Entre Evreux et Laigle
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pour attendre ce que les troupes du Roi auroienl fait à Anet , afin de prendre ensuite notre résolution. J'écrivis à ma maîtresse le désordre qui étoit arrivé , la suppliant d'être constante , et de croire que si je voyois mon affaire sans remède , je lui ferois connoitre que ses intérêts m'étoient plus chers que les miens. Elle me fit une réponse tout-à-fait obligeante, et son oncle de même, m'assurant tous deux de ne jamais changer.
Pendant que nous étions dans la forêt de Breteuil, le sieur de Troisville', maréchal de camp et lieutenant des Mousquetaires du Roi , vint avec cette compagnie, les Gendarmes et les Chevaux-Légers, le régiment de Picardie et deux autres, investir le bourg et le château d'Anet. Le sieur de Basoche -, lieutenant des Gardes du corps du Roi, vint au château, et faisant tenir à la porte six gardes, demanda le duc de Vendôme , qui étoit sorti avec le duc de Mercœur, sur l'avis de l'arrivée des troupes. La Duchesse se présenta, et il lui montra un ordre qu'il avoit de nous prendre et de nous mener à la Bastille. Elle commanda au concierge d'ouvrir toutes les portes , et après nous avoir cherchés inutilement, l'on alla dans la prison du bourg, prendre un valet-de-chambre que j'y avois fait mettre deux mois auparavant, parce que m'ayant volé vingt-deux pistoles qu'il avoit
1 . Armand-Jean de Peyre , comte de Troisville , plus communément appelé Tréville. Il étoit capitaine-lieutenant des mousquetaires du 3 ortobre 1634 et maréchal de camp du 25 décembre 1635.
2. Il avoit fait les fonctions de capitaine aux obsèques de Louis XIII, en l'absence du comte de Charost. Ga2£tîe.
jouées , sur ce que je le gourmandai , il dit à des valets de pié du Duc que si je le maltraitois il me perdroit, à cause que c'étoit lui qui m'avoit mené un cheval et porté des pistolets à toutes les réunions de Paris , sans néanmoins qu'il sût autre chose. Le Duc, informé de ses discours, voulut le faire pendre comme voleur, puisqu'il confessoit m'avoir pris de l'argent; mais je le suppliai de se contenter de le tenir prisonnier tant que l'on croiroit qu'il pourroit nuire, ce qu'il m'accorda. On conduisit cet homme à la Bastille , où il resta jusqu'après la sortie du duc de Beaufort du bois de Vincennes.
Lorsque l'on sut à la Cour que nous nous étions retirés, l'on envoya commandement au duc de Vendôme d'aller se justifier de la croyance qu'on avoit qu'il nous eût fait sauver ; mais comme il vit qu'on le vouloit arrêter ou le faire sortir de France, il se résolut au dernier, comme le plus sûr, prit une perruque noire, se peignit de la même couleur la barbe, qu'il avoit blonde, et, suivi de deux des siens, traversa ainsi déguisé toute la France , se rendit à Genève, où il resta six mois, et alla ensuite en Suisse, d'où il passa en Italie. Sitôt que je sus que l'on nous avoit demandés , je dis à mes camarades qu'il falloit sortir de France, et que pour y réussir plus facilement nous devions nous retirer deux à deux. Je partis avec Rochette-Freselière. Nous allâmes par le Maine, en Anjou, à la maison de son père, logeant toujours chez des gentilshommes de notre connoissance. Delà nous traversâmes toute la Bretagne, pour nous embarquer au-delà de Saint-
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Brieux , à l'ile de Bréhat ' , appartenant au duc de Vendôme, d'où nous passâmes à l'ile de Jersei, dépendante de l'Angleterre, et assez proche des côtes de Normandie. Le gouverneur de Jersei, qui étoit vice-amiral d'Angleterre, nous reçut fort bien , et nous assura de sa protection/Il s'appeloit Carteret, homme d'une haute estime et très-zélé pour son roi , qui en ce temps-là disputoit encore sa couronne contre ses sujets rebelles. Carteret avoit ôté cette ile aux parlementaires, et la tenoitpour le roi Charles 1er, sans opposition. Je fis si grande amitié avec lui, que nous mangions presque toujours ensemble. Il avoit une femme fort aimable et très-sociable avec laquelle j'avois souvent de douces et honnêtes conversations. Je passai dans les pays étrangers les années 1644 et 164^, et pendant que je fus à Jersei je fis venir de France quantité de bons livres auxquels je donnois la moitié du temps; l'autre, je l'employois partie avec le gouverneur, sa femme et ceux qui étoient conversables , et le reste à la promenade le long de la grève, ou dans les rochers solitaires qui environnoient ma demeure , laquelle , tournée vers la mer, me donnoit la vue sur ce vaste et changeant élément.
Je voyois en repos la tempête comme la bonace. Je trouvois en ce lieu belle matière de pen-
I. Sur les côtes delà Manche, à 50 kilomètres N. N. 0. de Saint-Brieuc et 10 de Paimpol. C'est aujourd'hui une place de guerre de quatrième classe. La commune de Brehat, qui se compose de plusieurs petites îles , fait partie du canton de Paimpol, arrondissement de Saint-Brieuc, département des Côtes-^du-Nord.
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ser à la fragilité des choses humaines, dont j'apprenois toujours quelques effets. Je considérois que dans une ile de trois lieues de long et une de large, où j'étois étranger, et sans nulle possession, je ne laisserois pas, si j'avois assez de sagesse, d'être plus heureux et plus tranquille que ceux qui causoient ma disgrâce. Je pensois que si j'étois exilé de mon pays par leur autorité, ils l'étoient de celui de leur naissance par leur bonne fortune ; que s'ils se trouvoient dans leur éloignement avec plus d'éclat, je me voyois dans le mien avec plus de calme. Ces . pensées me faisant connoitre que mon bonheur dépendoit de moi, m'ôtoient le désir de le chercher ailleurs. Je me fortifiai si bien dans ce sentiment, que je passai sept mois dans ce lieu sauvage, sans nulle inquiétude ni impatience d'en sortir. Freselière, à qui je ne pouvois donner de tels sentimens , pensa mourir d'ennui. Je cherchai au commencement à le consoler, mais quand je connus que mes efforts étoient inutiles, je ne songeai plus qu'à l'engager de retourner dans son pays, qui, étant éloigné de la Cour, où il étoit peu connu, il y avoit apparence que l'on ne songeroit pas à le chercher. Au bout de deux mois, je le résolus à retourner en Anjou. Je crois que l'ennui et la mélancolie y firent plus que m.es raisons. Il s'en alla si à propos, qu'en arrivant chez lui il trouva à l'article de la mort son père , qui eut ainsi la satisfaction de le voir. Il lui laissa quinze mille livres de rente, dont il a joui en repos, sans recevoir aucun trouble de la Cour. Je restai deux mois seul sans en éprouver aucune peine, .^près ce temps, le sieur de Brii-
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let et deux autres dans le même cas, dont étoit Héricourt, me vinrent joindre, et me dirent qu'en l'état qu'étoient les affaires de la maison de Vendôme, il ne falloit pas espérer de retour avant la majorité du Roi : c'étoit près de neuf ans à attendre, et je m^y résolus aisément pour mon particulier; mais je ne jugeai pas raisonnable que mademoiselle du Quesne, ma maîtresse, fit la même chose. Je lui a vois tant d'obligations de sa bonne volonté, que je crus ne la pouvoir mieux reconnoitre qu'en la portant moimême à ne pas passer sa jeunesse à attendre le retour d'un exilé. Mon frère le bénéficier, qui avoit plus de soin de ma fortune que moi , l'avoit vue depuis mon départ, et l'avoit trouvée d'une fermeté tout-à-fait généreuse. Elle m'avoit déjà assuré deux fois par ses lettres qu'elle ne changeroit jamais, et ses parens avoient fait de même, lorsque je pris la résolution de lui conseiller le contraire. Je lui écrivis une lettre qui fut approuvée de tous ceux qui la virent; je n'ai conservé ni celle-là, ni quantité d'autres qui ne seroient peut-être pas tout-à-fait indignes d'être lues. La paresse de ne jamais faire de copie et de les envoyer toutes raturées , m'a causé cette perte. Je me rappelle qu'après avoir dit que j'avois appris quasi avec certitude que mon exil seroit de plus de dix années, je l'engageois de chercher avec un homme plus heureux le bonheur qu'elle ne trouveroit pas avec moi; que je la priois de croire que ce conseil m'étoit fâcheux à donner, mais que l'affection qu^elle m'avoit témoignée m'y contraignoit ; que c'étoit une juste reconnoissance de ses bontés qui m'obli-
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geoit à la préserver de prendre part à mes malheurs, ou de la honte de m'abandonner dans ma disgrâce ; qu'elle s'assurât qu'encore que ses intérêts ne fussent plus mêlés avec les miens, ils ne laisseroient de m'être toute ma vie encore plus chers. Enfm, après la protestation d'une amitié éternelle , je prenois congé d'elle pour toujours. Elle reçut ma lettre avec une tendresse non pareille, et me manda qu'elle ne croyoit pas pouvoir se servir de mon conseil, mais qu'elle m'en savoit le plus grand gré. Ses parens m'écrivirent à-peu-près sur le même ton , et elle fut un an sans vouloir se marier, à ce que j'ai appris depuis ; mais me voyant dans une situation sans espérance d'accommodement, elle déféra à mon avis en épousant un de ses voisins, et mourut l'année suivante en accouchant, et son mari la suivit la même année. J'appris tout cela pendant mes disgrâces, avec un regret très-sensible. Après avoir passé sept mois à l'ile de Jersei avec assez de tranquillité, je reçus au mois d'août, de Genève, une lettre tout-à-fait obligeante de la main du duc de Vendôme. Il me mandoit que n'ayant point su jusques-là le lieu où je m'étois retiré, il n'avoit pu me donner de ses nouvelles, et me prioit d'aller passer mon exil avec lui, m'assurant qu'il partageroit avec moi tout ce qu'il auroit. Le sieur de Beauregard , mon intime ami , et que j'avois laissé entièrement dans sa confidence, me mandoit en même temps de venir joindre le Duc, son maître, duquel il m'annonçoit que j'aurois toutes sortes de satisfactions. Ces lettres me donnèrent de l'inquiétude par la connoissance que j'avois de l'humeur de
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ce prince et de la mienne ; je le savois gouverné par de jeunes valets qui, selon l'opinion commune , se maintenoient en ses bonnes grâces par des moyens honteux et infâmes. Je les avois toujours méprisés en France , sans que cela eût taché le Duc, à cause que, n'étant point son domestique, il ne prétendit pas m'assujettira faire comme les siens ; mais je jugeois que si je m'attachois à lui en des lieux oij il n'avoit nul sujet de se contraindre, il voudroit que j'eusse commerce avec ses favoris , pour que cela aidât à autoriser sa façon de vivre, ou s'il ne m'y pouvoit résoudre, que je serois alors mal avec lui, et n'y aurois aucune satisfaction. Je considérai que tous ses gentilshommes, et Beauregard même , avoient fait amitié avec les mignons pour se maintenir ; que je ne pourrois me déterminer à les imiter, le trouvant honteux et répugnant à ma manière d'être ordinaire. Je jugeai, d'un autre coté, que si je n'allois trouver le Duc comme il le souhaitoit, je serois haï de lui et blâmé de tout le monde, pour ne pas suivre les ordres de celui à qui seul je devois obéissance pendant la prison du duc de Beaufort. Cette considération, et la crainte d'être abandonné dans un temps où je ne me pouvois passer de la maison de Vendôme , me décidèrent d'aller à Genève contre mon inclination , avec le dessein de n'avoir aucun rapport avec les mignons du Duc, mais de vivre fort civilement avec eux, et de chercher à me divertir dans la société de Beauregard et des autres gentilshommes, sans me mêler de nulle autre chose.
Je partis de Jersei avec cette détermination
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bien prise = . Le gouverneur me bailla un de ses vaisseaux, vint me conduire au port, et passa une partie de la nuit avec moi , en attendant la marée. Pendant ce temps, je gagnai plus de cent pistoles à un riche gentilhomme de l'île, avec lequel il étoit de moitié, à un jeu anglois appelé le nadé; mais ne jugeant pas raisonnable d'emporter l'argent d'un homme auquel j'avois tant d'obligations, et qui étoit là par honnêteté, je dis à l'autre que je ne voulois plus jouer contre lui, et engageai le gouverneur à prendre sa revanche. Il étoit si piqué de sa perte qu'il y consentit, quoiqu'il me sût meilleur joueur que
I . Les espions de Mazarin furent-ils avertis de ce départ ? Le sieur de Cangé écrivoit le ii septembre 1644: «Le nommé Brillet a fait divers voyages vers le duc Charles, de la part du duc son maître ; comme aussi les sieurs Campion par plusieurs fois sont allés à Vendôme, puis ont pris leur route par la Guyenne.» Et le 18 septembre : «Un gentilhomme du duc d'Épernon, nommé Molière, me dit que le jeune Campion étoit arrivé depuis trois jours à Paris, en habit d'anglois , qui venoit chercher le nommé Craft , qui étoit près de la reine d'Angleterre, lequel ne voulut point qu'il fût vu de ladite reine ni connu en la Cour. Il m'assura qu'il étoit logé à l'hôtel de Nemours; et dans l'étonnement que je feignis avoir de sa hardiesse, il me dit qu'il ne sortoit point de cet hôtel que sur un cheval de mille écus, et qu'un homme qui méprise sa vie est capable d'entreprendre de grandes choses... et comme je feignois un extrême regret de laisser partir de Paris le jeune Campion , il m'assura qu'il lui avoit assuré d'être à Agen dans la fin d'octobre. »
« Il m'a assuré que l'un des Campion, mais il ne m'a pas voulu dire si c'étoit Feugueret, étoit venu avec lui trois journées, qu'il l'avoit laissé sur les confins d'Allemagne, en volonté de venir jusqu'à Anet par la Flandre, et en sa maison qui est proche ; ce qu'il eût déjà fait s'il ne fût tombé malade. » Madame de Chevrease et madame de Hautefort, par M. Cousin.
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lui et qu'il ignorât mon dessein. Je fus plus de trois heures à combattre ma bonne fortune sans la pouvoir vaincre, à la vue de ses amis et des miens, qui ne pouvoient s'empêcher d'en rire. Enfin je perdis avec bien de la peine , quelques instants avant de partir. Je m'embarquai trois heures avant le jour, et abordai le matin à ,CoutainvilIe, à deux lieues de Coutance, chez un gentilhomme que j'avois pratiqué pendant mon séjour à Jersei. J'avois mené dans mon vaiseau un cheval pour moi et un pour mon valet. Je traversai la Basse- Normandie sans passer par nulle ville, logeant toujours dans des villages écartés, et me rendis en quatre jours chez mon frère le bénéficier, avec lequel ma mère s'étoit retirée quelque temps auparavant, après nous avoir partagé son bien à mon frère aîné et à moi , ne se réservant que ce qui lui étoit nécessaire pour subsister le reste de ses jours chez son troisième fils, qui ne voulut rien du bien de mon père, disant qu'il en avoit assez. Le sieur du Parc, mon oncle, se trouva là avec ma mère , mes frères et mes sœurs , qui eurent une très-grande joie de me voir. Je me tins enfermé dans une chambre, et fis savoir à la duchesse de Vendôme et au duc de Mercœur, qui étoient à Anet, à trois lieues de là, l'ordre que j'avois du duc de Vendôme, afin de me charger de ce qu'ils auroient à lui mander. Ils furent fâchés de ce qu'il m'avoit fait revenir, craignant qu'il ne m'arrivât accident dans mon voyage. Ils m'informèrent que le Duc avoit été contraint de sortir de Genève, qu'il ne leur avoit point encore appris où il se fixeroit, et qu'en attendant qu'ils le sussent pour m'en instruire, il
étoit nécessaire que je me cachasse en quelque lieu secret. J'avois prévenu leur volonté.
Ma sœur ainée avoit épousé, dix ou douze ans auparavant, le sieur de Vacueil ', vieux gentilhomme, cadet du sieur de Martinville, près de Rouen, homme riche de plus de quinze mille livres de rente en fonds de terre , et qui possédoit les plus belles maisons de la province. Il étoit mort et sa femme aussi, depuis deux ans, laissant cinq fils et cinq filles, dont l'ainé ayant quasi tout le bien, à cause qu'il y avoit sept mille livres de rente en Picardie, du côté de la mère, et le reste étant en Normandie, il y avoit eu par-tout de grands avantages; ainsi les cadets et les filles ne pouvoient être riches. Cet aine s'étoit marié, incontinent après la mort de son père 2, à une fille de ville, qui, vivant fort mal avec la famille de son mari , avoit forcé ceux de ses frères et sœurs qui étoient en âge de chercher retraite hors de la maison paternelle. Guillemotte-Magdelaine de Martinville, l'aînée
1 . Charles de Martinville , sieur de Vacueil , Vascueil ou Vascuœil, fils aîné du beau-frère de Campion, étoit en 1671 tuteur des nobles enfans mineurs de ce dernier. Il signoii de Vaqueil. Au xiie siècle on écrivoit Vascoil. Vascuœil, paroisse de l'ancienne province du Vexin, est une commune du canton de Lyon-la-Forêt , arrondissement des Andelys, département de l'Eure.
2. N. de Martinville, marquis d'Estouteville, mort le 7 août 1668. Les Martinville s'appelèrent Le Pelletier jusqu'en 1 570, qu'ayant obtenu un quart de fief sur la paroisse de Martinville, ils obtinrent du roi Charles IX la permission d'en prendre le nom.
Martinville est une commune du canton de Darnetal, arrondissement de Rouen. Son vieux château, encore en bon état de conserN'ation, est figuré dans la Normandie pittoresque.
des filles, ne voyant point de maison oià elle pût être plus honnêtement que chez son oncle de Vacueil, s'y étoit retirée en pension, et y avoit fait grande amitié avec ma sœur. En la voyant chez celle-ci quelques années auparavant, j'avois trouvé, comme tous ceux qui la connoissoient, que c'étoit la fille du monde qui possédoit le plus toutes les qualités que l'on peut souhaiter pour le mariage. Sa beauté étoit très-passable, sa taille belle et noble, sa douceur merveilleuse, sa bonté non pareille, sa conduite bonne, sa vertu entière, et son esprit judicieux. Elle n'avoit ni dans le visage ni dans le caractère cette vivacité qui charme la plupart des hommes; mais si c'étoit une personne à ne les pas surprendre d'amour, elle leur inspiroit du moins toujours de l'estime et de l'amitié.
Je m'étois borné à ces sentimens pour mademoiselle de Martinville, jusqu'à ce que, sur des baise-mains qu^elle me fit dans une lettre de ma sœur, peu avant mon départ de Jersei, je fis réflexion sur ses excellentes qualités, et par un mouvement qui ne partoit ni d'amour ni entièrement de ma volonté, je résolus, si j'étois jamais en mesure de me marier à ma fantaisie, d'épouser cette demoiselle. Cette pensée m'occupoiî au point que, lorsque je vis qu'il me falloit tenir quelque temps enfermé, je voulus aller chez mon beau-frère de Vacueil , quoique mes proches n'en fussent pas d'avis, à cause que sa maison étoit sur le grand chemin de Paris à Rouen , dans le milieu de la plaine du Vexin. Je finis par leur faire approuver mon dessein, sans leur en dire )e motif, et me rendis une nuit chez ma sœur,
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OÙ je fus un mois à attendre des nouvelles du duc de Vendôme. Je passai tout ce temps caché dans une chambre, sans voir que mon beaufrère, ma sœur et mademoiselle de Martinville, à laquelle j'achevai de reconnoitre tant de bonté, de véritable vertu, de complaisance pour moi et de soin de me distraire, que je me décidai entièrement à ce mariage , si je me voyois jamais en état de la rendre heureuse. Je lui découvris mes sentimens, en lui faisant comprendre les difficultés de l'exécution, mais que comme je croyois mon projet une inspiration d'en-haut, sans mélange d'amour sensuel, j'espérois que Dieu acheveroit ce que je croyois commencé par sa seule volonté. Comme cette déclaration n'étoit pas commune, elle fut reçue aussi d'une manière conforme; mademoiselle de Martinville n'y répondit point avec cette feinte sévérité que les femmes ont coutume d'employer, ni avec ces apparences toutes contraires à leurs sentimens, et qui devroient, ce me semble, être bannies des discours de mariage, qui ne doivent avoir rien que de solide. Elle dit qu'elle m'étoit obligée de Thonnête affection que je lui témoignois; que si elle se soutenoit, et que la situation de m.es affaires changeât, elle me témoigneroit volontiers sa reconncissance. Je ne lui demandai rien de plus, ne jugeant pas juste de l'engager à attendre la fm de mes voyages, qui étoit si incertaine. J'appris que le duc de Vendôme étoit à Saint- Gai en Allemagne, du côté de Constantz. Je pris congé de celle pour qui j'avois une véritable amitié, avec promesse de lui écrire souvent. Elle assura qu'elle en auroit de la joie, et me
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feroit réponse en m'apprenant les petites nouvelles qu'elle sauroit. Je m'acheminai par la Beauce à Sens, d'où, prenant par la Bourgogne , je passai la Saône à Châlons , et, traversant la Bresse, j'allai par Pont-d'Ain et les montagnes passer le Rhône de l'autre côté, pour éviter le Pas de la Cluse, où l'on s'informe du nom des voyageurs, et me rendis à Genève, où je sus que le duc de Vendôme s'étoit retiré à Venise ; ce qui me mit dans un extrême embarras, à cause de la longueur du chemin, qui ne pouvoit se faire sans péril et grande dépense, ayant quantité de montagnes et de rivières fâcheuses à passer chez différentes nations , parlant la plupart la langue allemande que je n'entendois point, et les autres l'italienne, dont j'avois peu de pratique, n'ayant été dans ces deux régions qu'avec les armées françoises, sans avoir nul commerce avec les habitans du pays. Néanmoins l'habitude de vouloir achever tout ce que je commence me fit résoudre, malgré ces difficultés, à continuer mon voyage, quoique, par un pressentiment qui ne paroissoit pas fondé en apparence , mais que Dieu m'a toujours donné dans les fâcheux accidens qui me sont arrivés, je n'en espérasse nulle satisfaction.
Je pris un truchement à cheval qui savoit le pays, et avec lequel je fis marché à cinquante pistoles pour me mener jusqu'à Venise : un banquier de ma connoissance m'avoit répondu de lui. Je perdis un cheval avant que d'arriver à Genève, et le remplaçai; de sorte qu'en ayant encore deux bons pour mon valet et pour m.oi , je partis en cet équipage. J'allai à Lausanne,
2i6 Mémoires de Campion.
Morat, Soleure, Baden, Zurich, Coire , passai le dangereux lac de Wallenstat, le Rhin près de sa source, celles du Rhône et du Danube, les Alpes par la Splugen, et entrai dans la Valteline, d'où, par Chiavenna, j'allai m'embarquer sur le lac de Corne, près le fort de Fuentes, et entrai ensuite dans le Milanois. J'allai de là par Bergame, Brescia, Vérone et Vicence à Padoue, 011 je sus que le duc de Vendôme étoit parti de Venise pour aller demeurer à Rome. Mon voyage ainsi achevé avec mon truchement, il me restoit encore cent lieues à faire. J'avois déjà couru de grands hasards, particulièrement dans l'Etat des Vénitiens, tant par les bandits qu'à cause que c'étoit dans le temps que les Princes d'Italie, après avoir eu quelque temps la guerre avec le Pape, avoient fait la paix et licencié leurs troupes, dont la plupart des soldats étoient sur les grands chemins à commettre des vols et des assassinats continuels. Je résolus cependant d'achever ma route , n'y ayant guère moyen de reculer. Je fus, par Rovigo et Ferrare, à Bologne, d'où je me mis en devoir de passer les Apennins pour gagner Florence, où j'appris que le duc de Vendôme , ayant eu défense du Pape d'entrer sur ses terres, parce qu'il avoit été autrefois accusé d'avoir attenté à la personne du cardinal de Richelieu, s'étoit mis sous la sauvegarde du grand-duc de Toscane ' , qui l'avoit reçu de bonne grâce. Cela me donna une joie non pareille, tant parce que j'étois presque à la fin de mon argent, que fatigué comme un homme qui a été qua-