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La perspective, qui crée l'illusion dans les arts, fait aussi l'illusion dans l'histoire. Seulement, différence profonde! l'illusion dans les arts est la véritéde l'art môme, tandis que l'illusion dans l'histoire, c'est l'erreur. Triste condition de l'esprit humain et de sa faculté de connaître! Ceux-là seuls qui ont lutté contre les difficultés de la vérité historique et qui sont au courant des phénomènes que présente une pai cille étude, savent et peuvent apprécier à quel point la distance où l'on est des événements d'une époque produit de mirages, et quelle moqueuse optique se joue de l'homme et de son regard. Eux seuls peuvent savoir exactement combien un homme historique, quelle que soit sa force ou sa faiblesse, grandit à mesure que le temps le fait reculer dans les perspec-
1. F. Maizii... J..J, i„ii- lui-mém" "> >■ ' ■' "v/t*. par Jules lie Bréval {Pays, 12 »viil 1853).
tives de l'histoire, et sans qu'il y ait à cela d'autre raison que le bénéfice du temps, que le fait même d'avoir reculé. L'éloignement où l'on est d'un homme historique lui dresse comme un piédestal.
Assurément, nous avons souvent regretté, pour notre part, cette illusion qui tient pourtant à la nature des choses et qui pourrait jeter dans les cœurs fiers la misanthropie de la gloire. Mais combien nous la maudirions si elle pouvait grandir dans l'avenir les hommes que nous avons connus dans le plain-pied de notre époque, et qui, pesés et mesurés par nous, contemporains, au poids el à la" mesure de leur valeur personnelle, doivent rester devant l'histoire ce qu'ils sont en réalité, — légers et petits !
Or, entre tous, il est un homme — un homme de cet âge — à qui, si on n'y mettait ordre, la perspective historique, cette grande trompeuse, attacherait plus tard un prestige qui troublerait l'œil de la justice et duperait la postérité. Cet homme est Mazzini, Mazzini qu'on appelle Mazzini tout court, par un avancement d'hoirie de la gloire, et comme s'il avait la moitié de sa renommée engagée déjà dans l'avenir! Nul, parmi les hommes de ce temps à qui Dieu permit de le troubler, ne semble avoir d'importance plus grande que la sienne. Nous verrons tout à l'heure de quoi cette importance est faite, mais elle existe. Nous ne prétendons point la nier. Nul donc mieux que lui, dans le temps actuel, et quelle que soit
sa destinée, qu'il reste vaincu comme le voilà ou qu'il se relève, n'est plus en droit de rêver avec l'espérance de l'orgueil ce qu'on peut appeler une position dans l'hisloire.Nul, non plus, parmi les plus célèbres séditieux du passé, ne l'eût mieux rêvée. Prenez, en effet, ceux qui, par leur effort, leurs idées, leur rôle dans les affaires du monde ou de leur pays, offrent le plus de ressemblance avec le triumvir de l'Italie du XIX' siècle. Prenez Rienzi, Savonarole, Arteveld, qui vous voudrez, entin, parmi ces intrus fascinateurs de la renommée, qui ne furent de leur vivant que de chétifs remueurs de passions populaires auxquels les Mémoires de leur temps sont si durs, et à qui l'histoire donne des proportions qui ne sont pas en eux mais en elle,vous n'avez rien, malgré la consanguinité du désordre, de comparable à Mazzini. Le tribun Rienzi, ce niais d'une Renaissance politique impossible, ce groisier brasseur d'Arteveld, ce fanatique sans portée de Savonarole, eurent des influences de trois jours qui expirèrent à trois pas d'eux. Mais Mazzini mesure la sienne à l'épouvantable diffusion de la démagogie moderne, dont on peut dire le mot de Pascal : que son centre est partout et sa circonférence nulle part. Que Mazzini reçoive plus qu'il n'exerce celle influence, peu importe ! il la possède et il s'en sert, et n'est-ce pas là pour lui et pour tout le monde une raison de croire que l'histoire, avec sa décevante perspective, lui réserve une place, et, quelle
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qu'elle puisse être, une place plus grande que lui? Devons-nous le souflFrir? Dans la mesure bornée de nos forces, ne devons-nous pas l'empêcher? Nous qui ne croyons ni àMazzini, ni à la démagogie dont il est le chef, ni à ses idées, ni à sespromesses, devons-nous laisser s'accomplir, comme disait Montaigne, cette piperle de l'histoire, sans avertir, du moins, ou sans protester? Laisserons-nous Mazzini, après avoir trompé l'opinion qu'il passionne et qui ne. sait plus le juger, tant il l'a passionnée I tromper à son tour la postérité et se faufiler dans l'histoire comme un homme puissant et redoutable, comme un grand homme de plus, enfin? N'est-ce pas déjà bien assez, si ce n'est trop, que de voir les noms les moins dignes du res pect et de la sympathie des hommes conserver forcément l'immortalité de l'événement qui les porte, sans qu'encore il faille laisser ajouter à ces noms un prisme chimérique ou menteur? Si les hommes d'État écrivaient seuls l'histoire, croyez- vous qu'ils n'effaceraient pas de ces pages les noms dangereux de renommée qui s'y lisent, comme on tue la nuit, aux flambeaux, dans la cour fermée d'une prison, les coupables à qui Ton veut enlever la dramatique poésie et les influences de l'échafaud?... Croyez- vous qu'ils n'auraient pas un peu le droit de jeter ces noms perturbateurs aux oubliettes de l'histoire?... Et si cette ressource, cette haute précaution, cette raison d'État contre l'histoire n'est pas loisible aux gouvernements,
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ne devons-nous pas, nous qui croyons à leur droit et qui voudrions augmenter leur for^e, agir de sorte avec leurs ennemis que, du moins, ils ne puissent imposer à l'observateur qui les juge et augmenter la puissance de leur cause de la puissance apocryphe de leur propre personnalité? A ne se préoccuper que du point de vue exclusif de la vérité historique, qui pourra t nier qu'un tel travail ne fût utile? Mais au point de "v ue de la politique dans l'histoire, qui pourrait en contester la nécessité? On ne saurait trop le redire, \ irce que, jusqu'ici, l'idée contraire a prévalu. Malgré les tendances panthéistes de notre temps, la personnalité des hommes occupe encore plus de place que les idées, surtout en France. Elle tient le haut bout de la solidarité qui les lie. Diminuer le prestige des chefs, c'est donc diminuer d'autant la force des partis auxquels ils commandent. C'est frapper une cause à la tête...
Eh bien, un écrivain a cru que ce n'était pas impossible, et il s'est dévoué à cette tâche I II n'a point Héchi devant cette idée de l'exil qui agit sur les ima- - nations généreuses, mais que la raison politique doit mettre à ses pieJs ; car l'exil ne fait pas bouclier lUx exilés pour les défendre quand c'est de là qu^ils
acent, avec une sûreté qu'ils n'eurent jamais da-
intage, leurs derniers traits à leurs vainqueurs^ bailleurs, les proclamations dictées de Londres par
IM. Kossuth et Mazzini ont quelque peu diminué
leur infortune. La patrie, pour des vanités aussi turbulentes que les leurs, est toujours aux lieux où l'on fait quelque bruit, et on l'emporte au bout de laplurae qui écrit de si beaux manifestes à l'usage des rebelles de tous les pays. M. Jules de Bréval adonc pu publier son livre sans manquer à aucune pitié. En attaquant Mazzini, il n'avait point à ménager un malheur senti et noblement supporté, mais à combattre de nouveau un ennemi qui n'a point déposé ses armes, et c'est ce qu'il a fait avec une grande énergie en écrivant son Mazzini jugé par lui-même et par ses amis. Nous croyons, nous qui l'avons lu, que l'histoire, et même l'histoire de la démagogie écrite par elle-même, sera obligée d'en tenir compte avant de canoniser Mazzini et de le placer parmi ses grands hommes. Condensé comme du feu qui fait lumière et qui brûlerait en éclairant, l'écrit de M. de Bréval renferme, sous un titre atrocement impartial, de ces allégations et de ces preuves dont un chef de parti sentira durement le poids. Est-ce que les chefs de parti ne vivent pas d'ordinaire parla conséquence, l'austère conséquence entre leurs idées et leurs actes, et par la foi absolue, entière, fanatique, de leurs partisans?... Deux choses que M. de Bréval arrache l'une après l'autre à Mazzini, deux illusions, s'il les avait encore... s'il pouvait se tromper à ce point et sur lui-même, et sur ceux-là qui devraient lui être dévoués et fidèles ! Le livre de M. de Bréval est bien plus l'instruction d'un procès
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qui se jugera plus tard que le jugement antidaté et monumental qu'une grande intelligence historique aurait pu déjà prononcer, mais, telle qu'elle est, cette instruction est écrasante. M, de Bréval n'écrit, à prorement parler, ni unlivre d'histoire, ni une biographie, mais un ouvrage tenanCde l'une et de l'autre, et dansiequel il circule une indignation d'accent, une naïveté de colère qui lui donne le mordant de pierre infernale du pamphlet. Ce n'est point un pamphlet pourtant. C'est un déshabillé historique fougueusement accompli, d'une main violente, dans le transport de la justice ; car la justice a son enthousiasme, que les âmes faibles croient parfois de la cruauté. Le procédé de M. de Bréval est bien simple. Il consiste à opposer Mazzini à lui-même, acte à parole, parole à acte, et, quand cela est fait, à lui opposer les plus célèbres démocrates, insurgés contre lui comme il s'insurge contre eux. Ainsi, ille force à se frapper soi-même et il lui donne le coup de grâce avec Topinion de ses -iiiis.
Tel est ce livre. On n'en peut rien citer, parce qu'il ludrait citer tout. Il est des démonstrations d'une telle raideur de pente qu'on ne peut s'arrêter à mi- ■'te et qu'il faut aller jusqu*î\ la fiu. Certes! nous ivions bien, ou à peu près, que Mazzini n'était pas homme supérieur porté, depuis des années, par les niais de la démagogie, sur le pavois de leur stupidité. Nous savions bien, ou à peu près, que, comme moyen
politique, comme force d'action, comme entente des masses, il ne dépassait pas d'un pouce les carbonari avariés de l'Italie, ces vieux charbonniers d'un feu que le pied de la France a éteint; et, comme théorie, système, idée (l'idée, celte chose si chère aux novateurs de notre temps!), qu'il n'en avait pas plus dans sa cervelle vide et sa parole sonore que dans le ventre creux d'un tambour. Nous savions bien qu'il n'était pas coulé dans le moule d'un de ces Titans de passion ou de caractère qui doivent laisser l'empreinte profonde de leur tête, de leur main ou de leur talon, dans l'argile de l'humanité. Nous savions cela sur le vu général de ses pensées et de ses actes. Haut placé et très redouté comme il l'a été pendant des années, conspirateur en même temps ou tour à tour, joignant à la publicité éblouissante de l'écrivain le demi-jour de la conspiration et le profit de ce mystère qui va si bien aux supériorités douteuses et craintives de la lumière, s'il éclatait bien de médiocrité, on n'en voyait pas davantage. Il était un exemple de plus de cette faveur de l'Opinion, qui ne choisit pas ses mignons, mais qui les prend aux cheveux, comme on prend l'occasion à la place de la Fortune. Il était, enfln, un de ces mannequins vivants à qui les événements passent cette vaine robe de bruit que le temps ronge, mais, quand une fois elle est passée, qu'il ne peut entièrement déchirer. Si madame de Maintenon écrivait: << Défiez-vous de toutes les fortunes faites au chevet
des rois! » qu'eût-elle dit de celles faites au chevet des peuples?... M. de Bréval nous a montré en détail ce qu'on ne voyait que confusément, mais assez, néanmoins, pour reconnaître quels sentiments ont les peuples pour les flatteurs de leurs passions. Il a pressé toute cette médiocrité de Mazzini et il en a fait sortir tout ce qu'elle contenait. Or, ce que contient la médiocrité est nécessairement plus petit qu'elle. La médiocrité du génie doit contenir, dans ses jours heureux, assez de sottise pour défrayer l'imbécillité la plus largement épanouie, et la médiocrité du caractère assez de bassesse ou de mensonge, quand viennent les jours difficiles, pour défrayer la lâcheté même. M. de Bréval raconte Mazzini dès son début dans la vie politique, et il ne cesâe de le raconter que quand il l'a fait voir dans toutes les phases de cette existence. Après nous asoir donné par des citations exhilarantes une idée du talent littéraire de Mazzini, qui commença, ainsi qu'on le sait, par la littérature, M. de Bréval passe et s'arrête au réformateur politique. Il en expose toute la philosophie, qui consiste dans les incohérentes formules d'un panthéisme et d'un communisme indécis. Jamais peutêtre, dans aucun pays et dans aucun temps, il ne fut de plus grand avaleur de foi-mules que cet Italien, qui a trouvé le moyen d'être, malgré le relief éclatant de sa langue maternelle, sinon de son langage, aussi >gue, aussi nuageux qu'un Allemand lui-même, que
le Tedesco détesté. Dieu et le peuple appliqués à tout, la synthèse, les voies de Tavenir, le peuple initiateur, etc., voilà de quels lieux communs, et vides de tout souffle et de toute vie, se compose le bagage de cet homme qui tuerait le rire de Rabelais dans l'ennui. Il faut bien l'avouer, de tous les réformateurs de notre époque, acharnés à la réformer, comme ils disent, Mazzini est certainement le plus faible. Du moins Saint-Simon, Fourier, Proudhon, et jusqu'à Gioberti, tous ces tronçons d'esprits puissants qui se rompirent à la réalité des choses, qui se brisèrent contre le vrai, ont une valeur relative d'aperçu, de logique et d'ensemble ; mais Mazzini n'a rien de pareil. Quand on jauge le néant de son intelligence, on est obligé, pour comprendre la situation nominale que lui a créée l'opinion de l'Italie et de l'Europe, de se rejeter à la décision et à la force de son action pratique. Mais M. de Bréval ne le permet pas. Ce qu'il a fait du penseur, l'auteur du Mazzini jugé par lui-même le fait de l'homme politique. En le dépouillant, il l'anéantit. Il montre que, comme tous les révolutionnaires sans portée, et qui, par cela même, confessent leur profonde inaptitude à gouverner, Mazzini ne conçoit l'administration qu'exercée directement par le peuple. Plagiat fait à tous les factieux 1 M. de Bréval cite le manifeste du comité italien du 30 septembre 1831. Qui le croirait? Pour Mazzini, V union de l'Italie doit être rejetée, mais il en faut, ajoute-t-il, V unification. Con^-^
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prenne qui pourra les nuances d'un si subtil pathos! D'un autre côté, l'organisation et lalégislation des sociétés secrètes n'appartiennent pas à Mazzini. C'est un plagiat encore. Elles sont empruntées, comme chacun sait, à l'institution des francs-juges du Moyen- Age, au Tugendbund et au Jungenbund de l'Allemagne moderne. Et cependant, en dehors des déclamations de tribune ou de journal, qui font toujours un mal si facile, aucuns autres moyens d'action ne furent inventés par cet homme qui eut derrière lui un parti et qui a encore une opinion! Quant à l'influence p( r- -onnelle venant de l'ascendant du caractère, de la trempe intrépide et souple de l'âme, de cette barre d'acier, moelleuse et résistante, qui est l'axe même -ur lequel tourne tout ce monde dans un homme qui ^appelle un chef de parti, Mazzini ne semble pas
fi avoir les premiers éléments dans sa personne. Ainsi, concluez! Ni principes nets et profonds, ni iliilosophie, ni sentiment de l'histoire, ni compréhension des nécessités contemporaines, ni mouvement d'idées au service d'une cause qui est une guerre, ni conscience de son autorité qui rend indépendant un
hc'f de parti et le fait réellement maître, m moyens ; ersonnels d'action. Quel effroyable bilan pour Maz-
ini que le livre de M. de Bréval 1 Si vous ajoutiz à
elala réprobation qui ne lui vient pas par nous, ses • nnemis naturels, mais par ses amis d'idéef, par des révolutionnaires plus dévoués que lui à la cause de la
démocratie: la réprobation des Gioberti,des Massimo d'Azeglio, des Sismondi, des Blanchi Giovini, des Dandolo et de Garibaldi lui-même, l'homme entier ne semble-t-il pas effacé? Quand on a lu le livre de M. de Bréval, il n'y a plus rien dans la personnalité de Mazzini qui reste debout et se tienne. Ce qui subsiste encore après ces attaques à fond et implacables, ce n'est plus... personne, mais c'est quelque chose qui n'a besoin pour exister d'aucune qualité personnelle, d'aucune vertu, d'aucun génie. C'est une force abstraite, mais réelle: la force de la révolution! Certes 1 la révolution ne gagne guères à avoir un serviteur aussi médiocre que Mazzini, mais lui, Mazzini, gagne beaucoup à être au service de la révolution. Il y gagne tout ce qu'il est.
Avec l'idée de la révolution, vous avez en Mazzini une réalité... puissante, puisqu'elle est dangereuse. Allez! au fond, Mazzini ne l'ignore pas. Soyez sûr qu'il a parfois senti, dans les difficultés de sa vie d'homme chargé de la conduite d'un parti^ que la cause qu'il représente et qu'il soutient pesait à sa faiblesse, et que le froid intérieur qui vient du dénuement des idées et de la pauvreté morale l'a souvent pris et fait trembler. Soyez sûr qu'il s'est replongé alors dans le sentiment révolutionnaire, pour y perdre la conscience de sa nullité! Parce qu'il est du pays des plus habiles metteurs en scène qui soient dans l'univers, on a trop légèrement cru que Mazzini était un Ma-