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Ferdinand lldeMédicis, mon le 23 mai

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rante-deux jours à cheval depuis le matin jusqu'au soir, ayant fait, à partir du logis de mon frère le bénéficier, quatre cent cinquante lieues sans me reposer qu'un seul jour. Des accidens m'obligèrent d'achever ma route en chevaux de louage, qui m'avoient tellement lassé que, quoique j'aie le corps infatigable, j'étois quasi à bout. Je crus que le duc de Vendôme me recevroit bien , après tant de dangers et de dépenses pour obéir à ses ordres. Il logeoit au vieux palais de Florence, oià je m'acheminai pour le saluer. Son médecin, que je rencontrai à la porte, me dit qu'il était au bain. Je me rendis alors chez le sieur de Beauregard , qui , après les premières embrassades, me tira en particulier pour m'apprendre que sa fortune étoit entièrement changée; qu'ayant eu plusieurs démêlés avec le principal des favoris du Duc , appelé Tierceville , qui avoit été son intime ami, mais dont l'insolence n'étoit plus supportable, il avoit eu la veille une altercation avec le Duc même, et qu'elle alla si loin , que ce Prince voulut le prendre à la gorge, après lui avoir dit plusieurs paroles fâcheuses; que le sieur de Beaupuis, qui étoit venu joindre le Duc à Venise , avoit accommodé l'affaire en apparence, lui ayant fait faire satisfaction par M. de Vendôme, mais qu'il croyoit que ce dernier ni lui-même n'oublieroient jamais ce qui s'étoit passé. Je fus fort touché de cet accident, tant pour l'intérêt de Beauregard , qui m'étoit très-cher, que pour le mien, jugeant bien que le Duc, qui me savoit son ami et peu porté pour ses favoris, croiroit que je prendrois son parti contre eux et contre lui-même , et n'en vivroit

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pas si bien avec moi. Beauregard me dit ensuite que le Père la Boulaye et Vaumorin, dont j'ai déjà parlé, qui avoient toujours été fort unis, également ennemis mortels de mon frère pendant qu'il étoit attaché au Duc, par envie et par dépit de ce que celui-ci , aussi bien que toute sa maison et même la Cour, le traitoient avec plus de civilité, d'estime et de confiance qu'eux, avoient fait courir le bruit, et même persuadé au Duc, que mon frère, s'entendant avec le cardinal Mazarin, avoit trahi et fait arrêter le duc de Beaufort son fils; et que pour mieux accréditer cette malice, ils s'étoient servi de ce que le Duc leur avoit confié de la conjuration , qu'il ne savoit que par de Lié et par moi. Ils firent en sorte, étant tous deux à Paris, que le cardinal en apprît une partie par ceux à qui ils en avoient répété des particularités; et comme le ministre disoit hautement ce qu'il découvroit sur ce point, ces esprits malicieux mandèrent au duc de Vendôme que le Cardinal ne pouvoit savoir ces choses que par mon frère , qui étoit le seul participant au complot que l'on eût souffert en France. Le Duc, sans considérer qu'il avoit obligé mon frère d'y rester, de peur que sa sortie du royaume, sans être recherché, ne fût une conviction contre M. de Beaufort; que si le Cardinal n'avoit point poussé mon fi^ère comme les autres, c'étoit parce que, comme il ne s'étoit trouvé à aucune des assemblées de Paris, les prisonniers n'avoient pu le m.ettre au nombre des conjurés, néanmoins le Duc s'imagina que mon frère étoit l'auteur de la ruine de sa famille , le dépit secret qu'il avoit de qu'il étoit sorti de

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sa maison n'aidant pas peu à lui en donner l'impression.

Ces fâcheuses nouvelles me firent juger que je n'aurois pas la satisfaction que mes peines, la dépense et les hasards que j'avois courus sembloient mériter, et je ne pouvois que me plamdre de mon m.alheur, qui m'avoit amené dans une si difficile conjoncture. Après y avoir assez réfléchi, je me résolus à tout soufirir avec mon égalité ordinaire. J'allai chez le Duc, que je trouvai soupant avec Beaupuis et la plupart de ses gentilshommes. Il eut un tel chagrin de me voir, que, ne se pouvant vaincre à cet abord , à peine me saîua-t-il; mais après avoir pensé un moment au tort qu'il se faisoit en me traitant de la sorte à mon arrivée , il se contraignit pour me parler et me prier de souper; ce que je fis, me voulant mettre \out-à-fait en raison avec lui, que je connoissois assez pour savoir qu'après avoir commencé ainsi avec moi, il acheveroit de même. Cette réception surprit fort le sieur de Beaupuis et tous les domestiques du Prince , qui savoient que je ne lui avois pas donné sujet d'en user ainsi à mon égard. Je continuai à le voir tous les jours, quoique sa froideur pour moi augmentât visiblement. Lorsque j'en vis sa maison assez persuadée, et que ma présence sembloit l'importuner de plus en plus, je priai Beaupuis, auquel il faisoit de grands honneurs, de lui dire qu'après avoir couru d'extrêmes hasards et m'être ruiné pour le venir trouver par son ordre, je me tenois pour le plus malheureux des hommes de voir que je lui étois désagréable; que quoique je fusse assuré de n'avoir rien fait qui lui

dût déplaire, je ne laisserois pas de me soumettre sans murmurer à tout ce qu'il m'ordonneroit pour le satisfaire; que si c'étoit ma présence qui rimportunàt, j'étois disposé à me retirer où il voudroit; que mon voyage m'avoit coûté plus de mille écus, mais que je ne lui en demandois nulle récompense, le suppliant seulement de me faire bailler les deux mille francs qu'il avoit promis par an à tous ceux qui étoient en peine pour son fils, ne pouvant sans ce secours subsister hors de France, oii il savoit que je n'étois pas pour mes affaires. Il répondit à Beaupuis qu'il n'avoit nul sujet de se plaindre de moi , mais qu'il croyoit être excusable si dans ses malheurs il n'étoit pas toujours en humeur de caresser le monde; que si je voulois aller ailleurs, il ne m'en pouvoit empêcher, n'ayant nul pouvoir sur moi; qu'il n'avoit point d'argent à me donner, et que je m'adressasse à la Duchesse sa femme si j'en avois besoin. Beaupuis lui représenta avec civilité et respect le tort qu'il se faisoit et à moi aussi en me traitant de la sorte, et l'inconvénient qu'il y auroit, si je n'étois homme d'honneur à toute épreuve. Il repartit qu'il me connoissoit assez pour répondre que j'étois incapable de tromper jamais la confiance du duc de Beaufort son fils, et qu'ainsi il n'avoit point d'inquiétude de ce côtélà. Cela prouve qu'il est dangereux, avec beaucoup de princes, d'en être connu pour homme de la dernière probité, l'ingratitude naturelle à la pljpart empêchant qu'ils aient de la reconnoissance, et la certitude de n'être point quittés dans la disgrâce leur étant la crainte qui seule

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les oblige à retenir par des bienfaits ceux qu'ils croyent capables de chercher leur fortune par toutes sortes de voies.

Le duc de Vendôme demeurant ferme dans le dessein que sa froideur me forçât à me retirer sans me donner nulle assistance, Beaupuis, qui avoit grande amitié pour moi , me dit nettement et sans rien déguiser la réponse qu'il avoit reçue. Je repartis que le duc de Beaufort n'étant pas cause de l'injustice de son père, il ne seroit pas raisonnable de l'en punir; que ce mauvais traitement ne m'empêcheroit pas de demeurer uni à ses intérêts jusqu'à sa liberté; qu'après cela j'agirois avec lui comme il en useroit avec moi. Beaupuis loua beaucoup ma patience et m'offrit ce qui dépendoit de lui, comme étant fils unique du comte de Maillé, qui a trente mille livres de rente. Je le remerciai et écrivis à la duchesse de Vendôme, qui, quoique son mari lui persuadât le contraire, ne laissa pas, pour l'intérêt de son fils plus que par reconnoissance, de m'envoyer deux milles livres par lettre de change, et de m'assurer que je les aurois tous les ans à point nommé, en quelque lieu que j'allasse.

En attendant cette réponse, je me divertis à Florence et dans les villes du pays avec Beaupuis, qui étoit toute ma consolation. Tandis que je restai à Florence, je voyois toujours le duc de Vendôme , qui me faisoit d'assez grands honneurs, mais avec encore plus de froideur qu'auparavant. Il ne put se défendre de me payer de l'argent qu'il me devoit du jeu, ce qui me mit en assez bon état. J'étois souvent chez le Grand- Duc , qui est un grand politique et gouverne ses

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peuples avec une équité merveilleuse. Je jouai avec le cardinal de Médicis , son frère ' , et gagnai quelqu'argent. Je fus me promener avec lui à Lambroianne , qui est une de ses maisons de plaisance; je le suivis à Pise, très-agréable ville, et à Livourne , excellente place et fort beau port de mer, et revins ensuite à Florence, qui est, ce me semble , la plus belle ville de l'Europe , à tout prendre. J'ai vu les plus considérables de France, d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, Flandre et Hollande, mais je trouve, tant par la situation que par la beauté des rues, toutes pavées de pierres de tailles, les belles places, les édifices publics et les miraculeuses promenades le long de l'Arno, oià il y a des allées de cinq milles de long, que Florence l'emporte sur toutes les autres, outre la politesse qui lui donne le même avantage sur le reste de l'Italie que cette contrée en a sur le reste de la terre. Il faut avouer que c'est un pays où tout le monde est spirituel et poli. Les femmes n'y sont pas plus communément belles qu'en France, cédant beaucoup en cela aux Angloises; mais elles ont une vivacité et un agrément tout autres. Je tiendrois l'Italie le plus charmant pays du monde, si la vertu n'en étoit presque bannie : elle n'y est pas même estimée quand elle s'y rencontre, les sentimens de la plupart des habitans en étant si éloignés, que toutes les actions qu'elle produit sont toujours attribuées à l'intérêt ou à la dissimulation. Ce sont des gens qui ne veulent nul commerce que

I. Jean de Médicis. Il avoit été nommé cardinal l'année précédente.

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pour l'utilité ou pour le vice , qui paroît là dans son trône, tant il y est éclatant.

Après que j'eus reçu de France mon argent, nous résolûmes, Beaupuis et moi, d'aller à Rome avec le cardinal de Médicis, qui s'y rendoit pour prendre le chapeau des mains du Pape '. Nous lui demandâmes s'il croyoit qu'il y eût^ sûreté pour nos personnes , à cause de l'accusation que l'on faisoit contre nous au sujet du cardinal Mazarin. Il nous dit que le pis que l'on nous pourroit faire , seroit de nous chasser, ce qui ne seroit pas un grand mal. Nous nous décidâmes donc à le suivre, pensant, après y avoir été quelque temps , à nous embarquer à Civita-Vecchia pour aller passer le détroit de Gibraltar, et de là nous retirer en Hollande, où nous pourrions voir la guerre, la paix des Provinces-Unies avec la couronne d'Espagne n'étant pas encore faite. Nous arrivâmes par Sienne et par Viterbe à Rome , où après avoir vu la cavalcade du cardinal de Médicis, et comme le Pape lui donna le chapeau, nous nous divertîmes à voir les belles églises , les beaux palais, les vignes des cardinaux, et surtout les antiquités de cette fameuse ville. J'en ai fait un traité à part, qui est entre les mains de mon frère le bénéficier 2, J'ai toujours eu tant de commerce avec ces grands personnages de la vieille Rome, et tant de vénération pour eux, que j'étudiois jusqu'aux moindres restes des ouvrages de leur temps, considérant avec plaisir les

1. Jean-Baptiste Pamphili, pape le ij septembre 1644, sous le nom d'Innocent X , mort en i6j 5.

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