Mémoires historiques de la Duchesse de Berri
Le meurtre du \ 3 février était-il un crime isolé ?— Raisons qui peuvent Taire admettre cette opinion Raisons qui peu-
vent la faire rejeter. — M. Decazcs se range du premier avis. — Chute de M. Decazes. — Comment sa politique avait pu contribuer moralement à cette catastrophe. — Revirement des opinions. — Indignation et douleur publiques.
— Douleur de madame la duchesse de Berri. — Elle quitte I Élysée. — Sa fermeté. — Mot adressé par elle 11 un ecclésiastique. — Cérémonies des funérailles. — La basilique de Saint-Denis. Oraison funèbre, prononcée par M. de Qnélen. — La confrérie des charbonniers, à Saint-Denis.
— Lettre do M. le duc de Lévis. — Réponse qu’il reçoit de madame la duchesse de Berri.
Un grand crime venait d’être commis; ce crime se rattachait-il à la situation
générale? était-ce l'acte frénétique d’une fureur isolée ? Il est difficile d’admettre entièrement la seconde hypothèse, et la justice du pays ne put réussir à pousser la première jusqu’à l’évidence, en montrant, derrière le poignard de Louvel, une conspiration politique. Les réponses de l’assassin furent arrogantes et froides ; elles décélèrent cet endurcissement du crime que les âmes scélérates prennent pour l’énergie de la vertu. La haine de la royauté et de la religion, tels furent les deux sentiments qui éclatèrent dans ses réponses. Prêt à paraître devant Dieu il s’écria : « Dieu n’est » qu’un mot! » Quand on lui demanda pourquoi il avait frappé, de préférence , M. le duc de Berri ; « J’ai tué le prince » le plus jeune de la famille, dit-il, » parce qu’il semblait destiné à perpétuer
» la race des Bourbons. » Il refusa de nommer ses complices ; il continua toujours à soutenir qu’il était seul. Faut-il le dire? il revendiqua, comme un patrimoine, la responsabilité du meurtre, et, quand on voulait ne voir en lui que l’instrument aveugle des haines politiques, il semblait qu’on lui volât sa gloire.
L’opinion extrême qui pouvait encourir le soupçon de cette terrible complicité se bâta de profiter de l’attitude que l’accusé avait prise. Elle détesta le crime, et condamna le criminel. Elle proclama que ce coup de poignard était un acte isolé. Les paroles de l’assassin ne le prouvaient-elles pas d’une manière évidente? Comment, s’il avait eu des instigateurs , hésiterait-il à les perdre pour se sauver? De pareils forfaits ne
pouvaient être couvés que par ces haines solitaires , qui n’ont pour conseil que leur tète , et pour complice que leur bras. Qu’un individu devînt meurtrier, on le concevait facilement; mais il n’y avait point de parti politique assassin . Soupçonner , dans une pareille circonstance, c’était calomnier.
M. Decazes et ses partisans soutenaient avec chaleur ce système. La responsabilité du premier ministre était gravement compromise. Il lui importait que le meurtre de M. le duc deBerri fût regardé comme une sinistre éventualité tout-à-fait en dehors de la situation , et que la sagesse humaine ne pouvait prévoir , ni la vigilance ministérielle prévenir.
Les paroles ne manquaient point à ceux qui soutenaient l’opinion con-
traire. On rappelait les lettres atroces qui avaient été adressées par des mains inconnues au roi et à M. le duc de Berri, plusieurs mois avant le i3 février. Ces lettres contenaient de sinistres prophéties , trop bien justifiées par l’événement. Souvent même elles montraient , dans d’horribles dessins, un poignard dirigé sur la poitrine du prince , qu’il devait percer, et l’assassinat du i3 février exécuté, pour ainsi dire, par effigie. On ne pouvait prétendre que l’assassin eût lui-même donné ces avis menaçants ; car , si beaucoup de lettres précédèrent le crime , beaucoup aussi le suivirent. Le ministère le savait , puisque le roi les avait remises dans ses mains. À d’horribles menaces avait succédé l’expression d’une horrible joie.
On rappelait aussi la mort du prince
annoncée dans plusieurs capitales étrangères, et dans les provinces éloignées , huit ou dix jours avant l’événement. Si le crime avait été renfermé dans une seule pensée ; comment aurait-il été dans toutes les bouches? Le secret d’un seul homme n’eût pas été connu à Londres, avant que la nuit du 1 3 février ne l’eût rendu public. Le criminel avait des complices , puisqu’il avait des confidents.
Puis venaient les interrogatoires de Louvel. Il avait dit qu’après avoir tué M. le duc de Berri, il avait encore à tuer le roi, Monsieur , M. le duc d’Angoulême. Il n’avait point parlé de la branche cadette. Les principes irréligieux et anti-sociaux qu’il professait n’étaientils point ceux d’une certaine opinion qui n’avait vp reparaître qu’avec répp-
gnance la maison de Bourbon , et qui se rattachait, par sa politique, à la secte de g3, par sa philosophie à l’école athée du dix-huitième siècle? Un écrivain célèbre avait dit avec raison : « J’ai vu l’arme , c’était une idée libérale. »
Alors on revenait à d’autres indices d’un ordre moins élevé. Quand on avait conduit le coupable dans sa prison, il s'était retourné vivement en entendant le bruit d’une porte qui se fermait et il s’était écrié avec une expression non équivoque de joie : « C’est le canon ! »
Cette arrogance et cette impassibilité , dont il avait fait preuve pendant les débats du procès , ne l’avaient point suivi jusqu’au supplice. Assis dans la fatale charrette , il promenait ses regards sur la foule avec une inquiétude visible , semblant attendre un signai qui n’arri-
vait pas. Quand il avait vu que le mouvement sur lequel il comptait n'éclatait point , sa fermeté l’avait abandonné.
11 avait fallu le porter sur l’échafaud , et il avait perdu connaissance avant de cesser de vivre.
Au milieu de ces deux opinions contradictoires , quelle est celle qui se rapprochait le plus de la vérité; c’est ce que l’histoire ne peut dire d’une manière certaine , mais ce que le bon sens suffît pour indiquer.
Sans doute il est impossible de croire qu’un parti politique ait accepté la solidarité du crime du i3 février. Dans notre temps et dans notre pays surtout, les partis portent l’épée et non le poignard ; ils combattent , et n’assassinent pas. Mais cela ne doit point empêcher de rechercher quels rapports existaient
entre la situation générale des esprits et le coup de poignard du i3 février.
De pareils actes ne sont jamais commis que par des hommes à part, des natures exceptionnelles organisées pour le meurtre. Mais il y a des lois générales qui dominent ces atrocités particulières.
Ces exceptions effroyables portent cependant au front le cachet de leur époque. Il se fait des révolutions dans le royaume du crime qui correspondent à celles qui ont lieu dans les idées des sociétés , et l’homme , ce faible roseau , cède encore aux tempêtes qui régnent , et plie dans le sens où elles le poussent , lorsqu’il se courbe pour se tremper dans le sang.
Il est impossible de jeter les yeux sur les événements qui accompagnèrent et qui suivirent le 1 3 février , sans aper-
cevoir que ce crime isolé se rattachait à la situation générale. Au dehors la révolution lève la tête à Naples et à Madrid ; au dedans, les mouvements et les conspirations se succèdent avec une continuité effrayante. L’armée est travaillée par un levain de révolte, la jeunesse s’agite poussée par des mains inconnues.
L’insurrection entre dans la sphère constitutionnelle elle - même : un collège électoral envoie un régicide à la chambre. Tous ces faits coïncident avec le crime de Louvel. Ils en sont la préface ou le commentaire.
Sans doute ceux qui agissaient ainsi n’étaient point les complices du meurtrier du i3 février. Mais qui dira pourtant que ce fanatisme solitaire ne soit point venu s’allumer anfoyer de tant de passions enflammées , avant d’aboutir au
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crime ?. qui dira que Louvel n’ait point respiré, pour ainsi parler, dans l’atmosphère publique , le germe de son attentat?
M. Decazes, par un système imprudent, avait , comme on l’a vu, rendu la révolution, de faible quelle était, puissante. En même temps, en frappant les royalistes et en leur donnant le spectacle inoui du triomphe des adversaires de la maison de Bourbon, sous le règne du chef de cette maison , le ministre dirigeant avait excité une indignation profonde dans les rangs de la droite. La
droite, chassée de la sphère de l’action ,
se vengeait par la parole. L’inexorable
justice de ses souvenirs accablait ses ad-
versaires. De sorte que les haines, au lieu de s’adoucir, s’aigrissaient chaque *jour davautage ; la passion se changeait en fu-
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reur , l’irritation devenait de plus eh plus profonde, et l’opposition allait à l’extrême. Dans ces circonstances, cette pensée d’hostilité contre la maison de Bourbon, qui, dans un collège électoral, avait désigné au choix un régicide, qui fomentait à la fois des émeutes de places publiques et des conspirations de caserne, •venant à rencontre!* une de ces âmes atroces qui ont le goût du sang, se traduisit en meurtre.
Ce fut le terme de la puissance de M. Decases. La mort de M. le duc de Berri devint le signal d’un mouvement immense d’opinion. La douleur publique fut grande, elle fut sincère. Il y a en France un sentiment de réprobation qui ne manque jamais au crime. Eu outre , chacun eomïnençait à s’inquiéter des agitations dont ee meurtre pouvait être la cause.
Les intérêts sentaient Je sol remuer sous leurs pas et demandaient qu’on prît des mesures rigoureuses pour le raffermir.
Les idées révolutionnaires portèrent le poids delà complicité morale du i3 février. De toutes parts , il s’éleva contre elles un long cri d’indignation. Les chambres , les tribunaux , tous les corps publics , les cités , les villages , faisaient arriver leur douleur au pied du trône. La popularité delà maison de Bourbon s’était retrempée dans le sang où l’on avait voulu noyer sa puissance.
Tandis que la France faisait entendre ce long gémissement, et que les alarmes privées se mêlaient à la douleur publique , il y avait un autre deuil plus inconsolable encore, c’était celui de la famille royale. Le désespoir de madame la duchesse de Berri, surtout, repoussa long-
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temps tout adoucissement. Cette âme viveetfranche,qui laissait transpirer tous ses sentiments au dehors , exprimait sa douleur avec la même énergie que tout le reste*. Elle coupa ses .longs cheveux dans lesquels M. le duc de Berri passait encore sa main lorsqu’il était près de ses derniers moments , et elle s’enveloppa dans son deuil pour pleurer ses jeunes espérances détruites , et ce long avenir , qu’elle voyait devant elle subitement fermé par la main de la mort. L’Elysée, où elle avait eu des instants heureux, lui était devenu un douloureux séjour. Ses joies passées rendaient son isolement actuel plus pénible. Peu de temps après la mort de M. le duc de Berri, elle alla s’établir aux Tuileries , au pavillon Marsan, dans les appartements voisins de ceux de Monsieur.
Cependant au milieu de ses douleurs, madame la duchesse de Berri déployait une fermeté de caractère que personne ne lui avait soupçonné avant l’événement du i3 février. Il semblait que son courage, éprouvé par les souffrances de cette nuit sinistre , défiât maintenant tous les dangers. Jusque-là elle n’avait eu l’occasion de montrer que les heureuses qualités d’un esprit plein de naïveté, et les douces vertus d’un cœur qui inclinait à tous les actes de bonté et de bienfaisance.
Mais, dans cette nuit fatale, il s’était trouvé que cette gracieuse’ tête qui ne semblait faite que pour porter des couronnes de fleurs , n’avait point plié sous le poids d’une situation terrible. La jeune femme avait disparu pour foire place à la princesse, et l’on s’étonna du grand cœur qui animait ce corps si frêle au milieu