Le 27 janvier i
sieur le Roi , premier commis du sieur le Tellier. secrétaire d'État de la guerre'. Cela m'obligea d'aller à la Cour, où j'obtins un commandement absolu de nous loger. De Paris, je fus en poste à Rouen avec le baron de Bellegarde , premier capitaine, commandant le régiment de cavalerie du duc de Longueville, pour le voir. Il me reçut d'une façon tout-à-fait obligeante, témoignant une satisfaction entière de moi. J'allai passer un jour avec ma femme et mes enfans, et trouvai mon aimable fille si jolie, si spirituelle et si avancée , quoiqu'elle n'eût pas encore quati-e ans, que ses raisonnemens passoient les miens. Je retournai à Sens établir notre garnison , d'où étant revenu chez moi aussi-tôt, j'y fus deux mois avec tout sujet de satisfaction, et néanmoins avec une mélancolie qui étoit le pressentiment de l'extrême affliction qui étoit prête dem'arriver. Cela m'alarmoit, me souvenant que Dieu m'avoit toujours averti de mes malheurs par songes, présages ou sentimens intérieurs. Quand je fus obligé de quitter la France pour me retirer à Bruxelles auprès du duc d'Orléans, j'en eus avis la nuit d'auparavant par un songe. Lorsque le duc de Beaufort fut pris, il m'arriva la même chose. En allant trouver le duc de Vendôme en Italie , une belette me traversa le chemin près de Genève, ce qui m'a toujours été un présage funeste. En arrivant à Rome avec Beaupuis, une autre nous traversa aussi le chemin. Le jour avant qu'il fût arrêté, j'en fus averti par songe, comme je le lui dis le même
1. Michel Le Tellier, secrétaire d'État de la guerre depuis le 13 avril 1643; chancelier de France !e 29 octobre 1677.
Année 1655. 261
jour. Cela m'étoit aussi arrivé à la prise de Ganseville, où une autre belette me traversa le chemin. Enfin j'éprouvai encore la même chose quand j'allai pour trouver le duc de Beaufort , après sa sortie de prison. Je n'ai nulle superstition, mais je crois que Dieu a tant de bonté qu'il veut bien quelquefois avertir les hommes des malheurs qui leur doivent arriver, soit afin qu'ils les évitent , soit pour leur faire connoître , après qu'ils sont arrivés , que ce sont des effets de sa volonté immuable , résolus de toute éternité, pour que, s'y soumettant plus facilem.ent, ils ne murmurent point contre sa providence.
J'étois dans la situation pénible que je viens de décrire, le disant souvent à ma femme, sans que cela m'empêchât de me divertir en apparence avec elle, mes amis, et sur-tout ma fille, lorsqu'un jour ayant mené le sieur du Parc, mon oncle, qui avoit passé quelques jours chez moi, dîner chez un de mes voisins, d'où il partit pour retourner chez lui, je revins au Boscferei, rêvant à des choses tout-à-fait funestes sur le sujet de ma chère fille, mais repoussant néanmoins ces pensées comm.e ridicules. En arrivant, je la trouvai attaquée d'une fièvre violente. Bientôt la rougeole se déclara. Un médecin que j'envoyai chercher ordonna les remèdes convenables; mais le matin du cinquième jour, la rougeole rentra, et ma chère fille m.ourut le 10 mai 1653. Le lendemain, je lui fis rendre les derniers devoirs à la principale place du chœur de ma paroisse du Thuitsignol ', et ordonnai qu'on