‹ MémoiresChapitre 6 sur 9 · I CHAP1TUE \H · texte numérisé non relu

I CHAP1TUE \H

sûre que je t'aime? Me crois- tu capable de te tromper? Es-tu certaine de ne jamais te repentir d'être mon épouse?

— J'en suis plus que certaine, mon coeur; car tu ne saurais vouloir faire mon malheur.

— Eh bien! devenons époux dès cet instant. Dieu seul sera témoin de nos sermens , et nous ne saurions en avoir de plus loyal , car il connaît la pureté de nos intentions. Donnons-nous réciproquement notre foi, unissons nos destinées et soyons heureux. Nous fortifierons notre tendre lien du consentement de ton père et des cérémonies de la religion aussitôt qu'il nous sera possible : en attendant sois à moi^ sois toute à moi.

— Dispose de moi, mon ami. Je promets à Dieu et à toi d'être dès ce moment et pour la vie ta fidèle épouse : je m'expliquerai ainsi à mon père, au prêtre qui bénira notre union , enfin à tout le monde.

— Je te fais le même serment, ma tendre amie, et je t'assure que nous sommes parfaitement mariés. Viens dans mes bras; achève mon bonheur.

— Oh! mon Dieu ! est-il possible que je touche de si près au bonheur !

Après l'avoir tendrement embrassée, j'allai dire à la maîtresse du casino de ne nous apporter à manger que lorsque nous l'appellerions, et de ne point nous interrompre. Pendant cela ma charmante C.C. s'était jetée sur le lit tout habillée, mais je lui dis que les voiles importuns eiFarou-

chaient l'amour, et en moins d'une minute j'en fis une nouvelle Eve, belle et nue comme si elle n'avait fait que sortir des mains du suprême artiste. Sa peau douce comme un satin était d'une blancheur éblouissante, que relevait encore sa superbe chevelure J'ébène que j'avais étendue sur ses épaules d'albâtre. Sa taille svelte , ses hanches saillantes , sa gorge parfaitement moulée, ses lèvres de roses, son teint animé, ses grands yeux d'où s'échappaient à la fois la douceur et l'étincelle du désir, tout en elle était d'une beauté parfaite et présentait à mes avides regards la perfection de la mère des amours embellie de tout ce que la pudeur répand de charmes sur les attraits d'une belle femme.

Hors de moi-même , je commençais à craindre que mon bonheur ne fût pas réel , ou qu'il ne pût pas devenir parfait par un complète jouissance , quand l'amour malin s'avisa dans un moment si sérieux de me fournir matière à rire. Serait-ce une loi , me dit ma déesse , que l'époux ne dût pas se déshabiller?

— Non, cher ange, non; et si c'en était une, je la trouverais trop barbare pour m'y soumettre.

En un instant je fus débarrassé de tous mes vètemens , et mon amante se livra à son tour h toutes les impulsions de l'instinct et de la curiosité ; car tout en moi était nouveau pour elle. Enfin , comme accablée de la jouissance des yeux , elie

me presse contre son sein et s'écrie : Oh! mon ami quelle différence de toi à mon oreiller.

— A ton oreiller, mon cœur? Mais tu ris : explique-moi cela.

— C'est un enfantillage ; mais tu n'en seras pas facile ?

— Fâché! pourrais-je l'être avec toi dans le plus doux instant de ma vie?

— Eh bien! depuis plusieurs jours , je ne pouvais pas ni'endormir sans tenir mon oreiller entre mes bras : je le caressais , je l'appelais mon cher mari : je me figurais que c'était toi et quand une douce jouissance m'avait rendue immobile, je m'endormais, et le matin je retrouvais mon grand coussin entre mes bras.

Ma chère C. C. devint ma femme en héroïne , car l'excès de son amour lui rendit la douleur même délicieuse. Après trois heures passées dàas les plus doux ébats , je me levai et j'appelai pour qu'on nous apportât à souper. Le repas fut frugal T mais délicieux ! Nous nous entre-regardions sans parler, car que nous dire qui valût ce que nous sentions? Nous trouvions notre bonheurextrème, et nous en jouissions dans la persuasion que nous pouvions le renouveler à notre gré.

L'hôtesse monta pour nous demander si nous désirions quelque chose et elle nous demanda si nous n'irions pas à l'Opéra qu'on disait si beau.

— Est-ce que vous n'y avez jamais été ?

— Jamais, car pour des gens comme nous , c est

trop cher. Ma fille en est si curieuse que, Dieu me pardonne , je crois qu'elle se donnerait pour avoir le plaisir d'y aller une fois.

— Elle le paierait cher, dit ma petite femme en riant. Mon ami , nous pourrions faire son bonheur sans qu'il lui en coûtât si cher , car cela fait bien mal.

— J'y pensais, mon amie. Tiens , voilà la clé de la loge; tu peux leur en faire présent.

— Tenez , dit-elle à l'hôtesse , voici la clé d'une loge du théâtre Saint-Moïse : elle coûte deux sequins , allez-y à notre place , et dites à votre fille de garder sa rose pour quelque chose de mieux. Pour que vous puissiez bien vous divertir, la mère, voilà deux sequins , lui dis-je : faites bien amuser votre fille.

La bonne femme, tout ébahie de la générosité de ses hôtes , courut trouver sa fille pendant que nous nous applaudissions de nous être mis dans la nécessité de nous recoucher. L'hôtesse remonta avec sa fille, belle blonde très-appétissante, et qui veut absolument baiser la main à ses bienfaiteurs. Elle va partir à l'instant avec sou amoureux, nous dit la mère. 11 est là-bas; mais je ne la laisserai pas aller seule, car c'est un gaillard ! J'irai avec eux.

— Fort bien, ma bonne; mais à votre retour, faites attendre la gondole qui vous mènera; nous nous en servirons pour retourner :<■ Venise.

3n8 CHAPITRE XIV.

— Quoi! vous voulez rester ici jusqu'à notre retour ?

— Oui , car nous nous sommes mariés aujourd'hui.

— Aujourd'hui , Dieu vous bénisse !

S'étant alors approchée du lit pour l'arranger , elle aperçut les traces vénérables de la sagesse de mon épouse, et dans un mouvement de joie elle vint embrasser ma chère C. C. , ensuite elle se mit à faire un sermon à sa fille en lui montrant ce qui, selon elle , faisait un honneur infini à la jeune mariée ; marques respectables , disait-elle , que l'hymen ne voit que rarement de nos jours sur son autel. La fille répondit en baissant ses beaux yeux bleus qu'elle était sûre qu'il lui en arriverait autant à ses noces.

— J'en suis certaine aussi, car je ne te perds jamais de vue. Va chercher de l'eau dans cette cuvette et porte-la ici ; car cette charmante mariée doit en avoir besoin.

La fille obéit, ensuite ces femmes étant sorties, nous nous recouchâmes et quatre heures de délicieuses extases se passèrent avec une extrême rapidité. Notre dernière lutte aurait été plus longue s'il n'était venu à ma charmante amie le caprice de se mettre à ma place et de renverser les rôles. Epuisés de bonheur et de jouissance, nous nous endormions quand l'hôtesse vint nous dire que la gondole nous attendait. Je me levai de suite pour lui ouvrir dans l'espoir de rire de ce qu'elle nous conterait

de l'Opéra ; mais elle laissa ce soin à sa fille qui était montée avec elle , et elle alla nous préparer du café. La blondine aida mon amie à s'habiller , mais de temps en temps elle me donnait des œillades qui me donnèrent à penser qu'elle avait plus d'expérience que sa mère ne lui en supposait.

Rien n'était plus indiscret que les yeux de ma charmante maîtresse ; ils portaient les marques irrécusables de ses premiers exploits ; mais aussi elle venait de soutenir un combat qui l'avait positivement rendue tout autre qu'elle n'était auparavant.

Nous primes du café bien chaud, et je dis à notre hôtesse de nous préparer pour le jour suivant un dîner délicat , ensuite nous partîmes. L'aube du jour commençait à poindre lorsque nous débarquâmes à la place Sainte-Sophie pour mettre en défaut la curiosité des gondoliers, et nous nous quittâmes heureux , contens, et certains que nous étions parfaitement mariés. J'allai me coucher, déterminé à obliger par la voie de l'oracle M. de Bragadin à me faire avoir légalement la main de mon adorable C. C. Je restai au lit jusqu'à midi et je passai le reste de la journée à jouer malheureusement, comme si la fortune avait voulu m'avertir qu'elle n'était pas d'accord avec mon amour.

Continuation de mes amours avec G. C. — M. de Bragadin demande cette jeune personne pour moi. — Son père la refuse et la met dans un couvent. — De la Haye. — Je perds au jeu. — Association avec Croce qui me remet en fonds. — Divers accidens.

La douceur du sentiment que me causait mon amour m'avait rendu peu sensible à la perte que j'avais faite, et, tout occupé de mon aimable amie, ma tète semblait fermée à toute idée qui ne lui était pas relative.

Je m'occupais d'elle le lendemain matin quand son frère se présenta d'un air rayonnant en me disant : Je suis sûr que vous avez couché avec ma

sœur et j'en suis ravi. Elle n'en convient pas , niais son aveu est inutile. Je vous l'amènerai aujourd'hui.

— Vous me ferez plaisir, car je l'adore, et je vais la faire demander à monsieur votre père d'une manière qu'il ne pourra point me la refuser.

— Je le désire, mais j'en doute. En attendant je me trouve forcé de vous prier de me rendre un nouveau service. Je puis avoir , moyennant un billet payable en six mois , une bague qui vaut deux cents sequins et que je suis sûr de revendre aujourd'hui pour le même prix. Cette somme m'est indispensable ; mais sans votre caution , le bijoutier , qui vous connaît , ne me la donnera pas. Me ferez-vous ce plaisir ? Je sais que vous avez perdu hier; si vous en avez besoin, je vous donnerai cent sequins que vous me rendrez à l'échéance du billet.

Comment faire pour lui refuser? je voyais bien que je serais sa dupe ; mais j'aimais tant sa sœur! Je suis prêt , lui dis-je , à signer le billet ; mais vous avez tort d'abuser de ma tendresse pour votre sœur. Nous sortîmes et le marchand ayant accepté ma caution , nous finîmes cette affaire ; mais ce marchand , qui ne me connaissait pas , si ce n'est de nom, croyant me faire un compliment, dit à P. C. que, sous ma caution, tout son magasin était à son service. Je fus peu flatté du compliment , mais je crus v reconnaître la fourberie de P.C. qui avait l'adresse de découvrir, un sur cent,

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le malavisé qui , sans aucun fondement , m'accordait sa confiance ; car je n'avais rien. C'est ainsi que mon angélique C. C. , qui semblait devoir faire mon bonheur , était l'innocente cause de ma ruine

A midi , P. C. vint me mener sa sœur , et voulant sans doute me prouver qu'il était honnête homme , car ce sont toujours les fripons qui se mettent en frais pour cela , il me rendit le billet du vin de Chypre que j'avais cautionné, m'assurant en même temps qu'à notre première entrevue, il me remettrait les cent sequins qu'il m'avait promis.

Je menai comme à l'ordinaire mon amie à la Zuecca , je fis fermer le jardin et nous dînâmes sous une treille. Ma C. C. me paraissait plus belle depuis qu'elle était à moi , et l'amitié se joignant à l'amour, nous éprouvions une douce satisfaction qui se peignait sur tous nos traits. L'hôtesse, qui m'avait trouvé généreux , nous servit en gibier et en poisson, et sa blondine nous servit à table. Ce fut elle aussi qui vint déshabiller mon amie dès que nous fûmes montés pour nous livrer aux douceurs de notre nouvel hyménée.

Dès que nous fûmes seuls , mon amie me demanda ce que c'était que les cent sequins que son frère devait m'apporter, et je lui dis ce qui s'était passé entre nous. Je t'en supplie , me dit-elle , mon ami , à l'avenir refuse-lui absolument tout; car le malheureux est si obéré qu'il finirait par

t'entrainer dans le précipice où il ne peut manquer de tomber.

Cette fois nos plaisirs nous parurent plus solides : nous les savourions avec plus de délicatesse et, pour ainsi dire, nous les raisonnions. Oh! mon ami, me disait-elle, fais ton possible pour me rendre mère ; car alors mon père ne pourra plus prétexter de ma trop grande jeunesse pour refuser de me marier. J'eus beaucoup de peine à lui faire comprendre que l'accomplissement de ce vœu , quoiqu'il fût aussi le mien , ne dépendait pas entièrement de nous; mais qu'il était probable que , disposés comme nous l'étions , cela arriverait tôt ou tard.

Après avoir travaillé de notre mieux à l'accomplissement de ce grand œuvre, nous passâmes plusieurs heures dans un sommeil profond et délicieux. Dès que nous fûmes réveillés , je fis venir des bougies et du café , ensuite nous nous remîmes en action dans l'espoir de parvenir h l'accord de cette pamaison commune qui devait assurer notre bonheur. Ce fut au milieu de nos plus doux ébats que l'aube trop matinale vint nous surprendre , et nous nous hâtâmes de rentrer à Venise assez à temps pour éviter l'oeil de la curiosité.

Nous renouvelâmes la partie le vendredi ; mais quelque plaisir que je trouve aujourd'hui à me rappeler des instans aussi heureux, je ferai grâce à mes lecteurs de la peinture de nos nouvelles jouissances : ils pourraient bien ne pas se plaire

à mes redites. Je dirai seulement qu'avant de nous séparer, nous fixâmes, mon amie et moi, notre dernière partie au jardin pour le lundi suivant, dernier jour de masques. La mort seule aurait pu me faire manquera ce rendez-vous, car ce pouvait être le dernier jour de nos jouissances amoureuses.

Ainsi le lundi matin ayant vu P. C, qui me confirma le rendez-vous au même lieu et à la même heure, je ne manquai pas de m'y trouver. La première heure, malgré l'impatience, se passe vite ; mais la seconde estd'une longueur accablante. Cependant j'attendis la troisième et la quatrième sans que je visse venir le couple que j'attendais. J'étais dans un état à ne me figurer que les choses les plus sinistres. Si C. C. n'avait pas pu sortir, son frère aurait dû venir me le dire. Mais il se pouvait que quelque contretemps invincible l'en eût empêché, et je ne pouvais pas moi-même l'aller chercher chez elle, quand ce n'aurait été que par la crainte de les manquer en chemin. Enfin, au moment où les cloches sonnaient l' Angélus, je me vois accosté par C. C. seule et masquée. J'étais sûre, me dit-elle, que tu étais ici, et j'ai laissé dire ma mère. Me voilà. Tu dois être mort de faim. Mon frère n'a point paru de toute la journée. Allons vite à notre jardin, car j'ai besoin de manger aussi, et puis l'amour nous consolera de tout ce que nous avons souffert aujourd'hui.

Elle m'avait tout dit sans me laisser le temps de placer un mot; je n'avais rien à lui demander : nous partîmes , et nous nous mîmes dans une gondole pour nous rendre à notre jardin. Il faisait un vent affreux , une espèce de tourmente ; et la gondole n'étant qu'à une seule rame , il y avait véritablement du danger. C. C, qui ne le soupçonnait pas, folâtrait comme pour se dédommager de la contrainte où elle avait été toute la journée; mais les mouvemens qu'elle faisait mettaient le barcarol en péril : si par malheur il fût venu à tomber dans l'eau , rien n'aurait pu nous sauver, et nous aurions trouvé la mort au lieu du plaisir que nous allions chercher. Je lui disais de se tenir tranquille, mais dans la crainte de l'effrayer, je n'osais lui faire connaître le danger que nous courions; mais le barcarol, qui n'avait pas les mêmes motifs d'égard, nous cria d'une voix de stentor que si nous ne nous tenions pas immobiles, nous étions tous perdus. Cette menace fit effet et nous arrivâmes sans encombre. Je payai généreusement le barcarol qui se mit à rire de joie en voyant l'argent que le danger lui valait.

Nous passâmes dans notre casino six heures fortunées et marquées par de nombreux exploits amoureux ; le sommeil cette fois ne fut pas de la partie. La seule pensée qui troublât notre joie, c'était que le temps des masques étant iîni, nous ne savions comment dans la suite nous procurer des entretiens amoureux. Nous convînmes que le m. a5

mercredi matin j'irais faire une visite à son frère el qu'elle y viendrait comme de coutume.

Nous prîmes congé de la bonne jardinière, qui, ne pouvant plus se flatter de nous voir, nous exprima tous ses regrets et nous combla de bénédictions ; ensuite je reconduisis heureusement mon amie jusqu'à sa porte et je me retirai.

M'étant levé à midi, je vis, à ma grande surprise, de la Haye et son élève Calvi, joli garçon, mais le singe de son précepteur dans toute la force du terme. Il marchait, il parlait, il riait absolument comme lui : c'était le même langage que celui du jésuite ; français correct, mais âpre. Je trouvai cet excès, d'imitation scandaleux, et je crus devoir dire à de la Haye qu'il devait de toute nécessité démaniérer son élève , car cette servile singerie ne pouvait que lui attirer d'à mères railleries. Pendant que je lui faisais ma morale à ce sujet, le baron Bavois survint, et dès qu'il eut passé une heure avec ce garçon , il fut tout-à-fait de mon avis. Le jeune Calvi mourut deux ou trois ans après. De la Haye , dont la fureur était de faire des élèves , deux ou trois mois après la mort de Calvi, devint instituteur du jeune chevalier de Morosini , neveu de celui qui avait fait la fortune du baron Bavois, et qui était alors commissaire de la république aux confins pour en régler les limites avec la maison d'Autriche , dont le commissaire était le comte Christiani.

CHAriTRE XV. 38t

Amoureux outre mesure, je crus ne pouvoir plus différer une démarche dont je croyais alors que dépendait mon bonheur. Ainsi, après le dîner, dès que la société fut partie , je priai M. de Bragadin et ses deux amis de me donner deux heures d'audience dans le cabinet où nous étions inaccessibles. Là, sans nul exorde, je leur dis que j'étais amoureux de C. C. et déterminé à l'enlever s'ils ne trouvaient pas le moyen de la faire acorder par son père pour ma légitime épouse. Il s'agit, dis-je à M. de Bragadin , de nie faire un état suffisant pour ma vie , et d'assurer dix mille ducats que cette jeune personne m'apporterait de dot. Leur réponse fut que si Paralis leur donnait toutes les instructions nécessaires , ils obéiraient avec plaisir. Je n'en demandais pas davantage. Je passai deux heures à faire toutes les pyramides qu'ils désirèrent, et la conclusion fut que M. de Bragadin en personne demanderait la jeune personne à son père , l'oracle donnant pour raison de ce choix que ce devait être le même que celui qui, au moyen de tous ses biens présens et à venir , assurerait la dot. Le père de mon amie étant alors à sa campagne , je leur dis qu'ils seraient exactement avertis de son retour, et qu'ils devaient être tous trois réunis quand M. de Bragadin lui ferait la demande de la main de sa fdle.

Très-satisfait de ma démarche , je me rendis chez P. C. le lendemain matin. Une vieille femme

m'ayant introduit , me dit que monsieur n'y était pas, mais que madame viendrait nie parler. Elle vint en effet avec sa fille et toutes deux me parurent fort tristes. J'en tirai mauvais augure, et C. C. me dit que son frère était en prison pour dettes; qu'il était difficile de Je faire sortir parce que les sommes qu'il devait étaient trop considérables. La mère tout en pleurant me dit qu'elle était au désespoir de ne pouvoir le soutenir en prison , et me montra la lettre qu'il lui avait écrite , dans laquelle il la priait de remettre l'incluse à sa sœur. Je demandai à mon amie si je pouvais la lire , elle me la donna, et je vis qu'il la priait de le recommander à moi. Je la lui rendis en lui disant de lui écrire que je me trouvais dans l'impossibilité de rien faire pour lui; en même temps je suppliai la mère de recevoir vingtcinq sequins avec lesquels elle pourrait le secourir en lui en envoyant un ou deux à la fois. Elle ne consentit à les prendre qu'à force de prières que lui en fit sa fille.

Après cette scène fort peu réjouissante , je leur rendis compte de la démarche que j'avais faite pour obtenir la main de mon amie. Madame me remercia, trouva la démarche honorable et bien conduite ; mais elle me dit de ne rien espérer, car son mari, qui tenait à ses idées, avait promis de ne la marier qu'à dix-huit ans et surtout qu'à un négociant. Il devait arriver ce jourlà même. Au moment de mon départ, mon amie

ine glissa un billet dans lequel elle me disait que je pouvais sans rien craindre , au moyen de la clé de la petite porte que j'avais, me rendre chez elle à minuit , que je la trouverais dans la chambre de son frère. Cela me combla de joie , car malgré les doutes de la mère , j'espérais le succès le plus heureux.

Rentré chez moi , j'annonce à M. de Bragadin l'arrivée prochaine du père de mon adorable C. C , et aussitôt ce respectable vieillard se mit à lui écrire en ma présence. Il le priait de lui assigner l'heure à laquelle il pourrait aller lui parler d'une affaire importante. Je le priai de ne lui envoyer sa lettre que le lendemain.

Le lecteur devine qu'à minuit, je ne me fis pas attendre. J'entrai sans obstacle et je trouvai mon ange qui me reçut à bras ouverts. Tu n'as rien à craindre , me dit-elle ; mon père est arrivé en parfaite santé et tout le monde dort dans la maison. Excepté l'amour, lui dis-je , qui nous invite au plaisir. Il nous protégera, mon amie, et demain ton père recevra un billet de mon digne protecteur. A ces mots, C. C. frissonna par un pressentiment trop juste. Mon père , me dit-elle, qui actuellement ne pense à moi que comme 0:1 pense à un enfant, ouvrira les yeux sur moi, et voulant éclairer ma conduite, Dieu sait ce qu'il fera. Maintenant nous sommes heureux , plus encore que lorsque nous allions à la Zuecca , puisque nous pouvons nous voir chaque nuit sans

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contrainte : mais que fera mon père quand il saura que j'ai un amant!

— Que peut-il faire? S'il me refuse , je t'enlèverai , et le patriache ne saurait nous refuser la bénédiction nuptiale. Nous serons l'un à l'autre pour la vie.

— C'est le plus ardent de mes vœux , et je suis prête à tout pour cela : mais, mon ami, je connais mon père.

Nous passâmes deux heures ensemble , moins occupés de nos plaisirs que nos peines : je la quittai en lui promettant de la revoir la nuit suivante. Je passai tristement le reste de la nuit , et vers le midi M. de Bragadin me dit qu'il avait envoyé le billet au père , et que celui-ci lui avait fait répondre qu'il irait lui-même le lendemain à son palais pour y recevoir ses ordres. Je revis mon amante vers minuit et je lui rendis compte de tout ce qui s'était passé. C. C. me dit que la missive du sénateur l'avait beaucoup intrigué, car n'ayant jamais eu affaire à M. de Bragadin , il ne pouvait imaginer ce que ce seigneur pouvait lui vouloir. L'incertitude , une sorte de crainte et un espoir confus rendirent nos plaisirs bien moins vifs pendant les deux heures que nous passâmes ensemble. J'étais sur que M. Ch. C, le père de mon amie, rentrerait chez lui aussitôt après son entrevue avec M. de Bragadin, qu'il ferait beaucoup de questions à sa fille et que dans son embarras, C. C. pourrait se trahir. Elle le

sentait elle-même , et sa peine était visible. J'en étais extrêmement inquiet, et je souffrais de ne pouvoir lui donner aucun conseil, car je ne pouvais pas prévoir comment le père prendrait la chose. Elle devait tout naturellement lui cacher certaines circonstances qui auraient pu nous préjudiciel'; tandis que dans l'essentiel elle devait dire la vérité et se montrer très-soumise à sa volonté. Je me trouvais dans une étrange situation, et surtout je me repentais d'avoir fait la grande démarche, précisément parce qu'elle devait avoir un résultat trop décisif. Il me tardait de sortir de la cruelle indécision où je me trouvais, et je m'étonnais de voir ma jeune amie moins inquiète que moi. Nous nous séparâmes le cœur serré, mais avec l'espérance de nous revoir la nuit suivante : le contraire me semblait impossible.

Le lendemain, après dîner, M. Ch. C. vint chez M. de Bragadin , mais je ne me montrai pas. Il passa deux heures avec mes trois amis, et je sus dès qu'il fut parti qu'il avait répondu ce que la mère m'avait déjà dit, mais avec une circonstance de plus très-affligeante pour moi ; c'est qu'il allait faire passer à sa fille dans un monastère les quatre années qu'elle avait encore à attendre avant de penser à se marier. Il avait fini par leur dire comme un palliatif au refus , que si dans le temps j'avais un état solide , il pourrait consentir à notre union. Je trouvai cette réponse désolante, et dans l'accablement où elle me jeta , je ne trouvai

pas étonnant Ja même nuit de trouver la petite porte fermée en dedans.

Je retournai chez moi plus mort que vif, et je passai vingt -quatre heures dans la cruelle perplexité où l'on est quand on doit prendre un parti et qu'on ne sait lequel. Je pensais à un enlèvement, mais je découvrais mille difficultés qui pouvaient le rendre impossible, et le frère étant en prison, je trouvais fort difficile d'établir une correspondance avec ma femme; car je croyais telle C. C. bien autrement que si nous n'avions eu que la sanction d'un prêtre et le contrat d'un notaire.

Tourmenté par mille idées sombres ou désespérantes , le surlendemain je me décidai à aller faire une visite à madame C. Une servante vint m'ouvrir et me dit que madame était allée à la campagne et qu'on ne savait pas quand elle serait de retour. Cette nouvelle fut presque un coup de foudre : je restai comme une statue, sans mouvement, car n'ayant plus cette ressource, je me voyais sans aucun moyen de me procurer le moindre renseignement. Je m'efforçais de me montrer calme en présence de mes trois amis; mais j'étais dans le fait dans un état à faire pitié, et le lecteur le concevra peut-être quand je lui aurai dit que dans mon désespoir, je me résolus à faire une visite à P. C. dans sa prison , espérant pouvoir apprendre quelque chose par sa voie.

Cette démarche fut infructueuse, il ne savait rien et je le laissai dans son ignorance. 11 me

conta une foule de mensonges que je fis semblant de prendre pour argent comptant, et après lui avoir fait présent de deux sequins, je le laissai en lui souhaitant une prompte délivrance.

Je nie torturais l'esprit pour parvenir à trouver un moyen de connaître l'état de mon amie , que je supposais devoir être affreux , et la croyant malheureuse, je me faisais les plus vifs reproches d'en être la cause. J'en étais au point d'avoir perdu l'appétit et le sommeil.

Deux jours après le refus du père, M. de Bragadin et ses deux amis étaient allés à Padoue pour y passer un mois. J'étais resté seul au palais , le triste état de mon âme ne m'ayant pas permis de les accompagner. Cherchant de la dissipation , j'avais joué, et jouant avec distraction, j'avais constamment perdu; j'avais vendu tout ce que j'avais de quelque prix et je devais partout. Je n'avais de secours à espérer que de mes trois bienfaisans amis , et la honte m'empêchait de leur découvrir mon état. Je me trouvais dans la situation la plus propre au suicide et j'y pensais en me rasant devant une glace, quand un domestique entra dans ma chambre avec une femme qui m'apportait une lettre. Cette femme s'approche et me présentant la lettre : Etes-vous, me dit-elle, la personne à qui elle s'adresse.

Je vois l'empreinte d'un cachet que j'avais donné à C. C. ; je crus tomber mort. Pour me calmer, je dis à la femme d'attendre, pensant a

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finir de me raser : mais la main me refusait son ministère. Je pose le rasoir , et tournant le dos au porteur, je décacheté la lettre et je lis ce qui suit.

« Avant d'écrire en détail, je dois m'assurer de cette femme. Je suis en pension dans ce couvent, très-bien traitée, et je jouis d'une santé parfaite, malgré le trouble de mon esprit. La supérieure a ordre de ne me laisser voir personne et de ne me permettre aucune correspondance avec qui que ce soit. Cependant je suis déjà sûre de pouvoir t'écrire malgré la défense. Je ne doute pas de ta foi, mon cher époux , et je suis certaine que tu ne douteras jamais d'un cœur où tu règnes tout entier. Compte sur mon empressement à faire tout ce que tu m'ordonneras; car je suis à toi et à toi seul. Réponds-moi peu de mots jusqu'à ce que nous soyons sûrs de notre messagère.

« DeMuran, le 12 juin. »

Cette jeune personne était devenue savante en morale en moins de trois semaines ; mais elle avait eu l'amour pour précepteur, et l'amour seul fait des miracles. L'instant où le criminel passe de l'état de condamnation à l'état de grâce , où l'homme qui passerait de la mort à la vie et se trouverait dans un moment de crise souvent supérieur à ses forces, tel fut l'état ou je me trouvai en achevant la lecture de la lettre de mon amie.

C11APITRE XV. 3q5

J'eus besoin de plusieurs minutes de repos pour reprendre mes sens , et me retrouver dans mon assiette naturelle.

Je demandai à celte femme si elle savait lire.

— Ah! monsieur, si je ne le savais pas, je serais bien à plaindre. Nous sommes sept femmes destinées au service des saintes religieuses de Muran. Chacune de nous vient à son tour à Venise une fois par semaine : j'y viens tous les mercredis , et d'aujourd'hui en huit je pourrai vous apporter la réponse de la lettre que , si vous voulez, vous pouvez écrire actuellement.

— Vous pouvez donc vous charger des lettres que les religieuses veulent vous confier?

— Cela n'entre pas dans nos conventions; mais la plus importante des commissions qu'on nous donne étant lu remise fidèle de lettres, on ne voudrait pas de nous si nous n'étions pas en état de lire l'adresse de celles dont nous sommes chargées. Les religieuses veulent êtres sûres que nous ne donnerons pas à Pierre la lettre qu'elles écrivent à Paul. Nos mères ont toujours peur que nous ne fassions cette balourdise. Vous me verrez donc d'aujourd'hui en huit à la même heure; mais donnez ordre qu'on vous réveille , si vous dormiez , car on nous mesure le temps au poids de l'or. Soyez surtout bien sûr de ma discrétion tant que vous aurez affaire à moi ; car si je ne savais pas me taire, je perdrais mon pain, et alors que ferais-je, veuve et avec quatre enfans,

3g6 CHAPITRE XV.

un fils de huit ans, et trois jolies filles dont l'aînée n'a que seize ans? Vous serez le maître de les voir quand vous viendrez à Muran. Je demeure auprès de l'église du côté du jardin, et je suis toujours chez moi ou occupée pour le service du couvent, dont les commissions ne tarissent pas. Mademoiselle , dont je ne sais pas encore le nom , car il n'y a que huit jours qu'elle est chez nous, m'a donné cette lettre , mais si adroitement ! Oh ! elle doit être aussi spirituelle qu'elle est belle; car trois religieuses présentes ne se sont aperçues de rien. Elle me l'a donnée avec ce billet pour moi que je vous laisse aussi. La pauvre enfant! elle me recommande le secret, mais elle peut y compter. Écrivez-lui, je vous prie , qu'elle peut être sûre, et répondez-lui de moi hardiment. Je ne vous dirai pas d'en faire autant des autres, quoique je les crois toutes très-honnêtes , car Dieu ne veuille que je pense mal de mon prochain; mais voyez-vous, elles sont toutes ignorantes et il est sûr qu'elle jasent au inoins avec leur confesseur. Pour moi, grâces à Dieu, je sais bien que je ne dois au mien que l'aveu de mes péchés, et porter une lettre d'une chrétienne à un chrétien n'en est pas un. Au reste, mon confesseur est un bon vieux moine, sourd, je crois, carie bon homme ne me répond jamais rien; mais s'il l'est se sont ses affaires et non les miennes.

Je n'avais pas dessein d'interroger cette femme; mais je l'aurais eu qu'elle ne m'en aurait pas

laissé le temps ; car sans lui faire aucune question, elle me disait tout ce que je pouvais avoir envie de savoir, et cela dans l'intention de me servir exclusivement d'elle.

Je me mis de suite à répondre à ma chère récluse , avec l'intention de ne lui écrire que quelques lignes , comme elle me le recommandait ; mais je n'avais pas assez de temps pour lui écrire si peu. Ma lettre fut un verbiage de quatre pages, et elle dit peut-être moins que la sienne n'exprimait dans une. Je lui disais que sa lettre m'avait sauvé la vie et je lui demandais si je pouvais espérer de la voir. Je lui mandais que j'avais donné un sequinà la porteuse, qu'elle en trouverait un autre sous le cachet de la lettre, et que je lui enverrais tout l'argent dont elle pourrait avoir besoin. Je la priais de ne pas manquer de m'écrire tous les mercredis, d'être persuadée que ses lettres ne seraient jamais assez longues , et qu elle devait me rendre un compte détaillé, non-seulement de tout ce qui la regardait, de tout ce qu'on lui faisait faire , mais aussi de toutes ses pensées sur le projet de briser ses chaînes et de détruire tous les obstacles qui pourraient s'opposer à notre mutuel bonheur ; car je me devais toutentier à elle, comme elle me disait qu'elle se devait toute à moi. Je lui insinuais qu'elle devait employer tout son esprit à se faire aimer de toutes les religieuses et des pensionnaires , sans cependant leur faire aucune confidence , ni montrer aucun mécontentement qu'on

l'eût mise au couvent. Après l'avoir louée sur son esprit qui avait trouvé le moyen de m'écrire malgré la prohibition supérieure , je lui faisais sentir qu'elle devait avoir le plus grand soin de ne point se laisser surprendre pendant qu'elle m'écrirait ; car si cela arrivait, on ne manquerait pas de visiter sa chambre et de lui prendre tout ce qu'on y trouverait d'écrit. Brûle toutes mes lettres, mon amie, lui disais-je , et règle-toi sur la nécessité de te confesser souvent, sans nous compromettre. Communique-moi toutes tes peines, qui m'intéressent plus encore que tes plaisirs.

Après avoir cacheté ma lettre de manière à ce que le sequin sous la cire fut indevinable , je récompensai la femme en l'assurant que je continuerais à la récompenser de même chaque fois qu'elle m'apporterait une lettre de mon amie. Quand elle se vit un sequin dans la main, la bonne femme se mit à pleurer de joie , et elle me dit que n'y ayant point de clôture pour elle , elle remettrait la lettre aussitôt qu'elle trouverait la demoiselle seule.

Voici le billet que C. C. avait donné à la femme en lui remettant sa lettre.

« C'est Dieu , ma bonne femme, qui m'inspire de me confiera vous plutôt qu'à une autre. Portez cette lettre à son adresse , et si la personne n'est pas à Venise , vous me la rapporterez. Vous devez la lui remettre en main propre , et si vous la trou-

vez, vous aurez de suite une réponse que vous ne me remettrez que lorsque vous serez sûre de n'être point observée. »

L'amour n'est imprudent que dans l'espoir de jouir; mais lorsqu'il s'agit de se ménager le retour d'un bonheur détruit par quelque accident, l'amour prévoit tout ce que la plus parfaite perspicacité peut faire découvrir. La lettre de ma charmante femme me combla de joie , et je passai en un instant d'une extrême peine à un extrême plaisir. Je me sentais sûr de l'enlever, quand bien même les murs du couvent auraient été garnis d'artillerie , et ma première pensée après le départ de la messagère fut de trouver le moyen de bien passer les sept jours après lesquels je devais recevoir la seconde lettre. Il n'y avait que le jeu qui pût me distraire , et tout le monde était à Padoue. Je fais faire ma malle et je la fais porter de suite au burchiello qui allait partir, et moi-même je pars pour Fusine , et de là , à franc étrier, j'arrive en moins de trois heures à la porte du palais Bragadin où je trouvai mon cher protecteur qui entrait pour aller dîner. Il m'embrassa tendrement, et me voyant tout en nage : Je suis sûr, me dit-il, que rien ne te presse. Non, lui répliquai-je , mais je suis mort de faim. Je portai la joie dans le fraternel trio, et je l'augmentai en leur disant que je passerais six jours avec eux. De la Haye dînait avec nous : immédiatement après

4oO CHAPITRE XV.

table, il s'enferma avec M. Dandolo, et ils passèrent deux heures ensemble. Je m'étais couché pendant ce temps, et M. Dandolo vint dans mon lit me dire que j'étais arrivé à temps pour consulter notre oracle sur une affaire d'importance qui lui était particulière. Il me donna les questions en me priant de trouver les réponses. 11 voulait savoir s'il ferait bien d'embrasser le projet que de la Haye venait de lui proposer.

La réponse de l'oracle fut négative.

Surpris, M. Dandolo fait une seconde question. Il demandait les raisons qu'alléguait le génie Paralis pour justifier son refus.

Je fais la pile cabalistique , et j'en fais sortir cette réponse : « J'ai voulu l'avis de Casanova , et comme je l'ai trouvé contraire à la proposition de de la Haye , je ne veux plus en entendre parler. »

Pouvoir des illusions ! Ce brave homme , content de pouvoir rejeter sur moi tout l'odieux du refus , s'en alla satisfait. Je ne savais pas de quoi il pouvait s'agir et je n'en étais pas curieux; mais je répugnais à ce qu'un disciple de Loyola se mêlât de faire faire quelque chose à mes amis sans passer par mon canal , et je voulais que cet intrigant s'aperçut que mon ascendant l'emportait sur le sien.

Cela fait, je me masque et je vais à l'Opéra, où m'étant assis à une table de pharaon , je perdis tout mon argent. La fortune continuait à me faire

voir qu'elle n:est pas toujours d'accord avec l'amour. Ma situation me pesait sur le cœur; j'avais du chagrin : j'allai me coucher ; mais à mon réveil je vois delà Haye paraître , la mine rayonnante ; et avec un air de dévouement et d'amité , il m'exagère ses sentimens pour moi. Je savais à quoi m'en tenir et je l'attendais au dénoùment. Mon cher ami, me dit-il enfin, pour quelle raison avezvous persuadé à M. Dandolo de ne pas faire ce que je lui avais insinué ?

— Que lui avez-vous donc insinué?

— Vous le savez.

— Si je le savais , je ne vous le demanderais pas.

— Il m'a dit lui-même que vous l'avez déconseillé.

— Passe pour déconseillé ; mais non pas dissuadé ; car s'il avait été persuadé , il n'aurait pas eu besoin de me demander conseil.

— Comme vous voudrez; mais puis-je vous demander vos raisons?

— Dites-moi auparavant de quoi il s agit.

— Ne vous l'a-t-il pas dit lui-même ?

— Cela se peut ; mais si vous voulez que je vous dise mes raisons, il faut que j'apprenne le tout de votre bouche, car il m'a parlé en secret.

— A quoi bon cette réserve?

— Chacun a ses principes et sa manière de voir. Je pense assez bien de vous pour croire que

£©2 CWAMTRE xv.

vous ne feriez pas autrement que moi; car il me semble vous avoir entendu dire qu'en matière de secret, il faut se tenir à l'abri de la surprise.

— Je ne suis pas capable de surprendre un ami; mais en thèse générale, votre maxime est bonne. J'aime la circonspection. Voici de quoi il s'agit. Vous savez que madame Tripolo est restée veuve, et que M. Dandolo lui fait une cour assidue après la lui avoir faite pendant dix ans du vivant de son mari. Cette dame , qui est encore jeune , belle et fraîche , qui du reste est très-sage, désire de devenir sa femme. C'est à moi qu'elle s'est confiée, et ne voyant dans cette union rien que de très-louable, tant au temporel qu'au spirituel , car vous savez que nous sommes tous hommes , je m'en suis mêlé avec un vrai plaisir. Je crois même avoir vu M. Dandolo incliné à ce mariage lorsqu'il me dit qu'il me donnerait sa réponse aujourd'hui. Je ne suis nullement étonné qu'il vous ait demandé conseil sur l'affaire, car il est de l'homme prudent d'en prendre d'un ami sage avant de se décider à une démarche décisive de cette importance; mais je vous dirai sincèrement que je suis étonné qu'un tel mariage n'ait pas votre approbation. Excusez-moi si , pour m'instruire , je désire savoir pourquoi votre sentiment est l'opposé du mien.

Ravi d'avoir tout découvert et d'être arrivé à temps pour empêcher mon ami , qui était la bonté même , de contracter un mariage ridicule , je ré-

pondis à mon tartufe que j'aimais M. Dandolo , et que connaissant son tempérament, j'étais sûr qu'un mariage avec une femme comme madame Tripolo lui abrégerait la vie. Cela étant, convenez, lui dis-je, qu'en ami véritable, je devais le déconseiller. Vous souvenez-vous de m'avoir dit que c'est la même raison qui vous a empêché de vous marier ? Vous souvenez-vous de m'avoir vivement parlé à Parme en faveur du célibat ? Faites attention aussi , je vous prie , que tout homme a un petit fonds d'égoïsme, et qu'il m'est permis d'avoir le mien en pensant que si M. Dandolo prenait une femme, le crédit de cette femme devrait être de quelque poids, et que tout ce qu'elle gagnerait sur son esprit serait en pure perte pour moi. Vous voyez bien qu'il n'est pas naturel que je lui conseille de faire un pas qui tournerait tout à mon désavantage. Si vous pouvez me démontrer que mes raisons sont frivoles ou sophistiques, parlez ; je chanterai la palinodie a M. Dandolo ; madame Tripolo deviendra sa femme à notre retour à Venise : mais je vous préviens que je ne me rends qu'à la conviction.

— Je ne me crois pas assez fort pour vous convaincre. J'écrirai à madame Tripolo que c'est à vous qu'elle doit s'adresser.

— Ne lui écrivez pas cela , car elle croira que vous vous moquez d'elle. La croyez-vous assez hébétée pour se llatter que je consentirais à ses désirs ? elle sait que je ne l'aime pas.

— Comment saurait-elle que vous ne l'aimez pas?

— Elle doit avoir remarqué que je ne me suis jamais soucié que M. Dandolo me menât chez elle. Sachez enfin que tant que je vivrai avec ces trois amis , ils n'auront d'autre femme que moi. Quant à vous, mariez-vous si vous voulez ; je vous promets de ne pas vous contrecarrer ; mais si vous voulez que nous soyons amis, abandonnez le projet de me les débaucher.

— Vous êtes caustique ce matin.

— J'ai perdu cette nuit tout mon argent.

— J'ai donc mal pris mon temps. Adieu.

A compter de ce jour, de la Haye devint mon ennemi secret , et il n'a pas mal contribué à me faire mettre sous les Plombs deux ans après, non pas par des calomnies , car je ne crois pas qu'il en fût capable quoique jésuite ; car, même parmi ces gens, il y a parfois des moeurs ; mais bien par des propos mystiques tenus à des dévots. Je crois devoir prévenir mes lecteurs que s'ils aiment ces sortes de gens , ils ne doivent pas lire ces Mémoires ; car c'est une engeance que je ne suis pas payé pour épargner. Il ne fut plus question de ce beau mariage. M. Dandolo continua à voir sa belle veuve tous les jours, et je me fis défendre par l'oracle de mettre jamais les pieds chez elle.

Don Antonio Croce , jeune Milanais que j'avais connu à Reggio , grand joueur et correcteur fieffé de la mauvaise fortune, vint me voir au moment

où de la Haye venait de sortir. Il me dit que m'avant vu perdre mon argent , il venait me proposer le moyen de me refaire, si je voulais me mettre de moitié avec lui dans une banque de pharaon qu'il ferait chez lui , et qu'il aurait pour pontes sept à huit riches étrangers qui faisaient tous la cour à sa femme. Tu mettras , me dit-il , trois cents sequins à ma banque , et tu seras mon croupier. J'ai trois cents sequins aussi , mais ils ne suffisent pas; car les pontes sont forts. Viens diner chez moi et tu feras leur connaissance. Nous pourrons jouer demain , vendredi, puisqu'il n'y a pas d'Opéra , et sois sur que nous gagnerons de l'or, car un Suédois , nommé Gilenspetz, peut, à lui seul, perdre vingt mille sequins.

J'étais sans ressources , ou au moins je ne pouvais en espérer que de M. de Bragadin , que j'avais honte d'importuner. Je sentais bien que la proposition de Croce n'était pas sévèrement morale, et que j'aurais pu me trouver en meilleure société; mais si j'avais refusé, la bourse des amoureux de madame Croce n'en aurait pas été moins mal traitée; un autre aurait profité de la fortune. Je ne fus donc pas assez rigoriste pour refuser mon assistance en qualité d'adjudant et ma part au gâteau : j'acceptai l'invitation.

Je rentre en fortune. — Mon aventure à Dolo. — Analyse d'une longue lettre de mon amie. — Mauvais tour que P. G. me joue à Vicence. — Ma scène comi-tragique à l'auberge.

La nécessité , cette loi impérieuse et ma seule excuse , m'ayant à peu près rendu sociétaire d'un capon , restait la difficulté de trouver les trois cents sequins nécessaires : je remis à m'occuper de ce soin après que j'aurais fait connaissance des dupes et de l'idole à laquelle ils adressaient leurs hommages. Croce me conduisit au Prato délia valle où nous trouvâmes madame au café, environnée d'étrangers. Elle était jolie , et un secrétaire du comte de Rosemberg , ministre impérial, s'étant attaché

CHAPITftfc \V1, 4°7

à sa suite, faisait qu'aucun noble vénitien n'osait se mettre sur les rangs. Ceux qui m'intéressèrent furent précisément le Suédois Gilenspetz, un Hambourgeois , l'Anglais Mendex , dont j'ai déjà parlé , et trois ou quatre autres que Croce me fit remarquer.

Nous dînâmes fort bien tous ensemble , et après diner tous les convives demandèrent une banque de pharaon ; mais Croce n'accepta point , ce qui me surprit ; car étant adroit joueur, avec trois cents sequins, il y avait de quoi tenter la fortune. Il ne me laissa pas long-temps dans l'incertitude du soupçon , car m'ayant conduit dans son cabinet, il me montra cinquante deblonos daocho (i) ce qui faisait trois cents sequins. Quand je vis que ce correcteur de fortune n'avait pas jeté son dévolu sur moi pour me faire sa dupe , je lui dis que je procurerais la somme , et alors il invita tout le monde à souper pour le lendemain. jNous convînmes départager avantde nous séparer, et qu'il ne tiendrait aucune somme sur parole.

Il fallait trouver la somme , et à qui avoir recours? Je ne vis que M. de Bragadin à qui je pusse la demander. Ce bon et généreux vieillard ne l'avait pas , car sa caisse habituellement était à sec; mais il trouva un usurier, engeance assez commune pour le malheur de la jeunesse , et sur un billet qu'il signa , il me donna mille ducats vé-

(i) Quadruples de 80 pie'cètes . ou 35 francs de France.

4o8 CHAPITRE XVI.

nitiens à cinq du cent par mois , l'intérêt du mois prélevé d'avance. C'était la somme qu'il me fallait. Je me rendis au souper; Croce tailla jusqu'au point du jour et nous nous partageâmes seize cents sequins. On rejoua le lendemain , et le seul Gilenspetz perdit deux mille sequins : le juif Mendex en perdit mille. Le dimanche fut sanctifié par une relâche , mais le lundi la banque gagna quatre mille sequins. Le mardi , ayant tous dîné ensemble , on recommença à jouer ; mais à peine y avaitil quelques tours de faits, qu'un exempt du podesta entra et dit à Croce qu'il avait ordre de lui dire deux mots à l'écart. Ils sortirent ensemble etétant rentré peu après avec un air un peu confus , il nous dit qu'il venait de recevoir l'ordre de ne plus tailler chez lui. Madame se trouva mal, les pontes filèrent , et moi , après avoir pris la moitié de l'or qui se trouvait sur la table , je fis comme les autres : je m'en allai crainte de pis. Croce me dit en partant que nous nous reverrions à \ enise, car il avait ordre de quitter l'endroit dans les vingtquatre heures. Je m'y attendais , car il était trop connu; mais son plus grand crime aux yeux du podesta , c'est qu'on voulait que les amateurs allassent au foyer de l'Opéra , où la plupart des banquiers étaient des nobles vénitiens.

Je partis par un temps affreux au commencement de la nuit, à franc étrier ; car rien n'aurait pu me retenir , puisque le lendemain je devais recevoir de bonne heure une lettre de ma chère

recluse. A six milles de Padoue, mon cheval s'abattit sur le flanc , et je me trouvai pris dessous avec la jambe gauche. J'étais en bottes molles , et je craignais de m'ètre blessé. Le postillon qui me précédait ayant en tendu le bruit de ma chute, vint à moi et me dégagea, sans encombre; mais mon cheval s'était estropié. J'use de mon droit en montant le cheval du postillon , mais l'insolent le prend au mors et veut m'empécher d'aller plus loin. Je cherche à lui démontrer qu'il a tort, mais n'entendant pas raison , il persiste à m'arrêter , et moi, pressé d'arriver , je lui lire un coup de pistolet à brûle-pourpoint , mais sans le toucher ; effrayé , il s'éloigne et je pique des deux. Arrivé au Dolo , j'entre à l'écurie et je selle moi-même un cheval que le postillon, au moyen d'un écu, m'indiqua comme excellent. On ne trouvepas extraordinaire que mon autre postillon soit resté en arrière, et nous partons. 11 était une heure après-minuit; l'orage avait abîmé les chemins et il faisait noir à ne pas voir à deux pasdevantsoi : l'aube commençait à paraître quand j'arrivai à Fusine.

Les bateliers me menacent d'un nouvel orage , mais bravant tout , je monte une remorque à quatre rames et j'arrive chez moi sain et sauf, mais transi et mouillé jusqu'aux os. Il n'y avait pas un quart d'heure que j'étais arrivé quand la messagère de Muran me remit une lettre en me disant qu'elle reviendrait dans deux heures pour enrecevoirla réponse. Cette lettre était un journal

de sept pages, dont la traduction fidèle pourrait ennuyer le lecteur; mais en voici l'extrait.

Le père de C. C. , après avoir parlé à M. de Bragadin, était rentré chez lui, avait appelé la mère et la fille dans sa chambre et lui avait demandé avec douceur où elle m'avait connu. Elle lui répondit qu'elle m'avait parlé quatre ou cinq fois dans la chambre de son frère , où je lui avais demandé si elle consentirait a devenir ma femme, à quoi elle avait répondu qu'elle dépendait de son père et de sa mère. Le père lui avait dit alors qu'elle était trop jeune pour penser à se marier, et que d'ailleurs je n'avais pas encore d'état. Après cette sentence, il était allé dans la chambre du fils, avait fermé la petite porte en dedans ainsi que celle qui communiquait avec la chambre de la mère, et lui ordonna de me faire dire qu'elle était allée à la campagne, dans le cas où je me présenterais pour lui faire visite.

Deux jours après, il alla la trouver au lit de sa mère qui était malade, et lui dit que sa tante allait la conduire à un couvent , où elle resterait en pension jusqu'au moment où elle recevrait un époux des mains de son père et de sa mère. Elle lui avait répondu que, parfaitement soumise à ses volontés, c'était avec plaisir qu'elle lui obéissait. Content de sa docilité, son père lui promit de l'aller voir et l'assura que sa mère irait aussi dès qu'elle serait rétablie. Un quart d'heure après , sa tante vint la prendre et une gondole les con-

fluisil au couvent où elle se trouvait. On lui avait apporté son lit et ses effets; elle était très-contente de sa chambre et de la religieuse à laquelle on l'avait consignée et dont elle dépendait. C'était d'elle qu'elle avait reçu la défense de recevoir ni lettres ni visites, ni d'écrire à personne sous peine d'excommunication du saint-père , de damnation éternelle et autres bagatelles pareilles; cependant cette même religieuse lui avait donné du papier, de l'encre et des livres, et c'était la nuit qu'elle transgressait les ordres monastiques en s'occupant à m'écrire tous ces détails. Mon amie me marquait qu'elle croyait la porteuse discrète et fidèle , et qu'elle pensait qu'elle le serait toujours, car elle était pauvre et nos sequins étaient une petite fortune pour elle.

•Elle me disait d'une manière très-plaisante que la plus belle de toutes les religieuses du couvent l'aimait à la folie , qu'elle lui donnait deux fois par jour des leçons de langue française et qu'elle lui avait défendu amicalement de lier connaissance avec les pensionnaires. Cette religieuse n'avait que vingt-deux ans ; elle était belle , riche et généreuse : toutes les autres lui témoignaient beaucoup d'égards. Quand nous sommes seules , me disait mon amie, elle me donne des baisers si tendres que tu en serais jaloux si elle n'était pas femme. Quant au projet d'enlèvement, elle me disait qu'elle lien croyait pas l'exécution difficile, pourtant que la prudence devait nous conseiller

d'attendre qu'elle eût pu m 'informer exactement des localités qu'elle ne connaissait pas encore suffisamment. Elle me recommandait la fidélité comme garant de la constance, et elle finissait par me demander mon portrait en bague, mais avec un secret qui ne fût connu que de nous. Elle me disait que je pourrais lui faire tenir ce bijou par sa mère qui se portait bien , et qui tous les jours allait seule à la première messe de sa paroisse. Elle m assurait que sa bonne mère serait ravie de me voir et de faire ce que je lui demanderais. Au reste, j'espère me trouver dans quelques mois dans un état à scandaliser le couvent, si l'on s'obstine à vouloir m'y retenir.

Je finissais ma réponse quand Laure , la messagère, revint pour la prendre. Après lui avoir donné le sequin promis, je lui remis un paquet avec de la cire d'Espagne, du papier, des plumes et un briquet, qu'elle me promit de remettre à ma belle. Mon amie lui avait dit que j'étais son cousin, et Laure faisait semblant de le croire.

Ne sachant que faire à Venise, et croyant mon honneur engagé à paraître à Padoue , où l'on pouvait croire que j'avais reçu le même ordre que Croce , je me hâtai de déjeuner, ensuite j'allai prendre un boleton (r) à la poste de Rome; car je prévoyais que mon coup de pistolet et le cheval estropié auraient mis les maîtres de poste de

(0 Billet.

mauvaise humeur : mais ils ne pouvaient me refuser des chevaux, s'il y en avait, en montrant ce qu'on appelle , en Italie , le boleton. Quant au coup de pistolet, je ne craignais rien , car j'avais manqué exprès l'insolent postillon; et quand bien même je l'aurais couché sur le carreau, il n'en aurait rien été.

Je pris à Fusine une voiture à deux roues , car j'étais si fatigué qu'il m'aurait été impossible de monter à cheval, et en cet état j'arrive au Dolo , où étant reconnu , on me refuse des chevaux. Je crie, et le maître de poste sort et me menace de me faire arrêter si je ne lui paie le cheval que j'avais crevé. Je lui réponds que si le cheval était mort , j'en rendrais compte au maître de poste à Padoue et que pour lui , il eût à me fournir de chevaux sans retard. En disant cela je lui montrai le redoutable boleton. Cette vue lui fît baisser le ton, mais il me dit que quand même il me donnerait des chevaux , j'avais si mal traité le postillon , qu'aucun ne voudrait m'accoinpagner. Dans ce cas, lui dis-je, ce sera vous qui m'accompagnerez. Pour toute réponse il me rit au nez , me tourne le dos et s'en va. Je prends deux témoins et je me rends chez un notaire qui dresse un procès-verbal dans lequel j'intime au maître de poste la dépense de dix sequins par heure de retard, jusqu'à ce qu'il m'ait fourni des chevaux.

Dès qu'il eut connaissance du procès-verbal , s'étant sans doute préparé d'avance , il fit sortir

^|4 «PUPITRE Wi.

deux chevaux furieux. Je vois le projet , qui était de me verser en route et de me jeter peut-être dans la rivière; mais je dis froidement au postillon qu'au moment même où il me verserait, je lui ferais sauter la cervelle d'un coup de pistolet : effrayé , il rentre ses chevaux en déclarant au maître qu'il ne me conduirait pas. Au même instant arrive un courrier qui demande six chevaux de voiture et deux chevaux de selle. Je signifie au maître de poste que personne ne partira avant moi, et que s'il fait résistance, il y aura du sang versé, et pour donner du poids à ma menace, je tire mes pistolets. Mon homme jure, peste; mais tous les assistans lui donnant tort, il s'en va.

Cinq minutes après, voilà Croce dans une belle berline à six chevaux avec sa femme , une femme de chambre et deux domestiques en grande livrée. Il descend, nous nous embrassons, et je lui dis d'un air triste qu'il ne partira pas avant moi. Je lui conte l'affaire, il m'approuve, gronde en grand seigneur et fait trembler tout le monde. Le maître de poste avait disparu, sa femme vient et ordonne qu'on me serve. Croce pendant ce temps me dit que je faisais bien de me remontrer à Padoue , où le bruit courait que j'en étais parti par ordre. On a également fait partir, me dit-il , M. de Goudoin , colonel au service du duc de Modène , parce qu'il tenait une banque chez lui. Je lui promis d'aller le voir à Venise la semaine sui-

vante. Cet homme, qui m'était tombé des nues dans un instant de détresse, avait gagné dix mille sequins en quatre séances : j'en avais touché cinq mille et je m'empressai de payer mes dettes et de retirer tous les effets que j'avais mis en gage. Ce gredin me remit en fortune , car depuis cet instant, je perdis le guignon qui s'était comme attaché à mes pas.

J'arrivai heureusement à Padoue, et le postillon qui, par crainte peut-être, m'avait parfaitement mené, fut content de moi : c'était pour faire ma paix avec cette sorte de gens. Mon arrivée combla de joie mes trois amis que mon départ précipité avait mis en alarme , à l'exception de M. de Bragadin entre les mains duquel j'avais mis ma cassette la veille. Ses deux amis croyaient au bruit qui s'était répandu que le podesta m'avait aussi envoyé l'ordre de partir. Ils ne réfléchissaient pas qu'étant citoyen de Venise, on ne pouvait point m'intimer un pareil ordre sans s'exposer à des poursuites. J'étais fatigué; mais au lieu d'aller me coucher, je fis grande toilette pour aller à l'Opéra sans masque. Je dis à mes amis qu'il fallait que je me montrasse pour démentir tout ce que de mauvaises langues avaient débité sur mon compte. De la Haye me dit : Je suis charmé si tout ce qu'on a dit est faux ; mais vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous , car votre départ précipité fournissait ample matière aux conjectures.

4l6 CHAPITRE XVI.

— Et à la calomnie.

— C'est possible ; mais le public veut tout savoir , et ce qu'il ne peut deviner, il l'invente.

— Et les sots et les méchans s'empressent de répéter ses inventions.

— Mais il est certain cependant que vous avez voulu tuer le postillon. Est-ce encore une calomnie?

— La plus grande de toutes. Croyez-vous qu'une main sûre puisse, sans le vouloir, manquer un homme à brûle-pourpoint?

— Cela paraît difficile; mais est-il au moins certain que le cheval est mort, et vous le paierez.

— Non , pas même quand il serait h vous ; car le postillon me devançait. Vous qui savez beaucoup , connaissez-vous le règlement des postes? D'ailleurs j'étais pressé, car j'avais promis à une jolie femme de déjeûner ce matin avec elle, et ces promesses , vous le savez , on n'y manque pas.

Le sieur de la Haye me parut piqué de l'ironie un peu caustique dont j'avais assaisonné le dialogue , mais il le fut bien davantage quand , tirant un rouleau de sequins de ma poche , je lui rendis la somme qu'il m'avait prêtée à Vienne. L'homme ne raisonne bien que quand il a la bourse bien fournie ; alors il a la verve facile , à moins qu'une passion en tumulte ne l'hébête. M. de Bragadirt m'approuva fort de vouloir me montrer à l'Opéra à visage découvert.

Dès que je parus au parterre, l'étonnement se montra sur toutes les figures , et vrais ou faux, je reçus des complimens d'une foule de gens. Après le premier ballet, je passai à la salle de jeu, et en quatre tailles je gagnai cinq cents sequins. Mourant de faim et de sommeil, je rentrai chez mes amis pour y chanter ma victoire. L'ami Bavois , étant présent, profita du moment pour m'emprunter cinquante sequins qu'il ne m'a jamais rendus : il est juste de dire que je ne les. lui ai jamais demandés.

Toujours occupé de ma chère C. C. , je passai tout le lendemain à me faire peindre en miniature par un habile Piémontais qui se trouvait à la foire de Padoue , et qui plus tard gagna beaucoup d'argent à Venise. Dès que mon portrait fut achevé, il me peignit une jolie sainte Catherine de la même grandeur, et un Vénitien, habile bijoutier, me fit la bague supérieurement bien. On ne voyait dans le chaton que la sainte , mais un point bleu presque invisible sur l'émail blanc qui l'entourait répondait au ressort qui faisait paraître mon portrait, ce qu'on obtenait en pressant ce point bleu avec la pointe d'une épingle.

Le vendredi , au moment où nous sortions de table , on vint me remettre un billet. Je fus fort surpris de reconnaître l'écriture de P. C. Il me disait d'aller le voir à l'Étoile où il me donnerait une nouvelle qui m'intéresserait beaucoup. M'imaginant que ce pouvait être quelm. 27

que chose concernant sa soeur, je m'y rendis à l'instant.

Je le trouvai avec madame Cv et après lui avoir faitcomplimentsur sa délivrance, je lui demandai quelle nouvelle il avait à me donner. Je suis sur, me dit-il , que ma sœur est dans un couvent , et je saurai vous en dire le nom dès que je serai de retour à Venise. Vous m'obligerez , lui dis-je , faisant semblant de ne rien savoir. Mais cette nouvelle n'avait#été qu'un prétexte pour m'engager à l'aller voir , et son grand empressement avait une tout autre cause que ma satisfaction. J'ai vendu, me dit-il , mon droit d'approvisionnement pour trois ans pour la somme de quinze mille florins , et la personne avec laquelle j'ai fait ce marché m'a fait sortir de prison en cautionnant pour moi , et elle m'a avancé six mille florins en quatre lettres de change. Il me montra ces effets endossés par un nom que je ne connaissais pas , mais dont il me lit l'éloge. Je veux, continua-t-il, acheter pour six mille florins d'étoffes de soie des fabriques de Vicence , et je donnerai aux fabricans ces mêmes lettres de change en paiement. Je suis sûr de vendre bien vite ces étoffes et d'y faire un bénéfice de dix pour cent. Venez avec nous ; je vous en donnerai pour deux cents sequins, et vous serez à couvert de la caution que vous avez eu la bonté de me faire pour la bague. En vingtquatre heures tout sera fini.

La partie n'était pas de mon goût, mais je me

laissai aveugler par 1 envie Je nie couvrir de la somme que j'avais cautionnée et que je prévoyais devoir payer tôt ou tard. Si je n'y vais pas, me dis-je à moi-même, il vendra les étoiles à vingtcinq pour cent de perte , et je n'aurai rien. Je promis d'y aller. Il me fit voir différentes lettres de recommandation pour les premières maisons de \ icence , et nous convînmes de partir le lendemain de bonne heure.

Je fus à l'Etoile au point du jour. On attèle une voiture à quatre chevaux ; l'hôte monte avec sa carte et P. C. me prie de payer. La carte se montait à cinq sequins,doht quatre avaient été déboursés par l'hôte pour payer le voiturier qui les avait menés de Fusine. Je vis le coup, mais je payai d'assez bonne grâce, car je devinais que mon bandit était parti de Venise sans le sou. Nous partons et nous arrivons àVicence en trois heures, et nous allons descendre au Chapeau, où M. P. C. ordonna un dîner délicat, puis il me laissa avec la dame pour aller parler aux fabricans. Resté seul avec la belle, elle commence à me faire d'aimables reproches. 11 y a, me dit-elle, dix-huit ans que je vous aime, car la première fois que je vous vis , c'était à Padoue et nous avions alors neuf ans. Je ne m'en souvenais assurément pas. Elle était fille de l'antiquaire, ami de M. de Grimani, qui m'avait mis en pension chez la fatale Esclavone. Cela me fît rire, car cela me rappelait que sa mère m'avait aimé.

\lO CHAPITRE XVI.

Voilà bientôt des garçons de boutique qui apportent des pièces d'étoffes, et le visage de madame C. s'épanouit. En moins de deux heures la chambre en était encombrée, et P. C. rentre avec deux négocians qu'il avait invités. Madame C. fait d'aimables agaceries; on dîne, on fait profusion de vins exquis. L'après-diner on porte encore des étoffes : P. C. prend les états avec les prix; mais il en veut encore et on lui en promet pour le lendemain quoique ce soit un dimanche.

Sur la brune, voilà des comtes qui arrivent; car à Vicence tous les nobles sont comtes. P. C. avait laissé chez eux les lettres qui le leur recommandaient. C'était un Vélo, un Sesso , un Trento, tous fort aimables. Ils nous invitent au casino de la noblesse, et C. y brille par ses charmes et sa coquetterie. Après y avoir passé deux heures, P. C. engage tous ces messieurs à venir souper avec nous, et tout fut joie et profusion. Tout cela m'ennuyait fort, et par conséquent je n'étais pas aimable ; aussi personne ne m'adressait la parole. Je me lève et je vais me coucher, laissant la bande joyeuse à table. Le matin je descends, je déjeûne et j'observe. La chambre était si encombrée de marchandises, qu'il me parut impossible que P. C. pût suffire au paiement avec les six mille florins en question. Il me dit que toute l'affaire serait achevée le lendemain et que nous étions invités à un bal où devait se trouver toute la noblesse. Les fabricans avec lesquels il avait fait ses affaires vin-

rent tous dîner avec nous, et le dîner fut servi avec une profusion marquée.

Nous allons au bal , mais je ne fus pas longtemps à m'y impatienter sérieusement , car tout le monde parlait à C, à P. C. qui ne disait rien qui vaille , et quand j'ouvrais la bouche on avait l'air de ne pas m'entendre. Je prends une dame pour danser un menuet ,, elle le danse , mais ayant toujours les yeux à droite ou à gauche et me faisant figurer comme un mannequin. On forme une contredanse, et on arrange la chose de manière que j'en suis exclus, et la même dame qui m'avait refusé danse avec un autre. Si j'avais été de bonne humeur, je ne l'aurais pas souffert ; mais après lui avoir jeté un regard de mépris, je préférai quitter le bal. J'allai me coucher, ne comprenant pas la raison que la noblesse vicentine pouvait avoir de me traiter ainsi. Peut-être ne me négligeait-on que parce que je n'étais pas nommé dans les lettres de P. C. ? mais on aurait dû connaître les lois de la politesse. Je prends patience, car nous devions partir le lendemain.

Le lundi , le couple fitigué dormit jusqu'à midi , et après dîner P. C. sortit pour aller payer les étoffes qu'il avait choisies.

Nous devions partir le lendemain, mardi, de bonne heure, et je soupirais par instinct après ce moment. Les comtes que P. C. avait invités, enchantés par sa maîtresse , vinrent souper ; mais j'évitai de me trouver à table avec eux.

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Le mardi matin on vint m'annoncer que le déjeuner était servi. Je tarde, le garçon remonte et me dit que madame mon épouse me priait de me hâter. A ce mot d'épouse je réponds au pauvre jeune homme par un vigoureux soufflet , et dans ma fureur je le poursuis à coups de pieds jusqu'au bas de l'escalier, qu'il descend en quatre sauts au risque de se casser le cou. J'entre en fureur dans la chambre où l'on m'attendait, et m'adressant a P. C, je lui demande quel est le gredin qui m'a annoncé à 1 auberge pour l'époux de madame. Il me répond qu'il n'en sait rien, mais au même instant l'hôte entre dans la salle avec un grand couteau à la main , et me demande avec colère pourquoi j'avais fait sauter l'escalier à son garçon. Je saisis promptement un pistolet et le menaçant à mon tour, je le somme d'un ton impératif de me dire qui m'a fait passer dans son auberge pour l'époux de madame. C'est, me répond l'hôte, M. le capitaine P. C. qui lui-même a donné ki consigne. A ces mots , je saisis l'impudent au collet,, et d'un bras vigoureux je le pousse contre la muraille, où l'hôte vint m'empècher de lui briser le crâne avec la crosse de mon pistolet. Madame avait fait semblant de s'évanouir, car les femmes de cette sorte ont toujours des larmes et des évanouissemens à leurs ordres, tandis que l'indigne P. C. s'évertuait à crier : Ce n'est pas ivW, ce n'est pas vrai! L'hôte court chercher son livre de consignes, et d'un air furieux vient le

mettre sous le nez du lâche en le défiant de répéter que ce n'était pas lui qui avait dicté : M. P. C, capitaine impérial ', avec M. et madame Casanova. Le drôle répond qu'il avait mal entendu, l'hôte lui colie le livre contre la figure avec assez de force pour le jeter tout étourdi contre la muraille.

Quand je vis l'indigne poltron souffrir ce traite- , ment avilissant sans se souvenir qu'il avait une épée , je sors de la salle en priant 1 hôte de me faire atteler deux chevaux à une calèche pour Padoue. Ecumant de rage et rougissant de honte, je monte dans ma chambre , reconnaissant trop tard la faute énorme que j'avais faite de m'associer à un coquin , et je prépare à la hâte mon sac de nuit. J'allais sortir quand la C. entre dans ma chambre. Sortez, lui dis-je, car dans ma fureur je pourrais ne pas respecter votre sexe.

Elle se jette tout en pleurs sur un siège , me supplie de lui pardonner, m'assurant qu'elle était innocente et qu'elle n'était pas présente lorsque le drôle avait dicté la consigne. La femme de l'hôte survient et m'assure la même chose. Ma colère alors commence à s'évaporer en paroles , et je vois par la fenêtre la voiture que j'avais commandée attelée de deux bons chevaux. Je fais monter l'hôte pour lui payer ce à quoi ma part pouvait se monter ; il me répond que ne lui ayant rien ordonné, je ne lui devais rien. Dans ces entrefaites, voilà le comte Vélo qui parait. Je gage, monsieur le

comte , que vous avez cru que cette personne était ma femme.

— C'est ce que toute la ville sait.

— Comment, sacr.... ! et vous avez pu le croire, sachant que je loge seul dans cette chambre, et surtout après avoir vu que je m'étais retiré avanthier du bal , et hier au soir seul et la laissant au

, milieu de tout le monde!

— H y a des maris si commodes.

— Je ne crois pas avoir l'air d'être du nombre , et vous ne vous connaissez pas en hommes d'hon-? neur : sortons d'ici , je vous le prouverai.

Le comte prit vite l'escalier et sortit de l'auberge. La malheureuse C. étouffait et me faisait pitié ; car les larmes d'une femme sont une arme à laquelle je n'ai pu guère résister de ma vie. Je réfléchis que partant sans rien payer, on pourrait se moquer de mon tapage et supposer que je participais à l'escroquerie , j'ordonnai à l'hôte de m'apporter le compte , voulant en payer la moitié. Il court le chercher ; mais voilà une nouvelle scène. Madame C. se jetant à genoux tout en pleurs, me dit que si je l'abandonnais , elle était perdue, car elle n'avait point d'argent et nul effet pour mettre en gage.

— Comment ! madame, n'avez-vouspas pour six mille florins de lettres de change , ou les étoffes que vous avez achetées pour cette somme?

— Il n'y a plus d'étoffes; on les a toutes emportées , car les lettres de change que vous avez

vues et que nous regardions comme de l'argent comptant, n'ont excité que le rire des fabricans. Ils ont tout fait reprendre. Aurait-on pu s'attendre à cela ?

— Le coquin ! il avait tout prévu , et voilà pourquoi il m'a engagé à venir ici. Il est juste que je porte la peine de ma faute.

Le mémoire que l'hôte m'apporta se montait à quarante sequins, somme énorme pour la dépense de trois jours; mais dans cette somme, il y avait beaucoup d'argent de déboursé par Phôte. Je compris tout de suite que mon honneur exigeait que je payasse le mémoire en entier et je ne balançai pas , ayant soin d'en tirer une quittance par devant deux témoins. Je donnai ensuite deux sequins au neveu de l'hôte pour le consoler de la chasse que je lui avais donnée, et j'en refusai deux à la misérable C. qui me les fit demander par l'hôtesse.

C'est ainsi que se termina cette vilaine aventure qui m'apprit à vivre, et dont je n'aurais pas dû avoir besoin. Deux ou trois semaines après, j'appris que • le comte Trento fit partir ces malheureux avec lesquels je ne voulus plus avoir affaire. Un mois après , P. C. fut emprisonné de nouveau, l'homme qui l'avait cautionné ayant fait banqueroute. Il eut l'effronterie de m'écrire une longue lettre pour me supplier d'aller le voir : je ne lui fis point de réponse. Je fus également inexorable envers la C, que je refusai constam-

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ment de voir , et qui se trouva réduite à la misère.

Je revins à Padoue où je ne m'arrêtai que pour prendre ma bague et dîner avec M. de Bragadin qui , peu de jours après , retourna à Venise.

La messagère du couvent m'apporta ma lettre de bonne heure ; je la lus avec avidité; elle était tendre , mais ne contenait rien de nouveau. Dans Ja réponse que je fis à mon amie , je lui détaillai le tour affreux que venait de me faire son mauvais sujet de frère , et je lui annonçai la bague en lui en apprenant le secret.

Suivant l'instruction que ma C. C. m'avait donnée, je fus un beau matin me poster dans un endroit d'où je pouvais voir sa mère entrer dans l'église. J'y entrai après elle, et m'étant misa genoux à ses côtés, je lui dis que j'avais besoin de lui parler : elle me suivit dans le cloître. Après avoir tâché de la consoler et lui avoir assuré que je me conserverais inviolablement à sa fille, je lui demandai si elle allait la voir. Je compte, me dit-elle, aller embrasser cette chère enfant dimanche , et je lui parlerai de vous , ce qui lui fera un grand plaisir; mais je suis au désespoir de ne pouvoir vous dire où elle est. Je ne veux pas que vous me le disiez , ma bonne mère , mais permettez-moi seulement de vous prier de lui remettre cette bague. C'est l'image de sa patronne , lui disje , et vous devez l'engager à la porter toujours à

son doigt; qu'elle lui adresse chaque jour ses prières , car sans sa protection , elle ne pourra jamais devenir ma femme. De mon côté, dites-lui que tous les jours je m'adresse à saint Jacques en récitant un credo.

Enchantée de mes pieux sentimeiiset ravie de pouvoir inspirer à sa fille cette nouvelle dévotion, la bonne femme me promit de faire ce que je désirais. Je la quittai alors en lui remettant dix sequins que je la priai de faire agréer à sa fille pour ses petits besoins. Elle s'en chargea en m'assurant que son père avait soin qu'elle ne manquât pas du nécessaire.

La lettre qu'elle m'écrivit le mercredi suivant était l'expression du sentiment le plus tendre et le plus vif. Elle me disait que sitôt qu'elle était seule , rien n'était plus prompt que la pointe de l'épingle qui faisait faire la culbute à la sainte en présentant à ses avides baisers les traits chéris de l'être qui était tout pour elle. Je ne cesse pas de le baiser , me disait-elle , lors même que quelque religieuse me surprend, car lorsqu'elle s'approche, je n'ai qu'à faire tomber le couvercle, et ma bonne sainte cache tout. Les religieuses sont tout édifiées de ma dévotion et de la confiance que je témoigne en la protection de ma bienheureuse patronne qui, à ce qu'elles disent, est tout-à-fait mon portrait.

Ce n'était qu'une belle figure d'imagination; mais ma chère petite femme était si belle que la

beauté lui ressemblait toujours. Elle me disait que la religieuse qui lui enseignait le français lui avait offert cinquante sequins de la bague à cause de la ressemblance du portrait de la sainte, mais non par amour pour sa patronne, dont elle se moquait en lisant la vie. Elle me remerciait des dix sequins que je lui avais envoyés , car sa mère les lui ayant remis devant plusieurs religieuses , elle se voyait en état de faire quelques dépenses sans éveiller les soupçons de ces nonnes jaseuses et curieuses. Elle aimait à faire de petits présens aux pensionnaires, et cela la mettait à même de satisfaire ce goût innocent. Ma mère, ajoutait-elle, m'a fait le plus grand éloge de ta piété; elle est enchantée de te savoir aussi dévot. Ne me parle plus, je t'en prie, de mon indigne frère.

Pendant quatre ou cinq semaines, il ne fut question dans ses lettres que de la sainte Catherine qui la faisait tressaillir de peur chaque fois qu'elle était obligée de la confier à la curiosité mystique de quelques vieilles recluses, qui , pour mieux la voir avec leurs lunettes , l'approchaient à deux doigts de leurs yeux et frottaient sans cesse l'émail. Je tremble, me disait-elle, qu'elles ne viennent par hasard à presser l'imperceptible bouton , et que ferais-je si ma sainte sautant allait offrir à leurs regards une figure diyine , mais qui n'a pas du tout l'air d'un saint? Dis-moi , quel parti aurais-jeà prendre?

Un mois après la seconde arrestation de P. C,

le marchand auquel j'avais cautionné la bague, vint m'apporter le billet. Je composai avec lui , et moyennant vingt sequins et tous les droits sur la créance , il me laissa tranquille. L'indigne P. C, de sa prison, ne cessait de me faire de basses supplications et de me demander l'aumône.

Croce était à Venise et faisait beaucoup parler de lui. Il tenait maison, avait bonne table, etit faisait une banque de pharaon où les dupes allaient vider leurs bourses. Prévoyant ce qui tôt ou tard devait arriver , je m'étais abstenu de mettre les pieds chez lui ; mais nous avions l'air de bonne connaissance lorsque nous nous rencontrions. Sa femmeayant accouché d'un garçon , il me pria de le tenir sur les fonds baptismaux et je ne crus pas devoir lui refuser; mais après la cérémonie et le souper qui s'ensuivit, je ne remis plus les pieds chez; mon compère , et je fis bien. Je n'ai pas toujours agi aussi sagement.

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