III
CIIAP1TUE XII.
départ de Vienne , iJ était maître de cent mille florins. Leurs majestés aimaient le jeu , mais non pas pour ponter. L'empereur faisait tenir une banque. C'était un prince bon , magnifique* et économe. Je l'ai vu en grand costume impérial et je fus surpris de le voir vêtu à l'espagnole. Je me figurais voir Charles-Quint qui avait établi cette étiquette et qui durait encore , quoique après lui aucun empereur n'ait été Espagnol et que François Ier n'eût rien de commun avec cette nation.
J ai vu plus tard le même caprice en Pologne au couronnement de Stanislas-Auguste Poniatowski , et les vieux palatins pleuraient de dépit de voir ce costume ; mais il fallait faire bonne mine à mauvais jeu , car sous le despotisme russe , il ne leur était resté que la faculté de se résigner.
L'empereur François Ier était beau , et je lui aurais trouvé la physionomie heureuse sons la bure comme sous la pourpre. Il avait pour sa femme tous les égards possibles et il ne l'empêchait pas d'endetter l'état parce qu'il avait l'art d'en devenir le créancier. 11 favorisait le commerce parce qu'il servait a remplir ses coffres. Il était galant , et l'impératrice , qui lui donnait toujours le nom de maître, dissimulait; car elle ne voulait pas que l'on crût dans le monde que ses charmes ne suffisaient plus à captiver son auguste époux , et cela d'autant plus que l'on admirait généralement la beauté de sa nombreuse famille. Toutes les ar-
ehiduchesses, excepté l'aînée, nie parurent belles ; niais entre les mâles , n'ayant eu occasion de bien observer que son aîné, je lui découvris la physionomie malheureuse; malgré l'idée contraire de l'abbé Grosse-tête , qui se piquait aussi d'être physionomiste. Que voyez-vous, me dit un jour cet abbé, sur la physionomie de ce prince?
— La présomption et le suicide.
Je fus prophète , car Joseph II s'est positivement tué , quoique sans en avoir le dessein , et ce fut la présomption qui l'empêcha de s'en apercevoir. Il avait du savoir ; mais les connaissances qu'il se supposait détruisaient celles qu'il avait réellement. Il se plaisait surtout à parler aux personnes qui ne savaient pas lui répondre , soit qu'elles fussent éblouies de ses raisonnemens, soit qu'elles feignissent de l'être ; mais il traitait de pédans et fuyait tous ceux qui par un raisonnement vrai détruisaient le vain échafaudage du sien. Il y a sept ans que me trouvant à Luxembourg avec lui , il me parlait avec une juste dérision de quelqu'un qui avait échangé des sommes immenses et quantité de bassesses contre de misérables parchemins , et à ce sujet il me dit : Je méprise tous ceux qui achètent la noblesse.
— C'est avec raison , mais que penser de ceux qui la vendent ?
Après cette question, il me tourna le dos, et ne me jugea plus digne de m'adresser la parole. La passion de ce prince était de voir rire , de
bon cœur ou par affectation, ceux qui l'écoutaient en société , lorsqu'il racontait quelque chose, car il narrait joliment et brodait d'une manière plaisante sur les particularités d'une anecdote ; mais il traitait de sot quiconque ne riait pas de ses plaisanteries, et c'étaient toujours ceux qui les comprenaient le mieux. Il préférait, le raisonnement de Brambila , qui l'encouragea à se tuer, à celui des médecins qui le dirigeaient d'une manière raisonnable. Au reste, personne ne lui a contesté l'intrépidité , mais pour ce qui est de l'art de régner, il n'en avait aucune idée , puisqu'il n'avait pas la moindre connaissance du cœur humain et qu'il ne savait ni dissimuler ni garder un secret : il avait si peu appris à régler sa physionomie, qu'il ne savait pas même dissimuler le plaisir qu'il avait à punir; et lorsqu'il apercevait quelqu'un dont les traits ne lui revenaient pas, il ne manquait jamais de faire une grimace qui lui allait fort mal.
Joseph II a succombé à une maladie véritablement cruelle, car elle lui laissa jusqu'à la fin la faculté de raisonner tout en lui montrant une mort inévitable. Ce prince doit avoir eu le malheur de se repentir de tout ce qu'il avait fait et de ne pouvoir le défaire , partie parce que la plupart des choses étaient irréparables , partie parce qu'en défaisant par raison ce qu'il avait fait par déraison , il aurait cru se déshonorer ; car il dut conserver jusqu'au dernier instant le senti-
ment de l'infaillibilité attachée à sa haute naissance, malgré l'état languissant de son âme qui aurait dû lui faire sentir la faillibilité de sa nature. Il avait la plus grande estime pour son frère, qui règne aujourd'hui à sa place, et malgré cela il n'eut pas le courage de suivre les principaux conseils qu'il lui donna. Par un mouvement de grandeur d'âme , il donna une grosse réconipense au médecin , homme d'esprit, qui lui prononça la sentence de mort ; mais par une faiblesse contraire , il avait quelques mois auparavant récompensé les médecins et le charlatan qui lui firent accroire qu'il était guéri. Il eut aussi le malheur de savoir qu'on ne le regretterait pas après sa mort; pensée qui, pour un souverain surtout, doit être désolante. Sa nièce qu'il chérissait mourut avant lui , et s'il avait été aimé des personnes qui l'entouraient , on lui aurait épargné cette déchirante nouvelle; car il était palpable qu'il touchait à sa fin , et on n'avait pas à craindre son ressentiment pour lui avoir caché cet événement.
Enchanté du séjour de Vienne et des plaisirs que je trouvais avec les heïïes frauleins dont j'avais fait la connaissance chez la baronne , je pensais à partir de cette jolie ville lorsque le baron Vais me trouva à la fête du mariage de M. le comte Durazzo , et m'engagea à un piquenique à Schœnbrunn. Nous y allâmes, et je n'y fus sobre d'aucune manière; aussi retournai-je à Vienne
avec une si forle indigestion qu'en vingt-quatre heures je me vis à deux doigts du trépas.
Je fis usage de la dernière parcelle d'esprit que mon épuisement me laissait pour me sauver la vie. Campioni et MM. Roquendorf et Sarotin étaient auprès de mon lit. M. Sarotin , qui avait conçu pour moi une forte amitié , était venu avec un médecin, quoique j'eusse déclaré positivement que je n'en voulais aucun. Ce nouveau Sangrado , croyant pouvoir user du despotisme de son art , avait fait venir un chirurgien et on allait me saigner contre ma volonté. A demi-mort, je ne sais par quelle inspiration j'ouvre les yeux et je vois mon homme, la lancette à la main , prêt à m'ouvrir la veine. Non, non, dis-je, et languissamment je retire mon bras; mais le bourreau voulant , à ce que disait le médecin , me donner la vie malgré moi , s'empare de nouveau de mon bras. A l'instant je me sens une augmentation de force , et étendant ma main , je saisis un de mes pistolets et d'un coup de balle je lui emporte l'une de ses boucles de cheveux. C'en fut assez pour faire décamper tout le monde , à l'exception de ma servante qui ne m'abandonna pas et qui me fit boire autant d'eau que je voulus. Le quatrième jour j'étais parfaitement rétabli.
Mon aventure amusa tous les oisifs de Vienne pendant plusieurs jours , et l'abbé Grosse-Tète m'assura que si j'avais tué le pauvre chirurgien , il aurait été mort et rien de plus, caries témoins
CUAPITat XII. >•.)-
présens auraient déclaré la vérité , qu'on allait me saigner par force , ce qui mettait mon fait dans le cas de légitime défense. On me dit aussi en plusieurs endroits que les médecins de Vienne étaient d'avis que si l'on m'avait tiré du sang, je n'en serais pas revenu : si mon eau ne m'avait pas guéri, ces habiles gens auraient dit tout le contraire. Je sentis pourtant qu'il fallait que je me donnasse de garde d'être malade dans cette capitale; car il est très-probable que j'aurais difficilement trouvé un médecin. A l'Opéra, beaucoup de monde voulut me connaître; et on me regardait comme un homme qui s'était défendu contre la mort à coups de pistolets. Un peintre en miniature , nommé Morol , fort sujet aux indigestions qui finirent par lui donner la mort, m'avait endoctriné : il ne fallait , m'avait-il dit , pour guérir d'une pareille incommodité, que boire de l'eau abondamment et avoir de la patience. Il mourut, parce qu'on le saigna dans un moment où il ne pouvait point opposer de résistance.
Mon indigestion me rappelle un bon mot d'un homme qui n'avait guère coutume d'en dire ; c'était M. de Maisonrouge qu'on conduisait un jour chez lui mourant d'une indigestion. Sa voiture arrêtée en face des Quinze-Vingts par un embarras de charrettes, un pauvre homme s'approche de sa portière et lui demande 1 "aumône en lui disant : Monsieur, je meurs de faim.
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— Eh! de quoi te plains-tu? lui dit Maisonrouge en soupirant ; coquin , je voudrais bien être à ta place !
Je fis vers ce temps-là la connaissance d'une danseuse milanaise qui avait de l'esprit, un ton excellent, de la littérature et qui plus est était fort jolie. Elle recevait bonne compagnie , et faisait à merveille les honneurs du salon. Je connus chez elle un comte Christophe Erdodi, aimable, riche et généreux; et un certain prince Kinski qui avait toutes les grâces d'un Arlequin. Cette fille m'inspira de l'amour, mais vainement; car elle était éprise d'un danseur florentin qu'en appelait Argiolini. Je lui faisais la cour, mais elle se moquait de moi ; car une fille de théâtre amoureuse de quelqu'un est une place inabordable, à moins de se faire un pont d'or, et je n'étais pas riche. Cependant je ne désespérais pas, et je continuais à brûler mon encens sur son autel. Ma société lui plaisait parce qu'elle me montrait les lettres qu'elle écrivait et que j'avais soin d'en relever les beautés. Elle avait en miniature son portrait qui était d'une ressemblance parfaite. La veille de mon départ, dépité d'avoir perdu mon temps et mes fadaises amoureuses, je me déterminai à le lui voler ; faible ressource pour un malheureux qui n'avait pu obtenir l'original. Au moment où je prenais congé d'elle, ayant trouvé le bijou à ma portée , je m'en saisis, et je partis pour iYesbourg où le baron Vais m'avait invité à l'ac-
CHAF1TRE Xlt. 3'iO,
compagner avec deux jolies frauleins pour une partie de plaisir.
Descendu de voiture, la première personne avec laquelle je me rencontre nez à nez, c'est le chevalier de Talvis, le protecteur de madame Condé-Labré que j'avais si bien traité à Paris. Dès qu'il m'eut reconnu, il s'approcha et me dit que je lui devais une partie de revanche. Je vous la promets, lui répondis-je; mais je ne quitte jamais une partie pour une autre : nous nous reverrons.
— Cela suffit : me feriez-vous l'honneur de me présenter à ces dames?
— Bien volontiers; mais non pas dans la rue. Nous montons, il nous suit. Pensant que cet
homme , qui d'ailleurs était brave comme un chevalier français, pourrait nous divertir, je le présentai. Il logeait à la même auberge depuis une couple de jours et il était vêtu en deuil. Il nous demanda si nous irions au bal du prince évèque, dont nous ne savions rien : Vais lui dit que oui. On y va, dit-il, sans être présenté , et voilà pourquoi je compte y aller; car ici je ne suis connu de personne. 11 sortit, et l'hôte étant entré pour prendre nos ordres, nous donna des informations sur ce bal ; nos belles frauleins témoignant le désir d'y aller, nous les satisfîmes.
N'y étant connus de personne, nous parcourions en liberté tous les appartemens, quand nous arrivâmes devant une vaste table où le prince
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évêque taillait au pharaon. Il nous sembla que la pile d'or que le noble prélat avait devant lui pouvait être de treize à quatorze mille florins. Le ehevalier de Talvis était debout enlre deux dames auxquelles il disait de jolies choses, tandis que monseigneur mêlait. Le prince ayant fait couper, fixe le chevalier et s'avise de lui dire d'une manière engageante de mettre aussi une carte.
— Volontiers, monseigneur, dit Talvis, va la banque sur cette carte.
— Va, dit l'évèque , voulant faire voir qu'il n'avait pas peur. Il tire , la carte de Talvis gagne, et mon heureux Français, de l'air le plus calme, ramasse tout l'or du prélat et en remplit ses poches. L'évèque étonné et reconnaissant un peu tard sa sottise, dit au chevalier : Monsieur, si votre carte avait perdu, comment auriez-vous fait pour me payer ?
— Monseigneur, c'eût été mon affaire.
— Monsieur, vous êtes plus heureux que sage.
— Possible, monseigneur; mais ce sont-là mes affaires.
Voyant le chevalier prêt h sortir, je le suis et, au bas de l'escalier, après lui avoir fait compliment, je le prie de me prêter cent souveraines. Il me les compte dans l'instant , m 'assurant qu'il était ravi de pouvoir me rendre ce service.
— Je vous ferai mon billet.
. — Point de billet.
Je mis cet or dans ma poche, me souciant fort
peu de la foule de masques que j'avais pour témoins et que la curiosité avait attirés sur les pas de l'heureux gagnant. Talvis partit et je rentrai dans la salle.
Roquendorf et Sarotin , qui se trouvaient au bal , ayant su que le chevalier m'avait donné de l'or, me demandèrent qui il était. Je leur fis un récit moitié vrai moitié faux , et je finis par leur dire que l'or que je venais de recevoir était le paiement d'une somme que je lui avais prêtée à Paris. Ils étaient obligés de me croire ou d'en faire semblant.
De retour à l'auberge , l'hôte nous dit que le chevalier en était parti à franc étrier , et que tout son équipage consistait en un sac de nuit. Nous soupàmes, et pour égayer le repas, je contai à Vais et à nos belles fraideins la manière dont j'avais connu Talvis et comment j'avais fait pour avoir ma part du gain.
De retour à Vienne , nous trouvâmes l'aventure sur le tapis : on riait du Gascon , on se moquait de l'évêque. La glose ne m'épargnait pas; mais je ne fis pas semblant de comprendre , car je croyais inutile de me défendre. Le chevalier de Talvis n'était connu de personne , et l'ambassadeur de France n'en avait jamais entendu parler. J'ignore si jamais on en a eu des nouvelles.
Je partis enfin de Vienne en poste, après avoir pris congé de mes amis et amies, et le quatrième jour je couchai a Trieste. Le lendemain je ra'era-
barquai pour Venise , où j'arrivai l'après-midi de l'avant-veille de l'Ascension. J'eus le bonheur, après trois ans d'absence, d'embrasser mon adorable patron, M. Bragadin, et ses deux inséparables amis , qui se félicitèrent de me revoir en parfaite santé et bien équipé.
Je rends le portrait que j'avais emporté de Vienne. — Je vais à Padoue; aventure pendant mon retour- suite de cette aventure. — Je retrouve Thérèse Imer. — Ma connaissance avec mademoiselle C. G.
Je me retrouvais dans ma patrie avec ce sentiment délicieux que tous les coeurs bien nés éprouvent en revoyant les lieux où l'on a reçu les premières impressions durables. J'avais acquis quelque expérience; je connaissais les lois de l'honneur et de la politesse ; je me sentais enfin supérieur à presque tous mes égaux , et je soupirais après mes anciennes habitudes , que j'allais
reprendre ; mais je me proposais de me conduire avec plus de méthode et de réserve.
Je vis avec plaisir en entrant dans mon cabinet le statu quo le plus parfait. Mes papiers , couverts d'un doigt de poussière , attestaient assez que nulle main profane ne les avait dérangés.
Le surlendemain de mon arrivée, au moment où j'allais sortir pour accompagner le Bucentaitre> sur lequel le doge allait, comme de coutume, épouser la mer Adriatique veuve de tant de maris et pourtant aussi neuve qu'au premier jour de sa formation, un barcarol vint me remettre un billet. Il était de M. Giovanni Grimani, jeune seigneur qui, sachant qu'il n'avait pas le droit de me mander, me priait très-poliment de vouloir bien passer chez lui pour y recevoir une lettre qu'il était chargé de me remettre en main propre. J'y fus à l'instant, et après quelques politesses d'usage , il me remit une lettre à cachet volant qu'il avait reçue la veille.
La voici :
« Monsieur, ayant vainement cherché mon portrait après votre départ , et n'ayant point l'habitude de recevoir des voleurs chez moi, je suis persuadée qu'il ne peut être qu'entre vos mains; je vous prie de le remettre à la personne qui vous remettra cette lettre. »
« Fogliazzi. »
Charmé d'avoir le portrait sur moi, je le tire de ma poche et le remets à l'instant à M. Grimani. Il le reçut avec une satisfaction mêlée de surprise; car il avait jugé sa commission plus difficile à remplir. C'est apparemment l'amour, me dit-il, qui vous a fait commettre ce larcin? cependant je vous félicite de ce qu'il ne doit pas être bien fort.
— À quoi en jugez-vous?
— A la promptitude avec laquelle vous vous en dessaisissez.
— Je ne le rendrais pas aussi facilement à tout autre.
— Je vous en remercie; et pour remplacer cet amour, je vous prie de compter sur mon amitié.
— Je la mets infiniment au-dessus du portrait et même de l'original. Oserais-je vous prier de lui envoyer ma réponse ?
— Je vous le promets. Tenez , voilà du papier ; écrivez-la; vous n'avez pas besoin de la cacheter.
Voici ce que j'écrivis :
(( En se débarrassant du portrait , Casanova éprouve un plaisir bien supérieur à celui qu'il eut quand par l'effet d'une misérable fantaisie il fit la folie de le mettre dans sa poche. »
Le mauvais temps ayant forcé de différer au dimanche les merveilleuses épousailles , et M. de Bragadin partant le lendemain pour Padoue , je l'y accompagnai. Cet aimable vieillard abandon-
33G CHAPITRE XITI.
nait à la jeunesse les plaisirs bruyans qui ne lui convenaient plus, et il allait passer au sein delà paix les jours que les fêtes vénitiennes lui rendaient ennuyeux. Le samedi suivant, après avoir dîné avec lui et lui avoir baisé la main , je montai dans une chaise de poste pour retourner à Venise. Si j'étais parti de Padoue deux minutes plus tôt ou plus tard , tout ce qui m'est arrivé depuis aurait été bien différent et ma destinée, s'il est vrai qu'elle dépende des combinaisons, aurait été tout autre. Le lecteur en jugera.
Parti de Padoue dans ce moment fatal, je rencontre à Oriago un cabriolet qui venait au grand trot de deux chevaux de poste. Il y avait dedans une très-jolie femme et un homme en uniforme allemand. A quelque pas de moi le cabriolet verse du côté de la rivière , et la femme , tombant pardessus le cavalier, court le plus grand danger de rouler dans la Brenta. Je saute hors de mon chariot sans me donner le temps de faire arrêter, et je vole au secours de la dame , réparant d'une main chaste le désordre que la chute avait occasioné à sa toilette.
Son compagnon qui s'était relevé sans accident, accourt, et voilà la belle versée sur son séant, tout ébahie, et moins confuse de sa chute que de l'indiscrétion de ses jupes qui avaient laissé à découvert tout ce qu'une honnête femme ne montre jamais à un inconnu. Dans ses remercîmens, qui durèrent tout le temps que son postillon et le
mien mirent à relever ie cabriolet, elle m'appela souvent son sauveur, son ange tutélaire.
Le dommage étant réparé, la dame continua sa route vers Padoue et moi vers Venise , où à peine arrivé je n'eus que le temps de me masquer pour aller à l'Opéra.
Le lendemain je me masque debonne lieurepour aller suivre le Bucentaure qui , favorisé par un beau temps, devait être mené au Lido pour la grande et ridicule cérémonie. Cette fonction non-seulement rare, mais unique , dépend du courage de l'amiral de l'arsenal , qui doit répondre sur sa tête que le temps sera constamment beau, le moindre vent contraire pouvant renverser ?e vaisseau et noyer le doge avec toute la sérénissime seigneurie , les ambassadeurs et le nonce du pape , garant de la vertu de cette burlesque noce , que les Vénitiens révèrent jusqu'à la superstition. Pour surcroit de malheur, cet accident tragique ferait rire toute l'Europe qui ne manquerait pas de dire que le doge de Venise est enfin allé consommer son mariage.
Je prenais mon café à visage découvert sous les procuraties de la place Saint-Marc quand un beau masque femelle me donna galamment un coup d'éventail sur l'épaule. Ne connaissant pas le masque, je ne fis pas grande attention à cette agacerie, et après avoir achevé mon café je reprends mon masque et je m'achemine vers le quai du Sépulcre où m'attendait la gondole de M. de Bragam. 23
din. Vers le pontde la Paille , j'aperçoisle même masque attentif à regarder l'image d'un monstre qu'on montrait pour dix sous. Je m'approche du masque et je lui demande pourquoi il m'avait battu.
— Pour vous punir de ce que vous ne me connaissez pas après m'avoir sauvé la vie.
Je devine que c'est la belle que j'ai secourue la veille aux bords de la Brenta , et après lui avoir fait compliment , je lui demande si elle va suivre le Bucentaiwe. J'irais volontiers, me dit-elle, si j'avais une gondole sûre. Je lui offre la mienne qui était des plus grandes, et ayant consulté le masque qui l'accompagnait, elle accepte. Prêts à y entrer, je les invite à se démasquer, mais ils me disent qu'ils ont des raisons pour demeurer inconnus. Je les prie alors de me dire s'ils appartiennent à quelque ambassadeur, car dans ce cas je me verrais , quoiqu'à regret, forcé de les prier de descendre; mais ils m'assurent qu'ils sontVénitiens. La gondole étant à la livrée d'un patricien , j'aurais pu me trouver compromis avec les inquisiteurs d'état; ce que je désirais éviter.
Nous suivons le Bucentaiire , et assis auprès de la dame, je me permets quelques libertés; mais elle me déconcerte en changeant de place. Après la fonction nous retournâmes à Venise , et l'officier me dit que si je voulais leur faire l'honneurd'aller diner avec eux au Sauvage, je les obligerais. J'acceptai, car j'étais curieux de connaître cette
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femme : ce que j'en avais vu lors de sa chute rendait ma curiosité très-naturelle. L'officier me laissa seul avec elle et prit les devans pour aller commander le dîner.
Dès que je fus seul avec ma belle , à la faveur du masque , je lui dis que j'étais amoureux d'elle, que j'avais une loge à l'Opéra dont je lui offrais l'entière jouissance , et que si elle voulait me laisser l'espoir de ne pas perdre mon temps, je la servirais pendant tout le carnaval. Si vous avez l'intention d'être cruelle, je vous prie de me le dire franchement.
— Je vous prie aussi de me dire avec qui vous croyez être ?
— Avec une femme tout aimable, que vous soyez princesse ou delà plus basse condition. Ainsi j'ose espérer que vous me donnerez dès aujourd'hui des marques de vos bontés, ou après le dîner , j'aurai l'honneur de vous tirer ma révérence.
— Vous ferez ce que vous voudrez; mais j'espère qu'après diner vous changerez de langage , car le ton que vous prenez n'est pas engageant. Il me semble qu'avant d'en venir à une explication pareille , il faudrait commencer par se connaître. Sentez-vous bien cela ?
— Oui , je le sens; mais j'ai peur d'être trompé.
— Eh ! que c'est singulier? Et cette peur vous fait commencée par où l'on finit?
— Je ne demande aujourd'hui qu'un mot d'en-
couragement. Donnez-le-moi, et vous me verrez modeste , soumis et discret.
— Modérez-vous.
Nous trouvâmes l'officier à la porte du Sauvage , et nous montâmes. Dès que nous fûmes dans la chambre elle se découvrit , et je la trouvai bien mieux que la veille. Il me restait à savoir pour la forme et le cérémonial si l'officier était son mari, son amant, son parent ou son conducteur; car fait aux aventures , je désirais connaître de quelle nature était celle que je venais d'entamer.
Nous nous mettons à table , et la manière dont monsieur et madame en agissent m'oblige par prudence à m'observer. Ce fut à lui que j'offris ma loge et elle fut acceptée ; mais comme je ne l'avais pas , après le dîner je sortis sous prétexte d'affaires, et j'allai m'en procurer une. J'en pris une à l'Opéra-Buffa où brillaient Pertici et Lasqui , el après l'opéra , je leur donnai à souper dans une auberge , ensuite je les conduisis chez eux dans ma gondole , où, à la faveur de la nuit , j'obtins de la belle toutes les faveurs qu'on peut accorder auprès d'un tiers qu'on doit ménager. A notre séparation, l'officier me dit : Vous aurez demain de mes nouvelles.
— Où donc et comment ?
— Ne vous en inquiétez pas.
Le lendemain matin on m'annonce un officier; c'était lui-même. Après quelques complimens d'usage etlui avoir fait mes remercîmens pour Thon-
CHAV1THE Mil. 34i
neur qu'il m'avait fait la veille , je le priai de me dire à qui j'avais le plaisir de parler. Voici ce qu'il me répondit, parlant très-bien , mais sans
me regarder.
Je m'appelle P. C. Mon père est riche et considéré a la Bourse; mais nous sommes brouillés. Je demeure sur le quai de St-Marc. La dame que vous avez vue est née 0. ; elle est femme du courtier C. et sa sœur est 1 épouse du patricien P. M. Madame C. est brouillée avec son mari et j'en suis la cause , comme je suis brouillé avec mon père à cause d'elle.
Je porte cet uniforme en vertu d'un brevet de capitaine au service autrichien: mais je n ai jamais servi. Je suis chargé de l'approvisionnement des bœufs pour l'état vénitien, et je tire ces provisions de la Stirie et de la Hongrie. Cette entreprise liquidée m'assure un bénéfice de dix mille florins par an ; mais un embarras imprévu et auquel il faut que je remédie , une banqueroute frauduleuse et des dépenses extraordinaires me mettent pour le moment dans une grande gêne. H y a quatre ans qu'ayant entendu parler de vous, je conçus le désir de faire votre connaissance , et je crois que c'est le ciel qui me l'a fait faire avant-hier. Je n'hésite pas à vous demander un plaisir essentiel qui nous unira de l'amitié la plus étroite. Devenez mon soutien sans courir aucun risque : acceptez ces trois lettres de change et ne craignez pas d'avoir à les escompter
34^ CHAPlTIiE XIII.
h l'échéance ; car je vous cède ces trois autres , dont le paiement sera effectué avant, l'échéance des vôtres. En outre, je vous hypothèque la conduite des bœufs pour toute l'année , de sorte que si je vous manquais , vous pourriez séquestrer à Trieste tous mes boeufs, qui ne peuvent venir que par là.
Etonné de ce discours et de ce projet qui me paraissait chimérique et dans lequel je ne voyais qu'une foule d'embarras que j'abhorrais ; l'idée singulière de cet homme qui , s'imaginant que je pourrais facilement donner dans le panneau , me donne la préférence sur cent autres qu'il devait mieux connaître ; je n'hésitai pas à lui dire que je n'accepterais jamais son offre. Son éloquence redoubla pour me convaincre, mais je l'embarrassai en lui disant que j'avais lieu d'être surpris quil m'eût préféré à toutes ses connaissances, moi qui n'avais l'honneur de lui être connu que depuis deux jours. Monsieur, me dit-il effrontément, vous ayant connu pour un homme de beaucoup d'esprit, je me suis persuadé que vous verriez de suite l'avantage que je vous offre, et que par conséquent vous ne feriez aucune difficulté d'accepter.
— Vous devez vous être désabusé à cette heure, et vous me prendrez sans doute pour un sot en voyant que je croirais être votre dupe si j'acceptais.
Jl partit en me demandant excuse et en me di-
sant qu'il espérait me voir le soir sur la place St-Marc , où il serait avec madame C. Il me laissa son adresse en me disant qu'à l'insu de son père il occupait encore son appartement. C'était me dire que je devais lui rendre ma visite ; mais si j'avais été sage , je m'en serais dispensé.
Dégoûté du dévolu que cet homme avait jeté sur moi , je ne me sentis plus aucune envie de tenter fortune auprès de sa belle ; car il me parut que ce couple avait résolu de me rendre leur dupe, et comme je n'avais nul désir de le devenir, j'évitai de les voir le soir à la place St-Marc. .l'aurais dû m'en tenir là; mais le lendemain , poussé par mon mauvais génie , et jugeant qu'une visite de politesse ne tirerait point à conséquence, j'allai le voir.
Un domestique m'ayant conduit dans sa chambre , il m'accueillit avec beaucoup de prévenance et me fit d'obligeans reproches de ne m'être pas fait voir la veille au soir. Ensuite il me reparla de son affaire et me montra un fatras de papiers ; ce qui m'ennuya fort. Si vous voulez accepter les trois lettres, me dit-il , je vous associerai à mon entreprise. Par cette marque d'amitié extraordinaire, il me rendait, d'après lui, riche de cinq mille florins par an; mais pour toute réponse , je le priai de ne m'en plus parler de la vie. J'allais prendre congé lorsqu'il me dit qu'il voulait me présenter sa mère et sa soeur.
Il sort et deux minutes après il rentre avec
elles. La mère était une femme d'un air ingénu et respectable , mais la fille était un modèle de beauté. J'en fus ébloui. Un quart d'heure après, la trop confiante mère me demanda la permission de se retirer et sa fille resta. Il ne lui fallut pas une demi-heure pour me captiver. J'étais enchanté de toutes ses perfections, et son esprit vif, naïf et nouveau pour moi , sa candeur, son ingénuité , ses sentimens naturels et élevés , sa vivacité gaie et innocente , cet ensemble enfin qui se forme de la beauté , de l'esprit et de l'innocence , ensemble qui eut toujours sur moi un empire absolu, tout acheva de me rendre l'esclave de la femme la plus parfaite qu'il soit possible d'imaginer.
Mademoiselle C. C. ne sortait jamais qu'avec sa mère , qui était dévote et pourtant indulgente. Elle n'avait à lire que les livres de son père, homme sage qui n'avait point de romans , et elle brûlait d'envie d'en lire. Elle avait aussi la plus grande envie de connaître Venise , et personne ne fréquentant la maison , on ne lui avait pas encore dit qu'elle était un véritable prodige. Son frère écrivais et je conversais avec elle , ou plutôt je répondais aux nombreuses questions qu'elle me faisait et auxquelles je ne pouvais satisfaire qu'en ajoutant aux idées qu'elle avait déjà et qu'elle était tout étonné de se reconnaître ; car son àme était encore dans le chaos. Je ne lui dis cependant point qu'elle était belle et qu'elle m'intéressait au suprême degré; car ayant menti sur ce point
à l'égard de tant d'autres, j'avais peur de lui paraître suspect.
Je quittai cette maison triste et rêveur, trop pénétré des rares qualités que j'avais découvertes dans cette ravissante personne , et je me promis d'abord de ne plus la revoir, car je croyais sentir que je n'étais pas homme à lui sacrifier entièrement ma liberté en la faisant demander pour femme , quoique je la jugeasse flûte à dessein pour faire mon bonheur.
Je n'avais pas encore vu madame Manzoni depuis mon retour, et je dirigeai mes pas vers son habitation. Je trouvai cette digne femme ce que je l'avais toujours connue pour moi, et elle me fit l'accueil le plus amical. Elle me dit que Thérèse Imer, cette jolie personne qui m'avait valu un coup de canne de M. Malipiero, treize ans auparavant , venait d'arriver de Baireuth où le margrave avait fait sa fortune. Comme elle demeurent en face , madame Manzoni, voulant jouir de la surprise , la fit prier de passer chez elle. Elle vint en effet peu d'instans après, tenant par la main un garçon de huit ans, joli comme un amour. C'était son fils unique qu'elle avait eu de son mari qui était danseur à Baireuth. Notre surprise , en nous revoyant , fut égale au plaisir que nous eûmes à nous rappeler ce qui nous était arrivé au sortir de l'enfance. Il est vrai que nous ne pouvions nous souvenir que d'enfantillages. Je lui fis compliment sur sa fortune, et, jugeant
346 CHAPITnE XIII.
sur l'apparence , elle crut m'en devoir à son tour; mais la sienne aurait élé plus solide que la mienne si, parla suite, elle avait eu de la conduite. Elle eut des caprices que je ferai connaître au lecteur dans cinq ans d'ici. Elle était devenue grande musicienne; mais sa fortune n'avait pas tout-à-fait dépendu de son talent ; ses charmes y avaient contribué plus que tout. Elle me conta ses aventures,, à quelque chose près, sans doute, et nous nous séparâmes après deux heures d'entretien. Elle m'invita à lui faire le plaisir d'aller déjeûner avec elle le lendemain. Le margrave , à ce qu'elle me dit, la faisait observer; mais comme j'étais une ancienne connaissance , je ne devais point éveiller de soupçons. C'est l'aphorisme de toutes les femmes galantes. Elle me dit que je pouvais le même soir l'aller voir à sa loge , où M. Papafa va me verrait avec plaisir. C'était son parrain. Je me rendis le lendemain de bonne heure chez elle. Je la trouvai au lit avec son fils qui, par principe d'éducation , se leva et sortit aussitôt qu'il me vit assis auprès du lit de sa mère. Je passai trois heures avec elle, et, je m'en souviens, la dernière fui délicieuse; le lecteur dans cinq ans en verra la conséquence. Je la vis une seconde fois pendant les quinze jours qu'elle passa à Venise, et à son départ je lui promis une visite à Baireulh : je n'ai jamais tenu parole.
Je dus vers ce Icmps-là m'occuper des affaires
CHAMTRE Mil. 347
de mon n ère posthume qui , disait il , avait une vocation toute divine pour le métier de prêtre; mais il lui fallait un patrimoine. Ignorant , sans aucune éducation , n'ayant pour lui qu'une jolie figure , il entrevoyait le bonheur dans l'état ecclésiastique, et il comptait beaucoup sur la prédication pour laquelle, lui disaient les femmes qu'il connaissait, il avait un talent décidé. Je fis toutes les démarches qu'il voulut, et je réussis à obtenir de l'abbé de Grimani de lui faire un bénéfice , car il était débiteur de tous les meubles de notre maison, dont il n'avait rendu aucun compte. Il lui fît la transaction viagère d'une maison , et deux ans après mon frère prit les ordres en qualité de patrimonié.Ce patrimoine, au reste, fut fictif, la maison étant déjà hypothéquée : ce fut un vrai stellionat, mais M. l'abbé Grimani était un peu jésuite, et ces saints serviteurs de Dieu s'accommodent de tous les moyens, pourvu qu'il leur soient profitables. Je parlerai de la conduite de ce malheureux frère lorsqu'elle deviendra liée à mes vicissitudes.
Il y avait deuï jours que j'avais fait ma visite à P. C. lorsque je le rencontrai dans la rue. Il me dit que sa sœur ne faisait que parler de moi, qu'elle avait retenu une quantité de choses que je luiavaisdites,etquesa mère étailenchantée qu'elle cûl fait ma connaissance. Elle serait, me dit-il, un bon parti pour vous , car elle aura dix mille ducats courans de dot. Si vous venez me voir de-
main , nous prendrons le cafë avec ma mère el ma sœur.
Je m'étais promis de ne plus mettre le pied chez lui; je ne tins pas [parole. Au reste, en pareil cas l'homme se détermine facilement à manquer a sa promesse.
Je passai trois heures à causer avec cette charmante personne , et je la quittai amoureux à l'excès. Je lui dis, avant de m'en aller, que j'enviais le sort de celui qui l'aurait pour femme , et ce compliment^ le premier qu'elle eût reçu de cette espèce, couvrit son beau visage du plus vif incarnat.
En me retirant, je me mis à examiner le caractère du sentiment que j'éprouvais pour elle, et j'en fus effrayé, car je ne pouvais agir avec C. C. ni en honnête homme ni en libertin. Je ne pouvais pas me flatter d'obtenir sa main, et il me semblait que j'aurais poignardé quiconque m'aurait conseillé de la séduire. J'avais besoin de me distraire : j'allai jouer. Le jeu est parfois un lénitif excellent pour calmer l'amour. Je jouai de bonheur et je me retirais la bourse pleine d'or, quand dans une petite rue solitaire, je rencontre un homme courbé sous le poids des années moins encore que sous le faix accablant de la misère. Je m'en approche et je reconnais le comte de Bonafede. Sa vue me fît pitié. M'ayant reconnu , il me dit une foule de choses et finit par me faire connaître l'étal d'abjection où il se voyait réduit par
la nécessité de faire vivre sa nombreuse famille. Je ne rougis pas, me dit-il, de vous demander un sequin qui me fera vivre cinq ou six jours. Je me hâtai de lui en donner dix , l'empêchant de faire des bassesses pour me témoigner sa reconnaissance; mais je ne pus l'empêcher de verser des larmes. Il me dit en me quittant que ce qui metlait le comble à son infortune était l'état de sa fille qui , devenue une beauté , voulait plutôt mourir que sacrifier sa vertu à la nécessité. Je ne puis, ajouta-t-il en soupirant, ni soutenir ni récompenser ses sentimens.
Croyant comprendre ce que la misère le forçait à désirer, je pris son adresse en lui promettant d'aller le voir. J 'étais curieux de voir ce que pouvait être devenue une vertu dont je n'avais pas grande idée depuis dix ans que je ne l'avais vue. J'y allai le lendemain. Je trouvai une maison presque sans meubles et la fille seule, ce qui ne me surprit point. La jeune comtesse m'ayant vu venir, m'accueillit au haut de l'escalier de la manière la plus aimable. Elle était assez bien vêtue , et je la trouvai belle , vive et aimable comme lorsque je l'avais connue au fort Saint- André. Prévenue par son père que j'irais la voir, elle était toute joyeuse , et elle m'embrassa aussi tendrement que l'on pourrait embrasser un amant chéri. Elle me mena dans sa chambre où, après m'avoir dit que sa mère était au lit, malade et hors d'état de se laisser voir, elle se livra de nou-
35û CHAPITRE X11I.
veau à tout le transport que lui causait , me disaitelle , le bonheur de me revoir. La fougue des baisers donnés et rendus sous les auspices de l'amitié embrasèrent bientôt nos sens, au point que dans le premier quart d'heure, je n'avais plus rien h désirer. Cela fait , notre rôle vrai ou simulé était de montrer de la surprise, et honnêtement je ne pouvais m'empècher d'assurer la pauvre comtesse que ce n'était là que le premier gage d'un amour constant. Elle le crut ou fît semblant de le croire comme je le croyais peut-être moimême dans ce moment. Le calme étant survenu, elle me parla de leur affreux état, de ses frères qui allaient pieds nus dans les rues et de son père qui positivement n'avait pas de pain à leur donner.
— Vous n'avez donc pas un amant?
— Quoi! un amant? et quel est l'homme qui aurait le courage de vouloir être mon amant dans une maison comme celle-ci ? et pour tirer parti de moi-même , suis-je donc faite pour me livrer au premier venu pour la somme de trente sous ? Il n'y a personne à Venise qui puisse m'évaluer plus haut en me voyant dans cette maison. D'ailleurs je ne me sens pas née pour me prostituer.
Un discours de cette nature n'est pas gai ; elle versait des larmes, et l'image de la tristesse, jointe au tableau de misère que j'avais sous les yeux , n'était pas fait pour réveiller l'amour. Je la quittai en lui promettant de revenir et en lui met-
tant douze sequins dans la main. Cette somme l'étonna : elle ne s'était jamais vue si riche. J'ai toujours regretté de ne pas lui avoir donné le double.
Le lendemain P. C. vint me voir et me dit d'un air tout joyeux que sa mère avait permis à sa sœur d'aller à l'Opéra avec lui, que la petite en était enchantée parce qu'elle n'y avait jamais été, et que si cela me faisait plaisir, je pouvais les attendre quelque part.
— Mais votre sœur sait-elle que vous voulez ui 'admettre de la partie ?
— Elle s'en fait une fête.
— Et madame votre mère, le sait-elle?
— Non ; mais quand elle le saura , elle n'en sera pas fâchée , car vous lui avez inspiré de la considération.
— Je vais tâcher d'avoir une loge.
— Fort bien : vous nous attendrez h tel endroit.
Le drôle ne me parlait plus de lettres de change , et voyant que je ne courtisais plus sa dame et que j'étais épris de sa sœur , il avait enfanté le beau projet de me la vendre. Je plaignais la mère et la fille qui se confiaient à un pareil sujet ; mais je n'avais pas assez de vertu pour refuser la partie. J'allai même jusqu'à me persuader que puisque je l'aimais, je devais accepter pour la préserver d'autres pièges ; car si j'avais refusé , il aurait pu trouver quelqu'un moins scrupuleux, et cette idée
m'était insupportable. Il me semblait qu'avec moi elle ne courait aucun risque.
Je louai une loge à l'Opéra St. -Samuel et je les attendis au lieu indiqué long-temps avant l'heure. Ils vinrent , et je fus ravi à l'aspect de ma jeune amie. Elle était élégamment masquée , et son frère était en uniforme. Pour ne pas exposer cette charmante personne â être reconnue à cause de son frère , je les lis entrer dans ma gondole. Il voulut que je le fisse débarquer chez sa maîtresse qu'il nous dit être malade , nous priant de nous rendre à notre loge où il viendrait nous rejoindre. Je fus surpris que C. C. ne montrât ni surprise ni répugnance à rester seule avec moi dans la gondole , mais quant à la disparition du frère, elle ne m'étonna aucunement, car il était évident qu'il voulait en tirer parti.
Je dis à C. C que jusqu'à l'heure du théâtre nous nous ferions voguer, et que la chaleur étant forte , elle devait se démasquer , ce qu'elle fit à l'instant. L'obligation que je m'étais imposée de la respecter , la noble assurance qui brillait sur ses traits comme la confiance dans ses regards , la joie innocente qu'elle exprimait, tout faisait accroître mon amour.
Ne sachant que lui dire, car naturellement je ne pouvais lui parler que d'amour , et le point était délicat, je me contentais de fixer sa charmante figure, n'osant pas porter mes regards sur deux globes naissans arrondis par les amours ,
crainte d'alarmer sa pudeur. Dites-moi donc quelque chose , me dit-elle : vous ne faites que me regarder, sans médire un seul mot. Vous vous êtes sacrifié aujourd'hui, car mon frère vous aurait mené chez sa dame qui , à ce qu'il dit , doit être belle comme un ange.
— J'ai vu cette dame.
— Elle doit avoir beaucoup d'esprit.
— C'est possible ; mais je n'ai pu m'en apercevoir , car je n'ai jamais été chez elle, et j'ai l'intention de n'y aller jamais. Ne croyez donc pas, belle C. , que je vous fasse le moindre sacrifice.
— Je le croyais, car comme vous ne parliez pas, je vous croyais triste.
— Si je ne vous parle pas, c'est que je suis trop ému du bonheur que me fait éprouver votre angélique confiance.
— J'en suis enchanté ; mais comment pourraisje manquer de confiance en vous ? je me sens plus libre et bien plus sure que si j'étais avec mon frère. Ma mère même dit qu'on ne peut pas s'y tromper et que sûrement vous êtes très-honnête. D'ailleurs vous n'êtes pas marié : c'est la première chose que j'ai demandée à mon frère. Vous souvenez-vous que vous m'avez dit que vous enviiez le sort de celui qui m'aura pour femme ? Moi je disais dans le même moment que celle qui vous aura pour époux sera la femme la plus heureuse de Venise.
Ces paroles, prononcées avec la naïveté la plus m. a3
candide et avec ce ton de sincérité qui part du cœur, firent sur moi un effet difficile à décrire; je souffrais de n'oser imprimer le plus tendre baiser sur les lèvres vermeilles qui venaient de les prononcer ; mais en même temps j'éprouvais une délicieuse jouissance de me voir aimé de cet ange. Dans cette conformité de sentimens, lui dis-je , nous pourrions donc , aimable C, trouver le parfait bonheur , si nous pouvions être unis d'une manière inséparable? mais je pourrais être votre père.
— Vous, mon père ? quel conte ! Savez-vous que j'ai quatorze ans ?
— Savez-vous que j'en ai vingt-huit ?
— Eh bien ! quel est l'homme qui , à votre âge, ait une fille du mien ? Je ris en pensant que si mon père vous ressemblait , assurément il ne me ferait jamais peur : je ne pourrais avoir vis-à-vis de lui aucune réserve.
L'heure du théâtre étant venue , nous débarquâmes et le spectacle l'occupa tout entière. Son frère ne vint nous trouver que vers la fin ; car cela entrait dans son calcul. Je leur donnai à souper dans une auberge , où le plaisir de voir cette charmante personne manger de très-bon appétit, me fit oublier que je n'avais pas dîné. Je ne parlai presque pas pendant tout le souper; car j'étais malade d'amour et dans un tel état d'irritation qu'il était impossible qu'il durât long-temps. Pour excuser mon silence , j'affectai d'avoir mal
aux dents : on me plaignit et on me laissa garder le silence.
Après souper , P. dit à sa sœur que j'étais amoureux d'elle et que je me sentirais soulagé si elle me permettait de l'embrasser. Pour toute réponse , elle se tourne vers moi avec des lèvres riantes qui appelaient le baiser. Je brûlais, mais je respectais tant cette innocente et naïve créature que je ne l'embrassai que sur la joue , et encore d'une manière très-froide en apparence.
Quel baiser! s'écria P. Allons, allons, un bon baiser d'amour. Je ne bougeais pas : l'impudent instigateur m'ennuyait ; mais sa sœur en détournant la tête dit d'un air pénétré : Ne le pressez pas , car je n'ai pas le bonheur de lui plaire.
Cette expression alarma mon amour; je ne fus plus maître de moi-même. Quoi! m'écriai-jeavec feu, quoi ! belle C, vous ne daignez pas attribuer ma retenue au sentiment que vous m'inspirez ? Vous croyez ne pas me plaire ? S'il ne faut qu'un baiser pour vous en assurer, recevez-le avec tout le sentiment que j'éprouve. Alors la prenant dans mes bras et la serrant amoureusement contre mon sein , je lui imprimai sur la bouche un long et ardent baiser que je mourais d'envie de lui donner, mais à sa nature , la timide colombe sentit qu'elle était tombée dans les serres du vautour. Elle se débarrassa de mes bras, tout étonnée de m'a voir découvert amoureux par cette voie. Son frère m'applaudissait , tandis que pour cacher son trou-
ble , elle se remettait en masque. Je lui demandai si elle croyait encore qu'elle ne me plaisait pas. Vous m'avez convaincue , me dit-elle , mais pour ra'avoir détrompée , vous ne devez pas me punir. Je trouvai cette réponse très-délicate, car elle était dictée par le sentiment; mais son frère qu'elle ne satisfaisait pas , la traita de bêtise.
Dès que nous eûmes repris nos masques , nous partîmes , et après les avoir reconduits chez eux , je me retirai très-amoureux, content au fond et pourtant fort triste.
Le lecteur verra dans les chapitres suivans les progrès de mon amour et les aventures auxquelles je me trouvai engagé.
Progrès de mes amours avec la belle G. C.
Le lendemain P.C. entra chez moi d'un air de triomphe en me disant que sa sœur avait dit à sa mère que nous nous aimions et que , si elle devait se marier, elle ne pourrait être heureuse qu'avec moi.
— J'adore votre sœur , lui dis-je , mais croyezvous que votre père veuille me l'accorder?
— Je ne le crois pas ; mais il est vieux. En attendant , aimez. Ma mère permet qu'elle aille ce soir à l'Opéra avec nous.
— Eh bien , mon cher ami , nous irons.
— Je me vois obligé de vous prier de me rendre un léger service.
— Ordonnez.
— Il y a de l'excellent vin de Chypre à vendre et à bon marché : je puis en avoir un tonneau moyennant un billet payable en six mois. Je suis sûr de le revendre de suite avec bénéfice; mais le marchand veut une caution et il acceptera la vôtre , si vous voulez bien me cautionner. Voulezvous signer mon billet ?
— Avec plaisir.
Je signai sans biaiser , car quel est le mortel amoureux qui , en pareil cas, aurait refusé ce service à celui qui pour se venger d'un refus aurait pu le rendre malheureux. Nous nous donnâmes ensuite rendez-vous pour le soir et nous nous séparâmes contens l'un de l'autre.
Après m'être habillé , je sortis et j'achetai une douzaine de paires de gants, autant de paires de bas de soie et une paire de jarretières brodées avec des agrafes d'or , me faisant une fête de faire ce premier présent à ma nouvelle amie.
Je n'ai pas besoin de dire que je fus exact au rendez-vous; cependant en y arrivant, je les aperçus qui me cherchaient. Si je n'avais soupçonné les intentions de P. C. j'aurais été flatté de me voir ainsi prévenu. Dès que je les eus joints, P. C. me dit qu'ayant des affaires, il me laissait avec sa sœur et qu'il viendrait nous rejoindre au théâtre. Quand il fut parti, je dis à C. C. que
nous ne pouvions que nous aller promener en gondole jusqu'à l'heure de l'Opéra. Non, me répondit-elle ; allons plutôt dans un jardin de la Zuecca.
— Bien volontiers.
Je prends une gondole de trajet et nous allons à St. -Biaise dans un jardin que je connaissais et dont, au moyen d'un sequin, je me rendis maître pour toute la journée et personne ne pouvait plus y entrer. Il se trouva que nous n'avions dîné ni l'un ni l'autre, et ayant ordonné un bon repas, nous montons dans un appartement, d'où, après avoir quitté nos habits de masque , nous redescendons dans le jardin.
L'aimable C. C. n'avait qu'un corset de taffetas et une petite jupe de même étoffe ; mais elle était à ravir dans ce léger costume ! Mon oeil amoureux perçait ces voiles , et mon àme la voyait toute nue : je soupirais de désirs, de retenue et de volupté.
Dès que nous fûmes dans la longue allée, ma jeune compagne, leste comme la biche légère, se voyant libre sur la pelouse et n'ayant jamais jusqu'alors joui de ce bonheur, se mit à courir à droite , à gauche , avec tous les signes de la gaîté qui la dominait. Bientôt obligée de s'arrêter faute d'haleine , elle se mit à rire en me voyant la contempler en silence dans une sorte d'extase. Bientôt elle me défie à la course ; le jeu me plaît, j'accepte ; mais je veux l'intéresser par une gageure.
36o 6HA*ITRE XIV.
Celui qui perdra, lui dis-je, sera obligé de faire ce que le vainqueur voudra.
— Je le veux bien.
Nous établissons le but et nous partons. J'étais sûr de gagner; mais je voulus perdre, pour voir ce qu'elle me condamnerait à faire. D'abord elle court de toutes ses forces tandis que je ménage les miennes, de sorte qu'elle arriva au but avant moi. Tout en reprenant haleine , elle pense à me donner une bonne pénitence, puis elle court se cacher derrière un arbre et me condamne ensuite à trouver sa bague. Elle l'avait cachée sur elle, et par là elle me mettait en possession de toute sa personne. Je trouvai la chose charmante, car j'y vis clairement de la malice et de l'intention ; cependant je sentis que je ne devais pas en abuser, sa naïve confiance ayant besoin d'être encouragée. Nous nous asseyons sur l'herbe; je visite ses poches, les plis de son corset, ceux de son jupon, puis ses souliers, enfin jusqu'à ses jarretières qu'elle avait attachées au-dessous du genou. N'ayant encore rien trouvé, je continue mes recherches, et comme la bague devait être sur elle, il fallait bien que je la trouvasse. Le lecteur de-^ vine sans doute que je soupçonnais la charmante cachette où ma belle l'avait mise ; mais avant d'en venir là il fallait que je me procurasse une foule de jouissances que je savourais avec délice. La bague finit par être découverte entre les deux plus beaux gardiens que la nature ait jamais ar-
rondis ; mais j'étais si ému en la retirant que ma main tremblait visiblement : Pourquoi tremblezvous? me dit-elle.
— Je tremble de plaisir d'avoir trouvé la baeue , car vous l'aviez si bien cachée ! Mais vous me devez ma revanche , et cette fois vous ne me vaincrez pas.
— Nous verrons.
Nous partons, et ne la voyant pas courir bien vite, je crus que je la devancerais à volonté. Je me trompais. Elle avait ménagé ses forces, et quand nous fûmes aux deux tiers de la course, s'élançant tout-à-coup , elle me devance , et je me vois perdu. Je m'avise d'une ruse dont l'effet est immanquable ; je fais semblant de tomber de tout mon long en poussant un cri douloureux. La pauvre petite s'arrête, court à moi tout effrayée et m'aide à me relever en me plaignant. Quand je me vois debout et devant, je me mets à rire, et prenant mon élan, j'atteins le but qu'elle en était bien loin encore.
La charmante coureuse , tout ébahie , me dit : Vous ne vous êtes donc pas blessé?
— Non, car je suis tombé exprès.
— Exprès? pour me tromper! je ne vous aurais pas cru capable de cela. Il n'est pas permis de gagner par fraude , et je n'ai pas perdu.
— Oh! si, vous avez perdu , car j'ai atteint le but avant vous; et ruse pour ruse, avouez que
vous avez aussi cherché à me tromper en prenant l'élan.
— Mais cela est permis, et votre ruse, mon ami, est de tout autre espèce.
— Mais elle m'a procuré la victoire , et
V^incasi per fortuna o per ingano , // vincer semprejii laudahil cosa (i).
— C'est ce que j'ai souvent entendu dire à mon frère, mais jamais à mon père. Bref, je conviens d'avoir perdu. Ordonnez, condamnez-moi : j'obéirai.
— Attendez. Asseyons -nous, car j'ai besoin d'y penser. Je vous condamne à troquer avec moi de jarretières.
— De jarretières ? vous les avez vues. Elles sont laides et ne valent rien.
— N'importe. Je penserai deux fois par jour à l'objet que j'aime, et à peu près aux mêmes instans où vous serez obligée de penser à moi.
— L'idée est fort jolie , et elle me flatte. Je vous pardonne maintenant de m'avoir trompée. Voici mes vilaines jarretières.
— Voici les miennes.
— Ah ! mon cher trompeur , qu'elles sont belles! Le joli présent! qu'elles plairont à ma mère!
(i) Que l'on obtienne la victoire par la fortune ou par la ruse , vaincre lut toujours une chose louable.
C'est sûrement un cadeau qu'on vient de vous faire ,car elles sont toutes neuves?
— Non , ce n'est pas un présent. Je les ai achetées pour vous , et je me suis creusé la cervelle pour trouver le moyen de vous les faire agréer ; c'est l'amour qui m'a suggéré de les faire devenir le prix d'une course. A présent vous pouvez vous figurer ma peine quand je vous ai vue au moment de me gagner. Le dépit m'a inspiré une tromperie fondée sur un sentiment qui vous fait honneur; car avouez que vous auriez montré un trop mauvais coeur, si vous n'étiez accourue à mon secours?
— Et je suis sûre que vous n'auriez pas employé cette ruse , si vous aviez pu deviner le mal que vous m'avez fait.
— Vous vous intéressez donc bien vivement à moi?
— Je ferais tout au monde pour vous en convaincre. J'aime extrêmement mes jolies jarretières : je n'en aurai pas d'autres et je réponds bien que mon frère ne mêles volera pas.
— En serait-il capable ?
— Oh ! très-capable , surtout si les agrafes sont d'or.
— C'est de l'or; mais dites-lui que c'est du cuivre doré.
— Mais vous m'apprendrez à accrocher ces jolies agrafes.
— Oui , bien certainement.
Nous allâmes dîner. Après le repas, auquel je me
rappelle que nous fîmes également honneur, elle devint plus gaie et moi plus amoureux , mais aussi plus à plaindre à cause de la dure loi que je m'étais faite. Impatiente de mettre ses jarretières , elle me pria de l'aider , de la meilleure foi du monde, et sans malice ni coquetterie. Une jeune fille innocente qui, malgré ses quinze printemps, n'a pas encore aimé et qui n'a vécu ni avec d'autres jeunes filles ni dans le monde, ne connaît ni la violence des désirs ni tout-à-fait ce qui les fait naître. Elle n'a certainement aucune idée du danger des tête-àtête. Quand Pinstinct la rend amoureuse pour la première fois , elle croit l'objet de son amour digne de toute sa confiance , et elle croit ne pouvoir se faire aimer qu'en lui témoignant une confiance sans réserve.
Trouvant que ses bas étaient trop courts pour lui attacher la jarretière au-dessus du genou, elle me dit qu'elle les mettrait avec des bas plus longs , et à l'instant , tirant adroitement de ma poche ceux que j'avais achetés , je les lui fais accepter. Joyeuse et pleine de reconnaissance, elle s'assied sur moi, et dans l'effusion de son contentement, elle me donne tous les baisers qu'elle aurait donnés à son propre père s'il lui avait fait un pareil présent. Je lui rendais ses baisers, en continuant à dompter avec force îa violence de mes désirs : je me contentais de lui dire qu'un seul de ses baisers valait plus qu'un royaume. Ma charmante C. C. se déchaussa et se mit une paire de bas qui lui
allaient jusqu'à moitié de la cuisse. Plus je la découvrais innocente, moins j'osais me déterminer à m'emparer de cette ravissante proie.
Nous redescendîmes au jardin et après nous être promenés jusqu'au soir, nous allâmes à l'Opéra, ayant soin de garder nos masques; car le théâtre étant petit, on aurait pu nous reconnaître, et ma délicieuse amie était sûre que son père ne lui permettrait plus de sortir, s'il venait à savoir qu'elle jouissait de ce plaisir.
Nous étions tout étonnés de ne pas voir son frère. Nous avions à notre gauche le marquis de Montalegre , ambassadeur d'Espagne , avec la demoiselle Bola sa maîtresse en titre, et à notre droite deux masques, homme et femme, qui ne s'étaient point démasqués. Ces deux masques avaient constamment les veux sur nous; mais ma jeune amie leur tournant le dos ne pouvait pas s'en apercevoir. Pendant le ballet, C. C. ayant mis le texte de l'opéra sur la hauteur d'appui de la loge, le masque homme allongea le bras et le prit. Jugeant par-là que nous devions en être connus, je le dis à mon amie qui se tourna et reconnut son frère. Le masque femelle ne pouvait être que son amie C. Comme P. C. connaissait le numéro de notre loge , il avait pris la loge voisine , et comme ce ne pouvait pas être sans intention, je prévis qu'il allait faire souper sa soeur avec cette femme. J'en étais fâché , mais je ne pouvais éviter la chose qu'en rompant en visière, et j'étais amoureux.
Après le second ballet il vint dans notre loge avec sa belle , et après les compliment d'usage , la connaissance se trouva faite et nous dûmes aller souper à son casino. Dès que les deux dames furent démasquées, elles s'embrassèrent, et la maîtresse de P. C. combla ma jeune amie d'éloges et de prévenances. A table elle affecta de la traiter avec une affabilité extrême , et C. C. n'ayant pas l'usage du monde la traita avec un extrême respect. Cependant je voyais que C. , malgré tout son art , laissait percer le dépit que lui causait la vue de la supériorité des charmes que j'avais préférés aux siens. P. C, fou degaîté, s'épuisait en plates plaisanteries, dont sa belle seule riait : moi dans ma mauvaises humeur , j'en haussais les épaules , et sa sœur n'y entendait rien et par conséquent n'y répondait point. En somme , notre quadrille , mal assorti , était fort maussade.
Au dessert, P. C. , un peu échauffé par le vin , embrassa sa belle et me provoqua à imiter son exemple avec sa sœur. Je lui dis qu'aimant réellement mademoiselle C. C. , je ne prendrais ces libertés que lorsque j'aurais acquis des droits sur son cœur. P. C. se mita plaisanter là-dessus, mais C. lui imposa silence. Reconnaissant de cet acte de décence , je tire de ma poche la douzaine de gants que j'avais achetés , et après lui avoir fait présent de six paires , je priai mon amie d'accepter les autres. P. C. se leva de table en rica-
nant, entraînant sa maîtresse qui était, un peu clans les vignes du Seigneur, et se jeta avec elle sur un canapé. La scène devenant lubrique, je nie plaçai de manière à les cacher et j'entraînai doucement mon amie dans l'embrasure d'une fenêtre. Je n'avais pu empêcher que C. C. ne vit dans une glace la situation des deux impudens, et elle avait le visage tout en feu; cependant ne lui tenant que des propos décens , elle me parlait de ses beaux gants qu'elle pliait sur la console. Après son brutal exploit, l'impudent P. C. vint m 'embrasser , et sa dévergondée compagne, imitant son exemple , embrassa ma jeune amie en lui disant qu'elle était sûre qu'elle n'avait rien vu. C. C. lui répondit modestement qu'elle ne savait pas ce qu'elle aurait pu voir; mais un regard qu'elle m'adressa me fit deviner tout ce qu'elle éprouvait. Quant à ce que j'éprouvais moi-même, je le laisse à penser au lecteur, s'il connaît le cœur de l'homme. Comment supporter cette scène en présence d'une innocente que j'adorais, lorsque j'avais à combatre contre mes propres désirs pour ne pas en abuser! J'étais sur des charbons! la colère et l'indignation aux prises avec la retenue qui m'était commandée par le besoin de me conserver l'objet que je chérissais , me causaient un tremblement universel. Messieurs les inventeurs de l'enfer n'auraient pas manqué d'y placer cette souffrance , s'il Pavaient connue. L'impudique P. C. avait cru dans sa brutale action , me
donner une grande preuve de son amitié , comptant pour rien le déshonneur de sa maîtresse , et la délicatesse de sa sœur qu'il exposait à la prostitution. Je ne sais comment j'eus le courage de ne pas l'étrangler. Le lendemain , étant venu me voir, je l'accablai de reproches, et il lâcha de s'excuser en me disant qu'il ne l'aurait jamais fait s'il n'avait été persuadé que j'avais déjà traité sa sœur tète-à-téte comme il avait traité sa maîtresse devant nous.
Mon amour pour C. C. acquérait à chaque instant un nouveau degré d'intensité, et j'étais décidé à tout entreprendre pour la mettre à l'abri du parti que son indigne frère aurait pu tirer d'elle en la livrant à quelqu'un de moins scrupuleux que moi. L'affaire me semblait pressante. Quelle horreur ! Quelle espèce inouie de séduction! Quel étrange moyen de gagner mon amitié! et je me voyais dans la dure nécessité de dissimuler avec l'être que je méprisais le plus au monde! On m'avait informé qu'il était obéré , qu'il avait fait banqueroute à Vienne où il avait femme et enfans ; qu'à Venise il avait compromis son père qui avait été obligé de le chasser de la maison et qui par commisération faisait semblant de ne pas savoir qu'il y logeait encore. Il avait séduit sa femme ou plutôt sa maîtresse, que son mari ne voulait plus revoir, et après lui avoir tout mangé , il cherchait à tirer parti de sa prostitution parce qu'il ne savait plus où donner de la tête.
Sa pauvre mère, dont il était l'idole , lui avait donné tout ce qu'elle possédait, même ses nippes ; et moi je m'attendais à me voir encore importuner de quelque prêt ou caution; mais j'étais fermement décidé à tout lui refuser. Je ne pouvais supporter l'idée que C. C. dut devenir la cause innocente de ma ruine et servir d'instrument à son frère pour entretenir ses débauches.
Poussé par un sentiment irrésistible , par ce qu'on appelle de l'amour parfait , dès le lendemain j'allai voir P. C, et après lui avoir dit que j'adorais sa sœur avec l'intention la plus pure^ je lui fis sentir toute la peine qu'il m'avait faite en oubliant tous les égards et cette pudeur que le libertin le plus achevé ne doit jamais blesser , s'il a quelque prétention à la bonne société. Dusséje , lui dis-je , renoncer au plaisir de voir votre angélique soeur, je suis décidé à ne plus me trouver avec vous; mais je vous préviens que je saurai empêcher qu'elle ne sorte avec vous pour devenir entre vos mains le prix de quelque marché infâme.
Il s'excusa de nouveau sur son ivresse et sur ce qu'il ne croyait pas que j'eusse pour sa soeur un amour qui exclût la jouissance. Il me demanda pardon, m'embrassa en pleurant, et j'allais peutêtre me laisser attendrir quand je vis entrer sa mère et sa sœur qui me remercièrent avec effusion de cœur du joli présent que je lui avais fait. Je répondis à la mère que je n'aimais sa fille que m. 24
3TO t.HAPITRE XIV.
dans l'espérance qu'elle me l'accorderait pour épouse. Dans cet espoir , madame , ajoutai-je , je ferai parler à monsieur votre époux aussitôt que je me serai assuré un état qui me mette à même de Ja faire vivre convenablement , et de manière à la rendre heureuse. En disant cela , je lui baisai la main , et d'une façon si émue que les larmes me coulaient le long des joues. Ces larmes furent sympa thiques et firent couler celles de cette bonne mère. Après m'avoir remercié affectueusement , elle me laissa avec sa fille et son fils, qui semblait être transformé en statue.
Il y a dans le monde grand nombre de mères de cette trempe , et ce sont souvent celles qui ont été constamment sages : elles ne soupçonnent pas la tromperie parce qu'elles ne sentent en elles d'autre mobile que celui des vertus; mais elles sont presque toutes victimes de leur bonne foi et de la confiance qu'elles ont en ceux qui leur semblent être pleins de probité. Ce que j'avais dit à la mère étonna la fille ; mais son étonnement fut bien plus grand quand elle sut ce que j'avais dit à son frère. Après un moment de réflexion elle lui dit qu'avec tout autre que moi elle aurait été perdue , et qu'elle ne lui aurait pas pardonné si elle avait été à la place de sa dame ; car sa conduite envers elle était déshonorante autant pour elle que pour lui. P. C. pleurait, mais le traître était maître de ses larmes.
C'était le jour de la Pentecôte, et comme il y
avait relâche au théâtre , il me dit que si je voulais me trouver le lendemain au même endroit que les autres jours , il me remettrait sa sœur, et que comme l'honneur ne lui permettait pas de laisser madame C. seule, ils nous laisserait en toute liberté. Je vous donnerai ma clé , me dit-il, et vous reconduirez ma sœur ici après que vous aurez soupe où bon vous semblera.
En achevant ces mots , il me donna la clé que je n'eus pas la force de refuser, et il nous laissa. Je sortis un instant après lui en disant à mon amie que nous irions le lendemain au j ardin de la Zuecca. Le parti qu'a pris mon frère , me dit elle , est le plus honnête qu'il put prendre.
Je fus exact au rendez-vous, et brûlant d'amour, je pressentais ce qui allait arriver. J'avais eu soin de louer une loge à l'Opéra , mais pour attendre le soir nous allâmes à notre jardin. Comme c'était un jour de fête , il y avait plusieurs petites sociétés à des tables séparées et ne voulant nous mêler avec personne , nous résolûmes de rester dans un appartement que nous nous fimes donner, ne nous souciant de voir l'opéra que vers la fin : en conséquence, j'ordonnai un bon souper. Nous avions sept heures devant nous, et ma charmante amie me dit que nous ne nous ennuierions pas. Elle se débarrassa de son accoutrement de masque , et vint s'asseoir sur mes genoux en me disant que j'avais achevé de la subjuguer par la manière dont je l'avais ménagée après l'affreux
souper ; mais tous nos raisonnemens étaient accompagnés de baisers qui peu à peu devenaient de flamme. As-tu vu, me dit-elle, ce que mon frère fît a sa dame lorsqu'elle se mit à cheval sur lui ? Je ne vis rien qu'au miroir, mais je me figurai bien la chose.
— N'as-tu pas craint que je ne te traitasse de même ?
— Non, je te l'assure. Comment aurai-je pu le craindre sachant combien tu m'aimes ? Tu m'aurais tellement humiliée, que je n'aurais plus pu t'aimer. Nous nous réserverons pour quand nous serons mariés , n'est-ce pas, mon ami? Tu ne saurais te figurer la joie que j'ai éprouvée en t'entendant t'expliquer à ma mère! Nous nous aimerons toujours. Mais à propos , mon ami , expliquemoi les mots qui sont brodés sur les jarretières.
— Y a-t-ii une devise ? je n'en savais rien.
— Oh ! oui ; c'est français : fais-moi le plaisir de lire.
Assise sur moi, elle détache une jarretière pendant que je lui détache l'autre. Voici les deux vers que j'aurais dû lire avant de lui faire ce présent :
En voyant chaque jour le bijou de ma belle , Vous lui direz qu'Amour veut qu'il lui soit fidèle.
Ces vers , fort libres sans doute , me parurent bien faits,, comiques et pleins d'esprit. J'éclatai
de rire , et je redoublai lorsque , pour la contenter, je dus lui en traduire le sens. Comme c'était une idée neuve pour elle , j'eus besoin d'entrer dans des détails qui nous mirent tout en feu. Je n'oserai plus , me dit-elle , faire voir mes jarretières à personne, et j'en suis fâchée. Comme j'avais pris un air pensif: Dis-moi;, me dit-elle, à quoi tu penses.
— Je pense que ces fortunées jarretières ont un privilège que je n'aurai peut-être jamais. Que je voudrais être à leur place! Je mourrai peut-être de ce désir, et je mourrai malheureux.
— Non, mon ami; car je suis dans ton même cas, et je suis sûre de vivre. D'ailleurs nous pouvons hâter notre mariage. Pour moi, je suis prête à te donner ma foi dès demain, si tu veux. Nous sommes libres , et mon père devra y consentir.
— Tu raisonnes juste , car l'honneur même l'y forcerait. Cependant je veux lui donner une marque de respect en te faisant demander, et ensuite notre maison sera bientôt faite. Ce sera dans huit ou dix jours.
— Si tôt? tu verras qu'il répondra que je suis trop jeune.
— Et il dira peut-être vrai.
— Non , car je suis jeune, mais non pas trop, et je suis bien sure que je puis être ta femme.
J'étais sur une fournaise et toute résistance au feu qui me brûlait commençait à me devenir impossible. Toi que je chéris , lui dis-je , es-tu bien