LIVRE NEUVIÈME
La révolution da Juillet. — Aspect de Paris. — Causes de l’insurrection. — La méprise de la royauté et de la bourgeoisie. — La Conspiration. — Crise commerciale. — Souvenirs de l’iuvasion. — Calomnies. — La classa moyenne ne se mêle que faiblement à l’insurrection. — Aspect de Saint-Cloud. — La Faiàille royale trompée par des rapports inexacts. — Le 59 juillet M. de Raguse évacue la capitale. — Conséquences de celte faute, — Preuve de sympathie donnée à Msssm. — Ses armoiries respectées. — La Duchesse supplie le Roi de la laisser partir pour Paris avec son fils. — Refus de Charles X. — Les négociateurs affluent à Saint-Cloud. — M. de Sémonville. — M. d’Argout. — M. de Vilrolles.- Marche rapide des événements. — Madxmx aperçoit avec une lunette d’appro-
2<j4 MÉMOIRES DE S. A. R.
6 che le drapeau tricolore sur les Tuileries Stupeur du
Château. — Inquiétudes de M. le duc de Bordeaux. — Ses paroles. — La Résolution maîtresse de Paris. — M. d’Argout précurseur de M. de Mortemart, ambassadeur de Charles X près la réunion Laffitte. — M. de Mortemart ne parait point. — M. de Sussy présente la révocation des ordonnances à la Chambre. — M. de Sussy échoue. ■ Le nom de M. le duc d’Orléans avait été prononcé. — Dialogue de Charles X et de M. de Conny au sujet de
M. le duc d’Orléans Attitude de M. le duc d'Orléans
pendant les Trois-Jours. — Neuilly entre Saint-Cloud et
Paris. Message de M. Laffitte à M. le duc d’Orléans. —
Sur un dernier message M. le duc d’Orléans arrive à Paris. On lui propose la lieutenance-générale. — Il l’ac-
cepte. — Abdication du roi Charles et renonciation de Louis-Antoine en faveur de Henri-Dieudonné. — Lettre datée de Rambouillet. — Explications. — Conduite de madame la duchesse de Barri. — De Rambouillet même elle veut venir à Paris. — Le Roi le lui défend. — Longue lutte. — La voilure de S. A. R. reste attelée pendant sept heures. — La princesse verse des larmes eu contremandant l’ordre du départ. — La dernière chance de la Restauration s’évanouit. — M. de Lafayelte et son arrêt. — M. le duc d’Orléans à l’Hôtel-de.T ille, — Position criti*
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. «TÿS
qu«. — t’Hôlct-de-Ville abdique comme Rambouillet. *
On dirige l’énieHte sur celte dernière ville. — Singulier aspect de cette expédition. — Elle doit échouer. — Elle
réussit Les trois commissaires. — Entretien du Roi et
du maréchal Maison. — Le Roi se décide à partir. - Paroles de Madame. — Convoi de la monarchie. — Fin de la révolution de Juillet. Derniers rapport» de M. le duc d’Orléans avec la branche aînée. - M. de Mortemart au Palais-Royal. - Le 9 août.— Les deux grands acteurs de cette révolution, M. de Lafayette et M. Laffitte.— f M. de Lafayette dispose de la puissance. — M. Laffitte se sert de M. de Lafayette. - La «lasse moyenne n’est pas révolutionnaire en faisant une révolution.
L’histoire de la révolution de juillet est présente à toutes les mémoires. Qui ne se souvient de ces journées chaudes de colère , où, sous l’ardeur d’un soleil d’Afrique j toute une multitude se rua aux bft-* tailles civiles? Les rues de Paris, hérissées de barricades , cette population de
soldats que l’Empire , en se retirant , avait
semée dans toutes les professions et dans tous les métiers, enivrée de l’odeur de la poudre , et saisissant le mousquet pour venu- encore une fois jouer à la guerre, l’enfance avec son insouciance de périls, la jeunesse avec l’ardeur de ses passions politiques , l’industrie fermant ses ateliers et jetant le poids des classes ouvrières dans la balance ; quoi de plus? Cette guerre de rues et de carrefours, de barricades prises et reprises, le canon tonnant à coups précipités , le bruit de la mousqueterie , et le tocsin de Notre-Dame, tantôt silencieux, tantôt mugissant, ébranlé qu’il était par les mains populaires; quelques figures parlementaires, pâles et tristes, se glissant dans l’ombre ; une bataille qui n’avait que des épisodes , un tableau qui n’avait que des détails; et, au milieu de cette ville
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dans la plupart de ses quartiers muette et vide, dans un petit nombre d’autres remplie par le tumulte de la guerre , la garde royale s’avançant à pas lents, sans colère, mais aussi sans peur, franchissant des obstacles qui se relevaient derrière elle , et obtenant des avantages sans résultats et des triomphes inutiles : tel fut Paris pendant trois jours.
Si l’on cherchait les causes qui mirent ces masses en mouvement, sans doute on devrait reconnaître que les ordonnances de juillet furent le signal du vaste soulèvement dont Paris fut le théâtre; mais il faudrait en montrer plus haut les véritables mobiles. La grande méprise de la royauté et de la bourgeoisie, qui se craignaient sans avoir des motifs sérieux de se craindre , telle fut l’occasion de la crise. Quant aux élémens de la catastrophe, ce
fut d’abord une conspiration essentiellement restreinte , mais toujours prête à tout» mais permanente, qui se cantonna dans 1 a légalité comme dans une citadelle, jusqu’au moment où, l’émeute venant à éclater, elle en fit une révolution. II faut ajouter encore l’occasion favorable d’une crise commerciale et industrielle, dont la crise politique qui intervint ne permit pas de sonder toute la gravité, naais qui fut une dos principales causes qui , mettant trois ou quatre grandes maisons de la pl$ce de Paris au désesjpoir, les déterminèrent à précipiter leurs ouvriers dans l’msvtrrection , avec la pensée que leur fortune politique sauverait peut-être leur fortune commerciale dü naufrage, et qu’on pourrait étayer quelques comptoirs avec les. débris d’un trône. Enfin il existait dans . les classes populaires un sentiment confus
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d’indignation et de colère contre l’invasion européenne à laquelle le malheur des temps qvait livré la France, et les calomnies perfides d’une presse peu scrupuleuse sur le choix de ses moyens , çorrompant ce sentiment noble et patriotique en luimême , avaient fini par persuader à ces populations que la Restauration et l’étranger étaient solidaires, tandis que, suivant la belle parole de M. Bignon (1), loin d’avoir causé l’invasion, la Restauration, au contraire, en allégea le poids et en rendit les conséquences moins funestes au pays.
Ainsi, une double méprise de la royauté
et de la bourgeoisie, ujie conspiration; et, pour ne rien cacher, à côté du mauvais vouloir des ennemis de la royauté , les fautes de quelques-uns de ses minis-
(c) État politique de la France .
très , une vaste crise commerciale , un préjugé populaire, voilà les véritables causes qui enfantèrent la révolution de juillet.
Quant à la classe moyenne qu'on représenta depuis comme ayant accompli cette révolution , on ne la vit guère sur le champ de bataille. Quelques jeunes hommes aux têtes ardentes, heureux de pouvoir rêver, en plein soleil, de république ; sept ou huit élèves d’une école célèbre qui , sentant l’odeur de la poudre, ouvrirent , avec l’empressement de leur âge , à la guerre qui frappait à leur porte , sans songer que, quelques mois plus tard, ils seraient allés chercher à la frontière des combats plus utiles, des victoires plus françaises 5 des journalistes enfin , poussés aux dernières extrémités par la loi contre 1 » presse , tels furent les rares
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combattants qui se détachèrent de la classe moyenne pour prendre part aux journées de juillet. Les habits n'y parurent qu’en minorité ; l’immense majorité appartenait à la veste.
Tandis que ces terribles scènes épouvantaient Paris , on était dans de mortelles appréhensions à Saint-Clgud. Pendant les deux premières journées , on avait trompé le Roi sur la gravité du mouvement. Ce n’était qu’une émeute, disaiton ; toutes les mesures étaient prises , la monarchie n'était point en danger. Sous prétexte de ne poiht alarmer le Roi , on évitait de l’avertir. Toute la famille royale était réunie à Saint-Cloud, à l’exception de madame la Dauphine, qui se trouvait alors à Dijon , et qui n’arriva que vers la fin de la crise. Quand vint le troisième jour, M. le duc de Raguse donna ordre à
a8a MÉMOIRES DE s. A. R.
la garnison d’évacuer la capitale, sans que la raison qui motiva cet ordre ait jamais été bien connue. La troupe ne fut ni chassée , comme on l’a dit , ni poursuivie. II semblait qu’après avoir en vain tenté de soumettre Paris pendant trois jours , on reconnût que les efforts étaient inutiles, et qu’on se retirât du théâtre de la lutte pour faire cesser un combat désormais sans objet. Cette faute fut capitale dans les négociations qui suivirent. La royauté n’était plus au jeu, elle ne pouvait donc plus disputer la partie. En maintenant des troupes à Paris , elle aurait fait les conditions de l’arrangement qui serait intervenu ; elle ne fut plus même admise à les subir.
Au milieu des scènes de troubles et de violence , madame la duchesse de Berri reçut une grande preuve de la sympathie des classes populaires. Partout les armoi-
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ries royales avaient été brisées dès le soir du second jour; les insigues de la couronne et les fleurs de lys avaient été mis en pièce?. Cependant aucun marchand breveté de Madame ne fut ni insulté ni forcé d’abattre son enseigne aux armes de la princesse. « Elle faisait aller le com- » merce , disaient-ils , il ne faut rien faire » à ses marchands. »
Au milieu de cette crise effrayante , où chaque heure , chaque moment emportait une des chances de la monarchie , que faisait-elle , cette princesse , que le péril avait toujours trouvée courageuse , et qui n’avait jamais manqué aux circonstances , .
quand les circonstances étaient venues la chercher? Elle suppliait Charles X de la laisser partir pour Paris avec son fils.
Mais Charles X opposait son autorité de roi et de pcre à ce hasardeux voyage.
D’ailleurs il ne croyait point les choses assez désespérées pour tenter ce moyen extrême- Les négociateurs n’aflluaienl-ils pas à Saint-Cloud? On y voyait M. de Sémonville qui venait supplier le Roi de consentir à retirer les ordonnances , sous la condition que la Chambre des pairs et toutes les cours du royaume viendraient à pied à Saint-Cloud demander humblement ce retrait. M . d’ Argout était aussi là , hésitant comme la fortune; et, auprès de lui, M. de Vitrolles , qui venait montrer à côté de ces deux visiteurs équivoques, un courage toujours prêt à l’heure du péril , et un nom d’une vieille fidélité.
Toutes ces temporisations consumèrent un temps précieux. Il fallait traiter quand on avait en main un reste de forces, et on se laissait peu à peu dépouiller de ces débris de puissance qui pouvaient rendre les
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conditions meilleures. Cependant l’insurrection marchait toujours. Le 2 g juillet, madame la duchesse de Berri était appuyée snr les lambris d’une fenêtre au deuxième étage du château de Saint-Cloud, et dirigeait une lunette d’approche vers Paris , dont les principaux monuments se détachaient sur un ciel pur, coupé seulement par de rares et légers nuages. Toutà-coup la princesse ne voit plus flotter le drapeau blanc sur les Tuileries; une autre bannière le remplace. Elle s’écrie :
o Ah! mon Dieu ! je vois le drapeau trico- 9 lore ! » On ne voulut pas la croire d’abord, tant la préoccupation était grande, et tant- de faux rapports avaient entretenu la sécurité à Saint-Cloud. Ce fut ainsi que la mère de l’héritier de tant de rois apprit la chute de sa race.
Quant au jeune prince ; l’heure des le-
çons passe , et, pour la première fois, elle passe sans ramener les études accoutumées. L’instant de la promenade arrive , et personne ne se présente pour l’y conduire. À cette interruption de sa vie ordinairement si réglée, il devine qu’un grand désordre a dû avoir lieu. Enfin , le Roi ne l'a point fait appeler , et la nuit approche; à peine a-t-il pu même embrasser sa mère, cc Ah ! dit-il enfin , de- » puis hier , j’ai beaucoup perdu. »
Tout se perdait en effet à Paris au moment même où le jeune prince prononçait cette parole. Tant que les troupes royales avaient occupé la ville, l’attitude des membres de la Chambre des députés , présents dans la capitale , avait été équivoque et indécise. On avait plutôt délibéré qu’agi; les signatures avaient manqué aux protestations ; toutes les proposé*
lions violentes avaient rencontré des contradicteurs ; les hommes d’ordre avaient pu élever la voix et se déclarer contre les mesures extrêmes , et , parmi eux, s’était distingué M. Casimir Périer , qui , pendant ces jours d’orage , tint tête , le plus long-temps qu’il put , aux passions émues , et, plus tard, subit la révolution, qu’il aurait voulu empêcher. Mais lorsque Paris fut évacué, tout changea de face. Le ag juillet au soir, M. d’Argout était venu offrir, au nom de Sa Majesté Charles X, aux députés siégeant chez M. Laffitte , le retrait des ordonnances , le renvoi du ministère , un autre ministère formé par M. le duc de Mortemart, et dont le général Gérard ferait partie. Il annonçait eu même temps l’arrivée de M. le duc de Mortemart, qui devait se présenter le soir même pour faire officiellement ces propo-
silions à la réunion des députés. La soirée se passa , et M. de Mortemart ne parut point. Il était déjà tard pour être écouté dans la soirée du 2 g. Le lendemain , dans la matinée , quand M. de Sussy se présenta aux membres de la Chambre des députés , pour leur communiquer les ordonnances dont M. de Mortemart était porteur, il n’était plus temps. Alors, en effet, un nom avait été prononcé, qui compliquait encore une situation déjà si difficile.
Le 3i juillet , M. le vicomte de Conny, dont le courage n’a jamais manqué à l’appel d’un péril, était accouru à Saint-Cloud.
Dès qu’il vit le Roi, il s’écria : a Comment » se fait-il, Sire, que, dans les circon- » stances terribles où se trouve la monar- » chie , M. le duc d’Orléans ne soit point » accouru près de Votre Majesté? »
Le Roi répondit : « Je le crois à Saint- » Leu ; mais mon cousin n’accéderait » point aux propositions qui lui seraient » faites. Le souvenir de son père est pré- » sent à sa pensée : M. le duc d’Orléans » nous est attaché. »
Le personnage dont le nom compliquait la situation d’une manière fatale pour la maison de Bourbon, c’était cependant M. le duc d'Orléans.
Par une fatalité singulière, son attitude , pendant le temps de la lutte , avait été, de tout point , semblable à la position politique qu’il avait prise pendant la Restauration. Le duc s’était trouvé, durant le combat , entre Paris et Saint-Cloud , comme durant l’opposition de quinze ans, entre le libéralisme et le château. Neuilly n’avait point dérogé aux habitudes du Palais-Royal. La révolution était dans Pa-
2gO MÉMOIRES DE S. A. R.
ris 5 la royauté dans la ville la plus voisine de cette capitale; M. le duc d’Orléans se tint dans la banlieue.
Dès le mercredi 28 juillet , à huit heures du matin , M. Laffitte , qui arrivait à Paris, envoya un exprès à Neuilly pour prévenir le prince de l’état de choses dans la capitale , et supplier son AltesSe Royale, c’étaient les paroles textuelles du message, de bien prendre garde aux filets de Saint- Cloud. Cette nuit du 29 au 3 o , M. le duc d’Orléans la passa dans un kiosque , au milieu de son parc. Le lendemain, un nouveau message de M. Laffitte avertit le prince que les événements avaient marché , et qu’il devait se décider entre une couronne et un passeport. Le 3 o au matin, M. de Mortemart ne s’étant pas présenté à la Chambre des députés, où on l’attendait, une motion habilement préparée par
M. Laflitte, et qui appelait M. le duc d’Orléans à la lieutenance - générale du royaume , fut adoptée par la majorité. Le soir même , M. le duc d’Orléans arriva de Neuilly, et, le lendemain, il accepta, après quelque hésitation , les fonctions qui lui étaient offertes.
Alors il arriva à Rambouillet une chose qui étonna tout le monde , et qui était cependant simple et naturelle. Charles X , étant décidé à renoncer à la couronne, et M. le duc d’Angoulême qui avait en vain demandé à son père l’autorisation de se rendre à Paris , renonçant de son côté à son droit de succession , déférèrent, à leur tour, la lieutenance-générale à M. le duc d’Orléans , par la lettre suivante :
i « Mon cousin ,
» Je suis trop profondément pénétré » des maux qui affligent et pourraient » menacer mes peuples , pour n’avoir pas » cherché un moyen de les prévenir. J’ai » donc pris la résolution d’abdiquer la » couronne en faveur de mon petit-fils le » duc de Bordeaux.
» Le Dauphin , qui partage mes senti- » ments , renonce aussi à ses droits en » faveur de son neveu.
» Tous aurez, en votre qualité de lieu- » tenant-général du royaume, à faire pro- » clamer l’avènement de Henri V a la » couronne. Vous prendrez d’ailleurs » toutes les mesures qui vous concernent » pour régler les formes du nouveau gou- » vernement pendant la minorité du nou-
» veau roi. Ici je me borne à faire con- » naître ces dispositions. C’est un moyen » encore d’arrêter bien des maux.
» Vous communiquerez mes intentions » au corps diplomatique, et vous me ferez » connaître le plus tôt possible la procla- » mation par laquelle mon petit-fils sera » reconnu sous le nom de Henri Y.
» Je charge le comte de Foissac-Latour » de vous remettre cette lettre ; il a ordre » de s’entendre avec vous pour les arran- » gements à prendre en faveur des périr sonnes qui m’ont accompagné, ainsi que » pour les arrangements convenables » pour ce qui me concerne et le reste de » ma famille. Nous réglerons ensuite les » autres mesures qui seront la consé- » quence d’un changement de règne.
» Je vous renouvelle, mon cousin, l’as-
» surance des sentiments, avec lesquels je » suis votre affectionné cousin.
» Signé Charles.
» Louis Antoine. »
On l’a dit , c’était une chose naturelle que cette détermination commune des deux points extrêmes de la politique, qui se rencontraient dans le même choix pour la lieutenance-générale du royaume. La révolution se souvenait de M. le duc d’Orléans au Palais-Royal, Charles X se souvenait de M. le duc d’Orléans auxTuileries.
Cette lettre qui fut déposée dans les archives était datée de Rambouillet. C’était toujours la même faute : on s’éloignait en traitant. La royauté puissante tant qu’elle eut des troupes à Paris , à peine écoutée quand elle les eut rappelées à Saint-
Cloud , ne fut pas même entendue quand elle parla de Rambouillet.
Cependant il y eut dans celte circonstance une femme qui, de Rambouillet même, pensa changer la face des affaires :
ce fut madame la duchesse de Berri. Pendant que la canonnade retentissait , elle avait voulu quitter Saint-Cloud , pour se rendre à Paris. Sentant que chaque pas qui l’éloignait du centre des événements éloignait son fils du trône , elle reprit sou projet, quand la cour fut arrivée à Rambouillet. Un officier de sa maison se rendit chez le sous-préfet , M. de Frayssinous, neveu de M. l’évêque d’Hermopolis, et lui porta l’ordre de se procurer des chevaux de poste. Pendant que l’on faisait ces dispositions, Madame descendit chez Charles X , qui lui répondit que jamais il ne consentirait à ce que son petit-
fils courût des chances aussi périlleuses et vînt s’exposer à la fureur des partis. Madame répondit : « Eh bien ! je n’emmènerai » pas Henri. » Puis elle reprit avec énergie : « J’irai seule , j’irai seule. » Mais les instances de madame la Dauphine furent si vives , et les ordres paternels du Roi si positifs, qu’après bien des efforts, la princesse dut renoncer à sa détermination .
La lutte fut longue et opiniâtre; la calèche, attelée de six chevaux de poste, resta depuis midi jusqu’à sept heures dans la cour du palais ; et l’on vit alors Madame pleurer, en contremandant l’ordre du départ.
Il y avait dans ces larmes l’intelligence d’une situation politique. Dans la crise où l’on se trouvait, c’était tout d’être présent. Madame la duchesse de Berri , une fois à Paris, pouvait agir sur la population,
neutraliser M. le duc d’Orléans, et embarrasser la Chambre. La fortune est comme les hommes , elle donne tort à l’absence.
Tout alla en effet de mal en pis à partir de cette époque. M. de Sussy, comme on sait , avait en vain présenté à la réunion des députés, siégeant au Palais- Bourbon , le retrait des ordonnances de juillet et la nomination d’un nouveau ministère. La Chambre travaillée par M. Laffitte, qui commençait à parler hardiment de M. le duc d’Orléans, et effrayée parM. de Lafayette , qui n’accepterait , disait-on , aucune transaction avec labranche aînée, renvoya M. de Sussy à l’Hôtel-de-Ville , où M. de Lafayette lui fit la célèbre réponse , que l’histoire a conservée : « Il est trop tard. » M. le ducd’Orléans, de son côté, s’était montré à l’Hôtel-de-Ville, où l’accolade qu’il reçut de M. de Lafayette
décida du sort de son Altesse Royale et de celui de la France, eu entraînant les masses , dont l’accueil avait été équivoque et dont les dispositions pouvaient tout d’un coup passerde la surprise et de la défiance à une de ces subites colères qui soulèvent les flots de la place publique comme ceux de l’Océan.
Cette épreuve était décisive; jusque-là, deux mouvements avaient cheminé chacun dans leur sens: le mouvement parlementaire et le mouvement de i’Hôtel-de- Yille. Il s’agissait de savoir à qui demeureraient les résultats de la victoire.
Si l’Hôtel-de-Ville avait marché sur le Palais-Bourbon, tout était dit : l’Hôtel-de- Ville avait, dans les mains , l’action, cette force décisive dans les crises révolutionnaires. Mais l’Hôtel-de-Ville fit un peu, dans cette occasion , ce qu’avaient fait
Rambouillet et Saint-Cloud : il attendit.
Or, dans les révolutions , attendre c’est abdiquer. M. Laffitte qui dans toute cette campagne se montra le ge'néral habile, le Warwick de l’Orléanisme, prit aussitôt l’offensive, et conduisit M. le duc d’Orléans vers cet Hôtel-de-Ville qui savait vaincre, mais qui ne savait point profiler de la victoire. Dès-lors le mouvement parlementaire prit le dessus ; l’Hôtel-de- Ville s’était suicidé dans un embrassement.
Il disparut de la scène. Les abdications du gouvernement provisoire allèrent rejoindre celles de la légitimité. Les hommes d'action cédèrent la place aux hommes du pai’lement, et ils furent sans force et sans emploi au milieu de la situation qu’ils venaient de laisser échapper.
Nous nous trompons cependant. Le mouvement parlementaire que conduisait
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alors M. Laffitte, était gêné par la présence des Bourbons de la branche aînée à Rambouillet. La famille royale était trop près pour qu’on pût emporter les suffrages de la Chambre dans la question capitale qu’on allai t lui soumettre . Les hommes d’action qui n’avaient point su diriger leurs affaires, devinrent alors les instruments de leurs compétiteurs plus habiles. On transporta sur la routede Rambouillet cet épouvantail qui revint plus tard servir encore les desseins de M. Laffitte en alarmant le Palais-Bourbon. C’était pitié que d’assister au départ de cette armée improvisée. Pleine de ce courage qui court les rues en France, mais sans organisation, sans discipline, les uns entassés dans des charrettes, les autres à pied, ceux-ci dans des carrosses qu'ils avaient arrêtés dans les rues, ceux-là à cheval, ellçallait, cette étrange armée, présen-
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. 3oi ter la bataille à douze mille hommes d’excellentes troupes, appuyés par une nombreuse cavalerie et une artillerie formidable. La garde devait prendre infailliblement, en rase campagne, la revanche de cette guerre de rues qu’on lui avait faite pendant les Trois- Jours; or, qui peut dire l’effet qu’aurait produit à Paris , surtout sur les Chambres , un échec éprouvé à Rambouillet par l’armée révolutionnaire?
Mais tout réussit au bonheur.
On avait député au roi Charles X trois commissaires pour le décider à sortir de France. Ces trois commissaires, qui précédaient de quelques heures celte émeute que Paris envoyait en poste à Rambouillet, étaient MM. Odilon Barrot, Schonen et le maréchal Maison.
Le Roi voulut edlretenir en particulier un de ces personnages, sur lequel il
croyait pouvoir compter, car récemment encore il l’avait élevé à la dignité du maréclialat pour l’insignifiante campagne de la Grèce. Charles X lui demanda, sur sa parole d’honneur, s’il était vrai que quatrevingt mille Parisiens marchaient sur Rambouillet?
M. le maréchal Maison x’épondit : «Sire, » je ne les ai pas comptés , mais ils sont » beaucoup ! »
« — Enfin, reprit le Roi, croyez-vous » qu’ils soient quatre-vingt mille ? »
« — J’ai l’honneur de répondre à Votre » Majesté que je ne les ai pas comptés, » mais il y en a beaucoup. Ils peuvent » être quatre-vingt mille. »
M. Maison savait cependant que l’expédition de Rambouillet se composait à peine de dix mille hommes, mal armés, et incapables de tenir devant un l’cgiment.
MADAME, DBCHESSE DE BERRI. 3o3
En sortant de cet entretien, on assure qu’il dit : « Nous l’emportons , le Roi » consent à partir : mais si j’étais à sa place » et à celle du maréchal Marmont, et que » j’eusse à ma disposition ces douze mille » hommes d’excellentes troupes, et ces T) quarante-deux pièces de canon qui n’at- » tendent qu’un signal, ce sont ces étourdis » de Parisiens qui s'envoleraient. »
Le Roi avait consenti à partir, en effet, et à quitter la France. Une demi-heure avant, un plan de vigueur avait été adopté; on devait se réfugier en Vendée, et delà, tenir en échec le pouvoir révolutionnaire qui siégeait à Paris. Mais la conversation de Charles X avccM. le maréchal Maison avait tout changé; le Roi voulut éviter une effusion de sang qu’il jugea inutile, et consentit à prendre la route de Cherbourg, où il devait s’embarquer pour quitter le
3o4 MÉMOIRES DE S. A. R .
royaume. Alors madame la duchesse de Berri dit à son fils : oc Henri, nous » partons ; ils ont méconnu tes droits et » ton innocence ! »
On rédigea à la hâte un dernier ordre du jour pour les soldats fidèles qui auraient encore pu changer la fortune, si on avait voulu se confier à leurs loyales épées ; cet ordre du jour se terminait ainsi : « Le Roi » transmet pour la dernière fois ses ordre s » aux braves troupes de la garde qui l'ont » accompagné ; c’est de se rendre à Paris, » où elles feront leur soumission au lieu- » tenant-général du royaume , qui a pris » toutes les mesures pour leur sûreté et » leur bien-être à venir ( 1 ). » Tout était consommé; le convoi de la monarchie prit alors la roule de Cherbourg.
(i) Cet ordre du jour est daté de Maintenon,
MADAME, DUCHESSE DE BF.RRI. 3û5
Ainsi disparut cette royauté qui , la veille encore , s’était montrée à l’Europe et à la France, toute radieuse de la conquête d’Alger. Il ne restait plus d’elle qu’un trône vide , tout taché de sang , dansun palais désert. En vain, voyant son inviolabilité politique lui échapper, elle s’était composé une nouvelle et glorieuse inviolabilité avec les trophées de nos soldats. La main inexorable de la révolution vint arracher l’auguste suppliante des autels de la victoire. Lorsqu’on demanda où était cette royauté puissante , qui remplissait l’Europe de son nom et de sa grandeur , on vous montra quelque chose de triste et de silencieux qui cheminait de ce pas lent dont on marche quand on marche vers l’exil : des femmes éplorées , un vieillard soucieux et le front baissé vers la
terre ; deux enfants qui cherchaient dans n. * 20
ces scènes de deuil une place pour les joies innocentes de leur âge; quelques-uns de ces vieux soldats qui avaient vu le Kremlin s’écrouler, héroïques témoins de tant de ruines, et maintenant spectateurs d’une ruine plus grande encore ; des gémissements, des larmes, des drapeaux qu’on brûlait et dont on buvait la cendre; des mousquets renversés , des fronts mornes, des paroles entrecoupées, tout l’appareil du deuil, enfin des funérailles; c’était la monarchie ! Et, moins heureuse que ce sublime Romain , elle ne fut pas écoulée , la royauté française , lorsque jetant un regard de dédain sur les recors politiques qui étaient venus la saisir dans les bras de son triomphe, elle montra du doigt son drapeau planant sur les rochers dé l’Afrique , et demanda si l’on n'irait pas rendre grâces au Dieu des armées
de la nouvelle conquête de la France?
Tandis que la branche aînée se dirigeait vers son exil, le mouvement parlementaire dont M. Laffitte avait été le promoteur prenait son dernier développement.
Lorsque la famille royale était encore à Saint-Cloud , c'est-à-dire dans la nuit du 3o au 3i juillet , M. le duc d’Orléans, s’il faut en croire le secrétaire de M. de Mortemart ( 1 ), aurait fait prier ce personnage
(<) Voici comment M. Mazas raconte celte entrevue : « Plus de deux heures après mon départ du Luxembourg ,
• dans la nuit du 3o au 3i juillet, un envoyé du duc d'Or-
» léans se présenta chez M. de Sémonvillc, et lui demanda » de le mettre en rapport avec M. de Mortemart, pour lequel
• il avait une mission. M. de Sémonville le fit conduire » dans le petit entresol. Cet envoyé annonça qu’il venait de « la part de M. le duc d'Orléans, pour supplier M. de Mor- » temart de se rendre chez lui dans t intérêt de la cause du » Roi : cette dernière .considération détermina M. de Morte-
3o8 MÉMOIRES DE S. A. R.
de se rendre chez lui dans l’intérêt de la cause du Roi. Là il lui aurait dit : « Duc
» mart; sa qualité de ministre l’aurait sans doute retenu s’il » se fût agi d'un tout autre motif. L'officier ajouta qu’il était .. chargé de le conduire dans le lieu où se trouvait le prince.
• Ils sortirent tous deux du Luxembourg vers trois heures du
* matin ; les approches du Palais - Royal étaient encombrés » de bandes armées, bivouaquécs sur la place, dans les cours » et dans les rues adjacentes ; tout ce quartier éclairé par les » lampions placés aux fenêtres des maisons et sur les barri- » rades, offrait un spectacle terrible et singulier. Le jour - commençait à poindre. M. de Mortemart a raconté à ses » collègues de la Chambre des pairs qu’il fut introduit d’abord » dans l’appartement de M. Oudard, secrétaire du prince; » tout y était brisé parles balles ; puis M. Berthois, aide-de- » camp du duc d'Orléans, vint prendre M. de Mortemart et » l’introduisit, après bien des détours, dans une pièce où se » tenait le prince, qu'ils trouvèreut exténué de fatigue, ac- »■ câblé de chaleur et à moitié vêtu. Le duc d’Orléans , en » apercevant M. de Mortemart, lui dit vivement : « Duc de » Mortemart, si vous voyei le Roi avant moi, dites-lui qu’ils * m’ont amené de force à Paris, mais' que je me ferai mettre
» de Mortemart , si vous voyez le Roi » avant moi , assurez - le qu’ils m’ont
» en pièces plutôt que de me laisser poser la couronne sur la » tète ; le Roi m’accuse sans doute de ce que je ne suis point » allé à Saint-Cloud. J'en suis fâché; mais j’ai clé instruit » que, dès mardi soir, on excitait le Roi à me faire arrêter ,
» et je vous avouerai que je n’ai point voulu aller me jeter » dans un guêpier ; d’une autre part, je redoutais que les Pa- » risiens ne vinssent me chercher ; je me suis renfermé dans • une retraite sûre et connue seulement de ma famille, mais » hier soir une foule d’hommes ont envahi Neuilly, et m’ont » demandé au nom de la réunion des députés. Sur la réponse m que j’étais absent , ces hommes ont déclaré à la duchesse » qu'elle allait être conduite à Paris avec tous ses enfants, et » qu’elle resterait prisonnière jusqu'à ce que M. le duc d’Or.
» léans reparût. La duchesse , effrayée sur sa position, trem- » blant pour ses enfants, m’a écrit un billet très-pressant, avec > prière de revenir le plus tôt possible. Cette lettre m'a été x portée par un homme dévoué. Je n’ai point balancé en la x recevant, et' je suis arrivé pour délivrer ma famille; ils x m’ont amené ici fort avant dans la soirée, x
x M, le duc d'Orléans, après avoir annoncé à M. de Mot-
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» amené de force à Paris , mais que je me » ferai mettre en pièces plutôt que de me » laisser poser la couronne sur la tête. »
» temart que la réunion des députés l’avait nommé lieute-
* nant-général du royaume, comme un moyen d’empêcher » M. de Lafayette de proclamer la république, lui demanda » si ses pouvoirs s’étendaient jusqu’à la faculté de le reeonnab
• tre dans scs fonctions. M. de Morlemarl répondit qu’il ne » le pouvait pas, qu’il avait même protesté comme ministre » contre cet acte la veille au Luxembourg, quoiqu'on sa qua- » lité de Français, Il le jugeât très-propre à sauver la patrie » en mettant un frein à l’anarchie.
» M. de Mortemart se relira en annonçant au duc d’Or- » léans qu’il allait chercher les moyens de faire connaître au » Roi la situation des affaires, et la nécessité dans laquelle il » se trouvait d’étre revêtu de pouvoirs plus étendus pour eu- » tamer de nouvelles négociations et les amener à un résultat » satisfaisant. »
(Extrait des Mémoires pour servir à l'histoire de la Révolution de i83o, publié* par M. Mazas, secrétaire de M. de Mortemart.)
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Il semble que la présence du Roi près de ' la capitale était nécessaire pour donner à M. le duc d’Orléans la force ou le pouvoir de persévérer dans cette détermination , car huit jours après cette conversation, la journée du 9 août lui mettant la couronne sur la tête , changea en révolution ce qu’on pouvait encore appeler jusquelà la grande émeute de juillet.
Ainsi s’accomplit la révolution de 1 83 o, révolution dont le débat, élevé entre la classe moyenne et la royauté , fut l’occasion , sans qu’on puisse dire que la classe moyenne en fût l’auteur. En vain le 29 juillet M. Casimir Périer opposa la prévoyante résistance de son jugement , si droit et si éclairé, à l’emportement des passions qui grondaient autour de lui ; en vain le Roi choisit dansM. le duc de Mortemart l’homme qu’il regardait comme
une des personnifications d’une aristocratie mêlée au mouvement des idées contemporaines , pour qu'il offrît les tempéraments d’un esprit conciliant et modéré , également éloigné des extrémités de la politique. L’absence inexpliquée du second perdit tout , et la présence du premier ne put rien sauver. Dans ces brûlantes heures, la passion qui agit l’emporte sur la sagesse qui conseille.
Il y avait à l'Hôlel-de-Ville cinq ou six hommes tout ruisselants de sueur et tout essoufflés de gloire, qui voulaient tirer les dernières conséquences d’une victoire inespérée. D’une question sociale, ils firent une question de personne. Les souvenirs du vieil Hôtel-de-Ville de 8g, dans lequel ils étaient réunis, leur soufflaient dans l’ame je ne sais quelle fièvre de souveraineté, quel vertige de dictature dont ils
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étaient transportés. Une foule ardente les entourait, toute joyeuse de jouer à la révolution , comme elle avait joué à la bataille. Au milieu de cet entraînement , se rencontra cet homme qui , ayant tous les défauts, sans avoir un seul vice, amoureux des décorations de la puissance plutôt que de la puissance elle-même , n’usurpa jamais, dictateur à courte échéance, que pour abdiquer, et, grand-maître des cérémonies de toutes les révolutions plutôt encore que révolutionnaire , s’entendit toujours mieux à conduire un corlégè qu’à conduire un parti. Son ame de vieillard s’épanouit à la vue de ces scènes populaires qui rajeunissaient sa caducité politique. Cet Hôtel-de-Ville paré des trois couleurs, cette foule, ce bruit, ces orateurs, ces armes , ce désordre , celte nuit éclairée de mille feux, tout lui fit illusion, Jl
MÉSIOIRES DE S. A. U.
crut qu’un feuillet de l’histoire de 1789, venant à se détacher, était tombé en i 83 o pour réjouir ses derniers regards , et , lorsqu’il s’agissait de prononcer une parole d’avenir , il se mil à rêver du passé.
Mais il y eut deux moments , deux moments rapides où les rêves de cet homme furent des arrêts politiques : 89 vil le premier : i 83 o, le second. Etrange exemple des caprices de la fortune, qui va prendre par la main une idole et la place sur le piédestal de i’hisloire , mais destinée qui se comprend quand on va au fond des choses! M. de Lafayette eut la position de son génie. Jamais il ne fut un pouvoir, deux fois il fut un interrègne. C’était l’homme du monde le plus propre à occuper la puissance , sans la prendre.
L’histoire des neuf premiers jours d’août, qui, venant ensuite, tinrent tantde
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place dans nos destinées , est aussi claire et aussi précise, et, lorsqu’on se reporte aux événements , il est facile de saisir d'un coup-d’œil le mécanisme du mouvement qui a produit de si graves résultats.
Lorsque l’émeute des (rois journées eut ' livré Paris et les deux pouvoirs parlementaires à eux-mêmes, la révolution n’était point faite encore, nous dirons plus, elle n’était peut-être ni dans la pensée de la Chambre élective, ni dans les désirs de la classe moyenne; mais il y avait alors deux puissances qui , plus fortes que les Chambres, contribuèrent d’unemanière diverse à changer l’émeute de juillet enrévolution.
Ces deux puissances se personnifient dans deux noms propres, celui de M. de Lafayette, dont nous avons déjà parlé, et celui de M. Laffitte. M. Laffitte représentait dans la Chamhre élective ce qu’on
pouvait appeler la conspiration; M. de Lafayette , par le souvenir de ses antécédents révolutionnaires, représentait, dans le pays, la république. Or, le premier de ces deux hommes se servit merveilleusement de la terreur qu’inspirait le second.
M. Laffitte fit de l’Hôtel -de -Ville de M. de Lafayette un épouvantail , une espèce de tête de Méduse, qu’il présenta à la Chambre et à la classe moyenne pour les précipiter dans la combinaison qu’il voulait faire prévaloir. La Chambre et la classe moyenne se trouvèrent amenées à accepter , «à désirer même le succès de la combinaison de M. Laffitte , par crainte d’une combinaison pire. Elles laissèrent faire une révolution précisément parce qu’elles n’étaient point révolutionnaires.
Qu’on y prenne garde en effet ; si ce fut une révolution que le y août , dans la penr
sée de la classe moyenne, ce fut une réaction. Elle ne vit que la largeur qui séparait les barricades, dont les rues étaient encore encombrées , du trône qui allait se relever; la royauté partant pour l’exil, la classe moyenne voulut au moins garder son image.