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lintérét des émotions qu'il vous fait partager. Ce fantaisiste à cheval et le sabre à la main qui emporte tant de sentiment et de rêveries sous son burnous rouge de spahi, cette âme si tendre et pourtant si éprise de la guerre qu'il y trouvait une volupté jusque dans les blessures et dans la mort même, n'a point d'analogue parmi les écrivains qui ont raconté leurs sensations de champs de bataille. J'ai parlé plus haut du prince de Ligne. Je ne connais guères que le prince de Ligne, en effet, à qui l'on puisse penser quand on lit des livres comme la Folie de VEpée et les Commentaires d'un Soldat. Mais l'étîncelant prince de Ligne, c'est le charme de la gaîté militaire, tandis que de Molènes, au contraire, c'est le charme de la réflexion et parfois delà mélancolie. L'esprit français n'est pas le plus français des deux, mais de Molènes est le plus homme, puisqu'il est le plus triste, et il est aussi le plus moderne. Différence d'une génération à une autre I Le prince de Ligne, heureux comme un prince dans le temps où les princes étaient encore heureux, n'avait pas lu lord Byron, et il ignorait ce que le puissant Romantisme, moqué maintenant comme toutes les puissances, devait faire plus tard s'élever de tristesse dans nos pauvres cœurs...
Mais nous qui vivons encore, nous le savons... Venu dans les dernières années de ce Romantisme qui allait mourir, Paul de Molènes.le brillant officier, n'en portait pas moins sur sa pensée les influences d'un siècle qui a tiré, comme d'une harpe saignante, une poésie nouvelle du plus profond de l'âme humaine. Nous sommes plus victimes des poètes que nous ne croyons. De Molènes, comme nous tous, était un frère de René, de Werther, de Manfred, et la guerre seule le sauva de leur destin. II avoue lui-même à toute page, dans ces récits, que quand il retrouvait en lui la familiale tristesse de ces terribles aînés, il y opposait toujours l'action salubre de la guerre, sa panacée et son dictame. Il a dit quelque part, a peu près en ces termes, à propos de Werther, dont l'idée et l'image lui revenaient dans ses rêves comme une obsession de fantôme : « On ne se brûle pas la cervelle, quand il faut la «brûler à l'ennemi.» De la mélancolie orageuse, désespérée et oisive des poètes et des hommes de son temps, il a, ce spahi ! fait une mélancolie désarmée, calmée et placide, dans laquelle le poète touche au philo-
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sophe. Paul de Molènes est lélt-giaque de la guerre comme il en est le lyrique. Seulement, il en est Télégiaque sans longs vêtements de denil^ mais en uniforme,et courageux! Saint-Victor, qui a écrit une préface auxCommentaires d' un Soldat, éhloni de la flamme guerrière qui brûle dans ce livre, n'en vit guères que le feu et n'insista pas assez, selon moi, sur ce qui, en de Molènes, accompagne toujours son ardeur: c'est-à-dire la sensibilité la plus romanesque et la plus touchante. C'était là trop simplifier un écrivain qui a, dans le talent, les dons les plus divers et les nuances les plus contrastées. Quand on lit ces adorables récits, qui ressemblent presque à des poèmes par la beauté pure de leur idéal et leur divine mélancolie, on ne sait ce qu'on préfère, dans leur auteur, du lyrique ou de l'élégiaque, qui y sont également tous les deux.
Oui! l'élégiaque, dans un esprit si martial ! L'élt'giaque à la guerre et dans les tumultes de la guerre ! On y avait vu déjà la philosophie : on y avait vu Descartes. On y avait vu Vauvenargues, le moraliste Vauvenargues, le gelé de Dresde, qui y avait perdu les jambes et qui avait sauvé de la gelée sa raison. Mais le rêveur, mais le sentimental, mais le romancier, on l'y avait vu moins. Cervantes, il est vrai, fut un soldat, et même un soldat mutilé, — Cervantes, le coupable Cervantes, qui fitun joursoncrime,que de Molènes n'aurait jamais commis, contre la chevalerie du Moyen- Age, c'est-à-dire contre tout ce que l'esprit guerrier »
produit de plus fier et de plus individuellement beau! Mais, depuis le temps de Cervantes, depuis que le roman — la forme littéraire du roman — est devenu comme la fatalité de l'esprit humain, soit qu'il ait du génie ou qu'il soit imbécille, on avait vu, je crois, peu de romanciers sous la tente. Stendhal n'y était plus quand il écrivit son Ronge et Noir et sa Chartreuse de Parme. Eh bien, Paul de Molènes a su mêler l'imagination du romancier à ses peintures militaires I Ce rêveur de bivouac, descendu de cheval pour y remonter et retourner à l'ennemi, a écrit, entre deux expéditions, des' romans de cœur d'une touche exquise. C'est particulièrement en Afrique, le pays des premières campagnes de sa jeunesse, qu'il a composé ces petits chefs-d'œuvre, teintés du reflet des mœurs orientales, pour le chevet lointain des femmes de France. En ce pays d'Afrique, plein de soleil, d'espace transparent et infini, qu'il appelle le pays des fantômes de jour, plus visibles que les fantômes de nuit, le rêve des souvenirs et des images qu'ils laissent après eux dans nos âmes avait, sous cette éclatante et calmante lumière, un charme délicieux d'attendrissement et de langueur. A vingt endroits de ses romans, on entrevoit les spectres aimés qui reviennent du passé dans la vie. C'était un Byron apaisé.
J'ai dit Byron. C'est trop et pas assez. Si Paul de Molènes vaut moins par le génie, il était supérieur à Byron par la force et l'excellence de son âme.inacces-
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sible au scepticisme de nos mauvais jours qui nous a gâté lord Byron. Nouveau rapport avec le prince de Ligne : c'était un chrétien de foi et de bonne volonté, m'était d'instinct comme il était soldat. L'auteur de la Folie de VÉpée aurait pu avoir aussi la folie de la Croix. Tous les mysticismes se touchent. S'il n'eut pas le mysticisme du moine, il y inclina à certaines heures. Le croira-t-on ? il fut toute sa vie un lecteur incessant et passionné de Vlniitation de Jésus-Christ, ce livre sublime d'humilité qui renverse, bout pour bout.l'àme humaine, et qui nous apprend à nous détacher de tout ce qui est de la terre. Il lisait obstinément ce livre de cellule dans tous les petits coins de bivouacet de camp où il pouvait trouver la solitude... Il le portait d'habitude, usé par la lecture, sous son dolman, comme un talisman ou comme une relique. Dès que ce galopeur de champs de bataille avait dessanglé son cheval, il se cloîtrait dans ce livre de cloître, il buvait à longs traits à celte gourde d'éther céleste. Partout, à toutes pages de ses livres, on retrouve les gouttes de cet éther qui ne s'évapore pas comme l'autre, et dont toute la vie il a imbibé sa pensée... Cette Imitation de Jésus-Christ, à chaque instant il se la rappelle et il la cite, et il a fait mieux que de la citer (étonnez-vous ou ne vous étonnez pas !), il l'a commentée. C'est par ce Commentaire inconnu que nous voulons clore cette édition nouvelle des œuvres de Paul de Molènes. Rapprochement d'une trop
grave portée pour être piquant, mais rapprochement d'Qn profond intérêt littéraire, que ce Commentaire de Vlmitalion par l'auteur des Commentaires d'un
Soldat !
Tel il fut, ce poète, en prose, de la guerre^ cette âme héroïque, simple et religieuse parce qu'elle était héroïque... C'est par la fibre héroïque et religieuse que cet officier moderne se rattachait à cette chevalerie du Moyen-Age qu'il admirait tant, et qui n'est pas morte du coup de Cervantes, mais qui reste dans les armées comme un état-major éternel. Paul de Molènes était de cet état-major. C'était un chevalier du Moyen-Age tombé dans notre temps. Puisque son heure devait venir sitôt, Dieu lui devait, à ce qu'il semble, pour mourir, un champ de bataille. Il ne l'eut point. Cet homme équestre, ce brillant cavalier qui aurait monté le cheval de Mazeppa, eut la tête fracassée par le sien. Il y a toujours un peu d'ironie dans les choses humaines. L'homme n'y comprend à peu près rien. Mais ce que l'on comprend facilement, par exemple, c'est la grande perte qu'a faite la littérature fraaçaise du xix° siècle dans la personne de Paul de Molènes.