I. Dans le canton d'Amfreville-la-Campagne, arrondis
262 MÉMOIRES DE CaMPION.
lui taillât une tombe , où l'on écrivît mon aftlicîion : elle fut telle , que je n'ai pas eu depuis de véritable joie. Je m'étois si bien mis en l'esprit que ma fille seroit la consolation de mes dernières années, et j'avois si bien commencé à l'associer à toutes choses avec moi, que je crois que c'est lui voler son bien que de prendre plaisir à quelque chose sans elle.
Le 12 mai je partis avec ma femme, quasi aussi affligée que m.oi, et nous nous retirâmes chez madame de Vacueil, ma sœur, oij ma femme demeura trois mois. Lorsque je pensois que j'étois séparé pour toute ma vie de ce qui m'étoit le plus cher, je ne pouvois aimer le monde, hors duquel étoit ma félicité. Je sais que beaucoup me taxeront de foiblesse, et d'avoir manqué de constance dans un accident qu'ils ne tiendront pas des plus fâcheux; mais à cela je réponds, que les choses ne font effet sur nous, que selon les sentimens que nous en avons , et qu'ainsi il n'en faut pas juger généralement comme si nous avions tous la même pensée. Il faut savoir le prix que nous estimons les choses , avant que de louer notre patience quand nous les perdons. L'on prend souvent l'insensibilité ou la dureté pour de la constance , comme l'amour et l'amitié pour de la foiblesse. J'avoue que je jouerois le personnage d'une femme si j'importunois le monde de mes plaintes; mais chérir toujours ce que j'ai le plus aimé, y penser censément de Louviers, département de l'Eure. Il existe encore à Thuitsignol un moulin dit de la Rose, dont le meunier devoit offrir, le jour de Noël de chaque année, une rose fraîche et naturelle au seigneur du Boscférey.
Année I 6 ) 5- 205
tinuellement en éprouvant le désir de m'y rejoindre, je crois que c'est le sentiment d'un homme qui sait aimer, et qui, ayant une ferme croyance de l'immortalité de l'ame, pense que l'éloignement de sa chère fille est une absence pour un temps, et non une séparation éternelle. Que si l'on dit que ces vifs attachemens peuvent être excusables pour des personnes faites , et non pour des enfans, je réponds que ma fille ayant incontestablement beaucoup plus de perfections que l'on n'en avoit jamais eu à son âge, personne ne peut avec raison me blâmer de croire qu'elle eût été toujours de bien en mieux, et qu'ainsi je n'ai pas seulement perdu une aimable fille de quatre ans, mais une amie telle qu'on peut se la figurer dans son âge de perfection. Quoi qu'il en soit, mon déplaisir m'ôta tous les soins que j'avois d'élever ma maison , mon principal but en cela ayant été l'intérêt de ma fille. Je ne laissois pas de souhaiter de faire instruire mes autres enfans selon leur condition, et leur laisser de quoi vivre de même; mais ce n'étoit plus avec mon ambition et mon activité passées. Je ne songeois plus qu'à mener une vie sombre et retirée, contre mes premiers goûts et ceux de la plupart des affligés , qui cherchent à voyager et à agir pour se distraire.
Je fis ce que je pus pour persuader au duc de Longueville de faire casser son régiment; mais loin de suivre mon sentiment, il voulut que j'allasse à la Cour solHciter le payement de notre quartier d'hiver. Je tâchai d'éviter cette commission; mais voyant que je ne le pouvois sans blâme, après l'honneur qu'il m'avoit fait de me
264 MÉMOIRES DE CaMPION.
donner une charge aussi considérable que le commandement de son régiment, je fus donc à Paris, où, en un mois de sollicitations, je fis les affaires de ce corps, mais toujours dans la même mélancolie. J'assemblai ensuite nos recrues, et marchai à l'armée du maréchal de Turenne , qui étoit aux environs de Ham en Picardie, et le prince de Condé, avec l'armée espagnole, de l'autre côté de la rivière de Somme, à deux lieues de nous. On fut quinze jours de cette sorte, pendant lesquels je tombai malade d'affiiction dans le camp. Pendant cinq à six jours je ne voulus point quitter ma tente; mais, mon mal augmentant, on me porta en brancart à Ham, d'où nous n'étions qu'à une lieue. J'y eus encore une fièvre très-violente pendant huit jours, au bout desquels elle me quitta en me laissant d'une foiblesse extrême.
Le prince de Condé, voyant qu'il ne pouvoit obliger les maréchaux de Turenne et de la Ferté à combattre, et qu'il lui étoit impossible d'attaquer nulle place de Picardie qu'ils n'eussent le temps d'y jeter ce qu'ils voudroient de monde et de munitions avant qu'il pût faire sa circonvallation, résolut avec l'archiduc Léopold -, commandant dans les Pays-Bas, et qui étoit alors au camp, d'envoyer en diligence de la cavalerie investir Rocroi, à trente lieues de-là, avec l'intention de suivre avec toute l'armée pour assiéger cette place. Mais le Prince, jugeant en même temps que nos généraux, ne voulant point donner
I. Léopold Guillaume, archiduc d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas espagnols depuis l'année 1647.
Année 1655. 26<f
bataille, n'en risqueroient pas une pour dégager Rocroi, et qu'ils préféreroient d'attaquer une de ses places qu'ils pussent prendre aussi-tôt que lui Rocroi, il supposa qu'ils se porteroient entre Sedan et Stenai pour attaquer Mouson , à douze lieues de lui. Avant de marcher vers Rocroi, il envoya donc en diligence à Mouson deux régimens d'infanterie, pour le défendre en cas de siège.
Les maréchaux n'eurent pas plutôt avis du décampement du Prince et de la route qu'il prenoit, qu'ils marchèrent du même côté. On capitaine de notre régiment vint promptement m'en donner avis, le jour même que je commençai à me lever. Il pensa, de même qu'un autre qui m'avoit accompagné à Ham pour me faire soigner, que m.a foiblesse ne me permettant pas d'agir, il falloit achever de me guérir avant de quitter Ham. Mais je jugeai que si je laissois éloigner l'armée, j'aurois difficulté à la rejoindre ; que s'il y avoit quelque chose à faire de toute la campagne , ce seroit dans cette circonstance ; que beaucoup de capitaines du régiment ne s'y tenant qu'à ma considération , il fmiroit par se débander si je n'y étois, je me décidai à partir. On me mit à cheval aussi-tôt, et j'allai joindre l'armée vers la Fère , où elle campa ce soir-là. Une pluie très-abondante qui tomboit me redonna la fièvre, malgré laquelle je ne laissai pas de suivre le lendemain et les jours suivans, que, sans s'arrêter que pour passer la nuit, on alla en huit marches de Ham camper à la vue de Mouson , qui en est éloigné de plus de quarante lieues.
266 MÉMOIRES DE CaMPION.
Le prince de Condé ayant bien prévu le dessein de nos généraux, les deux régimens qu'il avoit détachés entrèrent dans Mouson la nuit qui précéda notre arrivée. Le lendemain on fit les approches , et ensuite le maréchal de Turenne comm.enca une attaque du côté de Sedan, et le maréchal de la Ferté une autre du côté de Stenai. J'arrivai si foible que Ton fit ce que l'on put pour que je me retirasse à Sedan, mais je n'en voulus rien faire. Le régiment de Picardie ouvrit la tranchée à l'attaque de Turenne, et celui de Piémont à celle de la Ferté. L'on attaquoit des dehors escarpés, bien fraisés et palissades. Quoique les assiégés fussent au nombre de plus de quinze cents hommes, ils ne firent nulle sortie. J'entrai en garde avec notre régiment le troisième jour du siège, et fis avancer le travail jusqu'au fossé des dehors : je perdis plus de trente soldats cette nuit-là. Le marquis de Castelnau , lieutenant-général ' , fit en vain ce qu'il put pour que je me retirasse à ma tente ; mais je voulus toujours agir nonobstant le mauvais temps, qui fut si violent et si long , qu'en dix-huit jours que dura le siège il ne cessa point de pleuvoir. Sur la fin de notre première garde, le sieur des Moulins, notre major, eut toute la chair du bras droit emportée d'un coup de canon, sans hasard de la vie; et le sieur de Longuemare, lieutenant, un coup d'une pièce de six livres au travers du corps, qui ne l'empêcha pas de vivre encore huit jours. On
I . Jacques , marquis de Castelnau-Mauvissière, lieutenant général du 12 septembre 1650. Il fut blessé mortellement au siège de Dunkerque en 1658, et mourut le iç juillet, quinze jours après avoir reçu le bâton de maréchal de France.
Année 1653. 267
les porta à ma tente , d'où , après avoir été pansés, je les envoyai à Sedan par la Meuse.
Le lendemain, Picardie emporta les dehors que les ennemis abandonnèrent sans résistance. Ensuite le régiment des Gardes arriva, de sorte que nous n'allâmes à la tranchée que de cinq jours l'un. J'en fus encore deux fois avec notre régiment, qui perdit bon nombre de soldats. Pour moi , je fus si heureux , qu'agissant continuellement dans les pluies et la fange, j'achevai de m»e guérir. Le sieur d'Eclainvilliers ', commandant de la cavalerie, disoit que j'étois le premier homme qui s'étoit sauvé oi^i les autres se fussent perdus. Nous gagnâmes pié àpié le fossé, et après avoir fait une galerie, l'on attacha le mineur à la muraille. Le maréchal de la Ferté fit la même chose; sa mine étant la première prête, il la fit jouer, et se logea sur la brèche , ce qui obligea les ennemis , sachant notre mine en état, de capituler le dix-neuvième jour du siège 2. Ils sortirent le lendemain avec armes et bagages, tambour battant et mèches allumées.
Nos généraux marchèrent vers Rocroi, qui n'étoit pas encore rendu. L'armée étoit diminuée de moitié par les fatigues du siège, les pluies et le manque de fourrage , qui avoit ruiné la cavalerie. Nous allâmes en trois jours camper près de Mézières et de Charleville , où nous apprîmes la reddition de Rocroi . Alors les généraux nous me-
1. Timoléon de Séricourt d'Eclainvilliers. Il étoit mestre de camp d'un régiment de cavalerie qu'il avoit levé par commission du 1 5 octobre 1645.
2. Et le 28e de septembre 1653. C'est à ce siège que Louis XIV fit sa première cam.pagne.
nèrent reposer huit ou dix jours du côté de Rhétel, et pendant ce temps allèrent voir le Roi , qui étoit à Laon avec le conseil. Là on résolut que le maréchal du Plessis iroit assiéger Sainte-Ménehould avec les troupes de la maison du Roi et celles qui venoient de Guienne, et que les maréchaux de Turenne et de la Ferté s'opposeroient à l'armée des ennemis. M. de Turenne, sachant qu'ils se portoient vers la Picardie comme pour y entreprendre quelque siège, envoya notre régiment et celui de Gèvres, moi les commandant tous deux, avec le comte de Beaujeu', lieutenant-général, qui avoit à ses ordres un camp volant, afm qu'il nous jetât dans la place qui seroit menacée. Nous fûmes plus d'un mois à marcher vers toutes les villes d'oij les ennemis approchoient, avec des fatigues continuelles ; nous allâmes à toutes les places de l'Artois et des frontières de Picardie, ce qui empêcha d'en attaquer aucune, les ennemis n'osant s'y embarquer dans l'hiver, sur-tout y sachant assez de monde. Après cette promenade le long des frontières, nous fûmes quelques jours à Hédin, d'où, sur l'avis que les ennemis étoient en corps aux environs de Saint-Omer, l'on m'envoya avec notre régiment gagner Montreuil, pour essayer de me jeter dans Ardres, à laquelle on croyoit qu'ils en vouloient ; ce que j'exécutai fort heureusement, quoiqu'il y eût beaucoup de monde aux environs. Les ennemis, voyant cette ville en état de soutenir un siège , ne l'attaquèrent pas.
I. Claude-Paul de Beaujeu de villiers , comte de Beaujeu, lieutenant général du lo juillet i6j2-
Année 1655. 569
Pendant les trois semaines que je passai à Ardres, le gouverneur espagnol de Saint-Omer, ayant détaché quatre cents chevaux sous la conduite d'un de ses parens pour aller piller des villages aux environs de Boulogne, où étoit le maréchal d'Aumont, cette entreprise s'exécuta; mais en qualité de gouverneur de la ville et du pays , il manda la noblesse et les milices , poursuivit cette cavalerie, et envoya en diligence prier le sieur de Rouville ' , gouverneur d'Ardres , car il falloit que les ennemis passassent près de cette place, d'en sortir avec ce qu'il pourroit de forces pour leur couper la retraite. Le gouverneur commanda aussi-tôt sa compagnie de Chevaux-Légers, me priant d'y joindre quelquesuns de nos officiers de bonne volonté. J'en fis sortir vingt des mieux montés, avec lesquels, et deux cents soldats de la garnison conduits par un de nos capitaines, nous allâmes du côté oili dévoient passer les Espagnols, qui croyoient se retirer par la seule coupure qu'on trouve à un fossé qui traverse toute la plaine d'Ardres. Je me saisis de ce débouché avec mon infanterie , et les ennemis, qui étoient à la portée du mousquet, se voyant exclus du passage , se jetèrent sur la droite pour arriver à l'extrémité du fossé , et se retirer par les bois, quoique fort incommodes pour la cavalerie; mais le maréchal d'Aumont, paroissant alors à leur queue avec quelques cents chevaux , et la troupe à cheval du sieur de Rouville quittant notre mfanterie pour les aller at-
I. Hercule-Louis, marquis de Rouville, lieutenan général et gouverneur d'Ardres et du comté de Guir.es.
270 Mémoires de Campion.
taquer par la gauche, ils firent marcher leurs deux premiers escadrons entre des bois , tandis que le troisième tint ferme pour leur donner le temps de monter un petit coteau ; mais nous marchâmes résolument à ce dernier escadron, qui ploya, quoique composé de six vingts chevaux, à la première décharge, se voyant attaqué en tête et en flanc. Le commandant du parti , faisant ce qu'il pouvoit pour le rallier, fut pris par Baure ' , lieutenant des Chevaux-Légers du sieur de Rouville. En même temps le maréchal nous mena après les autres escadrons , que nous joignîmes au passage d'une petite rivière, où ils furent défaits si entièrement , que de quatre cents chevaux il ne s'en sauva pas trente; mais comme ils se défendirent peu, et qu'ils n'eurent affaire qu'à des officiers et de la noblesse, trèspeu furent tués, et on les fit quasi tous prisonniers. On leur prit quantité de bons chevaux; les officiers de notre régiment en eurent beaucoup, et il n'y eut que moi qui n'en voulus point. Le maréchal d'Aumont fit merveille dans cette occasion, mais lorsqu'on lui amena le comman-
I. François de Baure, sieur de Chargey. Les Espagnols a voient investi Ardres le 26 août 1657. '< Le sieur de Baure étant arrivé à leurs quartiers à six heures du matin, après avoir été mêlé plus de deux heures parmi eux, se jeta dans la place avec non moins de bonheur que de courage, et confirma au gouverneur le dessein qu'on avoit de l'assiéger.» Mais l'armée de Turenne parut le 28. Les Espagnols alors «délogèrent avec une telle précipitation, que le sieur de Baure s'étant jeté du haut du rempart sur les fuyards à la tête des nôtres , l'épée à la main , tua ou fit prisonniers les mineurs qui étoient encore dans les trous. » Gazette du 7 septembre 1657.
Année I 6 5 3- 271
dant espagnol avec les officiers prisonniers , il le traita de brûleur de maisons, à cause d'une qui l'avoit été par ses gens près de Boulogne. L'autre ayant répondu assez fièrement qu'il étoit homme ^'honneur, le maréchal s'emporta jusqu'à lui faire tomber son chapeau avec sa canne, et à lui en donner dans le visage , accompagnant cette violence de paroles aussi offensantes que les coups. Cela me toucha si fort, que le maréchal, près duquel j'étois, voyant à mon air que je désapprouvois son action, me dit pour s'excuser que les Espagnols lui avoient autrefois donné cent coups en le faisant prisonnier; ce que je trouvai une mauvaise raison, n'y en ayant pas là un seul de ceux qui l'avoient maltraité. Il prétendit aussi que l'officier dont je parle n'avoit pas rendu assez de respect à sa dignité ; mais je crois qu'il n'y a nulle excuse pour un homme qui en maltraite un autre sans armes, hors de la chaleur du combat. Le prisonnier témoigna le ressentiment que peut faire paroître un homme délicat hors d'état de se venger. On le mena avec ses compagnons à Ardres.
Peu de jours après, j'eus ordre d'en partir pour marcher vers Sainte-Ménehould, que l'on croyoit encore en état de tenir long-temps ; mais en passant à Montreuil j'en appris la prise ' . Comme toutes les troupes avoient leur route pour les quartiers d'hiver, elles s'y acheminèrent. Le nôtre étoit à Reims , mais sachant que l'on re-
I. Sainte -Menehould se rendit au maréchal Du Plessis- Praslin le 26 novembre i6>3.
272 MÉMOIRES DE CaMPION.
tranchoit beaucoup de compagnies des régiments de cavalerie et d'infanterie, je voulus aller indiquer au duc de Longueville les capitaines de son régiment qui étoient les plus dignes d'être maintenus. J'allai par Abbeville à Dieppe, où je le trouvai; il m'accueillit parfaitement et m'assura de faire sur cette réforme ce que je lui conseillerois. Nous revînmes à Rouen , où il apprit que vingt compagnies étoient retranchées de son régiment; ce qui le fâcha, sachant que l'on avoit traité plus favorablement d'autres corps. Il jugea que l'on en usoit ainsi avec lui afin qu'il demandât le licenciement entier de ses troupes, soupçonnant que le Roi , c'est-à-dire le cardinal, seroit bien aise qu'il n'en eût point à lui. Il voulut cependant maintenir les dix compagnies qu'on lui laissoit, espérant faire rétablir les autres. Je lui nommai les huit meilleurs capitaines de son régiment , qu'il conserva sur mon rapport avec la compagnie colonelle et celle du mestre-de-camp. Peu de temps après le duc de Longueville eut ordre d'aller à la Cour, où il n'avoit point paru depuis la majorité du Roi. On lui fit dire par le sieur de la Croisette , son agent , que ce voyage étoit nécessaire, tant pour témoigner son obéissance au Roi, que pour faire cesser les bruits que Ton faisoit courir, qu'il n'osoit aller à la Cour de peur d'y être arrêté ; méfiance et discours préjudiciables au repos de la province de Normandie. Ce commandement l'inquiéta; mais voyant qu'il ne pouvoit désobéir sans se perdre , en l'état où étoient les affaires , il résolut de faire bonne mine et de partir, suivi de peu de gentilshommes, pour ne point donner
Année i6 54- ^7 5
d'ombrage; mais il ordonna à mon frère et à moi de l'accompagner. Il fut très-bien reçu du Roi, de la Reine et du cardinal, demeura dix jours à Paris, après lesquels on lui permit de retourner à son gouvernement, et il fut congédié avec de grandes marques de confiance. Il revint donc bien vite en Normandie , pour, selon ma croyance , y passer le reste de sa vie , ayant alors aversion pour la Cour, et son âge, de près de soixante ans , lui faisant chercher le repos. Peu après son retour, son régiment de cavalerie fut cassé, ce qui l'empêcha de demander l'augmentation de celui d'infanterie. Je lui dis qu'après avoir commandé les deux dernières campagnes un corps de trente compagnies, où il y avoit quatre-vingt-dix gentilshommes officiers et beaucoup de soldats , l'on se moqueroit de moi si je paroissois à la tête de dix compagnies. Il répondit qu'il seroit bien marri que j'eusse ce déplaisir; qu'il ne vouloit donc pas que j'allasse à l'armée que le régiment ne fût rétabli sur le même pié qu'auparavant; mais qu'il me prioit de mettre les dix compagnies en bon état, d'établir pour les commander le sieur de Thuitsimé ' , mon cousin germain et premier capitaine, m'assurant qu'après la campagne il demanderoit le rétablissement des vingt compagnies supprimées ou le licenciement total du
I . Nicolas de Campion , chevalier, seigneur et patron de Thuitsimer ; il étoit premier capitaine depuis l'origine du régiment. Il appartenoit à la branche de Montpoignant.
Thuitsimer est une commune du canton d'Amfreville-la- Campagne, arrondissement de Louviers, département de l'Eure.
corps , me procureroit un autre emploi et feroit pour m.oi tout ce qui dépendroit de lui. Pour obéir au Duc, je touchai l'argent du quartier d'hiver et des recrues, le distribuai aux capitaines, auxquels j'avois donné rendez-vous à Evreux, et les fis partir pour Reims, d'où on les envoya en garnison à Sainte-Ménehouid , pendant que le Roi assiégea Stenai et les ennemis Arras. Le Roi, après avoir pris Stenai, en partit le 20 août.
J'étois revenu d'Evreux chez moi au Boscferei , où j'ai vécu depuis avec une grande douceur, ne témoignant rien de ma mélancolie, fréquentant mes parens et voisins, et voyant de temps en temps le duc de Longueville, qui me traita toujours fort obligeamment. Voilà ce qui m'est arrivé de plus remarquable depuis ma naissance, le 13 février 1613 jusqu'au 20 août 16^4, que j'ai quarante et un an passés, et ma femme trente-cinq de la Magdelaine dernière '. J'imagine, tant par le souhait que j'en fais que par l'état des choses, passer le reste de ma vie en repos dans ma province, mais toujours néanmoins dans le ressentiment de la perte de ma chère fille Louise-Anne, pouvant assurer que je n'ai pas encore été une heure sans y penser, quoiqu'il y ait plus d'un an que je l'ai perdue. Je n'ai point décrit beaucoup de choses qui me sont arrivées en ma jeunesse sur deux matières où j'étois fort enclin : l'une, les démêlés particuliers que j'ai eus souvent tant pour moi que pour mes amis, et dont je suis toujours
1. La fête de Sainte-Madeleine se célèbre le 22 juillet, Madame de Campion étoit donc née le 22 juillet 161 9,
Année 1 6 54-5 $ • 275
avantageusement sorti , ayant honte de dire que j'ai cherché des choses que tout le monde doit fuir avec soin. L'autre, sont les inclinations d'amourettes sans lesquelles je n'ai guère été jusqu'à mon mariage; ce n'est pas que tantôt la timidité, tantôt le respect et souvent la paresse et le bonheur ne m'aient empêché de faire rien de criminel, mais je ne laissois pas de l'être de volonté. Ce que j'ai écrit suffit pour faire connoitre à ma famille mes mœurs , inclinations , fortunes et actions. Je ne désire aujourd'hui que de pouvoir faire instruire mes enfans selon leur qualité , de les voir en âge et en état de se passer de moi, et ensuite de sortir du monde, pourvu que ce soit avant ma femme, pour rejoindre ma fille chérie, enfin que nos corps soient enterrés au Thuitsignol auprès du sien.
Le régiment de Longueville, que je commandois toujours, fut licencié à la fin de 1655. Depuis ce temps je ne me suis mêlé que de mes affaires et de celles de mes amis quand ils m'en ont prié. Malgré mes efforts pour être bien avec mon voisinage, j'eus quelques différends pour le logement des gens de guerre et pour la chasse , mais sans outre-passer jamais la raison et la justice, et en usant toujours avec fermeté à l'égard de ceux qui prétendoient, par leurs biens, charges ou autres avantages dont l'on ne dépend point , faire les entendus , l'ayant toujours pris , partout où nous nous sommes trouvés , plus haut qu'eux, soit comtes, marquis ou autres, et ayant voulu que ma femme fit de même avec les leurs. Peut-être m'en aimoient-ils moins, mais ils nous ont cependant plus recherchés que le reste de
leurs voisins. Pour les gentilshommes communs, je les ai toute ma vie traités avec tous les égards possibles et en suis fort aimé. Je pense que, comme je ne tiens nul gentilhomme au-dessus de moi , je n'en tiens nul au-dessous , et je me suis toujours bien trouvé de cette conduite , qui est juste. Les seules inquiétudes que j'éprouvois dans ma retraite étoient le peu de santé de ma femme, et, en me voyant beaucoup d'enfans, la crainte de la nécessité, à cause de mon peu de bien , et que je ne pouvois me résoudre , non plus que ma femme , à diminuer notre train et à changer ma façon de vivre. La possibilité d'y être réduit, quoique cela ne soit point arrivé, m'a fait passer de mauvaises heures.
Le jour des Morts de l'an 1658, je me promenois hors de l'enclos de mon logis , lorsqu'on vint me dire que des gens de guerre pilloient les maisons qui sont le long du chemin qui passe assez près de la mienne; j'entendis en même temps tirer plusieurs coups. J'appelai mes valets, dont deux sortirent avec des fusils; je courus au lieu où l'on tiroit , et vis en arrivant cinq ou six cavaliers, en attendant un grand nombre d'autres qui approchoient, et un goujat qui tira une poule dans Tenclos d'un paysan où il étoit passé. Je criai à celui que je pris pour le chef des cavaliers que je le priois de faire cesser le désordre. Il répondit qu'il s'y en alloit; mais un de mes valets voulant faire le brave , quoique je lui ordonnasse de demeurer, passa où étoit celui qui avoittiré , et , prenant la poule qu'il tenoit à la main , la lui voulut ôter, l'autre essayant de la retenir. Durant cette contestation , celui qui vou-
Année 1658-59. 277
loit rétablir l'ordre vint à eux , les croyant l'un et l'autre de sa troupe, mit l'épée à la main et les frappa. Mon valet, sans considérer autre chose, lui donna du bout de son fusil dans le visage, le mit tout en sang, lui cassa deux dents et le voulut tirer, mais le fusil rata. J'arrivai en ce moment, et ne pouvant passer à cause d'une haie, je menaçai seulement mon valet s'il ne s'arrêtoit. Les ' troupes survinrent en même temps , faisant bien cinq cents chevaux , et commencèrent à crier qu'il falloit faire main-basse ; car celui que mon valet avoit blessé étoit malheureusement le commandant de cette cavalerie et chef des gendarmes du cardinal Mazarin '. Je me trouvai fort mal à l'aise , à pié sans autre arme qu'une canne au milieu de ce monde , et considérant que si je me retirois ils tueroient le valet. Je restai donc, et leur parlai si hardiment , et avec un si grand sang-froid , que malgré l'animosité du chef et la leur, ils lâchèrent mon homme et suivirent leur route. Je me suis trouvé durant dix ans dans de grands hasards pour ces passages de gens de guerre, y en ayant eu beaucoup, tant de cavalerie que d'infanterie, à l'entrée et à la fin de chaque campagne, sans que mes paysans aient quasi rien perdu; mais cela s'évitoit avec bien de la peine, à cause de la licence des troupes.
Le 5 1 janvier 1659, ma femme , étant grosse , tomba malade , se rétablit un peu , puis retomba d^une pleurésie, et ne fit que languir jusqu'au premier juin, qu'elle parut en grand danger. Le 4,