ANNÉE
par le père de des Resvintes de faire la proposition à tous les parens de la demoiselle , qui agréèrent la recherche, et me prièrent de m'informer exactement du bien du cavalier. Je rendis compte ensuite à celle-ci de ce que je savois, qui étoit beaucoup moins que nous n'avions cru, elle et moi. J'observai que comme je ne travaillois que pour son intérêt et sa satisfaction, je la priois de me prescrire le rapport qu'elle desiroit que je fisse à ses parens. Lassée de tant d'amours inutiles et voulant un mari, elle me sollicita de présenter les choses de manière à faire réussir l'affaire , qui fut alors comme conclue , sans néanmoins s'achever, parce que ma belle-sœur voulut, comme il étoit juste , que mon frère y fut présent. Il étoit alors occupé à négocier le traité que le comte de Soissons conclut avec le roi d'Espagne pour faire la guerre en France. Après l'avoir achevé, il revint à Sedan, d'où il m'envoya son valet-de-chambre pour m'offrir, de la part du comte, une compagnie et la majorité dans un régiment d'infanterie qu'il levoit pour sa garde. Je lui mandai qu'ayant encore charge dans un des vieux régimens du Roi , je ne pouvois prendre parti que je ne l'eusse vendue ou remise , proposition inutile à faire pendant la campagne, mai§ que je répondois de me décider l'hiver à l'un ou à l'autre expédient, et que lorsque je serois libre, je ne m'engagerois point sans son avis. Peu après, le comte de Soissons envoya mon frère au duc de Lorraine, pour négocier un traité entre eux et la jonction de leurs troupes. Tandis qu'il travailloit à ce traité , la bataille de Sedan se donna, où le comte périt malheureu-
150 MÉMOIRES DE CaMPION.
sèment en la gagnant', et il retourna à Sedan auprès du duc de Bouillon 2, qui ayant fait un accommodement pour tous ceux qui avoient suivi ce parti, mon frère revint chez lui.
On parla alors d'achever le mariage de sa belle-fille, qui traîna néanmoins jusqu'à la fin de l'année. Pendant ce temps, j'étois dans les transes où l'on peut croire que se trouve un amoureux passionné qui cherche lui-même à s'ôter l'espérance. Je ne laissois pas d'être toujours auprès de celle qui causoit toutes mes peines; ce qui ne servoit pas peu à les entretenir. Toute ma consolation consistoit dans l'entretien de mon frère le bénéficier, qui demeuroit comme moi chez le sieur du Parc, et qui est un des plus sages, judicieux et vertueux hommes du monde, d'ailleurs très-studieux et avec une entière connoissance des belles-lettres 5. Il aidoit à soulager mes ennuis sans en connoître le principe , que je ne confiois à personne. Un peu avant la conclusion du mariage, je m'aperçus que le sieur des Resvintes , tant par ce qu'il savoit du passé que pour me voir trop assidu près de sa maîtresse, avoit pris quelque jalousie de moi, sans m'en rien témoigner; mais il vivoit plus froidement avec elle. Je feignis de ne pas apper-
1 . La bataille de Sedan ou de la Marfée , le 6 juillet 1 64 1 .
2. Frédéric-Maurice de la Tôur-d'Auvergne , duc de Bouillon , prince souverain de Sedan.
3. L'abbé de Campion a, de son côté, pour Henri des paroles d'estime et de tendresse dans ses Entretiens sur divers sujets de religion, de politique et de morale. On peut croire qu'il y avoit des sentiments particuliers d'amitié entre les. deux frères.
cevoir ses soupçons; mais je résolus, sitôt que l'affaire seroit conclue , de prendre congé de tous deux pour ne les plus revoir, espérant guérir ainsi cette importune passion, et pour qu'on ne crût pas que j'eusse contribué à ce mariage par des vues malicieuses ou détournées; ce qui étoit loin de ma pensée. Quand il en fut temps, je les pris l'un et l'autre devant la dame de Bailleul ', leur parente et la mienne, et leur dis que la chose que j'avois ménagée étant signée, j'allois m'éloigner d'eux pour quelques années, afm d'ôter matière à penser, que, dans une affaire où je n'avois agi que pour leur commune satisfaction, j'y eusse mêlé quelques vues d'un intérêt répréhensibie , et que je prenois congé d'eux en les priant d'aimer un homme qui avoit négligé son avantage pour ne s'occuper que du leur. Des Resvintes me dit tout ce qu'il put pour me faire changer, ayant, nonobstant les soupçons qu'il avoit eus, une véritable amitié pour moi, qui augmenta encore en voyant, par cette dernière action, que j'avois agi en homme désintéressé.
I. Il y a une lettre d'Alexandre de Campion à M. de Bailleul. C'est la 89e. Il paroît que les rapports entre les deux familles étoient habituels et intimes; car M. de Bailleul figure dans les Entretiens de l'abbé de Campion sous le nom de Critobule. Mais qui étoit-il ? On comptoit deux branches principales de la maison de Bailleul en Normandie, celle de Bellengreville et celle de Cantelou. A laquelle appartenoit-il ? L'abbé de Garambourg dit qu'il étoit le père du feu marquis de Vignaux. Nous trouvons bien en effet dans la Gazette un marquis de Vignaud qui avoit une compagnie dans le régiment de Bouillon-cavalerie et qui w fit des merveilles à la tête d'un escadron au combat de Sintzheim , ayant soutenu trois fois le choc des ennemis sans avoir été rompu , » 30 juin 1674 '■> fn^is c'est tout ce que nous avons pu savoir.
152 Mémoires de Campion.
Comme je le vis s'opiniâtrer à me retenir, je lui dis que s'il ne me vouloit laisser partir pour son intérêt, il le souffrit pour le mien et pour mon repos, que je ne trouverois que dans l'éloignement et les voyages. Il consentit enfm à ce que je voulus et mademoiselle de Fontaine aussi, son esprit léger la faisant résoudre facilement à tout. Bientôt après mon départ, ils consommèrent leur mariage, et restèrent ensemble assez heureux quatre ou cinq ans, après lesquels il fut tué en Flandre au service du Roi'. Elle resta veuve avec quatre filles, et je l'ai fort peu vue depuis, quoique six mois d'absence m'eussent si bien guéri qu'il m'eût été alors bien plus mal-aisé
I. Le mariage de des Resvintes et de mademoiselle de Fontaine a fourni le sujet du 7e Entretien de l'abbé de Campion qui est intitulé Du mariage. Les interlocuteurs sont Ézicrate (Alexandre de Campion), Phronimon (Henri), Apiste (Du Troncé, beau-frère d'Alexandre), Gamopéon (des Resvintes), Agathiste (l'abbé de Campion). Les premiers étoient réunis chez Ézicrate quand le dernier y entra. « Phronimon m'ayant apperçu courut à moi et me dit tout bas : « Venez; il y a ici place pour vous. Le jeune homme que vous voyez est Gamopéon, l'un de mes amis, que j'ai em.barqué à rechercher Eugénie, en sorte qu'il en est venu faire compliment à Ézicrate , beau-père de sa maîtresse. — Quoi , lui dis-je, cette Eugénie dont vous paroissiez si épris, ces jours passés ? Est-ce qu'elle a perdu en si peu de temps ce qui vous la rendoit aimable, ou bien qu'elle a sitôt méconnu votre mérite ? — Qu'il vous suffise, dit Phronimon, que si j'y prétendois, )e n'y embarquerois pas un autre, et que si j'y avois aussi reconnu des défauts considérables , je n'aurois pas choisi un de mes meilleurs amis pour en faire une dupe. »
Ajoutons . pour montrer combien est fidèle dans tous ses détails le récit de Henri de Campion, que, dans l'Entretien, Gamopéon éprouve les sentiments d'un amant passionné pour Eugénie.
Année 1642. 153
d'avoir de l'amour pour elle que je n'avois eu de peine à perdre ma passion.
Au commencement de 1642, après avoir servi le Roi dans ses armées dix années sans interruption, les trois premières dans de nouvelles troupes d'infanterie, et les sept autres dans le régiment de Normandie, y faisant au commencement la fonction d'enseigne, puis de lieutenant et suppléant le major, je partis de chez le sieur du Parc pour aller à Paris, d'où incontinent après je me rendis à Saint-Germain, pour demander permission au Roi de vendre ma charge; ce qu'il m'accorda aussitôt, la mort du comte de Soissons levant les difficultés qu'il avoit faites. Il me voulut obliger à prendre une compagnie de cavalerie; mais je le remerciai avec le respect que je devois, parce que mon frère, qui, après la bataille de Sedan , s'étoit attaché au duc de Vendôme ' , m'avoit quasi engagé à faire la même chose avec le duc de Beaufort, son fils 2. Nous allâmes à Vendôme , où étoit la duchesse ? avec les ducs de Mercœur4 et de Beaufort ses fils, et mademoiselle de Vendôme 5 sa fille. Le duc son mari étoit retiré en Angleterre, parce que le cardinal de Richelieu l'accusoit de l'avoir
1. césar, duc de Vendôme, fils légitimé de Henri IV et de Gabfielle d'Estrée, mort le 22 octobre 1665.