LIVRE DEUXIESME
Si7ii la fin de Tannée i573 ^ le roy Charles neufiesme^ après le départ de M. le duc d*Ân jou son frere^ qui al* loit en Poulogne prendre la couronne de ce royaume là f donna charge à deux gentilshommes de qualitéi en chacune province de son royaume , de visiter les villes et bourgs d'icelles^ pour s'informer de ce qui estoit nécessaire au bien de son Elstat et de ses sujets^ et des oppressions qu'ils recevoient , afin d'y pourvoir et y mettre un bon ordre, par l'advis de messeignearsi les princes de son sang et de messieurs de son conseil, en l'assemblée que pour ce suject il vouloit faireà Sain^ Germain-en-Laye. A quoy estant satisfaict^ Guillaume de Saulx, sieur de Tavannes [i574]> le marescbalde Tavannes son père estant lors decedë, fut employëpom* la Bourgongne, où il estoit lieutenant de Sa Majesté en l'absence de M. le duc de Mayenne et du comte de Chamy.
Après s'estre employé sincèrement à la visite des villes et bourgs de son gouvernement, il fut à la Cour faire son rapport au Roy et à l'assemblée de ce qu'il y a voit appris, et proféra, en la présence de Sa Majesté et de ceste assemblée, le discours suivant, que Tod trouva fort libre en ce qu'il demanda la tenue des estatsgénéraux libres, ce qu'aucun des autres députez n'osa entamer. Ceste franchise fut très-agreable à aucuns de ladicte assemblée, des principaux et mieux affectionnex
SSIGNEUR DE TAVÂlIirES. [i574] 3o5
au public, comme ils le tesmoignerent à Tissue d'icelle par les loaanges qu'ils luy donnèrent. Ledict sieur de Tavannes estoit pour lors aagé de dix-neuf ans. Ce discours doQcques estoit tel :
« Sire, par le commandc^ment exprès deVostxe Ma*jestë, j'ay veu et visité les villes qui sont en cinq bailliages du gouvernement de Bourgongne, délaissant les autres à la charge du sieur de Mi^sery, auquel vous avez addressé pareille commission; et me suis essayé satisfaire à vostre intention avec toute la fidélité et di* ligence que Ton pourroit désirer en un très-afiectionué sttbject de ceste couronne; n'ayant jamais rien eu de si cher, dèslors qu'il vous pleust m'houorer des charges que je tiens , sinon de faire en sorte qu'exécutant vos commandemens, je fusse recogneu de vous et d'un cha*^ cun pour très-humble asseuré serviteur de Vostre Majesté.
R J'ay dressé des mémoires qui contiennent particulièrement ce que j'ay veu, appris et entendu en chacun lieu, après m'estre secrettement et doucement informé des ecclésiastiques, principaux habitans des villes, mieux affectionnez à vostre service et à la conservation du repos public, des maires et echevins des lieux, de vos officiers establis pour rendre la justice, et des autres officiers commis au maniement de vos finances : tous d'une mesme voix prient Dieu pour vostre prospérité, vous recognoissant ^ d'une sincère obeyssance, pour leur prince naturel, veulent toute leur vie vous révérer et honorer comme l'image du Dieu vivant ; et néantmoins ils ont jette quelques plaintes et doléances entre mes mains, qu'ils vous supplient très-humblement re- 35. ao
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cevoir^ bien asseurez, comme ils disent, que si elles viennent jusques à vos oreilles leur mal sera du tout guery y du moins de beaucoup allégé et amoindry.
ce Les ecclésiastiques se plaignent, non tous en gênerai, mais aucuns d'entre eux, du trouble et empes* ohement qui leur est faict en la jouissance de leurs bénéfices. Pour ce regard les evesques ou leurs vicaires ont dressez des procez verbaux pour estre présentez à Vostre Majesté. <
(c Le peuple se plainct que , pour raison de ceste non jouyssance, les services accoustumez d'estre faits à rhonneur et louange de Dieu ne sont point continuez en plusieurs endroits, que la vie et les mœurs des ecclésiastiques ne sont point remplies de saincteté et re^ ligion, pour leur servir d'exemple; mais plustost qu'ils sont addonnez à tous vices; qu'entre eux s'exercent publiquement un trafic et commerce de bénéfices^ comme si, avec la corruption des mœurs, telle marchandise estoit approuvée et rendue licite.
<c Avec mesme volonté ils regrettent de ce qu'ils voyent bien souvent la place des magistrats estre occupée par ceux qui ont plus de deniers pour les acheter, et non par personnes capables, suffisans et de bonnes mœurs, lesquels devroient estre recherchez et tirez de leurs maisons pour estre employez au service du public. Adjoustent encore que le grand nomlH*e desdils officiers retourne à leur foule et oppression, en ce que la justice leur est plus chèrement vendue, et que, par le moyen de ce qu'ils sont exempts des tailles et autres charges publiques , le reste du peuple en supporte davantage. C'est ce dernier point duquel ils se plaignent principalement, et disent que telle maladie, comme
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plusgriefVe, leur fait oublier le mal premier; que les impositions, subsides, emprunts qu'ils supportent, adjoustez à une continuelle stérilité de plusieurs années, ne leur laissent sinon Tesprit pauvre, souffreteux et misérable ; lequel neantmoins ils maintiennent tousjours en voslre obéissance , et se contentent, pour s'exempter d'icdles charges, de tous apporter, non pas une volonté mescfaante de rébellion, qu*ils n'eurent jamais, mais^ avec leurs plaintes très-humbles, leur grande pauvreté et nécessité.
« Ils se plaignent encore de la très^grande vexation qu'ils reçoivent par le passage et séjour des gensdarmes ; lesquels, n'estans payez de leurs soldes, vivent aussi sans rien payer, pillent et rançonnent les pauvres villages, exercent sur eux, comme s'ils estoient ennemis, tous faits d'hostilité; et ne s!en osent plaindre, comme ik disent, de crainte que le feu mis en leurs maisons par la vengeance du .soldat ou gendarme courroucé de leurs plaintes, ne leur oste ce que par le pillage ils n'aaroient peu emporter. Demandent l^es estats-gëneraux libres pour mieux vous informer de leur mal, lequel vous estant cc^nu, ils s'asseurent de vostre clémence que le remède salutaire y sera apporté. Âusquels, pour appaiser aucunement leurs doléances, j'ay iaict entendre que la corruption des mœurs qui estoit en la justice, le deffaut de pieté et de saincteté qu'ils reprenoi^it justement es ecclésiastiques, provenoient plustost de l'injure et misère des siedes passez que par ^ vostre dissimulation; que n'aviez jamais rien tant désiré, sinon que ces deux fermes colonnes et appuys de^ Tostre couronne , la pieté et la justice , fussent maintenus en leurs entiers.
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« Au regard des tailles et impositions , qu'ils dévoient , comme bons, loyaux et fidèles subjects, considérer les charges que vous avez trouvé venant à la couronne; que depuis elles estoient accrues et augmentées À l'occasion des troubles qui avoient apporté infinies de&penses ; que n'aviez espargné aucun soin et diligence>non pas mesme vostre propre patrimoine, pour les faire vivre en repos^ et appaiser les dissensions civiles j aussi qu'il estoit raisonnable qu'eux, qui ressentoientle profit de cette tranquillité publique, fussent rendus participans des charges qui en provenoient; que c'estoit le devoir des bons et affectionnez subjects, de départir libéralement toutes aydes à leur prince, duquel ils reçoivent asseurée protection et Idod traitement; adjoustant avec plus ample discours remonstrances particulières à chacune de leurs doléances , selon que je les ay rédigées par escrit aux mémoires que je vous présente. Quand il yous plaira me le commander, j adjousteray autres choses qui regardent le gouvernement de Bourgongne, et le devoir de la charge que j'y tiens pour vostre service. »
Les résolutions prises en telles occurrences apportèrent quelque fruict, mais non tel qu'eustesté à désirer. L'intention de Sa Majesté d'assembler les eslats-generaux, et parleur advis pourvoir raisonnablement aux affaires du royaume, ne fut suivie d'aucun elSect. La mort le prévint : ce qui obligea M. duc d'Anjou, estant lors i^y de Poulogne, de venir prendre la couronna en France eti l'an i574> et le nom de Henry troisiesme, où ses subjects catholiques Tattendoient en intention de luy rendre toute obéissance. La Beyne sa mère,
Catherine de Medfcis, osta généreusement en son absence toutes les difficultez qui pouvoient nuive à son eslablissement. Le bon ordre que le comte de Chamy, grand cscuyer de France, et le sieur de Tafvannes, iils aisné du mareschal> mireni au duché de Bourgongne, assistez de la noblesse du païs, y retint chacun en son devoir, au grand contentement de Sa Majesté, ainsi qu'elle leur tesmoigna près Montmelian en Savoye , où ils allèrent, avec partie de la noblesse de Bourgongne, recevoir ses commandemens, et l'accompagnèrent passant par ceste province-là à son retour de Provence.
La guerre des religieux prétendus continuant en France, ils y firent venir en septembre 1675 deux mille reistres du costé de Champagne , qui furent def^ faits à Dormans par l'armée du Roy, qui estoit de quinze cens chevaux , commandez par M. le duc de Guise, assisté de M. de Mayenne son frère, et du sieur de Biron le père. Les sieurs de Ta vannes l'aisné, et le vicomte son frère (0 , furent des premiers à ceste charge avec leurs compagnies de gensdarmes, lesquels, par le bon ordre qu'àvoit mis ledict sieur de Biron , qui les y fit aller, portèrent coup à la victoire. '
L'année 1576, en janvier, le duc de Casimir, avec six mille reistres, vint sous la conduicte de M. le prince de Condé passer en Bourgongne, sans s^arrester à la ville de Chastillon, où le sieur de Tavannes s'estoit acheminé avec sa compagnie de gensdarmes, et six compagnies de gens de pied du régiment de Piedmont, commandé par le sieur d'Autefort, pour la garder; ains
(0 Le vicomte son frère. Dans cette action le vicomte de Tavannes dégagea le duc de Guise, qui , entouré d^ennemis, fut blessé grièvement^ et, aveccinq^nte cavaliers , il dissipa quinze cents reltres.
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il passa du costé de Langre^ et alla séjourner huict jours près de Dijon^ où le comte de Charuy et le sieur de Tavannesy avec leurs compagnies et plusieurs gentils-iiommes du pais, luy firent teste , faisant ledict sieur de Tavannes plusieurs sorties. Il mit bon ordre aux villes du long de la rivi^e de Saône, ok il fut envoyé avec cent cinquante chevaux , compris sa compagnie de gensdarmes^ faisant acheminer le sieur deChevriere, père du sieur de Sainct - Chaumont son lieutenant, à la ville de Mascon pour y commander, et le sieur de Tremont à celle de Tournus ; et quant à luy, il alla à la ville de Chalons. Ainsi les reistres n'eussent pris aucunes places en Bourgongne, si ceux de ville de Nuis eussent voulu prendre garnison. Ils la réinsèrent; et, peu après, se voyans assiégez, la batterie oommenoee; et quelque commencement de bresche faicte, ils se rendirent, et, en ce faisant, apportèrent la commodité des vivres aux ennemis, qui en estoient en nécessité; lesqudis allèrent joindre M. d'AIençon , frère du Roy, plus avant que Moulins.
Ce prince, sous prétexte du bien public,, et néantmoins pour augmenter son apanage de la duché d'Anjou , qui depuis luy fut accordée, avoit pris les armes à l'exemple du duc de Guyenne, frère Mu roy Louys unziesme, sans considérer que ce que Ton obtient du souverain par violence, et non par amitié et service, n'est pas souvent de longue durée ; ayant faict mesme faute en Flandre (0, où, sous prétexte d'ayder ceux
CO Ayant faict mesme faute en Flandre. Le dac d^AJençon ne fit 800 expëdiiioii de Flandre qu'en 1 58 1 . Il fut chassé d'Anyecs en 1 583' et il moamt Tannée suivante à Château-Thierry. (Voirez rinirodncttoo aux Mémoires sur les guerres de religion , t. xx , p. 19a , première série. ]
SEIGNEUR DE TÀV AKNES. [15*7^] 3ll
qui Tavoient faict duc de Brabant, il voulut oster Tentiere liberté aux habitans d'Anvers, et se voulut saisir de leur ville : lesquels non seulement l'en chassèrent y mais aussi de tout le païs. Les desseins bastis sur le fondement de la vertu prospèrent et réussissent; les mauvaise^ intentions sont suivies de malheur, et n'ont jamais bonne issue : les histoires sont pleines de tels exemples.
La prospérité du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre sixiesme, en Italie, a faict trouver sa cheute plus misérable, et recognoislre que Dieu exerce ses jugemens sur les meschaos. Geluy*cy par perfidie avoit ruiné plusieurs hommes, et par perfidie il futluy^mesme ruiné, estant mené prisonnier en Espagne par le commandement de Gonsalve , vice*troy de Nap][es , sans avoir esgard à l'asseurance et sauf-conduict qu'il loy ayoit donné, disant qu'çn cela il n'estoit point authorisé de son prince.
M, le duc de Mayenne suivoit les ennemis avec l'armée de Sa Majesté : le sieur de Tavannes estoit près de luy avec sa compagnie de gensdarmes et les forces de Bourgongne qu'il y avoit menez; il se logea à Moulins. La paix fut &icte ceste mesme année; les reiisires furent renvoyez, M. d'Alençon obtint pour son apanage les duchez d' Anjou et de Berry, et l'armée sous sa charge pat* commandement du Roy.
Après la tenue des estàts^eneraux à filois Tan 1^576, furent assiégées et prises les villes de La Charité et Issoire [1577]. En ceste ville-cy, la valeur du vicomte de Tavannes se fit remarquer à l'assaiit. Il se logea avec sa troupe entre la muraille de la ville et le retranchement du dedans , où , nonobstant qu'il fust
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blessé de plusieurs harquebuzades, il demeura assez long-temps : il y perdit quelques gentils-hommes^ entre autres le sieur de Trotedan son parent , jeune homme fort valeureux y qui estoit allé des premiers à Tassaut , dont il mourut tost après en estre de retour. Cet effort ayda grandement à &ire rendre la ville. En ce temps M. de Mayenne prit la ville de Broûage.
"Es années iS^S et 1679 ^^h l*sirmée du Boy, conduicte par ledict sieur de Mayenne, fit deux voyages en Dauphiné. Au premier, les villes de Gap et La Meure furent prises; en ceste-cy, qui fut forcée, le sieur vicomte de Tavannes se logea, avec le régiment de Livarot, à un assaut sur un bastion de la citadelle, avec cinquante hommes de sa compagnie de gensdarmes, et y tint ferme jusqu'au changement des gardes qu'autres y furent logez; et depuis fut au ravitaillement de Talard avec trois cens chevaux. Au second voyage, le sieur de Tavannes, son frerç aisné, y mena sa compagnie d'ordonnance, et s'y rendirent toutes les places du Dauphiné à l'obéissance du Boy. L'année après, ledict sieur de Tavannes, avec sa compagnie de gensdarmes, ayant esté ordonné pour la garde de la Boyne régnante, Louyse de Lorraine, qui estoit aux bains à Bourbon, fut commandé d'aller audevant du Boy jusques à Nevers, qui s'y acheminoit, et de conduire avec luy sa compagnie et celle du sieur de Buffec; la sienne estoit lors composée de quatrevingts maistres de la ville de Nevers. Sa Majesté l'envoya avec les mesmes troupes et trois cens harqnebuziers de ses gardes, commandées par le capitaine Bus, charger le régiment du sieur de Montfort, où il y avoit
(0 1578 et i579 : lises^ 1579 et i58o.
SElGKEUa DE TAYANirES. [ 1 58o] 3 1 3
douze cens hommes du costé de Sainct- Florentin ^ proche les sieurs de La Ferté-Imbaut et Beau] eu, qui pouvoient lors assembler deux cens chevaux en trois jours : ils dependoient, avec ledict régiment ^ de M. le duc d'Anjou (0, frère du Roy.
Ledict sieur de Tayannes prévint par sa diligence le secours qu'eust peu avoir ce régiment, et le deffitès environs de Sainct- Florentin^ l'ayant charge dans un village où il se deffendit quelque tempis 3 enfin il fut forcé, et le sieur de Tavannes fit exécuter à mort par le prevost huict ou dix des prisonniers les plus malfaicteurs : aucuns d'eux avoient bruslé quelques villages , et faict plusieurs grandes exactions. Le Boy eut grand contentement de cest exploict, et de ce que ledict sieur de Tavannes luy dict que, nonobstant que ce régiment fut employé par M. le duc d'Anjou son frère, il le chargeroit puisqu'il en avoit commandement de Sa Majesté, et que, où il y alloifc de son service, il n'y avoit prince en France qu'il voulust espargner : luy baillant sa commission pour estre assisté de la noblesse et de ceux des villes et lieux où il passeroit. Le sujet de ce qui en advint fut qu'un nommé de La Porte de MascoQ, capitaine de l'une des compagnies de ce régiment arrivé à Cosne, les mareschaux des logis du Boy y estans , s'enqueroit quel train Sa Majesté menoit quant et luy, et portoit lettres au sieui* comte Chai^ny de M. d'Anjou, pour faire hyverner ledit régiment en Bourgongne, attendant le printemps pour l'employer à &ire la guerre en Flandre. Aussi les troupes dudict fegiment faisoient plusieurs ravages , mesmement en la
(0 De M. le duc dP Anjou. Le duc d^Âlençon, frère de Henri lu^ portou alors le titre de duc d^ Anjou.
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présence de M. le duc de Nevers , dans un village, comme il s'acheminoit pour aller recevoir Sa Majesté à ladicte ville de Nevers , et marchoient sans commission du Roy.
L'an i58i ^ le sieur de Peuguillard (0 par commandement du Roy s'achemina^ avec quatorze compagnies degensdarmeSy sur la frontière de Picardie ^ pour s'opposer aux desseins que pourroient avoir les Espagnols en France^ sous le prétexte de la guerre que leur faisoit en Flandre M. d'Anjou, lequel renvitailla lors la ville d^ Cambray, avec plusieurs troupes, et entr'autres celles du sieur de Tavannes que le même sieur de Tavannes avoit conduictesprès le sieur de Peuguillard. Lesuccez de ces guerres de Flandre réussit après que M. d'Anjou eust esté mis hors d'Anvers, comme a esté dit cy-dessus. Il mourut l'an iSSi^ W* Sa mort fit une grande expia* nade aux desseins dès long -temps projettez par messieurs de Guise , de chercher l'establissement de leur grandeur sur les evenemens de ce temps-là, comme plusieurs ont voulu maintenir par raisons apparentes que c^a esté leur l^ut , et que leurs effets l'ont depuis témoigné; ce qui neantmoins ne leur a pas réussi, la noblesse françoise, par l'assistance donnée au roy Heniy troisiesme et à leur roy Henry quatriesme , l'ayant généreusement empesché; partie de laquelle toutesfois a esté assez mal recognuë : mais Sa Majesté estoit excusable à cause de ses grandes affaires.
Les hommes généreux se glissent facilement à l'ambition ; les entreprises hautes, soyent-elles justes ou non, leur plaisent, et souvent ils sont si peu fournis de
{}) Peuguillard : Jean de Léomond, fieigneur de Puy gaillard.— V) i58a : lisez i584'
SfiiaiîEUR DE TÀYÀNNES. [l585] 3l5
prudence^ que^ voulant franchir tel précipice > ils y demeurent au milieu. Les uns en eschappmit à demy froissez^ les autres succombent et s'y perdent du tout. Exemple qui nous apprend de ne nous fier point entièrement en jgios forces. L'équité doit premièrement marcher après rauthorité du magistrat. La rébellion d'un sujet envers son prince se peut rapporter à ce que nous disona péchés envers Dieu, puisqu'elle procède de la désobéissance que Dieu deffend. Aussi sa justice divine les punit en temps et lieu rigoureusement. Un hardy et insolent entrepreneur n'emporte aucune loaange^ quand mesme ses desseins reussiroient heureusement pour luy } ce qui arrive fort rarement , car les meschans projets sont périssables. Jl faut donc pour bien réussir suivre les bons desseins , lesquels toutesfois u'arrivent pas tousjours au but désiré. Dieu se réservant la disposition du succez des choses humaines, afin que nous ne nous en glorifions point, et pour nous faire cognoistre nostre foiblesse. Si est-ce pourtant qu'ils réussissent plus souvent que les meschans par la faveur que le Ciel leur accorde.
Mais ces véritables maximes et ces salutaires discours n'entrereQt point dans les esprits de messieurs de Guise; car y au mois de mars i585, ils se plaignent que les princes, vieux seigneurs et capitaines, sont reculez de la Cour, du moins du cabinet du Roy, l'entrée duquel n'est que pour les sieurs d'Ëspernon et de Joyeuse , qu'on a eslevez jusques à les faire ducs et pairs, jeunes gentilshommes qui par leur bas aage ne pouvoient avoir acquis grand mmte , comme les vieux seigneurs. De plus , ils disent qu'il faut descharger le peuple; et neantmoins peu après ils luy mirent eux-mesmes sur les espaules
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des fardeaux si pesants qu'il en fut accable. Ne parlent aucunementde la religion, comme ils firent long-temps après avoir commencé la guerre. Font courir un sourd bruit qu'on les vouloit mettre au chasteau de la Bastille à Paris ^ prennent les armes. M. le duc de Guise se saisit de la ville de Chalons en Champagne; M. le duc de Mayenne, de celle de Dijon et du chasteau d'icelle, après avoir desbauché la fidélité du sieur Drée , lieutenant, qui commandoit dedans en l'absence du sieur de Tavannes, auquel Dréé il donna mille escus de deux mille qu'il luy avoit promis.
Geste mauvaise practique arriva par l'infidélité de Pelissier, qui gaigna les affections d'un plus grand que luy qui n'estoit pas pour lors en bonne intelligence avec ledit sieur de Tavannes; et inesme Pelissier, qui commandoit comme lieutenant dans la ville et chasteau d'Auxonne, les rendit lors au party du duc dé Mayenne. Ledict sieur de Tavannes s'en sentoit tant offensé, qu il fut du dedans entièrement contre ledit duc de Mayenne^ et fit entendre ses deportemens au roy Henry troisiesme à Paris, huict jours après la prise du chasteau de Dijon; asseurant aussi Sa Majesté que le sieur comte de Gharny (lequel avant son partement il visita en la ville de Chalons sur Saône, pour le reconfirmer en la bonne resolution qu'il avoit prise de servir fi:delement Sa Majesté) faisoit bien son devoir en tes occurrences , et que ceux de la ville lui estoient fidèles, ensemble les habitans de Beaune. Ces derniers, aucunement esbranlez par les continuelles menées qu'on faisoit avec eux, furent raffermis par ledict sieur de Tavannes, qui les asseura d'estre de retour de la Cour dans dix jours, avec ample pouvoir du Boy pour les assister. Ils luy
SEIGITEUR DE TAVANfrES. [l585] Si*;
promirent aussi avec ceste condition qu'ils le recevroient pour leur commander, et luy rendroient toute obéissance. Et de faict il leur en porta à jour nommé . un si ample en lettres patentes, que par iceluy son authorité estoit entièrement establie enBourgongne^et celle, du duc.de Mayenne anéantie; et deffences aux Bourguignons de luy obéir : ces lettres estoient du unziesme avril i585.
L'histoire peut remarquer que le sieur de Tavannes, entre autres discours qu'il fit au Boy, en présence de son conseil, pour son service, remonstra que ses forces estoient composées de gens d'ordonnance et gens de . pied entretenus, desquels il se pourroit long -temps servir à la campagne; que celles des ennemis n'estoient que de volontaires, et qu'infailliblement ils n'y demeu- . reroient pas un mois; qu'il les falloit publier criminels de leze-majesté, et confisquer leurs biens, s'ils ne se retiroient dans trois semaines en leurs maisons. Si cest advis eust esté suivy c'eust esté la ruine entière des ennemis, qui eussent esté abandonnez incontinent; et en . mesme temps il leur falloit faire la guerre fermement , et les punir de leurs premières rebellions, et non pas faire l'accord de Nemours, qui ne fit que les faire reculer pour mieux franchir leur saut, et leur donner les moyens de faire le mal qu'ils firent depuis.
Or ledict sieur de Tavannes ayant esté receu dans la ville de Beaune, où il logea après sa compagnie . d'hommes d'armes et cinquante homn^es de pied pour . sa garde , avec plusieurs gentilshommes volontaires qui le vindrent là trouver, il fit enregistrer son pouvoir au bailliage de ladicte ville, l'ayant fait publier en la chambre d'icelle, en présence de la plus grande partie
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des habitanSy ausquels il fit publiquement nn discours de messieurs de Guise et de leurs adherans : que leur intention et deportements estoient^ sous beaux pretextes, de diviser Testât de France, comme l'Italie Fa este depuis les empereurs romains; que c'estoit la ruine des peuples, et que les petits princes nécessiteux et foibles, pour conserver leur authorité, estoient contraints d'user de rapines et tailles excessives éur leurs subjects, etse servir d'autres moyensillicites.L'exemple en estoit fort apparent aux princes d'Italie. Leur remonstra qu'il n'y avoit rien de si utile, seur et honorable à ceux du royaume de France, que de vivre sous un grand roy comme estoit Sa Majesté; que la noblesse estoit disposée à employer ses biens et sa vie pour le maintenir en sa grandeur, et ses subjects en leurs biens et privilèges, contre lesdîcts sieurs de Guise. Après avoir adjousté plusieurs autres choses snr ce subject, ledict sieur de Tavannes prit le serment des habitans de la ville de Beaune de demeurer fermes au service du Boy, et ne recognoistre plus le diic de Mayenne pour gouverneur du duché de Bourgoogne. 11 logea aux faux-bourgs d'icelle deux cens arquebusiers sous la charge du baron de Ghigy, et envoya le baron de Lux commander à la ville de Seurre, avec le pouvoir qu'il luy avoit fait bailler estant à la Cour, d'où il Tavoit r 'amené avec luy. Ce fait, il commença à s'opposer au duc de Mayenne ; et, pour contenter les habitans de Beaune et se fortifier, il leurper* mit de lever à leurs fixais une compagnie de cent hommes, sous la charge du sieur Massot , un de leurs citoyens : à quoy ils furent d'autant plus excitez qu'ils voyoient que ledict sieur de Tavannes entretenoit les
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gens de guerre en ladicte ville à ses propres despens ; ce qu'il continua l'espace de deux moiS| et jusques à ce qu'il alla trouver le Roy. Il fit aussi entretenir au sieur de Sainct Biran, gouverneur au chasteau et ville de Beaune, pendant ce temps-là, cent hommes. Et, parce qu'un nommé Simon, avec plusieurs habitans de ladicte ville, faisoient souvent des assemblées aux Jaco^ bins pour exciter quelques troubles et séditions, il le mande, ensemble ses complices, chacun en particulier j exhorta les uns, menaça les autres, à ce qu'ils eussent à se déporter de leurs entreprises. Ils cessei^ent leurs assemblées, mais non pas leurs mauvais desseins; car ils persuadèrent après cela un cordelier qui preschoit ordinairement en caresme en ThospitaldeBeaune, oa chacun alloit ouïr ses sermons, de recommander par belles paroles , avec dextérité et artifice neantmoins, la cause de messieurs de Guise, qu'il appelloit Princes caàioUques, nonobstant que le sieur de Tavannes fust ordinairement à sa prédication : lequel manda incontinent ce cordelier à la maison de la ville, et, en présence du sieur de Sainct. Riran , et des magistrats et eschevins d'icelle, luy remonstra le mal qui pouvoit arriver de la sédition qu'il vouloit exciter, et partant ({u'il estoit punissable; qu'on luy pardonnoit, à la charge de se contenir comme il devoit, et ne prescher plus contre le service du Roy et repos de la ville : les eschevins et magistrats luy en parlèrent aussi dignement.
Ce c<mp estant rompu, le mesme Simon et ses complices en vouloient obliquement &ire un autre : à sçavoir que le chapitre gênerai des cordeliers, où ils se fussent trouvez plus de cinq ou six cens hommes, se
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tinst à Beaune. Ils en demandèrent permission au sieur de Tavannes^ qui leur refusa, ne pouvant souffrir que, sous le prétexte d'une assemblée religieuse , on fist des monopoles profanes et séditieux.
Au mois de may de ceste année i585, le duc de Mayenne, sous prétexte de son voyage de Dijon à la ville de Mascon, qui estoit lors de son party, par le moyen du sieur de Cruéile, frère du sieur de Senecey; qui s*en estoit mis, ensemble la citadelle, vouloiten passant occuper la ville dé Beaune, et, pour y parvenir, envoya vers les habitans d'icelle le baron du Brouillars, que le sieur de Tavannes laissa parler à eux à part en son absence, afin de monstrer aux habitans qu'il n'avoit deffiance de leur fidellité au Roy. Ce baron leur fit deux propositions de la part du duc de Mayenne, à sçavoir qu'ils eussent à mettre promptement le sieur de Tavannes et ses gens hors de leur ville, et recevoir M. de Mayenne avec ses troupes allant à Mascon, ou autrement qu'il les iroit assiéger avec vingt pièces de canon. Les habitans ayant communiqué au sieur de Tavannes le discours brouillé de du BrovUlars, s'assemblèrent en leur chambre de ville, et après firent response au duc de Mayenne qu'ils recognois* soient le sieur de Tavannes pour lieutenant du Boy, que son pouvoir estoit reconfirmé par patentes de Sa Majesté, et enregistré en leur bailliage; qu'ils n'attenteroient point aucunement à le mettre hors de leur ville, mais qu'ils lui rendroient toute sorte d'obéissance pour le service de Sa Majesté, sans y espargner leurs biens ny leur sang ; que quant à la réception du duc de Mayenne en leur ville, qu'ils ne le vouloient point recevoir, que le Roy leur avoit deffendu de ne le plus
SEIGNEUR DE TAVÀNirS». [l585] 3^1
recognoistre pour gouverneur du païs ; que s'il n'avoit assez de vingt pièces d'artillerie pour les venir assiéger, qu'il en amenast b*ente s'il vouloit ; qu'avec l'aide de Dieu, et ^'assistance du sieur de Tavannes, ils se sçanroient bien conserver.
Peu de temps après, le duc de Mayenne passa allant à Mascon, et, en retournant, vint près de Beaune, à la portée du canon, avec ses forces, lesquelles il fit k diverses fois depuis approcher de la ville sous la coîdlduicte du sieur de Sacremore, qui commandoit lors à deux ou trois mille harquebuziers ; et on eut advis qu'il se vouloit saisir de Teglise de la M agdelaine, qui estoit aux &ux-bourg$, forte et bien voûtée, sur laquelle il eust peu loger des pièces d'artillerie qui eussent commandé en courtine à la viUe et au chasteau, qui en estoient près : et, en ce faisant, il vouloit desloger le baron de Chigy, qui estoit avec deux cens hommes de pied ausdicts faux-bourgs. Â ceste occasion, par advis dudiét sieur de Tavannes,des gentilshommes de son conseil, et des principaux habitans de la ville, après en avoir communiqué au sieur comte de Charny, qui estoit à Ghalon, elle fut mise sur pilotis, avec résolution, si Sacremore s'en approchoit, de la porter par terre : ce qui fut faict depuis la dernière fois qu'il en avoit esté près. Ceste église servoit aussi d'eschelle aux ennemis, d'où ils pou voient, par le moyen d'aucuns séditieux qui estoient dans la ville , traitter de s'en emparer ; mais il y fut sagement pourveu au contentement des habitans, quoy que ceux du faux-bourg en fussent marris : ce qui fut cause qu'on mit des troupes en la campagne, pour éviter l'empeschement. qu'ils y vouloient apporter. Le sieur de Tavannes fit aussi de- '35. 21
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molîr les maisons qui toucboient par le dedans de la ville à la muraille d'icelle, et fit remparer la plus grande partie de ladicte muraille, y faisant travailler tous les jours une personne de chacune maison de la ville : fit aussi travailler es ravelins qui estoient ès'porteiï.
Ainsi toutes choses estans en bon ordre en ladicte ville, et le mareschal d'Âumont arrivé à Boûane avec httict mille Suisses pour le service du Roy, qui s*achefliinoient à Blois, et, selon le commandement de Sa Majesté, les forces des provinces près lesquelles ils passoient se joignoient à eux. Lie sieur de Tavannes, ayant' laisâé les places munies de garnisons nécessaires, alla à Roiiane joindre les Suisses avec sa compagnie d'hommes d'armes composée de quatre-vingt-dix maistres, et un l'egiment de six cens harquebuziers, en quatre compagnies de gens de pied. Le sieur de Joyeuse avec trois cens chevaux les vint aussi joindie sur le chemin , et quelques troupes de M. le duc de Mottlpensier^ Le sieur de Gornusson, passant près Bourges, chargea avec sa compagnie de cavalerie celles du baron de Yatan, du party de messieurs de Guise, qu'il deffit, et le prit prisonnier. Les troupes du sieur de La Ghastre, commandant pour le mesme party à Bourges et en Berry, chargèrent aussi la compagnie de gensdarmes du sieur de Gousant dans le logis, et emmenèrent le sieur de Montessu Soran son enseigne, et quatre hommes d'armes prisonniers avec grande diligence, parce qu'ils furent suivis du sieur de Tavannes et de sa troupe de cavalerie une lieuè entière, et jusques à ce qu'ils eussent passé une rivière : sans luy ils eussent exécuté un plus grand eflTect.
^tONEUR DE TAYANNES. [l585] 3^3
Les Suisses^ av^c les sieurs de Joyeuse et d'Aumont, ensemble leurs troupes de cavalerie et gens de pied^ eslans arrivez à Blois pour se joindre au premier jour à Tarmée du Roy vers Estampes, la paix fut faite par la Roy ne mère à Nemours avec messieurs de Guise; et, incontinent après, Fedict d'union fut publie en la présence du Roy au Palais à Paris, et la guerre déclarée au roy de Navarre, et à ceux qui se disoient de la religion reformée , qu'on appelloit huguenots. Cette guerre fut faictè depuis en Guyenne par l'armée du Roy, soUs le duc de Mayetine, avec peu d'effect, et après par le duc de Joyeuse , ayant mesme authorité. Beau prétexte pour messieurs de Guise, afin de couvrir leurs desseins et arriver à leur but, attirant les peuples par apparences de religion : et, parce qu'ils estoient lors foibles, ils avoîent du temps pour se renforcer, et attendre la commodité de &ire leurs coupa. Cestoit as^z, comme ils disoient, d'avoir foriàé un paity.
Si le Boy, suivant l'advis que luy avoitdonnéle sieilr de Tavannes, eust à ce commencement employé ses forces contr'eux, qui n'^n avoient autr^es que quatre mille Suisses sous le colonel PheifTer, et quelques gens ramassez en petit nombre, n'estant en tout, y compris les Suisses, la sixième partie des forces du Boy, il les* eust biittuB et confisqué leurs biens, et eust mis son royaume en repos, et ômpesché les maux qui y advindrent depuis, qui Font porté à la perte de sa vie et de son Estât. Le malheur advint pbur la Bourgongne qu'en suivant ceste paix, non seulement le chasteau de Dijon, qu'avoit pris le duc de Mayenne, luy demeura y mais aussi le chasteau de Beaune , que ledict sieur de
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Tavannes avoit si bien faict conserver pendant la guerre: ce qui fut au regret des habitans de ladicte ville de Beaune, qui avoient faict ce qui estoit de leur dévoir envers Sa Majesté.
Au mois de janvier i586y la cérémonie des chevaliers de Tordre du Saipct-Esprit, tenue aux Augustins à Paris ^ le Boy honora de cet Ordre quelques gentilshommes de qualité qui , dès long-temps et en ces dernières occurrences y luy avoient rendu plusieurs bons services , et etitr'autres le sieur de Tavannes.
Advint incontinent après ^ un accident qui fut tel(0: Le vicomte deTavannes perdit lors le gouvernement du chasteau et de la ville d*Auxonne par le moyen des habitans d'icelle^ lesquels, marris d'avoir esté portez par luy au party du duc de Mayenne contre leur volonté, se saisirent de sa personne comme il estoit à la messe en leur église paroissiale, et luy firent rendre par force ledict chasteau, après avoir à leur dévotion attiré un soldat qui estoit dedans : ils y mirent pour quelque temps aucuns de leurs principaux habitanS; et après le sieur de Pleuvant Bochefort, qui avoit esté de leur menée, et en avoit conféré au baron de Lux, qui sçavoit bien que le sieur vicomte de Tavannes estoit mal avec le sieur de Tavannes son frère, lequel desiroit que la ville d*Auxonne fust mise en d'autres mains qu'en celles dudict sieur vicomte, qui dependoit du duc de Mayenne : c'est ce qui leur dopna la hardiesse de faire leur entreprise.
Le malheur advint lors pour la Bourgongne, que le gouvernement de Provence ayant esté mis es mains du
(0 Un accident tjtfi fut tel Voyez cette anecdote dans la notioe sot le Yicomte de Tayaniies, tome xxiii, page 37, première série.
SBl6NEtJ& DB tavànnes. [i586] 3i5
sieur d'Espernon par le Boy, pour appaiser messieurs de Guise^ qui en crioient assez haut, Sa Majesté leur octroya celuy de la ville et chasteau d'Auxonne, que ledictde Pleuvant, qui estoit d'accord avec eux, leur livra, le duc de Guise estant es portes avec quelques forces; et par cest accord, l'abbaye de Vezelay ifut baillée audict Pleuvant (0 Rochefort par le président Xânpin qui la possedoit, lequel en eut recompense du pais. Le duc de Guise mit le baron de Senecey gouverneur en la ville et chasteau d*Auxonne, de laquelle le vicomte de Tavannes estoit sorty et mis hors de la prison, où il avoit esté détenu par les habitans quatre mois avant. Le récit de sa liberté est tel : Le sieur de Tavannes, son frère aisné, ayant receu lettres de luy, par lesquelles il le prioit d'aller à la Cour, et s'employer pour sa délivrance, ledict sieur de Tavannes y alla, et obtint lettres du Boy par l'a^yde de madame la mareschalle de Tavannes leur mère, qu'apporta un exempt des gardes, pour changer à sondict frère la prison de la ville d'Auxonne, et le mener au chasteau de Pagny, sous la garde du sieur comte de Charny: Ledict exempt, afin de le sortir plus librement dé ladicte ville, ayant dit aux habitans qu'il auroit la leste coupée à Paris, ledict sieur vicomte fut mené, audict Pagny, où ledict sieur comte ne le vouloit recevoir, mais le renvoyer à Auxonne, où lesdicts habitans l'avoient voulu tuer deux ou trois fois, sans les prières dudict sieur de Tavannes, lequel, incontinent après,
(0 V abbaye de Vezelay fut baillée audict Pleuvant. Le fils de Pleuvant en étoit abbé; et ce dernier s^y retira sous prétexte d'y chercher le repos. Il se déclara ensuite pour la Ligue. (Ce nom est mal écrit dans les deux éditions : c'est Pleuvaut, et non Pleuwant. )
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alla trouver Sa Majesté pour obtenir la délivrance dudict sieur vicomte. Le Boy avoit fait partir le sieur de Richelieu, grand prevost , avec cent chevaux pour le mener à la Bastille à Paris. Dequoy estant adverty par ledict sieur de Tavannes son frère, auquel il avoit mandé qu'il avoit moyen de sortir de prison s'il avoit advis de ce dessein, se fit descendre par son homme de chambre avec des cordes, depuis le dessus du logis de Pagny, dans le fossé, pendant que ses gardes desjeunoient; et ayant passé la muraiUe dU parc, trouva un cheval d'Espagne que son cousin le comte de Morevel luy avoit envoyé, 6t quelques gentilshommes de ses amis ensemble, avec lesquels il se retira au comté de Bourgongne : et cependant ledict sieur de Tavannes et madame la mareschalle de Tavannes obtindrent des lettres d'abolition pour luy plus aisément que s'il eust esté prisonnier.
L'an i586, le vicomte de Tavannes, estant soupçonné d'avoir faict avec aucuns de la ville de Dijon dessein sur la personne du duc de Mayenne, fut parle commandement d'iceluy pris au village de Tanlay, lors qu'il s'en alloit à Paris, par le capitaine Antonnet qui cooduisoit une compagnie de gens de pied. Un des gens du vicomte, nommé Argenton, en advertit au mesme jour le sieur de Tavannes son frère, qui estoit en l'une de ses maisons à Corcelles, près de la ville de Semur en Auxois, à dix lieues dudict Taniay, et loy dit que ce capitaine Antomiet conduisoit sondict frère avec vingt chevaux pour le mettre prisonnier au chasteau de Dijon, et qu'il estoit monté sur le cheval d'Espagne qu'il luy avoit osté avec son équipage. Le sieur de Tavannes partit incontinent avec dix hommes de
sËiGHEUR CE tàva:nmes. [i586] 327
cheval bien armes ^ et alla toute la nuict en résolution de charger à l'improviste cet Ântonnet (certain que celuy qui en use ainsi a un grand advantage sur son ennemy ), afin de délivrer son frère, et de s'addresser au chef pour plus facilement deffaire sa troupe. Il fit alte pour cet efiet en un petit village proche le val de Suson, à trois lieues de Dijon, environ une heure de jour. Tandis qu'il estoit là, il vit passer deu^ hommes de cheval qui portoient leurs espées à la main ; et se 4ou|>tant que ce fust aucuns de ceux quMl cherchoit, il part à toute bride, si viste qu'aucun des siens ne le peut suivre que de loin j et ayant galoppé à la vallée du val de Suson, il atteignit ces deux hommes de che» val comme ils commenpoient à monter la montagne, et porta son pistolet à la teste de l'un d'eux, qui tendît le sien en main, et le menaça de le tuer s'il ne le luy delivroit et ne se rendoit à luy, et dist son nom : ce que l'autre fit aussi*tost. Alors il apprit que c'estoit Antonnet qui avoit pris son fr^e. Celuy-là l'asseura qu'il l'avoit mis en liberté, et qu'il rendroit son équipage et cheval d'Espagne ; et, pour y satisfaire, envoya celuy qui estoit avec luy à Sainct Cène (') pour les rendre : et quant à luy , il alla prisonnier avec ledîct sieur de Tavannes en son chasteau de Corcelks, où il demeura jusqnesà ce que la vérité fust sceue de ce q^ s'estoit passé en la liberté de son frère, et que le duc de Mayenne luy eust escrit pour le luy envoyer, An-^ tpnnet fut pris en prenant, nonobstant que M. de Mayenne eust envoyé trente hommes de sa compagnie de gCAsdarmes après le sieur de Tavannes, avec charge de mener les mains basses et luy ramener le prison-
(') Sainct Cène : lisez Sm^Soia»»
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nier : le bon naturel est tousjours louable. Un gentiU homme de qualité qui tire son frère hors de peine, quelque mauvaise intelligence qui soit entre eux, en a tousjours de la gloire.
En l'année i587^ l'armée des reitres, composée de six ou sept mille chevaux , et commandée par le baron d'Âune (0 sous la charge du duc de Bouillon ^ vint passer en Bourgongiie, près la ville de Chastillon sur Seine y où il y eut quelques escarmouches avec ceux que le duc de Mayenne avoit mis en ladicte ville, y ayant voulu envoyer le sieur de Tavannes pour y commander avec quatre cornettes de cavallerie, et douze cens hommes de pied ; ce qu'il refusa pour la resolution prise par luy de ne plus obeyr au duc de Mayenne après le mauvais office qu^il en avoit recen à la surprise du chasteau de Dijon, et duquel il se souvint si bien y qu'il fit depuis perdre audict duc de Mayenne , avec l'ayde de la noblesse et des forces du Roy qui vindrent sur la fin de la guerre, la Bourgongne et les autres places qu'il y avoit, comme Ton verra à la suitte de ce traicté.
Ledict sieur de Tavannes alla trouver le Roy à Gien, avec quatre*vingts-dix hommes de sa compagnie, bien armez et d'ordonnance montez : ce que Sa Majesté eut agréable, et luy fit expédier des lettres de commandement pour servir en son armée, comme il fit ^ s'estant mis du régiment du sieur mareschal de Biron le père, avec lequel il se trouva en plusieurs occasions qui se présentèrent; où il demeura jusqu'à ce que l'armée des reitres fut entièrement deffaicte par Sa Majesté, laquelle suivit la victoire depuis Beaugency jusques à
(0 Le baron d'Aune : Fabien^ baron d^Hona.
SEIGNEUR DE trAVANNES. [i588] 3^9
Moulins^ son armée estant lors de quatre ou cinq mille chevaux et quantité d'infanterie. Le Boy eut seul l'honneur de ceste victoire (0^ que M. le duc de Guise se voulut attribuer en partie, à cause d'une charge qu'il fit faire la nuict au baron d'Ausne en un bourg fermé, nommé Anneau, oii il fit entrer des forces par le chasteau, où furent tués quelques reitres et du bagage pris. Le mesme duc de Guise s*ayda depuis de cest artifice pour gaigner les Parisiens afin de les avoir à sa dévotion, et se faire recognoistre luy-mesme chef de leur ville. Son dessein réussit, mais avec telle indignation de Sa Majesté, qui en sortit alors, que ledict duc de Guise en perdit depuis la vie. Les conseils mal mesurez ruinent les grands et accablent les petits qui sont sous leur authorité. C'est un fléau de Dieu, qui chastie par tels moyens les pécheurs pour nous enseigner que la pieté doit marcher la première en tous nos desseins , et ne faut cherclier et suivre es choses humaines à se maintenir et aggrandir que par la raison.
Ce coup de Paris (^) estant depuis advenu en l'année i588, au mois de may, le Roy se retira à Rouen, où les offres de plusieurs seigneurs et gentils-hommes de FranceJ, et d'ailleurs, luy furent faictes pour son service, contre messieurs de Guise et leurs adhérants, et entr'autres de la part du sieur de Tavannes, qui les
(>) JOe Jhy eut seul Vhonneur de ceste victoire, Henri m tîiit ae& troupes dans rinaction; et ce fut le duc de Guise qui défit les reitres prés de Gliarlres. Lorsqu'aprés cette action le monarque fit à Paris une entrée solennelle, les habitans n^applaudirent que le duc de Guise , qui dés lors devint leur idole.
(* ) Gs eoup de Paris. Les journées des Barricades, qui forcèrent Henri 1 1 1 à sortir de la capitale.
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exécuta vivement sur la fin de la mesme année, après avoir eu advis que le duc de Guise, continuant ses desseins, a voit esté mis à mort par commandement de Sa Majesté à Blois, où les estats- généraux estoient assembles. Et parce que dès-lors ledit sieur deTavannes commença de faire la guerre en Bourgongne comme gouverneur de ceste province pour le Boy, laquelle y fut valeureusement continuée plus de sept années, et jusques à ce que Sa Majesté (0 y fut entièrement mise en son authorité, et les émotions civiles de la France du tout appaisées, j'en diray le commencement, la continuation et la fin, attribuant Theureux succez qui en réussit à Dieu seul, à qui en estoit la conduite, et non aux forces et vertus humaines^ car plusieurs difficultez et obstacles y furent surmontez par des fcH'ces petites et foibles en leurs principes, lesquelles s*acaearent depuis, et devindrent grandes par sa diligence, et bons deportements de ceux qui y travaillèrent.
(i) Jusques à ce que Sa Majesté» Il d^agit de Henri ly.