Jules, depuis cardinal Mazarin
comme nous étions venus , après nous avoir fait souffrir long-temps un froid très-violent. Notre régiment retourna à Quiers.
J'allai passer les Rois à Turin, où je reçus une lettre de mon frère aine, qui me mandoit de venir à Paris, et m'assuroit que je ne resterois pas sans emploi. Cette espérance, jointe au déplaisir de n'avoir pas eu la compagnie du chevalier du Repaire, après avoir fait au dernier combat de Turin des choses dont toute Tarmée parloit fort avantageusement , me fit songer à partir. Le Roi avoit répondu pour toute raison au sieur d'Espanelle, qui lui demanda la compagnie pour moi, que j'étois frère de Campion qui étoit à M. le comte de Soissons et négocioit toutes ses affaires. Cela me détermina à suivre le conseil de mon frère , et à vendre ma lieutenance , afm de chercher une autre voie honorable de faire fortune. Je pris congé du comte de Harcourt , et m'en revins avec plusieurs officiers de notre régiment, par Suze, le Mont-Cénis, la Savoie et Chambéri, à Lyon, et de-là à Paris.
J'avois une extrême impatience de savoir la cause du changement de ma maîtresse, à laquelle je m'étois lassé d'écrire, n'en recevant plus de réponse. J'allai en arrivant chez une de ses cousines-germaines, qui avoit quelque sorte de confidence avec moi sur cette affaire, quoique je ne m'y fiasse pas entièrement. Elle m'avoit mandé à l'armée qu'elle me diroit la cause du silence de sa parente, mais qu'elle ne pouvoit l'écrire. Sur la prière de m'éclaircir sur ce point, elle dit d'abord que mademoiselle de Fontainese plaignoit que je lui écrivois des lettres trop libres. Je re-
Année 1641. 145
partis que ce reproche m'engageoit à lui prouver par les siennes que les choses où elle trouvoit à redire n'étoient que des réponses à d'autres bien plus hardies. J'observai ensuite qu'il y avoit certainement des motifs qu'elle me cachoit. Elle répondit que pourvu que je l'assurasse de ne faire aucun bruit, elle me confieroit tout ; ce que je lui promis. Elle me dit alors qu'un nommé Bâtisse ' , capitaine des gardes de l'archevêque de Bordeaux -, général de l'armée navale du Roi , avoit entièrement gagné les bonnes grâces de ma belle-sœur par sa complaisance et ses présens, et ensuite celles de sa fille par son adresse et la facilité que la mère lui donnoit de l'entretenir. Ce changement, que j'appris encore d'ailleurs, ne put chasser ma passion; mais le juste déplaisir que j'en ressentis eut assez de force pour m'ôter le dessein d'épouser celle qui en étoit l'objet. Je résolus seulement d'empêcher que celui qui avoit été cause de mon chagrin ne la possédât jamais, et après cela, de lui laisser la liberté de suivre la première inclination qui lui viendroit.
J'allai voir mon frère, qui étoit à Paris, et à la première occasion que j'eus de parler en particuHer à sa belle-fiUe , je lui dis que je me plaignois plus de moi que d'elle, puisque son premier changement auroit dû m'épargner le dé-
1. Il servoit en 1637 sous le comte d'Harcourt. Il eut, dit la Gazette, la jambe rompue en deux endroits à l'attaque de l'île Sainte-Marguerite.
2. Henri" d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux le 17 août 1630, général de l'armée navale en 1636, mort le 18 juin 164J.
144 MÉMOIRES DE Camp ION.
plaisir du second; que j'avouois ma foiblesse, mais que j'espérois que ce seroit une correction pour le reste de ma vie. Mademoiselle de Fontaine voulut chercher à se justifier, mais elle s'en tira mal. Je lui dis que je la laissois libre de suivre à l'avenir ses penchans , mais que pour celui auquel elle avoit cédé à mon préjudice, j'en empêcherois l'effet. Elle s'emporta contre moi avec assez de violence. Je ne répondis à cette colère que par une révérence fort humble, et allai chez Bâtisse pour lui faire tirer l'épée ; mais je le trouvai malade d'une fièvre continue qui le mit si bas qu'il fut deux mois sans quitter le lit. J'en louai Dieu depuis, car j'appris qu'avant de s'embarquer à la recherche de mademoiselle de Fontaine il avoit fait demander à mon frère si j'y pensois encore, protestant, dans ce cas, de n'y jamais songer. Mon frère répondit, quoiqu'il sût le contraire, que j'étois guéri de ma passion et n'avois plus nulle pensée pour ce mariage : il est clair qu'il le désiroit ainsi.
J'avoue que les procédés de mon frère en cette affaire et en plusieurs autres m'ont ôté toute la croyance que j'avois en lui et en son amitié, et fait éviter son commerce particulier, quoique je n'aie pas cessé de l'aimer. Ce qui me piqua encore contre lui, fut, lorsque je lui demandai , au sujet de la lettre qu'il m'avoit écrite en Piémont , à quel emploi il songeoit pour moi, la manière embarrassée dont il répondit, qu'avec le temps je n'en manquerois pas. Je lui repartis que j'étois bien fâché d'avoir, sur sa lettre, vendu mon équipage et pris congé de mes camarades, en disant que je ne reviendrois
Année 1641. 145
pas au régiment de Normandie, parce que, d'après cela, jen'osois y retourner dans la crainte que l'on ne se moquât de moi, pour avoir cru des chimères. Je vis bien que mon frère étoit fâché de m'avoir fait venir, et qu'il m'avoit écrit trop légèrement, sur quelque vaine espérance de changement à la Cour touchant les affaires du comte de Soissons, de qui le traité pour demeurer quatre ans à Sedan fmissoit en ce temps-là. Quoiqu'il en soit, je fis demander au Roi la permission de vendre ma charge; mais comme le cardinal de Richelieu lui avoit déjà inspiré la pensée de ruiner le comte de Soissons, il répondit au marquis de Cinq-Mars', grand écuyer de France , qui lui parla pour moi , qu'il se garderoit bien de le permettre, puisqu'apparemment je ne voulois me défaire démon emploi au régiment de Normandie que pour aller trouver le comte de Soissons. J'assurai M. le Grand, lorsqu'il m'apprit la volonté du Roi, que j'allois chez mes parens, résolu d'y demeurer tranquille, après un traitement si étrange pour un homme qui avoit aussi bien servi que moi. Il répliqua que je prisse patience et me tinsse en repos pendant la campagne, parce que l'hiver il me répondoit que j'obtiendrois la permission que je demandois, et que même il feroit autre chose pour moi. Je le remerciai , en l'assurant de suivre ses sentimens, qui étoient conformes aux miens. Je me retirai en Normandie, où il y avoit trois ans que l'on ne m'avoit vu. J'étois presque tou-
I. Henri de Ruzé d'Effiat, marquis de Cinq-Mars, grand écuyer de France, décapité à Lyon le 7 septembre 1642.
146 MÉMOIRES DE CaMPION.
jours chez le sieur du Parc, mon oncle. Après que j'y fus arrivé, mon frère retourna auprès du comte de Soissons à Sedan, pour aller de là à Bruxelles ', négocier de sa part le traité qu'il fit bientôt avec le roi d'Espagne. Cela fit revenir ma belle-sœur, incontinent après Pâques, à Vert, village qu'habitoit le sieur du Parc. Je voyois tous les jours sa fille, pour laquelle je conservois mon ancien attachement, mais non le dessein de l'épouser, quoiqu'elle témoignât le désirer, sa légèreté m'en ayant totalement ôté la pensée. Les inquiétudes que me donnoit cette passion sans nulle visée me firent prendre une résolution tout-à-fait étrange pour un amoureux : ce fut de chercher les moyens de marier celle qui causoit toutes mes sollicitudes, pour, après, ne la plus voir que par hasard. Je fondai ce plan sur la réflexion que , quoique je ne désirasse plus d'être son mari, je ne laissois pas d'éprouver, malgré moi , une passion violente , à laquelle l'état libre où elle étoit servoit, malgré moi, de nourriture. Je crus avec apparence que sitôt que je la verrois possédée par un autre , le dégoût et la raison chasseroient une affection si préjudiciable à mon repos. Ces considérations me décidèrent à chercher cette médecine, quoique je jugeasse assez que les commencemens seroientpleinsd'une violente amertume.
J'avois un parent assez riche, bien fait et trèsaimable, qui voyoit souvent mademoiselle de Fontaine et se plaisoit avec elle, à cause de la
I. Voir les Lettres d'Alexandre de Campion à la fin du volume.
Année 1641. 147
vivacité de son esprit, qui avoit des charmes tout particuliers, sans néanmoins avoir d'autre pensée que celle de se divertir, tant parce que le cardinal de Richelieu , près duquel il avoit été nourri , vouloit qu'il fût d'Eglise, et lui promettoit de grands avantages en cas qu'il embrassât cette profession , que pour ma considération , me croyant toujours occupé d'un projet de mariage. Je jugeai ce gentilhomme , appelé le sieur des Resvintes ', fort propre à faire réussir mon nouveau dessein, parce que je savois qu'il plaisoit assez à la demoiselle, et que son bien, sa naissance et sa personne ne pouvoient inspirer d'éloignement ni à ma belle-sœur ni à mon frère. Un jour que des Resvintes me faisoit la guerre sur ma passion , je répondis que pour lui prouver qu'elle n'étoit pas aussi violente qu'il s'imaginoit, j'étois prêt à lui céder mes prétentions. Il repartit en raillant ; mais moi, poursuivant sérieusement mon discours, je Fassurai que je ne pensois plus à ce mariage, et lui fis voir ensuite que le parti étoit très-avantageux pour lui , quant à la fortune et à la personne. Il en convint; mais il ajouta que deux choses le retenoient : la crainte qu'on ne le voulût pas écouter, et que son père ne refusât son consentement, dans l'espoir que le cardinal l'enrichiroit par la soutane. Je me chargeai de lever la première de ces difficultés, en le faisant agréer par la demoi-
1 . Alexandre de Carapion nous apprend qu'il étoit proche parent de Tévêque de Beauvais, Potier de Blancmesnil, à qui il paroît s'être attaché après la mort de Richelieu. Il lui écrivit en août 1643 après l'arrestation du duc de Beaufort pour l'engager « à prendre le chemin des Revîntes. » Voir la Lettre 79 à la fin du volume.
148 MÉMOIRES DE CaMPION.
selle et ses parens ; et, pour la seconde , je lui dis que son père, l'aimant tendrement, ne s'opposeroit sans doute jamais à un mariage avantageux, dans l'espérance d'une fortune que divers accidens pouvoient rendre fort incertaine. Enfm nous demeurâmes d'accord que je sonderois les intentions de la mère et de la fille, pendant qu'il iroit savoir celles de son père.
J'allai représenter à mademoiselle de Fontaine qu'elle ne trouveroit point de satisfaction avec Bâtisse, tant pour son peu de bien qu'à cause de l'éloignement de son pays; que d'ailleurs je périrois plutôt que de souffrir ce mariage, quoique j'eusse résolu de ne songer de long-temps au mien ; mais que pour lui faire voir que loin de vouloir empêcher son établissement, je désirois au contraire y contribuer de tout mon pouvoir, j'avois à lui proposer un parti assez avantageux, dont je savois que la personne lui étoit fort agréable. Après avoir défendu foiblement l'intérêt de Bâtisse, elle dit qu'elle m'étoit si obligée de la façon dont j'en usois avec elle, que je me pouvois assurer qu'elle suivroit mes avis de préférence à ceux de ses parens, et qu'elle consentoit que je parlasse à sa mère aussi-tôt que je saurois que le père de des Resvintes consentoit qu'il la recherchât. Je les vis l'un et l'autre peu de jours après, et ils me prièrent d'acheminer la chose, en m'assurant qu'ils m'auroient des obligations éternelles si je la faisois réussir. Je parlai alors à ma belle-sœur, laquelle, trouvant le parti assez bon pour sa fille , ne songea plus à Bâtisse.
Le sieur du Parc, mon oncle, fut alors invité