, le laissant avec elle, et bientôt après nous nous mîmes en route joyeux et contens.

Avant d'arriver à Reggio , l'honnête capitaine me dit qn'il croyait convenable que nous le laissassions aller seul à Parme ; qu'en arrivant avec nous , il donnerait lieu à des propos , qu'on lui ferait des questions , et qu'enfin on parlerait beaucoup plus de nous que si nous arrivions seuls. Trouvant, Henriette et moi, ses réflexions fort sages , nous nous déterminâmes sur-le-champ à passer la nuit à Reggio et à le laisser aller seul à Parme dans une voiture de poste. Tout étant convenu , sa malle chargée sur la petite voiture qu'on lui fournit , il nous dit adieu et partit en nous promettant de venir dîner le lendemain avec nous.

i.llAPITRE III. 55

La démarche de cet honnête Hongrois dut plaire à mon amie autant qu'à moi , puisque notre délicatesse se trouvait engagée à beaucoup de réserve en sa présence ; car par suite de notre nouvel arrangement comment aurions-nous pu nous loger à Reggio? Henriette en tout honneur n'aurait plus pu partager le lit du capitaine, ni sans blesser sa modestie venir prendre place dans le mien. Nous aurions ri tous trois de cette réserve que nous aurions trouvée ridicule et à laquelle pourtant nous nous serions soumis. L'amour est un petit être ennemi de la honte, quoiqu'il cherche souvent l'obscurité et le mystère ; mais s'il lui donne prise, il se sent avili et dès lors il perd les trois quarts de sa dignité et une grande partie de ses charmes. 11 est facile de sentir qu'Henriette , comme moi , ne pouvait être heureuse qu'en éloignant le souvenir de ce brave homme.

Nous soupàmes tète-à-tète , moi enivré de mon bonheur qui me paraissait trop grand, et pourtant triste; mais Henriette, qui paraissait triste aussi, n'avait rien à me reprocher. Ce nétait au fond que de l'embarras ; car nous nous aimions , mais nous n'avions pas eu le temps de nous connaître. Nous dîmes peu de choses, mais rien de piquant , rien d'intéressant : nos propos nous paraissaient insipides, et nous nous complaisions dans nos pensées. Nous savions que nous allions passer la nuit ensemble; mais nous aurions craint d'être indiscrets si nous en avions fait mention.

Qnelle nuit ! quelle femme que cette Henriette que j'ai tant aimée ! qui m'a rendu si heureux !

Ce ne fut que trois ou quatre jours après que je me hasardai à lui demander ce qu'elle aurait fait sans le sou , n'ayant aucune connaissance à Parme, dans le cas où j'aurais craint de lui déclarer mon amour et que je fusse parti pour Naples. Elle me répondit qu'elle se serait vraisemblablement trouvée dans le plus affreux embarras ; mais qu'elle était sûre que je l'aimais , et qu'elle avait prévu ce qui était arrivé. Elle ajouta que dans l'impatience où elle était de savoir ce que je pensais sur son compte , elle m'avait prié d'interpréter sa résolution à l'officier, sachant qu'il ne pouvait ni s'y opposer ni continuer à vivre avec elle ; qu'enfin comme elle ne m'avait pas compris dans la prière qu'elle m'avait fait faire au capitaine , elle trouvait impossible que je ne lui demandasse pas si je pouvais lui être de quelque utilité ; el qu'alors elle se serait déterminée d'après les sentimens qu'elle m'aurait reconnus. Elle finit par me dire que si elle s'était perdue , la faute en était à son époux et h son beau-père^ qu elle appela monstres.

En arrivant à Parme , je continuai à donner à la consigne le nom de Farusi que j'avais à Césène : c'était le nom de famille de ma mère; et Henriette écrivit elle-même : Anne d'Arci , Française. Pendant que nous répondions au commis , un jeune Français leste et avenant vient m'offrir

ses services , et me dit qu'au lieu de descendre à la poste, je ferais bien d'aller chez d'Andremont , où je trouverais appartenons et cuisine à la française, et les meilleurs vins de France. Voyant que la proposition plaisait à Henriette , je m'y fis conduire et nous fumes parfaitement logés. Je pris le domestique à tant par jour et je fis minutieusement mes accords avec le sieur d'Andremont. J'allai moi-même ensuite faire remiser ma voiture.

Je rentrai un instant et ayant dit à mon amie que nous nous re verrions à dîner, et au laquais d'attendre mes ordres à l'antichambre, je sortis seul.

Parme était sous la férule d'un nouveau gouvernement ; j'étais fondé à croire que les espions devaient se trouver partout, sous toutes les formes; je ne voulais pas avoir un laquais à mes trousses qui, peut-être, m'aurait plus nui que servi. J'étais dans la patrie de mon père où je ne connaissais personne ; mais quoique seul j'étais sûr de n'être pas long-temps à m'orienter.

Dès que je fus dans les rues, il me sembla que je n'étais plus en Italie , car tout avait l'air ultramontain. Je n'entendais dans la bouche des passans que du français ou de l'espagnol, et ceux qui ne parlaient point ces langues avaient l'air de se parler à l'oreille. Je courais au hasard, cherchant des yeux un magasin de lingerie , ne voulant point demander où je pourrais en trouver un, et je finis par trouver Pobjet de mes recherches.

J'entre, et m'adressant à une bonne grosse ma-

trône assise au comptoir : Madame , lui dis-je , je voudrais faire quelques emplettes.

— Monsieur, je vais envoyer chercher quelqu'un qui parle français.

— C'est inutile ; je suis Italien.

— Que Dieu soit loué ! Car rien n'est si rare aujourd'hui.

— Pourquoi rare ?

— Vous ne savez donc pas que don Philippe est arrivé, et que Madame de France, son épouse, est en chemin ?

— - Je vous en fais mon compliment. Cela doit faire aller le commerce, l'argent doit rouler et l'on doit trouver de tout.

— C'est vrai ; mais tout est cher, et nous ne pouvons pas nous faire à ces nouvelles mœurs. C'est un mauvais mélange de liberté française et de gêne espagnole qui nous fait tourner la tête. Quel linge désirez-vous ?

— Avant tout, je dois vous avertir que je ne marchande pas; ainsi prenez garde à vous. Si vous me surfaites , je ne viendrai plus. Il me faut de la belle toile pour vingt-quatre chemises de femme, du basin pour des jupons et des corsets; de la mousseline , de la batiste pour des mouchoirs et d'autres articles que je voudrais bien que vous eussiez ; car étant étranger, Dieu sait dans quelles mains je vais tomber.

— Vous ne tomberez qu'en de bonnes mains , si vous voulez me donner votre confiance.

— Je juge que vous la méritez ; je me livre donc à vous. Il faut aussi me trouver des couturières qui travailleront dans la chambre même de la dame qui a besoin de se faire faire rapidement tout ce qui lui est nécessaire.

— Et des robes?

— Des robes aussi , des bonnets , des mantelets, enfin tout ; car figurez-vous qu'elle est nue.

— Si elle a de l'argent, je vous réponds qu'elle aura tout ce qu'elle peut désirer. Est-elle jeune ?

— Elle a quatre ans moins que moi et elle est ma femme.

— Ah ! que Dieu vous bénisse. Vous avez des enfans ?

— Non , ma chère dame, mais cela viendra, car nous travaillons en conséquence.

— Cela s'entend. Que je suis contente ! Allons, monsieur, je vais envoyer chercher la perle des couturières. En attendant, amusez-vous à choisir.

Je pris ce qu'elle avait de mieux , je la payai, et dans ces entrefaites la couturière étant arrivée, je donnai à la marchande mon adresse en la priant de m'envoyer des étoffes, et je dis à la couturière et à sa fille qui était venue avec elle de me suivre. Elles prirent le linge que j'avais acheté et nous partîmes. Chemin faisant j'achetai des bas de soie et de fil et je fis monter un cordonnier qui demeurait à côté de l'hôtel.

Voilà un moment délicieux ! Henriette, que je n'avais prévenue de rien , regarde tout cela avec

un air de satisfaction parfaite , mais sans aucune de ces démonstrations qui décèlent l'intérêt, me prouvant sa reconnaissance par les éloges délicats qu'elle me donne sur le choix et la beauté des articles que j'avais achetés. Point d'augmentation de gaîté à cause de cela , mais un air de tendresse qui valait toute la reconnaissance.

Le valet de louage était entré à la suite des couturières ; Henriette lui dit avec douceur de sortir, et d'attendre pour entrer qu'on l'appelât. La couturière se met à l'ouvrage, le cordonnier lui prend mesure , et je lui dis de nous aller chercher des pantoufles. Un quart d'heure après il revient, et voilà le valet de louage qui rentre avec lui sans qu'on l'eût appelé. Le cordonnier, qui parlait français, faisait à Henriette des contes à faire rire, quand elle l'interrompit pour demander au domestique, qui se tenait familièrement dans la chambre , ce qu'il voulait.

— Rien, madame, je ne suis ici que pour recevoir vos ordres.

— > Ne vous ai-je pas dit que quand on aura besoin de vous , on vous appellera ?

— Je voudrais savoir lequel des deux est mon maître ?

— Aucun, lui dis-je en riant. Voilà votre journée et partez.

Le cordonnier voyant que madame ne parlait que français , lui offrit un maître de langue. De quel pays est-il ? demanda Henriette. Il est Fia-

mand, madame, dit maître St.-Crépin ; et c'est un savaut d'à peu près cinquante ans. C'est, dit-on , un homme très-vertueux. Il prend trois livres de Parme par leçon d'une heure , et le double pour deux heures, et il se fait payer par leçon.

— Mon ami , me dit Henriette, veux-tu que je prenne ce maître ?

Je t'en prie, ma chère ; cela t'amusera.

Le cordonnier sortit en promettant de lui envoyer le Flamand le lendemain matin.

Les couturières allaient leur train : tandis que la mère coupait, la fille cousait ; mais une seule ne pouvant pas faire beaucoup de besogne, je dis à la mère qu'elle me ferait plaisir de nous procurer une seconde ouvrière qui parlât français. Vous l'aurez, me dit-elle , aujourd'hui même. En même temps elle m'offrit son fils pour nous servir. Vous n'aurez, me dit-elle, ni un voleur ni un espion auprès de vous, et il s'explique passablement en français. Je crois, mon ami, me dit Henriette, que nous ferions bien de le prendre. C'en était assez pour que j'y consentisse , car pour un homme qui aime , le moindre désir de l'objet aimé est un ordre suprême. La mère alla le chercher et la couturière semi-française vint en même-temps : c'était un soulagement, un vrai passe-temps pour ma déité.

Le fils de la maîtresse couturière était un jeune homme de dix-huit ans, assez instruit, doux , modeste et d'une physionomie agréable. Je lui de-

mandai son nom , il me répondit qu'il s'appelait Caudagna.

Le lecteur sait que mon père était Parmesan , et il n'a pas oublié peut-être qu'une de ses soeurs avait épousé un Caudagna. Il serait plaisant , me dis-je à moi-même , que cette couturière fût ma tante et mon valet mon cousin-germain ! Taisonsnous. Henriette me demanda si je voulais que cette couturière dînât avec nous. Je te supplie, mon adorable Henriette, de ne point me mortifier à l'avenir en faisant dépendre ces petites choses de mon consentement. Sois sûre, ma tendre amie, que mon approbation précédera , s'il est possible, tes moindres actions. Elle sourit et me remercia. Tirant alors une bourse de ma poche, je lui dis : Tiens, voilà cinquante sequins , et paye toi-même toutes les petites dépenses que tu auras besoin de faire et que je n'aurais pas l'esprit de deviner. Elle l'accepta en m'assurant que je lui faisais un grand plaisir.

Un moment avant de nous mettre à table, voilà le bon capitaine hongrois qui vient. Henriette court l'embrasser en l'appelant son cher papa, et moi j'imitai son exemple en l'appelant mon ami. Ma chère épouse le pria de venir dîner tous les jours avec nous. Ce brave militaire voyant toutes ces femelles à travailler pour Henriette, éprouvait une satisfaction extrême qui se peignait vivement dans tous ses traits : il se félicitait d'avoir si bien placé son aventurière , et il fut au comble de la

joie quand je lui dis que je lui devais mon bonheur.

Nous dînâmes délicatement et joyeusement. Je m'aperçus qu'Henriette était friande et mon vieil officier gourmet. Je n'étais pas mal l'un et l'autre, et je me sentais en état de leur tenir tête. Ainsi , voulant goûter de plusieurs vins excellens que M. d'Andremont m'avait vantés avec raison, nous finies un très-joli dîner.

Mon jeune domestique me plut par le respect avec lequel il servait tout le monde , et sa mère aussi bien que ses maîtres. Sa soeur et l'autre couturière avaient dîné seules.

Au dessert on nous annonça la marchande lingère avec une autre femme , et une marchande de modes qui parlait français. L'autre avait des échantillons pour toutes sortes de robes. Je laissai Henriette commander les bonnets , les coiffes, les garnitures, etc. qu'elle voulut ; mais pour le choix des robes je voulus absolument m'en mêler , me conformant cependant au goût de mon adorable amie.

Je la forçai de choisir pour quatre robes, et je sens que je lui dus de la reconnaissance pour la complaisance qu'elle eut de les accepter ; car plus je captivais le coeur de cette femme charmante, et plus je sentais que j'ajoutais à mon bonheur* Nous passâmes ainsi la première journée, pendant laquelle il n'était pas possible de faire plus que nous ne fîmes»

Le soir , soupant tête-à-tête , il me sembla découvrir quelque nuage de tristesse sur sa jolie figure; je le lui dis.

— Mon ami, me répondit-elleavec un son de voix qui allait au cœur, tu dépenses beaucoup d'argent pour moi , et si c'est pour que je t'aime davantage, je te préviens qu'il est perdu , car je ne t'aime pas plus qu'a van t-hier , mais je t'aime de toute mon âme. Tout ce que tu fais au-delà du simple nécessaire, ne saurait me faire plaisir que parce que je vois de plus en plus combien tu es digne de moi ; mais pour te chérir comme tu le mérites, je n'ai pas besoin de cette conviction.

— Je le crois , ma chère amie , et je me félicite de mon bonheur , si tu sens que ta tendresse ne puisse pas s'augmenter. Mais à ton tour , femme adorable, sache que je n'en agis ainsi que pour t'aimer s'il m'est possible plus que je ne fais. Je désire te voir briller dans les atours de ton sexe ; et si j'éprouve un seul sentiment pénible, c'est de ne pas pouvoir te faire briller autant que tu le mérites. Si cela te fait plaisir, mon amie, ne doisje pas en être enchanté ?

— Tu ne dois pas douter que cela ne me fasse grand plaisir ; et d'une certaine façon, puisque tu as dit que je suis ta femme , tu as raison ; mais si tu n'es pas très-riche, tu sens les reproches que je dois me faire.

— Ah! mon ange, laisse-moi, je t'en supplie, me croire riche et crois toi-même qu'il est impossible

que tu puisses être la cause de ma ruine. Tu n'es née que pour mon bonheur. Pense seulement à ne jamais me quitter, et dis-moi si je puis l'espérer.

— Je le désire, mon tendre ami; mais qui peut compter sur l'avenir ! Est-tu libre ? Dépends-tu de quelqu'un ?

— Je suis libre dans toute l'acception du mot , et je ne suis qu'en ta seule et précieuse dépendance.

— Je t'en félicite et mon âme en jouit; personne ne peut t'arracher à moi ; mais hélas ! tu sais que je ne puis pas en dire autant. Je suis sûre qu'on me cherche , et je sais que l'on aura facilement le moyen de m'avoir , si l'on vient à me découvrir. Hélas! si l'on parvient à m'arracher de tes bras, je sens quel sera mon malheur!

— Tu me fais trembler. Peux-tu craindre ce malheur ici?

— Non , à moins que je ne sois vue par quelqu'un qui me connaisse.

— Est-il vraisemblable que ce quelqu'un soit à Parme ?

— Cela me paraît difficile.

— N'alarmons donc pas notre tendresse par une crainte qui , je l'espère , ne se vérifiera pas. Surtout, aimable amie , sois gaie comme tu l'étais a Lesene.

— Je veux l'être plus franchement, mon ami , car à Césène j'étais malheureuse , et je suis heu-

reuse à présent. Ne crains pas de me trouver triste ; car la gaîté est le fond de mon caractère.

— Je crois qu'à Césène tu devais craindre à chaque instant d'être rejointe par l'officier que tu as abandonné à Rome.

— Point du tout. C'était mon beau-père qui , j'en suis sûre , n'a pas fait la moindre démarche pour savoir où je suis allée. Il ne peut qu'avoir été bien aise d'être débarrassé de moi. Ce qui me rendait malheureuse était de me voir à la charge d'un homme que je ne pouvais pas aimer , avec lequel même je ne pouvais pas échanger une pensée. Ajoutez à cela que je ne pouvais pas m'imaginer que je fisse son bonheur, car je ne lui avais inspiré qu'une fantaisie qu'il avait appréciée dix sequins. Je devais sentir que depuis que cette fantaisie était satisfaite, elle n'avait pas dû renaître à son âge et que je ne pouvais que lui être à charge , car il était évident qu'il n'était pas riche. Une considération pitoyableajoutait encore à ma peine secrète. Je me croyais obligée à lui faire des caresses , et de son côté croyant, peut-être, de son devoir de me les rendre , j'avais peur qu'il ne sacrifiât sa santé et cette idée fait mon supplice. N'ayant point d'amour l'un pour l'autre, nous nous gênions par une sotte politesse. Nous prodiguions à ce que nous croyions une honnête convenance ce qui n'est dû qu'à l'amour. Ce qui me gênait encore beaucoup, c'est que je rougissais que l'on pût supposer que cet homme me tînt pour son profit ; et cepen-

dant quand j'y pensais , je trouvais que le jugement, tout faux qu'il aurait été, n'aurait pas manqué d'une certaine vraisemblance. C'est à ce sentiment sans doute que tu dois ma retenue; car je craignais que si tu pouvais lire dans mes regards l'impression que tu m'avais faite, tu ne conçusses de moi cette outrageante idée.

— Ce ne fut donc pas par un sentiment d'amourpropre ?

— Non, je te l'avoue ; car tu ne pouvais porter sur moi que le jugement que je méritais. J'ai fait la folie que tu sais parce que mon beau-père allait me mettre dans un couvent, ce qui n'était nullement de mon goût. Du reste , mon ami , permetsmoi de ne point te confier mon histoire.

— Je respecte ton secret, mon ange ; ne crains pas mon importunité à cet égard. Aimons-nous seulement et ne souffrons pas que la crainte de l'avenir vienne troubler notre félicité actuelle.

Le lendemain, après la nuit la plus heureuse, je me trouvai plus amoureux que la veille , et nous passâmes ainsi trois mois dans un enivrement de bonheur.

A neuf heures le maître de langue italienne se fit annoncer. Je vis un homme à mine respectable, poli, modeste, parlant peu mais bien, réservé dans ses réponses et instruit dans l'ancien goût. Nous causâmes , et la première chose qui me fit rire, fut que, d'un air de bonne foi, il me dit qu'un chrétien ne pouvait admettre le système de

Copernic que comme une savante hypothèse. Je lui répondis que ce système ne pouvait être que celui de Dieu puisqu'il était celui de la nature, et que l'Écriture sainte n'était pas le livre dans lequel les chrétiens pouvaient apprendre la physique.

Il fit un sourire dans lequel je lus tartufe, et s'il ne s'était agi que de moi, j'aurais éconduit le pauvre homme ; mais s'il pouvait amuser Henriette et lui enseigner la langue italienne, c'était tout ce que je voulais de lui. Ma chère épouse lui dit qu'elle lui donnerait chaque jour six livres pour deux heures de leçons : la livre de Parme vaut cinq sous de France , ainsi ses leçons n'étaient pas chères. Elle prit ce jour-là sa première leçon , à la fin de laquelle elle lui donna deux sequins pour qu'il lui achetât quelques romans dont la réputation fut faite.

Pendant que ma chère Henriette prenait sa leçon, je m'amusai à causer avec la couturière pour m'assurer si nous étions parens. Quel métier, lui dis-je , fait votre mari ?

— Il est maître-d'hôtel chez le marquis Sissa.

— Votre père vit-il ?

— Non, monsieur; il est mort.

— Quel était son nom de famille?

— Scotti.

— Et votre mari a-t-il père et mère ?

■ — Son père est mort , mais sa mère vit encore avec le chanoine Casanova, son oncle.

Il ne m'en fallut oas davantage. Cette bonne

femme était ma cousine à la mode de Bretagne, et ses enfans étaient mes neveux issus de germains. Ma nièce Janneton n'était pas jolie, mais elle avait l'air d'une bonne fille : je continuai à faire jaser la mère :

— Les Parmesans sont-ils contens d'être devenus sujets d'un prince espagnol?

— Contens ? il faudrait être facile à contenter, car nous sommes dans un vrai labyrinthe ; tout est bouleversé ; nous ne savons plus où nous en sommes. Heureux temps où régnait la maison Farnèse , tu n'es plus ! Je fus avant-hier à la comédie, où Arlequin faisait rire tout le monde à gorge déployée. Eh bien ! devinez : don Philippe , qui est notre nouveau duc , et qui aurait bien pu rester dans son Espagne , faisait tous ses efforts pour s'empêcher de rire ; et quand il était forcé de pouffer, il mettait son visage dans son chapeau pour qu'on ne le vît pas ; car on dit que le rire déconcerte la grave et raide contenance d'un infant d'Espagne, et que s'il ne cachait pas sa joie il serait déshonoré à Madrid. Qu» dites-vous de ça ? Est-ce que ces moeurs peuvent nous convenir à nous qui rions si volontiers ! Oh ! le bon duc Antoine, devant Dieu soit son âme! était certainement un tout aussi grand prince que lui, et il ne cachait pas à ses sujets qu'il était content; car il riait quelquefois de si bon coeur qu'on l'entendait dans la rue. Nous sommes réduits à une confusion incroyable, et depuis trois mois, il

n'y a plus personne à Parme qui sache l'heure qu'il est.

— Est-ce qu'on a détruit les horloges ?

— Non , mais depuis que Dieu a fait le monde , le soleil s'est toujours couché à vingt-trois heures et demie, et à vingt-quatre on a sonné V angélus : tous les honnêtes gens savaient qu'à cette heurelà on allumait la chandelle. Actuellement, c'est inconcevable ; le soleil est devenu fou , car il se couche tous les jours à une heure différente. Nos paysans ne savent plus à quelle heure ils doivent venir au marché. On appelle cela un règlement; mais savez-vous pourquoi ? C'est parce qu'à présent tout le monde sait qu'on dine à douze heures. Beau règlement, ma foi! Au temps des Farnèse on mangeait quand on avait appétit, et cela valait bien mieux.

Je trouvai ce raisonnement singulier sans doute, mais raisonnable dans la bouche d'une personne du peuple ; car en effet il me paraît qu'un gouvernement ne devrait jamais détruire violemment des coutumes enracinées par une longue suite d'années, et que les erreurs innocentes ne doivent être détruites que par degrés.

Henriette n'avait point de montre, je voulus me procurer la jouissance de lui en donner une et je sortis pour cet objet; mais après en avoir acheté une fort belle, je pensai à des boucles d'oreilles, à un éventail et à une foule de jolis colifichets, et j'en fis également l'acquisition. Elle reçut tous ces

dons de l'amour avec une tendresse déiicate qui me fit éprouver une grande jouissance. Son maître était encore avec elle lorsque je rentrai. J'aurais pu, me dit-il, enseigner à madame la héraldique (i) , la géographie, l'histoire et la sphère ; mais elle sait tout cela. Madame a reçu une éducation très-soignée.

Ce maître s'appelait Valentin de la Haye. 11 me dit qu'il était ingénieur et professeur de mathématiques. J'aurai beaucoup à parler de lui dans ces Mémoires , et mon lecteur le connaîtra mieux par ses actions que par le portrait que je pourrais lui en faire ; je dirai seulement en passant que c'était un digne élève d'Escobar , un vrai tartufe.

Nous dînâmes joyeusement avec notre Hongrois, Henriette toujours habillée en officier; mais il me tardait de la voir en femme. On devait lui apporter une robe le lendemain : elle avait déjà des jupons et des chemises.

Henriette pétillait d'esprit et de finesse. La marchande de modes, qui était Lyonnaise, entra le matin en disant : Madame et monsieur, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bon jour.

— Pourquoi, lui dit mon amie, ne dites-vous pas monsieur et madame ?

— J'ai toujours vu que dans le monde on fait les premiers honneurs aux dames.

(i) Alors science très-importante.

— Mais de qui ambitionnons-nous ces honneurs ?

— Des hommes, sans doute.

— Et vous ne voyez pas que les femmes se rendent ridicules si elles n'accordent pas aux hommes ce qu'elles en exigent ? Pour qu'ils ne manquent jamais à la politesse à notre égard, ayons soin de leur en donner l'exemple.

— Madame, dit la fine Lyonnaise, je crois votre leçon excellente et j'en profiterai : Monsieur et madame, je suis votre servante.

Cette controverse féminine me mit en gaîté.

Ceux qui croient qu'une femme ne suffit pas pour rendre un homme heureux pendant toutes les vingt-quatre heures du jour, n'ont jamais possédé une Henriette. Le bonheur qui me remplissait, je puis m'exprimer ainsi , était bien plus parfait quand je m'entretenais avec elle que lorsque je la tenais entre mes bras. Elle avait beaucoup lu, elle avait beaucoup de tact et de goût naturel ; son jugement était sur, et sans être savante, elle raisonnait comme un géomètre, avec abandon , sans prétention ; et partout elle mêlait cette grâce naturelle qui donne du charme à tout. Comme elle n'avait aucune prétention à l'esprit, quand elle disait quelque chose d'important, elle l'accompagnait d'un sourire qui lui donnait le vernis de la frivolité , en le mettant à la portée de tout le monde. Par là elle donnait de l'esprit même à ceux qui en avaient le moins et elle captivait

tous les cœurs. Une beauté sans esprit n'offre à l'amour que la jouissance matérielle de ses charmes ; tandis qu'une laide spirituelle captive par les charmes de son esprit et finit par ne rien laisser désirer à l'homme qu'elle captive. Que ne devais-je donc pas être en possédant Henriette? Heureux au point de ne pouvoir pas apprécier mon bonheur !

Qu'on demande à une beauté sans esprit si elle ferait volontiers l'échange d'une petite portion de ses attraits contre une dose suffisante d'esprit. Si elle ne dissimule pas, elle dira : Non, je suis contente de ce que j'ai. Mais pourquoi est-elle contente? Parce qu'elle ne sent pas ses besoins. Qu'on demande à une laide spirituelle si elle voudrait changer son esprit contre la beauté. Elle n hésitera pas à dire non. Pourquoi ! C'est que connaissant son esprit, elle sait qu'il lui tient lieu de tout.

La femme d'esprit qui n'est pas faite pour rendre un homme heureux , c'est la femme savante. La science est déplacée dans une femme , car elle fait du tort à la douceur de son caractère, à l'aménité, à cette douce timidité qui donne tant de charme au beau sexe : et d'ailleurs une femme n'a jamais porté le savoir au delà de certaines bornes , et la jaserie des femmes savantes n'en impose qu'aux sots. Tl n'y a pas une seule grande découverte faite par une femme. Le sexe manque de cette vigueur que le physique prête au moral;

niais dans le raisonnement simple, dans la délicatesse de sentiment , enfin dans ce genre de mérite qui tient plus du coeur que de l'esprit , les femmes nous sont bien supérieures.

Lancez un sophisme à la tète d'une femme d'esprit ; elle ne le développera pas, mais elle n'en ser£ point la dupe ; et si elle ne vous le dit pas , elle vous laissera deviner qu'elle le rejette. L'homme, au contraire, qui le trouve insoluble, finit par le prendre à la lettre , et sous ce rapport la femme savante est parfaitement homme. Quel fardeau à supporter qu'une madame Dacier ! Que Dieu en préserve tout homme de bien.

Lorsque la faiseuse de robes vint, Henriette me dit que je ne devais pas assister à sa métamorphose , et m'engagea à m'aller promener jusqu'à ce qu'elle fût redevenue elle-même. J'obéis ; car quand on aime, faire la moindre volonté de l'être adoré est un véritable redoublement de bonheur.

Ma promenade étant sans but déterminé , j'entrai chez un libraire français et j'y fis la connaissance d'un bossu spirituel ; et ici je dois dire que rien n'est si rare qu'un bossu sans esprit; j'en ai fait l'expérience dans tous les pays. Ce n'est pas l'esprit qui donne la bosse ; car, Dieu merci , tous les gens spirituels ne sont pas bossus; mais on peut soutenir en thèse générale que la bosse donne l'esprit; car le petit nombre de bossus qui n'en ont pas ou qui n'en ont que peu , ne détruit pas la règle. Celui dont il est question s'appelait Du-

bois-Chatelcraux. C'était un graveur habile , et il était directeur de la Monnaie de l'infant duc de Parme , quoique ce petit souverain n'eût aucun hôtel des monnaies.

Je passai une heure avec ce spirituel bossu qui me fît voir plusieurs de ses productions en gravure , et ensuite je rentrai à l'hôtel , où je trouvai notre Hongrois qui attendait qu'Henriette fut visible. II ne savait pas qu'elle allait nous recevoir en costume de femme. La porte s'ouvre et une femme charmante nous accueille par une révérence pleine de grâce , aussi éloignée de la raideur que de la liberté que donne l'habit militaire. Son aspect nous déconcerta : nous manquions réellement de contenance. Elle nous invite à nous asseoir à ses côtés, regarde le capitaine d'un oeil plein d'amitié et me serre la main avec une tendresse pleine d'expression et de sentiment , mais sans ces dehors de familiarité qu'un jeune officier peut se permettre sans nuire à l'amour, et qui ne sauraient convenir à une femme bien élevée. Son maintien noble et décent me força à me mettre à l'unisson sans me faire aucune contrainte, car elle ne jouait pas un rôle, et en reprenant son naturel, il r.c m'était pas difficile de me conformer à ses manières.

Je la contemplais avec une sorte d'admiration, et pressé par un sentiment dont je ne cherchais pas à me rendre compte, je lui pris la main pour la lui baiser; mais avant que je pusse la porter à

mes lèvres , elle me livra sa belle bouche et jamais baiser ne m'a semblé si délicieux. Ne suis-je donc pas toujours la même ? me dit-elle d'un ton plein de sentiment.

— Non , ma divine amie , et c'est si vrai que vous ne l'êtes plus à mes yeux, qu'il m'est impossible de vous tutoyer. Vous n'êtes plus ce jeune officier spirituel^ mais libre, qui répondit à madame Querini que vous jouiez au pharaon , que vous teniez la banque , mais que le gain était si petit qu'il ne valait pas la peine d'en parler.

— Il est certain qu'avec mon costume de femme je n'oserais pas répéter ces paroles. Cependant, mon ami, je n'en suis pas moins ton Henriette, cette Henriette qui a fait en sa vie trois folies, dont sans toi la dernière m'aurait perdue , mais que j'appelle charmante, puisqu'elle est cause que je t'ai connu.

Ces paroles me pénétrèrent si fort, que j'étais au moment de me jeter à ses pieds pour lui demander pardon de ne l'avoir pas plus respectée; mais Henriette qui voyait mon état et voulait finir cette scène pathétique , se mit à secouer notre pauvre capitaine qui avait l'air d'une statue, comme s'il avait été pétrifié. Il avait honte d'avoir traité en aventurière une femme de cette sorte , car il jugeait qu'il était impossible qu'il fut sous l'empire d'une illusion. Il la regardait avec une espèce de confusion, lui faisant des révérences respectueuses comme par réparation. Pour elle, elle pa-

raissait lui dire , mais sans l'ombre du reproche : Je suis bien aise que vous jugiez que je vaux plus de dix sequins.

Nous nous mîmes à table, et dès ce moment elle en fit les honneurs avec toute l'aisance qui en prouve l'habitude. Elle traita le capitaine en ami respectable et moi en époux chéri. Le capitaine me pria de lui dire que s'il l'avait vue ainsi à Civita-Vecchia en sortant de la tartane , il ne se serait jamais avisé de lui envoyer son cicérone.

— Oh! dites-lui que j'en suis bien persuadée. Mais il est bien singulier qu'une petite robe de femme impose plus qu'un uniforme.

— N'en veuillez pas , de grâce , à cet uniforme, puisque je lui dois mon bonheur.

— Oui , me dit-elle avec le plus aimable sourire, comme moi aux sbires de Césène.

Nous restâmes long-temps à table à nous entretenir de propos charmans qui tous avaient trait à notre bonheur mutuel ; et ce ne fut que la gêne que semblait éprouver l'honnête Hongrois qui nous fit mettre fin h nos gentillesses et à notre diner.

Je prends une loge à l'Opéra malgré la répugnance d'Henriette. — M. Dubois vient chez nous , il y dîne • tour d'espièglerie que lui joue mon amie. — Raisonnement d'Henriette sur le bonheur. — Nous allons chez Dubois ; merveilleux talent que mon épouse y déploie. — M. Dutillot. — Superbe fête que donne la cour dans ses jardins ; fatale rencontre que nous y faisons. — J'ai une entrevue avec M. d'Antoine, favori de l'infant.

Le bonheur dont je jouissais était trop parfait pour être durable; il devait ra'être ravi. Mais n'anticipons pas sur les événemens.

Madame de France , épouse de l'infant don Philippe , étant arrivée , je dis à Henriette que j'allais louer une loge à l'Opéra et que nous y irions tous les jours. Elle m'avait dit plusieurs fois que la mu-

sique était sa passion dominante, et je ne doutais pas que mon projet ne fût accueilli avec joie. Elle n'avait pas encore vu d'opéra italien , et elle devait être curieuse de connaître cette partie de la célébrité du pays. Cependant qu'on devine ma surprise à cette exclamation : Comment, mon ami ! tu veux que nous allions tous les jours à l'Opéra !

— Je pense , mon amie , que si nous n'y allions pas, nous donnerions sujet à la médisance. Malgré cela , si tu n'y vas pas avec plaisir , tu sais que rien ne t'y oblige : ne te gênes pas; car je préfère tes doux entreliens dans cette chambre , au plus beau concert des anges.

— i Je suis folle de la musique , mon tendre ami ; mais je ne puis in'empêcher de trembler à la seule idée de sortir.

— Si tu trembles, je frisonne; mais il faut aller à l'Opéra ou partir d'ici : allons à Londres ou quelque autre part. Ordonne^ je suis prêt à faire tout ce que tu voudras.

— Prends une loge qui ne soit pas trop exposée.

— Tu me ravis ! et tu seras satisfaite.

Je pris une loge au second rang ; mais le théâtre étant petit , il était difficile qu'une jolie femme y restât inaperçue. Je le lui dis. Je ne crois pas, me répondit-elle , que je coure quelque danger; car dans la liste des étrangers que tu m'as donnée à lire , je n'ai trouvé aucun nom qui me soit connu.

Ainsi Henriette vint à l'Opéra , sans rouge, et

la loge sans bougie. C'était un opéra buffa dont la musique de Buranello était excellente et les acteurs fort bons.

Mon amie ne se servit de sa lorgnette que pour regarder les acteurs, et personne ne fît attention à nous. Le finale du second acte lui ayant beaucoup plu, je le lui promis , et je m'adressai à Dubois pour me le procurer. Croyant qu'Henriette jouait du clavecin, je lui en offris un; mais elle me dit qu'elle n'avait jamais appris cet instrument.

La quatre ou cinquième fois que nous allâmes à l'Opéra, M. Dubois vint dans notre loge, et comme je ne voulais pas le présenter à mon amie, je me contentai de lui demander en quoi je pouvais lui être utile. Il me présenta alors la musique que je lui avais demandée ; je lui en payai la valeur en le remerciant de son obligeance. Nous trouvant en face de la loge ducale , je lui demandai par manière d'acquit s'il avait gravé leurs altesses. 11 me répondit qu'il avait déjà fait deux médailles , et je le priai de me les apporter en or. Il m'en fit la promesse, après quoi il sortit. Henriette ne l'avait pas seulement regardé ; et c'était dans l'ordre, puisque je ne le lui avais pas présenté ; cependant on nous l'annonça le lendemain pendant que nous étions à table. M. de la Haye, qui dînait avec nous, commença par nous faire compliment sur la connaissance que nous en avions faite , et dès qu'il fut entré il le présenta à son élève. Il

était naturel qu'Henriette alors lui fit accueil, et elle s'en acquitta à merveille.

Après l'avoir remercié du spartito , elle le pria de vouloir bien lui procurer quelques autres airs, et l'artiste accueillit cette prière comme une faveur qui lui faisait grand plaisir.

Monsieur , me dit Dubois , j'ai pris la liberté de venir vous montrer les médailles que vous m'avez demandées ; les voici. Sur l'une se trouvaient l'infant et son épouse , l'autre ne portait que l'effigie de don Philippe. Ces deux médailles étaient d'un travail achevé , et ce fut avec justice que nous en fîmes l'éloge. L'ouvrage est impayable, lui dit Henriette, mais on peut troquer l'or. Madame, lui répondit modestement l'artiste , elles pèsent seize sequins. Elle les lui compta de suite en l'invitant à venir une autre fois au moment de la soupe. Pendant ce temps on avait servi le café , et Henriette l'engagea à le prendre avec nous. Au moment de mettre du sucre dans sa tasse , Henriette lui demanda s'il l'aimait doux.

— Votre goût, madame, lui dit le galant bossu, sera certainement le mien.

— Vous avez donc deviné que je le prends toujours sans sucre; je suis bien aise que vous partagiez ce goût avec moi.

En disant cela elle lui présente gracieusement

la tasse sans sucre , sert ensuite de la Haye et moi

en nous sucrant copieusement, puis elle remplit

sa propre tasse à l'instar de celle de Dubois. J'avais

8u CHAPITRE IV.

peine à ne pas pouffer; car ma inaligne Française, qui prenait le café à la manière de Paris, c'est-à-dire fort doux , prenait sa tasse amère avec un air de volupté qui forçait le directeur de la Monnaie à faire bonne mine à mauvais jeu. De son coté le fin bossu, puni de son fade compliment, ne fut pas en reste, et vantant la bonté du café , il alla jusqu'à dire que c'était ainsi qu'il fallait le prendre pour déguster délicieusement l'arôme de ces précieuses fèves.

Dès que Dubois et de la Haye furent sortis, nous nous mimes à rire de l'espièglerie ; mais , lui disje , tu seras la première victime de ta malice ; car quand il dînera ici tu seras obligée de continuer ton rôle pour ne pas te trahir. Il me sera facile, me dit-elle , de trouver un moyen de prendre mon café bien sucré et de continuer à lui faire boire la coupe d'amertume.

Au bout d'un mois Henriette parlait l'italien avec facilité, et elle le devait plus à l'exercice habituel de ma cousine Janneton , qui lui servait de femme de chambre , qu'aux leçons du sieur de la Haye ; car les leçons ne servent que pour apprendre les règles . et pour parler il faut de l'exercice. Je l'ai éprouvé par moi-même ; j'appris plus de français dans le trop peu de temps que j'eus le bonheur de vivre dans la familiarité de cette femme adorable, que je n'en avais appris avec Dalaqua.

Nous avions été vingt fois à l'Opéra sans avoir

i.MAPITRE IV. 83

fait aucune connaissance, et nous vivions heureux dans toute l'acception du mot. Je ne sortais qu'avec Henriette; nous ne sortions qu'en voiture , et du reste nous étions inaccessibles ; de sorte que je n'étais connu de personne.

Depuis le départ de notre bon Hongrois, la seule personne qui vint quelquefois dîner chez nous, c'était M. Dubois : quant à de la Haye , il était commensal quotidien. Ce Dubois était fort curieux de nos personnes, niais il était fin et ne se laissait pas deviner : au reste , nous étions réservés sans affectation , et sa curiosité se trouvait en défaut. Un jour il nous parla du brillant de la cour de l'infant duc après l'arrivée de Madame de France, et de l'aflluence d'étrangers des deux sexes qu'il y avait alors à Parme. S'adressant particulièrement à Henriette :

— La plus grande partie des dames étrangères que nous y avons vues nous sont inconnues.

— Il est possible que si elles ne l'étaient, beaucoup d'entre elles ne s'y montreraient pas.

— Il est très-possible, madame; mais je vous assure que quand bien même leur beauté ou leur parure les rendraient remarquables , les vœux de nos souverains sont pour la liberté. J'espère encore, madame, que nous aurons l'honneur de vous y voir.

— Ce sera difficile, car je trouve souverainement ridicule qu'une femme aille à la cour sans être présentée , surtout si elle est faite pour l'être,

Ces derniers mots , sur lesquels Henriette «avait un peu plus appuyé que sur le reste , coupèrent la parole au petit bossu, et mon amie, profitant de ce répit, détourna la conversation.

Après son départ , nous rîmes de l'échec qu'avait éprouvé la curiosité de notre convive; mais je dis à Henriette qu'en toute conscience elle devait pardonner à tous ceux qu'elle rendait curieux, car. . . . Elle me coupa la parole en m'accablant de tendres baisers.

Savourant ainsi le bonheur et nous suffisant à nous-mêmes dans tous les instans, nous riions des philosophes moroses qui nient le parfait bonheur sur la terre.

Que veulent dirent , mon ami , ces tètes creuses qui soutiennent que le bonheur n'est pas durable, et quel sens donnent-ils à ce mot ? Si l'on entend perpétuel , immortel , incessant , on a raison ; mais l'homme ne l'étant pas, le bonheur, conséquence naturelle , ne doit pas non plus l'être. Autrement, tout bonheur est durable par cela même qu'il existe ; et pour l'être, il n'a besoin que d'exister. Mais si par bonheur parfait, on entend une suite de plaisirs diversifiés et jamais interrompus, on a tort ; car en mettant après chaque plaisir le calme qui doit succédera la jouissance , nous nous procurons le temps de reconnaître l'état heureux dans sa réalité; ou , en d'autres termes, ces instans de repos nécessaires sont une véritable source de jouissances, puisque par eux nous savourons

les délices du souvenir qui double leur réalité. L'homme ne peut être heureux que lorsque, dans sa réflexion, il se juge tel , et il ne peut réfléchir que dans le calme ; ainsi réellement, sans le calme, il ne serait jamais exactement heureux. Il faut donc que le plaisir, pour être tel, cesse d'être en action. Que prétend-on donc par ce mot durable ?

Nous arrivons tous les jours au moment où nous désirons le sommeil; et quoiqu'il soit une image de la non-existence , niera-t-on qu'il soit un plaisir. Non ; au moins , sans inconséquence, il me semble qu'on ne le peut pas, puisque, dès qu'il se montre, nous le préférons à tous les plaisirs imaginables; et nous ne saurions lui être reconnaissans qu'après qu'il nous a quittés.

Ceux qui disent que personne ne saurait être heureux durant toute la vie parlent aussi un peu légèrement. La philosophie enseigne le secret de composer ce bonheur, pourvu toutefois qu'on soit exempt des maux physiques. Un bonheur qui durerait ainsi toute la vie pourrait être comparé à un bouquet composé de mille fleurs, dont le mélange serait si beau et si bien assorti , qu'on le prendrait pour une seule fleur. Quelle impossibilité y a-t-il que nous passions ici toute notre vie , de la même manière que nous y avons passé un mois, toujours bien portans , toujours contens de nous , sans éprouver ni vide ni besoin? Alors, pour couronner ce bonheur, qui certes en serait un

très-grand, il ne faudrait, dans un âge avancé, que mourir ensemble en parlant de nos doux souvenirs ; et assurément ce bonheur-là aurait été durable. La mort ne l'interromprait pas; elle le finirait. Nous ne pourrions nous croire malheureux qu'autant que nous appréhenderions, après la mort, une autre vie malheureuse , et cette idée me paraît absurde ; car elle implique contradiction avec l'idée de toute-puissance, et de tendresse paternelle.

C'est ainsi que ma charmante Henriette me faisait passer des heures entières délicieuses à philosopher sentiment. Son raisonnement valait mieux que celui de Cicéron dans ses Titsculanes ; mais elle convenait que ce bonheur durable, dont l'idée nous enchantait, ne pouvait exister qu'entre deux individus qui , vivant ensemble , seraient constamment amoureux l'un de l'autre , bien portans de corps et d'esprit, éclairés, assez riches, ayant à peu près les mêmes goûts , le même caractère et le même tempérament. Heureux les amans dont l'esprit peut remplacer les sens quand ils ont besoin de repos! Le doux sommeil vient ensuite, et il dure jusqu'à ce que l'harmonie physique se trouve rétablie. Au réveil, les sens sont la première chose qui se présente, toujours prêts à se remettre en haleine.

Les conditions entre l'homme et l'univers sont égales , et l'on pourrait dire qu'il y a identité parfaite, puisque si nous rabattons l'univers, il n'y a

plus d'homme ; et si nous rabattons l'homme , il n'y a plus d'univers , car la matière inerte supposée existante , qui pourrait en avoir d'idée ? Or, sans l'idée , nihil est , puisque l'idée est l'essence de tout; et à l'homme seul appartiennent les idées. D'ailleurs, si nous faisons abstraction de l'espèce , nous ne pouvons plus nous figurer l'existence de la matière et vice versa.

Je fus heureux avec Henriette autant que cette femme adorable le fut avec moi : nous nous aimions de toute la force de nos facultés ; nous nous suffisions parfaitement l'un à l'autre, nous vivions entièrement l'un dans l'autre. Elle me répétait souvent ces jolis vers du bon Lafontaine :

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers , toujours nouveau.

Tenez- vous lieu de tout : comptez pour rien le reste.

Et nous mettions le conseil en pratique, car jamais un instant d'ennui ou de lassitude, jamais une feuille de rose pliée ne vint interrompre l'espèce de béatitude que nous savourions.

Le lendemain de la clôture de l'Opéra , Dubois, après avoir dîné avec nous, nous dit qu'il donnait à diner le lendemain aux deux premiers acteurs, homme et femme, et qu'il ne tenait qu'à nous d'entendre les plus beaux morceaux qu'ils avaient chantés sur la scène. Us chanteront dans une salle voûtée de ma maison de campagne parfaitement propice au développement delà voix. Henriette le

remercia beaucoup, mais elle lui observa qu'ayant une santé très-délicate , elle ne pouvait s'engager à rien d'un jour à l'autre, et fit rouler la conversation sur d'autres matières.

Dès que nous fûmes seuls , je lui demandai pourquoi elle ne voulait pas s'aller amuser chez Dubois.

— J'irais , mon cher ami, et avec bien du plaisir, si je ne craignais d'y trouver quelqu'un qui pût me reconnaître, et qui parla ne vînt détruire le bonheur dont je jouis.

— Si tu as quelque nouveau motif de crainte, tu as raison ; mais si ce n'est qu'une appréhension vague , mon ange , pourquoi veux-tu te priver d'un plaisir réel et bien innocent ? Si tu savais la joie que je ressens quand je vois que tu as du plaisir, surtout lorsque je te vois comme en extase en entendant quelque morceau de bonne musique.

— Eh bien! mon coeur, je ne veux pas que tu me croies moins courageuse que toi. Nous irons chez Dubois de suite après dîner. Les chanteurs ne chanteront pas avant. Outre cela , mon ami , il est probable que, ne comptant pas sur nous , il n'aura pas invité quelque curieux de me parler. Nous irons sans le lui dire, sans qu'il nous attende, et comme pour lui faire une surprise d'amitié. 11 nous a dit qu'il sera à sa maison de campagne, et Caudagna sait où elle est.

Son raisonnement était dicté par la prudence

et l'amour , deux choses qui vont si rarement ensemble. Je ne lui répondis qu'en l'embrassant avec autant d'admiration que de tendresse, et le lendemain, à quatre heures après midi , nous nous rendîmes chez M. Dubois. Nous fûmes surpris de le trouver seul avec une jolie fille qu'il nous présenta comme sa nièce. Je suis, nous dit-il, ravi de vous voir ; mais n'ayant pas osé m'attendre au bonheur de vous posséder, j'ai changé le dîner projeté en un petit souper, et j'espère bien que vous daignerez l'honorer de votre présence. Les deux virtuosi ne tarderont pas à venir.

Nous nous trouvâmes malgré nous obligés de souper. Avez-vous, lui dis-je, invité beaucoup de monde?

— Vous vous trouverez , dit-il d'un air victorieux , dans une société digne de vous. Je suis seulement fâché de n'avoir pas invité des dames.

A cette observation galante et délicate qui s'adressait particulièrement à Henriette , mon amie lui fit une révérence qu'elle accompagna d'un sourire. Je vis avec plaisir l'air de la satisfaction peint sur son visage; mais hélas! elle commandait au sentiment pénible qu'elle éprouvait. Sa grande âme ne voulait pas se montrer inquiète , et je ne pénétrais pas dans son intérieur parce que je croyais pas qu'elle eût rien à craindre.

J'aurais pensé et agi autrement , si j'avais su toute son histoire ; je ne l'aurais pas laissée à

9° CHAPITRE n .

Parme; je l'aurais menée à Londres et elle eu aurait été enchantée.

Les deux acteurs ne tardèrent pas à paraître : c'étaient Laschi et la demoiselle Baglioni, qui alors était très-jolie. Successivement tous les convives arrivèrent; c'étaient tous des Français et des Espagnols d'un certain âge. U ne fut pas question de présentation , et j'admirai en cela le tact du spirituel bossu, mais comme tous les convives avaient l'usage de la cour , ce manque d'étiquette n'empêcha pas qu'on ne fit à mon amie tous les honneurs, et elle les reçut avec cette aisance et cet usage du monde qu'on ne connaît qu'en France et même que dans la meilleure société , à l'exception pourtant de quelques provinces où la noblesse , qu'on appelle à tort la bonne société , laisse un peu trop percer la morgue qui la caractérise.

Le concert commença par une superbe symphonie ; en suite les deux acteurs chantèrent un duo avec beaucoup de goût et de talent. \int ensuite un élève du célèbre Vandini qui donna un concerto de violoncello qui fut fort applaudi.

Les applaudissemens duraient encore quand Henriette se lève, s'approche du jeune artiste et lui prend son violoncello en lui disant d'un air modeste, mais assuré, qu'elle allait le faire briller davantage. Je tombais des nues ? Elle se met à la place du jeune homme, prend le violoncello entre ses jambes et prie l'orchestre de vouloir bien recommencer le concerto. Voilà le plus profond

silence qui s'établit , et moi tremblant comme Ja feuille et prêt à me trouver mal. Heureusement que tous les regards étaient fixés sur Henriette et que personne ne me regardait. Elle ne me regardait pas non plus ; elle ne l'osait pas; car si elle avait élevé sur moi ses beaux yeux , elle aurait perdu courage. Cependant ne la voyant pas se mettre en posture de jouer , je commençais à me flatter qu'elle n'avait voulu faire qu'une aimable plaisanterie; maison lui voyant tirer le premier coup d'archet , j'éprouvai une palpitation de cœur si forte que je me sentais mourir.

Mais qu'on se figure ma situation lorsqu'après le premier morceau les applaudissemens bien mérités couvrirent totalement l'orchestre ! Ce passage rapide d'une extrême crainte à une exubérance de contentement me causa une irritation semblable à la plus violente fièvre. Ces applaudissemens ne parurent faire sur Henriette aucune sensation , et sans détacher ses yeux des notes qu'elle voyait pour la première fois , elle joua six fois de suite avec la plus rare perfection. En quittant sa place , elle ne remercia point la société de ses applaudissemens , mais se tournant d'un air affable vers le jeune artiste , elle lui dit avec un aimable sourire qu'elle n'avait jamais joué sur un meilleur instrument. Se tournant alors vers la compagnie: Je vous prie, dit-elle, d'excuser la petite vanité qui m'a fait abuser de votre patience pendant une demi-heure.

Ce compliment , à la fois si imposant et si gracieux , acheva de me mettre hors de moi , et je disparus pour aller pleurer dans le jardin où personne ne me voyait. Qui est donc cette Henriette ? me disais-je le coeur attendri et versant des larmes ; quel est ce trésor dont je suis en possession ? Mon bonheur me paraissait trop grand pour que je m'en crusse digne.

Perdu dans ces réflexions qui redoublaient la volupté de mes pleurs, je serais resté long-temps dans le jardin, si Dubois lui-même ne fût venu me chercher et me trouver malgré l'obscurité de la nuit et de l'allée dans laquelle je rêvais. Il était inquiet sur la cause de ma disparition, et je le tranquillisai en lui disant qu'un petit étourdisse ment m'avait obligé à sortir pour respirer l'air frais.

Chemin faisant , j'eus le lemps de sécher mes larmes, mais non de faire disparaître la rougeur de mes yeux. Cependant il n'y eut qu'Henriette qui s'aperçut du fait , et elle me dit : Je sais , mon ange , ce que tu es allé faire dans le jardin. Elle me connaissait ; il lui était facile de deviner l'impression que la soirée avait faite sur mon coeur.

Dubois avait assemblé chez lui les plus agréables seigneurs de la cour , et le souper qu'il leur donnait sans profusion était aussi délicat que bien choisi. Je me trouvais assis en face d'Henriette , qui, seule, attirait naturellement toutes les attentions ; mais elle n'aurait pu que gagner à être

entourée d'un cercle de dames, qu'elle aurait certainement éclipsées sans avoir besoin d'autres brillans que sa beauté, son esprit et ses manières distinguées. Elle fît le charme de ce souper par l'agrément qu'elle répandit sur la conversation. M. Dubois ne parlait pas ; mais il était glorieux d'avoir attiré chez lui une convive aussi attrayante. Elle eut l'adresse de dire à chacun quelque chose d'aimable et l'esprit de ne jamais rien dire de joli sans me mettre de la partie. De mon côté j'avais beau affecter la soumission , la déférence et le respect pour cette déité, elle voulut que chacun devinât que j'étais son oracle. On pouvait la croire ma femme; mais à mes procédés envers elle, il n'était pas naturel de la juger telle.

La conversation étant tombée sur le mérite des deux nations , la française et l'espagnole, Dubois fut assez étourdi pour lui demander à laquelle elle donnait la préférence.

La question ne pouvait pas être plus indiscrète, car la moitié de la réunion était espagnole et l'autre française. Cependant Henriette parla si bien que les Espagnols auraient voulu être Français et les Français Espagnols. Dubois , insatiable , la pria de lui dire ce qu'elle pensait des Italiens : je tremblai. Un certain M. de la Combe , qui était à ma droite, fît un mouvement de tête improbateur, mais mon amie n'éluda point la question. Que voulez-vous que je vous dise des Italiens? dit-elle ; je n'en connais qu'un. Si je les juge tous

f)4 CHAPITRE IV.

d'après celui-là , certes mon jugement leur sera très-favorable ; mais un seul exemple ne peut pas établir une règle. Il était impossible de mieux répondre ; mais le lecteur pense bien que je ne fis pas semblant d'avoir entendu; et voulant empêcher l'indiscret Dubois de continuer ses questions, je détournai la conversation en faisant diverses questions banales.

On vint à parler de musique , et à ce sujet un Espagnol demanda à Henriette si , outre le violoncello , elle jouait de quelque autre instrument. Non , lui dit-elle; je ne me suis trouvé de l'inclination que pour celui-là. Je l'ai appris au couvent pour faire ma cour à ma mère qui en joue passablement ; et sans un ordre absolu de mon père, appuyé deTévèque, la supérieure ne me l'aurait jamais permis.

— Et quelle raison pouvait donc avoir cette abbesse pour vous le défendre ?

— Cette pieuse épouse du Seigneur prétendait que je ne pouvais jouer de cet instrument que dans une posture indécente.

A ces mots, les Espagnols se mordirent les lèvres, mais les Français éclatèrent de rire, et ne s'épargnèrent pas les épigrammes contre la consciencieuse nonne.

Après un silence de quelques minutes, Henriette faisant un petit mouvement comme pour demander la permission de se lever, nous nous levâmes tous et peu d'instans après nous partîmes.

Il me tardait de me voir seul avec cette idole de mon âme. Je lui faisais cent questions sans lui laisser le temps de me répondre. Ah ! tu avais bien raison , mon Henriette , de ne pas vouloir y venir; car tu étais bien sûre de me faire des ennemis. On doit me détester ; mais je m'en moque : tu es mon univers. Cruelle amie, tu as failli me faire mourir avec ton violoncello; car ne pouvant pas juger ta réserve naturelle, j'ai cru que tu étais devenue folle , et dès que je t'ai eu entendue, j'ai du sortir pour donner un libre cours à mes larmes. Elles m'ont soulagé de l'affreuse oppression que j'éprouvais. Dis-moi actuellement, je t'en conjure , quels sont tes autres talens ; ne me le cache pas, car tu pourrais me faire mourir en les produisant d'une façon et dans un instant inattendus.

— Je n'en ai point d'autres, mon cœur; j'ai vidé mon petit sac tout d'un coup : maintenant tu connais ton Henriette tout entière. Si tu ne m'avais pas dit par hasard, il y a un mois, que tu n'as point de goût pour la musique , je t'aurais dit que j'excelle sur cet instrument; mais si je le l'avais dit, je te connais, tu te serais empressé de m'en procurer un , et ton amie ne se soucie pas de s'amuser à ce qui t'ennuie.

Dès le lendemain elle eut un excellent violoncello , et bien loin qu'elle m'ennuyât jamais, chaque fois elle me procurait une jouissance nouvelle ; et je crois pouvoir dire qu'il est impossible qu'un homme qui aurait de la répugnance pour la mu-

sique , n'en devienne pas passionné si l'objet qui l'exerce y excelle et si cet objet est celui qu'il adore.

La voix humaine du violoncello , supérieure à celle de tout autre instrument, m'allait au cœur chaque fois que mon amie en jouait. Elle en était convaincue, et chaque jour elle me procurait ce plaisir. J'étais si ravi de son talent que je lui proposai de donner des concerts ; mais elle eut la prudence de ne pas y consentir. Malgré sa prudence pourtant, nous ne pouvions pas entraver les ordres de la destinée.

Le fatal Dubois vint le lendemain de son joli souper nous remercier et recevoir les éloges que nous lui fîmes de son concert, de son souper et du choix de la réunion. Je prévois, madame, ditil à Henriette, la peine que j'aurai à me défendre de l'empressement avec lequel on me priera de vous être présenté.

— Votre peine , monsieur, ne sera pas grande : vous savez que je ne reçois personne.

Dubois n'osa plus parler de présentation.

Je reçus ce jour-là une lettre du jeune Capitani , dans laquelle il me disait qu'étant possesseur du couteau et de la gaine de saint Pierre, il était allé chez Franzia avec deux savans magiciens qui promettaient d'extraire le trésor, et qu'il avait été bien surpris qu'il ne l'eût pas voulu recevoir. Il me priait de lui écrire et d'y aller moi-même en personne , si je voulais avoir ma part du trésor.

On seul que sa lettre resta sans réponse; mais ce que je me plais à certifier à mes lecteurs, c'est que j'éprouvai le plus grand plaisir d'avoir réussi à mettre cet honnête et simple cultivateur à l'abri des imposteurs qui l'auraient ruiné.

Depuis le célèbre souper de Dubois, il s'était écoulé Un mois, et nous l'avions passé dans le bonheur de l'esprit et des sens ; car jamais un seul instant vide ne venait nous présenter ce triste échantillon de la misère qu'on appelle bâillement. Notre seul divertissement extérieur était une promenade en voiture hors de la ville lorsque le temps était beau. Ne descendant jamais, ne fréquentant aucun lieu public, personne n'avait pu chercher à nous connaître , ou n'en avait au moins trouvé l'occasion , malgré la curiosité que mon amie avait pu exciter parmi les personnes que le hasard nous avait fait rencontrer, surtout au souper de Dubois. Henriette était devenue plus courageuse et moi plus sûr, après avoir vu que personne ne l'avait reconnue ni au théâtre ni au souper. Elle ne craignait que la haute noblesse.

Un jour que nous nous promenions hors la porte de Colorno, nous rencontrâmes le duc avec son épouse qui retournaient en ville. Un instant après voilà une autre voiture dans laquelle était Dubois avec un seigneur que nous ne connaissions pas. A peine notre voiture avait-elle dépassé la leur qu'un de nos chevaux s'abattit. La personne qui était avec Dubois fait arrêter sa voiture pour nous

t)8 '-1! UUTRE IV.

envoyer du secours. Pendant qu'on relevait le cheval, il s'approcha noblement de notre voiture et fit un compliment de circonstance à Henriette. M. Dubois, fin courtisan et jaloux de se faire valoir aux dépens d'autrui , ne perdit pas de temps pour lui dire que c'était M. Dutillot, ministre de France. L'inclination d'usage fut la réponse de mon amie. Le cheval étant sur pied, nous poursuivîmes notre chemin après avoir remercié ces messieurs de leur courtoisie. Une rencontre aussi simple ne devait dans Tordre avoir aucune suite ; mais souvent les plus grands événemens tiennent à de si petites choses !

Le lendemain Dubois vint déjeûner avec nous. Il débuta par nous dire sans le moindre détour que M. Dutillot, enchanté de l'heureux hasard qui lui avait procuré le plaisir de nous connaître, l'avait chargé de nous demander la permission de venir nous voir.

— Madame, ou moi? lui dis-je sur-le-champ.

— L'un et l'autre.

— A la bonne heure , mais un à la fois; car madame , comme vous le savez , a sa chambre et moi la mienne.

— Oui , mais elles sont si voisines.

— D'accord ; cependant je vous dirai que, pour ce qui me regarde, c'est moi qui courrai chez son excellence , s'il a quelque ordre à me donner ou quelque communication à me faire : je vous prie de le lui dire. Quant à madame , elle est présente:

parlez-lui; car je ne suis, mon cher monsieur Dubois, que son très-liumble serviteur.

Henriette alors, d'un air gai et poli, lui dit : Monsieur, je vous prie de remercier M. Dutillot, et de lui demander s'il me connaît.

— Je suis sûr, madame , dit le bossu , qu'il ne vous connaît pas.

— Voyez-vous; il ne me connaît pas et il veut me faire une visite. Convenez que si je le recevais je lui donnerais une singulière opinion de moi. Dites-Jui que , quoique personne ne me connaisse et que je ne me fasse connaître de personne, je ne suis pas une aventurière , et que par conséquent je ne saurais avoir l'honneur de le recevoir.

Dubois sentant qu'il avait fait un faux pas, resta muet; et les jours suivans nous ne lui demandâmes pas comment le ministre avait reçu notre refus.

Trois semaines après, la cour étant à Colorno, on donna une superbe fête et tout le monde pouvait se promener librement dans les jardins qui devaient être illuminés pendant toute la nuit. Dubois , le fatal bossu , nous ayant beaucoup parlé de cette fête, l'envie d'y aller nous vint : c'est la pomme d'Adam. Dubois nous y accompagna. Nous nous v rendîmes la veille , et nous lots •/ '

geâmes à l'auberge.

Vers le soir, nous allâmes nous promener dans les jardins, et le hasard voulut que les souverains

IOO CHAPITRE IV.

s'y trouvassent avec leur suite. Madame de France fut la première qui, suivant l'usage de la cour de Versailles, fît la révérence à mon Henriette, sans cesser de poursuivre son chemin. Mes yeux se portèrent alors sur un cavalier qui se tenait à côté de don Louis, et qui fixait attentivement mon amie. Bientôt, revenant sur nos pas, nous rencontrâmes ce même cavalier qui , après nous avoir fait une profonde révérence , pria Dubois de l'écouter une minute. Ils furent un quart d'heure ensemble à s'entretenir en nous suivant; et nous allions sortir lorsque ce monsieur, allongeant le pas, et après m'avoir très-poliment demandé excuse , demanda à Henriette s'il avait l'honneur de lui être connu?

— Je ne me rappelle pas d'avoir jamais eu l'honneur de vous voir.

— Cela suffit, madame; je vous supplie de me pardonner.

Dubois nous dit que ce monsieur était l'ami intime de l'infant don Louis, et que, croyant connaître madame , il l'avait prié de le lui présenter. Il lui avait dit qu'elle s'appelait d'Arci, et que s'il la connaissait , il n'avait pas besoin de lui pour lui faire une visite. M. d'Antoine lui avait répondu que le nom d'Arci ne lui était pas connu et qu'il n'aurait pas voulu se tromper. Dans cette incertitude, ajouta Dubois, voulant s'éclaircir, il s'est présenté lui-même; mais actuellement il doit être persuadé qu'il s'est trompé.

Après souper, Henriette me paraissait inquiète, je lui demandai si elle n'avait pas fait semblant de ne pas connaître M. d'Antoine.

— Point de semblant, mon ami , je t'assure. Je connais son nom ; c'est celui d'une illustre famille de la Provence; mais sa personne m'est tout-à-fait inconnue.

— Se peut-il qu'il te connaisse ?

— II est possible qu'il m'ait vue ; mais certainement je ne lui ai jamais parlé ; car je l'aurais reconnu.

— Cette rencontre m'inquiète ; et il me paraît que tu n'y es pas indifférente.

— Je l'avoue.

— Quittons Parme , si tu veux , et allons à Gènes. Lorsque mon affaire sera accommodée , nous irons à Venise.

— • Oui, mon cher ami ; nous serons alors plus tranquilles. Cependant je crois qu'il n'est pas nécessaire que nous nous pressions.

Nous retournâmes à Parme le surlendemain , et deux jours après mon domestique me remit une lettre en me disant que le coureur qui l'avait apportée attendait dans l'antichambre. Cette lettre , dis-je à Henriette, me trouble les sens.

Elle la prend, l'ouvre , et après l'avoir lue elle me l'a rend en me disant : Je crois que M. d'Antoine est un homme d'honneur , ainsi j'espère que nous n'avons rien à craindre.

La lettre était conçue en ces termes :

« Ou chez vous , ou chez moi , ou en tout autre lieu qu'il vous plaira m'indiquer, je vous prie, monsieur, de me fournir l'occasion de m'entretenir un instant avec vous sur un objet qui doit beaucoup vous intéresser.

« J'ai l'honneur d'être , etc.

« d'Antoine. »

L'adresse était à M. de Farusi.

— Je crois, dis-je à mon amie, que je dois le voir ; mais où?

— Ni ici , ni chez lui ; mais au jardin de la cour. Ta réponse ne doit contenir que l'heure et le lieu du rendez-vous.

Je me mis à mon bureau et je lui marquai que je me trouverais à onze heures et demie dans le jardin ducal , le priant de m'indiquer une autre heure si celle que je nommais ne lui convenait pas.

Je fis ma toilette pour être prêt à point nommé, et pendant ce temps nous nous efforcions , mon amie et moi, de paraître tranquilles; mais nous ne pouvions nous défendre de tristes pressentimens.

Je fus exact au rendez-vous , et je trouvai que M. d'Antoine m'y avait précédé. J'ai été forcé , me dit-il , de me procurer l'honneur que vous me faites , parce que je n'ai pas imaginé de moyen plus sûr de faire parvenir à madame d'Arci cette lettre que je vous prie de lui remettre et de ne

pas trouver mauvais que je vous la donne cachetée. Si je me trompe, ce n'est rien, et ma lettre ne vaudra même pas la peine d'une réponse ; mais si je ne me trompe pas , madame seule doit être maîtresse de vous la montrer. C'est pour cette raison que je vous la remets cachetée. Si vous êtes véritablement son ami , ce que la lettre contient doit vous intéresser autant qu'elle. Puis-je compter, monsieur, que vous voudrez bien la lui remettre ?

— Monsieur, je vous en donne ma parole d'honneur.

Là-dessus nous nous séparâmes après nous être fait réciproquement une profonde révérence , et je me hâtai de regagner notre demeure.

Henriette reçoit M. d'Antoine. — Je perds cette femme aimable que j'accompagne jusqu'à Genève. — Je passe le Saint-Beinard et je retourne à Parme. — Lettre d'Henriette. — Mon desespoir. — De la Haye s'attache à moi. — Fâcheuse aventure avec une actrice; ses suites. — Je deviens bigot. — Bavois. — Mystification d'un officier fanfaron.

Dès que je fus rentré, le cœur gros d'appréhension, je rendis à Henriette tout ce que m'avait dit M. d'Antoine, ensuite je lui remis sa lettre qui contenait quatre pages. Elle la lut attentivement avec une émotion visible , ensuite elle me dit : Mon ami, n'en sois pas offensé, mais l'honneur de deux familles ne me permet pas de te laisser lire cette lettre. Je me vois forcée à recevoir M. d'Antoine qui se dit mon parent.

— Ainsi, dis-je, voilà le commencement du dernier acte ! Quelle affreuse idée ! je touche au terme d'un bonheur trop parfait ! Malheureux ! qu'avaisje besoin de rester si long-temps à Parme ! Quel aveuglement ! de toutes les villes du monde, excepté la France, Parme était la seule que je dusse craindre, et c'est ici que je t'ai menée , quand je pouvais te mener partout ailleurs ; car tu n'avais de volonté que la mienne ! Je suis d'autant plus coupable, que tu ne m'as jamais caché tes craintes. Et pourquoi ai-je introduit ici ce fatal Dubois ! ne devais-je pas prévoir que sa curiosité nous serait tôt ou tard funeste ? Cette curiosité, hélas! je ne puis cependant la condamner puisqu'elle est toute naturelle. Je ne dois m'en prendre qu'à toutes les perfections dont la nature t'a douée ! perfections qui ont fait mon bonheur et qui vont me plonger dans un abîme de désespoir ; car, hélas! je prévois l'avenir le plus affreux.

— Je te prie, mon tendre ami, de ne rien prévoir et de te modérer. Usons de toute notre raison pour nous mettre au-dessus des événemens. Je ne répondrai pas à celte lettre; mais tu dois lui écrire de venir ici demain à trois heures, dans son équipage, en le priant de se faire annoncer.

— Hélas! quel pénible sacrifice m'imposes-tu?

— Tu es mon meilleur, mon unique ami : je n'exige rien, je ne t'impose rien, maisrefuseras tu...?

— Non , jamais , jamais rien. Dispose de moi à la vie et à la mort.

106 (.IIAPITIlE V.

— Je connaissais ta réponse. Tu seras avec moi lorsqu'il viendra, mais après quelques instans donnés aux convenances, tu passeras dans ta chambre sous un prétexte quelconque et lu nous laisseras causer seuls. M. d'Antoine connaît toute mou histoire; il connaît mes torts, mais aussi mes raisons , et il sait qu'en honnête homme, en qualité de parent, il doit me mettre à l'abri de tout affront. Il ne fera rien que de concert avec moi , et s'il pensait à s'écarter des lois que je lui dicterai , je n'irai pas en France , et je te suivrai où. tu voudras pour te consacrer le reste de mes jours. Cependant, cher ami, songe que des circonstances fatales peuvent nous faire envisager notre séparation comme le meilleur parti , et nous devons nous assurer assez de force pour le prendre, pour espérer de n'être pas malheureux. Fie-toi à moi , et sois sûr que je saurai prendre mes mesures pour me ménager la portion de bonheur dont il peut m'ètre donné de jouir dans la privation du seul homme qui jamais ait eu toute ma tendre affection. Tu auras, je l'attends de ta grande âme, le même soin de ton avenir, et je suis certaine que tu réussiras. En attendant éloignons de nous tous les tristes pressentimens qui pourraient obscurcir les instans qui nous restent.

- — Ah ! que ne sommes-nous partis après la rencontre funeste de ce malheureux favori !

— Nous aurions peut-être très-mal fait ; car il aurait été possible que M. d'Antoine se détermi-

nàt alors à donner à nia famille une preuve de son zèle en faisant des perquisitions pour nous découvrir , et m'exposer alors à des violences que tu n'aurais pas souffertes, et qui nous seraient devenues également funestes.

Je fis tout ce qu'elle voulut; mais dès ce moment notre amour commença à devenir triste , et la tristesse est une maladie qui finit par le tuer. Nous restions souvent une heure en face l'un de l'autre sans nous dire un seul mol, et nos soupirs se confondaient malgré les efforts que nous faisions pour les comprimer.

Le lendemain , à l'arrivée de M. d'Antoine, je suivis exactement l'instruction qui m'avait été donnée, et je passai seul k faire semblant d'écrire six heures des plus assommantes.

Ma porte était ouverte et la glace de ma chambre nous mettait à même de nous voir réciproquement. Ils passèrent ces six heures à écrire, s'interrompant de temps en temps pour parler je ne sais sur quoi , mais leurs discours devaient être décisifs. Le lecteur peut aisément se figurer les tourmens de cette longue torture ; car je ne pouvais rien augurer que de destructif de ma félicité.

Dès que ce terrible d'Antoine fut parti , Henriette vint me trouver , et voyant qu'elle avait les yeux gros, je fis un soupir auquel elle s'efforça de" répondre par un sourire.

— Veux-tu, mon ami, que nous partions demain l

Io8 CHAPITRE V.

— Oh ciel! oui, je le veux. Où veux-tu que je te mène ?

— Où tu voudras , niais il faut que nous soyons ici dans quinze jours.

— Ici? fatale illusion !

— Hélas ! oui. J'ai donné ma parole d'être ici pour y recevoir la réponse à une lettre que j'ai écrite. Sois certain que nous n'avons aucune violence à craindre ; mais je ne puis plus me souffrir ici.

— Hélas ! moi je maudis l'instant où j'y ai mis le pied. Veux-tu que nous allions à Milan?

— Fort bien, à Milan.

— Puisque nous avons le malheur de devoir retourner, Caudagna et sa sœur peuvent venir avec nous.

— A merveille.

— Laisse-moi faire. Ils auront une voiture a part, et ils porteront ton violoncelle II me semble que tu devrais faire savoir à M. d'Antoine le lieu où tu vas.

— Il me semble au contraire que je ne dois lui en rendre aucun compte. Tant pis pour lui s il peut douter un moment que je manque à ma parole.

Le lendemain matin, après avoir pris les effets nécessaires pour une absence de quinze jours , nous partîmes. Nous arrivâmes à Milan sans gaîté et sans rencontre , et nous y restâmes quatorze jours vis-à-vis de nous-mêmes , sans voir d'autres

étrangers que l'hôte de l'hôte!, un tailleur et une couturière. Je fis à mon Henriette un présent qui lui fut bien cher; c'était une pelisse de loup-cervier d'une grande beauté.

Henriette par délicatesse ne me fit jamais aucune question sur l'état de ma bourse ; je lui en savais gré ; mais aussi j'eus soin de ne lui laisser jamais soupçonner qu'elle fût près de s'épuiser : de retour à Parme j'avais encore de trois à quatre cents sequins.

Le lendemain de notre retour , M. d'Antoine vint sans façon dîner avec nous ; mais après le café je le laissai tête-à tête avec sa parente. Leur conférence fut aussi longue que la première , et notre séparation y fut arrêtée. Elle vint me le dire dès que d'Antoine fut parti, et nous confondîmes long-temps nos larmes dans un morne silence.

— Quand faudra-t-il que je me sépare de toi, femme trop chérie ?

— Possède-toi , mon tendre ami : dès que nous serons à Genève ou tu viendras me conduire. Fais en sorte de me trouver demain une femme de chambre convenable ; et ce sera avec elle que je me rendrai de Genève à l'endroit où je dois aller.

— Nous passerons donc encore quelques jours ensemble ! Je ne connais que Dubois à qui je puisse me fier pour me procurer une femme de bonne mine ; et je suis fâché que cet homme curieux puisse peut-être apprendre par elle ce que tu ne voudrais pas qu'il sût.

— Il ne saura rien; car en France j'en prendrai une autre.

Dubois se crut fort honoré de la commission , et trois jours après il vint présenter h Henriette une femme d'un certain âge, assez bien mise et de bonne façon, et qui , étant pauvre, se trouvait fort heureuse de trouver une occasion de retourner en France , d'où elle était. Son mari , ancien officier, était mort depuis peu de mois et l'avait laissée dépourvue de tout. Henriette l'arrêta en lui disant de se tenir prête à partira l'instant même où Dubois lui en donnerait avis. La veille denotredépart, M. d'Antoine vintdiner avec nous, et avant de prendre congé il remit à Henriette une lettre close pour Genève.

Nous partîmes de Parme à l'entrée de la nuit et nous ne nous arrêtâmes à Turin que deux heures pour y prendre un domestique qui devait nous servir jusqu'à Genève. Le lendemain nous montâmes le Mont-Cénis en chaise à porteurs et nous descendîmes à la Novalaise en nous faisant ramasser. Le cinquième jour nous arrivâmes à Genève et nous allâmes descendre à Y hôtel des Balances. Le jour suivant , Henriette nie donna une lettre pour le banquier Tronchin qui , dès qu'il en eut pris connnaissance , me dit qu'il viendrait en personne me remettre mille louis.

Je rentrai et nous nous mimes à table. Nous y étions encore quand le banquier se fit annoncer. Il nous remit les mille louis en or et dit à Hen-

(IIATITRE V.

riette qu'il lui donnerait deux hommes dont il répondait. Elle lui répondit qu'elle partirait aussitôtqu'elle aurait la voiture qu'il devaitlui procurer selon la lettre que je lui avait remise. Après l'avoir assurée que tout serait près le lendemain , il nous quitta. Ce fut un moment terrible ! nous étions glacés. Nous restions immobiles dans un morne silence comme quand la plus profonde tristesse accable l'esprit.

Je rompis le silence pour lui dire qu'il était impossible que la voiture que M. Tronchin lui fournirait fût aussi commode et aussi sure que la mienne , et qu'ainsi je la priai de prendre la mienne, l'assurant que verrais dans cette complaisance une suite naturelle de son amour pour moi. Je prendrai en échange, ma chère amie, celle qui te sera présentée par le banquier.

— J'y consens, mon cher ami, me dit-elle; ce sera un soulagemen t pour mon cœur d'avoir encore un meuble qui t'ait appartenu. En disant cela elle mit dans ma poche cinq rouleaux de cent louis , faible consolation pour mon coeur accablé par une cruelle séparation. Pendant ces dernières vingt-quatre heures nous ne nous trouvâmes riches d'autre éloquence que de celle de nos larmes , de nos soupirs et de ces allocutions banales , mais énergiques, que deux amans heureux adressent à la raison trop sévère qui les force à se séparer pour toujours au milieu de leur bonheur. Henriette ne chercha point à me flatter de quelque

1 \'i CHAPITRE V

espoir pour adoucir nia peine; au contraire : Une fois que la nécessité nous force à nous quitter, me dit-elle , mon unique ami, ne t'informe jamais de moi, et si par hasard tu viens jamais à me rencontrer, fais semblant de ne pas me connaître. Elle me donna ensuite une lettre pour M. d'Antoine, oubliant de me demander si je retournerais à Parme ; mais quand bien même je n'en aurais pas eu l'intention , je m'y serais résolu sur-lechamp. Elle me pria aussi de ne partir de Genève qu'après que j'aurais reçu une lettre qu'elle m'écrirait du premier endroit où elle s'arrêterait pour changer de chevaux. Elle partit a la pointe du jour, ayant avec elle une femme de compagnie, un laquais sur le siège et un qui la précédait en courrier. Je la suivis des yeux aussi long-temps que je pus apercevoir sa voiture , et j'étais immobile à la même place long-temps après que mes regards ne voyaient plus rien ; car toutes mes pensées étant concentrées sur le cher objet que je perdais, l'univers ne me semblait plus rien.

Rentré dans ma chambre, j'ordonnai au sommelier de n'entrer chez moi que lorsque les chevaux qui menaient Henriette seraient de retour , et je me mis au lit, espérant que le sommeil viendrait au secours de mon âme accablée que mes larmes ne pouvaient point calmer.

Ce ne fut que le lendemain que le postillon revint; il avait été jusqu'à Chatillon. Il me remit une lettre dans laquelle je ne trouvai que le Iriste

Cil iPHRE V. l i 3

mot Adieu! Cet homme me dit qu'ils étaient arrivés a Chatillon sans aucun accident et que madame avait de suite pris la route de Lyon. Ne pouvant partir de Genève que le lendemain , je passai seul dans ma chambre une des plus tristes journées de ma vie. Je vis sur une des vitres ces mots qu'elle y avait tracés avec la pointe d'un diamant dont je lui avait fait présent : Tu oublieras aussi Henriette. Cette prophétie n'était pjs faite pour me consoler; mais quelle étendue donnait-elle au mot oublier? Elle ne pouvait entendre par ce mot sinon que le temps cicatriserait la plaie profonde qu'elle avait faite à mon cœur; et elle n'aurait pas dû l'augmenter en me faisant cette espèce de reproche. Non , je ne l'ai pas oubliée; car la tète couverte de cheveux blancs, son souvenir est encore un véritable baume pour mon cœur. Quand je pense que dans mes vieux jours je ne suis heureux que par le souvenir, je trouve que ma longue vie doit avoir été plus heureuse que malheureuse, et après en avoir remercié Dieu, cause de toutes les causes, je me félicite de pouvoir m'avouer que la vie est un bien.

Le lendemain je repartis pour l'Italie avec un domestique que M. Tronchin me recommanda, et malgré la mauvaise saison, je pris la route du St-Bernard que je franchis en trois jours avec sept mulets qui portaient moi, mon domestique, ma malle et la voiture qui avait été destinée à la femme charmante que je venais de perdre sans espoir

de retour. Lu homme accablé par une grande douleur a l'avantage que rien ne lui parait pénible. C'est une espèce de désespoir qui a aussi ses douceurs. Je ne sentais ni la faim , ni la soif, ni le froid qui gelait la nature sur cette affreuse partie des Alpes , ni la fatigue inséparable de ce pénible et dangereux passage.

J'arrivai à Parme en assez bonne santé et j'allai me loger dans une mauvaise auberge dans l'espoir de n'y être connu de personne. Je fus trompé dans mon attente , car j'y trouvai de la Haye qui logeait dans une petite chambre contiguë à la mienne. Surpris de me revoir, il me fit un long compliment, cherchant à me faire parler; mais je trompai sa curiosité en lui disant que j'étais fatigué et que nous nous re verrions.

Le lendemain je sortis pour aller remettre à M. d'Antoine la lettre d'Henriette. Il l'ouvrit en ma présence et en ayant trouvé une incluse à mon adresse , il me la remit sans la lire quoiqu'elle fût ouverte; mais réfléchissant que l'intention de sa parente pouvait être qu'il la lût puisqu'elle ne l'avait point cachetée, il m'en demanda l'agrément, ce que je lui accordai avec plaisir dès que j'en eus pris connaissance. Il me la rendit après l'avoir lue en me disant avec sensibilité qu'en toute occasion je pouvais disposer de lui et de son crédit.

Voici la lettre d'Henriette :

a C'est moi, mon unique ami, qui ai dû t'aban-

OIAPIÏT.E V

donner ; mais n'augmente pas ta douleur en pensant à la mienne. Soyons assez sages pour nous imaginer que nous avons fait un agréable songe , et ne nous plaignons pas de notre destin; car jamais songe délicieux n'a été aussi long. Vantonsnous d'avoir su nous rendre parfaitement heureux pendant trois mois de suite : il n'y a guère de mortels qui puissent en dire autant. Ne nous oublions jamais , et rappelons souvent à notre esprit les inslans heureux de nos amours pour les renouveler dans nos âmes qui, quoique séparées, en jouiront avec tout autant de vivacité que si nos cœurs palpitaient l'un sur l'autre. Ne t'informe pas de moi , et si le hasard te fait parvenir à savoir qui je suis, ignore-le toujours. Je te ferai plaisir en t'informant que j'ai si bien mis ordre à mes affaires que je serai pour le reste de mes jours aussi heureuse qu'il peut m'être donné de l'être , privée de toi. Je ne sais pas qui tu es; mais je sais que personne au monde ne te connaît mieux que moi. Je n'aurai plus d'amans de ma vie; mais je souhaite que tu ne penses pas m'imiter. Je désire que tu aimes encore el même que ta bonne fée te fasse trouver une autre Henriette. Adieu, adieu. »

Je revis cette femme adorable quinze ans après : le lecteur verra comment quand nous en serons là.

Rentré chez moi, insouciant de l'avenir , ab«

Il6 CHAPITRE V,

sorbe dans une tristesse profonde, je m'enferme et je me couche. Mon accablement me donnait une sorte d'assoupissement. La vie ne m'était pas à charge, mais parce que je n'y pensais pas, et j'y aurais pensé si j'en avais pris le moindre soin. J'étais dans un état de complète apathie. Six ans plus tard je me trouvai dans une situation pareille; mais cette fois ce n'était pas l'amour qui était l'agent de ma peine , c'était la fameuse et horrible prison des Plombs à Venise. Je n'étais guère mieux en 1768 quand on me logea à la prison de Buon Retiro à Madrid, mais n'anticipons pas sur les événemens.

Au bout de vingt-quatre heures mon épuisement était très-grand, mais je ne le trouvais pas désagréable, et dans la situation d'esprit où je me trouvais, l'idée qu'en augmentant il pourrait me faire mourir avait des charmes pour moi. J'étais bien aise de voir que personne ne vint m'importuner pour m'oiïrir à manger, et je me félicitais d'avoir congédié mon domestique. Au bout de vingt-quatre autres heures , ma langueur équivalait à une inanition complète.

J'étais dans cet état lorsque de la Haye vint frapper à ma porte. Je n'aurais pas répondu, si en frappant il ne m'avait pas dit qu'on avait absolument besoin de me parler. Je vais ouvrir me soutenant à peine et je reviens me coucher.

— Uu étranger , me dit-il, qui a besoin d'une voiture voudrait acheter la vôtre.

CHAP1TKE V. I 1

— Je ne veux pas Ja vendre.

— Veuillez m'excuser si je vous ai dérangé ; niais vous m'avez l'air malade.

— Oui, j'ai besoin qu'on me laisse tranquille.

— Quelle est donc votre maladie ?

Il s'approche , me prend la main et me trouve le pouls d'une extrême débilité.

— Qu'avez-vous mangé hier ?

— Rien , Dieu merci, depuis deux jours. S'imaginant la vérité , il s'alarme et me conjure

de prendre un bouillon. Il met tant d'onction et de bonhomie dans ses sollicitations, que par faiblesse autant que par ennui, je me laisse persuader. Puis, sans jamais me parler d'Henriette, il me fait un sermon sur la vie à venir, sur la vanité du monde que cependant nous préferons, et sur la nécessité de respecter nos jours qui ne nous appartiennent pas.

J'écoutais sans répondre, mais enfin j'écoutais; et de la Haye, s'apercevant de cet avantage, ne voulant point me quitter, ordonna un petit dîner. Je n'avais ni la force ni la volonté de résister, et dès que le dîner fut servi je pris quelque chose. Alors mon de la Haye cria victoire , et ne s'occupa plus de la! journée qu'à m'égayer par de joyeux propos.

Le lendemain nouvelle affaire, car ce fut moi qui le priai de me tenir compagnie à dîner. Il me semblait que je n'avais rien perdu de ma tristesse, mais la vie me semblait de nouveau préférable a

î rS ciiAPiTui. -\ .

la mort; et en considérant que je lui en devais peut-être la conservation , je le pris en amitié. On va voir que mon affection parvint à son comble , et le lecteur comme moi s'étonnera du moyen.

Trois ou quatre jours après, Dubois, auquel de la Haye avait tout dit, vint me faire une visite et m'engagea à sortir. J'allai à la comédie où je fis connaissance avec quelques officiers corses qui avaient servi en France dans le régiment royal italien , et avec un jeune Sicilien nommé Paterno, le plus insigne étourdi qu'il soit possible de voir. Ce jeune homme était amoureux d'une actrice qui se moquait de lui : il me divertissait par le récit de toutes ses adorables qualités et par les cruautés qu'elle exerçait envers lui; car, quoiqu'elle le reçut chez elle à toutes les heures, elle le repoussait avec dureté chaque fois qu'il voulait lui ravir quelque faveur. Avec cela elle le ruinait en lui faisant donner de continuels dîners et soupers en famille sans qu'elle lui en tînt aucun compte.

Il avait fini par exciter ma curiosité , et après l'avoir examinée sur la scène et lui ayant trouvé quelque mérite, je voulus la connaître , et Paterno se fit un plaisir de me conduire chez elle.

Je la trouvai d'un commerce aisé., et sachant qu'elle n'était rien moins que riche , je ne doutai pas que quinze ou vingt sequins ne fussent plus que sumsans pour l'humaniser. Je communiquai

nies réflexions à Paterno, mais il me répondit en riant que si j'osnis lui faire une proposition pareille, elle ne me recevrait plus chez elle. Il me nomma des officiers qu'elle n'avait plus voulu voir pour les punir de pareilles offres. Je serais cependant bien aise, ajouta-t-il, que vous fissiez la tentative et que vous me disiez ensuite sincèrement comment l'affaire aura tourné. Je me sentis piqué et je lui promis.

J'allai la voir dans la loge où elle s'habillait, et dans un moment où elle louait la beauté de ma montre , je lui dis qu'il ne tenait qu'à elle de la posséder à tel prix. Elle me répondit conformément au catéchisme de son métier, qu'un honnête homme ne pouvait faire de pareilles propositions à une honnête fille. Je n'offre qu'un ducat à celles qui ne le sont pas, lui dis-je, et je la quittai.

Quand je rendis compte du propos à Paterno, il en sauta de joie ; mais je savais à quoi m'en tenir, car cosi sontutte, et malgré ses sollicitations je ne voulus plus être de ses soupers 5 soupers très-ennuyeux pendant lesquels toute la famille de l'actrice se moquait de la dupe qui en faisait les frais.

Sept ou huit jours après , Paterno me dit que l'actrice lui avait raconté l'anecdote précisément comme moi, et qu'elle lui avait dit que je n'allais plus la voir de peur qu'elle ne me prît au mot, si je lui renouvelais la proposition. Je le chargeai de lui dire que j'irais encore la voir, non pour lui

faire des propositions, mais bien pour mépriser celles qu'elle pourrait me faire.

Mon étourdi fît si bien la commission, que l'actrice piquée le chargea de me défier d'y aller. Bien déterminé à la convaincre que je la méprisais, dès le soir même, à la fin du second acte d'une pièce où elle ne paraissait plus , je me rendis dans sa loge. Elle congédia quelqu'un qui était avec elle en disant qu'elle avait à me parler; et après avoir fermé la porte, elle vint s'asseoir gracieusement sur mes genoux en me demandant s'il était vrai que je la méprisasse si fort. Dans une pareille position, on n'a pas le courage d'offenser une femme, et pour toute réponse j'allai droit au fait sans trouver même cette résistance qui aiguise l'appétit. Malgré cela , alors comme toujours, dupe d'un sentiment déplacé quand un homme d'esprit a la faiblesse d'avoir affaire à ces sortes de femmes, je lui donnai vingt sequins ; et j'avoue que c'était chèrement payer de cuisans regrets. Très-satisfaits, nous rimes ensemble de la bêtise de Paterno qui paraissait ne pas savoir comment les défis de cette nature finissent.

Je vis le lendemain ce pauvre Sicilien , et je lui dis que m'étant beaucoup ennuvé , je ne voulais plus y retourner. J'en avais effectivement Fintention ; mais une raison très-importante et que la nature m'expliqua trois jours après me força à lui tenir parole bien autrement que par un simple dégoût.

Cependant , quoique profondément peiné de me voir dans une situation déshonorante, je ne me crus pas en droit de m'en plaindre : je ne vis au contraire dans ce malheur qu'une juste punition de m'ètre abandonné à une autre Laïs après avoir eu le bonheur de posséder une Henriette.

Mon cas n'était pas du domaine de l'empirisme, et je crus crus devoir me confier à M. de la Haye, qui dînait avec moi tous les jours, ne me cachant pas sa pauvreté. Cet homme respectable par son âge et son expérience , me mit entre les mains d'un chirurgien habiie, lequel était aussi dentiste. Des symptômes à lui connus l'obligèrent a me sacrifier au dieu Mercure; et cette cure , à cause de la saison , m'obligea à garder la chambre pendant six semaines. C'était pendant l'hiver de 1 749*

Pendant que je guérissais d'un vilain mal, de la Haye m'en communiqua un qui ne valait guère mieux ou qui peut-être même est pire , et dont je ne me croyais guère susceptible. Ce Flamand, qui ne me quittait qu'une heure le matin pour aller, disait-il , faire ses dévotions, me rendit bigot ! Et à tel point que je convenais avec lui que je devais m'estimer heureux d'avoir gagné une maladie qui avait été la cause première du salut qui entrait dans mon âme. Je remerciais Dieu avec ferveur et de la meilleure foi du monde de s'être servi de Mercure pour conduire mon esprit, auparavant entouré de ténèbres, à la lumière pure de la vérité. Il n'est pas douteux que ce change-

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