‹ MémoiresChapitre 15 sur 23 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

La cognoissance de revenement des choses humaines^ et des causes d'iceluy^ nous a esté donnée de Dieu pour en bien user à l'entretenement et à Taccroissement de Tordre politique ^ qu'il veut estre maintenu en ce monde à sa gloire. C'est le but auquel la sincérité de^ plus advisez doit tendre. Al leur imitation^ j'ay rédigé par escrit succinctement quelques particularitez dp ce çii s'est passé au duché de Bourgongne, et en aucunes autres provinces de ce royaume, depuis l'année i56o jusques à iSgô. J'ay remarqué et veu à l'œil ce que jescns, ayant esté obmis partons ceux qui ont fait mention de Testât de France. Ma bonne volonté en ce subject suppléera à tous les defaux qu'on me pourroit imputer, mon dessein n'ayant esté de produire une histoire entière, mais un simple et véritable récit, lequel ïie se treuvera sans fruict. Les travaux que j'ay porté en ^ guerre pour le service de mon prince et le bien de

ma patrie de Bourgongne^ en laquelle fay eu^ sept années expirées en Fan i^gôy la première authorité^ tant à commander aux forces et armées de la campagne qu'aux villesi y ay^nt esté utile^ comme chacun de ce paï&-là sçait. Les troubles cessez parla paix générale faicte en France , tant avec le roy d'Espagne qu'autres princes , -et les rebellons civiles esleintes, fay pris le loisir de mettre la main à la plume, et avec un plus doux labeur que leê "passez fii« rendre dans le r^os encores utile en cette description, que je désire estrereceuë de bonne part; priant la Majesté divîiie nous vouloir continuer la paix, à son honneur et au bien de son peuple^ aussi longuement f ne le8|)lus sages et vertueux la désirent. La fragilité et imbécillité de l'homme est déplorable en ce qu'il ne demeure jamais en un roesme ei^tdt. îNous ne 4evoJî3 çsperer ri^n de neutre vertu et fiwoe sans la bechedictiÔQ» du Tout-rPuissaiit^ «y^tre appuy qiie «luy qui vie»t d^ liiy-iaesniÉe, comme dit l'Ëscriture saioçte ; Qui pfantè et arro^ nest rien; mmi Die»^ ijui dwne 'Ciçer^sement, est tout a toutes

Peuiie teoiips avant l'aiu^ iSôo, Henry^de^xiesme du noiqi^ roy de France, cdiebmit à Paris lesnopces du dau;6fK François (0 -avec la roy ne d'Sscosse, de Philif^e , jToi d'E^pugne , ^t de madame filigabeth sa fiU^, oeUes de Philibert Emmanuel, <luc de Savoyc, et de madame Marguerite ^a sœur, «n grande joy« , triomphes »i festins^ oh boutes les pompes «é felicJ^^*

(») Lçs nopces du daujpn François. Ce jeune prince aVoit épouse Marie Stiiarl, reine d'Ecosse, en 1 558. Ce fut le lO jtfillet iSSpqnc^ Messe à mort Hqnri JI, au milieu d«s fé^es qu*il doMi^itii l*occtfîoB dci màrùigce de sa fiUe et de «a wstir.

SEIGIfEUa DE ZiiVAJXZIJBS. [lS6o] %!']

du monde s^estoîent assemblées pooir aecreistre les delices de la paix générale laicte «itre. les princes par tous les païs de leur obéissance^ quand le Roy, en un tournoy dressé pour donner plaisir aux asaîstans, apporta par sa mort, advenue d*ua coup de lance donné par le comte de Montgommery^ le plus sensible deuil ^ et d'autant plus extrême qu'il n'estait point attendu, et qui fut la première boucle de la cbaisne qui a lié la France poiu* estre afflige p«r plus de traate-cinq^ an«âées anx giiei^*es civiles, qui l'ont portée sur le bord de son entière et totale ruine, o& infailliblement elle auroit esté précipitée sans l'ajde divine qui l'en a garantie. Après le deceds de ce grand prince, son fils, François second, estant en bas aage à son advenemenfe à la couronne, employé messieurs de Guise, ondes de la Roy ne sa femme ^ en ses plus importantes afiaires^ Alors une grande^ assemblée des estats^eneranx de France s'es^ant tenue en la ville d'Orléans, apiiès !&•*quelle quelques. gendarmeries furent mandées, plusieurs reglemens (0 sur le faict de la religioo et de TEstat, en termes d'estre establis, demeurèrent indécis.- [i56o] Ce jeune Roy, par une descente sur l'oreille ,, ayant suivy son père de bien près, mourut une année après luy (2). Le prince de Condé, lor& prisonnier, fut mis en liberté; et sous le roy Charles neufiesme, successeur du deffunct, qui estoit aussi en bas aage, le& princes du sang et mesdits sieurs de Guise debattoient entr'eux la gM^*e et la charge du gouvernemeat du

CO Plusieurs reglemens* Ces réglemexu ne forent faits qaHatgfrèA la mort de François II. — (>)• Une année après luy. Francis II» parvenu au tcdne au mois de juillet i559.j,moun]l le 5 décembre t56o \ m» iX sunrécut dix^aepfc mois à sou pere^

238 [l56l] GUIULilUlIE DE SAUUC,

Roy et du royaume , s'aydans les uns et les autres du faict et du prétexte de la religion.

[i56i] Le mal desja commencé s'accreut^ pour auquel remédier la Boy ne mere^ Catherine de Medicis, estant déclarée régente (0^ l'edict de janvier en TanDée i56o (^) fut résolu par les EstatS; par lequel rinterim estoit estably en France^ c'est à dire l'exercice des deux religions fut publié par toutes les provinces en dependans ; excepté en quelques-unes, et mesmement en celle du duché de Bcmrgongne (^) , se disaDS les Bourguignons plus. anciens et premiers chrestieDs que les autres François y lesquels ne l'avoient esté que par le moyen de l'une de, leurs princesses mariée au roj Glovis premier. C'est pourquoy ils vouloient aussi estre les derniers à souffrir dans leur pays.ceste nouvelle région. Ils a voient avec eux Gaspard de Saulx, sieur de Tavannes, lieutenant du Roy, pour les gouverner, personnage très*catholique , et affectionné à Sa Majesté , lequel se conformoit à leur bonne resolution d'autant plus facilement , qu'en ce il disoit faire le service du Roy son maistre, et que toute rébellion qui paroissoit en ces nouveaux religieux luy estoit suspecte, les mouvemens desquels puUuloient en divers lieux, et pouvoient apporter une grande subversion en tous ordres. Et de. fait il ne se treuva point trompé par les desseins que tost après ils exécutèrent sur les

(») Estant déclarée régente. Catherme de Médicis, quoique matlresse absolue des affaires, n'eut point le titre de régente pendant la minonte de Charles IX — (>) £n l'année i56o : lisez i56a,

(3) Et mesmement en celle du duché de Bourgongne, La Téritable cause de l'inexécution de Pédit de janvier en Bourgogne fîit Toffosû^ opiniîLtre de Gaspard de Tavannes, père de Guillaume, qui y coibdwï*" doit. Il prit sur lui d'empêcher le parlement de Dijon de l'enregistrer'

SEIGNEUR DE TAVÂNNES. [l56l] sSq

villes de son gouvemementy que je desduiray briefVement après avoir informé le lecteur quel fut led^ sieur deTavannesrson admirable générosité et probité méritent bien qu'on en grave le souvenir sur le marbre d une étemelle mémoire. Son origine vient des comtes de Saulx , chasteau situé à cinq Ueuës de Dijon, à costé du chemin de Langres. C'est le nom de ceux de sa maisoDy qui a toujours esté alliée en des nobles et grandes familles^et entre autres à celles deMontbeliard^Vienne, Sainct-Seine, Bauffremont, Tavannes^ dlnteville, Labaalme> Chabot etPontallier. Sa jeunesse commença de donner quelque bon indice de sa valeur à la bataille de Pavye, l'an i524 (^), oh il se trouva estant mis hors de page du roy François premier. Après il fut es guerres d'Italie , tant sans avoir charge que guidon de la compagnie de gens-d'armes du sieur grand escuyer Galliot ^ où ses deportemens furent si signalez , que monseigneur duc d'Orléans ^ frère du roy Henry second , dressant Testât de sa maison, l'y voulut ismployer des premiers ; et lui ayant baillé le guidon de sa compagnie, peu de temps après lui en laissa la lieutenance : laquelle com* pagnie il eut après le deceds de monseigneur d'Orléans, lequel il assista et serVit à la conqueste du duché de Luxembourg en l'année i552 (^), bien veu de luy, et ayant des premiers commandemens en son armée. Ledit sieur de Tavannes avoit faict preuve de sa valeur à la bataille de CerizoUes, oh M. d'Anguien obtint la victoire sur l'Espagnol contre le marquis du Gast, à celle de Renty, en la présence du roy Henry second et de l'empereur Charles cinquiesme , comme se void par

(0 L'an i5a4- ^ bataille de Payie iùt livrée le a4 février i5aâ». C*) i55a: lisez i543.

a^O [l56l] GUILLÂTÏME DE 8 AULX ^

rextralct (f une lettré escrite du camp du Boy par le sieur de Sallignac^ gentilhomme François , au cardinal de Ferrare, que j'ay estimé devoir estre icy couchée, m*asseurant que la lecture s^en treuvera trèsagreable, pour y estre remarquée la magnanimité de Tarmée françoise , et principalement celle du Roy^ des princes, et aussi la valeur signallée du mesme sieur de Tavannes.

« Le roy de France Henry n, pour faire vivre son armée es païs de Fennemy, et attirer Fempereur Cbarles V avec la sienne à la bataille, avoit assiégé le chasteau de Renty lie 12 aoust z S 54, et le battoit de deux costez. M. le duc de Guise, ayant charge de faire garder le bois sur un costau qui estoit à Tadvenue des ennemis du costé de la plaine de Foquembei|[e, prit trois cens arquebuziers françois, et un nombre de corcelets, pour soustenir cette entreprise. L'ennemy n'avoit moins de gens que nous : M. de Guise à minuict en vit un gros d*arquebuzerie espagnolle venir à la teste du bois; les nostres les contraignirent se retirer en leur camp. L'on recommençante lundy, treiziesmê jour du mois, de tirer contre le chasteau. l'Empereur ayant commandé aux conducteurs de son avant-garde Tordre qu'ils avoîent à tenir, M. de Guise, environ midy que le sole3 eust gaigné sur le brouillas, descoovrit trois ffles bien espaisses d'arquebuzîers espagnols sortis de leur camp avec leurs troupes de piquiers ; et après eux , et â costé, trois gros escadrons de gens de cheval; l'un d'Espagnols, et les deux autres depistoUiars allexnaiis, puis deux bataillons df lansquenets, et sept ou huicl pièces d'artillerie, venans verslûy; de

SSIOJnSUR DE TAYiLKNES. [l56l] %^l

quoy il donna advis au Roy et à M. le connestable de Montmorency; lesquels commandèrent incontinent toates Içs troupes de nostre armée se rendi^e sur la plaine au bas de la montagne, sans toutesfois diminuer la garde des trenchëes : et cependant deux files de ces arqaebuziers espagnols assaillirent le bois par deux costez , et la tierce du milieu donna par lé devant, fa<- Torisée du reste de leurs troupes qui venoient en front; ce qui ne fut sans que les nostres les receussent. Mais M. de Guise , qui vit estre iippossible de soustenir tel effort avec si peu de soldats ne pouvant estre si promptement secourus , commença à les retirer jus* ques au bout du costau à Tayde du bois. Soudain les ennemis occupèrent ce qu'il avoit abandonné, s^avançans sur luy, où, pour le soustenir, vint sa compagnie de cent hommes d*armes , celle du sieur de Tavannes de cinquante, et le régiment des chevaux légers de M. de Nemours. Puis M. le Connestable , après avoir, pour l'incommodité du lieu estroict, quelque peu changé Tordre qui avoit esté arresté des bataillons, il en fit marcher un en avant de gens de pied François par le haut , et après quatre regimens de gendarmerie , le bataillon des Suisses et un de lansquenets par le pendant, et la cavallerie légère de M. d'Âumalle plas avancée sur leur aisle gauche au bas de la plaine , et un nombre d*Ëscossois à pied des bandes au costé droict de la gendarmerie le long du bois, afin que les ennemis ne vinssent par le couvert tirer en flanc. Et ce faict, mondict sieur le Connestable advertit le Boy, disposant de mesme ses troupes en Testendue de la plaine, qu'il voyoit marcher les ennemis en grandes forces

bien serrez^ ayant gagné la teste du bois sur M. de 35. i6

fà^% [l56l] GUILLAUME DE SÀULX^

Guise y lequel se laissoit pousser devant eux, et qu'il s'en alloity ensembLe M. de Y endosme et M. le mareschalf à eux. A cela le Roy, content d*avoir amené rEmpereur à la battaille, respondit qu'hardiment il allast quand l'occasion l'y convieroit, et qu'il le suivroit de près. Mondit sieur de Guise, voyant approcher le bataillon de nos François, où M. l'admirai de Chastillon^ colonnel de l'infanterie Françoise, s'estoit mis à pied^ commanda que le régiment de chevaux légers de M. de Nemours, où les sieurs de Randan, de Piennes et Curton estoient avec leurs cornettes , fist' la première charge , et que le sieur de Tavannes , avec sa compagnie d'ordonnance et le guydon de la sienne, le sous- ' ttnst. Geste cavallerie légère alla incontinent sur leurs gens de cheval, qui lareceurent hardiment, et, trouvant les nostres en petit nombre, les renversèrent, et passèrent outre. Lors le sieur de Tavannes chargea et entra dedans les ennemis, les esbranla^ mit la pluspart en routte, et leurs arquebuziersàpied qui endommageoient les nostres^ et là fut gaignée une cornette d'un colonnel alleman. Soudain M. de Guise, accompagné de M. le prince de Ferrare , M. le grand prieur de France son frère, ensemble d'autres seigneurs, alla avec les hommes d'armes de sa compagnie donner sur leurs gens de cheval et de pied, qui furent rompus! Les Espagnols à cheval entreprindrent , avec la faveur de quelque reste d'arquebaziers à pied, faire ferme à une aisle du bois. Sur ceux-cy'M. de Nevers avec sa compagnie fit une charge et les defBt : les pistoUiers allemans, après estre rom-

pus, prirent la faite. Fut rapporté que l'Empereur, qm sttivoit avec sa bataille, voyant son avant-garde defaicte, avoit usé d'une soudaine retraicte : la victoir€|

seiciTEUR DE TAvAirirEs. [i56a] 343

qui sembloit le favoriser du commencement, se tourna pour nous. Nos gens présentèrent au Roy sept pièces d'artillerie et vingt enseignes ou cornettes gagnées. Ce jour il recompensa ceux qui les avoient prises de dons, et honora le sieur de Tavannes du collier de son Ordre . le prenant de son col, et le mettant au sien en présence de l'armée. Leur camp se tint en armes toute la nuict, et nous en fismes de mesme en Tavant-garde. Le lendemain matin , ils nous apparurent des trenchées devant leur camp, vers nostre advenue : neantmoins , pour le desîr que le Roy avoit de terminer son entreprise par un gênerai combat, il envoya M. le Connestable et autres chefs recognoistre si on pouvoit les y assaillir; mais, après qu'ils eurent recognu l'advantage du lieu, leur sembla que la raison de la guerre y repugnoit, et que le Roy, ayant gasté le païs de l'Empereur jusqdes à trois Keues de Bruxelles ^ pris ses places, et l'ayant contrainct de venir au combat, auquel il luy avoit rompu son avant-garde, pris de ses pièces d'artillerie, et plusieurs de ses enseignes, vraye marque de victoire et bataille gagnée, il se devoit contenter. Ce considéré, et le séjour apportant incommodité de vivres, le Roy prit le chemin de son retour. »

[i56a] Pour revenir à nostre |H:emier discours, sur le refus feit l'année i56i (0 de la publication del'edict de janvier au duché de Bourgongne, ceux de la nouvelle opinion y estans, se voyants exclus des assemblées qu'ils vouloient &ire sous prétexte de la liberté du presche, dans lesquelles leurs desseins se pouvoient facilement tramer pour surprendre plusieurs places ,

(0 Vannée i56i : lisez i56a.

^44 [l562} GUILLAUME DE SkVLXp

appellerent aucuns de leurs voisins^ et entre autres le sieur de Montbrun du Dauphiné^ lequel s^estant saisi de la viUe de Chalon sur Saosne par quelques intelligences ^ en fut aussi-tost chassé à la diligence que fit le sieur de Tavannes avec sa compagnie de gensdarmes. Ceux qui s'estoient saisis de la ville de Mascon en furent chassez de mesme y de sorte que son gouvernement demeura entièrement en l'obéissance du Roy : etpcurly maintenir^ il fit depuis faire des citadelles esdictes villes. La dernière d'icelles fut prise par un stratagème remarquable. Ceux de la nouvelle opinion, que Tonappelloit lors huguenots, s'estans saisis de Lyon, Villefranche et Belle-ville, sous la conduite du comte de Saulx, avoient lait acheminer quatre mille Suisses entre lesdictes deux villes de Chalon et Mascon, et, sur Fasseurance de ces forces avancées, on faisoit peu de garde en celle de Mascon. Le sieur de Tavannes, en ayant eu advis, fait acheminer depuis Chalon , par chemins destournez, sa compagnie de gensdarmes, conduicte par le sieur de Trotedan, qui en estoit enseigne, accompagné des sieurs de Canteperdris et SainctPoyat, qui commandoient à trois cens hommes de pied choisis. Ayans faict leur repeue au chasteau de Lourdon, esloigné des villages, arrivent avant jour à demy quart de lieue de Mascon, où ils firent alte. Ledict sieur de Canteperdris s'estant avancé, avec soixante arquebuziers, à trois cens pas de la porte, desquels il en avoit logé quinze avec un capitaine dans une petite maison qui en estoit proche, et fait acheminer un chariot de foin conduict par trois soldats habillez en chartiers, incontinent qu'il fut demye heure de jour, deux homjneis de la ville allant faire la descouverte entrèrent en

ceste maison : Tun y fut tuë et Tautre arresté. Ledict chariot ayant faict alte sur le pont levis de ladicte porte, les quinze soldats y allèrent promptement, et attaque* rent le corps de garde qu'ils deffirent, assistez dudict Canteperdris qui y accourut avec sa suite ^ et se saisirent de ceste porte, où le sieur de Trotedan ayant abordé avec sa cayallerie et le reste des gens de pied , la ville fut incontinent reduicte. Ces troupes furent es places sans entrer en aucun logis, jusques à ce que les habitans eurent esté desarmez, et l'ordre nécessaire mis. Quelques-uns de la ville y furent tuez, de ceux qui en petit nombre avoient voulu faire résistance. Les Suisses I voyant par ceste prise le chemin de leur retraicte aucunement fermé, d'espouvante se retirèrent en leur pays par le costéde Lyon y après avoir eu quelque mescontentement de ceux qui les avoient embarquez. Ces heureux exploits du sieur de Tavannes donnèrent occasion au Roy luy commander d'assembler une armée pour la réduction de la ville de Lyon^ laquelle 41 composa de quelques pièces d'artillerie, quatre mille hommes de pied sous la charge du sieur de Lesseing, frère du sieur de Maugiron, et de quatre à cinq cens chevaux, non compris les arquebuziers à cheval. L'ordre de la conduicte en fut si bon, que les vivres et la paye n'y manquèrent point pendant que ledict sieur de Tavannes en eut la charge. 11 commença la guerre par les prises des villes de Ville-franche et Belle-ville , estaus situées du long de la rivière de Saosne; et de là s'approcha de celledc Lyon, où les intelligences avoient esté si bien practiquées, que la réduction en estoit infaillible sans un accident qui arriva. L'ambition est accompagnée souvent de générosité; elle a aussi ses

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vicesy et apporte souvent du mal. M. de Nemours^ jeune prince^ obtint alors de Sa Majesté le commandement de ceste armée, en laquelle s'esitant achemine avec ample pouvoir, le sieur de Tavannes la luy fit voir en ordre de bataille; et après cela, quoj que ce mesme prince de Nemours, qui Thonoroit du nom de peré, le priast de demeurer, il se retira luy faisant entendre que, luy laissant ses forces, il se retiroit en son gouvernement de Bourgongne, où sa présence estoit nécessaire au service de Sa Majesté. Ainsi ne voulut-il obeyr à celuy qui luy ostoit le commandement, qui luy devoît d^autant plus estre conservé qu'il en avok magnanimement et utilement usé. M. de Nemoui^s ne prit point la ville.

Peu de temps après le retour (0 du sieur de Tavannes à Dijon, les huguenots faisant de nuict des assemblées et des presches, en nombre de cinq ou àix cens hommes en armes, en la rue des Forges, proche le chasteau, et se vantans de traicter le sieur de Tavannes comme le sieur de La Mofte^Gondrain, qui avoit esté pendu à la fenestre de son logis à Valence en Dauphiné, il pourveut à leurs insolences, faisant crier à son de trompe, un soir, que les habitans eussent chacun à mettre lanternes et clartez à leurs fenestres, et que, pas^é huict heures du soir, ils n'eussent à sortir la nuict de leur logis , et ce, sur peine de la vie. La mesme nuict il fit entrer par le chasteau la compagnie d'ordonnance de M. de Savoye, conduicteparle cointedeMorvet W , qui en estoit lieutenant : et, au son de quelques

(<) Peu de temps après le retour. Dans les Mémoires de Gaspard de Tavannes, cetta entreprise des protestans est antérieure à Fespédinoi de Lyon. — C*) Morvet: Montreyel.

SEIGNEUR DE TAVANKES. [l562] %^^

canonnades y se rendirent quantité d'hâbitans des villages voisins à la ville^ au poinct du jour, suivant l'advis qui leur en avoit auparavant esté donné. Deux heures après, pendant que cette cavalleriese promenoit sur le pavé, fut faicte recherche des armes^ que l'on mit à la maison de ville ; et crié que tous les vallets de boutique eussent avenir devant le logis dudict sieur deTavannes à une heure après midy, où s'en trouva plus de douze cens y qui furent conduicts par ladicte çavaUerie et chassez hors de la ville. On cognent alors que tel marchand ou artisan qui ne devoit avoir qu'un vallet en avoît six. Après cela, furent mis prisonniers audict chjasteau douze des principaux desdicts huguenots, ausquels le sieur de Tavannes dit que s'il advenoit remuement leurs testes en respondroient. Parmy euix y avoit deux conseillers du parlement. Ainsi le péril fut par luy prudemment levé sans aucune effusion de sang, et la seuret^ establie, se comportant en cela comme père, et non en tyran, au contentement de toute la province. Il avoit esté mareschal de camp au voyage que fit l'armée du Boy en Italie, en i555, avec M. de Guise , et avoit aussi la mesme charge au voyage d'Al* lemagnCy où les villes de Mets, Verdun et Toul furent prises. Il eut le mesme employ à la prise des villes de Calais y Thionville et autres. Aussi fut-il gouverneur en la ville de Verdun en Lorraine,. y commandante deux compagnies d'hommes d'armes, quatre- de che^ vaux légers, et douze de gens dé pied, lors que l'empereur Charles cinquiesme alla assiéger Mets, et que l'on estoit incertain s'il assiegeroit Verdun ou Mets. Et peu auparavant ces mouvemens advenus en Bourgon-« gne; les factieux de la nouvelle opinion s'estaus saisis

2^9 [^^^7] C^VILLAUME OE SAULX^

de Valence, ville en Dauphiné, sur la rivière da Bosne, la réduction en fut faicte par luy avec sa compagnie et autres troupes qu'il y avoit conduictes, suivant le commandement de Sa Majesté.

L'année 1 56a , la bataille de Dreu:i^ donnée, quelques çxploicts de guerre suivis, l'edict de pacification publié [i563], les armes furent mises bas l'espace de cinq années (>), et jusques à la Sainct Michel 1567, qu'aa premier mal les prétendus nouveaux religieux en adjousterent un autre, faisant effort à Meaux de se saisir de la personne du roy Charles neufiesme, qui fut garanty par le bon secours des regimens de Suisses de sa garde, commandez par le colonnel Pheifer W. Le sieur de Tavannes fut aus5i«-tost mandé par Sa Majesté de s^acheminer à Verdun en Lorraine, comme il fit, avec plusieurs troupes, pour s'opposer avec messieurs de Guise aux estrangers allemans qui venoient en faveur des ennemis. De là il s'achemina en l'armée que conduisoit M. le duc d'Anjou, frère du Boy, où la.reveue s'en fit proche la ville de Troyes : et, avant son partement de Bourgongne, il en fit sortir le sieur de Poncena, qui s'estoit saisi des villes de Sainct Jean Gon et Ma]^ ciny, avec quatre cens chevaux, et certain nombre d'inËmterie et pièces de campagne. Le sieur de Vantoux, du nom et armes du sieur de Tavannes, commandant sous son authorité au païs, y fut employé avec les compagnies de M. de Savoye,du comte de Beine, et autres, et s'en acquitta dignement, estant venu aux mains avec les ennemis à un pont proche Joncy en Masconnois. Pendant l'absence du sieur de

(>) L'espace de einq aimées: lisex qaatre années et qoelques noii' (>) Pte/«r:P6ffer.

SEl&NËnil DE tavâNnes. [i568] !à\g

Tavannes dudict païs, le mesine sieur de Yàntoux conduict toutes les forces qu'il pust assembler à M. le duc de Nevers, venant d'Italie, qui avoiit trois mille hommes de pied italiens , au si^e de la ville de Mascoiiy que les ennemis avoient reprise : de laquelle, après les approches et batteries faictes, M; de Nevers et le sieur de Vantoux les chassèrent, s'en estant saisis par le costé du pont de la rivière de Saosne. Le travail, prudence et diligence qu'ils y employèrent, leur réussit à grand honneur et louange. La paix réitérée [i568], lors que les ennemis avoient assiégé la ville de Chartres, ne dura que six mois : M. le prince de Coiidé,s'estant allarmé de quelques associations^jui se fkîsoient par les catholiques en Bourgongne pour se conserver, et des compagnies de gens de pied qpe condnisoit de Mets en Piedmont le sieur de La Verrière, présumant qu'il y eust entreprise contre sa per^sonne et celle des autres chefs de son party, s'en alla de sa maison de Noyers en Bourgongne à La Rochelle , suivy de plusieurs d'eux, et, entre autres, de messieurs l'admirai de Chastillon etd'Ândelot frcTes.ll commença à assembler des forces, pour avec icelles attenter de toutes parts. Geste prompte saillie luy cousta la vie six mois après, et aux principaux commandans à sa suitte à deux ou trois ans de là : exemple notable pour éviter le commencement d'une guerre non nécessaire ny juste. Que si celle qui se fait avec équité ameine infinis maux, que peut-il estre d'une guerre bastie sur des desseins pernicieux et une rébellion ouverte, ayant pour fondement un vain prétexte de religion et bien public , ne tendant neantmoins qu'à la ruine de tous les deux, pour l'aggrandissement d'un ou de plusieurs

a5o {^l568] GUILLAUME DE SÂULX^

subjects par dessus leur souverain prince? Ceux«cy travaillent^ subsistent ^ prospèrent un temps , croissent en authorité et puissance ; le commander leur est doux : mais enfin ils y trouvent leur ruine totale et le chastiment de leurs forfaicts. Ainsi Dieu jette au feu les verges desquelles il a chastié son peuple. Les ambitieux cheis de party^ qui aspirent à renverser un Estât légitimement estably pour planter une tyrannie, ne viennent au but de leurs prétendus desseins ^ La plus part meurent de morts violentes. Us proposent injustement; Hieix dispose justement d'eux et de leurs actions ; et, tournant leur mal en bien, ameine les peuples affliges à repentance, et après à la douceur du repos ; faisant son œuvre, qui est de départir ses grâces gr^uitement aux siens.

Le roy Charles, voulant pourvoir aux remèdes nécessaires en une guerre civile qui luy estoit de si grande importance, appelle près de soy ses principaoi serviteurs, et entr'autres le sieur de Tavannes, tant pour prendre advis de luy en son conseil pour ses plus urgentes affaires, que pour l'employer près monseigneur le duc d'Anjou son frère, pour ayder à la conduicte de son armée, vers lequel le sieur de Tavannes alla après qu'il eust mis bon oi*dre en son gouvernement de Boui^ongne.

Dès le commencement (0 que l'on cognut la guerre déclarée , et que le prince de Condé estoit en Poictou, M. le duc de Montpensier y assen]i)la les forces du

(*) Dès le commencement. Ces détails sur les campagnes de 1 568 et i56g, imqv^k Fëpoqae de la mort du prince de Condë,se tronTent dans une lettre de Gaspard de Tayannies qai fait partie des Mémoires de ceiLemier. (Tome txr de notre collection, jNige 43>premiér« fiéwO

SEIGNEUR DE TÂVAIf NES. [l568] 2$ I

païs, qui lors estoient fort petites, et n'eut gueres bon moyen de garnir les places, bien qu'il despartit de ses troupes en quelques-unes, attendant que le Boy Teust secouru de plus grandes forces,* pour les mettre à seureté, et aussi qu il eust fait approcher les gensdar*^ mes qui estoient de ce costé-là, et pareillement les gens (le pied. Bien-tost après arriva M. de Martigues avec bonne troupe, tant de pied que de cheval, coaune aussi furent envoyez de la Cour les sieurs de Brifisac et Strosse, colonels de l'infanterie françoise. Ils arrivèrent en Poictou avec leurs troupes, à sçavoir trente enseignes de gens de pied du sieur de Brissae, et douze du sieur Strosse : ce qui donna grand contentement pour l'espérance qu'on a voit que les gens de pied, et quelque nombre de gendarmerie , seroient desparties par les places afin de les tenir asseurées, et que M* de Montpensier se tiendroit à Poictiers aussi avec des forces, pour favoriser et secourir les endroicts les plus agitez et pressez des ennemis i lesquels, ayans prémédité la guerre, avoieiit tout en un temps assemble toutes leurs forces, réservé les gens de pied de Provence j de sorte que sans les Provetiçauz ils pouvoient estre de quatre à cinq mille chevaux, et huict mille hommes de pied. A raison de quoy M. de Montpensier estant pour lors encore trop foible, sa délibération de se mettre sur la deffensive eust esté juste et raisonnable, attendant quel l'armée de monseigneur le duc d'Anjou fust preste et arrivée; mais estant stimulé parles seigneurs de la Cour, qui desiroient de faire cognoistre leur valeur et acquérir de la réputation, ou bien pour ne vouloir les uns estre envoyez dedans les villes pour les garder, ou pour quelque raison occulte, demeurèrent

2i52i tlS68] GUILLAUME t)E sAULlC,

ensemble et en suspens, sans estie départis à ta gard^ des villes y espérant se fortifier assez à temps pour tenir la campagne et venir au combat. Mais le malheur vou-' lut que, pensant bien faire. Ton fit tout autrement; car M. de Guise s'en venanCen poste pour estre des premiers, en passant à Orléans, où estoit le rendez-vous pour assembler Tarmée de monseigneur d'Anjou, où le sieur de Sansac estoit pour recueillir les gensdarnies, il bailla audit sieur de Guise dix compagnies de gensdarmes à mener, disant qu'il estoit fils d'un trop bon père pour le laisser aller seul : occasion pourquoy M. Montpensiér, sentant venir ceste troupe de renfort, se résolut, à la persuasion de ceux qui estoientavecluy, de donner la bataille et envoyer demander congé de le faire; ce qui luy fut accordé. Et pour estre encore plus renforcé, envoya dire à M. de Montluc, qui avoit de bonnes forces, qu'il se vint joindre à luy, et au sieur d'Escars pareillement: ce qu'ils ne firent point, disant qu'ils alloient au devant des Provençaux, et partirent pour y aller; mais toutesfois ils les laissèrent passer. Mondict sieur de Montpensiér, résolu de combattre encore que ledict sieur de Montluc n'y fust point, sV chemine à Confolant, les ennemis estans au siège d'Angoulesme, laquelle au bout d'un temps fut rendue; de sorte que les ennemis furent dedans deux ou trois jours premier qu'on le sceust dedans le camp, tantFon estoit bien adverty .

Tost après M. de Montpensiér fut adverty de la venue des Provençaux; où au lieu de combattre ceux qui estoientaudictÂngoulesme, il délibéra de s'en aller au devant d'eux , encores que M. de Longueville , qui'avoit este envoyé d'Estampes, y fut arrivé avec huict autres com-

SEIGNEUR DE TAVÂNVES. ^l568] 2l53

pagDies de gensdarmes^ et les trouva à deux 4ieuës de PerigueuXy où les compagnies qui marchoient derrière^ menées par Mouvant , furent defaictes^ ledict Mouvant taé, et dix enseignes emportées. Mais le sieur d'Acier^ avec la plus grande part desdicts Provençaux , se rendirent au camp du prince. Je vous ay faict ce discours çydessus y afin que vous cognoissiez le malheur de ce commencementy advenu par la faute de ces messieurs nos coureurs de la Cour, qui ne se soucient pas de ce qui puisse adveniranxdespensduRoy etdupublic, pourveu qu'ils contentent leur caprice : et encore plus mal'^dvisezceux qui leur permettent leurs courses et leur bail*lent des forces; car qui, n'eust point baillé ces forces-là à M. de Guise en passant à Orléans , ny souiTert à tant de coureurs volontaires s'en, aller devant pour gaster tout, ains demeurer à Orléans au rendez -vous où se devoit trouver l'armée , M. de.Montpensier n'eust peutestré pas entrepris de donner la bataille, et se fust mis sur la deffensive, en mettant les gens de pied et autres forces, tant dans Ângoulesme, Nyort^ qu'aux autres villes perdues. Ij'armée de monseigneur d'Anjou eust esté assemblée assez à temps pour les aller secourir. Mais faisant semblant de vouloir donner la bataille, ils ne la donnèrent point, et si perdirent les villes, qui fut un malheur qui a duré long-temps. Monseigneur le.dnç. d'Anjou estant arrivé à Orléans où l'on se devoit as->sembler, n'y trouva que l'artillerie, les Suisses^ et cinq ou six compagnies de gensdarmes : et là fut mis en avant par le sieur de Ta vannes de séparer, partie de l'artillerie , qui reviendroit facilement après par eau atteindre l'armée pour assiéger Sanserreavec M; le marquis de Yillars; mais comme les opinions ^ont dir

ft54 [l568] GUIU^UXE DE SAULX,

wersts, d'aatres capitaines firent changer celles - là. Cette entrejMÎse fut rompue, qoi a esté un grand mal ; car œox de Sanserre n'avoient ny gens, ny munitions quelconques, et estoient prests de se rendre.

DcMic monseigneur s'achemina, avec ce peu de forces qu'il avoit trouYées à Orléans, du costé de Blois, Am* boise et Tours, allant tous jours retenu et en suspens, pour attendre Tissne de la bataille qui se devoit donner. Il fkisoittousjours recognoistre les villes, soit pour les fortifier, ou y faire dresser un camp fortifié, afin de pQUVoir s^y retirer si le malheur eust voulu que Ton eust perdu la bataille : mais, estant en chemin, il ent advis qu'au lieu de combattre le prince de Condé, M. de Montpensier s'en alloit au devant des Provençaux i qui estoit reculer plus de quarante lieues en arrière, laissant l'arlnée du prince entre monseigneur d'Anjou et eux : ce qui 1^ fit aller encores plus retenu. Et neantmoins, sans le sieur de Tavannes il recevoit un grand escorne; car, encores qu'il eust infiniment débattu que l'on ncdevoit point avancer, si est ce qu à la p^*suasion d'aucuns il avoit esté conduit jusques au port de Pilles, en délibération de passer plus outre, jusques à Chastelleraut et Poictiers, au grand r^et du sieur de Tavannes : lequel, avec plusieurs protestations, supplia mondict seigneur, qui s'en alloit disner à Presîny chez le sieur marquis de Yillars, de descendre et vouloir encores tenir un conseil à La Haye en Touraine en passant : ce qu'il luy accorda. Et là fut remontré, par vives raisons, par ledict sieur de Tavannes, qne l'armée estant si foible ne devoit point passer la rivière de Creuse, et ny moins passer à Chastelleraut que Ton ne fust joint avec M. de Montpensier, d'autant c}ue I^

SElG2f£CR DE TAVANirES. [l568] 255

ennemis y pouvoient facilement venir^ et qa'il valloit mieux couler du long de ladkte rivière de Creuse , et aller du costé du Blanc en Berry , et mander à M. de Montpensier de s'en venir de ce costé là^ pour tous ensemble se joindre plus seurement. Mais le sieur de Sansac et quelques autres estoient tous jours de contraire opinion ; de sorte que tout ce que put obtenir ledict sieur de Tavannes, fut que l'artillerie ne passeroit point ce jour*là le poit de Pilles , et qu'on sejoumeroit un jour* Ce conseil estant finy , et les capitaines séparez^ l'un deçà y l'autre delà, chacun à leurs affaires^ fit tant ledict sieur de Tavannes envers mondict seigneur, que Farmée séjourna quatre jours à la Guierche; dans lequel temps on envoya haster en toute diligence M. de Montpensier, qui desjà estoit sur son retour. Au bout des quatre jours l'armée partit, et n'arriva pas si tost à Chastelleraut que les ennemis, avec toutes leurs forces, en extrême promptitude, peurent passer la Vienne à Chaumigny,et vindrent jusquesà une lieue de Chastel<* leraut. Mais M. de Montpensier ayant esté fort hasté arriva le jourmesme, ses gens et ses chevaux neantmoins extrêmement harassez : estans les ennemis logez à une lieue de là, monseigneur d'Anjou le lendemain matin fit mettre Tarmée en bataille, et fut ordonné le vicomte d'Auchy pour les aller recognoistre avec quatre cens chevaux, sans toutesfois lesattaquer qu'on neluy mandast. Cependant le sieur de Tavannes, ayant recognu un ruisseau qui estoit entre leur camp et le nostre, fit faire des ponts pour y passer l'armée, et fit passer les troupes de messieurs de Martigues, de Cruise et autres pour soustenir ledict vicomte, qui avoit descouvert les ennemis , auquel il manda de les attaquer. Cependant

a56 [i568] gvillavue vz skvtXf

mondict sieur marcha avec toiite son armëe jusques au ruisseau; mais ledict .vicomte rapporta qu'il n'estoit demeuré des ennemis que quelques-uns sur la queue , et que leur armée s'estoit desjà retirée près dud^ct Chaumigny, qui est à cinq lieues dudict Chastelleraut; n'estant venu là en autre espérance que pour attraper monseigneur seul avec son armée avant que M. de Montpensier y arrivast. Ce qu'à dire la vérité ils eussent faict sans la providence du sieur de Tavannes, par le séjour fait à La Guiercbe. S'estans ainsi les ennemis retirez y et repassez la rivière à Chaumîgny, pour s'en retourner en leur conqueste, après avoir donné deux ou trois jours de séjour aux troupes de, M. de Mont* pensier, fut mis en délibération le chemin qu'on de* voit tenir; sur quoy y eut plusieurs advis^ ^tant le sieur de Sansac et quelques autres tousjours d'opinion que l'on allast à Poictiers, remonstrant que c'estoitle plus beau lieu pour une armée qu'il estait possible, et que de là l'on prendroit tel chemin que l'on voudroit pour treuver les ennemis. Ledict sieur de Tavannes au contraire disoit qu'encore qu'il n'eust point cognu le pays, qu'il avoit ouy dire que Poictiers estoit une ville en lieu fort plein de baricaves à l'entour , et que, dudict Poictiers tirant devers Lusignan et Saint-MexaDt, estoit un païs bien fort et plein de hayes, de bois et de colines; que les ennemis se retreuvant là, ayant vingt mille arquebuziers comme ils avoient, et les nostres seulement deux mille, les Suisses et la cavallerie de peu d'efiect en ce lieu foit, lesdicts ennemis auroient l'advantage ; qu'il avoit appris qu'on pouvoit aller à Tentour de ce pays -là par les plaines de Mireballais, et se venir retreuver à Sainct-Mexant ou à Nyort ; en

SEIGNEUR DE TAVANNES. [l568] 25^

ce faisant, toatle Lodanois et bas Poictou, qai n'estoit eocore saisi des ennemis^ eust esté conservé pour fournir des vivres , et qu'ayjant jà esté envoyé le sieur de Lude dans Poîctîers , Ton y pouvoit envoyer encorea des gens de pied ; que lesdicts ennemis ne se pourroient attaquer audict Poictiers, ny à Luzignan , qu'ils ne fussent combatus. Mais ceste opinion ne fut pas receue; on marcha droit à Poictiers en deux jours. Le sieùr de Tavannes avoit mis en avant à mondict sieur qu'à tout le moins on ne fist que repaistre audict Poictiers jusques à minuict, et soudain après repartir pour aller trouver les ennemis, qui ne pouvoient estre qu'à cinq ou six lieuésde là. Mais tant s'en fautquel'on peust faire ceste exécution, qu'à cause de la difficulté de ladicte ville, qui se trouva si mal aisée, l'armée ne la peut passer en deux jours, et fut*on contrainct d'y séjourner. Ladicte armée passée, monseigneur alla à la maison de Theligny, où l'on treuva le piiys difficile et couvert,, comme dit est, et fut délibéré le lendemain de feire ane traicte assez bonne pour s'oster de ce païs fas» cheax, et aller loger sur le bord de la plaine; et fut résolu que Toh iroit à Pamprou avec l'avantgarde, et à Jaseneul la bataille : mais estans les mareschaux de camp arrivez audit Pamprou, treuverent que le lieu n'estoit point propre, et qu'il valloit mieux aller à Ja^ seneul pour l'avantgarde, et la bataille à Pamprou. Les mareschaux de camp envoyèrent advertir >M. de Montpensier de ces changemens, et pareillement à Jaseneul vers monseigneur. Toutesfois M. de Montpen* sier dit qu'il ne fiit point adverty, et ne laissa pas de passer outre avec l'avantgarde droit audict Pamprou , où il treuva que les ennemis y estoient, lesqueb soudain 35. ' 17

2â58 [l568] GUILLAUME DE SÀOLXy

furent en bataille , et se trouvèrent à la vue des uns et des autres, si près que Farquebuzerie joua longuement des deux costez : mais la nuict soudain survenue les sépara. Monsieur, de son costé, arrivant fort tard à Jaseneul, luy fut rapporté par le sieur d*Ocby , qui logeoit l'avantgarde, qu'il avoit treuvé cinq ou six mille hommes des ennemis logez proche Jaseneul; de sorte qu'estimant que ce fut toute leur armée, envoya en toute diligence chercher M. de M ontpensier, qui DQianda soudain qu'il estoit à la veue des ennemis, que l'on allast à luy. Monsieur, qui.receut l'advertissement, alla droict audit Jaseneul, de sorte que l'avantgarde et la bataille se treuverent séparées. Chacun pensoit, tant amis qu'ennemis, avoir toute l'armée devant soy ; mais il fut advisé qu'estant Monsieur chargé de l'artillerie, les gensdarmes allez à leur logis, qu'il seroit impossible de marcher la nuict par un pays si fort que les ennemis ne les treuvassent en marchans, forts d'arquebuzerie comme ils estoient , au grand desadvantage de nostre armé, pour ne pouvoir la gendarmerie combattre, ny aussi les Suisses; qu'il valoit mieux révoquer Sf . de Montpensier avec ses troupes toute la nuict, et cependant faire fortifier le camp.de tranchées, afin que si les ennemis venoient on pust les soustenîr, attendant que l'on eust pu faire les esplanades nécessaires à la gendarmerie. M. de Montpensier revint toute la nuict; mais plusieurs bagages, pour n'avoir voulu sortir deleur logis de uuict, ou pourestre fourvoyez, faillirent à suivre la file, dont il y en eut .quelques*uns de perdus. Et tout ainsi que M., de Montpensier. estoit reparty de nuict pour notis. venir trenver, aussi les six mille hônimes ennemis qui estoient proche Jaseneul près

SEIGNEUR DE TAyAHHES. [l568] sSq

monseigneur, partirent de nuict pour aller treuver le camp du prince à Pamprou : et voyant ledict prince que nous estions réduits en ce pays fort, se promit incontinent la victoire à cause de ceste grande arquebuzerie. Il commença à marcher dès le grand matin, depuis ledict Pamprou jusques à Jaseneul, estimant nous treuver escartez et en un logis fort desadvantageux , et nos gensdarmes séparez par les villages; mais ayant très-bien preveu ce qui pouvoit advenir, ils treiiverent toute l'armée en bataille, à dire la vérité en lieu fort estroict et dangereux à cs^nse de ladicte arquebuzerie , et leur armée arriva sur le costé de la main droicte de la Dostre. Soudain qu'ils furent à nostre veue, qui ne pouvoit estre que fort près à cause du pays couvert , ils commencèrent à desbandei: de leur arquebuzerie par troupes. Le sieur de Brissac, l'un des colonnels de nos gens de pied, se mit pour les aller soustenir avec sept ou huict cens arquebusiers : mais le sieur de Tavannes, ayant preveu le costé par où ils pouvoientvenir, avoit faict lever huict pièces d'artillerie de la teste des Suisses, qui furent soudain conduictes sur le costé droict à la veuë desdicts ennemis , avec une extrême diligence , par le sieur de La Bordaisiere , et lesquelles pièces portèrent une extrême faveur aux nostres, pour en estre les coups si souvent redoublez qu'aucun de leurs escadrons ne se pouvoit avancer pour soustenir cette grande arquebuzerie qu'ils avoient desbandée : et leur délibération estoit d'assaillir par derrière le village du logîs de monseigneur; car, l'ayant gaigné, ils eussent peu faire déplacer les Suisses et gens de cheval de leurs places de bataillé, en danger d'y avoir quelque desordre. Pour en éviter le péril, il avoit esté pour-

a6o [i568] Guillaume de saulx,

veu au village par le bout d'embas des compagnies de gens de pied bretons, gens nouveaux, où n'y trouvant pas trop grande seureté, le sieur de Tavannes fit partir une troupe d'arquebuziers qui estoient au flanc des Suisses, sous la chaîne du sieur de Strosse, lequel y voulut puis après aller luy-mesme. Il fut assailly le long dudict village fort rudement par une grande troupe d'arquebuziers, oùlesnostres, pour estre peu, les soustindrent fort vivement ; mais la plus grande charge estoit sur les bras du sieur de Brissac , qui, enfin voyant les ennemis renforcez de trois ou quatre mille arque buziers frais, ayant desjà perdu plusieurs capitaines et beaucoup des siens, dit au sieur de Tavannes qu'il estoit force qu'il perdit s'il n'estoit renforcé d'arquebuziers. A qiioy luy fut respondu qu'on feroit faire une charge par les gens de cheval, qu'il n'y avoit point d'arquebuziers , et qu'il estoit plus que nécessaire faire ladicte charge. Et se trouvèrent le sieur de Ta^nnes et le sieur de Martigues ensemble, et se résolurent qu'il falloit faire ladicte charge. Sur quoy le sieur de Martigues prit la peine soudain d'aller parler au sieur de La Valette , maistre de camp de la cavallei-ie légère, qui estoit ordonné pour marcher à la teste de l'avantgarde, pour luy faire la charge en une petite plaine qui s'estendoit centre les deux armées, oii il y avoit toutesfois quelque haye. Le sieur de La Valette, père du sieur d'Espernon, ne s'en fit pas prier deux fois : comme gentilhomme courageux qu'il estoit', et fort advisé, sortit de la place de bataille avec sa compagnie et quelque troupe, alla charger si vivement ceste arquebuzerie ainsi débandée, qu'il les mena tuant jusques auprès des bataillons et escadrons ennemis ^ sans qu'aucun

SBIGHEUK DE TÀVÀJfNES. [l568] 26 1

des leurs fist un pas en avant pour les soustenir. On creut alors qu'ils ne s'osèrent descouvrir à cause de l'artillerie ^ ou bien pour quelque autre raison incognue, ety au mesme instant^ de l'autre costé furent ordonnez les sieurs de Bantigny et de Banibouillet pour faire la charge avec leurs gensdarmes à ceux qui assai^lloient le sieur de Strosse et les Bretons au coin du* village; ce qu'ils firent fort vaillamment ^ et menèrent tout« Tarquebuzerie qui estoit de ce costé- là battant jusques dans leurs troupes. On trouva trois ou quatre cens arquebuziers des leui^ tuez sur la place, mais beaucoup plus du costé du sieur de La Valette que de l'autre costé. Ces charges ainsi faictes, il n'y eut plus une seule arqaebuzade tirée tout ce jour-là. Les ennemis- se campèrent oh ils estoient, à un ject d^tircde nostre arméie ; et à dire la vérité , ceste arquebuzerie que menoit le sieur de Brissac fit merveilleusement bien, pour estre les ennemis dix contre un ; car ils les soustindrent deux ou trois heures, "et meritoient bien d'estre secourus, comme ils le- furent aussi. La nuict doncques estant survenue, et toute l'armée tous] ours en bataillé, le duc d'Anjou commanda que l'on logeast au picquet, à fin d'estre plus près de luy : mesme encore que s(m logis fut tout proche de là, il n'y voulut point enti'er, et prit un arbre pour son logis. Âpres qu'il eut soupe, il tint conseil avec bien peu de capitaines de ce qui seroit à faire; demanda son advis au sieur dé Tavannes, lequel dit qu'il jugeoit que les ennemis n'avoient point fait ce jour-là en gens de guerre, de voir mettre en pièces à leur veuë leurs gens sans les secourir, et que d'avoir déterminé une entreprise sans l'exécuter, qu'il ne pouvoit penser qu'ils n'eussent le cœur tremblant et faute

a6a [i568] Guillaume de sâulx,

d^asseurance; qu*il luy sembloit qu'on deyoit commettre un des plus suffisans capitaines soustenu des corps de garde et quelques autres troupes^ à fin de conduire un nombre de pionniers pour aller faire les esplanades, et remplir quelques petits fossez, et couper trois ou quatre hayes qui estoient entre les ennemis et nous; qu'il tenoit pour tout asseuré que le lendemain à grande peine se passeroit le jour sans combattre; qu'il esperoit la victoire , vcu le deportement du jour précédant : conseillant monseigneur qu'il dioisit le sieur de Lignieres, cbevaliei- de l'Ordre et capitaine expérimenté, pour ceste exécution , et luy commandast d'aller prendre les pionniers vers le maistre de l'artillerie. Pour cet efiect , monseigneur l'ayant ainsi commandé au sieur de Lignieres> il accepta ceste charge fort librement^ et partit pour s'y en aller. Toutesfois il ne l'exécuta poipt, et, qui pis est, n'en vint'faire aucune responce que le lendemain, qui estoit une heure de jour quand il vint s'excuser, disant qu'il n'a voit scen trouver des pionniers, desquels toutesfois nous en avions pour lors deux mille ; et il eust suffi de cent pour ceste besongne, qui q'estoit pas grande, laquelle eust esté facilement faicte, d'autant que nos sentinelles estoient estenduès jusques bien avant dans le lieu où il &lloit faire les esplanades, sans qu'ils eussent esté empeschez des ennemis. Le jour venu. Monsieur les fut recognoistre luy-mesme. On voyoit du camp toute leur cavalier ie en une petite plaine, sur un haut, et à laquelle l'on n'eust sceu aller qu'à la file, par faute d'avoir &ict l'esplanade. Ils avoient fait partir les gens de pieddèsla nuict, dont l'on ne se pouvoit appercevoir à cause dn pais fort et couvert : et n'eust-on peu juger ce desloge-

SBIGITEUR DE TkyJiVNES. [l568] 263

menty tant à cause de la fumée des feux de leur camp comme de la bonne mine qu'ils faisoient^ feignant se préparer pour venir au combat; et, sur les neuf ou dix heures y commencèrent à disparoir petit à petit, estant desjà leur infanterie à plus de trois lieues de là. La cavallerie, à ce que rapportèrent les espions, à mesure qu'on les avoit perdu de veuë, alloit plus grand train pour r'atteindre leurs gens de pied : et ce jour-là ils firent sit lieues droict à Mirebeau et au pays de Mireballais.

Alors monseigneur trouvant son armée harassée, laquelle avoit travaillé trois jours, jour et nuict à cheval, avec plusieurs soldats blessez , il advisa de la faire rafraischir à Luzignan , qui estàune petite lieuëde là, oti il fit présent aux soldats blessez de quelque argent pour leur assistance. Après avoir séjourné deux jours à Luzignan, on mit en délibération ce qui estoit à faire. Les uns disoient qu'il falloit aller à la queue des ennemis ; les autres qu'il falloit retourner par auprès de Pamprou, par la plaine droict à Mirebeau : le sieur de Tavannes estoit de ceste opinion, d'autant que c'estoit se jetter entr'eux et leur conqueste, à fiti de les contraindre au combat; enfin le sieur deBrissac, colonnel de l'infanterie, fit entendre qu'il ne pou voit mettre ensemble trois cens hommes, à cause que tous ses gens estoient desbandez , et la pluspàrt retirez à Poictiers : ce qui fit qu'on délibéra de passer à Poictiers pour aller retrouver les ennemis : ce qui fiit fait ; et l'armée y alla en un jour, où, après avoir séjourné un autre jour, l'on fut d'advis de marcher droict au pont d'Ozance sur le chemin de Mirebeau, pour retourner trouver les ennemis : auquel lieu les mareschaux de camp allèrent faire l'assiette du camp. Ils vouloient faire passer l'armée de

«64 [l568j GUILLAUME DB s AU LIL,

Tautre costé de Teau sur le pont d*OzaDce, à sçavoir rartillerie, les Suisses, gens de pied ; la cavallerie de Tavantgarde si avant qu'elle pouvoit approcher à deax lieuè's des ennemis; celle de la bataille en arrière, en envoyant à deux et trois lieuè's la pluspart de l'autre costé de Poictiers : mais Monsieur mrivant sur le lieu , le logis fut recogneu par le sieur de Tavannes grandement desavantageux; d'autant qu'encores qu'on eust peu s'y retrancher pour attendre la cavallerie, il se trouva une montagne battant par derrière dans le logis, de sorte que l'on n'y eust peu demeurer ; et d'autre part, tant de cavallerie si avancée du costé de l'ennemy eust tourné le dos, en danger de revenir avec effroy et perdre leur bagage, sans le péril oh ils estoient d'estre surpris, logez si près des ennemis. Ainsi il fut advisé , après avoir enteiidu les raisons du sieur de Tavannes, que les Suisses et l'artillerie, qui n'estoient encores passez, avec tous les gens de pied de la bataille, demeureroient logez en un lieu fort eminent et avantageux,, mettant la rivière et pont d'Ozance devant eux , assez près desfaulxbouj gs,et une partie de la gendarmerie dedans la ville. Les gens de pied et la pluspart des gens de cheval de Tavant-garde logèrent au pont d'Ozance, et le sieur de La Valette à un village un peu plus avant sur l'advenue des ennemis : ce qui fut, à ce que disent ceux qui s'y cognoissent, très-sagement preveu ; mesme ayant advertissement que tout le dessein de l'Admirai, expérimenté par deux fois à Chastelleraut et à Jaseneul , ainsi fort de gens de pied, estoit de surprendre l'année dans le logis, d'autant que la nécessité de l'hyver contrainct dé loger la gendarmerie escartée,qui ne se peut rassembler en quatre ou cinq heures, quelques coups

SElGUEUa D£ TAVAIfirES. [i568] %65

de canons que Ton puisse lirer pour les advertir, outre ce, les nuicts longues, et propres pour exécuter les entreprises à venir de loing. £stans ainsi logez à la campagne hors de Poicticrs , ils trouvèrent encores moins de gens de pied qu'à Luzignan; de sorte que le sieur de 61 issac continua ses plaintes , et dit qu'il ne pou voit mettre trois cens hommes aux champs. Neantmoins Monsieur ne laissa pas défaire recognoistre deux logis, Tun deBelle-Faye,qui estoit le droict chemin des ennemis et de Mirebeau , et Tautre de Dicey ; et mit en délibération auquel des deux Ton devoit aller [: aucuns disoient qu'on devoit aller à Dicey, les autres à Belle- Faye; et quelques-uns disoient qu^il falloit passer le Clain pour aller à Dicey. Le sieur de Ta vannes fut d'opinion que si l'on vouloit passer la rivière d'Ozance, et aller du costé des ennemis, qui avoient de bons espions, qu'on ne devoit point nommer le li^u où l'on devoit aller ^ qu'il falloit que l'armée marchast en bataille, et, le cul sur la selle, faire l'assiette du camp au lieu qui seroit jugé le meilleur; et qu'il estoit nécessaire de loger le plus à la plaine que l'on pourroit, puis qu'on estoit foible d'arquebuziers et fort de gens de cheval. Enfin il fut résolu qu'à cause des pluyes con. tinuelles qu'il faisoit, et pour estre si foibles de gens de pied, que tenir tousjours les gens de cheval à la campagne seroit les ruiner^ qu'il vaudroit mieux les mettre en lieu fort, attendant que les gens de pied qui s'estoient absentez à cause de l'injure du temps fussent rassemblez, et que le sieur de Joyeuse qui venoit de Languedoc, et le maistre de camp Sarlabousavec deux ou trois mille arquebuziers fussent arrivez ; qu'on passeroit la rivière du Clain, qui vient de Dicey à Poic-

a66 [l^^S] «GUILLAUME DE SAULXy

tiers^ et iroit-on loger de l'autre costë de ladicte rivière. Ce couseil tenu , soudain on fit le pont de batteaux sur la rivière^ et le matin l'artillerie passa avec les Suisses et une partie de gens de cheval de Tavantgarde. Monsieur estant allé disner dedans la ville pour passer à travers sur les ponts, les ennemis avec toute leur cavallerie, et le reste de leur armée quilles suivoit, donnoient jusques sur le pont d'Ozance, où ils trouvèrent ce peu de gens de pied qu'avoit le sieur de Brissac, et luy même en personne, lesquels, à la faveur du chasteau d'Ozance qui est sur le bord du passage de la rivière , se defiendirent vaillamment; partie toutesfois des ennemis passa tout outre, jusques où estoient logez les Suisses, et y tuèrent quelques pionniers. De là vint l'alarme dedans la ville jusques au logis où es toit Monsieur. Soudain les sieurs de Tavannes, de Martigues, de Losses', de Carnavallet, montèrent à cheval, sortirent et coururent à l'alarme, où il arriva plusieors hommes de cheval, armez de toutes pièces , que le sieur de Tavannes fit mettre en bktaille sur le haut sous la conduicte du sieur de Martigues, cependant qu'il s'ap* procha plus près pour voir la contenance des ennemis. Cela favorisa fort le sieur de Brissac et sa troupe, qni toutefois avoit desjà commencé à se retirer par }a vallée du long de la rivière, à la faveur de quel<{uès hayes et des arbres. Il y eut là quelques soldats dès nostres tuez, et des leurs, entr'autres un gentilhomme de Bour gongne, qui fut recogneu avant que mourir. Il est tout certain que, si nostre armée eust esté logée au snsdict logis ainsi desadvantageux, elle estoit en grand danger de recevoir une honte. Gela ferma la bouche aux calomniateurs, qui disoient que le sieur de Tavannes

SEIGITBUR DE TAVÀHirBS. [l568] 367

avoit fait recevoir une 'desfaveur à rarmëe de la faire recaler^ pour autant qu'en changeant ce ^mauvais logis les Suisses avoient reculé environ cinq cens pas. Et', à dire vray j c'estoient des gens qui parloient sans l'entendre : car ils avoient ouj dire qu'on ne devoit point reculer; mais il s'entend quand deux armées sont si près en bataille l'une de l'autre que Ton ne se puisse point demesler, et non pas quand elles sont à/ deux lieues : alors pour éviter un logis dangereux on peut reculer, et se mettre en celuy qui donne de l'advantage, tant pour le soulagement des soldats en byver que pour la seureté, de laquelle procèdent toutes les victoires. Monsieur temporisa dans la ville, attendant que les retraictes d'une part et d'autre fussent faictes. Les ennemis se retirèrent les premiers \ lesquels furentsuivis des nostres, qui recogneurent qu'ils retournoient loger à quatre lieues de là du costé de Mirebeau. Arrivé que fut le sieur de Tavannes vers Monsieur, il trouva que la pluspart des capitaines lùy conseilloient de coucher dans la ville à cause du mauvais temps, et aussi qu'il avoit quatre lieues à faire, et qu'il estoit presque nuict. Surquoy Monsieur demanda l'opinion du sieur de Tavannes, qui luy fit response qu'il devoit, quelque pluye qu'il y eust, coucher en son camp, qui estoit le lieu le plus honorable^e tous ses logemens. De quoy Monsieur monstra estre fort content. Il arriva à Dicey trois ou quatre heures de nuict en un bien fort mau«» vais l(^is pour l'armée. Toutesfois le lendemain chacun s'accommoda, et logea-t-on au large à cause de la t\-> viere du Clain, qui se trouvoit entre les ennemis et nous, où il y avoit plusieurs quays, dont les uns furent rompus, aux autres ont mit des corps de garde, et là

a68 [l568] GUILLAUME DE SÀULX,

fut Tarmée contrainte de séjourner dix ou douze jours, au grand regret de Monsieur premièrement, et de tous les gens de bien , à faute des gens de pied , lesquels estoient aucunement excusables pour n'estre en façon quelconque payez.

Durant lequel temps les ennemis en estans advertis vindrent loger depuis Mirebeau jusques àBonivet, qui n'estoit qu'à deux lieues de nous, s'estant saisis du chasteau de Mirebeau, assez fort pour avoir este mal pourveu comme les autres places. Ils se saisirent pareillement de Loudun ; et comme ils sentirent que les troupes de Languedoc approchoient et seroient bientost à nous, ils partirent avec toute leur armée pour essayer de gaigner un passage sur la rivière de Vienne, pour pouvoir aller trouver le prince d'Orange en Champagne. Us allèrent à Çhastelleraut qu'ils trouvèrent pourveu, de là passèrent à FIsle-Bouchard, où ayans pris le fauxbourg, les ponts furent fort bien deffendus par la garnison qui y avoit esté envoyée. De la ils en firent autant à Ghinon; enfin ils se résolurent d'aller à Saumur , à fin de pouvoir passer la rivière de Loyre, et par conséquent toutes les autres rivières à un coup; de laquelle ville, qui estoit de leur costé, ils s'estoient si bien approchez qu'ils commençoient de venir à la sape : et de faict l'eussent emportée , foible comme elle estoit, .avec leur artillerie, encore qu'il y eust des gens deb'ien dedans. Ce que voyant, Monsieur fit haster le sieur de Joyeuse et de Sarlabous; lesquels estans arrivez près de luy, il fut remoiistré par le sieur de Tavannes à part à Monsieur qu'il ne falloit pas aller suivre les ennemis par le droict chemin, et par ià oîi ils estoient allez, mais qu'il estoit nécessaire de re-

SEIGNEUR DE TAVANlfES. [l568] 269

couper au devant de leur conqueste^ et aller droictà Mirabeau y afin de prendre la ville en passant , qui nous eust coupé les vivres, et laisser quelques forces et artillerie derrière au sieur du Lude pour reprendre le chasteau ; que les ennemis ne penseroient jamais qu'on voulust laisser derrière le chasteau de Mirebeau y à cause des vivres, et que cela seroit occasion pour pouvoir gaigner au devant de leurs conquestes et les contraindre à la bataille. Monsieur, estant trop plus sage que son aage ne portoit, tint ce conseil et cette entreprise secrelte, à cause des ennemis couverts qui sont ordinairement dans les chambres et salles des princes, comme les guerres civiles le portent ; et ne la divulgua ny au mareschal de camp, ny à autre, qu'après la garde assise. Le matin il partit, laissant les ennemis du costé de Nyort, estant à main gauche de Mirebeau, et quand et quand fut ordonné au sieur de Tavannes qu'il fit marcher l'artillerie toute la nuict droictà Mirebeau, ce quil (it ; et y alla pareillement le sieur de Losses, et firent faire les approches et la batterie en plain jour sans gabion. La ville et chasteau de Mirebeau pris, larmée s'approcha à la veue des ennemis, du costé de la ville de Loudun, où ne se passa autre chose, sinon quelques escarmouches, neantmoins la gendarmerie presque tousjours à cheval, laquelle ne se retiroit aux logemens qu'à la nuict, et ce pour éviter une surprise, d'autant que l'armée des ennemis estoit à couvert dedans la ville pour sortir à leur commodité, et nous estions à la campagne, les gensdarmes aux villages. Le jour subséquent, pour le grand travail que portoit nostre armée sans aucuns vivres, parce qu'à Mirebeau, le chasteau duquel avoit esté pris ce jour-là d'assaut ,

27 <^ [l568] GUILLAUME DE SAULX,

et mis en pièces ce qui estoit dedans^ ne s*estoit point trouvé de bled^ Monsieur advisa d'assembler le conseil pour voir ce qui seroit à faire y et fit cet honneur au sieur de Tavannes , d'autant qu'il estoit blessé ^ de Taller tenir à son logis; et là fut délibéré que^ ne pouvant avoir des vivres d'ailleurs que de Chinon, et que le camp des ennemis estoit au devant/ qu'il falloit feire une lieue en tournoyant à l'entour d'eux et se mettre du costé dudict Chinon. Le sieur de Tavannes estoit d'advis que l'on laissast le chàsteau de Barrogne à main droicte, lequel est au-dessous de la montagne que les ennemis avoient gaignée le jour de devant^ et que si les ennemis revenoient en leur place de bataille^ qu'il y auroit quelque moyen d'aller à eux sans point trouver defossez, et qu'ilfalloitrecognoistre le chemin. A quoy fut debaito par M. de Sansac et autres capitaines, que ce seroit pasr ser fort près d'eux , et monstrer le costé d'une arme'e en marchant y qui seroit chose dangereuse. Sur quoy fut dit parje sieur de Tavannes que l'ordre des batailles se ponvoit dresser en sorte qu'encores qu'on marchast en monstrant le costé de l'armée, les premiers rangs se ponrroient trouver facilement en bon ordre, sans gueres bouger de leurs places, faisant départir l'artillerie, une partie à l'avant-garde, et l'autre à la bataille; que le bagage pouvoit marcher à main droite et estre couvert de l'armée, et que si l'on failloit à combattre les ennemis en ce lieu-là, que l'on estoit pour attendre longtemps. Sur ces disputes fut résolu que les mareschaux de camp ii*oieiit le lendemain i^cognoistre le chemin et le logis. Ils y furent, et rapportèrent qu'il ne setroavoit point de logis propre en passant si près des enne- ^iâ; qu'il falloit laisser le cbasteau deBaiTOgneàla

SEIOifÈUR DE TAVÂNNES. t^^^^l ^7 ^

main gauche et aller jusques à La Marzelle^ à une lieue de là y qui estoit sur le costé de Chinon, pour avoir les vivres. Le jour après fut mandée toute l'armée ^ encore que le mauvais temps durast tous) ours; fut ordonné toutes les batailles , et Tavant-garde derrière , pour estre plus près des ennemis s'ils sortoient à la queue. Et après que Ton eust commencé à marcher en un foit bel ordre y sortirent de la ville de Loudun environ de deux à trois mille chevaux. Il faisoit un temps obscur, comme brouillas , de sorte que l'on ne pouvoit descouvrir ce qui venoit après ces troupes. Là , le sieur de Martigues et autres seigneurs mandèrent à Monsieur qu'ils estoient pressez, voyant ces grosses troupes à cinq cens pas d'eux; que l'on luy mandast ce qu'il âvoit à faire. Surquoy Monsieur demanda àdvis au sieur de Tavannes. Il luy dit qu'il estoit d'advis qu'on mandast au sieur de Martigues que, s'ils passoient un chemin qui venoit du costé du parc à la vallée , lequel il avoitbien recogneu, il leur vouloit donner la bataille, et qu'il cheminast tous) ours pour les laisser passer, et que toutesfois il n'allast point à la charge que Monsieur ne le lay commandast. Paroles que quelques-uns trouvoient estranges, de dire comme il estoit possible que Monsieur, qui cheminoit tousjours devant avec la bataille, sans qu'il peust voir les ennemis, commandast à ceux de l'avant-garde qui estoient derrière de charger quand il seroit temps. Ausquels fut apprins secreite» ment que c'estoit à fin qu'ils ne se perdissent , et que Mansiieur les peust soustenir, à i'exemple de plusieurs qui ont trouvé leurs batailles si loin de leur avant-garde, que l'un ou l'autre a esté deffaict, ou bien tous les deux, comme il arriva au sieur de Sainct-Paul

%'J^ [l568] GUILI.AI7ME DE SÀULX,

en Italie^ lequel pour s'estre trop avancé fut defiaict par Antoine de Leve^ et à quelques antres. Les ennemis^ voyant le bel ordre en quoy Ton se retiroit^ le verglas et froid durant tousjours, les gensdarmes, gens de pied et autres gens de guerre , si harassez de froid et de faini) maixherent en cet ordre jusques à la nuict sans se desbander qu'ils arrivèrent à Saincte-Marzelle^ et ne furent la pluspart des gensdarmes aux villages qu'il ne fust nuict, ou une heure après. Le lendemain , Saincte-Marzelle estant de l'autre costé de la montagne et de Loudun les ennemis par un fort grand brouillas sortirent de Loudun et revindrent en leurs montagnes, et amenèrent quelques pièces d'artillerie. Surquoy (iit parle moyen de la nostre advertie la gendarnîeric, laquelle fut le plustost qu'elle peust en leur place de bataille ; et demeura toutesfois plus de trois heures à cause du verglas ; qui fit que le sieur de Sansac, en tombant, se rompit une jambe, qui ne fut pas tout seul ce jour-là. Et trois ou quatre jours auparavant, il se blessa environ deux cens gentilshommes clueuts à cause des verglas. Les ennemis s'approchèrent foii: près de nostre camp, maisc'estoit sçachant bien qu'on ne pouvoit aller à eux, d'autant qu'il se trouvoit entre deux une vallée et un ruisseau fort difficile à passer : et y eut, pour ce jour-là seulement, des escarmouches et force coups d'artillerie. Le lendemain, à cause que les vivres ne pûuvoient venir par ce mauvais temps, fut advisé que l'on marcheroit encores deux licuës à un lieu appelle Marcey, sur le chemin de Ghinon. Ce qui fut faict ; et estant arrivé là, infinis soldats, tant de pied que de cheval, se desbanderent par la nécessité pour aUer audict Ghinon , ensemble une grande partie des

S&1GH&UR DE 9AYA»irES. [l568] 37 3

^eotilshommes qui accompagnoient Monsieur. Toutes^ fois espérant que^ l'injure de ce mauvais temps passée, ils reviendroienty on séjourna audict Marcej quatre jours; mius enfin hiy fut remonst^ par les colonnels de gens de pied, signamment par le sieur de Brissac, qu'ils n'avoient plus de gens, et estoient ses compa*gmes et celles du sieur de Strosse si deffiaiictes , que les enseignes estoient presque toutes seules. Il ne restoit [dus que Sarlabous, qui pouvoit avoir quinze cens hommes avec infinis malades ; d'autre part, la moitié des suisses malades et harasses, une grande partie de la gendarmerie qui ^estoit demeurée. Monsieur advisa, tant pour ne combattre avec son desavantage que pour séjourner et rafraischir son armée, de se loger à Chinon : ce qu'il fit avec les Suisses et l'artillerie, et fit passer la gendarmerie derrière pour se rafraischir ; bailla au sieurdeBrissac l'Isle Bouchard pour ramasser ses compagnies, au sieur de Strosse et au sieur Saiiabous, Saur mur ; et pour autant que l'armée du prince d'Orange estoit entrée en France, et que Ton avoit advertissement que 1^ ennemis avoient envie de forcer les rivières de Loyre et de Vienne, Monsieur y pourveut pour leur empescher le passage, de sorte qu'ils ne pouvoient passer, sinon du costé deG'ascongne ou devers Limoges. Mais les ennemis, qui avoient grande envie de forcer le passage de Saumur, s'estoient acheminez jusques prèsTouarsetMontreul-Bellay, en espérance que mondict sieur romproit son armée, où ils séjournèrent longuement, et durant lequel temps se fit plusieurs entre- . prises, les uns sur les autres. Mesmement le sieur de Brissac et plusieurs gentilshommes de la Cour défirent deux enseignes de gens de pied , dont les drapeaux 35. 18

^74 [l569] GUILLAUME PESA^ULXy

furent envoyez au Roy. Le sieur de La RWierei qui commandoit à Saqipur^ ay(ni envoyé garder une abbaye où il y avoit force bleds et vins par. uo capitaine a¥ec des soldats qui la rendirent. Le séjour des deux armées fut fort long : enfin ils délibérèrent de piu> tir les premiers, et chercher ijuelques autres moyens pour leur passage , et s'acheminèrent droict devant Nyort et Sainct-Mexant [iSâg], en espérance de donner ordre à leurs malades, dont ils avoient. grande quantité, et départir ce qui estoit nécessaire pour la garde des villes^ et le surplus s'achemina da costéde Limoges, pour venir, par le bout de la rivière de. Loyre passer en Bourgongne, et aller trouver le prince d'û* range; et, pour cet eifect, ils envoyèrent pour prendre quelque passage sur la rivière de Vienne, comnieConfolant, qu'ils trouvèrent bien pourveu. Quoy voyant, mondict sieur marcha avec son armée aux plus grandes journées qu'il peut droict à la rivière de Creuse, et jusques à La Bocheposé; mais comme ils en furent advertis leur entreprise fut rompue. Ce qui fit qu^ mondict sieur, encores que son armée fust fort foible, résolut par son conseil que Ton pouvpit mardier jusques à Mommorillon, attendant que les reistres qoi venoient fussent arrivez, et les Provençaux qu'amenoit le comte de Tende fussent venus. Ayant donc séjourné deux jours à Mommorillon, fut mis en avant par quelques - uns si Ton devoit aller jusques à Confûlant oo non. Fut remonstré par le sieur de MontreuU, q^ servoitdemareschal de camp à M. de Montpepsier, que ledict sieur de Montpensier y avoit esté avec son armée , et mangé tous les vivres , et qu'il n'y avoit ri^** deçà l'eau; que c'estoit un païs de brandes, et qu'il

fidloît passer de Fautre costé. Nonobstant cela , la pla&part des capitaines fut d'opinion que Ton y devoit aller. k qaùj ledict sieur de Tavannes remonstra que l'armée estant ainsi affoiblie, le secours de nos reistres prestàvenir dedans sept ou huict jours, qu'il n'y avoit nulle apparence d'aller à Confolant^ qu'estant là à OLoarir de faim, l'on seroit contraihct de passer d^ Fautre Costé pour chercher à vivre , en danger de donner la bataille avec desavantage; et puis qa'ils es<toient encores reduicts entre les rivières , ne pouvant passer pour aller 1^ leurs reistres, qu'il n'y avoit nulle apparence de rien bazarder; que si l'on voyoit qu'ils eussent passé les rivières, en danger de s'aller joindre au prince d'Orange, qu'il estoit d'advis,' fort ou foible, que l'on les combatist, et que si , d'advanture, l'on passoit outre ledict Gonfolant, qu'il seroit le derniev, quelque foible que l'on fust, qui diroit qu'il fallust retourner, sçachant très-bien combien les retraietes sont dangereuses aux François, mesmes quand ilsimt à repasser une rivière. Toutes ces raisons n'empes^ cberent pas que le plus de voix ne l'omportast, estant mondict sieur jeune et courageux, et de Thumeurde ceux qui desiroient d'aller du costé des enneipii». De sorte que le lendemain l'on partit pour aller h Gonfolant, où, après avoir séjourné deux jours, presque toute la gendarmerie passa l'eau pour la nécessité des vivres. Il fut tenu un conseil de ce qui estoit à foire en ce lieu là si nécessiteux , où tous les capitaines-resolurent qu'il n'en falloit point desloger jusques à ce que le secours ftist venu. Geste (^inion ainsi résolue , fut envoyé le vicomte d'Ochy audict sieur de Tavannes, estant malade, pour sçavoir son opinion; qui

276 [ 1^*69] C^VlUiAUHE DESAULX y

respondit qu'il estoit d'advis à MommoriUon de ne point passer plus avant , mais qu'à présent il avoit bien changé, d'autant que la nécessité des vivres avoit contrainct la gendarmerie de passer dé là jusques à deux ou trois lieues, et que les ennemis pouvoient venir avec l'armée assaillir ceste gendarmerie, qui seroit contraincte, en gardant leur bagage, reveûir en desordre repasser au bout dudict Gonfolant, et, à nostre veae, estre deffaicts ou en perdre une grande partie sans les pouvoir secourir. Qu'il estoit d'opinion que l'on envoyast le sieur de Biron dans le païs recognoistre un logis ou deux; et cependant, s'il pouvoit trouver quelques petites villes, comme Sivray et autres, qu'il s'en saisist pour faire préparer les vivres en nous attendant: que nous devions passer la rivière avec toute l'armée, et aller prendre place sur la rivière de Charente , comme à Verteul ou Bufec, lesquelles on pourroit gaigner premier que les ennemis fussent assemblez. Ce conseil fut foit bien receu de Monsieur pour les raisons susdictes, et mesmes puis qu'il falloit aller en avant : et le lendemain, suivant ceste délibération, l'on passa la rivière, et vint-on loger en un lieu qui s'appelle Champagne, après que ledict sieur de Biron eust saisi la ville -de Sivray et La Boche-Foucault, et y eustestably des commissaires pour dresser des vivres : et le jour après nous vinsmes à Verteul et Bufec, où l'on prit le chasteau que tenoient les ennemis. Cependant le comte de Tende arrivant avec environ deux mille Provençaux, on advisa de faire quelque séjour audict Verteul en attendant le comte ringrave et le sieur de Bassompierre, père de celuy qui est aujourd'huy dans la Cour l'exemple de la politesse, aussi bien que de

SEIGNEUR DE TÀVAHNES. [1S69] 277

k valeur; lesquels amenoient deux mille- reitre&. Durant ce temps se firent quelques petites courses les uns contre les autres y de peu d'effect : et cependant les sieurs de Martigues, de Guise et de Brissac trouvèrent moyen d*avoir congé de Monsieur d'aller dehors sans le sceu du. sieur de Tavannes, et y mener douze cens chevaux ; et ledict sieur de Tavannes, sentant les ennemis gaillards, avec grande envie de menep- les mains, dès Theure qu'il sceut ce départ suppKa Monsieur de revocquer ce congé : ce qui vint bien à propos , car Fadmiral de Chastillon les attendit tout le jour en dlux villages en embuscade, avec deux mille chevaux, et trois oa quatre mille arquebusiers. Durant lequel temps un capitaine de chevaux légers, nommé La Rivière, ou pour le buiin, ou pour autre considération, délibéra de s'aller saisir de la maison de Jarnac, qui estoit pleine de meubles, où il y a sept grandes lieues depuis ledict Y erteul , à quatre lieues de Cognac, où estoit le camp des ennemis , et entre Angoulesme et ledit Cognac : il y demeura deux jours, accompagné d'environ cinquante ou soixante • chevaux ;. au troi*. siesme il fut assiégé ssms qu!il en advertist.l'ar^lée, et ne le sceut-on que quinze fours après qu'il fut assiégé. Soudain.que* Monsieur eu fut adverty, Ton es-tima qu'il estoit perdu, d'autant que ce n'est: qu'une maison basse, et qu'il y ^voit artillerie, et falloit un grand temps à assembler l'armée; qu'il valloit mieux y envoyer le sieur de La Vauguion avec cinq cens, chevaux pour le favoriser ; .que s'il tfestoit pris l'on^ le pourroit aller secourir. Ledict sieur de La Vauguion rapporta qu'il estoit pris, et toutefois il ne Tèstoit pas çncores à l'heure qu'il y arriva, l'ayant assez mal re-

2,7^ [1^69] GUILLAUME DE SAULXy

GOgQeu4 Toams il estoit pris h l'heure qu'il fit son rapport ; s'estant Monsieur acheminé avec l'armée jusques à Mootagnac pour deux occasions; l'une pour le «eoourir s'ils ne se fussent si tost rendus ; l'autre pour exécuter l'entreprise (pie le siçur de Tavannes luy avoit de long-temps préméditée, pour aller faire le tour d'Angoulesme , et prendre Chasteau-Neuf, iA estoit le pont de pierre, sur la Gharante, entre ledict Cognac et Angoulesme; aussi pour estre du costé de Crascongne, et empescher le passage aux ennemis d'aller au devant de leurs reistres par le Languedoc. Mais comme l'on estoit sur le point de marcher pour exécuter -ceste entreprise, survint un pay-san menteur qui dit que le chasteau do Jarnac n'estoit pas encore pendu. Sur quoy Monsieur demanda conseil de ce que l'on devoit faire^ Tous les capitaines, vieux et feunes, résolurent qu'il faUoit passer l'eau, encores qu'il fustprès de midy, et aller du costé dudict Jarnac. Alors il vit ledict sieur de Tavannes au desespoir de voir rompre ladicte entreprise de Chasteau-Neuf^ jusques là que sa )u6te passion luy laisoit dire qu'il s'en irait hors du «amp; qu'il tenoit tout assèuré cpae le discours du paysan c^^stoit une menterie , que Jarnac estoit pris ; que les ennemis faisoient courir ce fiiux bruit, et qu'ils -pouvoient avoir entreprise ; qu'il falloit panser aux inconveniens ordinaires d'aller sur l'entreprâe de son 'ennemy ; enfin qu'il ne falloit point passer l'eau, en quelque feçon que ce fust; et que, dès l'heure que les reistres ^serment arrivez, qui 'serait le lendemain, Fon adviserdit ce que Ton auroit à faire. Sur oes'ontrefaictes'viift nouvelles que les ennemis estaient en cafmpagne , et qu'ils marchoient de nostpe costé.

8EI&irBUK DB TÀYAltNfiS» [iSÔq] a^Q

Siirquoy M. de Guise et le sieur de Brissac montereatà cheyal| avec cinq ou six cens chevaux , pour les aller trouver/et les rencontrèrent au nombre de hàiot ou neuf cens , qui estoient venus jusques à une lieuë de nostre camp. Aussitost qu'ils virent les nostres ils commencèrent de se retirer; les nostres se mirent à les suivre. Le sieur de .Brissac menoit les coureurs; M. de Guise et le sieur de La Valette menoient la troupe* Ledict sieur de Brissac marchoit diligemment pour aller sur la queue ; mais ils luy firent une charge , dé sorte que .son plus beau fut de se retirer droict à sa troupe. L'Admirai estpitvà une lieuë de là pour les soustenir avec autres deux mille chevaux; et cette grosse cavalcade qu'ils fitisoient tendoit à deux fins: roue pour attirer quelque troupe au secours de Jar-* DaCy sur le bruict qu'ils avoient fait courir par la voye dune damoiselle catholique, qui avoit envoyé un homme 9 de la psat d'un sien parent qui estoitdans Jarnae, dire qu'ils tiendroient ce jour* là et encores l6t lendemain jusques à dix heures; l'autre fut peur nous attirer sur main droicte de la Charante>où n'ayant point de pont, pour nous de ce co8të-là| ils peussent passer -du costé de Gascongne ou de Limoges, et nous devancer de plus de quatre j oumées pour aUer vers leurs reistres avant que nous les eussions seeu r'atteindre.

Le lendemain que nos reistres furent arrivez, Monsieur partit pour poursuivre l'entreprise de Clhastean- Neuf y ^ y arriva en deux grandes traictes, qu'il fit avec diligence : mais il ne sceut tant ^ haster, que les eanemis, qui avoient eu advis que nostre armée passoit à MontignaG , n'eussent jà passé l^eau à Cognac, et ne se fussent aobeminez, partie jusques iifiarhesieux,

a&a [1569] GUILLAUME DE s AULX y

pour prendre le chemin de leurs reistres:maiSy estans advertis de nostré arrivée , en toute diligence se retirèrent à Cognac. Monsieur arriva à Chasteau-Neuf^ et^en le faisant recognoistre pour y mettre l'artillerie^ un £»cossois> qui avoit esté archer de la garde^ capitaine du chasteau, avec quelque nombre de soldats, se rendirent dès le soir mesme. Et le lendemain, dès la poincte ^u jour, le sieur de Tavannes alla' ordonner pour re* faire une arche du pont qui estoit rompue. L'arche fat refaicte en deux heures par les charpentiers que le sieur de La Bordaisiere y mit^ et fit soudain mettre des pionniers pour faire un ravelin , afin de garder le bout du pont de Tautre costé. Cela exécuté, il fut mis une enseigne pour la garde, et le sieur de Tavannes fit trouver certains grands bateaux que les ennemis avoient mis à fonds, et ordonna à un bourgeois de la ville, nommé Tesseron , d'as&embler les peschéui^s de la ville , et lever ces grands bateaux dé dessous l'eau pour s'en pouvoir ayder quand l'occasion viendrait. Ce mesme soir Monsieur délibéra d'aller avec toute Tarmée, et laisser le bagage à Chasteau'^Neuf , )usques près de Cognac, où estoit celle des ennemis, tant pour voir leur contenance, que pour essayer, si l'occasion se presentoit, d'en tirer advantage; mais ayant attaqué quelques escarmouches seulement devant la ville de Cognac, tant s'en fallut que les ennemis sortissent en gros, que Ton apperceut touteleur armée, qui passoit de l'autre costé de la rivière, du costé de Chasteau-Neuf : c'estoit sur les quatre heures après midy . Quoy voyant Monsieur, encores que le pont de Chasteau-Neuf fiist fortifié , il ne laissa pas de retourner tout d'une traicte coucher audit Chasteau-Neuf; et ayant l'armée fait huict

SEIGKEtJR DE TÀVÀIÎNSS. [iBôp] * ^Sl

lieues^ il fut deux heures de nuict avant que l'on y arrivast. Les ennemis demeurèrent de Tautre costé de la rivière à Jarnac y qui est à deux lieues deChasteau-Neuf. Le sieur de Tavannes avoit souventesfois prédit à Monsieur que la gloire des armes feroit venir au combat ses ennemis. Il croyoit alors qu'ils entreprendroient^ ou de venir faire quelque bravade^ et se présenter de Tautre costé de l'eau, ou bien quelque stratagème pour couvrir l'autre chemin , que pouvoit prendre partie de leurs forces pour passer et repasser à Montagnac les rivières de Vienne et de Gueuse, lesquelles estoient lors gayables , pour s'en aller par le Berry trouver leurs reistres; et, pour autant qu'il n'y avoit que le pont de la ville, où il estoit impossible de passer toute l'armée, le sieur de Tavannes se leva avant le jour, et ^tappeller le comte de Gayasse; et eux deux seuls allèrent recognoistre le lieu où l'on pourroit faire un pont de bateaux des pescheurs, avec -lesquels, d'aut^t que la rivière estoit trop large pour le faire par des bateaux, nous avions sondé les endroicts où l'eau estoit la plus basse pour y pouvoir faire des tréteaux , à fin de croistre le pont, et satisfaire aux bateaux, qui n'estoient suffisans pour la largeur. Geste délibération ainsi arrestée, le sieur de Tavannes commit ceste charge au comte de Gayasse d'aller prendre des charpentiers vers le sieur de La Bordaisiere, grand-maistre de l'artillerie, et faire tenir tout le bois prest ce jour-là en un lieu loin de la rivière pour n'estre descouvert, afin que, la nuict venue, et la garde assise, l'on peust faire le pont pour passer. Ce qui fut exécuté, et y fit travailler le maistre de l'artillerie luy-mesme en grande diligence; ayant^le sieur de Tavannes fait entendre à

282 ' [iSÔg] GIHLLAUME DE SAULl^y

Mopsieur, qui lorsestoit au conseil, l'ordre qui yavoit esté mis y il en demeura fort contept. Surl'après-dinée

Tannée des ennemis commença à paroistre de l'autre costé de l'eau y et enfin marcha toute leur cavallerie sur le haut de la montagne, de l'autre costé du pont. Snrquoy Monsieur fit soitir, tant des compagnies du sieur de Strosse que du sieur de Brissac, mille ou douze cens arquebuziers, qui attaquèrent l'escarmouche avec quelques-uns des seigneurs de la Cour : mats cela ne dura que demye-heure, que les ennemis commencèrent à se retirer; à sçavoir une partie s'alla loger du long de. l'eau, du costé de Jarnac, en un lieu nommé Bassac ; et l'autre partie, qui estoit beaucoup la plus grosse, print; le chemin comme si elle eust voulu aller du costé d'ÂngoulesmeetMontagnac;et nç sceut-on, pour ce jour-là, descouvrir où estoit allé loger ceste grosse troupe. Le soir, la garde assise,Monsieur mit en d^iberation ce qui estoit àfaire. Il fut incontinent résolu de &ire poser le pont en toute diligence, ainsi qu'il avoit esté ordonné. Il fut aussi mis en délibération si l'on passeroit la rivière ; tous les princes et capitaines furent il'opinion qu'il fiiUoit passer. Surquoyil fut ordonnéau sieur deBiron, mareschal de camp, qui desiroit aussi infiniment que Ton passast, que, suivant Tordre qu'ont accoustumé les troupes en marchant, chacun se tronvast à l'heure qui seroit dicte, pour éviter la foule et desordre, et que dhacun passast à l'heure qui luy seroit donnée, à commencer dès la minuict. Le sieur de Tavannes estoit tontesfois d'advis qu'avant que commencer à passer, et avant la minuict, que Ton devoit recognoistre qu'estoît devenue la grosse troupe qui avoit pris \e chemin de Montagnac, et, que si elle avoit passé

SEIGNEUR I» TAVAinf ES. [l569] 283

sur les ponts dudict Montagnac ^ et Tes avoit rompu après y premier ^pe Ton sceut avoir passé Teau y ils- se^ roieat si loing pour aller trouver leurs reistres, qu'ils ue paurroient plus estre r'atteints, encoi'es que Ton laissast dans le logis tout le bagage et chariots des reistres^ qui ne sçauroient estre passez en un jour; et que lamoindre troupe, quiestoit demeurée à Bassac du long de la rivière ^ . pouvoit estre la garnison qui devoit demeurer en Xaintonge, laquelle se pourroit estre retirée la nnict. Il insista aussi vivement qu'il iallbit laisser ées troupes de gens de pied pour la garde du' bagage ; et fut reàolu que Ton y laisseroit six enseignes de gens de pied, et que le capitaine La Rivière iroit recognoistre qu'estoit devenue la grosse troupe des ennemis , et cependant que 1 armée ne laisseroit d'estre mandée, suivant l'ordre ordonné au sieur de Biron. Sur quoy chacun se retira pour reposer une heure, en peine tontesfois pour ne sçavoir quel parly avoit pris la grosse troupe des ennemis : laquelle , au bout d'un temps , fut descouverte par le capitaine La Rivière, qui en 'vint foire le rapport à Monsieur^ estre logée à une lieue de là. Monsieur envoya aussitost vers le sieur dé Tavannes pour se resjouyc avec luy de ceste bonne nouvelle. Il liiy fit response qu'il avoit raison de ne pouvoir dormir de joyè; au reste qu'il esperoit avant que la journée du lendemain fust achevée, luy faire advouçr qu'il eistoit un des plus contents princes qui se pust trouver au monde. Davantage fut donné ordre que tous les bagages qui estoient dedans la ville de Ghasteau'-Neuf Ue bougeroient de leurs logis, et que tous ceux de reistres, de la gendarmerie, et autres tant de pied que de cheval, n^eiitreroient point dedans la

ville ^ pour n'embarrasser le chemin des ponts. Le sieur de Tavannes se trouva luy-mesme à la poincte du jour pour faire ressortir ceux qui desjà j estoient enU-ez^ et arrester les autres , et commander que tous se mettroient sur le haut du costau en la plaine qui est auprès du chasteau, laquelle se pouvoit descouvrir dès le costëde la rivière où estoient l<^ez les ennemis; de sorte qu'à juger de [si loing, ce bfigage sembloit plustost une grande partie de l'armée que ce qu'il estoit ; chose qui servoit à couvrir le passage des gens de gueire. L'armée ne commença point à passer dès la minuicty pour autant que la gendarmerie estoit logée à deux ou trois lieues de là ^ ains commença à passer seulement deux heures avant jour ; et néantmoins les ponts et entrées d'iceux ayant esté achevez avec tant d'heur et en extrême diligence , l'armée passa à souhait) et sans embarrassement quelconque. Durant lequel passage messieurs de Guise , colonnel des chevaux légers^ et de Martigues^ qui avoient esté ordonnez d'estre tousjours àTavantgarde, ayans fait acheminer le sieur de La Valette devant eux^ celuy-ci trouva que les ennemis commençoient desjà à amver sur le haut de la montagne ; lesquels à l'instant se retirèrent ^ voyant que les nostres avoient pris la place. Us prindrent leur place de battaille à un quart de lieuë de là, près du village de Bassac^ où à l'instant les autres grosses troupes les vindrent trouver, et se mirent en un lieu fort avantageux et très-difficile y à cause d'un ruisseau qu'ils mirent devant eux, où il falloit aller à la file; durant lequel temps toute nostre armée se trouva passée. Monsieur, voyant les ennemis, lafit descendre de la montagne en la plaine , et fut attaquée

SEIGNEUR DE TAVAITKES. [iSÔg] ^85

rescarmouche sur le bord du ruisseau ^ où les ennemis furent menez de telle façon qu'ils furent contraincts de quitter, le ruisseau. Us firent retirer leurs gens de pied, les couvrant de grosses troupes de cavallerie jusques à un quart delieuë de là, sur le bord d'un estang, à un autre ruisseau devant eux. Nostre avantgarde estant passée la première, les seigneurs qui alloient les premiers, comme M. de Guise, le sieur de Brissac et quelques autres, se. hasterent tant qu'ils arrivèrent où estoient les ennemis en desordre, mesmes les enseignes .desbandées, et se mirent en un village sur le bord de la chaussée. Ce que voyant le sieur de Tavannes,qui, par le commandement de Monsieur, alloit à la teste des nostres pour voir leurs deportemens, manda à.Monsieiir qu'il voyoit un très-mauvais ordre à ceux qui alloient devant , et qu'il estoit très-nécessaire qu'il se hastast en toute diligence avec toute la gendarmerie pour les soustenir, ; autrement qu'il les voyoit en danger d'estre perdus, et luy en fit deux eu trois recharges; la dernière fust par le seigneur Marc- Anthoine, escuyer de l'escurie du Roy; ce que Monsieur fit en la plus grande diligence qu'il luy fust possil))e. Mai3 cependant les nostres, s'estant desbandez et avancez, recevoient une grande charge dans le village, de sorte que la pluspart retournoient et abandonnoient le lieu presque du tout, avec un grand desordre. Le sieur, de Tavannes n'a voit en cet endroict amené nulle troupe , et sa compagnie estoit demeurée avec MoiDsieur ; ce qui fc^t cause qu'il alla trouver le comte ringrave avec sa troupe de reistres, et le pria de vouloir venir à la charge pour soustenirles nostres; ce qu'il fit volontiers ; et les mena le sieur de Tavannes au grand

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trot à cost^ du village. Ce que voyant, les ennemis tm» drent bride/ et se retirèrent : chose qui vint bien k propos pour ceux qui s'estoient avec si mauvais ordre tant avance». Là demeurèrent les troupes lune devant l'autre y ne pouvant venir au combat que par la chaussée de l'estangy à cause du petit ruisseau qui paitok au-dessous de la chaussée, et de certaines hayes.Quojvoyant, le sieur de Tavannes envoya en diligence un gentilhomme des siens, nommé Bichemont, au^-des^ sous du ruisseau recognoistre s'il y avoit moyen de passer, lequel revint soudain, et rapporta que le pos^ sage estoit facile.Toutesfois, parce que la chose impor* toit beaucoup, et qu'il estoit question de venir à la bataille par ce costé-là , le sieur de Tavannes pria les 'sieurs de Losse et dé La Yauguion, et le seigneur Bâillon, d'aller recognoistre si ce gentilhomme disoft vérité ; lesquels soudain rapportei^nt que l'on y potevoit facilement passer. Â l'instant le sieur de Tavannes envoya vers Monsieur pour le faire prendre à main droicte avec ses troupes droict au passage, et y Ëiire acheminer l'artillerie et le reste de l'armée ; et quaad et quand fit marcher messieurs de 6ui$e et de Martigues qui estoient ressortis du village, et ralliez à lenrs enseignes, et le reste de l'avantgarde, droict au passage pour al}er au combat; estant tousjours l'armée des ennemis en bataille de l'autre* costé du ruisseau, si près, et à la veuë Tun de Tautre, que l'un ne pouvoit rien faire que l'autre ne le vist

Et comme ces troupes commencèrent de descendre le long du ruisseau, ledict sieur de Tavannes, sedoui:ant bien que les ennemis en feroient autant, alla i h troupe du ringrave , et le pria qu'il ne suivist point

SEIGNEUR DB TAVAiriyflS. [iSÔQ] 287

Tavantgarde; mais, comme il verroit les ennemis de^ semparer la chaussée et le ruisseau, qu'il passâst; et, comme les nostres iroient à la charge, qu'il pdurroit charger lesdits euBemis par derrière , ou à tout le moins paF le flaiic : ce qu'il accorda, et le mit le sieur de Ta-* vamies au chemin, voyant que les ennemis commen*çoîent desjà à desemparer pour aller au devant de Qoslre avantgarde. Ce faict, il s'en retourna soudain treuvi^ Monsieur, qui estoit son lieu , ayant charge dé combattre près de luy. Nostre avantgarde, arrivée au passage, trouva que partie de l'artillerie qui avoit pris la main droicte y estoit desjà arrivée, et neantmoins si tard qu'elle n'eust le loisir de ticer que deux coups. Là les ennemis vindrent à la charge les premiers, otk IW vit l'Admirai et d'Ândelot faire mollement ; car, comme ils furent à la longueur des lances, la plus grande part tourna à gauche , et celle du prince de Coudé vint tout droîct, et se trouva la première à la charge. Le sieur de La Valette avec sa troupe les chargea fort vivement. Messieurs de Guise et de Maitigues, estans pour le soustenir , se trouvans abandonnez de par-^ tie de leurs gens qui tournèrent le dos, et le sieur de La Valette mal soustenu , toute la charge vint tomber sur M. de Montpensier et M. le prince Dauphin ; lequel prince Dauphin tint ferme, où Monsieur arriva avec sa troupe bien à propos; en sorte que les ennemis fuirent mis ^1 route. Là fut tué le prince de Condé. On peut asseurer véritablement que les reistres qui avoient passé sur la chaussée servirent grandement , encore qu'ils allassent assez mollement; car s'ils eussent voulu ils ettssej[ït donné par le derrière au prince de Condé à rheure qu'il marchoit droit aux nostres ; et bien qu'ils

!l88 [l^^d] GUILLAUME DE SAULX,

tinssent bride seulement , leur présence ayda aucunement à faire fuyr les ennemis , qui s*ën allèrent au grand galop; 'et se voulant ralier par. fois , ils forent poursuivis si vivement^ qpi^ils n'en eurent pas le moyen ny le loisir. Or comme ils fuyoient, et que Monsieur avec son armée les poursuivoit, les reistres qui avoient passé sur la chaussée arrivèrent^ lesquels avec le reste des nostres poursuivirent et emportèrent la victoire trois lieues durant; et après que Monsieur enst aussi poursuivy.la victoire deux grandes lieues avec ses troupes y on luy rapporta que plusieurs des ennemis, tant de pied que de cheval, avoient pris la main gauch^ et s'estoient retirez dedans Jarnac. Il y alla aussi-tost avec l'artillerie pour attaquer ladicte ville et chasteau, laquelle il leur fit abandonner, et les força de se retirer par le pont, qu'ils rompirent après eux. Mais ils ne sceurent se sauver si promptement, estans poursuivis de si près comme ils estoient, qu'il ne fiist tué là mesme une partie de leur infanterie. Et dès le soir mesme Monsieur logea audict Jarnac, tant pour rassembler son armée que pour sçavoir qu'estoient devenus l'Âdmiral , d'Andelot son fi:ere, et les principaux qui estoient avec eux. On luy rapporta que les nostres avoient poursuivy lesdicts Admirai et d'Andelot jusques à Xainctes, qui est à huict grandes lieues du lieu où la bataille avoit esté conmiencée, et que bien près de ceste ville là la cornette de l'Admirai fot prise, et le sieur de Beaujea qui la portoit, amené prisonnier, et que l'AdooLiral et d'Andelot qui estoient sous la cornette s'estoient sauvez dedans la ville. L'armée de Monsieur et celle des ennemis commencèrent de se voir, et prendre les advantages les uns sur les. autres dès le dimanche matin

SElGirBUR DE TAVAITIIBS. [iSÔy] 2)89

i3 de mars iSôg, au soleil levant : le combat et la poursuite des ennemis à la bataille que Monsieur gaigna^ dura jusqu'à six heures du soir.

Par Tadvis du sieur de Ta vannes , fut envoyé au Roy le sieur de LîgneroUes, après la bataille de Jarnac^ proposer que s'il plaisoit à Sa Majesté permettre à Monsieur laisser en Guyenne M. de Montpensier, les Suisses, gens de pied; Tartillerie et le reste de Tarmée^ de s'acheminer avec deux mille chevaux joindre Farmée conduicte par messieurs d*Aumalle et de Nemours en Boargongne, qu'infailliblement il contraindroit le duc des Deux-Ponts, qui menoit d'Allemagne les reistres et lansquenets des ennemis, de venir à la bataille en certains lieux audit païs, où il estoit contrainct de passer; et esperoit en obtenir la victoire, tant pour Faugmentation des forces à l'armëe, que pour Fobeyssance qui y serôit mieux rendue sous un seul chef que sous les* dits sieurs d'Aumalle et de Nemours, ausquels le pouvoir^ estant égal, la jalousie entr'eux estoit inévitable. Le sieur de Lignerolles, ayant esté ouy en Cour , y fut retenti six semaines, sans estre depesché, et après on lay dit que sa proposition estoit bonne. Surquoy il respondit qu'elle Tavoit esté à son arrivée, mais mainteienant qu'elle estoit inutile^ que les reitres ennemis avoient pasçé Loire à La Charité. Le retardement vint par le moyen de M. le cardinal de Lorraine, qni vouloit que ses parens demeurassent en authorité. Par là on void que l'interest particulier marche souvent avant celuy du public ; mais ceux qui ne préfèrent le bien d'un Estât à leurs passions particulières ne sont point excusables.

On séjourna le lendemain de la bataille de Jarnaè 35. iQ

agO [1S69] GUILLAUME DE 8AULX y

au mesme lieu pour refaire les pouts. Le jour après, Cut advisë d'aller à Cognac j lequel n'ayant pas esté fortifié y Ton estimoit que les ennemis ne s'y arresteroient point, et que y le prenant, ce seroit tenir Angoulesme en subjection; Joint que suivre plus avant les ennemis qui estoient retirez à Xainctes , à Sainct-Jean-d'Angely et à La Rochelle, ne seroit que perdre le temps, principalement n'ayant point de grosse artillerie , laquelle neantmoins avoit esté mandée plus de trois mois auparavant, pour avoir moyen de battre les places, et attirer les ennemis au combat. Ainsi estans arrivez près de Cognac, Ton le fit sommer, et fit-on semblant de faire quelque approche par le parc : mais il se treuva que la pluspart de leurs gens de chevalet de pied, jusquesau nombre de quatre ou cinq mille, s'estoient sauvez là dedans; et n'ayant point de pièces de batterie que quatre petits canons, ny de iQunitions que pour tirer deux ou trois cens coups , aussi qu'il falloit loger à descouyert par unepluye extrêmement fi:oide, Monsieur se logeai demye lieue de là, après avoir jugé que ce seroit perdre temps de l'assaillir sans artillerie. Le lendemain, ayant entendu que les ennemis se rallioient du costé de SaiDCt> Jean-d'Angely , Nyort et La Rochelle , fut advisé de faire repasser l'armée à Jarnac pour les aller trouver, après toutesfois avoir séjourné deux jours, à cause des grandes traictes que l'on avoit faictes pour l'entreprise de Chasteau-Neuf , et de la bataille, et pour faire reposer nos reitres qui ne Êiisoient que d'arriver, estans venus à grandes journées. On s'avança jusques auprès de Dampierre, d'autant que les ennemis s'estoient acheminez jusques vers Thonnay-Charante : et là nous fusmesadvertis que, septans nostre venue ^ ils avoient passe la

SSIOITEUR DE TAVAmrES. [i569] dgj

Charante jour et nuict, et estoient allez du costé 4e Ponts. On nous advertit qu'ils dévoient passer à la faveur du capitaine Pilles , qui estoit dans Bergerac dû costé de la Guyenne, pour joindre les viscomtes, qui estoient trois ou quatre seigneurs gascons unis ensemble avec quelques troupes de gens de guerre. Quoy voyant, nous retournasmes aussi-tost au passage de Jarnac, n'y en ayant nul autre plus près, pour essayer de les attraper au passage de la Garonne. On envoya au devant Je sienr de Martigues avec deux mille chevaux, y compris la compagnie du sieur deTavannes, conduicte par le sieur de Tavannes son fils aisné, autheur de ces Mé» moires. U trouva que les ennemis avoient changé dé dessein , et avoient ordo'hné seulemient le comte de Mongommery avec huict cornettes pour aller à Ponts, desquelles le sieur de Martigues en deffit quatre, dont les drapeaux furent envoyez au Boy. Ce faict, il vint retrouver Farmée avant qu'elle fust au passage dé Jamac. Surquoy fîist advisé d'envoyer faire venir quatre petits canons à Poictiers, que le sieur duLude amena jusques à la rivière dé Boutonne, où toute l'armée les alla recevoir, et ce pour prendre (en attendant la grosse artillerie qui venoit de Paris) les petites places qui tenoient le passage de Gascongne, comme Mussidan, Aubeterre, Bergerac et autres petits chasteaux. Alors les ennemis n'avoient point de corps d'armée où l'on les eust sceu attaquer, ains tenoient tous leurs gens dedans Cognac et Xainctes, parle moyen desquelles villes et du port de Thonne-Gharante ils avoient les passages de la rivière à leur commandement; et nous ne pouvions forcer lesdictes villes par faute de la grosse artillerie.

%g% [l56g] ÛUltLAUME DE SAUUL)

De sorte que Monsieur s'achemina avec Farmée à Montmoreauy tant pour empescherrarmée des vicom* tesi^ que Ton disbit tous les jours devoir passer^ que pour prendre Mussidan et autres places avec les pe< tits canons^ qui n'estoient, pas de grand effect : et fut employé plus de temps à U pri^e de Mussidan ( où le comte de Brissac, l'un des colonnels de Tinfanterie françoise, et le sieur de Pompadoiir furent tuez ) que Ton n'avoit espéré, d'autant que ceux qui estoient dedans estaient gens bien résolus, et la firent combattre pied à pied depuis l'avoir faicte raser. On nous advertit que les vicomtes, à cause de la prise de Mussidan, qui les &vorisûit, avoient résolu de ne plus passer ; et, d'autre part, que les ennemis faisoient estât d'avoir rallié envi- Foa quinze cens chevaux et deux mille arquebuziers, la pluspart à cheval; lesquels ils esperoient iaire passer la riviere.de Loyre au dessus de Roikxie, pour aller trouver le duc dest DeUx^^Ponts qui commençoit à sortir d'Allemagne , et y avoit des)à huîct cens chevaux des ennemis dans Angoulesme : quoy voyant Monsieur, il s'en vint avec son armée loger à Villebois pour emr pescher ceste entreprise, en attendaqt tousjqurs la grosse artillerie, de laquelle, quelques jours après, en «urriva douze canons à Tours. Cependant le duc des Deux-Ponts arriva en la comté de Bourgongne. Surquoy on manda au Roy s'il luy plaisoit qu'on assaillist les places, ou bien que Ton empesokast le passage des ennemis, qui ponvoient aller passer au long de r Auvergne > pour là joindre les vicomtes e\ aller droict au passage de la rivière de Lo3rre; lesquels vicomtéi ponvoient avoir avec eux six mille arquebuziers et six cens chevaux : de manière que tous ensemble ils pou-

SEIGNEUR DE TAVANNES. [iS^q] 39^

* f oient estre plus de deux mille chevaux et |iuk4 m^lle hommes de pied, et leurs places très-^ien gan^ies^ re^ moBstrant à Sa Majesté que nous ne pouvions assaillir lek places y et empescher de passer les ennemis. Sur* quoy Sa Majesté manda que l'on èmpesdiast sur tout le passage des ennemis, sans s'amuser aux places , comme chose plus importante, et que cependant le dac des Deux-Poiits seroit fort bien empesché de delà. L'on sçait assez en quel estât lis estoient redtikts , leurfi h<mimes desseichez de faim et accablez de maladies, leurs villes toutes en un coup comme assiégées ,^et en ^nde nécessité.

Ouavoit laissé les forces du sieur du Lude du co^ de Poictiers pouf empescher la récolte , et Momidtfp estoit de l'autre costé quand les nouvelles vindren( que le duc des Deux*Ponts avoit desjà pifisé la BooF-i» gongne. Alors avec raison, Monsieur, pour ki'estrd forcé de combattre à si grand desavantage, fut eon^^ trainct de prendre party, et s'approcher de la rivière de Vienne , mesïne attendu que l'armée du duc, îayant forcé Là Charité, vefaoit la première, estant arrivée a« Blanc en Berry. M. d'Aumalle l'advertit, et le supplia de prendre garde à soy : ce qui fit cheminer l'arméa entre Sevilly et Le Blanc. Et depuis, l'armée de M. d'Aii^ Mlle s'estànt approchée , fut advisé de se joindre, non tOiitesfoîs sans grande crainte cpieceux dis son armée desjà desobéïssans, et qui avoient commencé de l'abandonner, ne continuassent, et ne siervissent de fi^iau** Va^is exemple à l'atmée de Monsieur t ^t depuis s'iestre joiacts à demy , et , par manière de dire, eô poste eti la présence de la Roy ne 'mère, l'on -entra danslepays'itérile du Limoiitsiti, sans avoir le temps d'y dresser nul

^94 [ ^ ^69] GUILLAUME DB SÀtJL:^^

magazin ; par lequel pays les ennemis^ qui avoient au- * paravant séjourné^ marchoient à grandes journées; et on les vint joindre à La Souterranne, où, par l'excuse que trouvèrent nos reitres sur les yivres^ Ton ne les peut combattre y et on marcha avec la faim, jour et nuicty jusques au petit Limoges , oii ils furent encore r'atteints; et firent les reitres le mesme refus , par ce^ disoient-ilsy que leur bagage , qui ne les avoit peu suivre, estoit encore esloigné d'eux: de sorte que les ennemis pass^ent la riviere.de Vienne , où l'armée du duc des Deux-Ponts les vint joindre.

Quand l'armée de Monsieur eust passé Limoges, les capitaines furent d'advis de suivre les ennemis le plus .diligemn]^ent que Ëdrese pourroît, et demandèrent de porter avec eux du pain pour un jour, afin que, s'ils trouvoient les ennemis en lieu si avantageux que promptement l'on les peust combattre, ils eussent quelque temps pour en chercher les moyens; ou bien, s'ils faisoient quelques traictes, il& eussent moyen de les suivre, et oster l'occasion et excuse aux reitres de demeurer derrière, ou ne vouloir point combattre. Mais il ne fut possible d'en estre secourus, encores que, outre les commissaires ordinaires des vivres, plusieurs autres de la suitte de laBoyne. mère s'en meslassent.

Enfin l'armée passa ïa rivière pour aller trouver les ennemis; et le jour mesme, ceste desobeyssance desjà commencée en Bourgongne en l'armée de M. d'Aumalle vint à continuer , de sorte que son lieutenant partit, et toute sa compagnie se desbanda, fors huict ou dix gensdarmes; et infinis autres, tant de l'une que de l'autre armée, à leur exemple, s'en allèrent sans congé, et sans avoir esgard que nous allions pour don-

sBiûiVEtjR DE TÀVAiTJf ES. {iSôgj ayS

ner la bataille , ny à la présence de la JRoyne, qui estpit encore à Limoges ; et depuis par ce mauvais exemple les uostres continuèrent à s*en aller y avec plus d'occasion toutesfois pour avoir campé près d'un an entier^ non qu'il y «ust excuse qui valust ny pour l'un ny pour l'autre. Quoy voyant, Monsieur délibéra, avant qu'il y eust plus grande diminution , d'aller retrouver les ennemis, encorie qu'il n'y eust aucuns vivres, prin^cipalement parce que nous estions contraincts demar* cher sur leurs pas, et aux piteuses traces du feu qu'ils mettoient par tout où ils passoient.

Monsieur donc vint loger à La RochelabeiUe, à une lieue de Sainct Juiez , où ils estoient en un lieu fort advantageux , et nous pareillement, pour avoir une vallée et un marais à la teste de nostre armée. Là fut délibéré ce qui seroit à. faire : quelques-uns furent d'opinion que l'on devoit passer la vallée qui estoit entre les deux camps deux Jieures devant jour, afin de prévenir etprendrela place avant que les, ennemis- s'en. saisissent: ' chose qui ne fut point exécutée pour les dif&cultez qui s y trouvèrent. Les ennemis vindrent prendre la mesme place le matin , où partie de nostre ai^quebuzerie, pour estre logez auprès du valon, au lieu de se rendre en leur place de bataille, sans commandement, nysans considérer' qu'ils ne pou voient estre secourus de gens de cheval, allèrent passer la vallée du costé des ennemis pendant que l'armée se mettoit en bataille; et, non contens de ce, allèrent par dedans le bois de fustaye monter sur le haut du costau, et là attachèrent l'escarmouche, où une troupe de leur cavalerie fit une charge.^ Là le sieur colonel Strosse et quelques capitaines et soldats furent prisonniers, et partie d'iceu^tue%.

. U s'en ensuivit ce que plu^ieur$ $eigpçurs et gQQtikr hommes pourront tesmoigner, lesquels s'y trouvereoi aussi sans commandement, et ne sou&tindrex^t la cbarg«i C3 qui donna courage aux ennemis d'ei^eçiiter leur des* sein. Monsieur y avoit envoyé pour les retirerj pendant lequel temps il envoya le sieur de Tavannes devers les Italiens, qui estoient logez à l'un des bouts du camp,^ en un petit village, sur Tadvenuë p^r où les ennemis pouvoient venir , en faisant toutesfois un grand tour^ U trouva que les Italiens s'estaient mis en bataille, à sçavoir leurs gens de cheval dedans le camp, et leurs gens de pied dehors le village entre deux : de sorte que les gens de pied et de cheval ne se poufoient secourir l'un l'autre , à cause des marests/sinon à travers le viUage par un seul lieu bien fort estroit, rarque* buzerie séparée en un certain bois de haute ftitaye qui estoit plus avant. Surquoy fut remonstré par le sieur de Tavannes au sieur comte de Sainctefiour, qui cornmandoit aux troupes italiennes envoyées par le pape^ qu'il estoit raisonnable que les gens de pied repassas* sent dans le camp afin de pouvoir combattre avec ^a^ mée et leurs gens de chevaL Ledit sieur comte respondit qu'il luy sembloit n'estre pas fort hoiineste d'abandon-' ner le logis, mesme que son bagage estoit encores dedans. A quoy fut reparty par ledit sieur de Tavannes que le logis ne luy estoit donné que pour sa commodité, et non pour y combattre; que le lieu pour combattre estoit avec les autres batailles, et que, sauf son meilleur advis , il luy sembloit que son bagage devoit aller trouver le bagage de l'armée: que le bataillon des gens de pied devoit passer du côsté des gen$ ^^ cheval ; que neantuioins il pourrpit laisser quelque ar-

SEIOHE10R Di tatanhes. [i569] ^97

qaebazerie pour defiendre le village le plus longue^ ment que &ire se pourroit, lequel toutesfois ne pouvoit estre tenu à cailae d'une montagne fort près de là qui luy estoit à cavalier. Chose à quoy ledit sieur cotnte s'accorda trè»-volontier$ ; et, avec prompte diligence ^ fit repasser ses gens de pied du costé du camp, où estoient ses gens de cheval , et delà en avant se logea dans le camp à la campagne , au lieu qui fut advisé sur rhetire, tousjours neantmioins sur la seule advenue^ ainsi que luy> comme personnage dé valeur/le desiroit. Et pource qu'aucuns ont voulu dire que le camp estoit fort débile et mal à radvàntagè, il se trouvera, par le dire de ceux qui s!7 entendent, qu'il n'en estoit point en quelque part que ce fust de plus advantageux /comme l'on es-^ prouva après que les batailles furent rangées ainsi qu^elles dévoient estre.

Lo lendemain, les ennemis partirent de leurs logis, et firent une grande traicte de sixlieûës du costé dé Perigueux, lequel avoit esté fort bien pourveu, non toutesfi>is sans grande difficulté. Et après. Monsieur estant contrainct par famine et nécessité de prendre la main gauche, et aussi pour favoriser plus facilement le pays de Perigueux , l'armée vint à Lessac. Les en-^ neonis trouvèrent le Perigueux si bien pourveu, qu'iisr prindrent la main droicte, et depuis, tout à un coup, tournèrent droict à Chabanay, Confols^nt et le Dorât , qui estoit tourner la teste devers le Berry ou Touraine. Ce qui fit croire à Monsieur qu'ils voulussent aller gaigner Tours, ou autres villes qui sont sur là rivière de LiOyre, combien qu'il n'en pouvoit advenir inconvénient, ayant commandé à M. du Lude, dès l'heure que les ennemis approcheroient de la Creuse, faire ap*

^9^ [xSôg] GUILLAUME DE SÀULX^

procher le maistre de camp Onous avec quinze enseigneSy pour se jetter dans Tours quand il verroit roccasion. D'autre part, il despescha le maistre de camp de risle et les enseignes italiennes du duc de Somme, pour y aller et pourvoir à Loches en passant; et delà, considérant que nos gensdarmes avoient tousjours continué de s'en aller, de sorte qu'il n'y en avoit presque plus , fut advisë de retourner par auprès de Limoges, gaigner le devant de Tours. Quoy faisant, les ennemis tournèrent tout court droîct à Luzignan avec l'artillerie qu'ils avoient amenée d'Angoulesme. Geste place se rendit en quatre jours. Celuy qui estoit dedans, on le sieur du Lude,en eust peu rendre raison, luy ayant esté laissé trente enseignes de gens de pied et sept compagnies de gensdarmes, pour la garde seulement dudict Luzignan et de Poictiers, sans comprendre les compagnies qui gardoient les rivières de Vienne et Loyre, jusques à Sauinur. Et pour ce que ces fbrcesJà estoient trop puissantes pour garder seulement deux places, ains estoient bastantes pour tenir les ennemis serrez dans leurs placés, et empescher la récolte , afin que quand l'armée des ennemis seroit passée en Guyenne, ou du costé de la France, ils se joignissent avec les forces du sieur de Montluc, et se missent en campagne ainsi qu'il leur avoit esté commandé, afin d'essayer de reprendre quelques villes de là conqueste des ennemis» avec l'artillerie qui estoit à Poictiers ; toutesfoisle sieur du Lude avoit commandement exprès, mesme par le sieur d'Ârgence, qui luy apporta la parole, de nesor* tir point et de n'assaillir rien avec l'artillerie que les ennemis ne fussent esloignez, comme dit est, et qu'ils ne peussent retourner à luy. Mais Monsieur sceut in-

SBIGNEtTK DE TÀVAimSS. [tSÔg] ^99

continent qu'il estoit devant Nyort, et Fadvertit par quatre messagers de suite qu'il eust à prendre garde à $ojj et se retirast avec l'artillerie : <:e qu'il fit; mais ce fat si tard qu'il en laissa une partie à Sainct-^Mezant, et l'autre à Lungnan^ et partie de ses forces demeurèrent à Sainct»Mexant. Or quelle raison peut- il alléguer d'estre sorty, et pourquoy il ne mit plus de gens dans Luzignan, et quel obstacle il eust, ensemble les autres gouverneurs y de ne fortifier les villes de Poictiers, Limoges, Perigueux, Liborne et Saumur, chose qui leur avoit este commandée par infinies et reïterées fois, et envoyé ingénieux et pouvoir d'employer les forces et moyens du païs pour cet effet ? Or, estant Monsieur acheminé pour venir gaigner Loches, M. de Guise demanda plusieurs fois congé d'aller à la guerre. Ce qui luy fut refusé, mesme en la présence de M. d'Aumalle, tant h cause du peu de gens de cheval irançois que nous avions, dont on ne pouvoit desgarnir le camp que pour le respect de sa personne; mais enfin il pressa tellement , qu'il dit tout haut que le Boy luy avoit donné la charge de colonel gênerai des chevaux légers, et qu'il faUoit qu'il fust indigne de sa charge s'il ne la faisoit. De sorte que Monsieur, quoy qu'à son grand regret, luy accorda son congé pour aller à la guerre, entre le camp des ennemis et le nostre seulement. Et toutesfois la première nouvelle qu'il en eust, fut qu'il s'estoit allé jetter dans Pôictiérs avec ce qu'il avoit emmené. Ce qu'ayant sceu, les ennemis, qui estoient encore à Luzignan pour surprendre ledict sieur de Guise, ou pour attirer nostre armée sans gensdarmes à la bataille pour l'aller secourir, l'allerent assiéger à Poictiers: et Ton estime que sa présence y servit beaucoup , c^m-^

30Q [l569J GUILLAUME DE SAULX^

bien^ne ksi^urduLudeaToit tous j ours mandéqneroA s'asieurast de la place sans demander nostre secours.

Au commencement de l'automne , en Tann^ iSâg^ le siège de la ville dé Poictîers continuàDiti et rahnëè de M, le duc d'Anjou estant ioferieure en nombre de cayall^rie et de gens de pied à celle des ènnenis , à cause de la gendarmerie licenciée avec congé ou ail* trement, ne pouvant secourir la ville qui estpit en péril d'estre prise à fitute de vivres et autres mauquemens, le sieur de Tavannes conseilla dé faire une diversion qui la rendit entièrement libre , qui lut telle : La ville de Chasielleraut , à quatre lieues des e&nemis ^ fut investie par les forces de Monsieur. Le lendemain q«'elles en estoient approchées ^ la batterie faicte le matio, l'assaut se donna à midy> où la résistance fût telle qu*il fallut s'en retirer avec perte> Après cela on Jtint conseil de ce qui estoit à faire : quelques capitaines estoient d'advis que Mon'sieur ^ejourni»t un jour ou deux, k fin de faire coghoistre aux ennemis qu'on ne les redo»toit point. Le sieur de Tavannes, tout an contraire^ dit que les ennemis croient advertis du siège de la ville dé Chastellérauty où ils presumoient qu'on fùst engage ayant tout ce jour -là ouy tirer l'artillerie; qu'infailliblement estans supérieurs en forces, îis vienefroMt à nous, tant pour secourir là ville que 'pour tenter un combat avec apparence d'en avoir la victoire; que le dessein qui avoit esté faict sur €hastelleràiit n'estoil que pour faire lever le siège ^e Poictiers et y fs&rè en* trer des vivres ; ce qui empescheroit les ennemis d'y re^oliiDèr; qu'il failoit que L'armée partist prompte* me^ et se retirast au port dé Pilles, delà' la rivière de Cpewe, et de^ laisser deux mille arquebusiers dans

SEIGNBUH DE TATAKKES. [l57o] 3oi

le bourg, qui empescberoient, avec retrandiement, radyeDaë et passage des ennemis, et que celuy qui avoit le profit de la guerre en avoit Thonneur. Ce conseil fut receu et exécuté si à poinct, qu'il en advint ainsi qu'il avoit proposé, la ville de Poictiers demeurant par ce moyen desgagée. Les ennemis arrivèrent le soir mesme proche le port de Pilles, où ils furent bien receus, et repoussez de l'infanterie qui les atten-^ doit. Et le lendemain, forent faicts plusieurs retrandiemens aux quays de la rivière pour empescher les ennemis de passer. Le séjour faiot au port de Pilles donna commodité d'attendre plusieurs compagnies d'ordonnance, qui vindrent là trouver Monsieur; et son armée se renforça depuis , qui luy donna subject d'aller chercher les ennemis à Moncontour, oik se donna la bataille à Tadvantage de l'armée du Roy, où le sieur de Ta*» vannes remporta la gloire d'avoir mis l'ordre qui la rendit viotoraeuse, assisté la personne de M. le duc d'An)ou, et d'avoir généreusement combattu: ce fut le troisiesme jour d'octobre 1569. Les histoires quiontdcr vancé ces Mémoires n^en ont rien oublié, ny des succex de l'armée depuis son partement du port de Pilles, ensemble du siège et prise de Sainct-Jean-d'Angely, où le roy Charles neufiesme se trouva en personne.

L*année 1570, après que l'armée du Roy, conduicte par le n^reschal de Côssé, et celle des ennemis, par les princes de Navarre et de Condé et l'admirai de Chastillon, eurent passé en Bourgongne, où le sieur de Vantoux, de la maison de Saulz, commandoit en l'absence du sieur de Tavannes son parent, il y mit si bon ordre que les ennemis ne peurent prendre aucunes petites villes : aussi n'avoient-ils aucunes pièces de

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batterie y ains avoient perdu une partie de leurs gens à une charge faicte par le sieur de La Valette , à la yeuë des deux armées, proche Ârnay-le*Duc. Peu après, Tedict du Boy pour la paix avec eux fut publié à Sainct- Germain en Laje [167 1]. Ce fut alors que le sieur de Ta vannes, lors mareschal de France, et depuis i;ouverneur de Provence et admirai des mers de Levant, mitpar escritet donna au Roy plusieurs mémoires et advis concernans le bien du royaume, manutention de la personne de Sa Majesté et de son Estât, pleins de conseils utiles et maximes salutaires, qui se verront à la Sn du présent livre, en termes sérieux, avec quelques autres advis dudit sieur de Tavannes, de pareil stile, faicts Tannée 167 2, concernant mesmesubject, etdiscourant contre l'opinion de ceux qui persuadent la guerre de Flandre. La postérité jugera par tel ouvrage quel estoit l'ouvrier, lequel on a voulu blasmer d'avoir esté un des autheurs des exécutions faictes la mesme année 1572 contre les huguenots. Un seul exemple dissipera ce faux bruit (0, qui est le doux traictement qu'au commencement des guerres civiles il leur fit à Dijon, lors qu'ils y avoient commencé de prendre les armes : ils en furent quittes pour un bannissement de la ville. Bien mit-il par escrit, après ces exécutions (voyant le Boy résolu de faire la guerre et attaquer La Bochelle), les moyens comme il s'y falloit comporter, contenus au discours que j'ay jugé devoir estre adjousté aux susdits advis.

Le mesme mareschal de Tavannes ne fut point au

(>) Dissipera ce faux bruit. Il n^est que trop vrai qae Gaspard de Tayannes fit partie du conseil où iut déddë le massacre de la Saint- Barthélemj. (V. la notice sur G. de Tavannes, t. a3, p. 37, première série.)

SEIGNEUR DE TAVAJNlf ES. [l572] 3o3

siège de La Rochelle; une violente maladie Tairesta en chemin y et Fosta du monde en Taage de soixante et trois ans.. Sa présence y eust sans doute apporté une heureuse issue, selon le jugement des plus advisez. Il laissa Guillaume de Saulx, sieur de Tavannes, son fils aisné, autheur de ces Mémoires , lieutenant du Boy en Boorgongne en Tabsence de M. le duc de Mayenne et du sieur comte de Gharny ; qui pendant ce temps rompit plusieurs entreprises faictes sur les villes du païs par les ennemis , mesmement sur Mascon et la citadelle de Ghalon, où il fit prendre en sa présence le lieutenant de la garnison y estant prisonnier, et mener à Dijon. Le tombeau qu'il fit dresser au sieur mareschal de Tavannes son père, doit par les mérites d'un personnage si signalé, avoir lieu dans ces Mémoires, comme ses rares vertus l'ont eu dans les histoires qui racontent les guerres de son temps. Il est de la teneur qui suit :

A U MEMOIRE DE GASPARD DE SAVLZ, SIEUR DE TAVAHMES , VARESCHAl. DE FRAVGE , GO VY ERREUR DE PROYERGE , ADMISAL DES MERS DE LE- TAU T , QUI MOURUT LE XDL JUIN M. D. ULXIII.

D'hardiesse, d'assaut, de conseil, de YaiUanee*,

Je deifis, je prins, faidé, je regagne, Charles-Quint, un millord, Henry, le Dauphiné, A Renty, à Calais, aux guerres, à Yallence.

Cinquiesme mareschal premier je fus en France. Admirai de LieYant , fs^y aux mers commandé ; Pay, lieutenant de Roy, la Bourgongne gardé ^ Pay pour luy-mesme esté gouYemeur de FroYence. En soixante-trois ans qu'au monde j'ay Yesca, Je n'ay rien , fors la mort, trouYé qui ait Yaincu Ma puissance, mon bras, mon bon-*heur, ma prouesse^ Dont mon corps, mon esprit et mon renom aqssi. Vieil, heureux, immortel, gist, revit, court sans cesse Au tombeau , dans les cienx , par tout ce monde ioy .

TiifT ii i . ■ ■' I II .n., i j ' I, j 'I I i i Ti' ,'i gc

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