‹ MémoiresChapitre 2 sur 9 · Î2'J CHAPITRE · texte numérisé non relu

Î2'J CHAPITRE

ment de système dans ma raison ne fut l'elfe t de l'affaiblissement causé par le mercure. Ce métal impur et toujours malfaisant m'avait tellement affaibli l'esprit que j'en étais comme hébété, et que je m'imaginais avoir très-mal jugé jusqu'alors. x\ussi pris- je dans ma nouvelle sagesse la résolution de mener à l'avenir un genre de vie tout différent. De la Haye pleurait souvent de consolation en me voyant pleurer par un effet de la contrition qu'il avait eu l'inconcevable adresse de faire entrer dans ma pauvre àrae malade. Il me parlait du paradis et des affaires de l'autre monde comme s'il y avait été en personne , et je ne me moquais pas de lui. Il m'avait accoutumé à renoncer à ma raison; or pour renoncera cette faculté divine, il faut n'en plus sentir le prix; il faut être devenu bète. Qu'on en juge. On ne savait pas, me dit-il un jour, si Dieu avait créé le monde dans l'équinoxe du printemps ou dans celui de l'automne. La création supposée, lui répliquai-je malgré le mercure, la question devient puérile; car on ne peut établir la saison que relativement à une parlie de la terre. De la Haye m'objecta que mes idées étaient païennes et que je devais cesser de raisonner ainsi : je me rendis.

Cet homme avait été jésuite; mais non-seulement il ne voulait pas eu convenir, mais il ne souffrait pas même qu'on lui en parlât. \ oici comment il mit un jour le. comble à la séduction en me parlant de sa vie.

Après avoir été élevé à l'école , me dit-il , et avoir cultivé avec quelque succès les sciences et les arts , je passai vingt ans employé à l'université de Paris. Je servis ensuite à l'armée dans le génie et depuis j'ai donné au public plusieurs ouvrages sans nom d'auteur, et on s'en sert dans toutes les écoles pour l'instruction de la jeunesse. Retiré du service et n'ayant point de fortune, j'ai entrepris et achevé l'éducation de plusieurs jeunes gens , dont quelques-uns brillent aujourd'hui dans le monde plus encore par leurs mœurs que par leurs talens. Mon dernier élève est le marquis Botta. Maintenant n'ayant point d'emploi , je vis, comme vous voyez , confiant en Dieu. 11 y a quatre ans que je fis la connaissance du baron Bavois, de Lauzanne, fils du général de ce nom qui avait un régiment au service du duc deModène , et qui ensuite eut le malheur de trop faire parler de lui. Le jeune baron , calviniste comme son père , n'aimait pas la vie oisive qu'il aurait pu passer chez lui. Il me sollicita de lui donner les mêmes instructions que j'avais données au marquis Botta pour pouvoir embrasser l'état militaire. Enchanté de pouvoir cultiver ses belles dispositions, je quittai tout pour me livrer entièrement à cette occupation. Je découvris bientôt que, sur l'article de la religion , il savait qu'il vivait dans Terreur , et il ne s'y tenait que pour les égards qu'il devait à sa famille. Dès que je connus son secret, il me fut facile de lui faire voir qu'il s'agissait de

sa principale affaire , puisque son salut éternel en dépendait. Frappé de cette vérité , il s'abandonna à ma tendresse , et je le menai à Rome où je le présentai au pape Benoit XIV qui, après son abjuration, lui fît donner une lieutenance dans les troupes du duc de Modène. Mais ce cher prosélyte, qui n'a que vingt-cinq ans, n'ayant que sept sequins par mois , n'a pas assez pour vivre ; et depuis qu'il a changé de religion il ne reçoit rien de ses parens qui ont en horreur ce qu'ils appellent son apostasie. 11 se verrait forcé à retourner à Lauzanne si je ne le soutenais. Mais hélas! étant pauvre et sans emploi , je ne puis le soutenir que des aumônes que je lui procure en puisant dans la bourse des bonnes âmes que je connais.

Mon élève ayant un coeur reconnaissant, voudrait bien connaître ses bienfaiteurs; mais ils ne veulent pas être connus, et ils ont raison; car l'aumône pour être méritoire, doit être exempte de tout sentiment de vanité. Pour moi, Dieu merci , je n'ai nul motif d'en avoir. Je suis trop heureux de pouvoir servir de père à un jeune prédestiné et d'avoir eu paît, en qualité de faible instrument de la main de Dieu , au salut de son àme. Ce bon et beau garçon n'a confiance qu'en moi et il m'écrit régulièrement deux fois chaque semaiue. La discrétion ne nie permet pas de vous communiquer ses lettres; mais vous pleureriez de tendresse si vous les lisiez. C'est à lui que j'envoyai hier les trois louis que je vous pris.

En achevant ces mots, mon convertisseur se leva el s'approcha de la fenêtre en essuyant ses larmes. Me sentant ému et plein d'admiration pour la vertu de de la Haye et de son élève qui, pour sauver son àme , s'était réduit à la dure nécessité de vivre d'aumônes, je pleurai aussi, et dans ma piété naissante j je dis à l'apôtre que non-seulement je ne voulais pas qu'il me nommât , mais que je ne voulais pas même connaître les sommes qu'il me prendrait pour lui; le priant en conséquence de disposer de ma bourse sans m'en rendre compte. J'avais à peine achevé , que de la Haye vint m'embrasser à bras ouverts , en me disant qu'en suivant ainsi l'Évangile à la lettre je me fraierais le chemin des cieux.

L'esprit suit le corps; c'est prérogative de la matière. A estomac vide, je devins fanatique, et le creux que le mercure avait fait à mon cerveau servit de refuge à l'enthousiasme. Sans en rien dire à de la Haye , je commençai à écrire à mes trois amis MM. Bragadin, etc., des lettres pathétiques sur mon tartufe et son élève , de sorte que je leur communiquai mon fanatisme. Vous savez, mon cher lecteur, que rien ne se communique aussi rapidement que la peste, or le fanatisme quel qu'il soit, qu'est-il qu'une infection de l'esprit?

Je leur fis deviner que le grand bien de notre société dépendait de l'association de ces deux vertueux personnages ; je le leur faisais deviner , mais comme je devenais jésuite sans le savoir, je ne le

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leur disais pas positivement: il valait mieux que l'idée parût appartenir à ces hommes simples , mais positivement vertueux. Dieu veut, leur disais-je ( car il faut que la fourberie se couvre toujours de l'égide de ce saint nom ) , que vous employiez toutes vos forces pour trouver à Venise où placer honorablement M. de la Haye et le jeune Bavois dans l'état qu'il a embrassé.

M. de Bragadin m'écrivit que de la Haye pourrait loger avec nous dans son palais., et que Bavois pouvait écrire au pape son protecteur pour le supplier de le recommander à l'ambassadeur de Venise, lequel en écrirait au sénat, et qu'alors Bavois pouvait être certain d'avoir un emploi convenable.

On traitait alors l'affaire du patriarcat d'Aquilée et la république en était en possession comme l'empereur d'Autriche; ce dernier réclamant le jus elegendi , on en avait fait arbitre Benoit XIV. Il était évident que le pape n'ayant pas encore prononcé , la république aurait eu la plus grande déférence pour sa recommandation.

Pendant qu'on traitait cette affaire et qu'on attendait à Venise une lettre par laquelle nous aurions appris l'effet de la recommandation du souverain pontife, il m'arriva une petite aventure comique dont je ne dois pas sevrer mon lecteur.

Au commencement du mois d'avril, parfaitement guéri de ma dernière blessure et rendu à ma

première vigueur, allant tous les jours avec mon convertisseur aux églises , ne manquant pas un sermon , j'allais aussi avec lui passer la soirée au café où nous trouvions toujours assez bonne compagnie en officiers. Il y avait parmi eux un Provençal qui divertissait la compagnie par des fanfaronnades et le récit de ses exploits militaires qui l'avaient distingué au service de plusieurs puissances et principalement en Espagne. Comme il amusait, afin de le tenir en haleine, tout le monde faisait semblant de le croire. Comme je le regardais attentivement, il me demanda si je le connaissais.

Parbleu , Monsieur , lui dis-je , si je vous connais ! ne nous sommes-nous pas trouvés ensemble à la bataille d'Arbella (i) ?

À ces mots chacun éclata de rire ; mais le fanfaron sans se déconcerter dit avec vivacité : Eh ! que trouvez-vous donc de risibleà cela, messieurs? j'y étais , et monsieur peut m'y avoir vu , et il me semble en effet le reconnaître. Et continuant à m 'adresser la parole, il me nomma le régiment où nous servions, et après nous être embrassés, nous finîmes par un compliment réciproque sur le bonheur que nous avions de nous retrouver à Parme. Après cette plaisanterie vraiment comique , je me retirai accompagné de mon inséparable convertisseur.

■ D'ArbeUes.

Le lendemain j'étais encore à table avec mon compagnon lorsque le Provençal fanfaron, chapeau sur la tête, entre dans ma chambre en me disant : M. d'Arbella , j'ai quelque chose d'important à vous dire : dépêchez-vous et suivez-moi. Si vous avez peur, prenez avec vous qui vous voudrez : je suis bon pour une demi-douzaine.

Pour toute réponse je me lève, je m'empare d'un pistolet et le couchant en joue : Personne, lui dis-je d'un ton ferme, n'a le droit de venir troubler mon repos dans ma chambre , sortez ou je vous brûle la cervelle.

Mon homme alors tire son épée et me défie de l'assassiner; mais au même instant de la Haye se jette entre nous en frappant fortement du pied sur le plancher. L'hôte monte et menace l'officier d'envoyer chercher la garde s'il ne partait à l'instant.

Il part en disant que je l'avais insulté en public et qu'il aurait soin que la satisfaction que je lui devais fût publique comme l'offense.

Quand il fut parti, voyant que cette affaire pourrait prendre une tournure tragique , je raisonnais avec de la Haye sur les moyens d'y remédier ; mais nous n'eûmes pas long-temps à nous creuser la tête ; car une demi-heure après un officier de l'infant duc de Parme vint m'ordonner de passer de suite à la grand'garde où M. de Bertolan, major de la place, avait à me parler.

Je priai de la Haye de m'y accompagner en

qualité de témoin tant de ce que j'avais dit au café que de ce qui s'était passé chez moi.

J'arrive chez le major, auprès duquel je trouve quelques officiers dont monsieur le fanfaron était du nombre.

M. de Bertolan, qui était un homme d'esprit, fit un petit sourire en me voyant ; puis avec le plus grand sérieux il me dit : Monsieur, puisque vous vous êtes moqué de cet officier en public, il est juste que vous lui donniez une satisfaction publique qu'il exige ; et comme major de la place , je me vois forcé de vous la demander pour que l'affaire se termine à l'amiable.

— Monsieur le major, lui dis-je, il ne saurait être question en aucune manière de donner satisfaction à monsieur, puisqu'il n'est pas vrai que je l'aie insulté en me moquant de lui. Je lui ai dit qu'il me semblait que je l'avais vu à la journée d'Arbelles, et je n'ai pas dû en douter lorsqu'il m'a dit que non-seulement il y était, mais même qu'il me reconnaissait.

— Oui, me dit l'officier en m'interrompant , mais j'ai entendu Rodela et non Arbella , et tout 3e monde sait que j'y étais. Mais vous avez dit Arbella , et vous ne pouvez l'avoir dit que dans l'intention de vous moquer de moi, puisqu'il y a plus de deux mille ans qu'on a donné cette bataille, tandis que celle de Rodela en Afrique est de notre temps, et j'y servais sous les ordres du duc de Montemar.

1 3o CHAPITRE V.

— D'abord , monsieur, il ne saurait vous êtr donné de juger de mes intentions ; mais je ne vous conteste pas que vous ayez été à Rodela puisque vous le dites ; mais d'après cela la scène change , et c'est moi qui exige une satisfaction de vous , si vous osez me nier que je me sois trouvé à la bataille d'Arbelles. Je n'y servais pas sous le duc de Monlemar, car il n'y était pas que je sache; et j'étais aide-de-camp de Parménion sous les yeux duquel je fus blessé. Si vous me demandiez de vous montrer la cicatrice, vous sentez que je ne le pourrais pas, car le corps que j'avais alors n'existe plus ; et dans celui que je porte je n'ai que vingt-trois ans.

— Tout cela me paraît folie ; mais en tous cas j'ai des témoins que vous vous êtes moqué de moi , car vous m'avez dit que vous m'avez vu à cette bataille, et parbleu ! ce n'est pas possible, car je n'y étais pas. Dans tous les cas je veux satisfaction.

— Et moi aussi , et nos droits sont pour le moins égaux, si toutefois les miens ne sont pas meilleurs que les vôtres ; car vos témoins sont aussi les miens, et ces messieurs diront que vous avez prétendu m'avoir vu à Rodela ; et parbleu ! ce n'est pas possible , car je n'y étais pas.

— Je puis m'ètre trompé.

— Et moi aussi; et partant nous n'avons rien à prétendre ni l'un ni l'autre.

Le major, qui se mordait les lèvres pour s'empêcher de rire, lui dit : Mon cher monsieur, je ne

vois pas que vous ayez le moindre droit d'exiger satisfaction puisque monsieur convient comme vous qu'il peut s'être trompé.

— Mais , répondit l'officier, est-il croyable qu'il se soit trouvé à la bataille d'Arbelles?

— Monsieur vous laisse le maître de le croire ou de ne pas le croire , tout comme il Test de dire qu'il y a été jusqu'à ce que vous lui ayez prouvé le contraire. Lui soutiendrez-vous qu'il mette Pépée à la main ?

— Que le bon Dieu m'en préserve ! J'aime mieux déclarer notre affaire finie.

— Eh bien! messieurs, nous dit le major, il ne me reste qu'à vous inviter à vous embrasser comme deux honnêtes gens. Ce que nous fîmes de très-bonne grâce.

Le lendemain le Provençal un peu confus vint me demander à dîner et je lui fis bon accueil. C'est ainsi que cette scène comique se termina au grand contentement de M. de la Haye.

Je reçois de bonnes nouvelles de Venise , où je retourne emmenant de la Haye et Bavois. — Excellent accueil de mes trois amis, et leur surprise en me voyant un modèle de dévotion. — Bavois me ramène à ma vie première. — De la Haye vrai hypocrite. — Aventure de la fille Marchetti. — Je gagne à la loterie. — Je retrouve Balletti. — De la Haye quitte le palais Bragadin. Je pars pour Paris.

Pendant que chaque jour de la Haye acquérait plus d'empire sur mon esprit affaibli et que chaque jour j'assistais dévotement à la messe , au sermon et à l'office , je reçus de Venise une lettre qui m'annonçait que mon affaire avait suivi le cours de ces sortes de choses, c'est-à-dire qu'elle était tombée dans un parfait oubli ; et une seconde de M. de Bragadin qui m'apprenait que le sage de

semaine avait écrit à l'ambassadeur qu'il pouvait assurer le saint-père que lorsque le baron Bavois se présenterait, on aurait soin de lui donner dans les troupes de la république un emploi au moyen duquel il pourrait vivre honorablement et aspirer à tout par son propre mérite.

Avec cette lettre je portai la joie dans le coeur de M. de la Haye; et j'y mis le comble en lui annonçant que rien ne pouvait plus désormais m'empécher de retourner dans ma patrie.

Là-dessus il se décida à se rendre à Modène pour se concerter avec son néophyte sur la conduite qu'il devait tenir à Venise pour s'y ouvrir le chemin de la fortune. Une pouvait douter de moi en aucune façon ; il me voyait fanatique, et il savait que c'est une maladie incurable aussi longtemps que les causes subsistent; et comme il venait à Venise, il se flattait bien d'entretenir le feu qu'il avait allumé. Il écrivit donc à Bavois qu'il allait le rejoindre, et deux jours après il prit congé de moi , fondant en larmes , faisant le plus bel éloge des vertus de mon àme , mappelant son fils, son cher fils, et m'assurant qu'il ne s'était attaché à moi qu'après avoir lu sur ma physionomie le divin caractère de la prédestination. On voit que je puis être certain de mon fait.

Peu de jours après le départ de de la Haye, je quittai Parme dans ma voiture que je laissai à Fusine, d'où je me rendis à Venise. Après une année d'absence , mes trois amis me reçurent comme

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leur ange tutélaire. Ils me marquèrent la plus grande impatience de voir arriver les deux élus que je leur avais promis dans mes lettres. Un appartement pour de la Haye avait été disposé dans le palais même de M. de Bragadin , et comme la politique s'opposait à ce que mon père logeât chez lui un étranger qui n'était pas encore au service de la république , on avait eu soin de trouver pour Bavois deux jolies chambres dans le voisinage.

Leur surprise fut extrême lorsqu'ils s'aperçurent du prodigieux changement qui s'était opéré en moi sous le rapport des moeurs. Tous les jours à la messe, souvent aux sermons , suivant les quarante heures, point de casino , ne fréquentant que le café où se rassemblaient les personnages pieux et d'une prudence reconnue, et toujours assidu à l'élude lorsque je n'étais pas auprès d'eux. En comparant mon genre de vie actuel avec mes moeurs d'autrefois, il s'émerveillaient, et ne savaient comment remercier la Providence, dont ils admiraient les voies inconcevables. Ils bénissaient les crimes qui m'avaient forcé d'aller passer un an loin de ma patrie. J'achevai de les jeter dans le ravissement en payant toutes mes dettes sans rien demander à M. de Bragadin qui, ne m'ayant rien remis depuis un an, avait eu un soin religieux d'augmenter mon pécule mois par mois de toute la pension qu'il m'avait assignée. Je n'ai pas besoin de dire combien ces braves

gens se félictaient de voir que je n'allais jamais au jeu.

Au commencement de mai je reçus une lettre de de la Haye. Il m'annonçait qu'il allait s'embarquer avec le cher fils de son àme pour se résigner aux ordres des respectables personnages auxquels je l'avais annoncé.

Sachant l'heure à laquelle le coche de Modène arrivait, nous allâmes tous à leur rencontre, M. de Bragadin excepté , qui, ce jour-là, était au sénat. Nous étions arrivés avant lui, et nous trouvant tous réunis , il fît aux nouveaux venus le meilleur accueil possible. De la Haye me dit d'abord cent choses, mais je l'écoutais à peine , tant j'étais occupé de Bavois. C'était un personnage si différent de ce que je m'étais imaginé d'après la peinture qui m'en avait été faite , que toutes mes idées en étaient renversées. Il me fallut l'étudier trois jours avant de pouvoir me résoudre à un véritable attachement. Je dois en faire le portrait à mes lecteurs.

Le baron Bavois était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille moyenne, joli de figure , très-bien fait , blond , d'une humeur toujours égale, parlant bien et avec esprit , et s' énonçant avec un ton de modestie aisée qui lui seyait fort bien. Il avait les traits du visage agréables et réguliers , les dents fort belles , de longs cheveux bien plantés, bien soignés, et exhalant l'odeur des parfums qu'il y employait. Cet individu, qui

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ne ressemblait ni en matière ni en forme à celui que de la Haye m'avait fait concevoir, surprit beaucoup mes trois amis ; cependant le bon accueil qu'ils lui firent ne s'en ressentit en aucune façon, car leur âme pure ne se permit point un jugement défavorable à la belle idée qu'ils devaient avoir de ses mœurs.

Dès que de la Haye fut installé dans son superbe appartement, j'allai conduire le baron dans celui qui l'attendait, et où j'avais eu soin de faire porter ses effets. Se voyant très-bien logé chez de tres-honnêtes bourgeois qui , prévenus d'avance en sa faveur, le traitèrent avec distinction, il m'embrassa tendrement en m'assurant de toute sa reconnaissance, me disant qu'il se sentait pénétré de tout ce que j'avais fait pour lui sans le connaître et dont de la Haye l'avait si bien informé. Je fis 1 ignorant, et pour détourner la conversation, je lui demandai à quoi il comptait passer son temps à Venise jusqu'à ce qu'un emploi lui donnât une occupation de devoir. J'espère, me dit-il, que nous nous amuserons agréablement, car je ne doute pas que nos penchans ne soient en harmonie. Dans l'hébétement où Mercure et de la Haye m'avaient réduit, j'aurais été embarrassé à donner sur-lechamp la véritable signification de ces mots , du reste fort intelligibles; mais si je m'arrêtai à la superficie, je ne laissai pas de in'apercevoir qui! avait plu aux deux filles de son hôtesse. Elles n'étaient ni jolies ni laides; mais il les gracieusa en

homme qui s'y entend. Je ne pris cela que pour de la politesse courante , tant j'avais déjà fait de progrès dans le mysticisme.

Pour le premier jour, je ne conduisis mon baron qu'à la place Saint-Marc et au café , où nous ne restâmes que jusqu'à l'heure du souper. Il avait le couvert chez M. de Bragadin. Pendant le repas, il brilla par de jolis propos, et M. Dandolo fixa avec lui l'heure où il irait le prendre pour le présenter le lendemain au sage à la guerre. Après souper je le reconduisis chez lui , où je trouvai les deux jeunes filles charmées que leur seigneur suisse n'eût point de domestique, espérant pouvoir le convaincre qu'il pourrait s'en passer.

Le lendemain , un peu avant l'heure convenue, j'accompagnai chez lui MM. Dandolo et Barbaro qui devaient le présenter au sage. Nous le trouvâmes à sa toilette sous la main délicate de l'aînée des deux sœurs qui le coiffait. Sa chambre embaumait de l'odeur de la pommade et des eaux de senteur dont il était parfumé. Ce n'était pas là l'indice d'un petit saint ; cependant mes deux amis n'en furent point scandalisés, quoique je remarquasse leur surprise, ne s'étant nullement attendus à cette grande marque de galanterie dans un nouveau converti. Je manquai d'éclater de rire quand j'entendis M. Dandolo dire d'un air d'onction que, si on ne se hâtait un peu, nous n'aurions pas le temps d'aller à la messe, et Bavois lui demander avec un air de surprise si c'était un jour

de fête. M. Dandolo ne fit aucun commentaire, il répondit que non ; et les jours suivans il ne fut plus question de la messe. Dès qu'il fut prêt, je les laissai aller seuls, et je m'en fus d'un autre côté. Je ne revis ces messieurs qu'à dîner, où l'on s'entretint de l'accueil que le sage avait fait au jeune baron, et, l'après-midi, mes amis le conduisirent chez des dames leurs parentes, qui toutes parurent enchantées de lui. En moins de huit jours, il se trouva si bien connu, qu'il fut en état de braver l'ennui ; mais, pendant ces huit jours aussi, je connus parfaitement son caractère et sa façon de penser. Je n'aurais pas eu besoin d'une aussi longue étude, si je n'avais été prévenu du contraire, ou plutôt si mon intelligence n'avait été épaissie par mon bigotisme. Bavois aimait les femmes, le jeu et la dépense, et, comme il était pauvre, les femmes étaient sa principale ressource. Quant à la religion , il n'en avait aucune, et comme il n'était pas hypocrite , il ne m'en fit pas un mystère. Comment, lui dis-je un jour, avez-vous pu, tel que vous êtes, en imposer à de la Haye ?

— Que Dieu me garde d'en imposer à personne. De la Haye sait fort bien quel est mon système et ma façon de penser; mais pieux comme il l'est, il s'est épris d'un bel amour pour mon àme , et je l'ai laissé faire. Il m'a fait du bien , je lui suis reconnaissant ; et je l'aime d'autant plus qu'il ne m'ennuie jamais par ses entretiens sur le dogme et sur mon salut auquel Dieu , en bon père , aura

pourvu sans lui. C'est arrangé entre nous , et ainsi nous vivons en bons amis.

Le plaisant de l'affaire , c'est que pendant que j'étudiais Bavois, Bavois, sans le chercher, me remit l'esprit dans son premier état, et je rougis d'avoir été la dupe d'un jésuite qui , malgré le rôle de parfait chrétien qu'il jouait à merveille, n'était qu'un franc hypocrite. Dès lors je repris mes premières habitudes ; mais revenons à de la Haye.

Cet ex-jésuite qui, dans le fond, n'aimait que son bien-être , qui était avancé en âge et qui par conséquent n'avait plus aucun penchant pour le sexe , était précisément taillé pour enchanter mes trois simples et bénévoles amis. Ne leur parlant que Dieu , anges et gloire éternelle , les suivant à lJe<*lise, il leur semblait adorable. Il leur tardait de voir arriver le moment où il se découvrirait; car ils s'imaginaient que c'était pour le moins un , rose-croix ou l'ermite de Courpègne qui , en m'apprenant la cabale, m'avait fait présent de l'immortel Paralis. Ils étaient affligés que je leur eusse défendu par les paroles mêmes de l'oracle de parler jamais de ma science en présence du vieillard.

Cela , je l'avais prévu , me laissait jouir de tout le temps que j'aurais dû donner à leur pieuse crédulité ; et d'ailleurs je devais craindre que de la Haye, tel qu'il m'avait paru , n'eût jamais voulu se prêter à celte bagatelle , et que dans l'inten-

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tion de se faire un mérite à leurs yeux, il ne cherchât à les désabuser pour me supplanter.

Je m'aperçus bientôt que j'avais agis de prudence ; car en moins de trois semaines ce fin renard s'était tellement rendu maître de l'esprit de mes trois amis, qu'il eut la faiblesse non seulement de croire qu'il n'avait plus besoin de moi pour soutenir son crédit auprès d'eux, mais encore d'être en état de me culbuter, si l'envie lui en venait. Je voyais clairement cela par le style avec lequel il me parlait comme par la différence de ses procédés.

Il commençait à avoir de fréquens entretiens avec mes trois amis sans que j'en fusse; et il s'était fait présentera plusieurs familles où je n'allais pas. Il se donnait déjà des airs à la jésuite et quoique avec des paroles mielleuses } il se permettait de trouver à redire que je passasse parfois la nuit on ne savait où.

Je commençais à m'impatienter surtout de ce que lorsqu'il me faisait ses onctueux sermons à table en présence de mes amis et de son prosélyte, il avait l'air de m'accuser de le séduire. Il cherchait à prendre le ton d'un homme qui veut badiner; mais je n'étais pas sa dupe. Je crus devoir mettre fin à ce jeu et dans ce dessein je lui fis une visite dans sa chambre. Dès que j'y fus, je viens, lui dis-je, en véritable adorateur de l'Évangile, vous dire tête-à-tête et sans détour quelque chose qu'une autre fois je vous dirai en public.

— De quoi s'agit-il , mon cher ami ?

— Gardez-vous bien à l'avenir de me lancer le moindre brocard sur la vie que je mène avec Bavois, lorsque nous serons en présence de mes trois amis. Tète-à-tête je vous écouterai toujours avec plaisir.

— Vous avez tort de prendre au sérieux de simples badinages.

— Tort ou raison, ce n'est pas là l'affaire. Pourquoi ne tirez vous jamais sur votre prosélyte? Soyez prudent à l'avenir, ou craignez de ma part, en badinant aussi, une repartie que je vous lancerai avec usure la première fois que Arous vous y exposerez.

Là-dessus je le saluai et je sortis.

A peu de jours de là je passai quelques heures avec mes amis et Paralis , et mon oracle leur prescrivit de ne rien faire sans mon avis de tout ce que Valentin pourrait leur insinuer. Valentin était le nom cabalistique du disciple d'Escobard. Je ne pouvais pas douter de leur parfaite déférence à cet ordre

De la Haye, qui, s'aperçut bientôt de quelque changement , devint plus réservé , et Bavois , à qui je fis part de ma démarche, me loua de m'y être pris ainsi. Il avait ainsi que moi la persuasion que de la Haye ne lui avait été utile que par fai blesse ou par intérêt ; c'est-à-dire qu'il n'aurait rien fait pour son âme s'il n'avait eu une jolie figure et pour se faire un mérite de sa prétendue conversion.

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Bavois voyant qu'on différait de jour en jour à lui donner un emploi , se mit au service de l'ambassadeur de France , ce qui l'obligea non - seulement à ne plus venir chez M. de Bragadin , mais même à ne plus fréquenter de la Haye , parce qu'il était domicilié avec ce seigneur.

C'est une loi des plus rigoureuses de la police souveraine de la république que les patriciens ni leurs familles ne peuvent avoir aucune liaison avec les maisons des ministres étrangers. Cependant le parti que Bavois s'était vu forcé de prendre n'empêcha pas mes amis de solliciter pour lui, et ils réussirent à le faire employer comme on le verra plus loin.

Le mari de Christine , que je n'allais jamais voir, m'engagea à entrer au casino où sa tante allait avec sa femme, qui lui avait déjà donné un gage de leur mutuelle tendresse. Je me rendis à son invitation et je trouvai Christine charmante, et parlant vénitien comme son mari. Je fis à ce casino la connaissance d'un chimiste qui m'inspira le désir de faire un cours de chimie. J'allai chez lui et j'y trouvai une jeune fille qui me plut. Elle était sa voisine et venait simplement pour tenir compagnie à sa vieille femme jusqu'à une certaine heure où une servante venait la chercher pour l'accompagner chez elle. Je ne lui avais conté fleurette qu'une seule fois et même en présence de la vieille épouse du chimiste. Surpris de ne

plus la revoir pendant plusieurs jours, j'en témoignai mon étonnement, et la bonne femme me dit qu'apparemment son cousin l'abbé , avec lequel elle demeurait , ayant appris que je la voyais tous les soirs chez eux , en était devenu jaloux, et qu'il ne lui permettait plus de venir.

— Un cousin abbé et jaloux?

— Pourquoi pas? Il ne la laisse sortir que les jours de fête pour aller à sa première messe à l'église de Sainte-Marie-Mater-Domini , qui n'est qu'à vingt pas de sa demeure. Il la laissait venir chez nous parce qu'il savait que personne n'y venait; et ce sera sans doute la servante qui lui aura dit que vous y venez.

Ennemi des jaloux et très-ami de mes caprices amoureux , j'écrivis à cette cousine que si elle voulait quitter son cousin pour moi , je lui donnerais une maison où elle serait maîtresse , et que je la pourvoirais d'une société et de tous les agrémens que Venise pouvait offrir. Je lui marquais qu'elle m'y reverrait le premier jour de fête pour y recevoir sa réponse.

Je ne manquai pas au rendez-vous et sa réponse portait que l'abbé étant son tyran, elle se croirait heureuse de pouvoir sortir de ses mains , mais qu'elle ne pouvait se résoudre à me suivre qu'autant que je voudrais l'épouser. Elle finissait en me disant que si j'avais cette honnête intention je n'avais qu'à parler à Jeanne Marchettisa mère,

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qui demeurait à Lusia , ville à trente mille de Venise (i).

Cette lettre me piqua , et j'allai jusqu'à me figurer qu'elle me l'avait écrite de concert avec l'abbé. Pensant alors qu'on voulait m'attrapper et trouvant d'ailleurs ridicule la proposition d'épouser, je formai le projet de me venger. Cependant ayant besoin de tout savoir, je me décidai à me rendre chez la mère de cette fille. Elle fut trèsflattée de ma visite et de m'entendre dire , après lui avoir communiqué la lettre de sa fille, que je voulais l'épouser; mais que je ne pouvais point m'y résoudre aussi long-temps qu'elle demeurerait chez l'abbé.

— L'abbé , me dit la mère , est un peu mon parent. Il vivait dans sa maison de Venise tout seul , et il y a deux ans qu'il me dit qu'il avait un besoin indispensable dune gouvernante; il me demanda ma fille, m'assurant qu'à Venise elle pourrait facilement trouver une occasion de se marier. Il m'offrit une obligation par écrit par laquelle il est spécifié qu'à son mariage il lui donnera tous ses meubles évalués à mille ducats courans , l'instituant en même temps héritière d'un petit bien qu'il a ici et qui lui rapporte cent ducats par an. Le marché me paraissant bon et ma fille en étant contente, il me remit l'acte passé par devant notaire, et ma fille partit avec lui. Je

(i) Dix lieues de France.

sais qu'il ia tient comme une esclave; mais elle l'a voulu. Au reste, vous pouvez bien vous imaginer que ce que je désire le plus au monde c'est de la voir se marier ; car aussi long-temps qu'une fille est sans mari., elle est trop exposée pour qu'une pauvre mère puisse être tranquille.

— Venez donc avec moi à Venise ; vous la retirerez des mains de l'abbé et je l'épouserai. Je ne le puis autrement; car, en la recevant dje ses mains , je me déshonorerais.

— Oli ! point du tout , car il est mon cousin , quoiqu'au quatrième degré ; et qui plus est prêtre et qui dit la messe tous les jours.

— Vous me faites rire , ma bonne mère : on sait bien qu'un abbé dit la messe sans se priver de certaines bagatelles. Prenez-la avec vous; sans cela renoncez à la voir jamais mariée.

— Si je la prends avec moi, il ne lui donnera jamais ses meubles , et il vendra peut-être son bien.

— J'en fais mon affaire. Je la ferai sortir de ses mains pour passer dans les vôtres avec tous ses meubles , et quand elle sera ma femme j'aurai sa terre. Si vous me connaissiez, vous n'en douteriez pas. Venez , et je vous assure que vous serez de retour ici en quatre ou cinq jours avec votre fille.

Elle relit la lettre que sa fille m'avait écrite , puis elle me dit qu'étant une pauvre veuve elle n'avait ni l'argent pour aller à Venise ni celui qu'il lui faudrait pour son retour.

— A Venise , lui dis-je , il ne vous manquera rien ; mais en tout cas voilà dix sequins.

— Dix sequins ! je puis donc y aller avec ma belle-sœur ?

— Venez avec qui vous voudrez , et partons pour aller coucher à Chiozza : demain nous dînerons à Venise, et je paierai tout.

Nous arrivâmes à Venise le lendemain à dix heures , et j'allai loger ces deux femmes à Castello dans une maison où le premier étage se trouvait entièrement sans meubles. Je les y laissai , et muni de l'obligation notariée du cousin abbé , j'allai dîner avec mes amis auxquels je dis que j'avais passé la nuit à Chiozza pour uue affaire d'importance. Après dîner je me rendis chez un procureur, Marco de Lesse , qui me dit que moyennant un placet que la mère présenterait au président du conseil des dix , elle obtiendrait de suite mainforte pour retirer sa fille des mains du prêtre avec tous les meubles qui se trouvaient dans la maison, et qu'elle pourrait faire transporter où elle voudrait. Je lui dis de préparer l'écrit et que le lendemain matin je reviendrais le prendre avec la mère qui le signerait en sa présence.

J'y menai la mère le matin de bonne heure , et de là nous allâmes à la Boussole où elle présenta son placet au chef du conseil. Un quart d'heure après un huissier du tribunal eut ordre de se rendre à la maison du prêtre avec la mère et de la mettre en possession de sa fille

avec tous les meubles qu'elle ferait enlever de la maison .

La chose fut exécutée à la lettre. Je me trouvai avec la mère clans une gondole sur la rive de la place voisine de la maison, et avec un grand bateau dans lequel les sbires chargèrent tous les meubles de la maison. Quand tout fut fait, je vis venir la fille qui fut très-surprise de me trouver dans la gondole. Sa mère l'embrassa et lui dit que j'allais devenir son mari dès le lendemain. Elle lui répondit qu'elle s'en réjouissait, et qu'elle n'avait laissé à son tyran que son lit et ses habits.

Nous arrivâmes à Castello où je fis décharger tous les meubles; ensuite nous dînâmes et je dis à ces darnes qu'elles devaient m'ai 1er attendre à Lusia où elles me verraient arriver aussitôt que j'aurais mis ordre à mes affaires. Je passai l'aprèsmidi en propos joyeux avec ma future. Elle nous dit que l'abbé s'habillait quand on vint lui présenter l'ordre du conseil avec injonction d'en permettre la libre exécution sous peine de la vie ; que l'abbé, après avoir fini de s'habiller, était sorti pour aller dire sa messe , et que le tout s'était fait sans la moindre opposition. Ma tante, ajoutât-elle , m'a dit que ma mère m'attendait dans la gondole, mais elle ne m'a point prévenue que vous y fussiez : je ne soupçonnais pas que le coup partît de vous.

— C'est, ma belle , la première preuve de tendresse que je vous donne.

J fô CHAPITRE VI.

Cela la fit sourire de plaisir.

J'eus soin qu'on nous servit un bon souper et d'excellens vins ; et après avoir passé deux heures à table au sein de la joie qu'excite Bacchus, j'en passai quatre à rire tête-à-tête avec ma future.

Le matin, après avoir déjeuné et fait charger tout le bagage sur une péote que j'avais louée et payée d'avance à cet effet, je remis dix autres sequins à la mère et je les fis partir toutes trois fort joyeuses. Voyant mon affaire achevée à ma gloire autant qu'à ma parfaite satisfaction , je revins chez moi.

Cette affaire avait été faite avec trop d'éclat pour qu'elle put être ignorée de ces messieurs; aussi en me voyant me montrèrent-ils leur tristesse autant que leur surprise. De la Haye m'embrassa avec l'air de le plus grande affliction. Sentiment de commande, habit d'Arlequin dont il se revêtait avec une extrême facilité. Le seul M. de Bragadin riait de tout son cœur et disait aux autres qu'ils n'y entendaient rien, et que toute cette aventure ne présageait que quelque chose de grand qui n'était connu que des intelligences supérieures. De mon côté, ignorant comment ils concevaient cette histoire, et persuadé qu'ils n'en connaissaient pas les circonstances, je riais avec M. de Bragadin ; mais sans rien dire. Je ne craignais rien et je voulais me divertir de tout ce qu'on dirait. Nous nous mîmes à table dans ces dispositions, et M. Barbaro fut le premier à me dire d'un ton

amical qu'il espérait pourtant que je n'étais pas au lendemain de mes noces.

— On dit donc que je me suis marié ?

— Tout le monde le dit et partout. Les chefs mêmes du conseil le croient , et ont raison de le croire.

— Pour avoir raison de le croire , il faudrait en être certain; et ces messieurs ne le sont pas. Comme ils ne sont pas infaillibles non plus que qui que ce soit , excepté Dieu , je vous dis qu'ils sont dans l'erreur. J'aime à faire de bonnes actions et à m'amuser au prix de mon argent ; mais non pas au prix de ma liberté. Quand vous voudrez savoir mes affaires , c'est de moi seul que vous pourrez les apprendre , et la voix du public n'est faite que pour amuser les sots.

— Mais, dit M. Dandolo, tu as passé la nuit avec ce qu'on appelle ton épouse ?

— Sans doute ; mais je n'ai de comptes à rendre à personne sur ce que j'ai fait cette nuit. N'êtesvous pas de mon avis , monsieur de la Haye ?

— Je vous prie de ne pas me demander mou avis ; car je n'en sais rien. Je vous dirai cependant qu'il ne faut pas tant mépriser la voix du public. La tendre affection que je ressens pour vous est cause que ce qu'on dit me peine.

— D'où vient que ce qu'on dit ne peine point à M. deBragadin, qui bien certainement m'aime bien plus tendrement que vous?

— Je vous respecte; mais j'ai appris à mes dé-

l5o CHAPITRE VI.

pensa craindre la calomnie. On dit que pour vous emparer d'une fille qui vivait avec son oncle, digne prêtre , vous avez payé une femme pour qu'elle se dit sa mère et qu'elle allât ainsi demander la force des chefs du conseil suprême pour vous la faire obtenir. L'huissier même du conseil jure que vous étiez dans la gondole avec la prétendue mère lorsque la fille y est entrée. On dit que l'acte en vertu duquel vous avez fait enlever les meubles de ce bon père , de ce digne ecclésiastique, est faux , et on vous blâme d'avoir fait servir le premier corps de l'état d'instrument à ces crimes. On dit enfin que quand bien même vous auriez épousé la fille , ce qui doit être immanquable, les chefs du conseil ne se tairont pas sur les moyens que vous avez osé employer pour parvenir à votre but.

— Voilà, monsieur, une fort longue péroraison, lui dis-je froidement*, mais apprenez qu'un homme sage qui a entendu conter une histoire criminelle avec tant de circonstances absurdes, cesse d'être sage s'il répète ce qu'il a entendu ; car si l'histoire est calomnieuse, il devient alors complice du calomniateur.

Après cette espèce de sentence qui fit rougir le jésuite, et dont mes amis admirèrent la sagesse, je le priai d'un air significatif d'être tranquille sur mon compte, d'être persuadé que je connaissais les lois de l'honneur, que j'avais assez de jugement pour me conduire, et qu'il devait laisser dire

CnAPJTRE VI. IJI

sur mon compte comme je le faisais quand j'entendais de mauvaises langues parler mal de lui.

Cette historiette amusa la ville pendant cinq ou six jours, ensuite elle tomba dans l'oubli.

Cependant trois mois après, n'étant jamais allé à Lusia , et n'ayant répondu à aucune des lettres que la demoiselle Marchetti m'avait écrites, ni remis aux porteurs l'argent qu'elle me demandait , elle se détermina à une démarche qui pouvait avoir des suites , mais qui pourtant n'en eut aucune.

Un jour Ignace, huissier du tribunal redoutable des inquisiteurs d'état, se présenta à moi au moment où j'étais encore à table avec mes trois amis, de la Haye et deux autres convives. Il me dit poliment que le chevalier Cantarini dal Zofîb désirait me parler et qu'il se trouverait chez lui <i la Madona de l'Orto le lendemain à telle heure. Je me levai et lui dis en le saluant que je ne manquerais pas de me rendre aux ordres de son excellence : il partit.

Je ne pouvais pas deviner ce que ce haut personnage pouvait vouloir à ma petite personne , et cependant ce message était fait pour nous causer une certaine consternation , car celui qui me mandait était un inquisiteur d'état, sorte d'oiseaux de fort mauvais augure. M. de Bragadin qui l'avait été du temps qu'il était conseiller, et qui en connaissait les habitudes, me dit que je n'avais rien à craindre. Ignace, me dit-il, vêtu en

/32 MIAl'ITUE M.

habit de campagne, n'est pas venu comme messager du redoutable tribunal, et M. Cantarini ne veut te parler que comme particulier , puisqu'il te fait dire d'aller le trouver à son palais et non au sanctuaire. C'est un sévère vieillard, mais juste et auquel tu dois parler clair et surtout convenir de la vérité, car en la niant , tu risques d'empirer l'affaire. Cette instruction me plut et elle m'était nécessaire. Je fus exact au rendez-vous.

Dès que je parus on m'annonça et il ne me fit pas attendre. J'entre, et son excellence, assise, passe une minute à in'observer en long et en large sans me rien dire ; ensuite il sonne et ordonne à son valet de chambre de faire entrer les deux femmes qui étaient dans la chambre voisine. Je sus de suite de quoi il s'agissait , et ce fut sans la moindre surprise que je vis entrer la mère Marchetti et sa fille. Alors son excellence me demanda si je connaissais ces deux personnes?

— Je dois les connaître, monseigneur, puisque l'une sera ma femme quand par sa conduite elle m'aura convaincu qu'elle est digue de L'être.

— Elle se conduit bien , elie demeure avec sa mère à Lusia : vous l'avez trompée. Pourquoi dilférez-vous de l'épouser ? Pourquoi n'allez-vous pas la voir ? Vous ne répondez pas à ses lettres et vous la laissez dans le besoin.

— Je ne puis l'épouser, monseigneur, quen ayant de quoi vivre, et cela viendra dans trois ou quatre ans d'ici moyennant un emploi que j'aurai

parla protection de M. de Bragadin mon seul soutien. Dans cet intervalle il faut qu'elle vive en honnête fille du fruit de son travail. Je ne l'épouserai que lorsque j'en serai convaincu; et que surtout j'aurai la certitude qu'elle ne voit plus l'abbé son cousin au quatrième degré. Je ne vais pas chez elle parce que mon confesseur et ma conscience me défendent d'y aller.

— Elle veut que vous lui fassiez une promesse de mariage dans les formes et que vous lui donniez de quoi vivre.

— Monseigneur, rien ne m'oblige à lui faire la promesse; et n'ayant rien moi-même , je ne saurais lui donner de quoi vivre. En travaillant avec sa mère , il faut qu'elle se procure l'existence.

— Quand elle était chez son cousin, dit la mère, elle ne manquait de rien; elle y retournera.

— Si elle y retourne , je ne me donnerai plus la peine de l'en retirer ; et son excellence verra alors que j'ai eu raison de ne point l'épouser avant d'être sûr qu'elle fut devenue sage.

Le juge me dit alors que je pouvais me retirer, et tout fut dit. Je n'ai plus entendu parler de cette affaire, et la relation du dialogue égaya le dîner de M. de Bragadin.

Au commencement du carnaval de 1760, je gagnai à la loterie un terne de trois mille ducats courans. La fortune me fit ce cadeau dans un moment où je n'en avais pas besoin ; car j'avais passé l'automne à tenir la banque et j'avais gagné.

C'était dans un casino où aucun noble vénitien n'osait se présenter, parce que l'un des associés était officier du duc de Montalègre , ambassadeur d'Espagne. Les nobles gênaient les bourgeois; et cela arrive toujours dans un gouvernement aristocratique où l'égalité n'existe de fait qu'entre les membres du gouvernement.

Ayant intention d'aller faire un voyage en France , je remis mille sequins à M. de Bragadin, et poursuivant ce projet, j'eus la force de passer le carnaval sans risquer mon argent au pharaon. Un patricien très-honnête homme m'avait intéressé d'un quart à sa banque, et aux premiers jours du carême il me remit une assez forte somme.

Vers la mi-carême, mon ami Baletti revint de Mantoue à Venise. Il était engagé au théâtre St.- Moïse pour y faire les ballets pendant la foire de l'Ascension. Il était avec Marine, mais ils ne logeaient pas ensemble. Elle fit la capture d'un juif anglais nommé Mendex qui dépensa pour elle beaucoup d'argent. Ce juif me donna des nouvelles de Thérèse qu'il avait connue à Naples , et à laquelle il avait laissé de bons souvenirs. Cela me fit plaisir, et je me félicitai qu'Henriette m'eût empêché d'aller la trouver quand j'en avais le projet; car j'en serais facilement redevenu amoureux, et Dieu sait ce qui serait advenu.

Dans ce temps-là Bavois fut installé au service de la république en qualité de capitaine, et y fit fortune comme je le dirai en son lieu.

De la Haye se chargea de l'éducation d'un jeune seigneur nommé Félix Calvi, et quelque temps après il le conduisit en Pologne. Trois ans plus tard je le revis à Vienne.

Dans le temps où je me disposais à partir pour aller à la foire de Reggio, puis à Turin où, à l'occasion du mariage du duc de Savoie avec une infante d'Espagne , fille de Philippe V, toute l'Italie s'y trouvait rassemblée, ensuite à Paris, où, madame la dauphine étant grosse, on préparait des fêtes superbes dans l'attente d'un prince, Balletti se disposait aussi à faire le même voyage, rappelé par ses parens qui étaient acteurs; sa mère était l'illustre Silvia.

Il allait danser au Théâtre-Italien et y jouerl es premiers rôles des jeunes amoureux. Je ne pouvais faire choix d'une société plus agréable et plus faite pour me procurer à Paris mille avantages et de nombreuses connaissances.

Je pris congé de mes trois vertueux amis en leur promettant de revenir en deux ans. Je laissai mon frère François à l'école du peintre de batailles Simonetti , surnommé le Parmesan , lui promettant de penser à lui quand je serais à Paris, où dans ce temps-là surtout, le génie est toujours sûr de faire fortune. Le lecteur verra comment je lui tins parole.

Je laissai aussi à Venise mon frère Jean qui, après avoir fait le tour de l'Italie avec Guarienti, y était revenu. Il allait partir pour Rome où il

i56 CHAPITRE VI.

resta quatorze ans à l'école de Raphaël Mengs. Il retourna à Dresde en 1764 et il y mourut en 1795. Balletti partit avant moi, et je quittai Venise pour l'aller rejoindre à Reggio, le 1" juin 1750. J'étais fort bien équippé, bien fourni d'argent et sur de ne point en manquer si j'avais une bonne conduite. Nous verrons bientôt, mon cher lecteur, le jugement que vous en porterez vousmême; ou plutôt je ne le verrai pas, car je sais que vous ne pourrez en juger que lorsque je n'aurai plus que faire de votre jugement.

Mon passage à Ferrarc et aventure comique que j'y ai. — Mon arrivée à Paris.

A midi précis la péote me débarque au pont du Lac-obsur, et je prends de suite une chaise pour aller dîner à Ferrare , où je descends à l'auberge Si-Marc. Je monte précédé "d'un valet, quand tout-à-coup un bruit de gaité qui se faisait entendre dans une salle ouverte m'inspira la curiosité de voir ce que c'était. J'avance ma tête dans la salle et je vois une douzaine de personnes, hommes et femmes, assis autour d'une table abondamment servie. C'était tout simple , et j'allais continuer mon chemin quand je me vis arrêté par un Ah!

le voilà , prononcé par une jolie voix de femme, et au même instant cette même femme s'étant levée de table , vient à moi les bras ouverts , et m'embrasse en disant : Vite , mettez un couvert auprès de moi et qu'on mette sa malle dans cette chambre. Un jeune homme s'étant approché pendant ce temps , elle lui dit : Eh bien ! je vous l'avais bien dit qu'il arriverait aujourd'hui ou demain.

Elle me mène asseoir près d'elle après avoir été salué par tous les convives qui s'étaient levés pour me faire honneur. Mon cher cousin , me ditelle , vous devez avoir bon appétit ; et en disant cela elle me marchait sur le pied : voilà mon futur que je vous présente , et voilà mon beau-père et ma belle-mère. Tout le reste de la société sont des amis de la maison. Mais, mon cher cousin, d'où vient que ma mère n'est pas arrivée avec vous ?

Voilà enfin le moment de parler !

— Votre mère , ma chère cousine , sera ici dans trois ou quatre jours au plus tard.

Je ne croyais pas connaître cette singulière personne; mais en la regardant bien , je crois me rappeler ses traits C'était la Catinella, danseuse très-connue, mais à laquelle je n'avais jamais parlé. Je vis facilement qu'elle me faisait jouer un rôle impromptu dans une pièce de sa composition, et que je devais lui être nécessaire pour le dénoûment. Le singulier m'a toujours plu, et comme

ma cousine était jolie , je me prêtai au jeu de bonne grâce, ne cloutant pas de la récompense qui m'attendait. Il s'agissait de bien jouer mon rôle et surtout sans me compromettre; ainsi, sous prétexte d'avoir besoin de manger, je lui laissai tout le temps de parler à demi-mots, pour savoir à quoi m'en tenir afin de ne pas faire quelque bévue. Sentant mes besoins et le motif de ma réserve , elle me donna un échantillon de son esprit en disant tantôt à l'un tantôt à l'autre tout ce qu'il m'était nécessaire de savoir. Je sus que le mariage ne pouvait se faire qu'à l'arrivée de sa mère qui devait lui apporter ses habits et ses diamans. J'appris aussi que j'étais le maître de chapelle qui allait à Turin pour composer la musique de l'opéra que l'on devait jouer pendant les noces du duc de Savoie. Cette dernière découverte me fit grand plaisir; car je vis que je n'éprouverais aucune difficulté pour partir le lendemain , et cela me donna du goût pour mon rôle. Cependant, sans la récompense sur laquelle je comptais, j'aurais bien pu dire à la compagnie que ma prétendue cousine était folle; mais quoique Catinelia frisât la trentaine , elle était fort jolie et célèbre par ses intrigues; que de motifs pour me rendre souple comme un gant !

La prétendue belle-mère était assise vis-à-vis , et pour me faire honneur elle remplit un verre qu'elle me présenta. Déjà identifié avec mon rôle, j'étends la main pour le prendre ; mais s'aperce-

iGo CHAPITRE VII.

vant que je la tenais un peu courbée : Qu'avezvous , monsieur, me dit-elle ?

— Rien, madame, une entorse légère que je me suis donnée et qui guérira avec un peu de repos. A ces mots, Catinella , éclatant de rire, dit qu'elle en était fâchée puisque cela priverait la compagnie de m'entendre jouer du clavecin.

— Je trouve singulier, ma cousine , que cela vous fasse rire.

— Je ris, parce que cela me rappelle une entorse de commande que je me suis donnée il y a deux ans pour ne pas danser.

Après le café, la belle-mère, femme qui connaissait sans doule les convenances, dit que mademoiselle Catinella devait sans doute avoir h me parler sur ses affaires de famille; qu'ainsi il fallait nous laisser en liberté : tout le monde sortit.

Seul avec Catinella dans la chambre que cette intrigante m'avait fait préparer auprès de la sienne , elle se jeta sur un canapé pour se livrer à un rire immodéré. Quoique je ne vous connaisse que de nom, me dit-elle . je suis sûre de vous; mais vous ferez fort bien de repartir demain. Je suis ici , continua t-elle , sans le sou depuis deux mois. Je n'ai que quelques robes et du linge que j'aurais été obligée de vendre ponr vivre , si par bonheur je n'avais rendu amoureux le fils de l'hôte. Je l'ai flatté de l'espoir de devenir sa femme en lui apportant une dot de vingt mille écus en

diamans que je dois avoir à Venise et que ma mère doit m'apporter. Ma mère n'a rien et ne sait rien de cette intrigue : elle ne bougera donc pas de Venise.

— Mais, belle extravagante, dis-moi , je t'en prie , quel sera le dénoùment de cette farce ? Je prévois qu'il sera tragique.

— Tu te trompes; il sera comique et très-risible. J'attends à chaque instant le comte de Holstein , frère de l'électeur de Mayence. Il m'a écrit de Francfort; il en est parti et il doit être maintenant à Venise. Il viendra me prendre pour me conduire à la foire de Reggio, et si mon prétendu s'avisait de faire le méchant , il le rosserait en lui payant ma dépense; mais je veux qu'il ne soit ni rossé ni payé. Au moment de partir, je lui dirai doucement à l'oreille que je reviendrai, et tout sera fini ; car je le rendrai heureux en lui promettant de l'épouser à mon retour.

— C'est à merveille! tu as de l'esprit comme un ange; mais moi je n'attendrai pas ton retour pour t'épouser : nos noces doivent avoir lieu de suite.

— Quelle folie! attends au moins la nuit.

— Point du tout, car il me semble déjà entendre la voiture du comte. S'il n'arrive pas, nous n'y perdrons rien pour la nuit.

— Tu m'aimes donc?

— A la folie ! Et quand même? mais ta pièce vaut bien qu'on t'adore. Ne perdons pas de temps.

l6i CHAPITRE VIT.

— Tu as raison ; c'est un épisode , et d'autant plus joli qu'il est impromptu.

Je me souviens encore que je le trouvai charmant.

Vers le soir toute la société vint nous trouver et on parla d'aller prendre l'air. On s'y disposait lorsqu'on entendit le bruit d'un équipage à six chevaux qui arrivait en poste. Catinella ayant regardé par la fenêtre , dit à tout le inonde de se retirer, que c'était un prince qui venait pour elle ; qu'elle en était sûre. Chacun s'en va , elle me pousse dans ma chambre et m'y enferme. La berline s'arrête effectivement devant l'auberge , et j'en vois sortir un seigneur quatre fois plus gros que moi soutenu par quatre domestiques. Il monte, il entre chez la future épouse, et il ne me reste pour tout amusement que la satisfaction d'avoir saisi la fortune parle toupet , le plaisir d'entendre tous leurs discours et la commodité de voir par une fente tout ce que Catinella parvenait à faire avec cette lourde masse. A la fin ce sot amusement finit par m'ennuyer, car il dura cinq heures consécutives , qui furent employées en caresses , puis à faire les paquets des guenilles de Catinella , ensuite à les charger sur la berline, et enfin à souper et à videra grands verres bon nombre de bouteilles de vin du Rhin. A minuit, le comte de Holstein partit comme il était entré, enlevant au fils de l'hôte le tendre objet de son amour.

Personne, dans ce long intervalle , n'étant venu

à ma chambre, je n'eus garde d'appeler. Je craignais d'être découvert , et je ne savais pas comment le prince allemand aurait pris la chose , s'il avait su qu'il avait été à la merci d'un témoin caché pendant les lourdes démonstrations de sa tendresse qui ne faisaient honneur ni à l'un ni à l'autre des acteurs, et qui me fournirent d'amples réflexions sur les misères du genre humain.

Après le départ de l'héroïne > apercevant par ma fente le pauvre amant berné, je l'appelai pour m'ouvrir. Le pauvre benêt me répondit d'une voix lamentable qu'il fallait abattre la serrure puisque mademoiselle avait emporté la clé. Je le priai de le faire sans tarder parce que j'avais faim. Dès que je fus libre , on m'apporta à manger et le pauvre garçon me tint compagnie. Il me dit que mademoiselle avait trouvé un moment pour l'assurer qu'elle serait de retour en six semaines , qu'elle pleurait en lui donnant cette assurance, et qu'elle l'avait embrassé tendrement.

— Le prince aura payé sa dépense ?

— Point du tout. Nous n'en aurions pas voulu s'il l'avait offert. Ma future se serait offensée ; car vous ne sauriez croire combien elle pense noblement.

— Que dit votre père de son départ?

— * Mon père pense toujours mal ; il dit qu'elle ne reviendra plus, et ma mère est plus de son avis que du mien. Mais vous, signor maestro, qu'en dites-vous ?

— Que sîelle vous l'a dit, elle reviendra sans

doute.

— Oui , si elle n'avait pas l'intention de revenir, elle ne me l'aurait pas assuré.

— Précisément : voilà qui s'appelle raisonner ! Mon souper se composa du reste de celui que

Je cuisinier du comte avait fait pour son maître , et je bus une bouteille d'excellent vin du Rhin que Catinella avait escamotée pour en régaler son futur époux , et que celui-ci ne crut pouvoir mieux employer qu'en en régalant son futur cousin. Après souper, je pris la poste et je partis en assurant le malheureux abandonné que je ferais tout mon possible pour persuader à ma cousine de revenir au plus tôt. Je voulus payer ; mais il refusa absolument de rien prendre. J'arrivai à Bologne un quart d'heure après Catinella et je descendis à la même auberge qu'elle , où je trouvai l'occasion de lui rapporter ce que m'avait dit son amant. J'arrivai à Reggio avant elle ; mais il me fut impossible de lui parler; elle ne quittait pas un instant son puissant et impuissant seigneur.

A la fin de la foire , où rien de remarquable ne m'arriva , je quittai Reggio avec mon ami Baletti et nous allâmes à Turin que j'avais envie de voir ; car lorsque j'y étais passé la première fois avec Henriette , je ne m'y étais arrêté que pour y changer de chevaux.

Je trouvai tout également beau à Turin , la ville , la cour , le théâtre et les femmes , à commen-

cer par la duchesse de Savoie; mais je ne pus m'empècher de rire quand on me dit que la police y était excellente , et que je vis les rues pleines de mendians. Celte police cependant était la principale affaire du roi qui avait beaucoup d'esprit , a ce que nous apprend l'histoire; mais j'avoue que je fus assez badaud pour m'étonner de la ridicule figure de ce monarque.

N'ayant jamais vu de roi de ma vie, une idée bâtarde me faisait croire qu'un roi devait avoir quelque chose de fort rare en beauté ou en majesté dans sa physionomie ; quelque chose enfin de supérieur aux autres hommes. En ma qualité déjeune républicain qui pensait, mon idée n'étaitpas tout-à-fait sotte; mais je m'en défis bien vite en voyant ce roi de Sardaigne laid, bossu, maussade, et ayant l'air ignoble jusque dans ses moindres manières : je vis bien qu'on pouvait être roi sans être tout-à-fait homme.

Je vis sur la scène l'Astrua et Gafarello, ces deux superbes voix , et je vis danser la Geofroi , qu'un danseur très-honnête homme , nommé Bodin , épousa dans ce même temps.

Pendant mon séjour à Turin aucun penchant amoureux n'altéra la paix de mon arae , si ce n'est la fille de ma blanchisseuse, avec laquelle il m'arriva un accident que je ne rappelle ici que parce qu'il augmenta d'une manière singulière mes connaissances en physique.

Cette fille était fort jolie , et sans en être pré-

l6<3 CHAPITRE VU.

cisément amoureux , je désirais en obtenir les faveurs. Piqué de faire tle vains efforts pour obtenir un rendez-vous , je me hasardai un jour à l'obtenir avec un peu de violence au bas d'un escalier dérobé par où elle passait en venant chez moi.

M'étant caché à cet effet dans un moment où je savais qu'elle allait venir, je la saisis par surprise , et moitié par persuasion, moitié par la vivacité de mon action , elle se trouva en position convenable , et moi en action. Mais au premier mouvement de l'union , une forte explosion ralentit un peu mon ardeur , d'autant plus que la jeune fille porta la main à son visage comme pour cacher la honte qu'elle en avait. Je crois devoir la rassurer par un tendre baiser, et puis je recommence. Mais, grand Dieu! un bruit plus fort que le premier frappe à la fois mon nez et mon oreille. Je poursuis : un troisième , puis un quatrième , un enfin à chaque mouvement avec autant de régularité qu'un chronomètre pour marquer la mesure d'une pièce de musique. Ce phénomène bizarre, ia confusion de la pauvre fille, notre position , tout me parut si comique que le rire s'empara de moi au point de me forcer à quitter la place. Honteuse et déconcertée, la jeune fille s'enfuit et je ne cherchai pas à la retenir. Depuis ce jour , elle n'osa plus se remontrer à mes yeux. Je restai assis sur l'escalier plus d'un quart d'heure après son départ, réfléchissant sur le comique

CHAUTRE VII. 167

d'une scène dont le souvenir excite encore mon hilarité. Je pense que c'est à ce singulier défaut que cette fille était redevable de sa sagesse, et il est probable que s'il était commun à tout le sexe, il y aurait bien moins de femmes galantes , à moins toutefois que nous n'eussions d'autres organes ; car c'est trop cher payer un instant de jouissance que de le payer au dépens de l'ouïe et de l'odorat.

Balletti , pressé d'arriver à Paris où l'on préparait des fêtes superbes pour la naissance d'un duc de Bourgogne , car madame la dauphine touchait au terme de sa grossesse , me persuada facilement d'abréger mon séjour à Turin. Nous en partîmes, et en cinq jours nous arrivâmes à Lyon , où je restai une huitaine de jours.

Lyon est une fort belle ville où il n'y avait pas de mon temps trois ou quatre maisons nobles ouvertes aux étrangers ; mais en revanche il y en a cent de négocians, de fabricans, de commissionnaires, beaucoup plus riches que les fabricans , et la société s'y trouve parfaitement bien montée , avec aisance , civilité , franchise et bon ton , sans la raideur et la sotte morgue que l'on trouve dans les maisons nobles de province , h quelques honorables exceptions près. Il est vrai que le ton y est au-dessous de celui de Paris; mais on s'y fait, on y vit plus méthodiquement. Ce qui fait la richesse de Lyon , c'est le bon goût et le bon marché , et la divinité à laquelle cettte ville doit

l68 CHATITRE VII.

sa prospérité , c'est la mode. Elle change chaque année; et telle étoffe que le goût du jour met aujourd'hui à trente , n'en vaut plus l'année prochaine que vingt ou quinze ; et alors on l'envoie dans l'étranger où elle est recherchée comme toute nouvelle.

Les Lyonnais paient cher les dessinateurs qui ont du goût : c'est le secret. Le bon marché vient de la concurrence, source féconde de richesses, et fille de la liberté. Donc un état qui veut assurer <^hez lui la prospérité du commerce , doit le laisser agir en pleine liberté ; attentif seulement à prévenir la fraude que l'intérêt privé, souvent mal entendu, peut inventer au détriment de l'intérêt général. Les gouvernemens doivent tenir la balance, et les citoyens la charger à leur gré.

Je trouvai à Lyon la plus célèbre courtisane de Yenise. On convenait généralement de n'avoir point vu son égale : son nom était Ancilla. Ceux qui la voyaient la convoitaient , et son bon coeur était tel qu'elle ne pouvait se refuser à personne ; car si tous les hommes l'aimaient un à un , elle le leur rendait en les aimant tous ensemble, et l'intérêt chez elle n'était qu'un mobile absolument secondaire.

Venise a toujours eu des courtisanes célèbres plus par leur beauté que par leur esprit ; les principales de mon temps sont cette Ancilla et une autre appelée Spina , toutes deux filles de barcarols ; l'une et l'autre mortes jeunes de l'excès d'un nié-

CUAP1TKE VII. iÔQ

lier qui leur semblait un tilre de noblesse. Ancilla à vingt-deux ans se fit danseuse et Spina voulut être chanteuse. Un danseur fameux, nommé Campiôni , Vénitien , donna à la belle Ancilla toutes les grâces dont ses perfections physiques étaient susceptibles et l'épousa. Spina eut pour maître un castra to qui ne parvint qu'à en faire une chanteuse médiocre, et à défaut de talent, elle se vit forcée pour vivre de tirer parti de son propre fonds.

J'aurai encore occasion de parler d' Ancilla avant sa mort. Elle était alors à Lyon avec son mari ; ils revenaient d'Angleterre où ils s'étaient fait applaudir au théâtre de Hay-Market. Elle ne s'était arrêtée à Lyon que pour son plaisir, et dès qu'elle s'était montrée , elle avait vu à ses pieds toute la brillante jeunesse de la ville , faisant tout ce qu'elle voulait pour lui plaire. Le jour parties de plaisir, le soir soupers splendides, et la nuit grande banque de pharaon. Celui qui tenait la banque était un nommé don Joseph Marra ti , le même que j'avais connu à l'armée espagnole sous le nom de don Pepe il cadetto et qui , quelques années après, prit le nom d'Aflflisio et qui finit si mal. Cette banque en peu de jours gagna trois cent mille francs. Dans une ville de cour, une pareille somme n'aurait fait aucune sensation, mais dans une cité essentiellement commerçante et industrielle, elle donna l'alarme à tous les pères de famille , a tous les chefs de maison , et la bande noire des ultramontains pensa à partir.

Ce fut à Lyon qu'un respectable personnage , dont je fis la connaissance chez M. de Rochebaron , me procura la grâce d'être admis à participer aux sublimes bagatelles de la franche- maçonnerie. Arrivé apprenti à Paris, quelques mois après j'y devins compagnon et maître. La maîtrise est certainement le suprême grade de la franche-maçonnerie ; car tous les autres que dans la suite on m'a fait prendre ne sont que des inventions agréables qui, bien que symboliques, n'ajoutent rien à la dignité de maître.

Il n'y a personne au monde qui puisse parvenir à tout savoir, mais tout homme qui se sent des facultés et qui sait se rendre à peu près compte de sa force morale , doit chercher à connaître le plus possible. Un jeune homme bien né qui veut voyager et connaître le inonde et ce qu'on appelle le grand monde , qui ne veut pas se trouver en certains cas l'inférieur de ses égaux et être exclu de la participation de tous leurs plaisirs, doit se faire initier dans ce qu'on appelle la franche-maçonnerie , quand ce ne serait que pour savoir, même superficiellement, ce que c'est. La franche-maçonnerie est une institution de bienfaisance qui, en certains temps et en certains lieux, a pu servir de prétexte à des menées criminelles et subversives du bon ordre ; mais, bon Dieu ! de quoi n'at-on pas abusé? N'a-t-on pas vu les jésuites, sous l'égide sacrée de la religion, armer le bras parricide d'aveugles enthousiastes pour frapper les rois .'

Tout homme de quelque importance , je veux dire ceux dont l'existence sociale est marquée par le mérite , le savoir ou la fortune , peuvent être maçons et grand nombre le sont : comment supposer que des réunions pareilles , où les membres s'imposent la loi de ne parler jamais intra muros ni de politique, ni de religions, ni de gouvernemens ; qui ne s'entretiennent que d'emblèmes ou moraux ou puérils; comment supposer, dis-je , que ces réunions où les gouvernemens peuvent avoir leurs créatures, puissent offrir des dangers tels que des souverains les proscrivent et que des papes s'amusent à les excommunier? C'est au reste manquer le but, et le pape, malgré son infaillibilité, n'empêchera pas que les persécutions ne donnent à la franche-maçonnerie une importance qu'elle n'aurait peut-être jamais acquise sans elles. Le mystère est dans la nature de l'homme, et tout ce qui se présentera à la foule sous un aspect mystérieux piquera toujours la curiosité et sera recherché, quelque persuadé que l'on soit du reste que le voile souvent ne cache qu'un zéro.

Au résumé, je conseille à tout jeune homme bien né qui veut voir le monde de se faire recevoir maçon : mais je l'engage aussi à bien choisir la loge ; car quoique la mauvaise compagnie ne puisse point agir en loge , elle peut cependant s'y trouver, et le candidat doit se garder des liaisons dangereuses.

Les hommes qui ne se font recevoir francs-ma-

l'JI CHAPITRE VII.

eons que dans l'intention de parvenir à connaître le secret de l'ordre , courent grand risque de vieillir sous la truelle sans jamais atteindre leur but. il y a cependant un secret , mais il est tellement inviolable qu'il n'a jamais été dit ou confié à personne. Ceux qui s'arrêtent à la superficie des choses, pensent que le secret consiste en mots, signes et attouchemens ; ou qu'enfin le grand mot est au dernier degré. Erreur. Celui qui devine le secret de la franche-maçonnerie ( car on ne le sait jamais qu'en le devinant), ne parvient à cette connaissance qu'à force de fréquenter les loges , qu'à force de réfléchir, de raisonner, de comparer et de déduire. Il ne le confie pas à son meilleur ami en maçonnerie, car il sait que s'il ne l'a pas deviné comme lui , il n'aura pas le talent d'en tirer parti dès qu'il le lui aura dit h l'oreille. Il se tait , et ce secret est toujours secret.

Tout ce qui se fait en loge doit être secret ; mais ceux qui , par une indiscrétion malhonnête, ne se sont pas fait un scrupule de révéler ce qu'on y fait, n'ont point révélé l'essentiel : ils ne le savaient pas; et s'ils l'avaient su , certes ils n'auraient pas révélé les cérémonies.

La sensation qu'éprouvent aujourd'hui les profanes , c'est-à-dire ceux qui ne sont pas maçons, est de la même nature que celle qu'éprouvaient jadis ceux qui n'étaient pas admis aux mystères qu'on célébrait à Eleusis en l'honneur de Cérès. Mais les mystères d Eleusis intéressaient toute la

CnAIUTRE VII. 173

Grèce, et tout ce qu'il y avait d'éminent datas la société d'alors aspirait à en faire partie, tandis que la franche-maçonnerie , au milieu de grand nombre d'hommes du premier mérite , renferme une foule de gredins qu'aucune société ne devrait avouer , parce qu'ils sont le rebut de l'espèce humaine sous les rapports moraux.

Dans les mystères de Cérès, on garda longtemps un silence impénétrable à cause de la vénération dont ils étaient l'objet. Au reste que pouvait-on révéler ? les trois mots que le hiérophante disait aux initiés ; mais à quoi cela aboutissait-il ? à déshonorer l'indiscret ; car il ne révélait que des mots barbares inconnus du vulgaire. J'ai lu quelque part que les trois mots sacrés et secrets des mystères d'Eleusis signifiaient : Veillez et ne faites pas de mal. Les mots sacrés et secrets des divers grades maçonniques sont à peu près tout aussi criminels.

L'initiation durait neuf jours ; les cérémonies étaient très-imposantes et la compagnie très-respectable. Plutarque nous apprend qu'Alcibiade fut condamné à mort et tous ses biens confisqués pour avoir osé tourner en ridicule, chez lui , les grands mystères avec Polition et Théodore, contre les Eumolpides. On veulut même qu'il fût maudit par les prêtres et les prêtresses ; mais la malédiction ne fut point prononcée parce qu'une prêtresse s'y opposa en disant : Je suis prêtresse pour bénir et non pour maudire ! Paroles subli-

mes! leçon de morale et de sagesse que le pape méprise, mais que 1 "Évangile enseigne et que le sauveur du monde prescrit.

Rien n'est important aujourd'hui, comme rien n'est sacré pour une certaine classe d'hommes cosmopolites.

Botarelli publie dans une brochure toutes les pratiques des maçons , et on se contente de dire : C'est un coquin. On le savait d'avance. Un prince à Naples, et M. Hamilton chez lui, font le miracle de saint Janvier , et il en rient sans doute , et bien d'autres avec eux. Cependant le roi fait semblant de ne pas savoir qu'il porte sur sa poitrine royale un crachat avec cette devise , autour de la figure de saint Janvier, In sanguine fœdus . Tout aujourd'hui est inconséquent, et rien ne signifie quelque chose; cependant on fera bien d'aller en avant; car s'arrêter a moitié chemin , ce serait aller de mal en pis.

Nous partîmes de Lyon par la diligence et nous mîmes cinq jours pour arriver à Paris. Balletti avait prévenu sa famille du moment de son départ : elle savait par conséquent l'instant de notre arrivée.

Nous étions huit dans la diligence et nous y étions tous très-incommodément assis ; car c'était une grosse carcasse ovale, de façon que personne n'occupait un coin puisqu'il n'y en avait pas. Si cette voiture avait été construite dans un pays où l'égalité eût été consacrée par les lois , le moyen

CHAPITRt VIT. 1^5

aurait été fort plaisant. Je trouvai simplement que c'était fort mal raisonné ; mais j'étais en pays étranger , et je gardai le silence. D'ailleurs en ma qualité d'Italien aurais-je eu bonne grâce de ne pas admirer tout ce qui était français et surtout en France ! Voiture ovale : je révérais la mode tout en la maudissant, car le singulier mouvement de cette voiture faisait sur moi le même effet que le roulis d'un vaisseau par une grosse mer. Du reste, elle était fort bien suspendue; mais le canotage m'aurait bien moins incommodé.

Comme dans la célérité de son allure elle ondoyait, on lui avait donné le nom de gondole; mais j'étais connaisseur, et je ne lui trouvais guère d'analogie avec ces gondoles vénitiennes poussées par deux vigoureux rameurs , qui vont si vite et si doucement.

L'effet de ce mouvement fut tel que je fus obligé de rendre tout ce que j'avais dans l'estomac. Cela fit qu'on me trouva de mauvaise compagnie ; mais on ne me le dit pas : j'étais en France et avec des Français, qui se connaissent en politesse. On se contenta de me dire que j'avais trop soupe ; et un abbé parisien, pour prendre ma défense, dit que j'avais l'estomac faible. Là-dessus on disputa. Impatienté : Messieurs, dis-je, vous avez également tort ; car j'ai l'estomac excellent et je n'ai pas soupe. A ces mots, un homme d'un certain âge me dit d'un ton mielleux que je ne devais pas dire à ces messieurs qu'ils avaient tort ; mais que j'au-

rais pu leur dire qu'ils n'avaient pas raison , imitant Cicéron qui ne dit pas aux Romains que Catilina et les autres conjurés étaient morts ; mais qu'ils avaient vécu.

— N'est-ce pas la même chose ?

— Je vous demande pardon , monsieur ; l'un est poli et l'autre ne l'est pas. Il se mit alors à faire une longue dissertation sur la politesse, et il termina en me disant d'un air riant : Je pense que monsieur est Italien ?

— Oui , je le suis ; mais me feriez-vous le plaisir de me dire à quoi vous l'avez reconnu ?

— Oh ! oh ! à l'attention avec laquelle vous avez écouté mon long bavardage.

Tout le monde se mit à rire, et moi, charmé de son originalité, je commençai à l'amadouer. Il était gouverneur d'un jeune garçon de douze ou treize ans qui était assis à son côté. Je l'employai pendant tout le voyage à me donner des leçons de politesse française, et lorsque nous dûmes nous séparer, il me prit amicalement à part et me dit qu'il voulait me faire un petit cadeau.

— Quoi?

— Il faut abandonner et oublier pour ainsi dire la particule non, dont vous faites un fréquent usage à tort et à travers. Non n'est pas un mot français; au lieu de cette syllabe désobligeante, dites : Pardon. Non est un démenti; laissez-le, monsieur, ou préparez-vous à donner et à recevoir des coups d'épée à tout bout de champ.

— Je vous remercie , monsieur ; votre cadeau est précieux, et je vous promets de ne plus dire non de ma vie.

Pendant la première quinzaine de mon séjour à Paris, il me paraissait que j'étais devenu le plus fautif de tous les hommes , car je ne discontinuais pas de demander pardon sur pardon. Je crus même un soir au théâtre qu'on me faisait une querelle pour avoir demandé pardon mal à propos. Un jeune petit-maître, étant au parterre, me marcha sur le pied , et je m'empressai de lui dire : Pardon , monsieur.

— Monsieur, pardonnez vous-même.

— Vous-même.

— Vous-même.

— Hélas! monsieur, pardonnons -nous tous deux et embrassons-nous.

L'embrassade termina le différend.

Un jour, pendant le voyage, m'étant endormi de fatigue dans l'incommode gondole, je me sens tirer fortement par le bras :

— Ah! monsieur, voyez ce château, me dit mon voisin.

— Je le vois ; eh bien ?

— Ah! de grâce, ne le trouvez-vous pas

— Je n'y trouve rien; et qu'y trouvez-vous vous-même ?

— Rien d'étonnant s'il n'était à quarante lieues de Paris. Mais ici ! ah ! le croiront-ils mes badauds de compatriotes , qu'il y ait un si beau château à

in8 CHAPITRE VII.

quarante lieues de la capitale ?iQu'on est ignorant quand on n'a pas voyagé !

— Vous dites fort bien.

Cet homme était Parisien lui-même et badaud dans l'àme , comme un Gaulois au temps de César.

Cependant si les Parisiens badaudent du matin au soir, s'amusant de tout, un étranger comme moi devait être bien plus badaud qu'eux ! La différence entre eux et moi était qu'accoutumé à voir les choses telles qu'elles sont , j'étais surpris de les voir souvent sous un masque qui les changeait de nature, tandis que leur surprise dépend souvent de ce qu'on leur fait soupçonner le dessous du masque.

Ce qui me plut beaucoup en arrivant à Paris, ce fut cette magnifique route , ouvrage immortel de Louis XV, la propreté des auberges, la chère qu'on y fait, la promptitude avec laquelle on est servi , les lits excellens , l'air modeste de la personne qui vous sert à table, qui, le plus souvent, est la fille la plus accomplie de la maison , dont l'air décent, le maintien modeste, la propreté et les manières inspirent le respect au libertin le plus déhonté. Quel est l'Italien qui voie avec plaisir les valets d'auberge en Italie avec leur air effronté et leur insolence ? De mon temps on ne savait pas en France ce que c'était que surfaire : c'était véritablement la patrie des étrangers. On avait, il est vrai, le désagrément de voir souvent des actes d'un despotisme odieux , des lettres de

cachet, etc.; c'était le despotisme d'un roi. Depuis, les Français ont Je despotisme du peuple. Est-il moins odieux ?

Nous dînâmes à Fontainebleau, nom qui vient de Fontaine-belle-eau , et à deux lieues de Paris nous aperçûmes une berline qui venait à notre rencontre. Dès qu'elle fut près de nous , mon ami Balletti cria d'arrêter ; c'était sa mère, qui me reçut comme un ami qu'elle attendait. C'était la célèbre comédienne Silvia , et dès que je lui fus présenté elle me dit : J'espère , monsieur , que l'ami de mon fils voudra bien souper avec nous ce soir. Je la saluai en acceptant, et remonté dans la gondole , tandis que Balletti était avec sa mère dans la berline, nous continuâmes notre route.

A mon arrivée à Paris , je trouvai un domestique de Silvia avec un fiacre qui me conduisit à mon logement pour y déposer mes effets , ensuite nous allâmes chez Balletti à cinquante pas de ma demeure.

Balletti me présenta à son père qui s'appelait Mario. Mario et Silvia étaient les noms que M. et madame Balletti portaient dans les comédies qu'ils jouaient à canevas; et les Français avaient alors l'habitude de ne désigner les acteurs italiens que par les noms qu'ils portaient sur la scène. Bonjour; monsieur Arlequin, bonjour, monsieur Pantalon : c'est ainsi qu'on saluait ceux qui jouaient ces personnages.

Mon apprentissage à Paris. — Portraits. — Singularités. — Mille choses.

Pour fêter l'arrivée de son fils, Silvia donna un souper splendide auquel elle réunit tous ses parens , et ce fut une heureuse occasion pour moi de faire leur connaissance. Le père de Balletti , encore convalescent, n'y assista pas j mais sa sœur, plus âgée que lui , y était. Elle était connue par son nom de théâtre, qui était Flaminia , dans la république des lettres par quelques traductions; mais cela me donnait moins d'envie de la connaître à fond que l'histoire, connue de toute l'Italie , du séjour que trois hommes de lettres célèbres avaient fait à Paris. Ces trois savans étaient le

marquis Maffei , l'abbé Conti et Pierre-Jacques Martelli, qui devinrent ennemis , dit-on , à cause de la préférence que chacun d'eux prétendait aux bonnes grâces de cette actrice; et en leur qualité de sa vans , ils se battirent à coups de plume ; Martelli fît une satire contre Maffei dans laquelle il le désigna par l'anagramme de Femia.

Ayant été annoncé à Flaminia comme candidat dans la république des lettres , elle crut devoir ni'honorer en m adressant particulièrement la parole : mais elle eut tort, car je la trouvai désagréable en figure , en ton , en style , en tout , même dans le son de la voix. Elle ne me le dit pas, mais elle me fit comprendre qu'illustre dans le monde littéraire, elle savait qu'elle parlait à un insecte. Elle avait l'air de dicter et elle croyait en avoir le droit à soixante ans et plus , surtout vis-à-vis d'un jeune novice de vingt-cinq ans qui n'avait encore enrichi aucune bibliothèque. Pour lui faire ma cour, je lui parlai de Pabbé Conti , et à je ne sais quel propos, je citai deux vers de cet auteur profond. Madame me corrigea avec un air de bonté sur la prononciation du mot scevra , qui veut dire séparée, en me disant qu'il fallait prononcer sceiwa ; ajoutant que je ne devais pas être fâché de l'avoir appris à Paris le premier jour de mon arrivée ; que cela ferait époque dans ma vie.

— Madame , je suis venu pour apprendre et non pour désapprendre ; et vous me permettrez

l8-i CHAPITRE VIII.

de vous dire que c'est scevva avec v qu'il faut dire, et non sceura avec il; car ce mot est une syncope de sceverra..

— C'est à savoir qui de nous deux se trompe.

— Vous, madame, selon l'Arioste qui fait rimer scevra avec persevra3 mot qui cadrerait mal avec sceura, qui n'est pas italien.

Elle allait soutenir sa thèse quand son mari , vieillard de quatre-vingts ans, lui dit qu'elle avait tort. Elle se tut, mais depuis ce moment elle dit à qui voulut l'entendre que j'étais un imposteur.

Le mari de cette femme, Louis Riccoboni qu'on appelait Lelio, le même qui avait conduit la troupe à Paris, en 1776, au service du duc régent, était un homme de mérite. Il avait été fort bel homme, et jouissait à juste titre de l'estime publique, tant à cause de son talent qu'à cause de la pureté de ses moeurs.

Pendant le souper ma principale occupation fut d'étudier Silvia qui jouissait de la plus grande réputation : je la jugeai au-dessus de tout ce qu'on en publiait. Elle avait environ cinquante ans, la taille élégante, Pair noble , les manières aisées, affable, riante, fine dans ses propos, obligeante pour tout le monde, remplie d'esprit et sans le moindre air de prétention. Sa figure était une énigme; car elle inspirait un intérêt très-vif, plaisait à tout le monde; et malgré cela, à l'examen, elle n'avait pas un seul beau trait marqué; on ne pouvait pas dire qu'elle fût belle ; mais personne

sans doute ne s'était avisé de la trouver laide. Cependant elle n'était pas de ces femmes qui ne sont ni laides ni belles ; car elle avait un certain je ne sais quoi d'intéressant qui sautait aux yeux et qui captivait. Mais qu'était-elle donc ?

Belle , mais par des lois inconnues à tous ceux qui, ne se sentant pas entraînés vers elle par une force irrésistible qui les forçait à l'aimer, n'avaient pas le courage de l'étudier et la constance de parvenir à les connaître.

Silvia fut l'idole de la France et son talent fut le soutien de toutes les comédies que les plus grands auteurs écrivirent pour elle , et particulièrement Marivaux. Sans elle, ses comédies ne seraient pas passées à la postérité. On n'a jamais pu trouver une actrice capable de la remplacer, et pour qu'on la trouve, il faut qu'elle réunisse en elle toutes les parties que Silvia possédait dans l'art difficile du théâtre : action, voix, esprit, physionomie, maintien , et une grande connaissance du cœur humain. Tout en elle était nature ; et l'art qui la perfectionnait était toujours caché.

Aux qualités dont je viens de faire mention , Silvia en ajoutait une autre qui leur donnait un nouvel éclat 5 bien que, si elle ne l'avait pas possédée, elle n'en eût pas moins brillé au premier rang sur la scène : sa conduite fut toujours sans tache. Elle voulut des amis, jamais des amans; se moquant d'un privilège dont elle aurait pu jouir, mais qui l'aurait rendue méprisable à ses propres

l84 CHAPITRE VIII.

yeux. Cetle conduite lui valut Je titre de respectable dans un âge où il aurait pu paraître ridicule et même injurieux à toutes les femmes de son état; et nombre de dames du plus haut rang l'honorèrent plus encore de leur amitié que de leur protection. Jamais le capricieux parterre de Paris n'osa siffler Silvia, même dans les rôles qui ne lui plaisaient pas; et tout le monde s'accordait à dire que cette actrice célèbre était une femme fort audessus de son état.

Comme Silvia ne croyait pas que sa bonne conduite pût lui être attribuée à mérite, car elle savait qu'elle n'était sage que parce que son amourpropre était intéressé à sa sagesse, jamais elle ne montra ni orgueil ni supériorité dans ses relations avec ses compagnes, quoique ces dernières, satisfaites de briller par leurs talens ou leur beauté, se souciassent peu de se rendre célèbres par la vertu. Silvia les aimait toutes et elle en était aimée; elle rendait publiquement justice à leur mérite , faisait leur éloge de bonne foi ; mais on sentait qu'elle n'y perdait rien; car comme elle les surpassait en talent, et que sa réputation était intacte, elles ne pouvaient lui faire aucun tort.

La nature a frustré cette femme unique de dix années de vie; car elle devint étique à l'âge de soixante ans, dix ans après notre connaissance. Le climat de Paris joue assez souvent de ces tours aux actrices italiennes. Deux ans avant sa mort.

je l'ai vue jouer le rôle de Marianne clans la pièce de Marivaux, et malgré son âge et son état, l'illusion était parfaite. Elle mourut en ma présence , tenant sa fille entre ses bras et lui donnant ses derniers conseils cinq minutes avant d'expirer. Elle fut enterrée honorablement à Saint-Sauveur sans que le vénérable curé y mît la moindre opposition , car au contraire, ce digne pasteur, bien éloigné de l'intolérance anti-chrétienne de la plupart de ses confrères , disait que son métier de comédienne ne l'avait pas empêchée d'être chrétienne , et que la terre était la mère commune de tous comme Jésus-Christ était le sauveur de tout le monde.

Vous me pardonnerez , mon cher lecteur , de vous avoir fait assister aux funérailles de Silvia dix ans avant sa mort, et cela sans avoir eu l'intention de faire un miracle ; en revanche, je vous épargnerai cette corvée lorsque j'en serai là.

Sa fille unique, objet de sa tendresse, était assise à table auprès de sa mère. Elle n'avait alors que neuf ans, et tout absorbé par l'attention que je donnais à sa mère, je ne fis alors aucune observation sur elle: c'était une occupation pour plus tard.

Après le souper, qui dura fort tard, je me rendis chez madame Quinson, mon hôtesse, où jeme trouvai fort bien. A mon réveil, cette madame Quinson vint me dire qu'il y avait dehors un domestique qui venait m'olfrir ses services. Je le fais entrer et

!o6 CHAPITRE VIII.

je vois un homme de très-petite taille, ce qui me déplut : je le lui dis.

— Ma petite taille, mon prince , vous garantira que je ne mettrai pas vos habits pour aller en bonne fortune.

— Votre nom?

— Celui que vous voudrez.

— Comment ! je demande le nom que vous portez.

— Je n'en porte aucun. Chaque maître que je sers m'en donne un à sa guise , et j'en ai eu plus de cinquante en ma vie. Je m'appellerai par le nom que vous me donnerez.

— Mais enfin vous devez avoir un nom de famille.

— Je n'ai jamais eu de famille. J'avais un nom dans ma jeunesse; mais depuis vingt ans que je sers et que je change de nom en changeant de maître , je l'ai oublié.

— Eh bien! je vous appellerai Esprit.

— Vous me faites bien de l'honneur.

— Tenez, allez me chercher la monnaie d'un louis.

— La voici, monsieur.

■ — Je vous vois riche.

— Tout à votre service , monsieur.

— Qui m'informera de vous ?

— Au bureau des placemens. Madame Quinson, au reste, pourra vous donner des renseignemeus sur mon compte : tout Paris me connaît.

— C'est assez. Je vous donne trente sous par jour, je ne vous habille pas , vous irez, coucher où vous voudrez et vous serez à mes ordres tous les matins à sept heures.

Balletti vint me voir et me pria d'accepter chaque jour le couvert chez lui. Je me fis conduire au Palais-Royal et je laissai l'Esprit à la porte. Curieux de ce lieu tant vanté , je commençai par tout observer. Je vis un assez beau jardin, des allées bordées de grands arbres , des bassins , de hautes maisons qui l'entouraient, beaucoup d'hommes et de femmes qui se promenaient, des bancs par ci par là où Ton vendait de nouvelles brochures , des eaux de senteur, des cure-dents et des colifichets. Je vis des tas de chaises de paille qu'on louait pour un sou , des liseurs de gazettes qui se tenaient à l'ombre , des filles et des hommes qui déjeunaient ou seuls ou en compagnie, des garçons de café qui montaient et descendaient rapidement un petit escalier caché par des charmilles. Je m'assis à une petite table ; un garçon vint aussitôt me demander ce que je désirais. Je demande du chocolat à l'eau ; il m'en apporte de détestable dans une superbe tasse de vermeil. Je lui demande du café, s'il en avait de bon.

— Excellent, je le fis moi-même hier.

— Hier? je n'en veux pas.

— Le lait y est excellent.

— Du lait? je n'en bois jamais. Faites-moi une tasse de café à l'eau.

CHAriTRE VIII.

— A l'eau? nous n'en faisons que l'après-midi.

Voulez-vous une bonne bavaroise? une carafe d'orgeat?

— Oui , de l'orgeat.

Je trouve cette boisson excellente, et je décide d'en faire mon déjeuner quotidien. Je demande au garçon si nous avons quelque chose de nouveau ; il me répond que la dauphine est accouchée d'un prince. Un abbé qui se trouvait à une table tout près , lui dit : Vous êtes fou ; car c'est d'une princesse qu'elle est accouchée. Un troisième s'avance et dit : J'arrive de Versailles, et la dauphine n'est accouchée ni d'un prince ni d'une princesse. 11 me dit que je lui semblais étranger, et lui ayant répondu que j'étais Italien, il se mita me parler de la cour, de la ville, des spectacles, et finit par s'offrir a m'accompagner partout. Je le remercie , je me lève et je pars. L'abbé m'accompagne et me dit le nom de toutes les filles qui se promenaient.

Un jeune homme le rencontre, ils s'embrassent, et l'abbé me le présente comme un docte personnage dans la littérature italienne. Je lui parle italien ; il me répond avec espril ; mais je ris de son style et je lui en dis la raison. Il parlait précisément dans le genre de Bocace. Ma remarque lui plut ; mais je lui persuadai bientôt qu'il ne fallait point parler ainsi, quoique la langue de cet ancien fut parfaite. En moins d'un quart d'heure nous nous lions d'amitié parce que nous nous recon-

nûines les mêmes penchans. Il était poète , je Tétais aussi ; il était eurieux de la littérature italienne , je l'étais de la française : nous échangeons nos adresses et nous nous promettons des visites réciproques.

Je vois beaucoup de monde dans un coin du jardin , se tenant immobiles et le nez en l'air. Je demande à mon nouvel ami ce qu'il y avait de merveilleux.

— On se tient attentif à la méridienne; chacun a sa montre à la main pour la régler au point de midi.

— Est-ce qu'il n'y a pas de méridienne partout ?

— Si fait , mais celle du Palais-Royal est la plus exacte.

Je pars d'un éclat de rire.

— Pourquoi riez-vous ?

— Parce qu'il est impossible que toutes les méridiennes ne soient pas égales. Voilà une badauderie dans toutes les règles.

11 y pense un instant, puis il se met à rire à son tour, et me fournit ample matière de critiquer les bons Parisiens. Nous sortons du Palais-Royal par la grande porte et je vois une foule de monde attroupé devant une boutique à l'enseigne de la Civette.

— Qu'est-ce que cela ?

— C'est pour le coup que vous allez rire. Toutes ces bonnes gens attendent leur tour de faire remplir leur tabatière.

IQO CHAPITRE VIII.

— Est-ce qu'il n'y a point d'autre marchand de tabac?

— On en vend partout ; niais depuis trois semaines on ne veut que du tabac de la Civette.

— - Est-il meilleur là qu'autre part ?

— Il est peut-être moins bon ; mais depuis que la duchesse de Chartres Ta misa la mode, on n'en veut point d'autre.

— - Mais comment a-t-elle fait pour le mettre à la mode ?

— En y faisant arrêter son équipage deux ou trois fois pour y faire remplir sa boîte , et en disant publiquement à la jeune personne qui la lui remettait que son tabac était le meilleur de Paris. Les badauds qui ne manquent jamais de s'attrouper à la portière d'un prince , l'eussent-ils vu cent fois , ou le sussent-ils aussi laid qu'un singe , répétèrent dans la ville les paroles de la duchesse , et c'en fut assez pour faire courir tous les priseurs de la capitale. Cette femme fera fortune , car elle vend pour plus de cent écus de tabac par jour.

— La duchesse ne se doute pas du bien qu'elle lui a fait.

— Au contraire, car c'est de sa part une ruse de guerre. La duchesse s'intéressant à cette jeune femme nouvellement mariée , et voulant lui faire du bien d'une manière délicate , s'est avisée de cet expédient, qui lui a parfaitement réussi. Vous ne sauriez croire combien les Parisiens sont de

braves et bonnes gens. Vous êtes dans le seul pays du monde où l'esprit puisse également faire fortune , soit en débitant du vrai, soit en débitant du faux ; dans le premier cas l'esprit et le mérite lui font accueil ; et dans le second la sottise est toujours là prête à le récompenser; car la sottise est caractéristique ici, et ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle est fille de l'esprit. Aussi on ne fait point de paradoxe en disant que le Français serait plus sage s'il avait moins d'esprit. Les dieux qu'on adore ici , quoiqu'on ne leur élève pas des autels , sont la nouveauté et la mode. Qu'un homme se mette à courir, et tout le monde lui court après. La foule ne s'arrêtera qu'autant qu'on découvrira qu'il est fou ; mais c'est la mer à boire que cette découverte ; car nous avons une foule de fous de naissance qui passent encore pour des sages.

Le tabac de la Civette n'est qu'un faible exemple de la foule que la moindre circonstance peut attirer en un endroit. Le roi étant un jour à la chasse , se trouva au port de Neuilli et eut envie d'un verre de ratafia. Il s'arrête à la porte du cabaret , et par le plus heureux des hasards , il se trouve que le pauvre cabaretier en avait une bouteille. Le roi après en avoir pris un petit verre s'avisa d'en demander un second en disant qu'il n'avait de sa vie bu de ratafia aussi délicieux. Il n'en fallait pas tant pour que le ratafia du bon homme de Neuilli fût réputé pour être le meilleur

îQ'2 CHAPITRE VIII.

de l'Europe : le roi l'avait dit. Aussi les plus brillantes compagnies se succédèrent sans interruption chez le pauvre cabaretier, qui est aujourd'hui un homme fort riche et qui a fait bâtir à l'endroit même une superbe maison où l'on voit l'inscription suivante : Ex liquidis sulidum , inscription assez comique dont un des quarante immortels fît les frais. Quel est le dieu que ce cabaretier doit adorer ? la sottise , la frivolité et l'envie de rire.

— Il me semble , lui répliquai-je , que cette espèce d'approbation ou d'acclamation pour les opinions du roi , des princes du sang , etc., est plutôt une preuve de l'affection de la nation qui les adore ; car les Français vont jusqu'à croire ces gens-là infaillibles.

— Il est certain que tout ce qui se passe parmi nous fait croire aux étrangers que le peuple adore son roi ; mais ceux d'entre nous qui pensent , finissent bientôt par voir que ce n'est que du clinquant, et la cour n'y compte pas.

Quand le roi vient à Paris, tout le monde crie vive le roi! parce que quelque oisif commence , ou parce que quelque agent de police en a donné le signal dans la foule \ mais c'est un cri sans conséquence , cri de gaîté , quelquefois de peur, et que le roi ne s'avise guère de prendre pour argent comptant. Il n'est guère à son aise à Paris, et il se trouve beaucoup mieux à Versailles au milieu de vingt-cinq mille hommes qui le garantissent de

Ja fureur de ce même peuple qui , devenu sage , pourrait bien finir par crier : Meure le roi ! Louis XIV le savait bien , et il en a coûté la vie à quelques conseillers de la grand*chambre pour avoir osé parler d'assembler les états-généraux pour remédier aux maux de l'état. La France n'a jamais aimé ses rois, à l'exception de saint Louis, de Louis XII et du bon et grand Henri IV; encore l'amour delà nation fut-il impuissant pour le préserver du poignard des jésuites, race maudite, également ennemie des peuples et des rois. Le roi actuel , roi faible et que ses ministres mènent à la lisière , dit de bonne foi dans le temps de sa convalescence : Je m'étonne de ces grandes réjouissances parce que j'ai regagné ma santé ; car je ne saurais deviner pourquoi l'on m'aime tant. Bien des rois pourraient répéter ces mêmes paroles, au moins si l'amour se mesure au bien qu'on fait. On a fait l'apothéose de celte réflexion naïve du monarque; mais un courtisan philosophe aurait dû lui dire qu'on l'aimait tant parce qu'il avait le surnom de bien-aiiné.

— Surnom ou sobriquet; mais d'ailleurs est-ce qu'on trouve chez vous des courtisans philosophes?

— Philosophes, non; car ce sont deux choses qui s'excluent comme la lumière et les ténèbres; mais il y a des gens d'esprit à qui l'ambition et l'intérêt font mordre le frein.

En causant ainsi , M. Patu (c'était le nom de ma

ig4 CHAPITRE VIII.

nouvelle connaissance) me conduisit jusqu'à la porte de la demeure de Silvia , qu'il me félicita de connaître , et nous nous séparâmes. Je trouvai cette aimable actrice en belle compagnie. Elle me présenta à tout le monde et me fît connaître chaque personne en particulier. Le nom.de Crébillon me frappa : Comment, monsieur, lui dis-je; heureux si vite ! Il v a huit ans que vous me charmez et que je désire vous connaître. Ecoutez de grâce.

Je lui récite alors sa plus belle tirade de Zénobie et Radamiste que j'avais traduite en vers blancs. Silvia jouissait de voir le plaisir que Crébillon éprouvait a quatre-vingts ans de s'entendre dans une langue qu'il possédait parfaitement et qu'il aimait à l'égal de la sienne. Il récita la même scène en français et releva avec politesse les endroits où il trouvait que je l'avais embelli. Je le remerciai sans être dupe du compliment.

Nous nous mîmes à table , et comme on me demanda ce que j'avais vu de beau dans Paris , je racontai tout , excepté mon entretien avec Patu. Après avoir parlé fort long-temps , Crébillon , qui avait observé mieux que tous les autres le chemin que je prenais pour connaître le bon et le mauvais côté de sa nation , me parla en ces termes : Pour un premier jour, monsieur, je trouve que vous promettez beaucoup , et sans doute vous ferez des progrès rapides. Vous narrez bien et vous parlez le français de manière a

vous faire parfaitement comprendre ; mais tout ce que vous dites n'est que de l'italien habille en français. Vous vous faites écouter avec intérêt , et par cette nouveauté vous captivez doublement l'attention de ceux qui vous écoutent : je vous dirai même que votre jargon est fait pour captiver les suffrages de vos auditeurs ; car il est singulier, nouveau ; et vous êtes dans le pays où l'on court après ces deux divinités. Cependant devez-vous commencer dès demain à vous donner toutes les peines pour apprendre à bien parler notre langue , car dans deux ou trois mois , les mêmes personnes qui vous applaudissent aujourd'hui commenceront à se moquer de vous.

— Je le crois , monsieur, et je le crains; aussi mon principal projet, en venant à Paris, est-il de m'attacher de toutes mes forces à l'étude de la langue française ; mais , monsieur, comment ferais-je pour trouver un maître? Je suis un élève insoutenable ; interrogateur, curieux , importun , insatiable; et en supposant que je puisse trouver un maître pareil , je ne suis pas assez riche pour pouvoir le payer.

— Il y a cinquante ans, monsieur, que je cherche un écolier tel que vous vous êtes peint; et c'est moi qui vous paierai , si vous voulez venir prendre les leçons chez moi. Je demeure au Marais, dans la rue des Douze-Portes; j'ai les meilleurs poètes italiens , je vous les ferai traduire en français, et je ne vous trouverai jamais insatiable.

J'acceptai avec joie, fort embarrassé de lui exprimer ma reconnaissance; mais l'offre portait l'expression de la franchise comme le peu de mots par lesquels j'y répondis.

Crébillon était un colosse ; il avait six pieds : il me surpassait de trois pouces. Il mangeait bien, narrait plaisamment et sans rire : il était célèbre par ses bons mots, était un excellent convive; mais il passait la vie chez lui , sortant rarement, ne voyant presque personne , parce qu'il avait toujours la pipe à la bouche et qu'il était environné d'une vingtaine de chats avec lesquels il se divertissait la plus grande partie du jour. Il avait une vieille gouvernante , une cuisinière et un domestique. Sa gouvernante pensait à tout, ne le laissait manquer de rien et ne lui rendait, jamais compte de son argent, qu'elle tenait en entier, parce que jamais il ne lui en demandait aucun. La physionomie de Crébillon avait le caractère de celle du lion, ou du chat, ce qui est la même chose. Il était censeur royal, et il me disait que cela l'amusait. Sa gouvernante lui lisait les ouvrages qu'on lui portait et elle suspendait sa lecture quand elle croyait que cela méritait sa censure ; mais parfois ils étaient d'avis différent, et alors leurs contestations étaient vraiment risibles. J'entendis un jour cette gouvernante renvoyer quelqu'un en lui disant : Revenez la semaine prochaine; nous n'avons pas encore eu le temps d'examiner votre manuscrit.

Pendant une année entière j'allai chez M. Crébillon trois fois par semaine, et j'appris avec lui tout le français que je sais ; mais il m'a toujours été impossible de me défaire des tournures italiennes : je les remarque fort bien quand je les rencontre dans les autres; mais elles coulent de source en sortant de ma plume sans que je puisse parvenir à les sentir. Je suis sûr que , quoi que je fasse, je ne parviendrai jamais à les connaître, non plus que je n'ai jamais pu trouver en quoi consiste le vice de latinité qu'on impute à Tite- Live.

Je fis un huitain en vers libres, sur je ne sais quel sujet , et je le fis voir à Crébillon pour le soumettre à sa correction. Après l'avoir lu avec attention , il me dit : Ces huit vers sont bons et très-justes, la pensée en est belle et très-poétique , le langage parfait; et malgré cela le huitain est mauvais.

— Comment cela ?

— Je n'en sais rien. Ce qui manque est je ne sais quoi. Imaginez- vous un homme que vous voyez, que vous trouvez beau , bien fait, aimable, rempli d'esprit et parfait enfin selon toute la sévérité de votre jugement. Une femme survient, le voit, le considère, et s'en va en vous disant que cet homme ne lui plaît pas. Mais quel défaut lui trouvez-vous, madame ? Aucun, mais il me déplaît. Vous retournez à cet homme , vous l'examinez de nouveau et vous trouvez que pour lui donner une

l0A> tHAriTKE VIII.

voix d'ange on lui a ôté ce qui fait l'homme, et vous êtes forcé de convenir que le sentiment spontané a bien servi la femme.

Ce fut par cette comparaison que Crébillon m'expliqua une chose presque inexplicable ; car ce n'est réellement qu'au goût et au sentiment à donner la raison d'une chose qui échappe à toutes les règles.

Nous parlâmes beaucoup à table de Louis XIV, auquel Crébillon avait fait sa cour quinze années de suite, et il nous dit des anecdotes très-curieuses que personne ne savait. Il nous assura entre autres que les ambassadeurs de Siam étaient des fripons payés par madame de Maintenon. Il nous dit qu il n'avait point achevé sa tragédie de Cromwell parce que le roi lui avait dit un jour de ne pas user sa plume sur un coquin.

Crébillon nous parla aussi de son Catilina , et il nous dit qu'il le croyait la plus faible de toutes ses pièces , mais qu'il n'aurait pas voulu qu'elle fut bonne si, pour la rendre telle, il avait dû faire paraître sur la scène César jeune homme, car il aurait dû faire rire comme le ferait Médée si on la faisait paraître avant qu'elle eût connu Jason.

Il loua beaucoup le talent de Voltaire, mais en l'accusant de vol, car il lui avait, disait-il, volé la scène du sénat. Il ajouta , en lui rendant justice, qu'il était né historien et fait pour écrire l'histoire comme pour faire des tragédies \ mais qu'il la falsifiait en la remplissant de petites histoires, de

contes et d'anecdotes dans le seul but d'en rendre la lecture intéressante. Selon Crébillon, l'homme au masque de fer était un conte; il disait que Louis XIV l'en avait assuré de sa bouche.

Ce jour-là on donnait au Théâtre-Italien Cenie , pièce de madame de Grafigni. Je m'y rendis de bonne heure pour avoir une bonne place à l'amphithéâtre.

Les dames, toutes couvertes de diamans,qui entraient aux premières loges, m'intéressaient et je les observais avec soin. J'avais un bel habit, mais mes manchettes ouvertes et mes boutons jusqu'en bas faisaient que tout le monde me reconnaissait pour étranger; car cette mode n'existait pas à Paris. Pendant que je bayais aux corneilles et que je faisais le badaud à ma façon , un homme richement vêtu et trois fois plus gros que moi , s'approche et me demande poliment si je suis étranger. Après ma réponse affirmative il me demande comment je trouve Paris : je lui en fais l'éloge. Mais au même instant une dame énorme , couverte de pierreries, entre dans la loge à coté. Son énorme volume m'en impose et je dis sottement à ce monsieur : Qui est donc cette grosse cochonne ?

— C'est la femme de ce gros cochon.

— Ah ! monsieur, je vous demande un million de pardons.

Mais mon gros homme n'avait aucunement besoin que je lui demandasse pardon , car bien loin

d'être fâché, il étouffait de rire. Noble et heureux effet de la philosophie pratique et naturelle dont les Français font un si noble usage pour le bonheur de la vie sous l'apparence de la frivolité.

J'étais confus, j'étais au désespoir, et ce gros seigneur se tenait les cotés de rire. Il se lève enfin, sort de l'amphithéâtre, et un moment après je le vois entrer dans la loge et parler à sa femme. Je les lorgnais du coin de l'oeil sans oser les fixer, quand je vois cette dame faire chorus avec son mari et rire de toutes ses forces. Leur eaîté aucmentant mon embarras, je prends le parti de m'en aller, lorsque je l'entends m'appeler : Monsieur ! monsieur !

Je ne pouvais me retirer sans impolitesse, et je m'approchai de leur loge. Alors d'un air sérieux et du ton le plus noble il me demande pardon d'avoir tant ri , et de la meilleure grâce du inonde il me pria de lui faire l'honneur d'aller souper chez lui le soir même. Je le remerciai poliment et je m'excusai en lui disant que j'étais engagé. Il me réitère alors ses instances, sa femme me presse de l'air le plus engageant; moi, pour les convaincre que je ne cherche pas à éluder l'invitation, je leur dis alors que je suis attendu chez Silvia.

— Je suis sûr, me dit-il , de vous dégager, si vous ne le trouvez pas mauvais ; j'irai en personne.

J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas céder. Il se lève, sort et revient peu d'instans après suivi de mon ami Balletti qui me dit que sa mère était en-

chantée que je fisse de si belles connaissances, et qu'elle m'attendait à dîner le lendemain. Mon ami me dit à part que ce monsieur était M. de Beauchamp, receveur général des finances.

Dès que la toile fut baissée, je donnai la main à madame, et montés tous trois dans un superbe équipage , nous descendîmes à leur hôtel. J'y trouvai l'abondance, où plutôt la profusion qu'on trouve à Paris chez tous les gens de cette classe ; grande compagnie , gros jeu de commerce, grande chère et franche gaîté à table. Le souper ne fut fini qu'à une heure après minuit : l'équipage de madame me ramena chez moi. Cette maison me fut ouverte tout le temps que je restai à Paris, et je ne dois pas négliger de dire qu'elle me fut trèsutile. Ceux qui disent que les étrangers s'ennuient à Paris pendant les premiers quinze jours ont raison , car il faut le temps de s'introduire; mais pour moi j'eus le bonheur d'y être établi à souhait dans les vingt-quatre heures, et par conséquent sur de m'y plaire.

Le lendemain matin Patu vint me voir et me fit présent de son éloge en prose du maréchal de Saxe. Nous sortîmes ensemble et nous allâmes nous promener aux Tuileries où il me présenta à madame Boccage qui fit un bon mot antithétique en parlant du maréchal de Saxe. Il est singulier, dit-elle, que nous ne puissions pas dire un De profanais pour cet homme qui nous a fait chanter tant de Te Deam.

U02 CHAPITRE Mil.

En sortant des Tuileries, Patu me conduisit chez une fameuse actrice de l'Opéra qui se nommait mademoiselle Le Fel, bien -aimée de tout Paris et membre de l'académie royale de musique. Elle avait trois enfans charmans en bas âge qui voltigeaient dans la maison. Je les adore, me dit-elle.

— Ils le méritent par leur beauté, lui répondis-je , quoique chacun ait une expression différente.

— Je le crois bien! l'aîné estfîls du duc d'Aneci; le second l'est du comte d'Eguemont , et le plus jeune doit le jour à Maisonrouge qui vient d'épouser la Romainville.

— Ah! excusez, de grâce; je croyais que vous étiez la mère de tous trois.

— Vous ne vous êtes point trompé; je le suis. En disant cela, elle regarde Patu et part avec lui

d'un éclat de rire qui ne me fit point rougir, mais qui m'avertit de ma bévue. Jetais nouveau, et je n'avais pas été accoutumé à voir les femmes empiéter sur le privilège des hommes. Mademoiselle Le Fel n'était pourtant pas effrontée; elle était même de bonne compagnie ; mais elle était ce qu'on appelle au-dessus des préjugés. Si j'avais mieux connu les mœurs du temps, j'aurais su que ces choses étaient dans l'ordre, et que les grands seigneurs qui parsemaient ainsi leur noble progéniture, laissaient leurs enfans entre les mains de leurs mères en leur payant de fortes pensions. Par

conséquent, plus ces daines cumulaient et plus elles vivaient clans l'aisance.

Mon inexpérience des moeurs de Paris me fit parfois donner dans de lourdes méprises , et la demoiselle Le tel aurait sans doute ri au nez de quiconque lui aurait dit que j'avais de l'esprit après la balourdise dont je m'étais rendu coupable.

Un autre jour , me trouvant chez Lani, maître des ballets de l'Opéra, je vis cinq ou six jeunes personnes de treize ou quatorze ans , toutes accompagnées de leur mère, et toutes ayant l'air modeste que donne une bonne éducation. Je leur disais des choses flatteuses et elles me répondaient en baissant les yeux. Une d'elles s'étant plainte de mal de tète, je lui offris mou flacon, et une de ses compagnes lui dit : Sans doute que tu n'as pas bien dormi. Ch ! ce n'est pas ça, répondit mon Agnès; je crois que je suis grosse. A cette réponse si inattendue de ma part dans une jeune personne que son âge et sa mine m'avaient fait juger vierge, je lui dis : Je ne croyais pas que madame fût mariée. Elle me regarde un instant avec surprise, puisse tournant vers sa compagne, elles se mirent à rire h qui mieux mieux. Honteux, plus pour elles que pour moi, je sortis , bien déterminé à ne plus supposer gratuitement de la vertu dans une classe de femmes où elle est si rare. Chercher ou supposer même de la pudeur dans les nymphes des coulisses, c'est être par trop dupe : elles se piquent de ne

2o4 CHAPITRE VIII.

point en avoir et se moquent de ceux qui leur en supposent.

Patu me lit connaître toutes les filles de Paris qui avaient quelque renommée. Il aimait le beau sexe , mais malheureusement pour lui il n'avait pas un tempérament comme le mien , et l'amour du plaisir lui coûta la vie de bonne heure. S'il avait vécu , il aurait suivi de près Voltaire ; mais à trente ans il paya à la nature le fatal tribut auquel nul n'échappe.

J'appris de ce jeune savant le secret que plusieurs jeunes lettrés français emploient pour s'assurer de la perfection de leur prose lorsqu'ils veulent écrire quelque chose qui demande une prose aussi belle que possible, comme éloges, oraisons funèbres, panégyriques, dédicaces, etc. Je le lui arrachai comme par surprise.

Me trouvant chez lui un matin , je vis sur sa table plusieurs feuilles volanles écrites en vers blancs de douze syllabes. J'en lus une douzaine, et je lui dis que , bien que beaux, leur lecture me faisait plus de peine que de plaisir. Ce sont les mêmes pensées que dans l'éloge du maréchal de Saxe, mais je vous avoue que la prose méfait beaucoup plus de plaisir.

— Ma prose ne t'aurait pas tant plu, si auparavant elle n'avait été écrite en vers blancs.

— Tu t'es donné là bien de la peine en pure perte.

— Point de peine, puisque les vers blancs ne

CHAriTRE VIII. 2()5

m'en coûtent aucune. On les écrit comme de la prose.

— Tu crois donc que la prose devient plus belle lorsque tu la copies de tes propres vers ?

— Ce n'est pas douteux ; elle devient plus belle et je m'assure l'avantage qu'alors ma prose n'est pas pleine de ces demi-vers qui sortent de la plume de l'écrivain sans qu'il s'en aperçoive.

— Est-ce un défaut ?

— Très-grand et impardonnable. Une prose entrelardée de vers casuels est plus mauvaise qu'une poésie prosaïque.

— Il est vrai que les vers parasites qui se trouvent dans une oraison doivent faire mauvaise figure.

— Certainement. Prends l'exemple de Tacite dont l'histoire commence par Urbem Romain à principio reges habuere (i). C'est un hexamètre latin fort mauvais que ce grand historien n'a certainement point fait, à dessein , et qu'il n'a point discerné dans l'examen de son ouvrage: car il n'y a pas de doute qu'il lui aurait donné une autre tournure. Est-ce que la prose italienne où Ton trouve des vers involontaires n'est pas vicieuse ?

— Elle l'est beaucoup. Mais je te dirai que beaucoup de pauvres génies y mettent des vers exprès, comptant par là la rendre plus sonore. C'est en général ce clinquant que vous nous reprochez avec

(i) Rome fut gouvernée par des rois dans son commencement.

?.o6 CHAPITRE VIII.

raison. Au reste, je crois bien que tu es le seul qui te donnes cette peine.

— Le seul? non , certes. Tous ceux auxquels les vers blancs ne coûtent rien , comme à moi, emploient ce moyen lorsque leur prose doit être copiée par eux-mêmes. Demande à Crébillon , à l'abbé de Voisenon, à La Harpe, à qui tu voudras , et on te dira ce que je te dis. Voltaire est le premier qui ait employé cet art dans les petites pièces où sa prose est enchanteresse. Par exemple l'épître à madame du Châtelet est de ce nombre : elle est superbe; lis-la, et si tu y trouves un seul hémistiche , dis que j'ai tort.

Curieux , je le demandai à Crébillon; il me dit la même chose ; mais il m'assura qu'il ne l'avait jamais fait.

Il tardait à Patu de me conduire à l'Opéra pour voir l'effet que ce spectacle ferait dans mon esprit; car effectivement un Italien doit le trouver extraordinaire. On donnait un opéra dont le titre était Les fêtes 'vénitiennes , titre intéressant pour moi. Nous allons pour nos quarante sous nous placer au parterre , où , quoiqu'on y fût debout , on trouvait bonne compagnie ; car ce spectale était le plaisir mignon des Français.

Après une symphonie , très-belle dans son genre , exécutée par un orchestre excellent , on lève la toile et je vois une belle décoration représentant la petite place St-Marc vue de la petite île S t-Georges : mais je suis choqué de voir le

palais ducal à ma gauche et le grand clocher à ma droite; c'est-à-dire l'opposé du vrai. Cette faute comique et honteuse pour le siècle commence par me faire rire , et Palu à qui j'en dis la raison dut en rire comme moi. La musique , quoique belle dans le goût antique , m'amusa un peu à cause de sa nouveauté, puis elle m'ennuya. La mélopée me fatigua bientôt par sa monotonie et par les cris poussés mal à propos. Cette mélopée des Français remplace , à ce qu'ils prétendent , la mélopée grecque et notre récitatif qu'ils détestent, et qu'ils aimeraient s'ils entendaient notre langue.

L'action était un jour de carnaval , temps auquel les Vénitiens vont se promener en masque dans la place de St-Marc. On y représentait des galans, des entremetteuses et des filles qui nouaient et dénouaient des intrigues : les costumes étaient bizarres et faux , mais le tout était amusant. Ce qui surtout me fit bien rire , et c'était fort risible pour un Vénitien , ce fut de voir sortir des coulisses le doge avec douze conseillers tous en toge bizarre et qui se mirent à danser la grande passecaille. Tout-à-coup j'entends le parterre qui claque des mains à l'apparition d'un grand et beau danseur masqué et affublé d'une énorme perruque noire qui lui descendait jusqu'à Ja moitié de la taille, et vêtu d'une robe ouverte par devant qui lui descendait jusqu'aux talons. Patu me dit avec une sorte de vénération : C'est l'inimitable

Duprès. J'en avais entendu parler et je me tins attentif. Je vois cette belle figure qui s'avance à pas cadencés, et parvenue sur le devant de la scène, élever lentement ses bras arrondis, les mouvoir avec grâce, les étendre, les resserrer, remuer ses pieds avec précision et légèreté , faire des petits pas, des battemens à mi-jambe, une pirouette, ensuite disparaître comme un zéphir. Tout cela n'avait pas duré une demi-minute. Les applaudissemens , les bravos partaient de toutes les parties de la salle ; j'en étais étonné et j'en demandai la raison à mon ami.

— On applaudit à la grâce de Duprès et à la divine harmonie de ses mouvemens. Il a soixante ans , et ceux qui l'ont vu il y a quarante ans, le trouvent encore le même.

— Quoi ! il n'a jamais dansé autrement?

- — Il ne peut pas avoir mieux dansé; car le développement que tu as vu est parfait , et au-delà du parfait que connais-tu?

— Rien , à moins que ce ne soit une perfection relative.

— Ici elle est absolue. Duprès fait toujours la même chose et chaque jour nous croyons la voir pour la première fois. Telle est la puissance du beau et du bon , du sublime et du vrai qui pénètrent Pâme. Cette danse est une harmonie; c'est la véritable danse, dont vous n'avez point d'idée en Italie.

A la fin du second acte , voilà de nouveau Du-

près, le visage couvert d'un masque, qui danse accompagné d'un air différent , mais à mes yeux faisant la même chose. Il s'avance tout au bord de la scène, il s'arrête un instant dans une position parfaitement bien dessinée. Patu veut que je l'admire; j'en conviens. Tout-à-coup j'entends cent voix qui disent dans le parterre : Ah! mon Dieu ! mon Dieu! il se développe, il se développe. Effectivement, il paraissait un corps élastique qui, en se développant, devenait plus grand. Je fis le bonheur de Patu en lui disant qu'il était vrai queDuprès avait en tout une grâce parfaite. Immédiatement après , je vois une danseuse qui , comme une furie, parcourt l'espace en faisant des entrechats à droite , à gauche , dans tous les sens , mais s'élevant peu et cependant applaudie avec une sorte de fureur.

C'est, me dit Patu, la fameuse Camargot. Je te félicite , mon ami , d'être arrivé à Paris assez à temps pour la voir, car elle a accompli son douzième lustre. J'avouai alors que sa danse était merveilleuse. C'est, ajouta mon ami, la première danseuse qui ait osé sauter sur notre théâtre; car avant elle les danseuses ne sautaient pas; et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'elle ne porte point de caleçon.

— Pardon ; j'ai vu

— Qu'as-tu vu? c'est sa peau qui , à la vérité , n'est ni de lis ni de rose.

— La Camargot , lui dis-je d'un air péni-

tent, ne me plaît pas; j'aime beaucoup mieux Duprès.

Un vieil admirateur qui se trouvait à ma gauche , me dit que dans sa jeunesse elle faisait le saut de basque et même la gargouillade, et qu'on n'avait jamais vu ses cuisses quoiqu'elle dansât à nu.

— Mais si vous n'avez jamais vu ses cuisses, comment pouvez-vous savoir qu'elle ne portait point de tricot?

— Oh! ce sont des choses qu'on peut savoir. Je vois que monsieur est étranger.

— Oh! pour ça, très-étranger.

Ce qui me plut beaucoup à l'Opéra français 7 ce fut la promptitude avec laquelle les décorations se changeaient toutes à la fois par un coup de sifflet; chose dont on n'a pas la moindre idée en Italie. Je trouvai également délicieux le début de l'orchestre au coup d'archet , mais le directeur avec son sceptre, allant de droite à gauche avec des mouvemens forcés comme s'il avait dû faire aller tous les instrumens par la seule force de son bras , me causa une espèce de dégoût. J'admirai aussi le silence des spectateurs, chose si nouvelle pour un Italien ; car c'est à juste titre qu'en Italie on est scandalisé du bruit que Ton fait pendant que les acteurs chantent ; et on ne saurait déverser assez de ridicule sur le silence qui succède à ce bruit aussitôt que les danseurs paraissent. On dirait alors que les Italiens ont toute

l'intelligence dans les yeux. Au reste, il n'y a pas de pays au monde où l'observateur ne puisse trouver du bizarre et de l'extravagant, et cela parce qu'il peut comparer : les gens du pays ne peuvent point s'en apercevoir. Au résumé, l'Opéra me fit plaisir; mais la Comédie-Française me captiva. C'est là véritablement que les Français sont dans leur élément; ils jouent en maîtres, et les autres peuples ne doivent point leur disputer la palme que l'esprit et le bon goût sont forcés de leur décerner.

J'y allais tous les jours , et quoique parfois il n'y eût pas deux cents spectateurs, on donnait du vieux et parfaitement joué. J'ai vu le Misantrope , l'Avare } le Tartufe , le Joueur, le Glorieux et tant d'autres ; et quoique je les visse souvent , je croyais toujours les voir pour la première fois. J'arrivai à temps à Paris pour voir Sarasin, laDangeville, la Dumenil, la Gaussin , la Clairon, Préville, et plusieurs actrices qui , retirées du théâtre , vivaient de leurs pensions et faisaient encore le charme de la société qu'elles recevaient. Je connus entre autres la célèbre Le Yasseur. Je les voyais avec plaisir et elles me communiquaient des anecdotes extrêmement curieuses. Elles étaient généralement très-serviables et sous tous les rapports. Un soir, me trouvant dans une loge avec la Le Vasseur, on donnait une tragédie dans laquelle une jolie personne remplissait le rôle muet de prêtresse. Qu'elle est jolie ! lui dis-je.

— Oui, charmante. C'est la fille de celui qui a fait le confident. Elle est très-aimable en société et elle promet beaucoup.

— Je ferais volontiers sa connaissance.

— Oh ! mon Dieu , cela n'est pas difficile. Son père et sa mère sont de très-honnêtes gens, et je suis sûre qu'ils seront enchantés que vous leur demandiez à souper. Ils ne vous gêneront pas : ils iront se coucher et vous laisseront causer librement à table avec leur fille aussi long-temps qu'il vous plaira. Vous êtes en France, monsieur, ici on connaît le prix de la vie et on tâche d'en tirer parti. Nous aimons le plaisir et nous nous croyons heureux quand nous pouvons le faire naître.

— Cette façon de penser est charmante , madame ; mais de quel front voulez-vous que j'aille demander à souper à d'honnêtes gens que je ne connais pas du tout, et qui ne me connaissent pas davantage?

— Oh ! bon Dieu ! que dites-vous là ? Nous connaissons tout le monde. Vous voyez bien comme je vous traite. Après la comédie, je vous présenterai , et la connaissance sera faite.

— Je vous prierai de me faire cet honneur une autre fois.

— Quand il vous plaira.

Mes balourdises dans la langue française , mes succès , mes nombreuses connaissances. — Louis XV. — Mon frère arrive à Paris.

Tous les comédiens italiens à Paris voulurent me fêter pour me faire voir leur magnificence. Je fus somptueusement fêté par tous. Carlin Bertinazzi , qui jouait les rôles d'Arlequin , acteur chéri de tout Paris, me rappela qu'il m'avait vu il y avait treize ans à Padoue en revenant de Pétersbourg avec ma mère. Il me donna un superbe dîner chez madame de la Caillerie , où il logeait. Cette dame était amoureuse de lui. Je lui fis compliment sur quatre enfans charmai? s qui voltigeaient autour

2ll± CHAPITRE IX.

de nous- Le mari, présent, me répondit : Ce sont les enfans de M. Carlin.

— Cela se peut, monsieur, mais en attendant c'est vous qui en avez soin ; et comme ils portent votre nom , c'est vous qu'ils doivent reconnaître pour père.

— Oui, cela sera en droit; mais Carlin est trop honnête homme jDour ne pas s'en charger le jour où il me conviendra de m'en défaire. Il sait bien qu'ils sont à lui , et ma femme serait la première à s'en plaindre s'il n'en convenait pas.

Cet homme n'était pas ce qu'on appelle un bon homme; tant s'en faut; mais comme il voyait la chose très-philosophiquement, il en parlait avec calme, et même avec une sorte de dignité. Il aimait Carlin en ami , et des affaires de cette nature n étaient pas rares à Paris dans ce temps-là parmi les gens d'une certaine classe. Deux grands seigneurs, Bouflers et Luxembourg, avaient troqué de femme en toute bonne amitié , et tous deux en avaient des enfans. Les petits Bouflers s'appelaient Luxembourg , et les petits Luxembourg portaient le nom de Bouflers. Les descendans de ces tiercelets sont conn s aujourd'hui en France sous le même nom. Eh bien ! ceux qui savaient le mot de l'énigme en riaient avec raison ; et la terre ne se mouvaient pas moins selon les lois de la gravitation.

Le plus riche des comédiens italiens était Pan-

talon, père de Coraline et de Camille, et usurier reconnu. Il voulut aussi me donner à dîner en famille , et ses deux filles m'enchantèrent. La première était entretenue par le prince de Monaco, fils du duc de \ alentinois qui vivait encore , et Camille était amoureuse du comte de Melfort , favori de la duchesse de Chartres, devenue dans ce temps-là duchesse d'Orléans par la mort de son beau-père.

Coraline était moins vive que Camille, mais elle était plus jolie. Je commençai à lui faire ma cour aux heures indues, comme un homme sans conséquence ; mais ces heures-là appartiennent aussi à l'amant en titre. Je me trouvais donc chez elle quelquefois à l'heure même où le prince venait la voir. Dans les premières rencontres, je tirais ma révérence et je partais ; mais dans la suite on me pria de rester ; car ordinairement les princes , tête-à-tête avec leurs maîtresses, ne savent que s'ennuyer. Nous soupions ensemble, et leur rôle était d'écouter, tandis que le mien était de manger et de conter.

Je crus devoir faire ma cour à ce prince et j'en fus parfaitement bien reçu ; mais un matin , aussitôt qu'il me vit entrer, il me dit : Ah ! je suis bien aise de vous voir, car j'ai promis » la duchesse de Rufé de vous conduire chez elle , et nous allons y aller.

Voilà encore une duchesse. Je suis en bon vent. Allons. Nous montons dans un diable, voiture de

2l6 CHAPJTRE IX.

mode, et nous voilà à onze heures du matin chez, la dite duchesse.

Lecteur, si j'étais fidèle, le tableau que je vous ferais de cette lubrique mégère vous épouvanterait. Imaginez-vous soixante hivers accumulés sur un visage plâtré de rouge, un teint couperosé, une figure hâve et décharnée, toute la laideur et la flétrissure du libertinage empreintes sur cette dégoûtante physionomie , mollement étendue sur un sopha et qui à mon apparition s'écrie avec une joie enragée : Ah ! voilà un joli garçon ! Prince, tu es charmant de me l'avoir amené. Viens t'asscoir ici, mon garçon. J'obéis respectueusement- mais une odeur infecte de musc qui me parut cadavéreuse faillit me faire trouver mal. L'infâme duchesse s'était relevée et présentait à découvert un sein hideux, capable d'en imposer au plus brave. Le prince , aifectant une affaire , sortit en me disant qu'il m'enverrait son diable dans quelques instans.

Dès que nous fûmes seuls, le squelette plâtré étend ses bras et sans me laisser le temps de me reconnaître, elle applique sur ma joue ses lèvres baveuses qui me font frissonner; et l'une de ses mains s'é«arant avec le comble de l'indécence : Voyons donc, mon poulet, me dit-elle, si tu as un beau

Je frémissais ; je résiste.

— Allons donc, tu fais l'enfant, dit celle nouvelle Messaline • es-tu si novice ?

— Non , madame ; mais

— Eh bien ! quoi?

— J'ai

— Oh! le vilain ! s'écria-l-elle en lâchant prise; à quoi j'allais m'exposer !

Je profite du moment, et prenant mon chapeau, je me sauve à toutes jambes, craignant que le portier ne me refusât la sortie.

Je prends un fiacre et je m'en vais raconter l'aventure à Coraline. Elle en rit beaucoup et demeura d'accord que le prince m'avait joué un fort vilain tour. Elle loua la présence d'esprit avec laquelle j'avais affecté un empêchement; mais elle ne me mit pas à même de la convaincre que j'avais trompé la duchesse.

Cependant je nourrissais quelque espérance, et je soupçonnais qu'elle ne me croyait pas assez amoureux.

Trois ou quatre jours après , soupant tête-à-tête avec elle, je lui dis tant de choses et je lui demandai mon congé en termes si clairs, qu'elle me renvoya au lendemain : Le prince , me dit-elle , ne reviendra de Versailles qu'après-demain , ainsi demain nous irons à la garenne , nous dînerons tête-à-tête, nous chasserons au furet et nous reviendrons contens à Paris.

— À la bonne heure.

Le lendemain à dix heures nous montons dans un cabriolet et nous arrivons à la barrière. Au moment de la passer, voilà un vis-à-vis à livrée

2l8 (.HAPITRfc IX.

étrangère , et celui qui s'y trouvait se met à crier : Arrête ! arrête !

C'était le chevalier de Wirtemberg qui, sans même daigner m'honorer d'un regard, commence à dire des douceurs à Coraline, puis, mettant toute sa tète dehors, il lui parle à l'oreille. Elle lui répond de la même façon , puis elle me dit en me prenant la main et d'un air riant : J'ai une grande affaire avec ce prince : allez à la garenne, mon cher ami ; dinez-y, chassez et venez me voir demain. En même temps elle descend , monte dans le vis-à-vis et me voilà resté comme la femme de Loth, mais non pas immobile.

Lecteur, si tu t'es trouvé dans une situation pareille, il te sera facile de t'imaginer le genre de fureur dont je me sentis saisi ; si pareille chose ne t'es jamais arrivée, tant mieux pour toi; mais alors il est inutile que je cherche à t'en donner une idée : tu ne me comprendrais pas.

Le cabriolet me devint en horreur et je sautai en bas en disant au cocher de s'en aller au diable; et prenant le premier fiacre que je trouvai, je m'en fus droit chez Patu auquel je contai mon aventure écumant presque de fureur. Au lieu de me plaindre ou de partager mon ressentiment, Patu, plus sage, rit de mon aventure et me dit : Je voudrais volontiers que pareille chose me fût arrivée ; car tu es certain d'être en possession de cette belle à la première rencontre.

— Je n'en veux plus; je la méprise trop.

— Tu aurais dû la mépriser plus tôt. Mais puisque c'est une affaire faite , veux-tu , pour te dédommager, que nous allions dîner à l'hôtel du Roule ?

— Ma foi, oui; le projet est excellent : partons. L'hôtel du Roule était fameux à Paris et je ne

le connaissais pas encore. La maîtresse l'avait meublé avec élégance et elle y tenait douze à quatorze nymphes choisies , avec toutes les commodités qu'on peut désirer; bonne table, bons lits , propreté, solitude dans de superbes bosquets. Son cuisinier était excellent et ses vins exquis. Elle s'appelait madame Paris, nom de guerre sans doute; mais qui satisfaisait à tout. Protégée par la police, elle était assez loin de Paris pour être sûre que ceux qui allaient visiter son établissement libéral étaient des gens au-dessus de la classe moyenne. La police intérieure était réglée comme un papier de musique, et tous les plaisirs y étaient soumis à un tarif raisonnable. On payait six francs pour déjeûner avec une nymphe, douze pour y dîner et le double pour y passer la nuit. Je trouvai que la maison était au-dessus de sa réputation et qu'elle valait mieux que la garenne.

Nous montons dans un fiacre, et Patu dit au cocher : A Chaillot.

— J'entends , mon bourgeois.

Après une demi-heure de course , il s'arrête à une porte cochère sur laquelle on lisait : Hôtel du Roule.

La porte était fermée. Un suisse à grosses moustaches sort d'une porte bâtarde et vient gravement nous toiser. Nous jugeant gens de mise , il ouvre, et nous entrons. Une femme borgne d'environ cinquante ans, mais qui portait encore les restes d'une belle femme, nous aborde et après nous avoir salués poliment, elle nous demande si nous venons dîner chez elle. Sur notre réponse affirmative , elle nous mène dans une belle salle où nous voyons quatorze jeunes personnes, toutes belles et uniformément mises en robes de mousseline. A notre aspect elles se levèrent et nous firent une révérence très-gracieuse. Toutes à peu près du même âge, les unes blondes, les autres brunes ou châtaines : il y avait de quoi contenter tous les goûts. Nous les parcourons en disant quelques mots à chacune et nous fixons notre choix. Les deux élues poussant un cri de joie , nous embrassèrent avec une volupté qu'un novice aurait pu prendre pour de la tendresse , et nous entraînent dans le jardin en attendant qu'on vînt nous appeler pour dîner. Ce jardin était vaste et artistement distribué pour servir les amours ou les plaisirs chargés de les représenter. Madame Paris nous dit : Allez , messieurs, allez jouir du bel air et de la sécurité sous tous les rapports ; ma maison est le temple de la tranquillité et de la santé.

La belle que j'avais choisie avait quelque chose de Coraline, et celte circonstance me la fit trou-

ver délicieuse. Mais au milieu de la plus douce occupation on nous appela pour dîner. Nous fumes assez bien servis ; et le dîner nous avait donné de nouvelles dispositions, quand, montre à la main , la borgnesse vint nous prévenir que notre partie était finie. Le plaisir était mesuré à l'heure.

Je dis un mot à Patu , et après quelques considérations philosophiques, s'adressant à madame la gouvernante : Nous allons renouveler la dose, lui dit-il , en doublant le salaire.

— Vous en êtes les maîtres , messieurs. Nous montons , et après notre second choix ,

nous renouvelons notre promenade. Même désagrément que la première fois par la rigoureuse exactitude de la dame. Bah ! c'est trop fort, madame.

— Mon ami , montons pour la troisième fois , faisons un nouveau choix et passons ici la nuit.

— Projet délicieux auquel je souscris de grand cœur.

— Madame Paris approuve-t-elle le plan?

— Je ne l'aurais pas mieux fait, messieurs; c'est fait de main de maître.

Arrivés dans la salle, et notre choix étant fait , toutes les autres se moquèrent des premières qui n'avaient point su nous captiver; et elles pour se venger leur dirent que nous étions des flandrins.

Pour le coup , je fus étonné de mon choix. J'avais pris une véritable Aspasie , et je remerciai le

a-22 CHAPITRE IX.

hasard qu'elle me fut échappée les deux premières fois puisque j'avais la perspective de la posséder quatorze heures de suite. Cette beauté s'appelait St.-Hilaire ; et c'est la même qui, sous ce nom, devint célèbre en Angleterre avec un riche lord qui l'y mena l'année d'après. D'abord , piquée de ce que je ne l'avais distinguée ni la première ni la seconde fois , elle me regardait avec fierté et dédain; mais je ne tardai pas à lui faire comprendre que cela était heureux , puisqu'elle en resterait plus long-temps avec moi. Alors elle commença à rire et devint charmante.

Cette fille avait de l'esprit, de la culture et des talens ; tout ce qui lui fallait enfin pour réussir dans la carrière qu'elle parcourait. Patu, pendant que nous soupions , me dit en italien qu'il était près de la choisir lorsque je la pris, et le lendemain il me dit qu'il avait dormi toute la nuit. La St.-Hilaire fut très-contente de moi et s'en vanta à ses camarades. Elle fut cause que je fis plusieurs visites à l'hôtel du Roule, et elle en fut toujours l'objet : elle était toute glorieuse de m'avoir fixé.

Ces visites furent cause que je me refroidis pour Coraline. Un musicien de Venise, nommé Guadani, beau, savant dans son art et plein d'esprit, sut la captiver trois semaines après que je me fus brouillé avec elle. Le beau garçon, qui n'avait que l'apparence de la virilité, la rendit curieuse , et fut cause de sa rupture avec le prince

qui la trouva en flagrant délit. Cependant Cora- Hne sut l'amadouer, et quelque temps après ils se réconcilièrent, et de si bonne foi qu'un poupon en fut le résultat. Ce fut une fille que le prince nomma Adélaïde et qu'il dota. Après la mort de son père, le duc deValentinois , le prince la quitta tout-à-fait pour aller épouser mademoiselle de Brignole , Génoise , et Coraline devint maîtresse du comte de la Marche, aujourd'hui prince de Conti. Coraline ne vit plus, non plus qu'un fils qu'elle en eut et que le prince nomma comte de Monréal.

Madame la dauphine accoucha d'une princesse qu'on décora du titre de Madame de France.

Au mois d'août on fit au Louvre l'exposition des tableaux que les peintres de l'académie royale de peinture exposaient au public, et n'y voyant aucun tableau de batailles, je conçus leprojetd'appeler mon frère à Paris. Il était à Venise et il avait du talent dans ce genre. Parosselli, seul peintre de batailles que la France possédât, étant mort, je crus que François pourrait y réussir et y faire sa fortune. J'écrivis en conséquence à M. Grimani et à mon frère et je les persuadai; néanmoins il ne vint à Paris qu'au commencement de Tannée suivante.

Louis XV, qui aimait passionnément la chasse , avait coutume d'aller passer chaque année six semaines à Fontainebleau. Il était toujours de retour à Versailles a la mi-novembre. Ce voyage

lui coûtait, ou plutôt coûtait à la France cinq millions. U menait avec lui tout ce qui pouvait contribuer aux plaisirs de tous les ministres étrangers et de sa nombreuse cour. Il se faisait suivre par les comédiens français et italiens, et par ses acteurs et actrices de l'Opéra.

Pendant ces six semaines, Fontainebleau était beaucoup plus brillant que Versailles; malgré cela l'Opéra, les Théâtres Français et Italien ne manquaient pas à Paris , tant les acteurs attachés à ces spectacles étaient nombreux.

Le père de Balletti , qui avait parfaitement recouvré sa santé, devait y aller avec Silvia et toute la famille. Ils m'invitèrent à les y accompagner et à accepter un logement dans une maison qu'ils y avaient louée.

L'occasion était belle; j'étais avec des amis; je ne crus pas devoir refuser, car je n'aurais pu m'en procurer une meilleure pour connaître toute la cour de Louis XV et tous les ministres étrangers. J'allai me présenter à M. de Morosini , aujourd'hui procurateur à St-Marc et alors ambassadeur de la république à Paris.

Le premier jour qu'on donna l'Opéra, il me permit de le suivre : c'était une musique deLulli. J'étais assis dans le parquet précisément au-dessous de la loge de la Pompadour , que je ne connaissais pas. A la première scène, je vois la fameuse Le Maur qui entre en scène et qui fait un cri si fort et si inattendu que je la crus folle.

Je fis un petit éclat de rire et de très-bonne foi, ne m'imaginant point que personne pût le trouver mauvais. Un cordon bleu qui était auprès de la marquise me demanda d'un ton sec de quel pays j'étais. Du même ton je lui réponds : De Venise.

— J'y ai été et j'y ai beaucoup ri au récitatif de vos opéras.

— Je le crois, monsieur, et je suis sûr que personne ne s'est avisé de vous empêcher de rire.

Ma réponse un peu verte fit rire madame de Pompadour qui me demanda si j'étais vraiment de là-bas.

— D'où donc de là-bas ?

— De Venise ?

— Venise, madame , n'est pas là-bas; elle est là-haut.

Cette réponse fut trouvée plus singulière que la première et voilà toute la loge en consultation pour savoir si Venise était là-bas ou là-haut. On trouva apparemment que j'avais raison , car on ne m'attaqua plus. J'écoutais cependant l'opéra sans rire, mais comme j'étais enrhumé, je me mouchais souvent. Le même cordon bleu m'adressant de nouveau la parole, me dit qu'apparemment les fenêtres de ma chambre n'étaient pas bien fermées. Ce monsieur, que je ne connaissais pas, était le maréchal de Richelieu. Je lui répondis qu'il se trompait, car mes fenêtres étaient calfeutrées. Aussitôt toute la loge part d'un éclat de

rire, et je demeure confondu parce que je sentis mon tort : j'aurais dû prononcer calfeutrées. Mais ces eu et u font le supplice de la plupart des nations étrangères.

Une demi-beure après, M. de Richelieu me demanda laquelle des deux actrices me plaisait le plus pour la beauté.

— Celle-là , monsieur.

— Mais elle a de vilaines jambes.

— On ne les voit pas^ monsieur ; et puis dans l'examen de la beauté d'une femme, la première chose que j'écarte ce sont les jambes.

Ce mot dit par hasard, et dont je ne sentais pas la portée , me donna de l'importance et rendit toute la \o™e curieuse de me connaître. Le mare-

chai sut qui j'étais de M. Morosini lequel me dit de la part du duc que je lui ferais plaisir de lui faire ma cour. Mon bon mot de hasard devint fameux , et M. le maréchal me fît l'accueil le plus gracieux. Parmi les ministres étrangers, celui auquel je m'attachai le plus fut mylord maréchal d'Ecosse Keith , qui l'était du roi de Prusse. J'aurai occasion de parler de lui.

Le lendemain de mon arrivée à Fontainebleau j'allai seul h la cour, et je vis Louis XV, le beau roi, allant à la messe, et toute la famille royale , et toutes les dames de la cour , qui me surprirent parleur laideur autant que celles de la cour de Turin m'avaient surpris par leur beauté. Cependant au milieu de tant de laideronnes , je fus sur-

pris par la vue d'une beauté véritable. Je demande qui est cette dame. C'est, me répond un seigneur mon voisin , madame de Brionne , plus sage encore que belle; car non-seulement il n'y a aucune histoire sur son compte, mais elle n'a pas même fourni à la médisance le moindre motif pour en inventer une.

— On n'en a peut-être rien su?

— Ah ! monsieur , on sait tout à la cour.

J'allais seul rôdant dans les appartenions intérieurs, lorsque je vis tout-à-coup une douzaine de femmes , laides , qui avaient plutôt l'air de courir que de marcher : elles étaient si mal placées sur leurs jambes qu'elles paraissaient tomber le visage en avant. Quelqu'un se trouvant à ma portée , la curiosité me poussa a demander d'où elles venaient et pourquoi elles allaient ainsi.

— Elles sortent de chez la reine qui va dîner, et elles marchent si mal parce que leurs pantoulles ont des talons de six pouces de haut, ce qui les oblige à marcher les jarrets plies pour ne pas tomber sur le nez.

— Pourquoi ne portent-elles pas des talons plus bas?

— C'est la mode.

— Oh! la sotte mode !

J'enfile une galerie au hasard et je vois le roi qui passe , ayant un bras appuyé de tout son long sur les épaules de M. d'Argenson. Oh ! servilité !

pensai-je en moi-même ; un homme peut-il se soumettre ainsi à porter le joug, el un homme peut-il se croire si fort au-dessus des autres pour prendre des allures pareilles!

Louis XV avait la plus belle tète qu'il soit possible de voir et il la portait avec autant de grâce que de majesté. Jamais habile peintre n'est parvenu à rendre l'expression de cette magnifique tête quand ce monarque la tournait avec bienveillance pour regarder quelqu'un. Sa beauté et sa grâce forçaient l'amour de prime abord. Je crus en le voyant avoir rencontré la majesté idéale que j'avais été si choqué de ne pas trouver dans le roi de Sardaigne; et je ne doutai pas que madame de Pompadour ne fut amoureuse de cette belle physionomie lorsqu'elle brigua la connaissance de ce souverain. Je me trompais peut-être ; mais la figure de Louis XV forçait le spectateur à penser ainsi.

J'arrive dans une salle superbe où je vois une douzaine de courtisans qui se promenaient et une table d'au moins douze couverts , qui cependant n'était préparée que pour une seule personne.

— Pour qui est ce couvert ?

— Pour la reine. La voilà qui vient.

Je vois la reine de France, sans rouge , simplement vêtue , la tète couverte d'un grand bonnet, ayant l'air vieux et la mine dévote. Dès qu'elle fut près de la table , elle remercia gracieusement deux nones qui y déposaient une assiette avec du

beurre frais. Elle s'assit , et aussitôt Jes douze courtisans se placèrent en demi-cercle à dix pas de la table : je me tins auprès d'eux imitant leur respectueux silence.

Sa majesté commence à manger sans regarder personne , tenant les yeux baissés sur son assiette. Ayant trouvé bon un mets qu'on lui avait servi, elle y revint et alors elle parcourut des yeux le cercle devant elle , sans doute pourvoir si dans le nombre de ses observateurs , il n'y avait pas quelqu'un à qui elle dût compte de sa friandise. Elle le trouva et dit : M. deLowendal!

A ce nom , je vois un superbe homme qui s'avance en inclinant la tète, et qui dit : Madame.

— Je crois que ce ragoût est une fricassée de poulets.

— Je suis de cet avis , madame.

Après cette réponse , faite du ton le plus sérieux, la reine continue à manger et le maréchal reprend sa place a reculons. La reine acheva de dîner sans dire un mot de plus et rentra dans son appartement comme elle en était venue. Je pensai que si la reine de France faisait ainsi tous ses repas , je n'aurais pas envié l'honneur d'être son commensal.

J'étais enchanté d'avoir vu ce guerrier fameux à qui Berg-op-Zoom avait dû se soumettre ; mais je souffrais de voir un aussi grand homme être obligé de répondre sur une fricassée de poulets

23o CHAPITRE IX.

du même ton qu'un juge prononce une sentence de mort.

Riche de cette anecdote, j'en régalai la société chez Silvia pendant un excellent dîner où se trouvait l'élite de l'agréable compagnie.

A quelques jours de là, me trouvant à dix heures du matin en haie , avec une foule de courtisans, pour avoir le plaisir, toujours nouveau, de voir passer le roi qui allait à la messe , plaisir auquel il faut ajouter celui de voir à découvert et en entier le sein et les épaules de Mesdames de France, ses filles, je vois la Cavamacchi, que j'avais laissée à Césène sous le nom de madame Querini. Si je fus surpris de la voir, elle ne le fut pas moins en me voyant dans un endroit comme celui-là. Le marquis de St-Simon, premier gentilhomme de la chambre du prince de Condé, lui donnait le bras.

— Madame Querini à Fontainebleau ?

— Vous ici ? Je me souviens de la reine Elisabeth qui dit : Pauper ubique jacet.

— La comparaison est très-juste, madame.

— Je badine , mon cher ami ; je viens ici pour voir le roi , qui ne me connaît pas ; mais demain l'ambassadeui ne présentera.

Elle se mit en haie à cinq ou six pas de moi du côté par où le roi devait sortir. Sa Majesté entra ayant M. de Richelieu à son côté , et il se mit à lorgner la prétendue madame Querini. Elle ne lui plût pas sans doute , car tout en continuant à marcher , il dit à son ami ces paroles remarqua-

Lies que Juliette dut entendre : Nous en avons ici de plus belles.

L'après-diner j'allai chez l'ambassadeur de Venise. Je le trouvai au dessert en grande compagnie , ayant à sa droite madame Querini qui me dit les choses les plus flatteuses et les plus amicales ; chose extraordinaire dans une évaporée qui n'avait aucuu sujet de m'aimer, car elle savait que je la connaissais à fond et que j'avais su la mener; mais comprenant la raison de tout son manège, je me résolus à ne point la désobliger, et même à lui rendre , par une noble vengeance, tous les bons offices en mon pouvoir.

Étant venue à parler de M. Querini , l'ambassadeur lui fit compliment sur ce qu'il lui avait rendu justice en l'épousant. C'est, ajouta-t-il, ce que je ne savais pas. H y a cependant plus de deux ans, dit Juliette. C'est un fait, dis-je à mon tour; car il y a deux ans que le général Spada l'a présentée sous le nom et avec le titre de son excellence madame Querini à toute la noblesse de Césène , où j'avais l'honneur de me trouver. Je n'en doute pas , dit l'ambassadeur en me fixant, puisque Querini lui-même me l'écrit.

Quelques instans après , comme je me disposais à partir , l'ambassadeur prétextant quelques lettres dont il voulait me communiquer le contenu, me pria de passer avec lui dans son cabinet, et la il me demanda ce qu'on disait à Venise de

ce mariage.

a3ïi CHAPITRE IX.

— Personne n'en sait rien , et on dit même que l'ainé de la maison des Querini allait épouser une Griinani : mais j'écrirai cette nouvelle à Venise.

— Quelle nouvelle?

— Que Juliette est vraiment Querini , puisque votre excellence la présentera pour telle à Louis XV.

— Qui vous l'a dit?

— Elle-même.

— Il se peut quelle ait chargé d'avis.

Je lui rapportai alors les paroles que le roi avait dites à M. de Richelieu à son sujet. Cela, dit son excellence , me fait deviner pourquoi Juliette ne désire plus lui être présentée. J'ai su plus tard que M. de Saint-Quintin , ministre secret des volontés particulières de Louis , était allé après la messe dire à la belle Vénitienne qu'il fallait que le roi de France eût bien mauvais goût , puisqu'il ne l'avait pas trouvée plus belle que plusieurs autres dames qui étaient à sa cour. Juliette partit de Fontainebleau le lendemain.

J'ai parlé au commencement de mes Mémoires de la beauté de Juliette : elle avait dans sa physionomie des charmes extraordinaires; mais elle en avait usé trop long-temps pour qu'ils ne fussent pas un peu fanés à Fontainebleau.

Je la revis chez l'ambassadeur à Paris , et elle me dit en riant qu'elle avait plaisanté en se disant madame Querini , et que je lui ferais plaisir de ne la nommer à l'avenir que par son vrai nom de

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comtesse Preati. Elle me pria d'aller la voir à l'hôtel de Luxembourg où elle logeait. J'y allai souvent pour m'a muser de ses intrigues; mais j'eus le bon esprit de ne jamais m'en mêler.

Elle passa quatre mois à Paris , et elle eut le talent de rendre fou M. Zanchi , secrétaire de l'ambassade de Venise , homme aimable , noble et lettré. Elle le rendit si amoureux qu'il était résolu de l'épouser ; mais par un caprice dont peut-être elle se repentit plus tard , elle le maltraita , et le sot en mourut de chagrin. Le comte deKaunitz, ambassadeur de Marie-Thérèse , eut du goût pour elle ainsi que le comte de Zinzendorf. Le médiateur de ces amours passagères était un certain abbé Guasco , peu favorisé des dons de Plutus et qui , laid par dessus tout , ne pouvait espérer quelques faveurs que par ses complaisances. Mais l'homme sur lequel elle avait jeté un dévolu et dont elle voulait devenir la femme, était le comte de Saint-Simon. Ce comte l'aurait épousée, si elle ne lui avait pas donné de fausses adresses pour qu'il s'informa de sa naissance. La famille Preati de Vérone la renia comme de juste ; M. de St-Simon qui, malgré son amour , avait conservé du bon sens , eut la force de la quitter. Enfin Paris ne fut pas V Eldorado pour ma belle compatriote ; car elle fut obligée d'y laisser ses diamans en gage. De retour à Venise , elle y épousa le fils de ce même Uccelli qui , seize ans plus

ti34 chapitre 1\.

tôt, l'avait tirée de la misère. Elle est morte il y a dix ans.

J'allais toujours prendre mes leçons de français chez mon bon vieux Crébillon ; malgré cela mon langage rempli d'italianismes me faisait souvent dire en compagnie l'opposé de ma pensée; mais il résultait presque toujours de mes quiproquos des plaisanteries curieuses qui faisaient fortune , et ce qu'il y avait de bon , c'est que mon jargon ne me préjudiciait pas sous le rapport de l'esprit ; il me procurait au contraire de belles connaissances.

Plusieurs dames comme il faut me prièrent d'aller leur enseigner l'italien , pour se procurer , disaient-elles , le plaisir de m'apprendre le français : dans cet échange je gagnais plus qu'elles.

Madame Préodot , qui était une de mes élèves , me reçut un jour dans son lit en me disant qu'elle n'avait pas envie de prendre sa leçon parce qu'elle avait pris médecine le soir. Traduisant alors sottement une phrase italienne , je lui demande avec le ton de l'intérêt le plus marqué si elle avait bien déchargé.

— Monsieur, que me demandez-vous donc? Vous clés insoutenable!

Je renouvelle ma question : nouvelle explosion de sa part. Ne prononcez jamais ce mot affreux!

— Vous avez beau vous fâcher , c'est le mot propre.

— Très-sale, au contraire, monsieur ; mais brisons. Youlez-vous déjeuner?

— Non , c'est fait : j'ai pris un café avec deux: savoyards.

— Ah ! bon Dieu ! je suis perdue : quel furieux; déjeûner. Expliquez-vous.

— J'ai pris un café et j'ai mangé deux savoyards trempés dedans, ainsi que je le fais tous les matins.

— Mais c'est béte , mon ami. Un café , c'est la boutique où on le vend , et ce qu'on prend, c'est une tasse de café.

— Bon ! est-ce que vous buvez la tasse? Nous disons en Italie un café, et nous avons l'esprit de ne pas croire que c'est la boutique.

— Il veut avoir raison. Et les deux savoyards, comment les avez-vous avalés?

— Trempés dedans, car ils n'étaient pas plus gros que ceux que vous avez sur votre table.

— Et vous appelez cela des savoyards? Dites des biscuits.

— En Italie nous les appelons des savoyards , parce que c'est en Savoie qu'on les a inventés, et ce n'est pas ma faute si vous avez pensé que j'avais avalé deux commissionnaires du coin , gros gaillards que vous surnommez Savoyards à Paris, et qui bien souvent n'ont jamais été en Savoie.

Voilà son mari qui entre, et elle de lui raconter tout notre entretien. Il en rit beaucoup, mais il me donna raison. Sa nièce vient dans ces en-

-i36 CHAPITRE IX.

faites. C'était une jeune personne de quatorze ans, sage, modeste et pleine d'esprit. Je lui avais donné cinq ou six leçons, et comme elle aimait beaucoup la langue et qu'elle s'y appliquait sans relâche, elle commençait à parler. Voulant me faire un compliment en italien : Signore^ me dit-elle, sono incantata di vi vedere in buona salule.

— Je vous remercie, mademoiselle; mais pour traduire je suis charmée, il faut dire ho piacere ; et pour rendre de vous voir , il faut dire di vede/vi.

— Je croyais, monsieur, qu'il fallait mettre le vi devant.

— Non,' mademoiselle , nous le mettons derrière.

Voilà monsieur et madame qui se pâment de rire, la demoiselle confuse et moi interdit et désespéré d'avoir dit une bêtise de cette force : mais c'était fait. Je prends un livre en boudant dans l'espoir de faire cesser leur rire : il dura une semaine. Cet équivoque malotru courut tout Paris et me donna une sorte de célébrité , qui ne diminua que lorsque je vins à mieux connaître la force de la langue. Crébillon rit beaucoup de ma balourdise, et me dit qu'une autre fois il fallait dire après et non pas derrière. Mais pourquoi toutes les langues n'ont-elles pas le même génie! Au reste, si les Français se divertissaient des fautes que je faisais dans leur langue, je ne prenais pas mal ma revanche en relevant certains usages ridicules.

Monsieur, dis-je à quelqu'un, comment se porte madame votre épouse ?

— Vous lui faites bien de l'honneur.

— Eh ! de grâce , monsieur , de quel honneur peut-il s'agir quand on ne parle que de san té ?

Je vois au bois de Boulogne un jeune homme qui fait caracoler son cheval dont il n'est pas le maître, et qui finit par le jeter à terre. J'arrête le cheval, je cours au secours du jeune homme que j'aide à se relever.

— Monsieur s'est-il fait du mal ?

— Oh! merci, monsieur; au contraire.

— Comment diable, au contraire! vous vous êtes donc fait du bien ? Recommencez, monsieur!

Et mille contresens pareils. Mais c'est l'esprit de la langue !

Je me trouvais un jour pour la première fois chez madame la présidente de N. , quand son neveu, brillant colifichet, arriva : elle me présenta en lui disant mon nom et ma patrie.

— Comment donc, monsieur, vous êtes Italien.' Par ma foi , vous vous présentez si bien que j'aurais gagé que vous étiez Français.

— Monsieur, en vous voyant, j'ai couru le même risque; j'aurais gagé que vous étiez Italien.

J'étais à dîner chez lady Lambert avec nombreuse et brillante compagnie. On vint à observer une cornaline que j 'avais au doigt sur laquelle était gravée avec beaucoup d'art la tète de Louis XV.

Ma bague fait le tour de la table et chacun trouve la ressemblance frappante.

Une jeune marquise, qui passait pour pétiller d'esprit, me dit de l'air le plus sérieux : Est-ce vraiment une antique ?

— La pierre , madame , sans doute.

Tout le monde rit, excepté l'aimable étourdie qui n'y fit pas attention. Au dessert, on parla du rhinocéros qu'on montrait pour vingt-quatre sous à la foire St.-Germain. Allons le voir! allons le voir ! Nous montons en voiture et nous arrivons. Nous faisons plusieurs tours dans les allées pour trouver l'endroit. J'étais le seul cavalier, je protégeais deux dames contre la foule et la spirituelle marquise nous précédait. Au bout de l'allée où l'on nous avait dit que se trouvait l'animal , il y avait un homme assis pour recevoir l'argent. Il est vrai que cet homme , vêtu à l'africaine , était basané et d'une grosseur énorme ; mais néanmoins il avait forme humaine et très-masculine , et la belle marquise n'aurait pas dû s'y méprendre. Cependant l'étourdie va droit à lui , et :

— Est-ce vous, monsieur, le rhinocéros?

— Entrez, madame , entrez.

Nous étouffions de rire , et la marquise en voyant l'animal se crut obligée de faire des excuses au maître en l'assurant que de sa vie elle n'avait vu de rhinocéros, et que par conséquent il ne devait pas s'offenser si elle s'était trompée.

Un jour étant au foyer de la Comédie-Italienne,

où pendant lesentr'acles les plus grands seigneurs viennent pour causer et s'amuser avec les actrices qui s'y tiennent assises en attendant leur tour dans les rôles qu'elles jouent, j'étais assis près de Camille , sœur de Coraline , que je faisais rire en lui contant fleurettes. Un jeune conseiller qui trouvait mauvais que je l'occupasse, suffisant dans ses propos , m'attaqua sur une idée que j'exprimais d'une pièce italienne, et se permit de montrer sa mauvaise humeur en critiquant ma nation. Je lui répondais de bricole en regardant Camille qui riait et la compagnie qui faisait cercle, attentive à l'assaut qui, jusque là n'étant que de l'esprit, n'avait rien de désagréable. Mais il parut vouloir devenir sérieux lorsque le petit-maître , faisant tourner le discours sur la police de la ville, dit que depuis quelque temps il était dangereux d'aller à pied la nuit dans les rues de Paris. Dans le courant du mois passé, ajouta-t-il , la place de Grève a vu sept pendus parmi lesquels il y avait cinq Italiens. C'est étonnant. Rien d'étonnant à cela , repris- je , car les honnêtes gens vont se faire pendre loin de leur pays , et pour preuve de cela , soixante Français furent pendus dans le courant de l'année dernière entre Naples, Rome et Venise. Ainsi cinq fois douze font soixante et vous voyez que ce n'est qu'un troc. Les rieurs furent pour moi , et le beau conseiller partit un peu confus. Un des assistans , qui trouva ma réplique bonne, s'approcha de Camille et lui demanda à l'oreille

•l!±Ç> CHAPITRE JX.

qui j'étais. Voilà la connaissance faite. C'était M. de Marigni que je fus enchanté de connaître à cause de mon frère que j'attendais de jour en jour. M. de Marigni était surintendant des bâtimens du roi , et l'académie de peinture dépendait de lui. Je lui en parlai et il me promit gracieusement de le protéger. Un autre jeune seigneur, ayant lié conversation avec moi, me pria de l'aller voir : c'était le duc de Matalone.

Je lui dis que je l'avais vu enfant à Naples huit ans auparavant et que j'avais de grandes obligations à son oncle don Lelio. Le jeune duc en fut enchanté et nous devînmes intimes.

Mon frère arriva à Paris au printemps de 1 75 i et vint loger avec moi chez madame Quinson. Il commença à travailler avec succès pour des particuliers; mais sa principale idée étant de faire un tableau pour le livrer au jugement de l'académie , je le présentai à M. de Marigni qui l'accueillit avec distinction et l'encouragea en lui promettant sa protection. En conséquence il se mit à l'étude qu'il suivit avec beaucoup de soin.

M. de Morosini, ayant terminé son ambassade, était retourné à Venise, et M. de Mocenigo était venu le remplacer. Je lui étais recommandé par M. de Bragadin, et il m'ouvrit sa maison ainsi qu'à mon frère , se trouvant intéressé à le protéger en qualité de Vénitien et de jeune artiste qui cherchait à faire fortune par le moyen de son talent.

M. île Mocenigo était d'un caractère fort doux ; il aimait le jeu et il perdait toujours ; il aimait les femmes et il était malheureux parce qu'il ne savait pas s'y prendre. Deux ans après son arrivée à Paris, il devint amoureux de madame de Colande, et n'ayant pu s'en faire aimer, il se tua.

Madame la dauphine accoucha du duc de Bourgogne , et les réjouissances qui eurent lieu à cette occasion me paraissent incroyables aujourd'hui en voyant ce que cette même nation fait contre son roi. La nation veut se rendre libre ; son ambition est noble, car l'homme n'est pas fait pour être esclave de la volonté d'un autre homme ; mais chez une nation populeuse , grande , spirituelle et légère , que deviendra cette révolution ? C'est au temps à nous l'apprendre.

Le duc de Matalone me fit faire connaissance avec les princes don Marc-Antoine et don Jean- Baptiste Borghèse, Romains , qui se divertissaient à Paris où ils vivaient sans faste. J'eus occasion de remarquer que lorsque ces princes romains étaient présentés «à la cour de France, on ne leur donnait que le titre de marquis. On refusait de même le titre de prince aux princes russes qui se faisaient présenter à la cour : on les appelait kîiees , et cela leur était égal puisque ce mot veut dire prince. La cour de France fut toujours sottement minutieuse sur l'article des titres. On était avare et on l'est encore du simple titre de Monsieur, qui d'ailleurs court les rues : on disait Sieur m. 16

à toute personne qui n'était pas titrée. J'ai observé que le roi n'appelait ses évèques que par le nom d'abbé, quoique ces messieurs tiennent fort à leurs titres. Il affectait aussi de ne connaître aucun seigneur de son royaume lorsque leur nom n'était pas inscrit au nombre de ceux qui le servaient.

La hauteur de Louis XV cependant n'était que celle qu'on lui avait inculquée dans son éducation; elle ne lui était pas naturelle. Lorsqu'un ambassadeur lui présentait quelqu'un, le présenté se retirait avec la certitude que le roi l'avait vu ; mais c'était tout. Du reste le roi était fort poli , et surtout envers les dames , même vis-à-vis de ses maîtresses en public. Il disgraciait quiconque osait leur manquer le moins du monde, et personne ne possédait mieux que lui la grande vertu royale qu'on nomme dissimulation. Gardien fidèle d'un secret, il était enchanté quand il se croyait sûr que personne que lui ne le savait.

Le chevalier d'Éon en est un petit exemple ; car le roi seul savait et avait toujours su que c'était une femme, et toute la querelle que ce faux chevalier eut avec le bureau des affaires étrangères fut une comédie que le roi laissa aller jusqu'à sa fin pour s'en divertir.

Louis XV était grand en tout, et il aurait été sans défauts, si la flatterie ne l'eût forcé d'en avoir. Mais comment aurait-il pu s'en reconnaître quand on lui répétait chaque jour qu'il était le meilleur

( 11 A PII 1. E ix. -243

des rois? Or, roi , dans l'idée qu'on lui avait donnée de lui-même , était quelque chose d'une nature trop au-dessus de la simple humanité pour qu'il ne fût pas autorisé à se croire une espèce de dieu. Triste destinée des rois! De vils flatteurs font constamment tout ce qu'il faut pour les réduire au-dessous de la condition d'homme.

La princesse d'Ardore accoucha dans ce tempslà d'un jeune prince. Son mari, qui était ambassadeur de Naples, désira que Louis XV en fût le parrain , et le roi y consentit. Il fît cadeau à son filleul d'un régiment, mais la mère, qui n'aimait pas le militaire, n'en voulut point. M. le maréchal de Richelieu m'a dit qu'il n'avait jamais vu le roi rire de si bon coeur qu'en apprenant ce singulier refus.

Je connus chez la duchesse de Fulvie mademoiselle Gaussin , qu'on appelait Lolote. Elle était maîtresse de lord Albemarle, ambassadeur d'Angleterre, homme d'esprit, très-noble et très-généreux. 11 se plaignit un soir à son amie de ce qu'elle louait la beauté des étoiles qui brillaient au firmament, tandis qu'elle savait qu'il ne pouvait pas lui en faire présent. Si milord Albemarle avait été ministre en France lors de la rupture entre la France et l'Angleterre, il aurait tout accommodé, et la malheureuse guerre qui fît perdre à la France tout le Canada n'aurait pas eu lieu. Il n'est pas douteux que la bonne harmonie entre deux nations ne dépende le plus souvent

a44 CHAPITRE IX.

des minisires respectifs qu'elles tiennent auprès des cours qui sont dans le cas ou dans le danger de se brouiller.

Quant à la maîtresse de ce noble lord, il n'y avait qu'un sentiment sur son compte. Elle avait toutes les qualités pour devenir sa femme, et les premières maisons de France n'ont pas trouvé que le titre de milady Albemarle lui fût nécessaire pour l'accueillir avec distinction , et aucune dame n'était choquée de la voir assise à son côté, quoiqu'on sût qu'elle n'avait point d'autre titre que celui de maîtresse du lord. Elle était passée des bras de sa mère dans ceux de lord Albemarle à l'âge de treize ans, et sa conduite fut toujours respectable. Elle eut des enfans que mylord reconnut et elle mourut comtesse d'Éronville. Je parlerai d'elle plus tard.

Jeus également occasion de faire la connaissance chez M. de Moceni^o d'une dame véuitienne, veuve du chevalier Winne, Anglais. Elle venait de Londres avec ses enfans , et elle avait dû y aller pour leur assurer l'héritage de feu son époux, auquel ils auraient perdu leur droit s'ils ne s'étaient pas déclarés de la religion anglicane. Elle retournait à Venise , contente de son voyage. Elle avait avec elle sa fille aînée, jeune personne de douze ans qui , malgré sa jeunesse , portait sur son beau visage tous les caractères de la perfection. Elle vit aujourd'hui à Venise, veuve du comte de Rosenberg , mort à Venise, ambassadeur

de l'impératrice-reine Marie-Thérèse. Elle y brille par sa sage conduite, et par toutes les vertus sociales dont elle est ornée. Personne ne lui trouve que le seul défaut de n'être pas riche ; mais elle ne s'en aperçoit que par la nécessité où elle se trouve de ne point faire tout le bien qu'elle voudrait.

Le lecteur verra dans le chapitre suivant comment j'eus un petit démêlé avec la justice française.

Mon affaire avec la justice parisienne. — Mademoiselle Vesian.

La fille cadette de mon hôtesse, mademoiselle Quinson, jeune personne de quinze à seize ans, venait souvent chez moi sans y être appelée. Je ne fus pas long-temps à m'apercevoir qu'elle m'aimait, et je me serais trouvé ridicule si je m'étais avisé de faire le cruel avec une brune piquante , vive, aimable, et qui avait une voix ravissante.

Pendant les quatre ou cinq premiers mois, il n'y eut entre elle et moi que des badinages d'enfans; mais une nuit, étant rentré fort tard et Payant trouvée profondément endormie sur mon lit, je ne crus pas devoir l'éveiller, et m'étant

(UAl'ITKE X. 3^r

déshabillé, je me misa côté d'elle. Elle me quitta à la pointe du jour.

Il n'y avait pas trois heures que Mirai m'avait quitté quand une marchande de modes vint avec une fille charmante me demandera déjeuner. Je trouvais la jeune fille bien digne d'un déjeûner; mais ayant besoin de repos, après m'être entretenu une heure avec elles, je les priai de sortir. Comme elles s'en allaient, voilà madame Quinson qui entre avec sa fille pour faire mon lit. Je passe ma robe de chambre et je me mets à écrire. Ah ! les vilaines drôlesses ! s'écrie la mère.

— A qui en avez-vous , madame ?

— L'énigme n'est pas très-obscure, monsieur : voilà ces draps abîmés.

— J'en suis fâché , ma chère dame ; mais changez-] es, et le mai sera réparé.

Elle sort en gromelant des menaces : Si jamais elles y reviennent, elles verront beau jeu.

Mirai étant restée seule avec moi , je lui fais des reproches sur son imprudence. Elle me répond en riant que l'Amour avait envoyé ces femmes pour protéger l'innocence. Depuis ce jour, Mirai ne se gêna plus ; elle venait partager ma couche quand l'envie lui en prenait, à moins que je ne la renvoyasse , et le matin elle regagnait facilement sa chambre. Mais au bout de quatre mois^ cette belle m'annonça que notre secret serait bientôt dévoilé. J'en suis fâché , lui dis-je \ mais je ne saurais qu'y faire.

— Il faut penser à quelque chose.

— Penses-y.

— A quoi veux-lu que je pense? Arrive que pourra : le parti que je prends est de n'y point penser.

Vers le sixième mois , sa rotondité devint si forte , que sa mère , ne pouvant plus douter du fait, se mit en fureur , et à force de coups elle l'obligea à déclarer le père. Mimi me nomma , et peut-être ne mentit-elle pas.

Riche de cette découverte , madame Quinson vient chez moi comme une furie. Elle se jette dans un fauteuil, et après avoir repris haleine, elle me chargea d'injures et finit par me signifier qu'il fallait que j'épousasse sa fille. A cette intimation , sachant de quoi il s'agissait et voulant couper court, je lui dis que j'étais marié en Italie.

— Eh ! pourquoi donc ètes-vous allé faire un enfant à ma fille ?

— Je vous assure que je n'ai pas eu cette intention : mais d'ailleurs qui vous a dit que ce soit moi qui l'aie fait ?

— Elle-même, monsieur, et elle en est sûre.

— Je lui en fais mon compliment ; mais moi, madame , je vous certifie que je suis tout prêt à jurer que je n'en suis pas sûr.

— Ainsi donc ?

— Ainsi rien. Si elle est grosse, elle accouchera.

Elle descend en proférant des malédictions et

des menaces, et le lendemain je fus cité devant le commissaire du quartier. Je me rends à la citation et j'y trouve la dame Quinson armée de toutes pièces. Le commissaire, après les questions préliminaires en usage dans la chicane, me demanda si je convenais d'avoir fait à la fille Quinson l'injure dont la mère , présente , se plaignait.

— Monsieur le commissaire , veuillez, je vous prie, écrire mot pour mot la réponse que je vais vous faire.

— Fort bien.

— Je n'ai fait aucune injure à Mimi, fille delà plaignante, et je m'en rapporte à la fille elle-même qui a toujours eu pour moi autant d'amitié que j'en ai pour elle.

— Elle déclare être enceinte de vous.

— Cela est possible , mais ce n'est pas sur.

— Elle dit que c'est certain, puisqu'elle assure n'avoir vu aucun autre homme que vous.

— Si cela est vrai, elle est malheureuse ; car sur ce point un homme ne peut en croire d'autre femme que la sienne.

— Que lui avez-vous donné pour la séduire ?

— Rien, car loin de l'avoir séduite, je l'ai été par elle; et nous nous trouvâmes d'accord dans l'instant , car je suis facile à séduire par une jolie femme.

— Était-elle intacte ?

— Je n'en ai été curieux ni avant ni après; ainsi, monsieur , je n'en sais rien.

35o U1AV1TRE X.

— Sa mère vous demande une satisfaction et la loi vous condamne.

— Je n'ai aucune satisfaction à donner à la mère ; et pour ce qui est de la loi , je m'y soumettrai lorsqu'on me l'aura fait connaître et qu'on m'aura convaincu que je l'ai enfreinte.

— Vous en êtes déjà convaincu; car trouvezvous qu'un homme qui fait un enfant à une fille honnête dans une maison où il est habitué ne viole pas les lois de la société ?

— J'en conviens lorsque la mère se trouve trompée; mais lorsque cette même mère envoie sa fille dans la chambre d'un jeune homme , ne doit-on pas la juger disposée à souffrir en paix tous les accidens qui peuvent en être la suite ?

— Elle ne vous Ta envoyée que pour qu'elle vous servît.

— Aussi m'a-t-elle servi comme je l'ai servie ; et si elle me l'envoie ce soir et que cela convienne à Mimi , je la servirai de mon mieux ; mais rien par force ni hors de ma chambre , dont j'ai toujours payé le loyer avec exactitude.

— Vous direz ce que vous voudrez, mais vous paierez l'amende.

— Je ne. dirai que ce que je croirai juste et je ne paierai rien; car il n'est pas possible qu'il y ait une amende à payer là où il n'y a nulle violation de droit. Si l'on me condamne , je réclamerai jusqu'en dernier ressort et jusqu'à ce que l'équité me rende justice ; car, monsieur, je sais que tel

UIAPITKK X. 2DI

que je suis, je n'aurai jamais ni la maladresse ni la lâcheté de refuser mes caresses à une jolie femme qui me plaira et qui viendra les provoquer dans ma propre chambre, et surtout quand je me croirai sur qu'elle y vient du consentement de sa mère.

Je signai l'interrogatoire après l'avoir préalablement lu , ensuite je sortis. Le lendemain , le lieutenant de police me fit appeler , et après m'avoir entendu, ainsi que la mère et la fille , il me renvoya absous , et condamna la mère à payer les frais. Cela ne m'empêcha pas de céder aux larmes de Mimi pour défrayer sa mère pendant ses couches. Elle eut un garçon que l'on envoya à l'Hôtel- Dieu, au profit de la nation. Mimi s'enfuit bientôt de la maison paternelle pour monter sur les tréteaux du théâtre de la foire St. -Laurent. N'étant point connue , elle n'eut pas de peine à trouver un amant qui la prit pour vierge. Je la trouvai très-jolie. Je ne savais pas, lui dis-je, que tu fusses musicienne ?

— Je le suis comme toutes mes camarades, dont aucune ne connaît une note de musique. Les filles de l'Opéra n'en connaissent guère plus , et malgré ça avec de la voix et du goût on chante à ravir.

Je l'invitai à donner à souper à Patu qui la trouva charmante. Elle finit mal, et disparut.

Les Italiens obtinrent dans ce temps-là la permission de donner sur leur théâtre des parodies d'opéras et de tragédies. Je connus à ce théâtre la célèbre Chantilli qui avait été maîtresse du mare-

25a CHAPITRE X.

chai de Saxe, et qu'on appelait Favart parce que le poète de ce nom l'avait épousée. Elle chanta dans la parodie de Thétis et Pelée, de M. de Fontenelle, le rôle de Tonton au milieu du bruit des applaudissemens. Elle rendit amoureux de ses grâces et de son talent un homme du plus grand mérite , l'abbé de Voisenon , avec lequel je fis une connaissance aussi intime qu'avec Crébillon. Tous les ouvrages de ce théâtre qui passent pour être de madame Favart et qui en portent le nom, sont de ce célèbre abbé, qui fut élu membre de l'académie après mon départ de Paris. Je cultivai une connaissance que je savais apprécier et il m'honora de son amitié. Ce fut de moi que l'abbé de Voisenon conçut l'idée de faire des oratoires en vers : ils furent chantés pour la première fois aux Tuileries les jours où les théâtres sont fermés pour cause de religion. Cet aimable abbé, auteur secret de plusieurs comédies , avait une petite santé attachée à un très-petit corps : il était tout esprit et gentillesse, el fameux par ses bons mots saillans, tranchans, et qui pourtant n'offensaient personne. Il était impossible qu'il eût des ennemis , car sa critique glissait à fleur de peau. Un jour qu'il venait de Versailles , lui ayant demandé ce qu'il y avait de nouveau : Le roi bâille, me dit-il, parce qu'il doit venir demain au parlement pour y tenir un lit de justice.

— Pourquoi appelle-t-on cela un lit de justice?

— Je n'en sais rien , si ce n'est parce que la justice y dort.

J'ai retrouvé le vivant portrait de cet illustre écrivain à Prague, dans la personne de M. le comte François Hardig , actuellement ministre plénipotentiaire de l'empereur à la cour de Saxe.

L'abbé de Voisenon me présenta à Fontenelle qui avait alors quatre-vingt-treize ans. Bel esprit , savant aimable , physicien profond , fameux par ses bons mots , Fontenelle ne savait pas faire un compliment sans l'animer d'esprit et dobligeance. Je lui dis que je venais de l'Italie exprès pour le voir. Avouez , monsieur , me dit-il, que vous vous êtes fait attendre bien long-temps. Répartie à la fois obligeante et critique , qui relevait d'une manière spirituelle et délicate le mensonge de mon compliment. Il me fît présent de ses ouvrages , et il me demanda si je goûtais les spectacles français : je lui dis que j'avais vu à l'Opéra Thétis et Pelée. Cette pièce est de lui , et lorsque je lui en eus fait l'éloge , il me répondit que c'était une tête pelée.

— J'étais hier aux Français, on donnait Athalie.

— C'est le chef-d'œuvre de Racine, monsieur; et Voltaire a eu tort de m'accuser de l'avoir critiquée en m'attribuant une épigramme dont personne n'a jamais connu l'auteur et qui finit par deux très-mauvais vers ;

Pour avoir fait pis qu'Ester, Comment diable as-tu pu faire?

2 i j CHS.PITKE \.

J'ai entendu dire que M. de Fontenelle avait été le tendre ami de madame de Tancin , que M. d'Alembert était le fruit de leur intimité , et que Le Rond n'avait été que son père nourricier. J'ai connu d'Alembert chez madame de Graffigni. Ce grand philosophe avait le secret de ne jamais paraître savant lorsqu'il se trouvait en société de personnes aimables qui n'avaient point des prétentions au savoir et aux sciences, et il avait l'art de donner de l'esprit à ceux qui raisonnaient avec lui.

La seconde fois que je revins à Paris, après ma fuite des Plombs , je me faisais une fête de revoir l'aimable et vénérable Fontenelle ; mais il mourut quinze jours après mon arrivée au commencement de 1757.

La troisième fois que je retournai à Paris, avec l'intention d'y finir mes jours, je comptais sur l'amitié de M. d'Alembert; mais il mourut comme Fontenelle, quinze jours après mon arrivée, vers la fin de 1783. Aujourd'hui je sens que j'ai vu Paris et la France pour la dernière fois. L'effervescence populaire m'a dégoûté et je suis trop vieux pour en espérer la fin.

M. le comte de Looz , ambassadeur du roi de Pologne et électeur de Saxe à la cour de Versailles, m'invita en 1 -^ 5 1 à traduire en italien un opéra français susceptible de grandes transformations et de grands ballets annexés au sujet même de l'opéra , et je fis choix de Zoroastre de M. de Ca-

liusac. Je dus adapter les paroles à la musique des chœurs, chose difficile. Aussi la musique resta belle , mais la poésie italienne ne brillait pas. Malgré cela le monarque généreux me fit remettre une belle tabatière d'or , et je réussis à faire un grand plaisir à ma mère.

Vers le même temps mademoiselle Vesian arriva à Paris avec son frère. Elle était toute jeune, bien élevée , novice , belle et aimable au possible : elle avait son frère avec elle. Son père , ancien officier au service de France, était mort à Parme , sa ville natale. Restée orpheline sans aucun moyen d'existence , elle suivit le conseil qu'on lui donna de vendre tout ce que son père avait laissé de meubles et d'effets et de se rendre à Versailles pour tâcher d'y obtenir de la justice et de la bonté du roi une petite pension pour la faire vivre. En descendant de la diligence elle prit un fiacre et se fit conduire dans un hôtel garni le plus voisin du Théâtre-Italien. Le hasard voulut qu'elle vînt descendre à l'hôtel de Bourgogne où je logeais.

Le matin on me dit que dans une chambre voisine de la mienne , il y avait deux jeunes Italiens, frère et soeur, nouvellement arrivés, fort jolis l'un et l'autre, mais qu'ils étaient mincement montés. Italiens , jeunes, pauvres et nouveaux débarqués, c'était là bien des motifs pour exciter ma curiosité. Je vais à leur porte , je frappe et voilà un jeune homme en chemise qui vient m'ouvrir. Monsieur,

•l56 CHAPITRE X.

me dit-il , je vous demande excuse si je viens vous ouvrir en cet état.

— C'est à moi à vous faire les miennes. Je viens en ma double qualité de voisin et de compatriote vous offrir mes services.

Un matelas par terre annonçait le lit qu'avait occupé le jeune homme ; un lit dans une alcôve , caché par des rideaux, me fit deviner la soeur. Je la prie de m'excuser d'être venu l'interrompre sans m'informer si elle était levée. Elle me répond sans me voir que , fatiguée du voyage, elle avait dormi un peu plus qu'à l'ordinaire ; mais qu'elle allait se lever, si je voulais lui en donner le temps.

— Je m'en vais dans ma chambre, mademoiselle , et j'aurai l'honneur de revenir dès que vous me ferez appeler : je suis à telle chambre.

Un quart d'heure après , au lieu de me faire appeler, je vois entrer une jeune et belle personne qui me fait avec grâce une révérence modeste en me disant qu'elle venait me rendre ma visite et que son frère allait venir à l'instant. Je la remercie en l'invitant à s'asseoir, et je lui exprime tout l'intérêt qu'elle m'inspire. Sa reconnaissance se montre plus encore dans son ton de voix que dans ses expressions , et captivant déjà sa confiance, elle me conte avec naïveté, mais non sans une sorte de dignité , sa courte histoire ou plutôt sa situation , et elle achève en me disant : Il faut que je me procure dans la journée un logement moins cher, car il ne me reste plus que six francs.

Je lui demande si elle a des lettres de recommandation et elle tire de sa poche un paquet de papiers contenant sept à huit certificats de bonnes moeurs , d'indigence et un passe-port.

— Voilà donc tout ce que vous avez, ma chère compatriote?

— Oui; je me présenterai avec mon frère au ministre de la guerre, et j'espère qu'il aura pitié de moi.

— Vous ne connaissez personne ?

— Personne , monsieur, vous êtes le premier homme en France auquel j'ai dit mon histoire.

— Je suis votre compatriote , et vous m'êtes recommandée par votre situation autant que par votre âge. Je veux être votre conseil , si vous le voulez.

— Ah ! monsieur, que ne vous devrais-je pas?

— Rien. Donnez-moi vos papiers, je verrai ce que je puis faire. Ne dites votre histoire à personne. Que l'on ignore complètement votre état et ne sortez pas de cet hôtel. Voilà deux louis que je vous prête jusqu'à ce que vous soyez en état de me les rendre.

Elle les accepta pénétrée de reconnaissance.

Mademoiselle Vesian était une brune de seize ans , intéressante dans toute la force de l'expression , parlant bien français et italien, ayant des formes, des manières très-gracieuses et un ton de noblesse qui lui donnait beaucoup de dignité. Elle me conta ses affaires sans bassesse , mais sans m 17

2j8 chapitre \.

cet air de timidité qui semble naître de la crainte que la personne qui écoute ne veuille profiter de la détresse qu'on lui confie. Elle n'avait l'air ni humilié ni hardi : elle avait de l'espoir et ne vantait pas son courage. Son maintien n'annonçait aucune prétention de vouloir faire parade de sa vertu, quoiqu'elle eût un certain air de pudeur qui en aurait imposé à quiconque aurait pu vouloir lui manquer. J'en sentis l'effet sur moi-même ; car malgré ses beaux yeux, sa belle taille, la fraîcheur de son teint, sa belle peau, son négligé, enfin tout ce qui peut tenter un homme et qui m'inspirait les plus brùlans désirs, je ne me sentis pas un instant de velléité : elle m'avait inspiré un sentiment de respect qui me rendit maître de moi-même, et je me promis bien , non-seulement de ne rien entreprendre sur elle , mais encore de n'être pas le premier à la mettre sur un mauvais chemin. Je crus même devoir remettre à un autre temps un discours pour la sonder sur ce point, et pour embrasser peut-être un autre système. Vous êtes , lui dis-je , venue dans une ville où votre destinée doit se développer, et où toutes les belles qualités dont la nature s'est plue à vous orner et qui semblent destinées à faire votre fortune , peuvent être le sujet de votre perte; car ici , ma chère compatriote , les hommes riches méprisent toutes les libertines , excepté celles qui leur ont sacrifié leur vertu. Si vous en avez et que vous soyez déterminée à la conserver, préparez-vous , à moins

d'un hasard tout particulier, à souffrir beaucoup de misère 5 et si vous vous sentez assez au-dessus de ce qu'on appelle préjugés, si vous êtes enfin disposée à consentir à tout pour vous procurer un état aisé , tâchez soigneusement de ne pas vous laisser tromper. Soyez pleine de défiance pour les paroles dorées qu'un homme plein de feu vous dira pour obtenir vos faveurs : ne le croyez que lorsque les faits auront précédé les paroles; car après la jouissance le feu s'éteint et vous vous trouverez trompée. Gardez-vous aussi de supposer des sentimens désintéressés dans ceux que vous verrez surpris à l'aspect de vos charmes : ils vous donneront de la fausse monnaie en abondance; mais ne soyez pas facile. Pour moi , je suis sûr que je ne vous ferai pas de mal , et j'ai l'espérance de vous faire quelque bien. Pour vous rassurer sur mon compte, je vous traiterai comme si vous étiez ma sœur; car je suis trop jeune pour vous traiter en père ; et je ne vous parlerais pas ainsi, si je ne vous trouvais pas charmante.

Son frère vint dans ces entrefaites. C'était un joli garçon de dix-huit ans, bienfait, mais sans ton , parlant peu et n'annonçant rien sur sa physionomie. Nous déjeûnâmes ensemble, et pendant le repas , lui ayant demandé à quoi il se sentait le plus ewclin , il me répondit qu'il était disposé à tout faire pour gagner honnêtement sa vie.

— Avez-vous quelque talent ?

— J'écris assez bien.

— C'est quelque chose. Si vous sortez, gardezvous de tout le monde; ne mettez le pied dans aucun café , et dans les promenades publiques ne parlez à personne. Mangez chez vous avec votre sœur , et faites-vous donner un petit cabinet séparé. Ecrivez aujourd'hui quelque chose en français ; vous me le donnerez demain matin , et nous verrons. Quanta vous, mademoiselle, voilà des livres à votre disposition. J'ai vos papiers; demain je saurai vous dire quelque chose; car nous ne nous verrons plus aujourd'hui : je rentre habituellement fort tard.

Elle prit quelques livres, me salua avec modestie , et me dit d'un ton de voix enchanteur qu'elle était pleine de confiance en moi.

Très-disposé à lui être utile , partout où j'allai ce jour-là, je ne fis que parler d'elle et de son affaire , et partout hommes et femmes me dirent que si elle était jolie , elle ne pouvait point manquer^ mais qu'elle ferait toujours bien de faire des démarches. Quant au frère, on m'assura qu'on trouverait à le placer dans quelque bureau. Je pensai à lui trouver une femme comme il faut pour la faire présenter à M. d'Argenson. C'était le vrai chemin, et je me sentais la force de la soutenir en attendant. Je priai Silvia d'en parler à madame de Montconseil qui avait beaucoup d'ascendant sur l'esprit de M. le ministre de la guerre. Elle me le promit , mais avant elle désirait connaître la demoiselle.

Je rentrai chez moi vers les onze heures, et voyant de la lumière dans la chambre de la jeune personne, je frappai. Elle vint m'ouvrir en me disant qu'elle ne s'était pas couchée dans l'espoir de me voir, et je lui rendis compte de ce que j'avais fait : je la trouvai prête à tout et pénétrée de reconnaissance. Elle parlait de sa situation avec l'air d'une noble indifférence , qui ne se soutenait que pour empêcher ses larmes de couler. Elle les retenait 3 mais ses yeux humides annonçaient l'effort qu'elle se faisait pour les arrêter. Nous causions depuis deux heures, et de prppos en propos, je sus qu'elle n'avait jamais aimé, et que par conséquent elle était digne d'un amant qui la récompensât convenablement, si elle était obligée de lui faire le sacrifice de sa vertu. Il était ridicule de prétendre que cette récompense dût être un mariage : la jeune Vesian n'avait pas encore fait ce qu'on appelle le faux pas; mais elle était loin du bégueulisme de ces filles qui disent qu'elles ne le feraient pas pour tout l'or du monde, et qui cèdent d'ordinaire au plus petit assaut : elle n'aspirait qu'à se donner d'une manière convenable et avantageuse.

Je soupirais en écoutant ses propos très-sensés au fond dans la situation où un destin rigoureux l'avait placée. Sa sincérité me ravissait : je brûlais. Lucie de Paséan me revenait à la mémoire ; je me souvenais de mon repentir du tort que j'avais eu d'avoir négligé une tendre fleur qu'un

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autre moins cligne que moi s'était empressé de cueillir : je me sentais auprès d'un agneau qui aïlait peut-être devenir la proie de quelque loup dévorant, elle qui n'avait pas été élevée pour l'abjection , qui avait des sentimens nobles , une éducation soignée et une candeur qu'un souffle impur allait peut-être ternir sans retour. Je soupirais de n'être pas en état de faire sa fortune en la conservant à l'honneur et à la vertu. Je sentais que je ne pouvais ni me l'approprier illégitimement, ni être sa sauve-garde , et qu'en devenant son protecteur, je devais lui faire plus de tort que de bien; enfin , qu'au lieu de l'aider à sortir de la situation pénible dans laquelle elle se trouvait, je n'aurais peut-être contribué qu'à la perdre entièrement. Cependant je la tenais assise près de nioi^ lui parlant sentiment et jamais amour ; mais je lui baisais trop souvent la main et le bras sans en venir à une résolution , ni à un commencement qui serait allé trop tôt à sa fin et qui m'aurait contraint à me la conserver pour moi : alors plus de fortune à espérer pour elle , et pour moi plus de moyen de m'en délivrer. J'ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré la liberté ; et lorsque je me suis trouvé en danger de la perdre , je ne me suis sauvé que par hasard.

J'avais passé quatre heures à peu près avec mademoiselle Vesian, brûlé de tous les feux du désir, et ayant eu assez de force pour me vaincre. Elle qui ne pouvait pas attribuer ma retenue à la

vertu et qui ne savait pas ce qui m'empêchait d'aller plus loin , dut me supposer ou impuissant ou malade. Je la quittai en l'invitant à dîner pour le jour suivant.

Nous dînâmes gaîment , et son frère étant allé se promener après le dîner, nous nous mîmes à la fenêtre d'où nous voyions toutes les voitures qui allaient au Théâtre-Italien. Je lui demande si elle aurait du plaisir d'y aller , elle sourit de bonheur et nous partons.

Je la plaçai à l'a mphi théâtre où je la laissai, lui disant que nous nous reverrions à la maison à onze heures. Je ne voulus pas rester auprès d'elle pour éviter les questions qu'on aurait pu me faire ; car plus sa mise était simple plus elle était intéressante.

En sortant du théâtre , j'allai souper chez Silvia, ensuite je me retirai. Je fus surpris par la vue d'un équipage fort élégaut. Je demandai à qui il appartenait ; on me répondit que c'était celui d'un jeune seigneur qui avait soupe avec mademoiselle Vesian. La voilà en bon chemin.

Je me lève le lendemain , et comme je mettais la tête à la fenêtre , je vois an fiacre s'arrêter devant l'hôtel; un jeune homme bien mis en costume du matin en descend , et l'instant d'après je l'entends entrer chez ma voisine. Courage. Mon parti était pris : j'aiFectais l'indifférence pour me tromper moi-même. Je m'habille pour sortir, et tandis que je faisais ma toilette , Vesian entrant

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chez moi, nie dit qu'il n'osait pas aller chez sa soeur, parce que le seigneur qui avait soupe avec elle venait d'y entrer.

— C'est dans l'ordre , lui dis-je.

— Il est riche et très-joli. Il veut nous conduire lui-même à Versailles et me faire avoir un emploi.

— Je vous en félicite. Qui est-il ?

— Je n'en sais rien.

Je mets ses papiers sous une enveloppe , et je les lui donne pour qu'il les remette à sa soeur ; ensuite je sors. Rentré chez moi à trois heures, l'hôtesse me remet un billet de la part de mademoiselle Vesian qui avait délogé.

Je monte, j'ouvre le billet et je lis ces paroles :

« Je vous rends l'argent que vous m'avez prêté et je vous remercie. Le comte de Narbonne s'intéresse à moi et ne veut assurément que me faire du bien ainsi qu'à mon frère. Je vous informerai de tout , de la maison où il veut que j'aille demeurer et où il m'a assuré qu'il ne me laissera manquer de rien. Je fais le plus grand cas de votre amitié et je vous prie de me la conserver. Mon frère reste ici et ma chambre m'appartient pour tout le mois, car j'ai tout payé. »

Voilà , me dis-je , une seconde Lucie de Paséan , et moi dupe une seconde fois de ma sotte délicatesse : car je prévois que ce comte ne fera pas son bonheur. Je m'en lave les mains. Je m'habille pour aller aux Français et je m'informe de ce qu'é-

tait ce Narbonne. C'est, me dit le premier venu, le fils d'un homme riche , grand libertin et criblé de dettes. Voilà de beaux renseigneinens ! Pendant huit jours je courus tous les théâtres et les lieux publics dans l'espoir de parvenir à connaître ce comte de Narbonne , mais n'ayant pu en venir à bout, je commençais à oublier l'aventure , lorsque vers les huit heures du matin Vesian entre dans ma chambre en me disant que sa soeur était dans la sienne et qu'elle désirait me parler. J'y vais de suite et je la trouve triste et les yeux rouges. Elle dit à son frère d'aller se promener , ensuite elle me parla ainsi :

M. de Narbonne , que j'ai cru honnête, parce que j'avais besoin qu'il le fût, vint s'asseoir près de moi à l'endroit où vous m'aviez laissée; il me dit que ma figure l'intéressait et me demanda qui j'étais. Je lui dis ce que je vous avais dit à vousmême. Vous me promîtes de penser à moi, mais Narbonne me dit qu'il n'avait pas besoin d'y penser et qu'il pouvait agir par lui-même. Je le crus et j'ai été dupe de ma confiance : il m'a trompée; c'est un coquin.

Comme les larmes la suffoquaient, j'allai me mettre à la fenêtre pour la laisser pleurer sans contrainte : quelques minutes après , je revins m'asseoir auprès d'elle. Dites-moi tout, ma chère Vesian ; soula«ez-vous librement et ne vous croyez pas coupable vis-à-vis de moi : car dans le fond j'ai plus de tort que vous. Vous n'auriez pas le

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