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Dans les derniers temps de sa vie, Mazarin donnait a Louis XIV des leçons générales de politique. Il lui conseilla de réprimer ses passions pour agir toujours en roi, de tenir les princes du sang le plus bas qu’il pourrait, de ne pas se familiariser avec les courtisans, de garder sur les affaires le secret impénétrable qui seul les fait réussir, de cultiver son talent naturel pour la dissimulation, et de ne pas avoir de premier ministre1.
Le lendemain de la mort de Mazarin, Louis XIV prit possession du gouvernemeut ; il le lit en maître. 11 déclara que désormais il dirigerait tout lui-même. 11 s’imposa la loi de travailler deux fois par jour avec ses ministres, et de donner au moins six heures aux affaires du royaume. Il prescrivit aux quatre secrétaires d’État de ne plus rien signer sans lui en parler, au chancelier de ne rien sceller sans son ordre, et au surintendant des finances de ne rien payer sans l’en avoir averti *. 11 tint son conseil réuni pendant trois jours de suite pour se mettre au courant de l'administration de son royaume3. Cette résolution, qu’il ne prit pas sans une sorte de crainte, étonna tout le monde. Sa mère en rit4, les courtisans ne crurent point a sa durée, et les
liai dit une autre lois en parlant do Louis XIV : « 11 se mettra en chemin un peu tard, mais il ira plus loin qu’un autre. » ( Mémoires de Choisi i, p. 192.)
* Ibid., p. 189 et 190.
* Mémoires de Louis XIV. Paris, 18013, iu-8”, t. I, p. 19 à 24. s Mémoires de Choisi/, p. 222.
* Ibid.
ministres attendirent qu’il s’en ennuyât1. Mais il y fut lidèle pendant cinquante-quatre ans.
Louis XIV avait une ambition sans bornes et un amour déréglé pour la gloire; aucun prince de sa race n’a été plus puissant. Quoique l’homme en lui eût beaucoup de valeur, il était très-inférieur au roi. Louis XIV avait la superstition de la royauté : il croyait qu elle venait de Dieu et qu’elle en recevait des lumières proportionnées à ses devoirs. Il avait pour maximes : « que l’on règne par le travail; que la fonction des rois consiste à laisser agir le bon sens; qu’un roi doit se décider luimême, parce que la décision a besoin d’un esprit de maître, et que, dans le cas où la raison ne donne plus de conseils, il doit s’en lier aux instincts que Dieu a mis dans tous les hommes et surtout dans les rois*. »
C'est d'après ces maximes qu’il se conduisit. Il fut appliqué et résolu; il eut â un degré rare l'esprit de détail et d’exécution mêlé à une incontestable grandeur de volonté. Mais, quoique doué d'un sens droit, il était privé de ce haut discernement et de cette portée de vue qui avaient distingué Mazariu et Richelieu. Il prit trop souvent la voix de ses passions pour celle de son devoir, et son confesseur pour sa conscience. 11 manqua de modération par défaut d intelligence, et, quoique très-
1 Mémoires de Louis XIV, t. f, J). 50, 57.
* Ibid., p. 19, 21, 43, 44.
jaloux de son autorité, il se laissa diriger bien souvent par ceux qui eurent plus d’esprit que lui. Lionne, Louvois, madame de Maintenon, acquirent tour a tour un grand empire sur ses résolutions; mais ils déguisèrent cet empire de l’esprit sous la forme, le premier du conseil, le second de la flatterie, la dernière du dévouement. Ils donnèrent ainsi des aspects différents a son règne, auquel il imprima lui-même ^tendance uniforme de son caractère.
On peut dire que la succession d’Espagne fut le pivot sur lequel tourna presque tout le règne de Louis XIV. Elle occupa sa politique extérieure el ses armées pendant plus de cinquante ans; elle (il la grandeur de ses commencements et les misères de sa lin .
Depuis un siècle et demi que les deux maisons qui gouvernaient la France et l’Espagne se trouvaient en présence, nous avons vu qu’il y avait eu mitre elles une lutte acharnée, suspendue par des moments de repos. L’année 1G59 avait été l’une de ces époques d’intermittence : le traité des Pyrénées et le mariage de Marie-Thérèse avec Louis XIV avaient pacifié les deux pays et rapproché les deux familles; mais celte paix ne pouvait être plus concluante que ne l’avaient été celle de Vervins et celle de Câteau Cambrésis. Le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse devait servir même a renouveler promptement la guerre : il devait fournir matière au dernier acte du drame qui se jouait de-
puis si longtemps entre les deux maisons. François Ier avait péniblement lutté contre la maison d’Autriche; Henri IV avait triomphé de ses attaques; Richelieu et Mazarin l’avaient abaissée; il ne restait plus qu’a la déposséder. C’est ce que fit Louis XIV.
Dans la crainte de cette issue, le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse avait été soumis en 1659 à des conditions déjà açceptées en 1612 par Louis XIII, lorsqu’il avait épousé Anne d’Autriche. De sages idées d’équilibre, provoquées par les agrandissements immodérés du seizième siècle, et par les guerres qui avaient été entreprises pour obtenir ou empêcher ces agrandissements, s’étaient emparées des esprits dans le siècle suivant. Ces idées s’opposaient a la réunion de deux monarchies aussi vastes que la France et l’Espagne sur la même tête. Aussi la loi espagnole permettant aux femmes de posséder la couronne, on avait dépouillé de ce droit les infantes mariées en France. Un acte formel de renonciation à l’héritage de la monarchie espagnole avait été imposé a Anne d'Autriche et a Marie-Thérèse par leur contrat de mariage, qui avait modifié a leur égard la loi fondamentale de l’État. Louis XIII et Louis XIV avaient accédé a cette renonciation, mais le dernier avait la pensée de s’y soustraire si la succession d’Espagne devenait vacante.
Lorsqu’il prit la direction suprême des affaires, l’Europe entière était en paix. Toutes les grandes questions qui l’avaient agitée pendant près
de cinquante ans étaient résolues. Le congrès de Westphalie avait terminé la guerre de suprématie entre l’empereur et l’empire, en consacrant l’indépendance de l’Allemagne contre les empiétements de l’Autriche : il avait calmé le centre du continent. Le traité des Pyrénées avait mis lin aux guerres de territoire entre l’Espagne et la France, et fixé leurs frontières plus nettement qu’elles ne l’avaient été jusqu’alors : il avait donné le repos au midi de l’Europe. Les traités de Copenhague et d’Oliva avaient réglé les rapports de la Suède, du Danemark et de la Pologne : ils avaient rétabli la paix dans le Nord.
Le monde était dans un de ces rares moments de calme dont la France paraissait devoir d’autant moins le tirer, que sa politique avait prévalu dans l’arrangement européen. La Hollande agrandie aux dépens des Pays-Bas espagnols et gouvernée par le parti français des frères de Witt, l’Allemagne constituée aux dépens de l’Autriche, la Suède élevée au-dessus du Danemark et de la Pologne, l’Espagne rejetée derrière les Pyrénées, l’Angleterre devenue étrangère aux affaires du continent par ses agitations intérieures et retombée depuis deux ans sous des princes plus disposés 'a porter le joug de la France que celui de leur propre pays, ne laissaient a Louis XIV rien a craindre et rien a tenter. Mais tout cela était l’œuvre et la gloire de Mazarin. Le jeune roi était impatient d’agir pour son compte et de s’illustrer lui-même.
486 INTRODUCTION A T.’IIISTOIRK
Il avait au service de ses projets des instruments admirables. Les uns, formés pour la guerre à l’école de Gustave-Adolphe, étaient couronnés des lauriers de Rocroy et des Dunes ; les autres, élevés pour la politique ou pour l’administration , sortaient de l’école de Mazarin. Ils avaient la sève que donnent les guerres civiles et avaient reçu l’éducation des batailles difficiles ou des grandes affaires. Tels étaient Condé et Turenne, Lionne, Colbert et le Tellier, restes d’un grand mouvement, ou succession d’un grand homme.
Louis XIV sentit promptement, avec l’instinct supérieur de l’ambition, que le moyen de sa grandeur et le nœud de son règne étaient en Espagne. Dès l’année 1661 , il s’occupa sans relâche de l’héritage de cette monarchie, et travailla à faire révoquer l’acte par lequel il y avait renoncé. 11 se ménagea en même temps les ressources de la force pour seconder l’emploi des négociations. Il travailla à l’organisation intérieure de son royaume, que Mazarin avait négligée 1 ; il rétablit les finances publiques, qui étaient dans un grand état de désordre ; il restaura et agrandit la marine, qui était tombée depuis Richelieu ; il appela en France l’industrie étrangère; il forma une armée excellente par la discipline plus encore que par le nombre, et il améliora singulièrement l’administration de la
1 « Il est indubitable que si le cardinal Mazarin savait les affaires du dehors, il ignorait celles du dedans. » ( Testament politique de Colbert. Recueil des testaments, t. III, p. 12.)
guerre. L’ordre, le secret, le travail, régnèrent partout sous l’œil attentif et la direction du maître, et développèrent la prospérité du pays et la force de l’État.
Mais cette époque du règne de Louis XIV fut, s’il se peut, plus remarquable encore par l’habileté des négociations. Elles roulèrent presque toutes sur la succession d’Espagne; Lionne les conduisit. Ce ministre avait été choisi par Mazarin, comme Mazarin l’avait été par Richelieu ; et il fut légué par Mazarin à Louis XIV, comme Richelieu avait légué Mazarin lui-même a Louis XIII et a Anne d’Autriche. 11 avait été le second de ce grand ministre depuis 1045 jusqu’en 1601 ; il avait participé aux négociations de YYeslphalie, conclu la ligue du Rhin, concouru au traité des Pyrénées. Les correspondances de cette époque sont toutes écrites de sa main et portent l’empreinte de son esprit. Il était tin, vif, perçant, et d’une grande fécondité de ressources ; il avait un bon sens toujours relevé par la hauteur de sa vue, et une imagination réglée par la pratique des affaires. Il a eu, auprès de ses contemporains, une réputation plus grande que dans l’histoire *. C’est que, tour a tour au service de Mazarin et de Louis XIV, il leur a donné ses pensées, et il a accru leur grandeur par ses travaux. Mazarin et
* « Pas un de mes sujets, dit Louis XIV, n’avail été plus souvent employé aux négociations étrangères ni avec plus de succès. Il connaissait les diverses cours de l’Europe, parlait et écrivait facilement plusieurs langues, avait des lielles-lellrcs, l’esprit aisé, souple et
Louis XIV l’ont effacé. Ils lui ont pris sa gloire ; car la gloire ne va pas a ceux qui conseillent, mais à ceux qui commandent ou qui agissent. Les générations qui assistent au spectacle de l’histoire ne peuvent apercevoir que ceux qui sont en première ligne sur le théâtre lointain des événements.
En 1661 Philippe IV vivait encore. 11 n’avait pas payé la dot accordée a Marie-Thérèse en échange de ses droits h la succession d’Espagne : la clause essentielle de l’acte de renonciation n’avait donc pas été accomplie. Louis XIV, qui regardait un contrat particulier comme ne pouvant pas déroger aune loi fondamentale, réputait cet acte nul en lui-même; mais il se fortifia encore davantage dans l’opinion de son invalidité, en voyant la cour de Madrid le violer de son côté. 11 négocia dès lors avec elle pour obtenir la révocation de cet acte, et avec divers cabinets de l’Europe, pour les préparer a la revendication des droits de sa femme sur la monarchie espagnole.
Ces négociations étaient d’autant plus opportunes, que la succession pouvait s’ouvrir d’un moment à l’autre. Philippe IV, resté longtemps sans avoir d’héritier mâle, mourut en laissant un successeur âgé de quatre ans, maladif, infirme et toujours sur le point de succomber, le débile Charles IL Mais
adroit, propre à celle sorte de traités avec les étrangers, b (, Mémoire s de Louis XIV, t. I, p. 3*2 et 35.) — « Il avait un génie supérieur. » [Mémoires de Choisy, p. 214.) — « Le plus grand ministre du règne de Louis XIV. » [Mémoires de Saint-Simon, t. IV, p. 150.)
Louis XIV, impatient d’agir et de s’étendre, ne prépara pas seulement les autres puissances à ses projets sur la succession totale de l'Espagne, si elle devenait vacante; il se ménagea un moyen provisoire d’agrandissement, par le droit de dévolution, qu’il pouvait invoquer après la mort de Philippe IV, et sans attendre celle de Charles IL Ce droit résultait d'une coutume en vigueur dans quelques provinces des Pays-Bas, coutume qui donnait l’héritage paternel aux enfants du premier lit, préférablement à ceux du second . Louis XIV la détourna de son application civile pour la transporter dans l’ordre politique et lui faire régir la transmission' des couronnes, ou tout au moins des provinces. Marie- Thérèse, sa femme, étant du premier lit, tandis que Charles II était du second, il revendiqua pour elle la partie des Pays-Bas qui admettait le droit de dévolution. 11 la lit demander d’abord d’une manière amiable; mais, ne l’ayant pas obtenue, il recourut à l’emploi des armes. 11 envahit la Flandre et conquit la Franche-Comté. Celte première guerre, qui donna le branle à tout son règne, commença en 1G67 et finit en 16G8, par la paix d’Aix-la-Chapelle. Elle eut son origine dans une question de succession partielle a la monarchie espagnole.
Cette période est une négociation continuelle. Négociation avec l’Espagne, pour obtenir d’abord qu’elle révoquât l’acte de renonciation, ensuite qu elle condescendît au droit de dévolution ; avec la Hollande, pour lui faire admettre les prétentions
générales de Louis XIV k la monarchie espagnole et ses projets particuliers sur les Pays-Bas, quoiqu’elle fût la puissance la plus exposée par son agrandissement; avec l’empire d’Allemagne, pour proroger la ligue du Rhin ; avec la diète de Ratishonne, pour l’empêcher de prendre sous sa garantie le cercle de Bourgogne ; négociation et traités avec les électeurs de Mayence, de Cologne, de Brandebourg, le duc de Neubourg et l’évêque de Munster, pour qu’ils fermassent à l’empereur la route des Pays- Bas, s’il voulait y marcher au secours de l'Espagne; avec le Portugal, pour qu’il attaquât l’Espagne dans la péninsûle, lorsque Louis XIV lui prendrait la Flandre; négociation avec la Suède et l’Angleterre, pour les maintenir dans son alliance ou dans l’inaction ; enlin négociation et traité secret et éventuel de partage de la monarchie espagnole avec l’empereur Léopold : tels furent les grands actes diplomatiques qui remplirent cette époque.
Presque toutes ces négociations réussirent. On n’en est pas surpris lorsqu’on connaît la manière dont elles furent conduites par M. de Lionne. La vue de ce ministre embrasse avec aisance le vaste champ des affaires politiques de l’Europe, et elles lui sont si familières, qu'il les traite avec une facilité merveilleuse qui plaît, bien que parfois elle devienne un peu prolixe. Dans les ordres et les directions qu’il donne, il montre la connaissance la plus profonde des hommes et des matières d’État; il prévoit toutes les difficultés probables, et il indique
avec abondance les moyens de les vaincre. On le surprend fréquemment a penser, agir, diriger de lui-même, sauf l’approbation du roi qui ne lui manque jamais ; il paraît ne pas douter que ses avis seront écoutés, préférés, suivis. On reconnaît qu’il cède volontiers au sentiment qu’il a de sa force, de sa rare prudence et de son ascendant sur l’esprit de son maître. Ses allures sont lestes, dégagées et en quelque sorte présomptueuses ; elles ne deviennent jamais rudes et blessantes que par l’ordre de Louis XIV, dont on reconnaît parfois et facilement l' intervention dans la marche et le langage de son ministre.
La période de 1G61 a 1G68 fut le moment le plus beau de la politique de ce prince. 11 cultiva avec soin ses alliances; il maintint dans l’immobilité les puissances jalouses ou effrayées. 11 fit, avec son compétiteur a la succession d’Espagne, le plus utile traité de partage en cas de mort de Charles II, puisqu’il ménageait la réunion des Pays-Bas a la France. 11 entreprit une guerre si bien préparée, qu’il ne rencontra pas un ennemi en campagne, quoiqu'il rompit la paix du monde. Il s’y montra aussi surprenant par la rapidité de ses coups que par la modération de ses exigences. Il acquit les places de Charleroi, Bineh, Ath, Douai, Tournai, Oudenarde, Lille, Armentières, Courtrai, Bergues, Fûmes, avec leur territoire, et étendit ainsi, du côté du nord, la frontière de la France, qui dans cette direction était trop faible et trop rapprochée de la capitale.
INTRODUCTION A L’HISTülKK
Mais peu de temps après disparut avec M. de Lionne, qui mourut en 1671, l’esprit qui avait jusque-là dirigé et contenu Louis XIV. Le roi habile devint un roi passionné. La guerre de dévolution conduisit à la guerre de Hollande; une entreprise d’agrandissement à un acte exagéré de vengeance. Malgré les ménagements soutenus que Louis XIV avait eus pour la république des Provinces-Unies, qui devait à la maison de France son existence et sa grandeur, quoiqu'il l’eût secondée lui-même dans sa dernière lutte maritime contre l’Angleterre, cette république, alarmée de l’invasion des Pays- Pas, du rapprochement de la France et de l’ambition de son jeune roi, avait voulu l’arrêter dans sa marche. Elle avait conclu avec l’Angleterre et la Suède la triple alliance , qui eut plus le caractère de la médiation que de la guerre, mais qui fut le noyau des coalitions postérieures ourdies contre Louis XIV. L’est sous la médiation impérieuse de la triple alliance que s’était faite la paix d’Aix-la-Chapelle.
Louis XIV fut indigné de la conduite des Hollandais. Ils avaient préféré leur intérêt à son amitié ; ils avaient rompu, par un sentiment de crainte qui avait peut-être été trop prompt, une vieille alliance à laquelle ils devaient tout, pour s'unir à l’Angleterre, leur rivale. Ils avaient enlevé la Suède à la France. Louis XIV voulut les punir de cette ingratitude précipitée. M. de Lionne l’aida a préparer leur châtiment, qu’il l’aurait probablement empêché de pousser jusqu’à leur ruine s’il avait vécu davan-
Digi
lagc. La Suède fut de nouveau prise 'a la solde de la France, et le roi d’Angleterre détaché de la Hollande pour de l’argent. La triple alliance ainsi rompue, Louis XIV fondit en 1672 sur les Provinces-Unies.
Bien ne résista d’abord a la puissance de ses armées, conduites par Turenne et Coudé. Les Hollandais tremblants s’humilièrent : ils lui offrirent les plus éclatantes réparations et toutes les conquêtes qu’ils avaient faites depuis 1621 sur l'Espagne. Ils lui auraient cédé tous les pays de la Généralité, qui comprenaient vingt-cinq villes, au nombre desquelles étaient Maestricht, Bois-le-Duc, Breda, Bavenstein, Berg-op-Zoom, etc. ; mais Louvois lui fit refuser ces offres. Un ministre1 violent avait succédé dans sa faveur a un habile politique : Louvois avait pris Louis XIV par son amour pour la gloire et pour les conquêtes. Il lui vantait le mérite d’être seul contre tous * et le poussait a l’isolement en Europe comme preuve de puissance. Intervenant même dans les opérations militaires avec aussi peu de mesure que dans les résolutions politiques, il empêcha, par envie, Turenne et Condéde ruiner la Hollande, dont il avait détourné son maître d’accep-
* L’abbé Siri l’appelait « le plus grand et le plus brutal de tous les commis. » Louvois poussait si loin la violence, que le pensionnaire ileinsius ayant été envoyé en mission auprès de Louis XIV par le prince d’Orange, il l’avait menacé un jour de le faire mettre à la Bastille. ( Mémoires de Torcy, collect. Petitot, t. LXVIJ, p. 210.)
* « Si jamais devise a été juste à tous égards, c’est celle qui a été faite pour Votre Majesté, seul contre tous. » ( Testament politique de Louvois, Recueil des testaments politiques, t. IV, p. 237.)
1er l'abaissement. Sa grossière politique et son absurde jalousie n’aboutirent qu’a renverser le grand pensionnaire Jean de Witt sans abattre la Hollande, à élever le parti du prince d’Orange sur les cadavres des frères de Witt et les débris du parti français. On commençait a tomber dans le mépris de la modération et de l’habileté.
C’est en Hollande qu’eut lieu le naufrage de la politique ancienne suivie sans interruption sous Henri IV, Richelieu, Mazarin et Lionne. L’entrée de Louis XIV dans les Pays-Bas espagnols avait alarmé les Provinccs-Unics ; l’invasion des Provinces-Unies alarma l’Allemagne. L’une avait amené la triple alliance, l'autre provoqua la grande alliance de l’empereur Léopold, du roi de Danemark, de l’électeur de Brandebourg, de la plupart des Étatsde l’Empire, a laquelle s’adjoignit le roi d’Espagne. La Suède fut vaincue dans cette guerre, qui fut le dernier acte de son assistance ; l’Angleterre se détacha de la France, comme le firent l’électeur de Cologne et l’évêque de Munster. Mais Louis XIV sut se tirer de cette position avec une rare vigueur. Secondé par l’activité prévoyante de Louvois, le génie de ses capitaines et sa propre habileté, il se ménagea cinq années de succès militaires et parvint a dicter la paix de INimègue* qui mit fin a la guerre de Hollande en 1078, et agrandit la France aux dépens de l’Espagne, en lui donnant la Franche-Comté et quatorze villes 1 des Pays-Bas.
1 Louis XIV rendit Cbarleroi, Hindi , Ath, Oudenarde et Tournai, qui avaient été cédés à la France par le traité d’Aix-la-Chapelle, et
Louis XIV, détourné de la succession d’Espagne, qui avait donné le mouvement 'a son règne et dont l’ouverture paraissait s’éloigner, puisque son jeune roi, quoique toujours débile, avait traversé sans y succomber l’âge et les crises de l’enfance, continua sa marche ambitieuse. Il ne pardonnait pas plus a l’Allemagne son intervention dans la guerre de Hollande qu’il n’avait pardonné a la Hollande la sienne dans la guerre de Flandre. En attendant une occasion favorable de porter ses armes et ses ressentiments dans l’Empire, occasion qui ne s’offrit qu’en 1688 par l’ouverture de la succession Palatine, il continua audacieusement à s’agrandir, De 1679 à 1684, des chambres de réunion a Metz, à Besançon, à Brisach, se faisant les interprètes uniques des traités, lui adjugèrent tout ce qui lui convint, et le mirent en possession de Strasbourg, de Kehl, de Courlrai, de Dixmude, de Luxembourg, etc. La trêve de Ratisbonnc, en 1684, calma le courroux de l’Europe, qui étendit cependant a Augsbourg ses coalitions avec ses entreprises, et unit contre lui. s’il violait de nouveau les traités, l’empereur, le roi d’Espagne, les États Généraux de Hollande, les États d’Allemagne, le roi de Suède et le duc de Savoie.
Louis XIV avait perdu successivement tous ses alliés. La campagne de Flandre lui avait enlevé la
il obtint Valenciennes, Boucliain, Condti, Cambrai, Aire, Saint-Omer, Ypres, Werwick et Warncton, Poperingue, Baillent, Cassel. Bavay, Maubeuge et leurs territoires.
Hollande; l’invasion de la Hollande lui avait aliéné l’Allemagne; les entreprises de réunion le privèrent de la Suède. 11 ne lui restait plus qu’a perdre l’Angleterre : c’est ce qui arriva par la révolution de 1688, qui fut une des conséquences de la guerre de 1672, En rendant le prince d’Orange défenseur de l’indépendance hollandaise, Louis XIV le prépara à devenir celui du protestantisme anglais ; il fit du stathouder révolutionnaire de 1672 l’usurpateur royal de 1688.
L’alliance protestante et française, qui avait duré depuis Henri IV jusqu’à Mazarin et à Lionne, fut entièrement dissoute. C’est dans cet état absolu d’abandon, en ayant toute l’Europe contre lui par la grande ligue de 1689, qui réunit l’empereur, l’Empire, l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne, la Savoie, la Suède, et qui alla au delà de la ligue d’Augsbourg de 1686, comme la ligue d’Augsbourg avait dépassé la grande alliance de 1675, comme la grande alliance avait dépassé la triple alliance de 1668, que Louis XIV entreprit la guerre d’Allemagne.
Cette guerre dura huit ans. Elle fut encore glorieuse; elle conserva à la France la réputation de ses armes. Les élèves de Condé et de Turenne, le maréchal de Luxembourg et Catinat, gagnèrent, le premier dans les Pays-Bas, les victoires de Fleurus, de Steinkerque et de Neerwinde, le second en Italie, celles de Staffarde et de la Marsaille. Tourville continua à illustrer la marine française, et Vauban fortifia toujours la France pour les temps de revers.
C'étaient les grands hommes qui restaient encore du grand siècle et décoraient son déclin.
Mais si Louis XIV ne cessa point de vaincre pendant cette guerre, il cessa de s'agrandir. Le traité de Ryswyk ne lui lit acquérir aucune possession nouvelle. 11 n’obtint la paix, malgré ses succès militaires, qu’en abandonnant ses conquêtes. 11 rendit la Lorraine moins Sarre-Louis et Longwy; il renonça a une partie des réunions qu'il avait opérées dans la période précédente aux dépens de l’Empire. La guerre d’Allemagne, sans être le terme de sa gloire, marqua l’arrêt de sa fortune.
Après la paix de Ryswyk, Louis XIV s’occupa sérieusement de la succession d’Espagne, sur le point de devenir vacante. Charles II avait eu beaucoup de peine a traverser les crises de l’enfance. Sa débilité native avait fait discuter de bonne heure sa succession, que Louis XIV et l’empereur Léopold s’étaient déjà partagée en 1608. Les progrès de l’âge et la sève ordinaire de la jeunesse n’avaient pu ranimer ce corps usé sans avoir servi. Charles II s’était marié deux fois et n’avait pas eu d enfant. Il avait épousé, après la paix de Nimègue, Marie- Louise, fille du duc d’Orléans et nièce de Louis XIV, qui était morte en 1689, non sans soupçon d’avoir été empoisonnée. Peu de temps après il avait été marié a Marie-Anne de Neubourg, belle-sœur de l’empereur Léopold. Cette princesse avait un grand empire sur son mari, et elle était entièrement dénouée a la maison d’Autriche. Vieux a l’âge de
trente-six ans, Charles II était marqué de tous les signes précurseurs d’une fin prochaine. Le moment de pourvoir a sa succession était arrivé.
La connaissance de son état a peu près désespéré et la perspective de son héritage ne furent pas étrangères a la modération que Louis XIV montra dans le traité de Ryswick. Il reprit les fils abandonnés de la trame qu’il avait si habilement ourdie de 1661 a 1668. Mais trente ans s’étaient écoulés entre les négociations qu’il avait autrefois entreprises touchant la succession d’Espagne et celles qu’il allait engager. La situation de l’Europe était changée. Le nombre des compétiteurs à cette succession s’était accru par la naissance du prince électoral de Bavière, petit-fils de l’infante Marguerite- Thérèse, sœur de la reine de France Marie-Thérèse, etn’ayant pas été contrainte comme elle de signer un acte de renonciation a la monarchie espagnole. Les vues mêmes de l’empereur Léopold s’étaient modifiées. Lorsqu’il avait conclu le traité de partage de 1668, il n’avait point d’enfants, il était en paix avec Louis XIV. Depuis lors il avait eu de l’infante Marguerite-Thérèse une fille nommée Marie-Antoinette, qui avait épousé en 1685 l’électeur de Bavière, et de la princesse Eléonore de Neubourg deux fils, l’archiduc Joseph et l’archiduc Charles. De longues guerres avaient laissé subsister de profondes inimitiés entre Louis XIV et lui.
Les changements survenus dans la famille et dans les sentiments de l’empereur l’avaient fait changer
de système. Il avait cru pouvoir devenir l’héritier universel de la monarchie espagnole, et il avait naturellement mieux aimé recevoir celle-ci en entier qu’être réduit, a la partager. En 1G68 il avait admis l’invalidité des renonciations exigées de Louis XIII et de Louis XIV, puisqu’il avait consenti à donner à ce dernier prince une part dans l’héritage commun ; mais alors il considéra de nouveau les renonciations comme légitimes et obligatoires. Il ne reconnut aucun droit a Louis XIV du chef d’Anne d’Autriche, et au Dauphin du chef de Marie-Thérèse. Il compta qu’il serait secondé dans ses prétentions absolues par les défiances que l’Europe nourrissait contre Louis XIV. Toutes les anciennes alliances de ce monarque rompues, la vieille amitié de la Hollande changée en haine, la ligue du Rhin depuis longtemps dissoute, l’Allemagne unie a l’Autriche par jalousie et par crainte de la France, un Nassau sur le trône d’Angleterre au lieu d’un Stuart, la Suède engagée dans les affaires du Nord, enfin l’isolement de Louis XIV, qui exerçait en 1608 un si prodigieux ascendant sur l’Europe, avaient contribué à jeter l’empereur dans d’autres voies et a donner un autre tour a ses intérêts. Le prince avait fait plus encore : il avait étendu a sa propre fille le système des renonciations dans lequel il était rentré. Il l’avait obligée, en la mariant a l’électeur de Bavière, de répudier d’avance la succession d’Espagne. De celte manière toutes les femmes qui descendaient de Philippe IV ayant h ses yeux perdu leurs droits, il
fallait remonter à celles qui descendaient de Phi lippe III, et Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, ayant abandonné les siens, tandis que Marie-Anne, sa propre mère, lui avait transmis ceux qu’elle avait conservés, il sé croyait l’héritier unique et. légitime de Charles II. Il avait le projet de donner cet héritage à son second fils, l’archiduc Charles.
Le roi d’Espagne n’avait pas pensé de même : n’accordant pas a la cour devienne le pouvoir d’imposer des renonciations qui n’avaient pas été exigées par la cour de Madrid, il regardait comme nul l’acte arraché à l’électrice Marie-Antoinette, et il adoptait le prince électoral de Bavière pour son héritier. 11 avait donc fait en sa faveur un testament qu’il avait déposé entre les mains du cardinal Portocarrero, archevêque de Tolède et primat du royaume.
Mais l’empereur, qui savait et pouvait tout a Madrid, avait vaincu par ses persécutions la faible volonté de Charles II, et lui avait fait révoquer le témoignage mystérieux qu’il en avait donné : le testament avait été déchiré. Après avoir fait déshériter le prince électoral de Bavière, l’empereur, qui gouvernait Charles II par la reine, la cour de Madrid par son ambassadeur le comte de Harrach, qui occupait la Catalogne par une garnison allemande placée sous les ordres du prince de Hesse-Darmstadt, demandait avec instance que l’archiduc Charles fût appelé en Espagne comme héritier présomptif de la couronne. Charles II, fatigué de ses
exigences et révolté de ses persécutions, résistait, mais il pouvait être de nouveau vaincu.
Dans une pareille situation, Louis XIV, dont l’ambassadeur, le marquis d’Harcourt, resta trois mois a Madrid, après la paix de Ryswyk, sans être admis a l’audience de Charles II, ne dut s’adresser cette fois, pour régler la succession d’Espagne, ni a la cour de Madrid, ni au cabinet de Vienne. Il ne pouvait rien espérer de Charles II, qui penchait secrètement pour la Bavière. 11 pouvait encore moins compter sur l’empereur, qui convoitait toute la monarchie espagnole pour son second fils et qui la croyait déjà acquise à sa maison. Si Charles II était libre, il choisissait pour lui succéder son neveu le prince électoral ; s’il cédait à la violence, il désignait son cousin l’archiduc Charles. Aucun de ces arrangements ne convenait à Louis XIV» qui ne voulait pas plus renoncer à ses droits en faveur de la Bavière qu’en faveur de l’Autriche.
N’espérant pas tout l’héritage, il travailla h se ménager l’acquisition d’une partie. Il s’adressa aux puissances mêmes qui avaient été les ennemies les plus persévérantes de sa grandeur, a la Hollande et a l’Angleterre, animées alors du même esprit et dirigées par le même homme. Guillaume III les avait placées a la tête des coalitions formées pour contenir Louis XIV, et pour empêcher la ruine de l’équilibre continental. Louis XIV ne se trompa point en pensant que cet habile politique admettrait une partie de ses droits pour éviter qu’il les revendiquât en
totalité les armes a la main, et qu’il lui marquerait son lot dans la succession espagnole, de peur qu'il ne s’en attribuât un trop grand s’il le prenait luimême. En effet, Guillaume III consentit, dans un intérêt de paix et d’équilibre, a diviser d’avance la monarchie espagnole entre les trois compétiteurs qui se la seraient disputée après la mort de Charles II.
Le H octobre 1698, un traité de partage, signé h la Haye par les plénipotentiaires de la Grande- Bretagne, des Provinces-Unies et de Louis XIV, répartit, ainsi qu’il suit, les Etats de Charles II : le prince électoral de Bavière dut avoir l’Espagne, les Indes, les Pays-Bas et la Sardaigne ; le Dauphin de France, le royaume de Naples, celui de Sicile, les ports qui appartenaient aux Espagnols sur la côte de Toscane, le marquisat de Final et le Guipuscoa , l’archiduc Charles, le Milanais. Ce traité de partage ne convint pas a la cour de Vienne, et mécontenta au dernier point celle d’Espagne, dont il blessait l’orgueil et démembrait les États. A peine Charles 11 en eut-il connaissance qu’il revint a la résolution que lui avait fait abandonner le parti autrichien. 11 institua, par un testament nouveau, le prince électoral de Bavière pour son héritier universel. 11 espéra conserver l’intégrité de la monarchie en la confiant à un prince qui n’alarmerait personne et qui réunirait le droit de la nature au droit testamentaire.
Mais cet héritier, que la prévoyance de l’Europe
désigna pour posséder la plus grande partie des Étals espagnols et auquel la sollicitude de Charles 11 les réserva tous, n’en protita point. Il mourut le 8 février 1099. La promptitude et l’opportunité de sa mort la firent attribuer a la maison d’Autriche, à qui elle paraissait devoir être utile. Quoi qu’il en soit, il fallait un nouvel arrangement de la part de l’Europe, un testament nouveau souscrit par Charles II.
Louis XIV, Guillaume III et le grand pensionnaire lleinsius, qui avaient conclu le premier traité de partage, en négocièrent un second. Deux puissances seulement restaient intéressées dans la succession d’Espagne, la France et l’Autriche. Le second traité de partage, signéa Londres le25 mars 1700, divisa celle succession entre elles, en donnant l'Espagne, les Indes, les Pays-Bas, la Sardaigne, à l’archiduc Charles, et en ajoutant au lot précédemment accordé au Dauphin les duchés de Lorraine et de Bar. En échange de ses États héréditaires, le duc de Lorraine devait avoir le Milanais. Cet arrangement n’augmentait pas les dynasties françaises, mais il étendait les possessions de la France. Si les Pays-Bas n’étaient pas annexés a la couronne comme en 1GG8, et n étaient point destinés à compléter vers le nord la frontière nationale, Louis XIV acquérait la Lorraine sur un autre point presque aussi ouvert et qu’il était aussi nécessaire de fermer. 11 avait été possible d’obtenir les Pays-Bas, en IG68, de l’empereur Léopold, qui se montrait indifférent a l’extension de la France
504 INTRODUCTION A L'HISTOJUL
du côte de la Hollande ; mais comment les demander a la Hollande et a l’Angleterre , qui avaient fait une longue guerre pour empêcher que la France ne s’agrandît vers leurs frontières ou sur l’Océan? Aussi Louis XIV n’y songea-t-il point. Mais le traité de 1700 rachetait cet incontestable désavantage sur celui de 1608, en plaçant un prince isolé dans le Milanais et en donnant a deux princes différents de la même maison les monarchies d’Espagne et d’Autriche, que celui de 1668 accordait a un seul.
Louis XIV négocia auprès de tous les États de l’Europe pour les faire accéder au second traité de partage. Le duc de Savoie s’attribuant des droits sur la succession espagnole, il lui offrit le royaume de Naples en échange du comté de Nice et du duché de Savoie. Si cette négociation avait réussi comme son début portait a le croire, et si le traité avait été religieusement exécuté par Louis XIV, la France eût dès lors obtenu sa frontière des Alpes et se fût avancée vers sa frontière du nord.
Mais il s’agissait surtout de faire accepter a l’empereur son lot, et a Charles II le traité de partage. On ne devait pas l’espérer, et l’on ne put pas y parvenir.
L’empereur, qui, depuis la dernière guerre, avait considéré la Hollande et l’Angleterre comme ses ail iées, fut extrêmement irrité des négociations secrètes engagées avec Louis XIV pour disposer souverainement d’une succession a laquelle il se croyait un droit exclusif, et que ces puissances lui avaient
garantie par l’article secret du traité du 12 mai 1689 *. Ce procédé lui parut une sorte de trahison. Autant par dépit que dans l’espoir d’obtenir une meilleure part, il s’adressa a Louis XIV lui-même. Il lui lit proposer par le marquis de Villars, ambas: sadeur de ce prince a Vienne, et par le comte de Sinzendorf, son propre ambassadeur à Paris, de ratifier ostensiblement le traité de partage de mars 1700, a condition qu’ils en feraient un autre trèssecret par lequel le Milanais serait assuré h la maison d’Autriche, qui, en retour, céderait a la France toutes les Indes et même les Pays-Bas. La cour de Vienne voulait absolument le Milanais, qui lui avait été accordé par le traité de 1668 , et elle était disposée aux plus grandes concessions pour l’acquérir.
Mais Louis XIV craignit que ces offres, dont la sincérité était très-probable, n’eussent pour objet de le compromettre vis-à-vis de l’Angleterre et de la Hollande, dont la première n’entendait point qu’il possédât les Indes, et la seconde qu’il acquît les Pays Bas. En les acceptant il se fût exposé à une guerre certaine avec ces deux puissances, tandis qu’en observant d’une manière religieuse les conditions du partage, il s’assurait de leur concours pour forcer l’Autriche à l’exécution du traité. 11 croyait pouvoir compter d’autant plus sur leur
1 Du Mont, Corps diplomatique; Amsterdam el la Haye, 1726-1731 in-fol., t. VII, partie II, p. 230.
50« INTRODUCTION A L’IIISTOIRK
bonne foi, que par cet acte elles s’étaient entièrement compromises vis-à-vis de l’empereur .Louis XIV refusa donc d'entrer en négociation secrète avec Léopold, et fit signifier à ce prince que s’il voulait obtenir quelque changement au traité de partage, il fallait que les trois puissances signataires du traité y concourussent. Il espéra que son refus péremptoire de négocier directement et secrètement intimiderait la cour de Vienne et l’obligerait d’accepter le partage conclu par l’accord commun de la France, de 1 Angleterre et de la Hollande. Cet espoir fut trompé. Trois mois avaient été accordés à l’empereur pour prendre une décision. Ce prince, voyant qu’il ne pouvait engager Louis XIV à traiter seul avec lui. déclara, à l’expiration de ce terme, qu’il refusait d’adhérer au traité qu’on lui proposait. Il aima mieux et avec raison courir les chances de l’avenir.
Quant à Charles II, il avait appris ce nouvel attentat contre sa succession avec autant de douleur et d’indignation qu’il pouvait en entrer dans son âme sans force. Il espéra empêcher ce second partage par un second testament, et éviter le démembrement de sa monarchie en la transmettant à un successeur unique. Mais quel prince désigner pour être ce successeur? Le prendrait-il dans la maison d’Autriche comme l’y portait sa tendresse? Le choisirait-il dans la maison de France comme le lui conseillait la politique? 11 éprouvait une cruelle perplexité. S’il préférait un prince autrichien, il exposait
la monarchie espagnole a être démembrée ; s’il préférait un prince français , il déshéritait sa propre maison. Placé entre la voix du sang et l’intérêt de son pays, il était obligé de sacriiier son peuple a sa famille ou sa famille a son peuple.
Il hésita quelque temps, mais il se décida enfin pour la résolution la plus nationale. Il y fut poussé parle parti espagnol, à la tête duquel était le cardinal Portocarrero. Ce parti ne voulait pas la division de la monarchie, qui l’aurait profondément humilié, et qui de plus l'aurait privé de ces vice-royautés considérables et de ces nombreux conseils de Flandre, des Indes, d’Italie, qui seuls entretenaient encore la grandeur et l’activité de la noblesse espagnole. 11 détestait les Autrichiens, parce qu’ils étaient depuis longtemps en Espagne. Il aimait les Français, parce qu’ils n’y étaient pas encore. Les uns avaient èu le temps de lasser par leur domination, tandis que les autres avaient été servis par leur éloignement même.
A ces sentiments de haine ou de sympathie, qui jouèrent plus tard un si grand rôle dans la guerre de la succession, se joignaient un attachement réel a la loi fondamentale du pays et l’opinion arrêtée que la France seule serait en état de défendre l’intégrité de la monarchie. La France, en effet, était voisine de toutes ses possessions, tandis que l'Autriche en était éloignée ; elle pouvait pénétrer, par sa frontière du nord, dans les Pays-Bas; par sa frontière du sud, dans la péninsule ; par sa frontière de l’est,
dans le Milanais, et se rendre, par ses côtes, dans le royaume des Deux-Siciles et dans les Indes. Seule contre l’Europe entière pendant huit ans, elle l’avait vaincue, tandis que l’Autriche, réunie a toute l’Europe contre la France, n’était pas parvenue a l’entamer. Le parti espagnol pensait dès lors que si la monarchie était donnée a l’Autriche, celle-ci ne pourrait pas empêcher la France de l’envahir et de s'en approprier une partie, et que l’unique moyen d’en sauver l’intégrité était de la placer sous la protection de la France. Mais, atin de pourvoir a la fois à l'indépendance de l’Espagne et a la sécurité du continent, il voulait que les deux couronnes, quoique portées dans la même maison, ne fussent jamais placées sur une seule tête. C’était conserver l'acte de renonciation dans son esprit en le détruisant dans sa forme, puisque cet acte n’avait eu pour but réel que la séparation des deux États.
Charles II sentant approcher sa lin, excité par le cardinal Portocarrero, ayant tour à tour consulté le conseil d'Élat, le conseil de Castille, les principaux membres du clergé et le pape, qui se prononcèrent tous dans le même sens, a l’insu de la cour de France, qui n’y contribua ni par ses démarches ni par ses désirs, il signa, le 2 octobre 1700, cinq mois et demi après le second traité de partage, le fameux testament par lequel il instituait le duc d’Anjou, deuxième fils du Dauphin, son héritier universel. A défaut du duc d’Anjou, il appelait au trône d’Espagne le duc de Berri ; à défaut du duc de Berri,
l’archiduc Charles, et à défaut de l’archiduc Charles, le duc de Savoie. Vingt-huit jours après il mourut.
Le testament fut accueilli en Espagne par une approbation universelle; mais on n’y était pas sans inquiétude sur la décision que prendrait la cour de France. On ne savait pas si Louis XIV accepterait toute la monarchie pour son petit-fils ou s’il s'en tiendrait aux provinces que le traité de partage en avait détachées pour les réunir à sa couronne. Ce prince avait eu connaissance du projet du testament par le cardinal Janson qui en avait été instruit à Rome, et par les conlidences soucieuses que les principaux Espagnols avaient adressées il M. de Rlécourt, son chargé d’affaires à Madrid, eu l'absence du marquis d’Harcourt. Celui-ci, redoutant l'effet du second traité de partage, s’était prudemment retiré de Madrid, et quelques mois après il avait été envoyé a Bayonne, où il attendait, à la tête d’un corps d’armée, l’ouverture de la succession d’Espagne. Quoique Louis XIV connût le fond du testament, dont il ignorait toutefois les substitutions, il était disposé a exécuter le traité de partage. Ses armées étaient préparées et il avait demandé aux États de Hollande et au roi d’Angleterre le secours en vaisseaux et en soldats qui pouvait lui être nécessaire pour se mettre en possession de son lot. Les Hollandais lui avaient promis douze vaisseaux et les Anglais quinze. Ces deux puissances en effectuaient l’armement avec sincérité, mais en
le réglant sur la santé lentement défaillante de Charles II, et elles assuraient Louis XIV que leurs troupes étaient prêtes.
Telle était la situation des choses et des esprits lorsque le testament de Charles II arriva, le 9 novembre, a Fontainebleau, où se trouvait en ce moment la cour de France. Louis XIV assembla un conseil pour discuter ce qu’il fallait faire. Quatre personnes seulement y assistèrent avec lui : le Dauphin, comme père du duc d’Anjou, le duc de Beauvilliers, président du conseil des linances et gouverneur des enfants de France; le marquis de Torcy, ministre des affaires étrangères, et le chancelier Pontchartrain *. 11 s’agissait de prendre la plus grande résolution du siècle. Louis XIV avait a choisir entre une couronne pour son petit-fils ou un agrandissement pour ses États, entre l’extension de son système au delà des Pyrénées et des Alpes, par l’établissement d’une branche de sa maison en Espagne et en Italie, et une extension de sa propre puissance; entre l’honneur de la royauté et l’avantage de son royaume; entre sa famille et la France. Les deux résolutions pouvaient amener la guerre, mais, dans un cas, courte et d’un succès infaillible ; dans l’autre, d’une durée et d'une issue également incertaines.
Torcy, qui prit le premier parole, se prononça pour l’acceptation du testament. II ne dissimula point les inconvénients et les dangers de cette réso-
1 Mémoire t de l'orcy, eollect. Petitol, t. LXVII, p. 95.
lution. Il dit que le roi serait accusé de violer sa parole; qu’il s’exposait a une guerre inévitable ; que les princes voisins ne souffriraient pas qu’il donnât tranquillement des lois, sous le nom de son petitfils, aux vastes États soumis à la couronne d’Espagne dans l’ancien et le nouveau monde ; que ses peuples respiraient a peine depuis la paix de Ryswyk et qu’ils n’avaient pas encore réparé l’épuisement des guerres précédentes. Mais il dit, d’un autre côté, qu’on n’avait pas a se décider entre la guerre et la paix, entre la royauté du duc d’Anjou et les provinces attribuées a la France, mais entre la guerre et la guerre, la totalité de la monarchie espagnole ou rien; que le testament substituait la maison d’Autriche à la maison de France, si celle-ci le rejetait ; qu’on ne serait pas en droit de revendiquer une partie de la succession lorsqu'on l’aurait refusée dans sa totalité; qu’il faudrait la conquérir sur les Autrichiens, qui en deviendraient les possesseurs légitimes, aidés par les Espagnols, qu’on blesserait profondément, qu’on aliénerait à jamais et qui défendraient avec ardeur l’intégrité de leur monarchie; qu’ou serait mollement secondé par les Anglais et les Hollandais, et peut-être abandonné par eux; qu’on placerait de nouveau un prince autrichien sur les Pyrénées, et qu’a faire la guerre il valait mieux l’entreprendre pour élever et maintenir le duc d’Anjou sur le trône des Espagnes.
Le duc de Beauvilliers émit un avis contraire : il se déclara pour le partage et contre le testament.
INTHODUCTÏON A L’HISTOIHE
L’acceptation du testament lui parut être la guerre avec toute l’Europe, et la guerre avec toute l’Europe la ruine de la France. Le chancelier Pontchartrain résuma les opinions différentes sans oser en embrasser aucune. Le Dauphin, poussé par l’amour paternel et sensible a la gloire d’être fils et père de roi, parla sans hésitation en faveur du testament. Louis XIV, longtemps silencieux, décida. Sa décision, qui renfermait tant de revers pour lui et de si longues agitations pour l’Europe, resta trois jours secrète. 11 la prit avec cette grandeur calme qui lui était naturelle. 11 l’annonça en ces termes au duc d’Anjou, en présence du marquis Castel dos Rios, ambassadeur d’Espagne : « Monsieur, le roi d’Espagne vous a fait roi. Les grands vous demandent, les peuples vous souhaitent, et moi j’y consens. Songez seulement que vous êtes prince de France'.» 11 le présenta ensuite a sa cour en disant : « Messieurs , voila le roi d’Espagne *. » Tout était décidé.
Cette résolution excita l’enthousiasme des Espagnols. Ils accueillirent comme le sauveur de leur monarchie Philippe V, qui se sépara de sou aïeul le 4 décembre et fit son entrée solennelle a Madrid le 21 avril, au milieu des acclamations populaires. Mais le reste de l’Europe n'apprit pas cet événemeni sans surprise et sans effroi. L’Angleterre, la
1 Mémoires de Lamberly; la llaye, 1731, in-4*, t. I, p. 235.
1 Journal de Uangeau, t. XVII, in— loi. , p. 627 ; uiauusc. des Archives des affaires étrangères.
Hollande et la plupart des autres États ne virent aucune différence entre la domination du duc d’Anjou et celle de Louis XIV. Quoique ces deux dominations fussent distinctes, l’intérêt de famille leur parut devoir confondre la politique des deux pays. Louis XIV, dont la puissance était déjà si redoutable, l’ambition si immodérée, les procédés si hautains; qui avait perdu la confiance des États protestants par la révocation de l’édit de Nantes, et l’amitié de l’Empire par la guerre d’Allemagne, prépara le soulèvement entier de l’Europe contre lui par l’acceptation du testament. 11 violait non-seulement son traité avec l’Angleterre et la Hollande, mais encore les paroles données à tous les princes dont il avait vivement sollicité l’adhésion a ce traité.
Il essaya de justifier le parti qu’il prenait. Il le présenta comme un acte de nécessité, comme un moyen plus sûr que le traité de partage de conserver la paix du monde, comme un sacrifice de l’intérêt de la France fait au repos universel. 11 dit aux deux puissances qui devaient être le plus blessées de sa résolution, a l’Angleterre et a la république des Provinces-Unies :
« L’état des affaires est entièrement changé par le testament du roi d’Espagne. Si les princes de France refusent la couronne après que le roi catholique a rendu justice aM. le Dauphin en appelant les
princes ses fils, les sujets de cette monarchie se feront un devoir d’obéir a l’archiduc et de reconnaître en sa personne les dispositions du roi leur maître. Tous lui seront aussi fidèles qu’ils l’ont été, depuis un si grand nombre d’années, au précédent roi d’Espagne. 11 faudra conquérir non-seulement des places, mais des États, des royaumes entiers, pour exécuter le traité, entreprendre une guerre longue et difficile contre la monarchie d’Espagne réunie dans toutes ses parties, soutenue par des alliés intéressés à maintenir le testament, soumise à un roi qu’elle regardera comme légitime, les premiers héritiers ayant renoncé a leurs droits ; rien n’est plus opposé a l’esprit du traité de partage, rien de plus contraire a cette heureuse tranquillité, que le roi s’est proposé de maintenir conjointement avec ses alliés.
« Lorsque Sa Majesté accepte le testament, les monarchies de France et d’Espagne demeurent séparées comme elles l’ont été depuis tant d'années. Cette balance égale, désirée de toute l’Europe, subsiste bien mieux que si la France s’agrandissait par l’acquisition des frontières de l’Espagne, par celle de la Lorraine, par celle enfin du royaume de Naples et de Sicile.
« Sa Majesté est persuadée qu’elle donue une preuve éclatante de sa modération en renonçant aux grands avantages que sa couronne recevait d’un pareil traité, et que la résolution qu’elle prend de conserver la monarchie d'Espagne dans son ancien
lustre est encore plus conforme à l’intérêt général de toute l’Europe1. »
L’Angleterre et la Hollande ne crurent pas que le testament fût un acle spontané de la volonté mourante de Charles II, mais le fruit d’une longue fourberie de Louis XIV. Elles n’admirent point que l’équilibre de l’Europe fût conservé par la réunion de tous les Etats espagnols sur la tête d’un prince de France. Loin d’ajouter foi aux promesses pacifiques que faisait Louis XIV, elles supposèrent qu’il se servirait de l’accroissement de sa puissance pour réaliser ses anciens desseins. Elles crurent qu’il voudrait réunir le Portugal’a l’Espagne, faire remonter les Stuarts sur le trône d’Angleterre, rattacher aux Pays- Bas espagnols la république desProvinces-Unies, ou tout au moins ouvrir l’Escaut, qui était fermé par les traités, et transporter a Anvers le commerce d'Amsterdam. Elles craignirent de plus la réunion future des deux monarchies sur la même tête. Cependant , sans reconnaître encore le nouveau roi d’Espagne, elles ne se déclarèrent pas contre lui. L’empereur seul rejeta le testament, et se prépara à la guerre pour conquérir la succession d’Espagne ou pour la démembrer.
La paix de l’Europe dépendait de l’Angleterre et
1 Mémoire remis par M. de Torey à l’ambassadeur d’Angleterre, le 12 décembre 1700. {Correspondance d' Angleterre , vol. GLXXXVII, aux Archives des aff. étrangères.)
de la Hollande. Ces deux puissances donnèrent a Louis XIV les mêmes assurances paciüques qu'elles avaient reçues de lui. Elles éprouvaient de l’hésitation a s’engager dans une guerre dont les suites étaient incalculables. Louis XIV aurait dû cultiver ces dispositions : il ne le fit point. Loin de là, il augmenta les défiances et l’irritation de la Hollande et de l’Angleterre par de fausses mesures, d’incroyables maladresses et des fautes capitales.
La première de ces fautes fut de reconnaître à Philippe V des droits au trône de France. Par des lettres patentes, données en décembre 1700, il lui conserva son rang entre le duc de Bourgogne et le duc de Berri, et, au moment où il allait prendre possession d’une couronne, il lui offrit la perspective d’une autre. Dans ces lettres patentes il semblait par des paroles prophétiques aller au-devant de ses malheurs : « Les jugements de la Providence qui nous a comblé de prospérités pendant le cours de notre règne, disait-il, sont impénétrables; ils nous laissent seulement voir que nous 11e devons établir notre confiance ni dans nos forces ni dans l’étendue de nos États, ni dans une nombreuse postérité, et que ces avantages que nous recevons uniquement de sa bonté n’ont de solidité que celle qu’il lui plaît de leur donner1. » La mesure qu’il prit par une
1 Lettres patentes de Louis XIV pour conserver à Philippe V scs droits éventuels à la couronne de France. ( Mémoires de Lamberly, t. I, p. 388.)
fausse tendresse et un orgueil royal outré n’était pas propre a prévenir ces malheurs. Il annulait une clause fondamentale du testament de Charles II en rendant plus tard possible la confusion des deux monarchies dont ce prince avait voulu rendre la séparation perpétuelle. Il attentait ainsi dans l’avenir a l’indépendance de l’Espagne et a la sécurité de l’Europe.
L’Angleterre et la Hollande, que l’empereur pressait de se déclarer, se préparèrent encore plus activement a la guerre sans y être cependant encore décidées. Les États Généraux recrutèrent leurs trou pes, remplirent leurs magasins, réparèrent leurs fortifications, augmentèrent le nombre de leurs vaisseaux et travaillèrent a étendre leurs alliances. Louis XIV fit la même chose de son côté. Cette défiance réciproque, qui conduisait des deux parts a un armement considérable, poussa Louis XIV à une nouvelle mesure qui rendit la guerre plus difficile encore a éviter. Depuis le traité de Ryswyk les Hollandais avaient la garde des Pays-Bas, que les Espagnols ne pouvaient plus défendre eux-mêmes et qui leur servaient de barrière contre la France. Ils tenaient garnison dans une ligne de places qui formaient cette barrière. Louis XIV, voyant qu’ils n’avaient pas reconnu son petit-fils et qu’ils armaient, crut imprudent de les laisser ainsi maîtres des Pays-Bas. En cas de guerre, ils les auraient possédés sans avoir besoin de les conquérir. Louis XIV fit entrer a l’improviste et le même jour des troupes
françaises dans toutes les villes où les Hollandais avaient garnison. Les Hollandais évacuèrent les Pays-Bas, et virent dans cette mesure, uniquement dirigée contre l’hostilité présumée de leurs intentions, une nouvelle preuve du manque de foi et de l’ambition de Louis X1Y. 11 avait violé le traité de partage par l’acceptation du testament; le testament, par les lettres patentes; il violait maintenant, par l'introduction de ses troupes dans les Pays-Bas, les engagements de Ryswyk et les promesses qu’il avait laites de les observer.
On était bien près de rompre ; cependant des négociations s’ouvrirent a la Haye entre les députés des Etats Généraux, l’envoyé anglais Stanhope et le comte d’Avaux, pour essayer de raffermir la paix chancelante. Les Hollandais et les Anglais reconnurent Philippe V dans l’intérêt de leur commerce, mais ils demandèrent que les troupes françaises sortissent immédiatement des Pays-Bas; que les Hollandais fussent remis en possession des places de la barrière, et que les Anglais pussent tenir garnison dans ÎN'ieuport et dans Oslende. Louis XIV rejeta ces demandes, sans les discuter, avec une hauteur silencieuse. II se contenta de faire offrir par le comte d’Avaux le rétablissement pur et simple du traité de Ryswyk, et il attendit.
Pendant qu’il attendait, en nouant, il est vrai, des alliances avec le roi de Portugal, le duc de Savoie, l’électeur de Bavière, celui de Cologne, l’évêque de Munster, le duc de Mantoue et le roi de Po-
logne électeur de Saxe, ses adversaires s’unissaient étroitement à l’empereur Léopold, et devinrent plus exigeants par suite de ses relus et de leur ligue. Ils conclurent, le 7 septembre, avec Léopold, un traité dans lequel ils convinrent de demander par des négociations ou de conquérir par les armes, outre la barrière pour les Hollandais, le Milanais, le royaume des Deux-Siciles et les Pays-Bas pour l'empereur. Aux garanties de défense en faveur des Provincesllnies, aux moyens de débarquement et de surveillance en faveur de l’Angleterre, qui avaient été précédemment exigés , s’ajoutaient alors des dédommagements en faveur de l’Autriche. On ne voulait plus seulement pourvoir à la sécurité de la Hollande, mais aux exigences de l’empereur; se défendre contre la France , mais démembrer 1 Espagne.
Ces conditions, qui prévalurent plus tard a la paix d’Ltrecht, devaient encore moins être acceptées que les précédentes par Louis XIV. Ce prince refusa même d’entrer en négociation avec l’empereur. Il accompagna ce refus d une démarche qui rattacha la nation anglaise à la ligue que Guillaume III avait déjà conclue. Jacques II mourut le 18 septembre 1701 à Saint-Germain, et Louis XIV reconnut comme roi d’Angleterre le (ils de ce roi dépossédé. Le peuple anglais vit un attentat à ses droits dans cette imprudence royale, et il entra avec passion dans une guerre dirigée contre un étranger qui prétendait lui imposer un maître. Cette dernière faute
les couronna toutes. La guerre éclata : elle devait être longue, universelle J acharnée.
Quelle était dans ce moment critique la situation de la France? Le grand siècle venait de finir. 11 n’était pas seulement fini dans le temps, il l’était dans son esprit, dans sa fortune, dans ses grands hommes. Ceux-ci étaient lentement passés, emportant avec eux le génie et la force des générations remuées par le besoin d’indépendance et par l’action des guerres civiles. Pascal, Molière, Corneille, la Fontaine, Racine, ces brillantes lumières, avaient successivement disparu. Bossuet, Bourdaloue, Boileau, Malebranche, Fénelon, avaient cessé leurs travaux, bien que la mort n’eût pas encore mis fin a leur existence. Un boulet perdu avait enlevé dans Turenne la plus belle intelligence qui eût paru sur les champs de bataille. Le grand Condé, infidèle 'a la mort qui paraissait lui être réservée dans les combats, était venu apporter à Bossuet les derniers moments d’une vie commencée à Rocroy. Des deux disciples de ces fameux capitaines, le maréchal de Luxembourg avait cessé de vivre, et le sage Catinat allait cesser de plaire. Duquesne et Tourville, qui avaient balancé sur mer la puissance jusque-là sans rivale de l’Angleterre et de la Hollande, et qui avaient illustré la F1 rance par leurs victoires, n’étaient plus. Lionne, l’héritier de la pensée de Mazarin, avait enlevé de bonne heure aux conseils de Louis XIV les enseignements de son expérience. Le restaurateur des finances, le fondateur des manufactures, le protecteur de l’esprit,
Colbert, avait vu sa pacifique influence anéantie par le fougueux ascendant de Louvois, et avait expiré dans l'amertume des regrets et de la défaveur. Louvois, à son tour, avait succombé devant le patient, l’étroit et l’astucieux génie de cette conseillère désastreuse dont Louis XIV, finissant comme il avait voulu commencer, par une mésalliance, avait fait sa femme1.
Louis XIV restait seul de son siècle. Vieillard isolé au milieu des générations nouvelles, privé de ses grands contemporains, réduit a remplacer Colbert et Louvois par Chamillart ; Turenne, Condé, Luxembourg par Marsin, Tallard et Villeroy; croyant que son choix donnait du génie, (pie ses ordres forçaient la victoire, et laissant diriger ses choix et inspirer ses ordres par madame de Maintenon, il était arrivé au déclin de sa fortune et au commencement de ses revers. Déjà la révocation de l’édit de Vantes avait détruit l’industrie naissante du pays ; la perte de Colbert, altéré ses finances; celle de Louvois, affaibli l’administration de l’armée ; et de trop longues guerres avaient enlevé à l’agriculture ses bras et ses ressources. L’action mécanique des armées, qui durait encore, allait finir ; car les soldats manquent lorsque l’ardeur publique s’éteint, les généraux ne se forment plus lorsque arrive l’épuisement de l’esprit, et les victoires cessent avec les soldats, les gé-
1 Voir les lettres du cardinal Mazarin à Louis XIV, pour l'empêcher d’épouser sa nièce, Marie Mancini, et surtout la longue lettre du 28 août 1659. ( Lettres du cardinal Mazarin, t. I.)
néraux et l’argent. Les sources nourricières de la puissance de l’Etat étaient taries. La terre de France ne produisait plus. Louis XIV pesait sur elle ; il étouffait ses germes, qui n’ont jamais besoin que d’un peu de mouvement pour lever, et de l’air de la liberté pour grandir.
C’est dans ces circonstances que la guerre de la succession s’ouvrit. Comme l’impulsion donnée pendant un demi-siècle durait encore, deux années s’écoulèrent sans désastres. L’habitude des choses survit quelque temps a l’esprit qui l’a fait naître. En 1702 et en 1705 les succès se balancèrent de part et d’autre, et Louis XIV maintint ses armes en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Italie et eu Espagne. Tous ses champs de bataille étaient encore hors de France, et, quoiqu’il eut contre lui la plupart des puissances, il avait conservé l’assistance de quelques-unes , dont la tidélité, cependant, n’était pas capable de survivre 'a sa fortune.
En 1704 commencèrent les revers : ils ne devaient plus s’arrêter. Le maréchal Tallard fut battu à Hochstedt par Marlborough et le prince Eugène. Il laissa prendre dans cette funeste bataille trente mille hommes, fut lui-même au nombre des prisonniers et perdit la réputation de la France. La bataille d’IIochstedt conduisit a l’évacuation de l’Allemagne et a la ruine des deux électeurs de Bavière et de Cologne, qui furent ‘dépossédés de leurs États en servant Louis XIV. Le roi de Portugal et le duc de Savoie le quittèrent pour s’agrandir a ses dépens.
Louis XIV eut contre lui les troupes anglaises, impériales, hollandaises, savoyardes, portugaises, danoises, prussiennes, lorraines, a la tête desquelles se trouvaient les deux plus grands généraux du temps. La coalition de tant de peuples était dirigée avec une habileté et un ensemble admirables par le triumvirat du grand pensionnaire Heinsius, de Marlborough et du prince Eugène. Elle avait tout ce qui manquait alors à Louis XIV, des soldats et de l’argent pour l’alimenter, de prévoyants politiques pour la conduire, et des capitaines d’un ordre supérieur pour la faire triompher.
En 1706 les batailles non moins fatales de lîamillies et de Turin, perdues par le maréchal de Villeroy contre Marlborough dans le Brabant, et par le maréchal Marsin contre le prince Eugène en Piémont, tirent évacuer, l’une les Pays-Bas, l’autre l’Italie. En Espagne, Philippe V, pressé par les Portugais, les Autrichiens et les Anglais, fut obligé d’abandonner la péninsule a l’archiduc, que les confédérés victorieux allèrent proclamer roi dans Madrid. Philippe V se réfugia dans le royaume de Naples, qu’on lui enleva bientôt.
Les dehofs de la France étant ainsi perdus, il fallut songer a défendre le royaume lui-même, surtout en 1708, après la défaite d’Oudenarde que Marlborough fit essuyer au duc de Vendôme et qui livra aux coalisés la faible partie des Pays-Bas qu’on avait conservée encore. Il fallut alors se défendre avec des généraux battus, des armées novices, des
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caisses vides, une nation épuisée et périssant par la famine, car les rigueurs de la nature étaient venues s’ajouter aux infortunes de la guerre. La bataille de Malplaquet, perdue par le maréchal de Villars contre Marlborough, mit le comble aux désastres militaires de Louis XIV. Le territoire de la France fut entamé; les ennemis prirent Tournai, Menin, Ypres, Lille, et Louis XIV commença à craindre de n’être bientôt plus en sûreté dans Versailles même.
Ces malheurs ne furent pas les seuls. Humilié sous les coups de la fortune, il fut frappé dans ses affections. La mort pénétra dans sa demeure royale : ses États étaient tombés d’un côté, ses enfants tombèrent de l’autre. Son (ils, qui devait lui survivre, le devança; ses petits-enfants, destinés a succéder ii son successeur, moururent avant lui. Cette jeune duchesse de Bourgogne, qui réjouissait sa morne vieillesse et animait sa cour attristée, disparut tout 'a coup. De ses deux petits-lîls l’un fut emporté dans ce ravage de la mort; l’autre, faible et débile enfant, fut l’unique reste d’une postérité naguère si nombreuse. Seul de son siècle, Louis XIV restait presque seul de sa famille.
Le vieux monarque courba la tête sous la main de Dieu. Humilié sans être abattu, il rechercha la paix ; il la demanda longtemps sans pouvoir l’obtenir. Après les revers de 1704 et de 1706 il avait fait sonder ces Hollandais qu’il avait voulu détruire en 1672 et qui étaient devenus les arbitres de l’Europe. Il avait fait proposer au grand pensionnaire
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Heiusius le partage de la monarchie espagnole entre l’archiduc Charles et Philippe V, auquel il ne serait réservé que le royaume des Deux-Siciles et les ports de Toscane. Ces conditions avaient été rejetées. Les Hollandais exigeaient l’abandon préliminaire de toute la monarchie espagnole et l’élévation d’une forte barrière dans les Pays-Bas entre eux et la France.
Les tentatives de Louis XIV recommencèrent, et ses offres s’étendirent avec ses désastres. Après la défaite d’Oudenarde et avant celle de Malplaquet, il engagea les négociations sur les hases qu’il avait précédemment refusées Les confédérés demandèrent : pour l’Autriche, que la monarchie espagnole lut donnée dans sa totalité a l’archiduc Charles; pour l’Angleterre, que la reine Anne fût reconnue, la succession protestante admise, le prétendant renvoyé de France, le port de Dunkerque comblé et ses fortifications détruites; pour les Hollandais, qu’on élevât une barrière dans laquelle seraient comprises les places de Lille, de Menin, d’Ypres, de Fumes, de Condé, de Maubeuge, enlevées a la France ; pour le duc de Savoie, qu’il rentrât dans la partie de ses États occupée par Louis XIV et qu’il gardât ce qu’il avait pris sur lui.
Ces dures conditions transmises à Louis XIV furent discutées dans son conseil ; elles étaient accablantes. Le duc de Beauvilliers et le chancelier Ponlchartrain conjurèrent le roi, au nom de ses peuples accablés, de ses finances anéanties, de ses armées
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dissoutes, de se résigner a tout pour obtenir la paix . Ije roi ému s'y décida. Torcy alla porter lui-même à la IÏ3ye ses pénibles concessions. « Je me suis toujours soumis, dit Louis XIV en l’envoyant, a la volonté divine, et les maux dont il lui plaît d’allliger mon royaume ne me permettent plus de douter du sacrifice qu elle demande que je lui fasse de tout ce qui me pouvait être le plus sensible. J’oublie donc ma gloire ‘. »
Mais ces sacrifices ne suffirent point. Les confédérés, abusant a leur tour de la fortune, exigèrent de plus que Louis XIV’ cédât les villes de Strasbourg, de Brisach, de Landau, à l’Empire ; qu’il n’eût sur l’Alsace que le droit de préfecture qui lui était accordé par le traité de Munster; qu’il ouvrit cette province aux armes de l’Allemagne, en démolissant toutes les forteresses construites par lui depuis Bâle jusqu’à Philisbourg ; et qu’il prît avec les alliés toutes les mesures nécessaires pour enlever la monarchie espagnole a Philippe V. Louis XIV refusa ces humiliants préliminaires de la Haye.
C’est alors qu’il tenta encore a Malplaquel la fortune des armes. Mais un nouvel échec amena de nouveaux sacrifices et de nouvelles exigences. Les conférences de Gertruydenberg soumirent l’orgueil de Louis XIV a des épreuves encore plus cruelles tjue les préliminaires de la Haye. On ne lui de-
1 Lettres de Louis XIV au président Rouillé, du 29 avril I7U9. ( Correspondance de Hollande, vol. CCXIIf ; et Mémoires de Torcy, collect. Petitot, t. LXV11I, p. 205.)
manda plus seulement la démolition de quelques forteresses, l’abandon de quelques places, et la promesse de concourir avec les confédérés a déposséder Philippe V de la monarchie qu'il avait acceptée pour lui ; on exigea qu’il renonçât a l’Alsace, qu’il restituât toutes les conquêtes qu’il avait faites dans les Pays-Bas depuis la paix des Pyrénées, qu’il détrônât lui-même et tout seul son petit-fils. Le malheureux monarque, réduit â entendre et â discuter de pareilles propositions, offrit la cession de l’Alsace et le payement d’un million par mois pour aider les alliés a expulser Philippe V de l’Espagne, s’il ne voulait pas en sortir. Celte offre désespérée fut heureusement rejetée.
Louis XIV s’était abaissé : la dureté de ses enne- • mis et les événements allaient le relever. L’Europe, sans être aussi accablée par la guerre que l’était la France, en sentait le poids et tombait dans 1 épuisement. Elle avait connu les sacrifices auxquels s’était résigné Louis XIV pour y mettre un terme et les refus hautains et impolitiques qui les avaient accueillis. Le parti de la paix grossissait de jour en jour. Le but de la coalition était plus qu’atteint : le prince qui l’avait provoquée par l’agrandissement immodéré de sa puissance n’était plus a craindre Il ne pouvait pas comme autrefois faire trembler la Hollande, soulever l’Empire contre l’empereur, menacer l’Angleterre de rétablir sur le trône un roi qu’elle en avait renversé. Son orgueil était humilié et ses années avaient été refoulées des bords du Da-
nube, du Tage et du Pô, jusque derrière les limites resserrées de la France, Le prince puissant n’existait plus; le prince nécessaire existait seul. Céder a l’un de ces entraînements qui élèvent ou abaissent trop, c’était remettre l'Autriche et la France dans la position antérieure a la paix de Westphalie, remplacer une domination par une autre, et créer un danger pour dissiper les derniers restes d’une crainte. La passion conduisait au delà de la sûreté.
Cela devait être plus tôt compris en Angleterre qu’ailleurs, parce que dans ce pays l’on pouvait changer avec les circonstances, avoir un système pour chaque position et un parti pour chaque be- . soin. Aussi l’Angleterre donna-t-elle un tour nouveau aux événements. Le parti whig y dominait depuis 1688. 11 avait été maintenu au pouvoir par la nécessité de défendre chez lui la nouvelle dynastie contre la maison renversée des Stuarts que protégeait Louis XIV, et de soutenir sur le continent le parti protestant contre ce chef trop puissant du parti catholique. 11 avait été sur le point de tomber en cessant d’être utile après la paix de Ryswyk et le second traité départagé. La guerre de la succession avait prévenu sa chute, ou, pour mieux dire, l’avait remis debout. 11 gouverna tant qu’il fallut assurer le triomphe de la coalition et anéantir les espérances des Stuarts avec la grandeur de Louis XIV ; mais ce but une fois atteint, sa mission était finie. 11 n’était plus nécessaire au pays et il avait lassé la
reine Anne : il tomba alors avec Godolphin son ministre et Marlbourough son général.
Ce changement de politique prit la forme d’un caprice de cour, mais il était un besoin et non un accident. 11 fallait passer de la guerre a la paix, et pour cela des whigs aux tories. Ce changement fut rendu plus indispensable encore par la mort de l'empereur Joseph et l’avénement de l'archiduc Charles au trône impérial. Si ce prince, devenu maître des États autrichiens et empereur d’Allemagne, fût en même temps resté roi des Espagnes. l’Europe coalisée eût rétabli en sa personne la puissance formidable de Charles-Quint. L’abaissement de Louis XIV et l’élévation de l'archiduc causèrent donc un grand revirement de fortune.
L'Angleterre en fut le théâtre. Les conférences pour la paix, qui avaient si mal réussi à la Haye, furent secrètement transportées a Londres. Au lieu de traiter avec les puissances réunies, Louis XIV négocia séparément avec chacune d’elles et en eut meilleur compte. Le triomphe des tories et la crainte naturelle que devait inspirer une puissance trop grande dans la main du nouvel empereur ne contribuèrent pas seuls au succès de ses négociations : les avantages obtenus par Philippe V sur les confédérés en Espagne les facilitèrent.
Philippe V, appuyé sur le dévouement des Espagnols et sur sa propre opiniâtreté, n’avait jamais voulu souscrire â son entière déchéance. Deux fois fugitif de Madrid, il n’avait jamais désespéré de sa
INTRODUCTION A U’HISTOIUK
fortune. Il avait été ramené deux fois dans sa capitale par le duc de Berwick, après la victoire d’Almanza en 1707, et par le duc de Vendôme après celle de Villaviciosa en 1710. Cette seconde rentrée fut définitive, et Philippe V se remit peu à peu en possession de tout son royaume.
Les préliminaires de Londres, signés le 8 octobre 1711 , furent le traité séparé de la France avec l’Angleterre. Ils décomposèrent la coalition, qui fit vainement tous ses efforts pour y mettre obstacle. L’exemple de l’Angleterre entraîna la Hollande, et, quatre mois après, les préliminaires de Londres servirent de bases aux négociations d’Utrecht, ouvertes en février 1712. Avant que ces négociations fussent terminées par le célèbre traité qui porte leur nom, la victoire de Denain vint jeter quelque éclat sur elles et donner un air de gloire a ce retour de fortune.
Par ce' traité, conclu le 11 avril 1713, on établit, comme l’une des règles fondamentales du droit européen, la séparation perpétuelle des deux monarchies de France et d’Espagne. L’Espagne perdit : les Pays-Bas, le royaume de Naples, les ports de Toscane et le duché de Milan, réservés a l’empereur, qui protesta encore quelque temps les armes a la main contre cet arrangement; la Sardaigne, accordée a l’électeur de Bavière en dédommagement de ses propres États; la Sicile, donnée au duc de Savoie, qui garda de plus les forts d’Exilles et de Fenestrelles et la vallée de Pragdas, qu’il avait enlevés
à la France. Les Hollandais obtinrent la fameuse barrière qu’ils avaient si ardemment recherchée, et pour la formation de laquelle Louis XIV céda Menin Tournai, Fûmes, le fort de Knocke, Loo, Dixmude, Ypres et leurs dépendances. Les Anglais acquirent Gibraltar et Minorque de l’Espagne, et ils obtinrent de la Francela baie d'Hudson, l’Acadie, l’ile de Saint-Christophe, Terre-Neuve, le comblement de Dunkerque, la reconnaissance de la succession protestante et le renvoi du prétendant.
L’empereur, sur lequel le maréchal de Villars prit Landau et Fribourg, fut bientôt obligé de souscrire lui-même a ces conditions. 11 accepta en 1714, par les traités de Rastadt et de Bade, suite du traité d’Utrecht, le lot qui lui avait été attribué, et reçut la Sardaigne en échange de la Bavière, qu’il restitua a l’électeur. Mais si la masse des contestations relatives a la succession d’Espagne fut réglée a Utrecht et a Rastadt, il resta encore quelques points litigieux qui rallumèrent la guerre entre le roi catholique et l’empereur.
Ces points ne furent résolus que par les traités de Vienne en 1731 et en 1758. Le premier de ces traités donna à l’infant don Carlos, fils de Philippe V, les duchés de Parme, de Plaisance, et lui assura le duché de Toscane. Le second lui accorda en échange de ces trois duchés le royaume des Deux-Siciles, sur lequel régna sa postérité comme branche détachée de la maison de Bourbon. Ce fut le dernier arrangement relatif h la succession d'Espagne; il
.'ri l.NTUOUUCTION A I.'IUSTOIHK
eut lieu deux ans avant l’ouverture de la succession d’Autriche, qui jeta l’Europe dans de nouvelles combinaisons et de nouvelles guerres. Cependant le midi du continent vécut jusqu’en 1789, et vil encore a peu près aujourd’hui sur les bases du traité d’Utrecht.
Ainsi se termina cette longue contestation qui occupa la lin d’un siècle et troubla le commencement d’un autre; qui donna a l’Espagne une dynastie continentale, et acheva de lui enlever ses dernières possessions d’Europe; qui devint pour la France a Utrecht ce que la paix de Westphalie avait été pour l’Autriche, une limitation ; qui finit comme chacun l’avait projeté dans les moments où la sagesse faisait taire l’ambition, par un partage, et qui plaça partout les deux maisons d’Autriche et de France en équilibre et en échec. Ceux qui tentèrent de s’opposera ce dénoùment, nécessaire au repos universel, furent arrêtés par la force des événements. Louis XIV, en voulant tout avoir, faillit tout perdre; ses ennemis, en -voulant tout lui ôter, lui rendirent ce que lui avait enlevé la fortune. 11 garda les provinces qu’il s’était résigné a céder; il vit la sombre pâleur de ses derniers jours éclairée de quelques rayons de gloire; il affermit son petit-fils sur son trône disputé; et, lorsque, après avoir conclu cette grande et dernière affaire de son règne, il mourut, la couronne de France passa sans secousse du front du vieux monarque sur la tète du jeune enfant, dernier reste de sa postérité.
L)K LA SUCCESSION ü’ESl'AUNL .Vm
Cet acte final de la lutte engagée depuis deux siècles entre la France et l’Espagne consacra le triomphe du peuple auquel l’avantage de sa position et F activité permanente de son esprit assuraient la supériorité sur l’autre. II provint de la toute-puissance des causes générales, quoiqu’il parût amené par des causes secondaires de succession et de dynastie. Le droit de la France sur l’Espagne sembla si naturel, qu’il fut universellement admis. Avant l’ouverture de la succession, l’Europe, malgré ses craintes, lui en décerna une partie ; au moment de cette ouverture, le dernier descendant espagnol de Charles-Quint la lui abandonna tout entière.
L’établissement d’un prince français dans la péninsule lui valut l’amitié et la mit dans les voies de la France. Le pacte de famille fit vivre sous la même politique les deux pays que Louis XLV avait voulu placer un jour sous la même couronne ; il entretint la sécurité de l’un et contribua à la régénération de l’autre. Sous cette iutluence, l’Espagne, en moins d’un siècle, améliora son agriculture, rétablit sa marine, réorganisa son armée, doubla sa population. Ce changement ne fut cependant pas complet; il s’arrêta a la surface du pays et ne pénétra point dans ses entrailles. Mais lorsque la France eut été entièrement formée par la royauté, lorsque l’unité monarchique l’eut conduite a l’unité nationale, lorsqu’elle fut sortie des ruines du passé avec un esprit nouveau, et qu elle eut opéré sa grande révolution pour adapter son gouvernement a son état social,
:>34 INTItODUCT. A L’HISTOIRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE
elle alla renouveler et étendre en Espagne, par l'action de ses idées, le mouvement qu elle avait imprimé à ce pays un siècle auparavant par l'introduction de sa dynastie.