LIVRE DIXIEME
Itinéraire de Rambouillet à Cherbourg. — ^Marques d’intérêt donuées à la famille royale. — Impression produite par Henri-Dieudonné et Mademoisille. — Les habitants de Montebourg se signalent. — A Dreux l’accueil devient défavorable. — Charles X apprend à Veroeuil que les abdications oui été déposées aux archives saus que son petit-fils ait été proclamé. — Mesures prises par le Roi pour donner à cel avènement le caractère d’un fait accompli. — La nouvelle de l'avènement du. 9 août arrive à Vire, — Paroles de Madame. — La Normandie. — Mauvais esprit causé par les incendies. — Saint-Lô. — Quelques fidélités de rour. — Le roi Charles X. — Madame la Dauphine. — Madame la duchesse de Berri. — A Valognes Charles X. se sépare de ses gardes et du reste de son escorte.— Paroles du vieux Roi. — Ordre du jour.— Promesse au nom de Henri-
Dieudonné. — La famille royale s’embarque à Cherbourg. — Madame la duchesse de Berri sur le tillac. — Réflexions sur la Rcvolutiuu de Juillet. — Des fautes qui furent commises. — Peut-être était-elle inévitable. — Arrivée de la famille royale en Angleterre. — Lullworth offert par une famille jacobite.— Devise de Lullworth.— Pèlerinages à Lullworth. — Souvenirs de France. — Ou parle à Madame de ses fidèles Dieppois. — Lettres de Vendée. — M. de Talleyraud à Londies. — Ses menées. — Calomnies contre Madame. — l ettre à ce sujet. — Le roi Chartes X renouvelle son abdication à Lullworth. — La
famille royale se rend à Holy-Rood. — Mot de Henri-
Dieudonné. — Aspect du château d’Holy-Road. — Séjour de Madame à Holy-Rood. — Ses voyages à Bath. — Ses communications avec les royalistes de France* — Les avis quelle reçoit.
La famille royale se dirigeait tristement vers Chei’bourg. Elle était alors réunie tout entière; madame la Dauphine, qui avait été surprise à Dijon par la nouvelle des ordonnances, était enfin arrivée,
MADAME;' DUCHESSE US BKRRI. 3s3
à travers mille dangers auxquels elle avait échappé, grâce à un rare courage et à une présence d’esprit parfaite.
La route de Rambouillet à Cherbourg, quoique troublée par quelque^ alertes, s’acheva sans obstacles. En plus d’un endroit, les illustres exilés reçurent, malgré la présence des commissaires du nouveau pouvoir, les marques d’un intérêt vif et touchant. A chaque ville, des gens se rencontraient qui prouvaient, par leurs larmes, à cette royale famille, qu’elle laissait des regrets en France. L’aspect de Henri-Dieudonné et de Mademoiselle produisait surtout une vive impression. « Si jeunes, » répétait autour d'eux le peuple, « et déjà si à » plaindre ! » A Montebourg , gros village peu éloigné de la mer , la foule entoura Madame et son fils, offrit des vœux
à Henri , demanda sa main à baiser ,
3a4 MEMOIRES DE S. À. R.
plusieurs même s’écrièrent: «On nous a » défendu de vous témoigner de l’intérêt , » mais c’est égal. Vivent les Bourbons !
» Revenez bientôt ! »
A Dreux , l’accueil avait été moins favorable. Il y avait même eu une sorte d’émeute populaire pour arrêter l’artillerie de l’escorte. On était sur les terres de M. le duc d’ ans. Le caveau de sa famille est dans cette ville, et ce prince est le propriétaire des forêts environnantes.
Le 5 août, on coucha à Verneuil, et ce fut là qu’on lut les journaux du 3, qui contenaient le compte-rendu de l’ouverture de la session et le discours du lieutenant-général , qui parlait des deux abdications, et ne mentionnait point la mission que le vieux Roi lui avait confiée, de faire proclamer M. le duc de Bordeaux sous le nom de Henri V. t Il y eut un mo-
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. 3a5
ment de douloureuse surprise dans la famille royale.
Cependant Charles X avait, autant qu’il était en lui , donné le caractère d’un fait accompli à l’avènement du jeune prince.
Il l’avait fait reconnaître par les troupes qui étaient demeurées auprès de sa personne; il avait voulu que, pendant tout le voyage , le mot d’ordre fût donné par Henri - Dieudonné , et deux royalistes investis de sa confiance avaient été chargés de notifier aux ambassadeurs des grandes puissances les actes de Rambouillet.
Dans la journée du 10, la famille royale apprit , à Argentan , l’avènejnent du g août. Madame la duchesse de Berri ne prononça que ces deux mots : «Ma tante!
» ma tante ! »
Le 10 , on coucha à Condé-sur-Noi-
reau, le 11 à Vire (1). Les populations commençaient à devenir maüvaises. La Normandie avait été récemment désolée
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par des incendies : la malveillance les avait attribués à la royauté , et , dans ces temps de passions politiques , cette opinion avait été accueillie. 11 y a telle circonstance où , pour qu’une chose soit crue , c’est beaucoup qu’elle soit incroyable. Alors l’absurde est une puissance.
Le 1 a , la famille royale trouva à Saint- Lô M. le comte de Bourbon-Busset et le prince de Léon, qui , se joignant à M. le comte d’Estourmel , préfet du départe-
(i) A Vire, Charles X coucha cher M. Roger, l’un des plus riches propriétaires de la ville, qui fut, touché jusqu’au fond du cœur de l’honneur que son Roi malheureux voulait bien lui faire. Après le départ de la famille royale, il fit graver en lettres d’or, sur la porte de l’appartement du Roi : s. m. ouatas x a rassi ls mur ici, i.k ii août iS3o.
menl , dont la conduite fut si énergique et si haute , venaient lui offrir un douloureux hommage. Ce ne fut point le seul exemple d’honorable fidélité de la part des hommes de cour, mais cependant ces exemples furent rares. Plus d’un château devint désert et se ferma sur le passage de ces grandes infortunes , qui allaient prendre possession de leur exil. La peur est inhospitalière. Les courtisans des Tuileries ne se rencontrèrent point en grand nombre sur la route de Cherbourg.
Pendant tout ce voyage , le roi Charles X était triste et morne; Madame la Dauphine, pensive et résignée. Cependant elle vint à se rappeler qu'elle avait fait ce même voyage de Cherbourg , l’année précédente , dans un autre appareil et dans d’autres circonstances, et on l’entendit s’écrier plusieurs fois : « Ah ! mon Dieu !
» quelle différence ! » Madame la duchesse de Berri ne pouvait regarder ses enfants sans pleurer; mais ce n’étaient point là des larmes d'abattement et de désespoir ; elle regrettait une grande occasion perdue, et la résolution de chercher à la faire renaître était déjà en germe dans sa pensée.
C’était à Maintenon un douloureux spectacle, que de voir les vieux soldats de la garde , dont la plupart ne pouvaient retenir leurs larmes, faire leurs adieux au Roi , aux princes , et à ce jeune Henri , qui avait été si souvent le témoin et le compagnon de leurs jeux militaires. Valognes vit se renouveler ces lamentables scènes. Ce fut là que le Roi se sépara de ses gardes-du-corps et du reste de son escorte. Il y avait des pleurs dans tous les yeux. Charles X, d’une voix pleine de
sanglots , remercia tour à tour chaque compagnie. « Je reçois vos étendards , » leur dit- il, ils sont sans tache. J’espère » qu’un jour mon petit-fils vous les ren- » dra de même. Je vous remercie de vo- » tre fidélité et de votre dévouement, et je » n’oublierai jamais les preuves d’attache- » ment que vous m’avez données. »
On le voit, dans la pensée du Roi, c’était à Henri-Dieudonné qu’il appartenait de rendre les étendards à l’armée , s’il y* avait eu un retour de fortune en faveur de sa dynastie. Le Roi ne parlait ni de luimême, ni du Dauphin, son fils.
Le vénérable monarque fit remettre ensuite à chaque garde en particulier l’ordre du jour suivant :
«Le Roi, en quittant le sol français, vou- » drait pouvoir donner à chacun desesgar- » des-du-corps et à chacun de messieurs les
33o MÉMOIRES DE S. A. R.
» officiers et soldats qui l’ont accompagné b jusqu’à son vaisseau, une preuve de l'at- » tachement de son souverain ; mais les b circonstances qui affligent le Roi ne lui b laissent pas la possibilité d’écouter le b vœu de son cœur. Privée des moyens b de reconnaître une fidélité si touchante, » Sa Majesté s’est fait remettre les con- » trôles de ses gardes-du-corps, de même b que l’état de MM. les officiers-géncraux b et autres, ainsi que des sous-officiers et b soldats qui l’ont suivi. Leurs noms, b conservés par M. le duc de Bordeaux, b demeureront inscrits dans les archives b de la famille royale, pour attester à jab mais elles malheurs du Roi et les consob lations qu’il a trouvées dans un dévoueb ment si désintéressé!
b Yalognes, le i5 août i83o.
» Charles, b
Le lendemain le Roi s’embarquait à Cherbourg, sur un navire américain, avec toute sa famille. Long- temps on put voir, du rivage , une femme debout entre deux enfants ■ sur le tillac. C’était madame la duchesse de Berri , qui, entre sa fille et son fils, saluait d’un dernier regard la France.
Ainsi la révolution s’accomplissait. La situation dont M. Decazes avait favorisé le fatal développement arrivait à son terme. Les défiances jetées entre la bourgeoisie et la royauté se terminaient par une rupture. Cet événement que la naissance de Henri - Dieudonné avait suspendu pendant dix ans , se produisait enfin, et madame la duchesse de Berri étant empêchée par de funestes obstacles de profiler de la popularité qu’elle devait au rôle qu’elle avait joué dans cette société ,
33a MÉMOIRES DE S. A. R.
en dehors de la politique , elle se trouvait enveloppée avec son fils dans cet exil !
Sans doute bien des fautes avaient été commises , bien des précautions oubliées au milieu de ces circonstances si graves et si difficiles- Une fatalité inexplicable semblait avoir paralysé tous les efforts et dominé tous les événements. Par trois fois l’occasion de traiter avec avantage s’était offerte sans avoir été saisie. Le ag juillet, on pouvait traiter à Paris, en n’ordonnant point aux troupes d’évacuer celte ville. Le 3o,.on pouvait traiter à Saint- Cloud, en y demeurant. Dans les premiers jours d’août, on pouvait traiter à Rambouillet, après avoir dispersé la cohue populaire qui venait offrir à l’armée une revanche. Par malheur , on oublia tous les principes de la politique et l’on recula en négociant. N ous l’avons dit, chaque pas
que l’on faisait pour s’éloigner de Paris , éloignait du trône, et chaque jour on faisait un pas de plus ; de Paris à Saint-Cloud, de Saint-Cloud à Rambouillet et de Rambouillet à Cherbourg, tel fut l’itinéraire de la royauté vers son tombeau.
Il faut avouer aussi, pour être vrai jusqu’au bout, que ce fatal concours de circonstances malheureuses et de fautes de toute espèce, ne se rencontre guère que vis-àvis un pouvoir dont la force morale est gravement compromise , et contre lequel le vent souffle, comme disait un homme d’Etat de la Restauration. Ajoutez à cela que les choses en étaient à un tel point qu’une grande épreuve était peut-être nécessaire pour dissiper bien des illusions , et laisser aux passions cmues le temps de se calmer. Dans l’ivresse de la victoire, on eût fait à la royauté des conditions si du-
MEMOIRES DK S. A. R.
res qu’elles l’eussent avilie en ne faisant peut-être que retarder sa ruine. Mieux valait encore qu’elle conservât sa dernière chance , que de la jouer dans un moment où tout était contre elle , les hommes comme les événements.
Le navire qui portait la famille royale avait fait voile vers l’Angleterre. Le premier séjour des Bourbons sur la terre de *
l’exil fut Lullworlh.Ce château, situé dans le Dorsetshire , leur avait été offert par la famille catholique etjacobite des Weld, qui avait conservé dans son cœur la religion des trônes tombés et ce culte de fidélité qui survit à la puissance. Le propriétaire actuel de cet antique manoir, le baronnet sir Joseph Weld, reçut avec une respectueuse courtoisie sesillus'tres hôtes.
La devise de cette famille , inscrite partout dans son château, semblait présenter à
ceux qui venaient d’y entrer, tout à la fois
une consolation et une espérance. Nil
sine numine , « rien n’arrive sans la volonté de la Providence , » telle était cette devise, héritage des siècles, et qui semblait avoir été composée de la veille.
Le roi Charles X avait pris à Lullworth le titre de duc de Milan ; madame la duchesse de Berri portait celui de comtesse de Rosny : c’était un souvenir de France. A peine habité par la famille royale, Lulhvorlh devint le but de pieux pèlerinages. Les courtisans du malheur, moins nombreux que ceux des Tuileries, venaient y saluer l’exil des petits-fils de Henri IV. On y portait la tête moins bas qu’au château , mais aussi l’on y portait plus haut le cœur.
Et plus d’un de ces voyageurs, qui avait passé par Dieppe , rapportait à Ma-
dame que ses marchands n’avaient point encore effacé ses armoiries , et que la ville était pleine de son souvenir. Les marins du port, qui l’avaient si souvent conduite sur mer, avaient voulu qu’on rappelât leurs noms à son Altesse Royale. Ils savaient qu’elle avait bonne mémoire , et ils pensaient que ses fidèles Dieppois devaient toujours avoir une place dans sa
La famille royale était profondément touchée de ces témoignages d’affection.
Chaque fois que quelqu’un arrivait du continent , les exilés parlaient de leurs bons amis de France. On citait avec joie les noms de ceux dont la fidélité courageuse bravait toutes les persécutions :
M. de Conny, dont la haute et intrépide parole s’était élevée pour rappeler la royauté absente à la Chambre, au mo-
ment où la Chambre allait proclamer une royauté nouvelle; M. de Kergorlay, cette conscience d’une austère pureté , cité à comparaître devant la cour des pairs , à cause de la lettre dans laquelle il refusait le serment. Puis , en entendant prononcer le nom de M. de Latour-Maubourg avec les éloges qu'il méritait , madame la duchesse de Berri s’écriait vivement : « Je savais bien qu’il se conduirait » ainsi ! Moi, je l’aime depuis 1816. »
Quant à ceux qui avaient trompé l’attente qu’on avait mise dans leur fidélité, on en parlait avec tristesse , mais sans colère. Madame la Dauphine, toujours remplie d’une haute résignation , racontait qu’au milieu des périls et des obstacles qu’elle avait trouvés sur la roule de Dijon à Rambouillet , le seul épisode consolant
de son voyage avait été la rencontre de
M. le duc de Chartres, qui lui avait offert
ses services et ceux de son régiment, avec l’empressement le plus vif et qui paraissait le plus vrai.
Au milieu de tous ces regrets perçaient de temps à autre quelques espérances.
Des lettres, venues de la Vendée, présentaient le pays comme prêt à tout événement.
Cependant le nouvel ordre de choses avait été reconnu par l’Angleterre, et M. de Talleyrand. dont l’étoile reparaît à l’horizon toutes les fois qu’un gouvernement tombe et qu’un autre gouvernement s’élève , avait accepté la mission de représenter à Londres la monarchie du g août, que toutes les puissances reconnaissaient peu à peu. Sa police, savamment organisée , poussait ses reconnaissances jusqu’aux portes de Lullworth. Quelques
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. 33q
propositions indignes de cette inaltérable constance, que la maison de Bourbon garde toujours dans le malheur, furent repoussées comme elles méritaient de
l’être.
Pendant que Madame continuait à aimer la France sur la terre de l’exil, des calom-
nies y poursuivaient son nom. On répandait le bruit «ju’elle laissait cjes dettes immenses. Elle avait été si généreuse , que ses ennemis espéraient persuader facilement qu’elle ayait été prodigue. Ce fut pour démentir ces bruits que le contrôleur de sa maison publia la lettre suivante :
« Plusieurs gazettes ont annoncé que » la galerie de tableaux de S. A. R. Ma-
» dame, duchesse de Berri, allait être mise » en vente : cette assertion est inexacte.
» Les dettes de S. A. R., que ces mêmes
» gazettes portent à dix millions , ne s’é-
» lèvent pas à la douzième partie de cette » somme. Madame payait chaque mois les » dépenses de sa maison , sauf celles qui » ne se soldaient que par quartier. Le mo- 0 bilier de S. A. R., diamants, bijoux, » atours et bibliothèque , qui va être » vendu , suffira pour payer les dettes.
» Quant aux tableaux de la galerie, ils ont » été transférés à celle du château de » Rosny , propriété que se réserve Mao dame. Tout le monde sait avec quel or- » dre la maison de S. A. R. était tenue. En » voici la preuve : les retenues pour les » pensions exercées sur les employés » étaient doublées par Madame ; cette » somme , ainsi augmentée , vient d’être » rendue à chacun ; ils ont reçu en outre » un mois de traitement en plus à titre de » gratification. Ceux qui savent le bien » que faisait S. A. R., l’encouragement
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. 34l
» qu’elle donnait aux artistes et la protec- » tion qu’elle accordait à l’industrie , se- » ront surpris d’apprendre que tout cela » se faisait sur une dotation de cent vingt- » cinq mille francs par mois ; aussi est-il » vrai de dire que les regrets les plus vifs » de toutes les classes de la société ont » suivi Madame dans l’exil. »
Ce fut dans le château de Lullworth que le roi Charles X renouvela son abdication , en faisant aux actes de Rambouillet des modifications importantes qui donnaient , quant à ce qui regarde ce monarque et M. le Dauphin son fils, une nouvelle autorité au fond de l’acte en luimême. Nous citerons ce document, daté de Lullworth , sans réflexion et sans commentaire. Il appartient à l’histoire , et , à ce litre, l’histoire doit le conserver, en réservant à la postérité le soin d’en juger
34a MÉMOIRES DE S. A. R.
la teneur. D’ailleurs la connaissance de cette pièce est nécessaire à l’intelligence de ce qui va suivre. La conduite de madame la duchesse de Berri cesserait d’être compréhensible , si l’abdication et la renonciation signées à Rambouillet n’avaient point été maintenues sur la terre étrangère. Pour qu’elle pût venir, nous ne disons pas légalement , mais logiquement proposer à la Vendée de se soulever au nom de Henri V $ il fallait que Charles X et Louis-Antoine reconnussent que la signature qu’ils avaient apposée au bas des actes de Rambouillet les engageait d’une manière non pas conditionnelle, mais absolue , et qu’elle conservait sa valeur à leur égard, malgré l’avènement du g août. Ainsi, cette pièce est, comme nous l’avons dit, non-seulement d’un curieux intérêt historique, mais d’une né-
cessité indispensable à l’intelligence de la suite de ce récit.
Voici quelle en était la teneur (i) :
o Nous, Charles dixième du nom, par » la grâce de Dieu roi de France et de Na- » varre.
» Les malheurs qui viennent d’éclater » sur la France et le désir d’en prévenir » de plus grands, nous ont déterminé, le » 2 du présent mois, en notre château de » Rambouillet , à abdiquer la couronne , » et ont en même temps déterminé notre » fils bien-aimé à renoncer à ses droits en » faveur de notre petit-fils le duc de Eor- » deaux.
(i) Pour ôter d’avance tout prétexte à la mauvaise foi, nous reproduisons ce document historique tel que M. le général Dermoncourt l’a publié dans son ouvrage sur la Vendée , quoique le texte y ait subi quelques alterations, qui du reste ne changent rien au sens de l’acte.
# Par une pareille disposition datée de
» la veille et du même lieu , et rappelée
» dans le second acte, nous avons nommé
» provisoirement lieutenant -général du
» royaume un prince de notre sang , qui ,
» depuis , a accepté des mains de la ré-
» vol te le titre usurpé de roi des Fran~
» cais.
» Après un tel événement , nous ne sau- » rions trop nous hâter de remplir les de- » voirs que nous imposent à la fois les in- » térêts de la France, le dépôt sacré qui » nous a été transmis par nos ancêtres et v notre ferme confiance dans la justice di- » vine.
v A ces caüses :
» Nous protestons en notre nom, et au » nom de nos successeurs , contre toute » usurpation des droits de notre famille «à » la couronne de France.
i> Nous révoquons et déclarons nulle ,
# non-avenue, la disposition ci-dessus rap- » pelée , par laquelle nous avions confié » au duc d’Orléans la lieutenance -géné- » raie du royaume.
» N ous nous réservons de pourvoir à la » régence lorsque besoin sera , jusqu’à la » majorité de notre petit-fils Henri Y, ap- » pelé au trône par suite de l’acte donné à » Rambouillet le 2 du présent mois , la- » dite majorité fixée par les statuts de la » couronne et des usages du royaume » au commencement de sa quatorzième » année , qui aura lieu le trentième jour » du mois de septembre i833.
» Dans le cas où avant la majorité du » roi Henri V il plairait à la Providence » de disposer de nous , sa mère , notre » fille bien-aimée , duchesse de Berri , se- » rait de droit régente du royaume.
» La présente déclaration sera rendue » publique et communiquée à qui de droit, » lorsque les circonstances le rcquer- » ront.
» Fait à Lullworth le vingt-quatrième » jour du mois d’août de l’an de grâce » i83o, de notre règne le sixième.
» Signé Charles. »
On le voit , le roi Charles restait d’accord avec lui-même. Il était admis par la famille royale que l’acte de Rambouillet avait conservé toute sa valeur à l’égard de la branche aînée , et cet acte trouvait une nouvelle confirmation dans l’acte daté de Lullworth , qui fut notifié aux différents cabinets.
Peu de temps après, le roi d’Angleterre fit offrir aux Bourbons exilés le château d’Holy-Rood pour résidence. Toutes ces infortunes royales étaient à l’étroit
à Lullworth , et , d'ailleurs , elles craignaient d’abuser de la noble hospitalité de la famille Weld. Il fut donc résolu qu’elles iraient s’établir dans le château d’Holy- Rood, que Charles X avait déjà habité, lors de la première révolution.
Holy-Rood est un vaste palais situé à l’une des extrémités de la vieille ville d’Édimbourg; une place le sépare du triste et populeux faubourg de la Canongate. De tous côtés, il est entouré par des montagnes : celle qui s’élève à sa gauche est couronnée d’édifices pittoresques , et environnée d’une demi-ceinture de maisons neuves et blanches , qui forme'nt , comme de nouvelles venues , un cercle respectueux autour du royal château d’Edimbourg. Une de ces maisons fut occupée par madame la Dauphine ; on en disposa une autre pour madame la duchesse de
Berri. Quatre tours parallèles , s’élevant ensemble, donnent à la façade du château un aspect imposant et majestueux; les armes des rois d’Ecosse , vieille et illustre décoration , surmontent la porte d’entrée.
La façade opposée , à l’extrémité de laquelle se trouvent les ruines de la chapelle , est entièrement moderne; ce fut cette partie du palais que Charles X et Henri-Dieudonné habitèrent. Mademoiselle occupa les appartements situés à la droite de la porte d’entrée
Il fut vif et sincère, le sentiment de tristesse que madame la duchesse de Berri éprouva, eu se séparant de ses enfants.
Holy-Rood était trop éloigné et trop excentrique pour que Madame pût y suivre la famille royale. Elle avait, sur plusieurs points de la France , des correspondances politiques très-actives, et elle devait se
tenir à portée de recevoir des nouvelles de ses amis. Elle se préparait déjà à la difficile ét périlleuse entreprise qu’elle tenta plus tard : il était donc nécessaire qu’elle fût à peu de distance du foyer de l’action et du mouvement. Elle croyait s’éloigner de ses enfants pour les servir. Il fallut ces graves considérations pour la décider à quitter sa famille : loin de Henri-Dieudonné et de Mademoiselle , madame la duchesse de Berri était doublement dans l’exil.
Si cette séparation fut pénible et douloureuse , le voyage d’Edimbourg fut pour Henri -Dieudonné l’occasion d’une parole simple et touchante qui alla au cœur de Madame, parce qu’elle répondait à ses sentiments et à sa pensée. Mademoiselle devait faire le voyage par terre , et son frère devait s’embarquer. « Vous allez par
35o MÉMOIRES DE S. A. R.
» mer, vous ne verrez rien, dit la jeune » princesse. Moi , qui fais le voyage par » terre, je serai plus heureuse que » vous. »
Henri-Dieudonné répondit :
« Je pre'fère mon voyage au vôtre , car, » moi , je verrai la France ! »
Ce fut vers cette époque que madame la duchesse de Berri apprit la mort du roi de Naples, son père. Sa santé était déjà chancelante quand il rendit visite aux Bourbons de France , et il est permis de croire que les événements de juillet et
d’août hâtèrent sa fin. Madame fut vive-
ment affligée de celte perte ; tous les malheurs semblaient l’accabler à la fois , et la grande catastrophe politique qui avait conduit son fils à Holy-Rood était couronnée par un deuil de famille.
Cependant tout se préparait pour l’en-
treprise que Madame allait tenter. D’un côté, M. de Blacas était parti pour parcourir l’Europe et pressentir les divers cabinets des pays que Madame devait traverser; de l’autre, M. de Montbel avait
été chargé de négocier auprès de la cour d’Autriche l’admission de la maison de Bourbon dans les Etats de l’empereur.
On donnait pour motif ostensible le climat de l’Angleterre , qui ne convenait point à la santé des augustes exilés. Le motif réel était la raison politique qui interdisait à la famille royale de laisser Henri-Dieudonnç comme en otage dans un pays dont l’union avec le cabinet du Palais-Royal était si étroite , et cela , au moment où Madame se préparait à tenter la fortune contre la royauté du g août.
Avant de partir, la princesse voulut revoir la famille royale et ses enfants , et
elle vint habiter pendant quelque temps la maison qu’on avait disposée pour elle , non loin du château d’Holy-Rood. Cette entrevue fut touchante. Madame goûta, dans ces derniers instants de vie privée, un bonheur qui lui rendit plus pénible la vie politique dont elle allait assumer le fardeau. Mademoiselle était si noble et si gracieuse ! Henri-Dieudonné annonçait déjà une ame si belle et un cœur si haut !
On parlait un jour devant lui d’un jeune homme dont la conduite coupable n’avait pu trouver d’indulgence qu’à Holy-Rood.
Henri-Dieudonné, avec cette droiture de cœur qu’il avait montrée dès sa plus tendre enfance, comme on a pu le voir dans la lettre de madame de Gontaut à M. le duc de Rivière , exprimait seul son indignation de la manière la plus vive.
— Mais Henri, lui dit Madame, n’oubliez
» donc pas que ce jeune homme a sans » doigte suivi l’impulsion de ses parents ;
» le condamnerez-vous pour leur ayoir » obéi ? Si je vous commandais une action » qui vous parût contraire- à l’honneur et » au devoir, est-ce que vous désobéiriez?»
Henri-Dieudonné leva un œil ferme et assuré sur madame la duchesse de Berri, et lui répondit sans hésiter : « Oui, ma mère. »
A Holy-Rood le jeune prince avait repris le cours de ses études. M. de Barande^ homme de sens et de savoir, et ancien élève de cette Ecole Polytechnique qui a formé tant de personnages célèbres, suivait avec une vive sollicitude son éducation.
M. le baron de Damas qui avait succédé à M. le duc de Rivière dans les fonctions de gouverneur, et qui appliquait le plan de son prédécesseur avec une religieuse
exactitude , remplissait avec succès la tâche importante qui lui avait été confiée. Le physique et le moral de Henri-Dieudonné se développaient en même temps.
Afin d'exciter son émulation, on lui avait donné pour compagnons de jeux ou d’études les trois fils de M. le duc de Guiche et celui de M. le comte de Brissac ; en outre, tous les jouvs , on admettait à ses leçons des personnes étrangères ou même quelques-unes de celles qui habitaient le pays. Il n’était pas de Français qui fil le pèlerinage d’Holy-Rood , sans être invité à assister aux leçons du jeune prince.
Parmi ces pieux visiteurs de la royauté malheureuse , on remarqua M. le vicomte de Conny, qui fut vivement frappé de l’accueil de Henri-Dieudonné. Il trouva que l’exil, ce grand instituteur des enfances illustres , avait développé
MADAME j DUCHESSE DE BERRI. 355
d’une manière rapide le cœur et l’esprit du petit-fils de Henri IV. A son retour, il raconta, avec cette chaleur d'âme et de paroles qui lui est propre , son entrevue avec le jeune prince. « On lui annonça ,
» dit-il, que des Français étaient avides de » le voir : mes deux fils m’accompa- » gnaient. Il courut à nous et nous don- » na la main avec une grâce charmante.
» — Oh ! vous arrivez de France , nous » dit-il, et vous allez bientôt y retourner ! y> qu'on est heurçux d’habiter la France !
» Tous ses souvenirs, toutes ses pensées «sont à la France; et, dans ses études » comme dans ses jeux , c’est toujours le » nom de France qui vient se placer sur » ses lèvres. Les deux circonstances que » Henri se plut surtout à rappeler furent » une visite à l’Ecole de Saint-Cyr et à
» l’artillerie de Yincennes. Il savait les
» noms d’une foule d’élèves de Saint-Cyr ; » mon Gis avait eu l’honneur de faire par- » lie de cette école , et le prince resta des » heures entières à se rappeler avec lui » tous les souvenirs de ce beau bataillon » de Saint-Cyr que, peu de jours après sa » visite , il avait retrouvé à Saint-Cloud » marchant à la défense du trône. Dans’ » ses études de dessin, on remarque encore » la pensée qui domine son ame tout en- » tière ; ce sont toujours des images de » son pays que son crayon aime à retracer, » puis des têtes de soldats , des chevaux, » des armures, des batailles. — Je vous » donnerai , me dit-il , un de mes dessins, » c'est un grenadier de la garde. s4h !
» qu’ils étaient beaux ces grenadiers ! Ils y> m' aimaient et je les aimais aussi. Puis » il me citait avec vivacité tous les régi- » ments de la garde, les noms des chefs,
MADAME j DUCHESSE DE BEKHI. 35^
>i des officiers , et d’un grand nombre de » soldats. Une autre fois, il me demandait » si j’avais Visite l’arsenal de Londres. » Je lui répondis affirmativement et j’a- » joutai que j’y avais vu avec tristesse » deux canons français. — Des canons » français ? — Oui % Monseigneur , deux » canons qui nous furent enlevés dans une » ancienne bataille. — Ah ! je ne veux pas « les voir ; je n’irai pas à V arsenal de y> Londres. Mais s’il y avait la guerre , et » si les Anglais amenaient nos canons sur » les champs de batadlc , nous les repren » drions , n est-ce-pas , que nous les re- » prendrions ? »
Madame la duchesse de Berri se plaisait à voir cettè enfance vive et pleine de sève, qui, sans rien offrir de ces raffinements précoces qui usent l’avenir pour décorer le présent , allait au vrai et au beau pat
toutes les routes. Henri-Dieudonné n’était point homme avant l ? âge , mais on sentait que la famille royale n’aurait rien à désirer si , chez lui, l’homme tenait les promesses de l’enfant.
Le nom du prince était devenu populaire en Ecosse ; voici à quelle occasion.
Les archers d’Édimbourg , quelques jours après l’arrivée de la famille royale, témoignèrent le désir de voir assister le jeune héritier de la maison de Bourbon à leurs exercices. Henri, au jour fixé, trouva la compagnie entière en grande tenue : un arc, des flèches, un brassart, des gants avaient été préparés pour lui. Les
premiers coups ne furent pas heureux , mais bientôt il atteignit le but à deux reprises , au milieu des acclamations des assistants. Au moment de s’éloigner , Henri se tourna vers le commandant , et lui de-
manda s’il voulait un archer de plus dans sa compagnie ; alors il inscrivit , de sa main , son nom sur le contrôle des archers d’Edimbourg. Un peu plus tard , le jeune ponce fit une course assez longue dans les montagnes de l’Ecosse. Aussitôt que la nouvelle de son arrivée fut répandue , une nombreuse de'putation vint l’engager à se rendre dans une assemblée où se trouvaient les plus illustres représentants de la vieille noblesse écossaise, les d’Argyle , les Montrose , les Campbell , les Hamilton. Là on lui décerna unanimement le titre de chef écossais , et on lui en remit les insignes. Les chefs de cette nation guerrière, qui avait fourni jadis des gardes fidèles à la. puissance de nos rois, honoraient l’infortune de leur rejeton.
Madame ne put habiter long - temps Edimbourg ; le climat triste et brumeux
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de cette cité et ses éternels brouillards altérèrent bientôt sa santé. Elle fut obligée d’aller demander aux eaux de Bath ce que sa chère ville de Dieppe lui donnait naguère encore.
La princesse se logea dans une petite maison qui se composait en tout de six pièces et de deux étages. Elle n’avait avec elle que madame de Bouillé; elle était servie par une femme de chambre et par un seul domestique qu’elle appelait en riant son cuisinier. Malgré ce litre ambitieux , sa table était plus que frugale ; mais que lui importaient celte habitation étroite, cette table mal servie, Cette lampe modeste , qui éclairait son salon , et la simplicité toute bourgeoise de cet intérieur? Madame avait réformé son luxe, polit- ne pas réformer ses charités. Ses pauvres continuaient à être secourus , son
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hôpital de Rosny ne manquait de rien. De tout temps, son superflu avait appartenu à l’indigence; elle prenait maintenant son superflu sur son nécessaire.
D’ailleurs Madame semblait dominée par quelque grave pensée qui ne laissait fdus de place dans son esprit pour ces goûts d’élégance, douce occupation de ses loisirs , dans des jours heureux où elle n’avait pas d’autre tâche à remplir que celle de présider à des fêles. Lorsque dans l’étroit salon de la petite maison de Balh un cercle peu nombreux se réunissait autour d’elle, on s’étonnait d’entendre sortir de sa bouche de ces réflexions rapides qui annoncent un coup-d’œil juste et prompt, si utile dans les grandes affaires. Ceux qui venaient de France pour se concerter avec elle , s’en retournaient ravis des qualités qui s’étaient développées
chez la princesse. Il semblait qu’elle devinât ce qu’elle n’avait point appris , et la vivacité de son esprit était au niveau de toutes les questions , comme l’intrépidité naturelle de son caractère à la hauteur de tous les périls.
Le moment approchait où Madame allait mettre à l’épreuve et cette intelligence et ce courage qui frappèrent tous ceux qui eurent l’honneur d’approcher d’elle à Balh. Son parti était pris : elle allait tenter la fortune contre le gouvernement établi en France, et lever drapeau contre drapeau. La pensée de cette hasardeuse expédition était déjà irrévocablement arrêtée dans son esprit , lorsqu’elle quitta les poils de l’Angleterre pour se rendre dans la péninsule italique.
Kl N DU TOME SECOND.
TABLE DES L1YKES.