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RELATIVES A CETTE SUCCESSION SOUS LOUIS XIV

La succession d’Espagne a changé, au commencement du dix-huitième siècle, la condition des deux principales puissances du continent et les rapports de toutes les autres. L’équilibre politique qu’on avait cherché à établir depuis près de deux cents ans en Europe fut alors rompu. La maison de Bourbon alla régner au delà des Pyrénées et dans le royaume de Naples; et la branche allemande de la maison d’Autriche s’étendit dans les Pays-Bas et sur le Milanais. L’une se fortifia par l’accroissement de

ses dynasties; l’autre, par l’extension de son territoire.

Celte succession lit entrer l'Espagne dans le système politique de la France. Elle mit fin aux luttes anciennes et animées qui naissaient du voisinage et que n’avaient pu longtemps suspendre, ni le mariage d’Éléonore d’Autriche avec François Ier, ni celui d’Élisabeth de France avec Philippe II, ni celui d’Anne d’Autriche avec Louis XIII, ni celui de Marie-Thérèse avec Louis XIV. Les intérêts avaient été plus puissants que les volontés, et, tandis que la paix se concluait entre les familles, la guerre se perpétuait entre les pays.

11 fallait que l’un des deux États vainquit ou s’attachât l’autre. L’incorporation parla conquête étant impossible, l’union par les mariages étant éphémère, on recourut a un autre moyen, qui participait tout ensemble de la violence et du droit, a l’établissement de la dynastie du pays le plus fort dans le pays le plus faible. Ce moyen de rétablir, par un assujettissement déguisé, l’accord détruit depuis le commencement du seizième siècle entre la France et l’Espagne, fut alternativement tenté par les deux maisons qui régnaient sur elles. Philippe H essaya d’imposer sa dynastie à la France pendant les troubles de la Ligue, lorsque la branche de Valois disparut, et Louis XIV introduisit la sienne en Espagne, lorsque la postérité masculine de Charles-Quint s’éteignit.

Le droit du sang servit de prétexte. Philippe II

l’invoqua, malgré la loi fondamentale de la monarchie française, qui ne permettait pas aux femmes, ni à leurs descendants, de monter sur le trône : il voulut détruire cette loi par une révolution. Louis XIV l’invoqua a son tour, malgré deux renonciations formelles que son père et lui avaient faites au bénéfice de l’hérédité espagnole : il se plaça au-dessus de ses engagements par la victoire.

Ainsi des deux côtés il y eut poursuite du même but : la dépendance du pays voisin ; emploi du même moyen : la substitution de la dynastie la plus puissante a la plus faible ; invocation du même droit : celui du sang provenant des mariages ; rencontre de grands obstacles : en Françe une loi fondamentale qui excluait les femmes de la couronne ; en Espagne un acte de renonciation a la couronne même de la part des infantes expatriées. I)’où vient que de deux peuples cherchant tour à tour a se vaincre par les armes, de deux familles essayant tour a tour de se déposséder par le droit, de deux pays employant tour à tour la force et la subtilité, il y eut échec d’un côté et succès de l’autre? D’où vient que Louis XIV parvint au but que Philippe II ne put pas atteindre? Est-ce habileté? est-ce fortune? Non. Pour expliquer une issue si différente a des projets semblables, il faut remonter à quelque chose de supérieur qui domine l’habileté et qui force la fortune. La destinée des deux pays et de leurs entreprises, l’un a l’égard de l’autre, était écrite en grande partie dans leur situation respective.

Les événements qui remplissent la vie d’un peuple, l’esprit qu’il acquiert, le caractère et les mœurs qui se développent en lui, le. mouvement dans lequel il s’entretient ou l’inertie dans laquelle il tombe, l’influence extérieure qu’il exerce ou qu’il subit, dépendent beaucoup de la position géographique qu’il occupe. S’il en est ainsi, l’Espagne et la France, dont l’une est jetée a l’extrémité du continent européen, et l’autre s'y trouve placée dans une position centrale ? dont l’une est éloignée des autres peuples et l'autre en rapport perpétuel avec eux, ne doivent se ressembler ni dans leur histoire, ni par leur esprit.

L’Espagne est une péninsule située a la limite occidentale de l’Europe. Le seul côté par où elle communique avec le continent offre lui-même, dans toute son étendue, une vaste chaîne de montagnes qui n’a que deux ouvertures principales sur l’Europe. C’est par ces deux portes et par ses côtes que l’Espagne est en relation avec le reste du monde. Mais, outre la chaîne des Pyrénées qui la sépare du continent, elle est intérieurement traversée par d’autres chaînes, dirigées aussi de l'est à l’ouest, avec un peu plus d’inclinaison vers le sud, qui divisent ses diverses régions entre elles. Ces chaînes, d’où sortent des contre -forts puissants et nombreux qui courent dans un sens opposé et qui ont reçu comme elles le nom de sierra, forment des bassins sinueux où s’encaissent les eaux du pays. Elles dessinent le cours de l’Èbre, du Douro, du Tage, de la

Guadiana, du Guadalquivir, qui coulent tous dans la même direction transversale et se rendent dans l’Océan, a l’exception du premier, qui se jette dans la Méditerranée. Cette disposition des lieux a plus tard concouru a faire la division des États.

Une position continentale aussi isolée, une forme aussi montagneuse, ne sont pas les plus favorables aux communications ni au mouvement. On pénètre difficilement d'Europe en Espagne : la grande muraille des Pyrénées en ferme l’accès. On ne passe point aisément d’une partie de l’Espagne dans l’autre : les chaînes intérieures s’y opposent. Ce pays a, d’ailleurs, trop de montagnes pour ce qu'il a de plaines, et trop peu d’eaux pour ce qu’il a d étendue. Ses fleuves, qui roulent comme des torrents dans l’hiver, se dessèchent dans l’été.

L’isolement extérieur et l’isolement intérieur sont donc les caractères généraux de l’Espagne. Pour l’unir au reste du monde et pour lier ses provinces entre elles, il a fallu les invasions du dehors et la conquête au dedans. Ce pays était placé trop h l’écart pour être le grand chemin des peuples et le foyer des grandes idées. Aussi n’a-t-il été accessible qu’aux peuples et aux idées que poussait jusquelà un mouvement irrésistible ou une force insurmontable. C’est par là que l’Espagne est sortie de son isolement et de l’inaction à laquelle l’isolement conduit.

Elle avait été envahie par les Carthaginois, qui s’établissaient sur toutes les côtes ; par les Romains,

qui occupaient tous les pays ; par les peuples germaniques et par les Arabes, qui débordaient en sens inverse sur l’occident et sur l’orient du monde ancien, et qui, dans leur marche conquérante, sont allés les uns d’Espagne en Afrique, les autres d'Afrique en Espagne. Les Carthaginois l’ont colonisée; les Romains y ont établi, après y avoir rencontré une résistance plus prolongée que partout ailleurs, leur puissante unité et la civilisation ; les Germains y ont porté un peu de leur force régénératrice; mais c’est surtout aux Arabes qu’elle a dû son existence moderne.

Les Arabes étaient sortis de leur péninsule pour conquérir la terre a leur croyance. Mus par le double besoin de s’étendre et de convertir, avant l’avidite de la conquête et l’enthousiasme de la foi, l'organisation qui vient de l’armée et l’obéissance qui vient de Dieu, ils marchèrent a l’occupation du monde, l’épée a la main et la confiance dans le cœur, sous un général qui était en même temps leur pontife. 11 n’y avait pas eu encore d’impulsion plus irrésistible sous une unité plus forte.

C'était du reste un grand moment : l’univers ancien désorganisé se refaisait sous l’idée de Dieu. Deux religions qui devaient se le partager et qui étaient deux formes diverses du même progrès, le christianisme et l’islamisme, se répandaient dans toutes ses parties. Le prosélytisme, mobile nouveau, car les anciennes croyances s’étaient maintenues avec le plus grand soin dans un état d’isolement,

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jetait les chrétiens en Asie et en Europe, les musulmans en Asie et en Afrique. L’esprit de conquête avait passé de l’ordre matériel à l’ordre moral.

Les Arabes lurent, de ces conquérants nouveaux, ceux qui s’étendirent le plus loin en moins de temps. Ils joignaient la force a la croyance. Les chrétiens étaient alors réduits au prosélytisme de la prédication. Aussi les Arabes, après avoir conquis les principaux États d’Asie, s’emparèrent de tout le nord de l’Afrique, et de la, continuant leur marche victorieuse, ils descendirent en Espagne au commencement du huitième siècle.

Us trouvèrent ce pays occupé par les Golhs, qui en étaient les maîtres depuis deux cent cinquante ans. LesGoths n’étaient plus des Germains : n’ayanl pas été ranimés, a cause de l’éloignement où ils se trouvaient du foyer de leur race, par une nouvelle invasion d’hommes du Aord, ils étaient devenus semblables a ceux qu’ils avaient vaincus. Le grand but que la Providence s’était proposé en faisant correspondre l’établissement du christianisme h l’invasion des barbares, pour satisfaire a deux besoins du monde en lui restituant la croyance et la force qu’il avait perdues, n'avait pas été atteint en Espagne. Le mélange de ces deux grands éléments ne s’y était pas opéré dans les proportions nécessaires pour que le christianisme civilisât la force et que l’invasion fortifiât le christianisme. L’invasion avait cessé depuis le cinquième siècle. Ses Ilots vivifiants, arrêtés par la digue des Pyrénées, n’étaient pas allés

INTRODUCTION A 1/IIISTOIIŒ

couvrir assez souvent (les terres épuisées. Aussi les Goths, très-vite absorbés par les chrétiens, ne purent pas défendre la péninsule contre les Arabes. Ils la perdirent en 71 1 , dans une seule bataille.

Après avoir presque entièrement conquis l’Espagne, les Arabes se jetèrent en Gaule. Ils rêvaient la conquête de l’Europe entière et leur retour en Orient par Constantinople. Charles Martel dissipa leur rêve. Ce ne fut qu’en Gaule que les barbares de l’Orient rencontrèrent les barbares du Nord, et que se lit entre eux, par la voie des armes, le partage du monde civilisé. Il fut décidé dans les champs de Poitiers que les races germaniques auraient l’Europe dans leur lot. Rejetés dans la péninsule espagnole, les Arabes y furent suivis par les Francs (pii leur avaient fermé la Gaule et avaient arrêté leur mouvement de conquête. Les Carlovingiens descendirent jusqu’à l’Èbre, et fondèrent sur le revers méridional des Pyrénées trois établissements chrétiens qui concoururent plus tard a la transformation de la péninsule. Ils érigèrent le comté de Barcelone; ils jetèrent a Jaca les bases du royaume d'Aragon, et a Pampelune celles du royaume de Navarre. Mais ce furent surtout les montagnes des Asturies qui servirent de berceau a l’Espagne chrétienne. C’est de ces montagnes, derrière lesquelles s’élaienl retirés les restes indomptés des anciens Goths, que devait s’opérer du nord au sud la lente dépossession des Arabes.

Avant de perdre l’Espagne, les Arabes en chau-

gèrent l'aspect. Ils y introduisirent leur civilisation, qui fut, comme leur croyance, le résultat d’un emprunt. Mis en rapport par le commerce avec les juifs de la Palestine et les chrétiens de la Syrie, ils avaient enfanté l'islamisme; mis en communication par la conquête avec les Grecs, les Hindous, les Chinois, ils créèrent cette civilisation mélangée, sans originalité et sans profondeur, mais non sans éclat ni sans utilité, qui rattacha les unes aux autres les découvertes de trois civilisations isolées, et rétablit le mouvement suspendu de l'esprit dans le moyen âge. Ils prirent aux Grecs leur astronomie, leur géométrie, leur mécanique, leur physique, leur philosophie, leur médecine, leur architecture ; aux Hindous, leur arithmétique et leur algèbre; aux Chinois, leur papier pour écrire, leur boussole pour naviguer, leur poudre pour combattre ; et ils placèrent a Bagdad et a Cordoue les deux grands centres de cette civilisation intermédiaire.

Les Arabes d’Espagne se détachèrent, dès le huitième sicele, du reste de l’empire. Ils formèrent, sous un membre de la dynastie renversée des Ommiades, le califat de Cortloue, qui devint indépendant du califat de Bagdad, occupé par la dynastie des Abassides. Ce fut pendant la durée du califat de Cordoue, de 755 a 1044, que la domination arabe acquit toute sa splendeur1.

* Voir Casiri, Uibliolh. arabico-hispana ; Madrid, 1 ”00-70, in-fol., (. II, p. 5‘2 à 252. — J. Conde, flixloria de la dominacion delos Ar libre en Ile pana, en en il a de rarioe mantisrrilns y memorial arabigas;

4ÔG INTRODUCTION A L’HISTOIRE

Mais ce qui s’arrête recule. Le califat «le Cordoue s'était détaché de celui de Bagdad : les diverses parties de l’Espagne se détachèrent du califat de Cordoue. Lorsque le lien de la conquête se brisa, la puissance des lieux reparut, et la nature divisa ce que la force avait un moment réuni. Le califat fut aboli, en 1044, par les émirs, qui érigèrent leurs provinces en royaumes. Cette décomposition territoriale fut précédée de quarante-trois ans d'anarchie et d’usurpations pendant lesquels quatorze califes avaient été portés sur le trône et en avaient été précipités, tandis que les deux cent vingt années précédentes avaient été remplies par les règnes de neuf califes seulement. Elle donna naissance aux royaumes de Cordoue. de Tolède, de Séville, de Jaen, de Grenade, de Valence, de Saragosse.

Les chrétiens en profitèrent pour s’étendre. Ils avaient commencé, le lendemain de l’établissement des Arabes dans la péninsule, une lutte qui dura huit siècles. Pendant celle lutte, qui forma leur caractère opiniâtre et aventureux, ils furent arrêtés quelquefois, mais ils s’avancèrent toujours. A la fin du dixième siècle, les Arabes de la première conquête se trouvèrent hors d’état de leur résister. La défaite de Calat Anozor, en 1002. marqua la fin de

Madrid, 1820, in-4*; surirait les ch. xcm, xriv cl xcvm — million. Histoire de la décadente tl de la chute de l'empire romain, Irad. de M. Guizot; Paris, 1812. t. X, c. n. — Yiardot, Essai sur l'histoire de* Arabes et des Mores in Espagne ; Paris, dS/Ti, in-8". 1.1, c. il, cil. 11. IP |iarlie, c. n.

leur domination. Ils appelèrent alors les Mores d’Afriqiie, qui envahirent la péninsule, dans le onzième siècle sous le nom d’Almoravides, dans le douzième sous celui d'Almohades, deux sectes qui ranimèrent 1 esprit de prosélytisme et de conquête parmi les musulmans. Ils furent d’abord vainqueurs, les premiers a Zalaca en 108G; les seconds a Alarcos en 1 i U5 ; mais les chrétiens, appuyés sur les croisés d’Europe, comme les musulmans l'étaient sur les sectaires d’Afrique, triomphèrent des Almoravides et des Almohadcs ainsi qu’ils avaient triomphé des Arabes. Les invasions africaines ne servirent qu’a donner plus de ressort et d impétuosité à la conquête chrétienne. Après la victoire décisive de las Navas de Tolosa, en 121 2, les Espagnols acquirent toute la péninsule, a l’exception du royaume de Grenade. Les Mores gardèrent encore celte possession plus de deux siècles; ils y étaient protégés par leur nombre, qu’avait accru l’émigration des musulmans chassés des autres parties de l'Espagne. Ils étaient aussi défendus par la nature montagneuse du pays qui leur servait de dernier retranchement. Enfin ils restèrent longtemps en sécurité parce que les Aragonais se jetèrent en Italie et que les Castillans se divisèrent. Eux-mêmes ne provoquèrent qu”a de rares intervalles les armes de leurs ennemis. Ceuxci se contentèrent de leur enlever, dans le quatorzième siècle, le rocher de Gibraltar et l’ile d’Algésiras, qui leur avaient autrefois servi de point de

débarquement et par où ils auraient pu recevoir de

m IN IRODUCTION A L’HISTOIRK

l’Afrique «le nouveaux secours pour envahir l’Espagne.

Lorsque, vers la fin du quinzième siècle, les deux royaumes qui avaient rétabli la puissance chrétienne dans la péninsule furent réunis par le mariage de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille, le mouvement de conquête recommença. Le royaume de Grenade, dernier reste de l’invasion arabe, succomba a son tour en 1492. Alors se termina une lutte qui durait depuis 711, dans laquelle les deux religions s’étaient combattues par des bordes de sectaires ou des troupes de croisés, et les deux peuples avaient employé toutes leurs ressources en s’appuyant l'un sur l’Afrique pour garder la péninsule, l’autre sur l'Europe pour la conquérir . Celui des deux qui était sur son propre continent, qui avait derrière lui la masse la plus forte et qu’animait l’esprit européen, plus puissant que l’esprit asiatique, l’emporta sur l’autre et lui enleva la totalité de la péninsule, dont il n’occupait d’abord que la lisière septentrionale.

La lenteur de cette conquête avait fait sa solidité. Pendant les intervalles de temps où elle avait été suspendue, les Espagnols s’étaient affermis dans les possessions qu’ils avaient envahies et avaient acquis la force nécessaire pour aller plus loin. L’impulsion intérieure qui les avait conduits jusqu'aux extrémités de la péninsule ne cessa point lorsqu’ ils les eurent atteintes. Elle les poussa toujours en avant, et le besoin «1e s’étendre fut la suite du besoin de reconquérir. Alais comment, où, aux dépens de qui le satisfaire?

DE LA SUCCESSION D’KSI'AGNK 459

Les peuples sont comme les eaux : ils suivent leurs pentes. Les Aragonais, arrivés sur les bords de la Méditerranée, avaient en face l’Italie : ils s’y jetèrent. Les Castillans et les Portugais, parvenus dans leur marche du nord au sud sur les côtes de l’Océan, le traversèrent : les premiers, pour découvrir l’Amérique; les seconds, pour tourner l’Afrique et conquérir l’Inde. C’est au delà de ces vastes espaces qu’allèrent s’éteindre leurs ardeurs et expirer leur mouvement.

Mais ils parvinrent également jusqu’à la ligne des Pyrénées, où Ferdinand le Catholique avait conquis, en 1512, le royaume de Navarre sur une dynastie attachée à la France. Dès lors il arriva par suite, soit de leur contact géographique avec celte puissance, soit de leur descente en Italie, où ils la rencontrèrent aussi, qu’ils entrèrent dans les affaires générales du continent. L’élan qu’ils avaient pris les fit sortir de leur péninsule par toutes ses issues, par la Méditerranée, par l'Océan, parles Pyrénées; et ils allèrent rapidement épuiser en Italie, en Amérique, dans l’Inde, en France, en Allemagne, des forces accumulées pendant des siècles.

Ce qui contribua, outre l’impulsion qu'ils avaient reçue de leur lutte avec les Arabes, à ce débordement de leur puissance dans tant de sens et sur tant de pays, ce fut un accident de dynastie. Les dynasties et les lois de succession qui président à leur maintien ou à leur remplacement sont d’ordinaire appropriées aux besoins des divers pays. La loi es-

pagnole différait de la loi française, comme l’intérêt de l’Espagne différait de l’intérêt delà France; elle appelait a la couronne les femmes, qui portaient celle-ci dans d’autres maisons en se mariant. Ces mariages amenèrent la réunion des diverses parties de la péninsule, et, en appelant plusieurs fois des princes étrangers à régner sur elle, ils y introduisirent d’abord les forces de l'Europe pour la faire triompher dans ses luttes de religion et de race, et plus tard ses idées pour la faire sortir de l'immobilité où elle devait retomber. C’est ce qui arriva au onzième siècle par l’avénement de la dynastie navarraise, dans le douzième par celui de la dynastie bourguignonne, dans le seizième par celui de la dynastie autrichienne, dans le dix-huitième par celui de la dynastie capétienne.

La France, au contraire, en admettant les femmes à la couronne, eût renoncé à sa nationalité. Elle pouvait, comme nous le verrons plus tard, entretenir son mouvement par ses communications obligées avec le reste de l’Europe et opérer sa formation ii l’aide de sa force intérieure. Aussi se réserva-t-elle des moyens particuliers de perpétuer sa dynastie : elle plaça des rejetons royaux dans plusieurs provinces a mesure qu’elle les conquit, alin que les branches pussent au besoin remplacer le tronc. La loi des apanages fut la conséquence de la loi salique. Le pays le plus remarquable par son unité le fut aussi par la durée de sa dynastie.

Les Espagnols avaient définitivement réuni la

Castille au royaume de Léon en 1 2 1 7 , et les royaumes de Castille et d’Aragon en 1479. C’était la succession féminine qui avait amené cette double réunion. Le mariage de dona Berenguela avec Alphonse IX avait conduit a la première ; celui d’Isabelle de Castille et'de Ferdinand d’Aragon avait conduit a la seconde. Mais de ce dernier mariage il ne restait qu’une fille, Jeanne la Folle.

La dynastie espagnole, n’ayant pas dans la péninsule les moyens de conservation qu’avait employés ou rencontrés la dynastie capétienne en France, était sur le point de périr : il ne lui restait qu’a se renouveler sur le continent. Mais à quelle partie du continent demanda-t-elle un prince cette fois? S’adressa-t-elle a la France comme dans le douzième siècle? Non. La France était sa voisine aux Pyrénées, sa rivale en Italie, et, par conséquent, son ennemie sur deux points. Elle s’adressa dès lors à une dynastie qui était elle-même la rivale de son ennemie, a l’Autriche.

Cette maison, descendue des Alpes helvétiques en Allemagne pour y chercher fortune, y avait trouvé le trône impérial et de belles possessions dans la vallée du Danube. Elle s’était élevée et agrandie par un mélange de force et de ruse, par des victoires et des mariages. L’héritière des Pays-Bas, Marie de Bourgogne, avait placé ses Etats sous la protection de Maximilien1, prince de cette maison, contre les

1 En 1477, clic épousa l'archiduc Maximilien, d’après le vœu des Etals

envahissements de la France. C’est à Philippe le Beau, issu de cette union, que fut mariée l’héritière des Espagnes, Jeanne la Folle1, sous l’enlraînemenl de la même crainte, et pour fortifier la même résistance. Ces mariages systématiques tirent aboutir quatre grandes maisons a un seul homme et placèrent tous leurs États sous un seul prince.

Charles-Quint fut cet héritier universel. Sons lui, au milieu du plus grand éclat de l’Espagne, commença son épuisement. Il voulut accroître une domination déjà trop vaste : tant il est vrai qu'il n’y a pas de mesure dans les désirs, de bornes a l’action, ci qu’il faut que la grandeur mène a la ruine comme l excès de vie h la mort. Charles-Quint s’établit sur les côtes d’Afrique, conquit le Milanais et ajouta la couronne impériale h toutes celles dont sa tête était déjà surchargée. Parvenue a ce point, la puissance espagnole était trop considérable et trop éparse. Sans parler de l’Amérique, qui se colonisait silencieusement, comment conserver et défendre une si immense réunion d’États, que ne rapprochaient ni leurs intérêts ni leur position géographique, les uns placés sur les contins orientaux de l’Allemagne comme l’Autriche, les autres isolés au milieu du continent comme les Pays-Bas. les autres disputés comme le Milanais etle royaume de Naples? Charles- Quint essaya de les défendre en les étendant.

Mais, pour cela, il fallait s’assurer de l’obéissance

1 En 1 «Mi.

absolue de l’Espagne déjà soulevée par les grands vassaux qu'avait attaqués la politique de Ferdinand et par les villes qu’indignait la domination des Flamands. Il fallait empêcher toute diversion intérieure qui se serait opposée a l’accomplissement de cette tâche extérieure. Il fallait épuiser la péninsule en transportant sa population active au dehors pour y conquérir et y gouverner, et éteindre le souffle qui l’avait animée en détruisant ses libertés. Toutes les classes qui formaient la société du moyen âge avaient concouru a la délivrance de l’Espagne : le clergé par ses ordres de chevalerie militaire, la noblesse par ses armes, les villes par leurs milices et leur argent. Elles avaient joui en retour d’une espèce d’indépendance souveraine. Chaque classe avait ses droits, chaque partie de l’Espagne ses privilèges. Ceux de la Castille différaient de ceux de l’Aragon ; ceux de l’Aragon de ceux de la Catalogne, de la Navarre, des provinces basques, lesquels ne se ressemblaient pas entre eux. C’est contre cette liberté, qui avait entretenu le mouvement intérieur de l'Espagne et facilité la conquête de toute la péninsule sur les Arabes, que s’éleva la nouvelle dynastie autrichienne.

Ferdinand le Catholique avait donné 1 exemple. Sans détruire les ordres de chevalerie de Calatrava, d’Alcantara, de Saint-Jacques, de Monteza, qui avaient fait leur temps depuis que les Mores étaient expulsés, il leur enleva F indépendance dont ils jouissaient en devenant lui -même leur grand maître. 11

plaça également le clergé de 1 Espagne sous sa main en obtenant du pape la nomination à tous les archevêchés, a tous les évêchés, a toutes les prélatines, a toutes les abbayes *. 11 lit du tribunal royal de l'inquisition le plus redoutable instrument de la puissance absolue. Né du besoin de ramener l’unité de religion dans un pays qui avait longtemps appartenu a une autre croyance, ce tribunal, institué d’abord contre les Juifs et les Mores, fut employé plus tard contre les novateurs protestants. 11 contint les adversaires de la couronne en même temps qu’il arrêta l’essor de l’esprit en plaçant la péninsule en dehors du mouvement général de l’Europe. Tandis que le continent avançait, l’Espagne demeura immobile.

Ferdinand le Catholique avait assujetti le clergé, le cardinal Ximenès avait abaissé les grands, dont il s’était vanté d 'écraser la fierté sous ses sandales; Charles-Quint soumit les villes. L’insurrection des comunidades servit ses projets; il ruina, en 1521, les comuneros a Yillalar par les mains des nobles, qui furent contraints ensuite de servir d’épée h la couronne. Après avoir dompté ses communes et enchaîné sa noblesse, il dépouilla la Castille de ses privilèges. L’assemblée des cortès, dans laquelle s’agitaient toutes les questions les plus hautes de

1 « lia il re la nominatione di lulli i benelicii di Spagna et li dis— Iribuiscc a ebi più li aggrada (raniulando anco uno islt-sso da unvescovado a l'allro a suo beneplacito. » [Relui, niait, de CotUarini à la république de Venise. Voir aussi la Nueoa Recopilacion de t(î-4ü, lib 1, lit. vi, ley i, « Por derecho, y antigua coslumbre, y justes tilulos, »etc.)

conquête, de dynastie, de législation, et que composaient tous les ordres de l’État, fut réduite aux procuradores des villes et au vote de l’impôt.

Le royaume d’Aragon subit sous Philippe 11, en 1591, le sort que le royaume de Castille avait éprouvé sous Charles-Quinl. S’étant soulevé contre les usurpations royales de l’inquisition, dans le procès d’Antonio Perez, il fut envahi par une armée et dépouillé de ses fueros par le roi. La Catalogne et la Navarre perdirent une partie des leurs sous Philippe IV. Ceux des provinces basques se sont maintenus seuls dans toute leur intégrité jusqu’à nos jours.

La noblesse ne fut pas plus ménagée (pie les autres classes : elle fut écartée de l’administration et des cortès. Les grandes familles, comme celles des Guzman, des Mendoza, des Enriquez, des Pacheco. des Giron, etc., avaient d’immenses richesses, des cours constituées sur le modèle des cours féodales au moyen âge, des gardes, des sujets en grand nombre et la petite noblesse sous leurs ordres1. Elles furent laissées a l’écart, et les lils des conquérants espagnols, réduits au rôle de grands propriétaires, n’aspirèrent bientôt plus qu’au privilège de se couvrir devant le roi ou dans sa chapelle. La pe-

1 « Nota di lulli li tiloladi di Stagna ton le loro casale cl rendile clic lengono, dove lianno li loro slali et liabiUtioni, l'alla ncl 1581, alli 30 di maggio in Madrid. (Informalioni polit,, t. XV, n” 11, malaise.'— Voir L. Ranke, Fiirelen un/l Vœlkervon Süd-Europa im « ccli zehnten und siebsehnlen Jal, r hun/Ier I , Derlin, 1837, t. 1, die spauisvhe Monarchie, p. 215, 224.

i H’ ISTRODUCTlOiN A L'IIISTÜlllK

tile noblesse les c|uitta et, suivant le proverbe du temps, passa la mer, entra dans 1 église ou se mit à la solde du roi.

Ainsi Unit la vie animée et l'indépendance universelle du moyen âge. Ces villes qui formaient des espèces de républiques, ces corporations de chevalerie religieuse qui étaient des peuples constitués a part, cette noblesse qui avait les droits et la grandeur de la souveraineté, ces assemblées nationales dans lesquelles h* pays entier participait â l’œuvre de sa délivrance et de sa formation, ne parurent plus de saison lorsqu’il fallut passer de la conquête de l'Espagne à l’administration d’une partie du monde. Mais cette révolution monarchique contribua à tarir dans sa source une activité que la possession de tant d’États avait déjà trop affaiblie en la dispersant.

Les effets s’en montrèrent sous Charles-Quinl luimême. Malgré sa grande supériorité, ce prince ne put pas suflire à une tâche aussi compliquée et aussi vaste. 11 ne put pas trouver en lui de quoi suflire à la vie de tant de peuples, pourvoir aux besoins de tant de pays, résister à tant d’adversaires. Il ne put pas comprimer l’Espagne, occuper les côtes de barbarie, résister aux Turcs, conquérir et garder l’Italie, coloniser le Mexique et le Pérou, combattre la France, contenir l’Allemagne, satisfaire les Pays- Bas. 11 ne put pas devenir roi absolu dans ses pays héréditaires, se rendre empereur tout-puissant dans une confédération libre, se poser comme une digue insurmontable à l’esprit réformateur de son temps,

et rester général victorieux partout. 11 l'essaya pendant trente ans.

Posté très-souvent en Flandre, la plus centrale de ses possessions, il gouverna delà toutes les autres.

11 eut à courir sans cesse des Pays-Bas en Espagne. d’Espagne en Italie, d Italie en France, de France en Allemagne. Il alla tenir des assemblées, ravir des libertés, livrer des batailles. Tout lui réussit d’abord : les Castillans insurgés furent défaits à Villalar ; les Flamands révoltés, à Gand; les Français, en Italie; les Allemands, sur le Danube et sur l’Elbe. Mais il fallait toujours s’agiter et toujours vaincre. Cette vie sans repos et ces victoires sans terme l’affaiblirent et le lassèrent. Sa tête se couvrit de bonne heure de cheveux blancs. La tristesse maladive qu'il tenait de sa mère et qui était restée enfermée dans les profondeurs de son âme pendant le temps des distractions et des victoires, en sortit et le gagna; il devint lent et sombre. Cet homme si actif, dont une partie du monde attendait les ordres, ne donnait plus sa signature qu’avec peine. Il recherchait la solitude. 11 s’enfermait des heures entières dans un appartement tendu de noir et éclairé par sept torches1. Il méditait déjà de sortir vivant du monde et de déposer le fardeau que lui avaient laissé ses ancêtres et qu’il avait lui-même rendu plus pesant. Il suffisait d’un revers pour l’y décider.

1 Zenocarus a Scaiiwenhurgo, de Republicn et lita Carnti Mdirimi — Galuzzi, Storia del granducalo di Tn.ie.ana, I. I, p 208. — \oy I. Itnnke, I. I. p. 1 1 2 H 115.

(le revers ne se lit pas attendre. Surpris et mis en fuite a Inspruck1 par l’électeur Maurice de Saxe, (pii l’attaqua à la tête de l’Allemagne protestante, battu dans les trois évêchés par le roi de France Henri II, Charles-Quint sentit que le moment d'en linir était arrivé. 11 ne pouvait plus administrer au dedans ni vaincre au dehors. Le revenu de ses royaumes était aliéné en partie ; il devait plus de trente millions de ducats*. Ses ennemis étaient coalisés ; ils disposaient des ressources de la France et de l’enthousiasme de l'Allemagne. Réduit a renverser luimême ses plans, en 1552, par la transaction de Passau, a relever les Allemands qu'il avait abattus, à subir l’agrandissement des Français qu'il avait dépouillés, il abdiqua.

Son abdication fut pour l’Espagne le signal de la retraite. Les États héréditaires d’Autriche et l’empire d’Allemagne avaient été séparés de la monarchie espagnole sous Charles-Quint qui les avait donnés a son frère Ferdinand. C’est contre l’Allemagne qu'il s’était brisé, et c’est par elle qu’il avait été conduit a se démettre de sa trop vaste souveraineté. Il semblait que son fils Philippe II étant délivré de cette partie de la tâche, cela suffi-

1 En 1551.

* L’ambassadeur vénitien Tiepolo, dans une relation manuscrite à la seigneurie de Venise, évalue ainsi les dettes de la monarchie espagnole vers les commencements du règne de Philippe II : s E solecilo quanto ogn’allro al accrcjcimenlo del denaro, e certo lia grandissimn ragionc di farlo, essondo impegnate le enlrade sue per 55 million! «l’orn, »

rait. Mais la décadence de l’Espagne ne devait plus s’arrêter. Charles-Quint avait échoué en Allemagne. Philippe II devait échouer dans les Pays-Bas.

En succédant a son père, Philippe II se retira en Espagne, d’où il ne sortit jamais. Il devint roi tout h fait péninsulaire. Charles-Quint avait été le souverain réel de tous ses États; il les avait tour à tour habités et souvent parcourus. 11 tenait a tous ses peuples par quelque côté : son origine le rendait Flamand, sa gravité Espagnol, son bon sens Italien, sa prudence Allemand. 11 était propre à tout régir, parce qu’il allait tout voir et qu’il savait tout comprendre. 11 n’en fut pas de même de son fds. Ce qu’il y avait d’universel dans Charles-Quint disparut dans Philippe II.

Non-seulement ce prince se transporta au delà des Pyrénées, mais il s’enferma pour ainsi dire a l’Escurial comme dans un monastère. Étranger aux Flamands et aux Italiens, il devint invisible aux Espagnols eux-mêmes. Des deux choses que son père avait dirigées avec une égale supériorité, la guerre et la politique, il ne se réserva que la dernière. Il ne parut qu’une fois en armes sous les murs de Saint- Quentin1, et, comme il ne se plut pas au bruit des balles, il ne se montra depuis lors sur aucun champ

1 En 1557. « Lcvala la nécessita di andarvi, so chc pu 6 li occorrere ili far guerre : egli estima et approva più il procéder del re catolico, suo avo, cbe le laceva farc lutte per mano dei suoi capilani, senza andarvi lui in persona, clie ’l procéder dell’ imperatore, suo padre, che ha volulo farle lui ; et a questo lo consigliano li Spagnuoli, li suoi intimi. » (Micheli, Relat. manusc.)

de bataille, et ne combattit que par ses généraux. 11 gouverna seul et par écrit. Rien même de petit ne se passait sans qu il le sût. Il lisait tous les rapports de son conseil, il prononçait sur toutes les affaires de ses ministres, il annotait toutes les dépêches de ses ambassadeurs1. Comme il était lent quoique infatigable, et peu résolu quoique très-obstiné, les décisions ne se prenaient pas assez vite et les affaires ne s’expédiaient point. La monarchie s’affaissait comme le pays.

Loin de comprendre l’enseignement qui résultait de l’abdication de son père, Philippe II chercha ii agrandir encore les possessions espagnoles. L’extinction de la dynastie portugaise lui fit envahir le Portugal. Les divisions religieuses de l’Europe lui inspirèrent la pensée de s’emparer de l’Angleterre et de placer sa fille sur le trône de France. L’un de ces projets causa la destruction de la marine espagnole, qui périt dans le désastre de Y Armada*: l’autre aboutit a la ruine financière de l’Espagne.

Pendant qu’il poursuivait ces chimériques entreprises, il perdait les Pays-Bas. Les habitudes con-

* Voir les documents des archives de Simancas, qui sont aux Archives du royaume. — Voici ce que dit un ambassadeur vénitien : a E diligenlissimo nel governodello stalo, et vuole che tulle le cose di qualche importanlia passino per le sue niani, perche lutte le deiiberalioni di momento gli sono mandate da i consiglieri, scritte sopra un foglio di carta lasciandone la nietà per margine, nella qualc poi S. M. ne scrive il suo parère, aggiungendo, sccrnendo, et corregendoi lutto a suo piacere. » (Conlnrini, Helat. manusc.)

* En 1588

quérantes et les sentiments exaltés des Espagnols en furent également cause. Le caractère de cette nation s’était formé pendant sa longue lutte avec les Arabes. Ayant non-seulement a reconquérir son territoire envahi, mais a y triompher d’une autre race et h y détruire une autre religion, elle avait pris quelque chose d’exclusif et d inexorable. Elle avait acquis une persévérance proportionnée a la longue tâche qu elle avait eue â remplir. Sa croyance religieuse s’était confondue avec sa nationalité et l’avait destinée à être plus tard l’expression la plus obstinée du système catholique en Europe. Elle avait contracté dans scs victoires répétées une fierté tranquille et une noblesse d’âme naturelle Les ennemis de sa grandeur étant en même temps les ennemis de son culte, elle n’avait pas transigé avec eux comme avec des vaincus : elle les avait expulsés comme des infidèles. Différant en cela des autres peuples de l’Europe, qui, dans leur marche vers l imité, avaient rencontré des provinces séparées, mais non des nations différentes; une autre souveraineté, mais non une autre religion, le peuple espagnol avait appris a vaincre sans savoir gouverner, a réunir des territoires sans pouvoir assimiler des populations.

C’est avec cet esprit rendu entreprenant par l’habitude de la conquête, opiniâtre par la longueur de la lutte, allier par la continuité de la victoire, implacable par la nature particulière de la résistance, manquant, en un mot, de modération dans la force

m INTRODUCTION A L’HISTOIRE

et (l’habilité dans le commandement, que le peuple espagnol agit en Europe et en Amérique. 11 ne se servit que de l’épée. 11 pactisa peu; il détruisit ou comprima. En Amérique, tandis que d’autres s’établissaient en colons, il se répandit en conquérant et même en exterminateur. Il ne domina dans les Pays-Bas, en Sicile, a Naples, dans le Milanais, que par des forteresses et des garnisons.

Non content de la compression matérielle de ces pays, il voulut leur imposer un assujettissement moral plus dur encore. 11 y transporta l'inquisition. Les Siciliens la supportèrent ; mais ils chassèrent les agents espagnols. Les Napolitains et les Lombards s’insurgèrent contre cette redoutable importation, h laquelle Philippe II se vit contraint de renoncer. Malgré cette infructueuse tentative, il établit en Flandre le tribunal dont l’Italie avait repoussé le joug. Les Flamands se soulevèrent aussi. Le moyen usité de l’extermination fut employé pour les ramener à l’obéissance1, mais il ne réussit point Sept provinces des Pays-Bas furent perdues par un Espagnol, le duc d’Albe; les dix autres furent sauvées par un Italien, le prince Alexandre Farnèse.

Ainsi le mouvement de retraite qui avait commencé sous Charies-Quint continua sous Philippe II. L’évacuation de l’Allemagne fut suivie de celle de la Hollande. Philippe II, qui avait gouverné par les

1 Pur le fameux conseil îles troubles, que les Flamands appelèrent le conseil de sang.

Espagnols, selon leurs idées, avec leurs moyens: qui avait obtenu sans peine leur obéissance et leur affection par ses manières graves, son commandement silencieux, son inébranlable fermeté, laissa la monarchie obérée et impuissante. 11 avait ruiné sa marine dans ses expéditions contre l'Angleterre, anéanti ses linances pour vaincre la révolte des Pays-Bas et solder les troubles de France, détruit partout le prestige de sa puissance.

Mais il fit plus que d’épuiser les ressources matérielles d’un pays dont Charles-Quint avait brisé les ressorts moraux : il éteignit la royauté comme son père avait éteint la nation. 11 la séquestra dans une solitude abrutissante; il la rendit invisible, sombre, hébétée; il ne lui fit connaître les événements que par des rapports, les hommes que par des déliances. Il porta si loin le soupçon, qu’il éleva son fils dans la crainte et dans l’isolement ; il ne lui permettait pas de s’entretenir avec sa fille1, à laquelle seule il se confiait, et qui seule soulageait sa vieillesse accablée d’infirmités et de revers. Au moment où il fallut quitter la puissance qu’il avait voulu étendre et qu’il avait craint de perdre, il rejeta sur la Providence son propre ouvrage, l'incapacité de son fils. Ce prince, qui avait appris la victoire de Lépante sans que son visage exprimât un mouvement dejoie, et a qui la ruine entière de son Armada n’avait pas arraché un regret, pleura sur l’avenir de

1 L. rtnnlie, I. I, |). U2!t.

la monarchie espagnole : « Dieu, dit-il, qui m’a fait la grâce de me donner tant d’États. ne m’a pas fait celle de me donner un héritier capable de les gouverner1 » L’héritier qui reçut de ses mains mourantes ce dépôt déjà altéré était l’œuvre de son système et le descendant d’une race qui avait dégénéré dans l’inaction.

A l’habile Charles-Quint avait succédé le systématique Philippe II; au systématique Philippe 11 succéda l'incapable Philippe III. Ce dernier prince abandonna entièrement les affaires à son favori le duc de Lerma, qui régna pour lui dès son avènement au trône.

Sous l’empire de ce favori, le système de Philippe II fut délaissé, l ue paix générale calma les commencements du nouveau siècle, et ajourna la ruine de la monarchie espagnole. Deux mariages, celui de l’infante Anne d'Autriche avec Louis XIII, et celui d’Élisabeth de France avec l’infant Philippe, resserrèrent l’union si fragile alors de la France et de l’Kspagne. l ue trêve de douze ans suspendit la guerre qui se poursuivait depuis un demi-siècle contre la Hollande, devenue une nation par la durée

1 « Gli disse ehccgli ben sapeva il gran vnloreel le < jnalità dcll’ inl'unla, elle crano tali che in cssa et in sue mnrilo liavevn poste le sue speranzc; gia che Dio per li suoi peucati, ancorche gli Imvesse latin gratia ili tanti regni et dominii, non gli baveva per rcggcrli e governarli date figliuoli; perche il principe non era clie un’ ombra di principe, non havendo tnlcnto percomandare, di maniera die duhitava che non dovessc essore occasionc di molli gran danni alla sua casa.» [Relui, délia rila del re di Spagtia. ma nusc. cité par Ranke, t. I, p. 150.

de sa révolte et l’impuissance où sa métropole avait été de la soumettre. Pendant vingt ans la monarchie respira au dehors.

Mais, loin de se réparer, elle s'affaiblit dans ce repos. Ne pouvant pas perdre des provinces durant la paix, elle perdit une partie de sa population et les restes de sa prospérité. Les races dissidentes et les descendants des anciens vainqueurs de la péninsule n’avaient pas cessé d’être persécutés depuis la chute du dernier royaume more. Ferdinand le Catholique et Isabelle de Castille avaient ordonné par un décret, en 1492, l’expulsion totale des juifs, qui enrichissaient l’Espagne de leurs capitaux et de leur industrie. Cette mesure l’avait privée de huit cent mille habitants. Eu 1502. après une révolte des Mores dans les Alpuxarras, ceux-ci avaient été contraints de se convertir au christianisme ou de quitter la péninsule. Ils avaient paru obéir; mais ce n’est qu’en 1520, après un nouveau décret de Charles-Quint et une nouvelle révolte dans la sierra d’Espadan, qu’il n’avait plus existé de musulmans avoués en Espagne.

Les exigences des rois catholiques ne s’arrêtèrent point la. Après avoir renversé la domination des .Mores, proscrit leur culte, ils attaquèrent leurs habitudes. Philippe 11 leur commanda, en 1500, d’oublier leur langue, de quitter les noms et les costumes de leurs ancêtres, de renoncer aux vieilles cérémonies de leur nation, de détruire les bains dans leurs maisons, en un mot. de changer leurs

mœurs. Ils tirent îles remontrances, mais elles lurent inutiles. Ils s’insurgèrent alors ilans les Alpuxarras. Ayant été vaincus en 1570, une partie d’entre eux fut déportée en Afrique; le reste se soumit et travailla.

Ayant perdu leurs mœurs, a la suite de leur religion et de leur empire, il ne leur restait plus qu’a être privés de leur patrie. C’est ce qui arriva sous Philippe III. Dans la crainte chimérique qu’ils n’appelassent les Berbères d’Afrique ’a une nouvelle invasion de l’Espagne, un édit, plus cruel et moins mérité que les précédents, les expulsa tous de la péninsule; Philippe III ne leur donna que trois jours pour en sortir. La peine de mort fut prononcée contre ceux qui refuseraient de s’expatrier et contre les vieux chrétiens qui leur donneraient asile. Ces infortunés quittèrent, au nombre de plus d’un million, leurs vieilles demeures, et partirent pour le continent d'Afrique. Les trois quarts périrent sur les routes ou après la traversée. L’expulsion des juifs avait affaibli l’industrie dans la péninsule; l’expulsion des Mores acheva de l’y ruiner. Cette race proscrite et déportée ne laissa dans le pays de ses anciennes victoires que la tradition de la plus belle agriculture du monde.

I)e Ferdinand le Catholique a Philippe III, l’Espagne perdit plus de trois millions de juifs ou de Mores. Elle put d’autant moins supporter la perle de celte population active et laborieuse, que la colonisation de l’Amérique lui en enleva presque au-

lant, et quelle avait a garder et 'a défendre ses possessions continentales.

Cet affaiblissement, survenu pendant la paix, se lit sentir lorsque la guerre reprit, sous Philippe IV, son cours interrompu sous Philippe III.

Ce prince fut gouverné par le duc d’Olivarez, comme son père l’avait été par le duc de Lerma. Le duc d’Olivarez voulut rendre a l’Espagne son ancien rôle et sa grandeur. Il ne vit pas que le repos de l’Espagne était de la paralysie, et que remettre ce pays malade en mouvement c’était le faire tomber. Il rompit avec la Hollande et avec la France, et le renouvellement de la guerre fut suivi des plus grands désastres. L’Espagne perdit a Rocroy, a Lens, aux Dunes, la seule chose qui lui restait, son armée. La Hollande lui enleva le nord du Brabant, de la Flandre, du Limbourg et une partie de l’Inde portugaise. La France lui prit l’Artois, le Roussillon, ainsi que la partie la plus méridionale de la Flandre et du Hainaut. L’Angleterre s’empara sur elle de Dunkerque et de la Jamaïque. La monarchie elle-même tomba en pièces : les dix provinces des Pays-Bas voulaient s’ériger en république en 1635, le Portugal se détacha en 1640 de l’Espagne pour ne plus s’y réunir; le royaume de Naples se révolta en 1647 ; et la Catalogne demeura en état d’insurrection jusqu’à la paix des Pyrénées. Tout cela se passa sous Philippe IV, auquel le duc d Olivarez avait donné le nom de Grand, et que, par dérision, on comparait a un fossé qui

devienl d’autant plus grand qu’on le creuse davantage.

L’Espagne ne semblait pas pouvoir descendre plus bas ; mais son étal fut plus déplorable encore sous Charles II que sous Philippe IV. Elle manqua de marine, d’armée, d’argent. Le pays qui avait envoyé plus de cent vaisseaux a Lépante contre les Turcs, et qui en avait réuni cent soixante et quinze en 1 588 1 * contre l’Angleterre, se vit réduit a en emprunter quelques-uns a des navigateurs génois pour sou service du nouveau monde*. Après avoir eu des armées formidables sur tout le continent, il ne pouvait plus entretenir un effectif de vingt mille hommes. Avec les mines du nouveau monde, il était obligé de recourir a des souscriptions pour se défendre ou pour subsister. Il n’avait plus de commerce; ses manufactures de Séville et de Ségovie étaient en grande partie tombées3. Cent soixante mille étrangers s’y étaient emparés de toutes les affaires. Ils affermaient les seigneuries, les évêchés, les revenus des emplois; ils recevaient soixante et dix-sept millions des quatre-vingt-cinq qui venaient annuellement d’Amérique, et y envoyaient cinquante millions des cinquante-quatre de denrées et

1 Uslariz, Théorie et pratique du commerce et de la marine, en français ; Paris, 1753, in-4°, p. ‘2‘23.

1 Ustariz, p. 104. — Ulloa, Voyage luit . de l'Amérique septentrionale ; Amsterdam, 175 >, iu-1'2, IP partie, p. 103 et 104; et les dépêches des ambassadeurs français pendant la dernière moitié du dixseptième siècle.

3 Moreau de Jonnès, Statistique de l'Espagne, p. 144 et suiv.

de marchandises qui lui étaient nécessaires*. L’agriculture était anéantie par la mainmorte des terres du clergé*, par les majorais des biens de la noblesse3. par les dévastations des troupeaux (hmesta) et par l’indolence nationale. La population, qui paraissait s’être élevée a vingt millions sous les Arabes, et qui depuis est montée il quatorze, était alors descendue a six*.

L'intelligence humaine était comprimée par l’inquisition, et l’Espagne, qui avait eu dans Cervantes l’un des génies les plus originaux, dans Lope de Vega et Laideron, les plus féconds des auteurs dramatiques, qui avait produit quelques historiens et beaucoup de casuistes, l’Espagne n’avait pris aucune part au mouvement continu de l’esprit européen. Elle n’avait eu ni philosophes, ni savants, ni publicistes, et n’avait payé son contingent ni en grandes idées ni en grands hommes.

* Damian de Olivarez ; Sancho de Moncada, Itesiaurac.ionpolitica île Espaiia. — Capmanv. Memoria», elc., 1779-92, in-4". — I, aborde. Introduction à l’itinerairr en Espagne, p. 55 et 34. — Peuchet, Met. nniv. de Géographie ; Paris, an VII, in-4", t. III, p. 751.

’ En 4817, le revenu des biens-fonds du clergé était estimé à cent cinquante millions de francs.

3 Le recensement île 1725 donnait 025,000 nobles, 1 sur 12 habitants. Le système des majorais, qui prit son développement dans le seizième siècle, était étendu des biens à l'argent, de la noblesse à la bourgeoisie. Ce fut Charles III qui commença à limiter le droit de constituer les majorais. Les Castilles et l’Andalousie étaient couvertes de terres substituées.

* En 1702, la population montait à 5,700,000 âmes, d’après l'slariz ; en 172G à 0,025.000, d'après le premier cens officiel, et en 1825 à 14,000.000. d'après les registres des paroisses, dont les résultats ont été présentés par Miùano.

La mort avait pénétré partout : dans la nation par la ruine de ses libertés; dans le gouvernement, par la destruction de sa marine, de ses armées, de ses finances ; dans la propriété, par la cessation du travail, les substitutions et la mainmorte ; dans la population, par l’inaction et la pauvreté: Elle atteignit aussi la dynastie par l’impuissance. Ce qui finit les nations perd les rois : les princes qui éteignent un pays travaillent donc a l’épuisement de leur race. Jamais la décadence d’une famille n’a été plus marquée qu’en Espagne. A mesure que l’action diminue pour la royauté, les facultés royales s’amoindrissent. Charles-Quint avait été général et roi, Philippe II n’avait été que roi; Philippe III et Philippe IV avaient à peine été rois ; Charles II ne fut pas même homme. Sorti infirme d'un sang appauvri et d’une race dégénérée, ne pouvant point se passer du sein de sa nourrice, ni marcher ni parler avant l’âge de cinq ans, non-seulement il ne sut pas régner, mais il ne put pas même se reproduire. La dynastie passa de l’incapacité a l’impuissance, et il ne resta plus a l’Espagne que sa loi de succession pour la tirer de son anéantissement. 11 fallait que le continent vînt de nouveau à son aide, et que l’esprit européen, s’y introduisant à la suite d’une dynastie nouvelle, l’animât et la fît sortir de l’immobilité péninsulaire où elle était retombée.

C’est la France qui lui donna sa dynastie et qui opéra sa régénération. La France n’avait pas suivi les mêmes voies que l’Espagne. Comme elle était en

DK l.A SUCCESSION D’ESPAGNE 401

contact avec le nord de l’Europe, ses conquérants, au moment des invasions, n’avaient pas été les Arabes, mais les Germains. Elle avait reçu les Ilots fécondants de cette inondation tant qu’ils s’étaient écoulés de leur source. Couverte par eux à plusieurs grandes reprises pendant trois siècles, elle en avait été vivifiée.

La décomposition territoriale du neuvième et du dixième siècle, suite et lin de la conquête germanique, avait servi a former l’Europe moderne. La société urbaine laissée par l’antiquité, la société religieuse laissée par le christianisme, la société militaire laissée par la conquête, se constituèrent mieux et se rapprochèrent davantage sur des territoires circonscrits. Mais, lorsque fut terminée cette seconde opération, a l'aide de laquelle devaient s’organiser à part les divers éléments que la première avait apportés ou trouvés, il en fallut une troisième pour faire de tous ces territoires un seul pays, de toutes ces sociétés une seule nation.

. Cette troisième opération, qui compléta la formation de la société moderne, fut exécutée par le pouvoir royal, qui devait être le pouvoir chargé d’assimiler toutes ses parties, puisqu’il était le pouvoir le plus général. Elle se lit en France avec plus de suite qu’ailleurs. Elle fut l’œuvre de la dynastie capétienne, qui travailla pendant sept siècles a l’établissement de cette précieuse unité de territoire, d’esprit, de langue, de gouvernement. Cette dynastie dura autant que sa mission, et eut autant de

princes supérieurs qu elle avait de choses importantes a faire. L’action entretient les familles, et les difficultés forment les grands hommes.

C’est du centre même du pays que partit la dynastie capétienne pour cette conquête de réunion. Paris sur la Seine, Orléans sur la Loire, furent ses points de départ; l’Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Rhin, ses points d’arrivée. Elle ne se mit en marche qu’après s’être affermie dans ses possessions particulières, et avoir donné aux diverses classes destinées à être le rudiment de la société moderne le temps de se former.

Dans le douzième siècle, Louis le Gros rendit la royauté supérieure à ses vassaux particuliers, dans ses domaines héréditaires, par la prise de leurs châteaux et la confiscation de leurs fiefs. Au commencement du treizième siècle, Philippe-Auguste la rendit supérieure aux grands vassaux eux-mêmes par l’acquisition de la Normandie, de la Touraine, de l’Aniou, du Maine. L’un de ces princes éleva le pouvoir royal au-dessus du pouvoir féodal sur le territoire de la dynastie; l’autre éleva la dynastie centrale au-dessus de toutes les dynasties provinciales sur le territoire de la France.

Depuis lors les acquisitions territoriales au moyen de la conquête, des donations, des successions ou des mariages, continuèrent sans pouvoir être arrêtées. Le Languedoc et le Poitou sous saint Louis ; la Champagne et le Lyonnais sous Philippe le Bel : le Dauphiné sous Philippe de Valois ; la Saintonge

DE IA SUCCESSION D’ESPAGNE 4fi3

et le Limousin sous Charles V ; la Guyenne sous Charles VII ; la Provence, la Rourgogne, et la plus grande partie de la Gascogne sous Louis XI ; la Bretagne sous Charles VIII; le Bourbonnais, la Marche et l'Auvergne sous François 1"; les trois Evêchés de Metz, Toul et Verdun sous Henri II ; la Navarre, le Béarn, les comtés de Foix, de Cominges et presque toutes les vallées du revers septentrional des Pyrénées, la Bresse, sous Henri IV; l’Alsace, le Roussillon, l’Artois, la Franche-Comté, une partie du Luxembourg, de la Flandre, du Brabant, du Ilainaut, sous Louis XIV ; la Lorraine, sous Louis XV, furent successivement rattachés au noyau agrandi de la France.

En parcourant la route de ses conquêtes, la dynastie n’eut pas seulement des territoires a réunir et des familles régnantes a déposséder: elle eut des classes a soumettre, des législations à modifier, des langues a remplacer, des races a fondre dans la masse nationale. Elle porta a sa suite les mœurs, la langue, l’organisation monarchique du centre de la France. Elle enleva à la noblesse sa souveraineté féodale, au clergé son indépendance politique, à la bourgeoisie la constitution républicaine de ses villes. Avant d’atteindre ces divers buts, elle rencontra des résistances très-nombreuses et très-fortes. Tous ceux aux droits de qui elle attentait se soulevèrent contre elle. Ils choisirent les moments de faiblesse ou de revers de la royauté pour lui reprendre ce qu’elleleuravait enlevé danslesmomentsde sa force.

m INTRODUCTION A L’IIISTOIRE

Les anciennes dynasties provinciales se coalisèrent contre elle sous la minorité de saint Louis. Les dynasties apanagées, qui les remplacèrent, renouvelèrent la même lutte pendant la folie de Charles VI et sous le règne de Louis XL Les villes profitèrent, pour s’insurger, de la captivité du roi Jean et de la jeunesse de Charles VI. La noblesse saisit l’occasion de la réforme protestante pour reconquérir son indépendance par la guerre civile durant la minorité de Charles IX ; et le clergé, s’appuyant sur le catholicisme, voulut reprendre sa suprématie par la Ligue sous le règne capricieux.de Henri 111. La cour se souleva pendant la minorité de Louis XIII, et le parlement sous la minorité de Louis XIV.

Ces tentatives des provinces contre le centre, des pouvoirs particuliers contre le pouvoir général, furent impuissantes. La royauté l’emporta sur les feudataires des campagnes, les républicains des villes, les ultramontains du clergé, les légistes des parlements ; elle puisa dans ces diverses épreuves la force qui lui manquait auparavant. Elle sortit de chacune d’elles par un grand prince et avec une organisation plus solide.

Le brigandage des petits feudataires de l’Ile-de- France forma Louis le Gros, qui lit prévaloir la supériorité royale; la lutte avec les Anglais de la Normandie, de l’Anjou et de la Guyenne forma Philippe-Auguste, qui, par ses agrandissements, fonda la monarchie territoriale ; la guerre des barons forma saint Louis, qui institua un nouveau système

r»E LA SUCCESSION D’ESPAHNE 4«5

judiciaire par l’érection des parlements : l’anarchie municipale des villes forma Charles V, qui créa un nouveau système linancier par l’établissement de l'impôt indirect, objet des efforts contraires de la couronne et du pays pendant tout le quatorzième siècle; la guerre des Armagnacs et des Bourguignons forma Charles VII, qui organisa un nouveau système militaire par la création des troupes permanentes ; la lutte des dynasties apanagées forma Louis XI, qui les dompta toutes et reprit sur elles le territoire aliéné ; la Ligue forma Henri IV, qui domina les partis religieux; la révolte des grands forma Richelieu, qui soumit la cour; la fronde forma Louis XIV, qui assujettit les parlements. La royauté l’emporta toujours. Elle valait mieux que ce qu’elle vainquit, parce que la réunion de la France opérée par elle valait mieux que l’isolement de ses provinces, un pouvoir général et dès lors pacificateur que des pouvoirs particuliers et désordonnés, et une nation que des classes. Ce long travail préparatoire auquel la dynastie, cédant a des nécessités plus qu’a des desseins, se livra sans en calculer la portée et sans en prévoir l’issue, conduisit au grand changement de 1780 : c'est alors que l’œuvre de la dynastie fut complétée par l’œuvre de la nation.

Mais, tout en marchant vers son but, l’unité de territoire et l’unité de pouvoir, la dynastie montra une habile modération. Elle n’eut rien d’exclusif: elle ne poussa a bout aucune de ses victoires. Elle

incorpora les provinces sans les détruire, leur laissant les coutumes civiles sur lesquelles reposaient leur existence et une partie des privilèges politiques dont elles jouissaient. Elle organisa le pays, mais ne l’opprima point. Elle (it entrer chacune des classes qui le composaient dans l’unité nationale en lui ôtant la portion d’indépendance qui était du désordre et qui s’opposait a son assimilation. Mais elle ne craignit ni le courage de la noblesse, ni l’habileté du clergé, ni l’esprit de la bourgeoisie. Loin de la : entretenant sous la monarchie une sorte d'action démocratique, seule propre a fournir des hommes en abondance, elle demanda a la noblesse des généraux, au clergé des politiques, a la bourgeoisie des juges et des administrateurs. La monarchie fut dès lors tempérée par l’esprit individuel, le pouvoir modéré par les mœurs, l’ordre animé par le mouvement. Il y eut même des moments d’anarchie pour entretenir et retremper le caractère national, afin qu’il exécutât ensuite, â l’aide d’une vigueur plus grande et d’une organisation plus forte, les choses plus difliciles qui restaient à faire.

La France, placée au centre du continent, a été pour l’Europe ce que la royauté, placée au centre de la France, a été pour celle-ci même. En rapporl avec tous les peuples, elle s'est maintenue dans un mouvement perpétuel d’action et d’esprit. Sous Charlemagne, elle a été en communication avec les Italiens, et elle a relevé l’empire; avec les populations germaniques, et elle a constitué l’Allemagne:

avec les Arabes, et, après les avoir arrêtés en Gaule, elle est allée déposer au delà des Pyrénées quelques germes de la délivrance et de la grandeur future de lEspagne. Conservatrice de l’esprit religieux comme de la force militaire, elle a principalement contribué par ses moines de Cluny à l'établissement de la monarchie pontificale de Grégoire VII. Depuis le onzième jusqu'au treizième siècle, elle s’est mise en relation avec l’Orient, où des chefs français, Godefroy de Bouillon, Raimond de Saint-Gilles, Beaudoin de Flandre, Louis VII , Philippe-Auguste, saint Louis, ont successivement conduit les croisés d’Europe. De 1066 à 1452, elle a été en contact presque continuel, par la guerre, avec les Anglais; de 1302 à 1477 avec les Flamands ; de 1496 à 1700 avec les Italiens, les Espagnols et les Autrichiens. Il n’y a donc pas eu d’interruption dans le mouvement qu’elle a reçu du dehors, et ce mouvement a été très-varié.

Outre les idées qu elle a produites, la France a reçu par la toutes celles qui ont pris naissance chez les autres peuples. Au douzième et au treizième siècle elle a été le siège de la grandeur intellectuelle, due à la double influence de l’esprit chrétien et de la science arabe. Elle a formé la scolastique et le système universitaire. Au quinzième siècle la renaissance des lettres et des arts lui est venue d'Italie; au seizième, la réformation religieuse y a pénétré d’Allemagne. Depuis cette époque, l’intelligence, ouverte à toutes les communications, ne s’y est plus

reposée, el la France a été le seul pays peut-être qui ait eu quatre grands siècles littéraires de suite et des générations d'érudits, de poètes, d’écrivains, de philosophes, de savants, qui se succèdent sans se ressembler et qui ont de l'originalité jusque dans l’imitation.

Le peuple français devait être dès lors l’opposé du peuple espagnol. Tant de choses a faire, de résistances a vaincre, de territoires a réunir, de provinces ’a assimiler, de nations a rencontrer, d’aspects divers a juger, d’idées a recevoir, devaient le tenir sans cesse en éveil et en action. 11 ne devait avoir ni préjugé ni repos. Constamment jeté d’une roule dans une autre, il fallait qu'il lût toujours prêt et qu’il achevât toujours vite. La rapidité du coup d’œil, l’esprit de conséquence plus que celui de réflexion, un caractère plus sociable qu’habile, plus impétueux que persévérant, beaucoup de bon sens pour rectifier les excès de la logique, l’unité dans le territoire, l’ensemble dans la nation, la régularité dans la langue, un ordre systématique dans les institutions, une intelligence ouverte, propre a tout, accessible aux idées de toutes les nations et remplissant quatre siècles de grandes idées et de grands hommes, l’activité qui vient de l’individu et la force qui vient de la société : voila ce qui est donné a la France par la longue influence de sa position.

11 est facile de comprendre qu'un pareil peuple devait finir par l’emporter sur le peuple espagnol. Dans une lutte qui dure deux siècles, la supériorité

reste a celui qui ne se lasse ni ne s’épuise. Aussi les Espagnols campèrent un moment dans Paris a la lin du seizième siècle, et les Français allèrent s’établir à Madrid au commencement du dix -huitième.

Pendantquel’Espagnetombaitdansunétatgraduel de décadence et que les rois catholiques devenaient inférieurs les uns aux autres, le tempérament de la France se fortifiait de plus en plus, et elle était gouvernée par de grands princes ou de grands hommes. Un même système fut suivi avec des vicissitudes diverses parla France a l’égard de l’Espagne, depuis le début de la lutte entre les deux pays jusqu’à sa lin.

L’agrandissement subit de la France sous Charles VII et Louis XI, et son mouvement de conquête sous Charles VIII, Louis XII et François 1er, ayant alarmé les autres puissances, avaient provoqué une coalition européenne. L’Espagne s’était mise à la tête de cette coalition. François 1er avait alors jeté, pour se défendre, les bases du système politique qui devait être opposé avec persévérance et avec succès à la puissance croissante de la maison d’Autriche. Son adversaire étant empereur d’Allemagne, chef du parti catholique en Europe, roi des Espagnes, il avait recherché contre lui l’alliance des princes allemands et du parti réformé. Ce système ne réussit pas d’abord.

Les rois de France s’étaient engagés mal a propos en Italie. 11 fallait avant tout que l’évacuation

de ce pays s’opérât. Elle se lit en trois temps et sous trois règnes : Louis XII abandonna le royaume de Naples, qu’avait conquis Charles VIII ; François Ifr perdit leMilanais, qu’avait conquis Louis XII ; Henri 11 céda le Piémont, qu’avait conquis François 1". Cette dernière retraite, qui compléta le retour en France, s’effectua à la paix de Câteau-Cambrésis, en 1.559.

La paix de Câteau-Cambrésis, conclue après les défaites de Saint-Quentin et de Gravelines, avait été précédée d’un effort heureux contre la maison d’Autriche. Henri II avait fait un pas de plus que son père dans le système des alliances protestantes. François 1er était entré en relation avec les princes protestants d’Allemagne; Henri II se ligua et combattit avec eux. La prise de Toul, de Metz, de Verdun, la ruine des plans de Charles-Quint, son abdication, la division en deux branches de la maison d’Autriche, qui avait jusque-là comprimé l’Europe sous sa redoutable unité, furent les suites fécondes de celle union. Mais, en 1559, il y eut une des grandes trêves qui marquèrent les intermittences de la lutte entre l’Espagne et la France. Les deux peuples ürent une halte pour se reposer, et les deux dynasties s’allièrent par des mariages.

La mort d’Henri II, la minorité ou la faiblesse de ses enfants, les guerres civiles qui troublèrent leur règne et que provoquèrent les idées religieuses dont le siècle était agité, firent cesser cette suspension d’armes. L’Espagne avait été inaccessible au protestantisme ; elle était très-éloignée du foyer de cette

révolution et elle était animée au plus haut degré de l’esprit contraire. L’ancienne croyance avait jeté des racines profondes sur le sol des deux péninsules d’Italie et d'Espagne. La première devait au catholicisme la direction morale du monde, la seconde lui devait sa propre existence nationale. Il était donc impossible que le germe d une autre croyance y fût introduit ou n’y fût pas étouffé. Il n’en était pas de même pour la France. Le principe qui présidait a sa formation étant l’unité, et l’esprit qui entretenait l’action de son principe étant la contradiction, le protestantisme devait s’y introduire, mais non y dominer. Il devait s’y introduire pour y alimenter le mouvement et agrandir l'intelligence, et ne pas y dominer, parce qu’il fallait que tout ce qui pénétrait en France se subordonnât a son principe organisateur.

La longue et sanglante contestation qui s’établit entre les deux croyances encouragea les Espagnols h rompre la paix de 1559. L’appui qu’ils trouvèrent dans le parti catholique français, qui ne voulait pas permettre à la royauté de tolérer le protestantisme, et h plus forte raison de le professer elle-même, leur redonna pendant quelque temps une supériorité marquée.

Philippe II gouverna la France : il tint garnison dans Paris, dans Rouen et dans plusieurs grandes villes du royaume. Il essaya même de faire monter sa tille Isabelle sur le trône de France. A son instigation . les États Généraux convoqués par les ligueurs

en 1595 mirent en délibération le changement de la loi salique et l’élévation d’une dynastie nouvelle. Mais l’esprit du pays lut assez national, et la vertu de la loi fondamentale fut assez forte pour que le parti catholique n’osât point aller jusqu’à cette extrémité de sa passion. Du reste, l’idée catholique eutelle fait régner un moment en France la maison d’Espagne, comme l’idée féodale y avait fait régner un siècle et demi auparavant la maison d’Angleterre, Henri IV aurait précipité du trône l’infante Isabelle plus facilement encore que Charles VII n’en avait fait tomber Henri VI. C’était une des crises dont la monarchie sortait toujours triomphante et qui lui donnaient un prince supérieur et une constitution plus robuste.

Vainqueur de la Ligue, Henri IV obligea les partis religieux a vivre en paix l’un a côté de l’autre. 11 reprit vis-à-vis des Espagnols le système d’Henri II et de François Ier, en l’étendant toutefois. Il s’allia avec l’Angleterre, aveclallollande, avec la Suisse, avec les princes protestants d'Allemagne, et sous son règne le parti espagnol tomba dans un état de faiblesse dont il ne se releva plus. La paix de Venins en 1598, le double mariage de Louis XIII avec Anne d’Autriche et d’Élisabeth de France avec l’héritier de la monarchie espagnole, l’infant don Philippe, en 1(312, marquèrent une nouvelle intermittence dans la lutte. Le faible Philippe III et le mineur Louis XIII ne pouvaient pas reprendre ce vieux débat entre les deux pays. Mais, après la majorité de Louis XIII, le

cardinal de Richelieu rentra dans les voies d’Henri IV et de François 1er, et s’y avança plus loin qu’eux. François Ier avait lutté avec constance, mais sans succès, contre la maison d’Autriche ; Henri IV lui avait glorieusement résisté ; le cardinal de Richelieu l’abaissa.

Ce ministre exécuta ce que son maître devait et ne pouvait pas accomplir tout seul. 11 était doué d’un ferme génie et du caractère le plus résolu. Il eut les intentions de toutes les choses qu’il fit, ce qui n’arrive pas toujours aux grands hommes. Sa conduite fut le résultat de ses plans. « Je promis au roi, dit-il, d’employer toute mon industrie et toute l’autorité qu’il lui plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous ses sujets en leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être *. »

11 réalisa ses promesses. Il désarma les protestants comme parti politique, en leur enlevant le boulevard jusque-la imprenable de la Rochelle et les places de sûreté qu’ils occupaient depuis l’édit de Nantes, et en ne les laissant subsister que comme secte religieuse. Il fit fléchir les plus hautes têtes devant la majesté royale, et il abattit celles qui ne voulurent pas plier. II se ligua avec la Hollande, les princes d’Allemagne, le roi de Suède et le duc de Savoie,

1 Testament politique du cardinal de Itichelieu, Recueil «les testaments politiques; Amsterdam, 1749. in-12, t. II. p. 9.

contre la maison d’Autriche, a laquelle il porta les plus terribles coups. 11 consacra quatre millions ‘ a la solde de ses alliés, qui avaient des troupes, mais qui manquaient d’argent. 11 entretint jusqu’à cent cinquante mille hommes d’infanterie et trente mille cavaliers, et il dépensa soixante millions par an au service de la guerre*. 11 donna à la France, qui n’avait pas un vaisseau sous Henri IV, une marine considérable, composée de vingt galères et de vingt vaisseaux ronds dans la Méditerranée et de soixante vaisseaux dans l’Océan1 * 3 . Il opéra toutes ces grandes choses au milieu des intrigues et des dangers. Il était sans cesse obligé de disputer à la mère, au frère, aux favoris du roi, un pouvoir dont il se servait pour porter si haut la puissance de l’État. Il luttait même contre les répugnances et la lassitude de son maître, qui ne le garda que parce qu’il ne pouvait point se passer de lui.

Le cardinal de Richelieu mourut avant d’avoir achevé son œuvre. 11 en légua la continuation à son successeur, qu’il avait désigné lui-même, au cardinal Mazarin. Mazarin était dans une position moins favorable encore que Richelieu : il était étranger et

1 Testament politique du cardinal de Richelieu, p. 67 et 68.

* Ibid., p. 68. — De 1600 à 1610. Sous Henri IV, la totalité des dépenses de l’armée n’avait jamais dépassé six millions (treize millions d’aujourd’hui), et le nombre des troupes ne s’élevait pas au delà de trois mille hommes de cavalerie et sept mille hommes d’infanterie. (Urimoard, Recherches sur la force de l'armee française; Taris. 1806, in-8", p. 2 à 5.)

3 Testament politique du cardinal de Richelieu, p. 67.

il avait à gouverner pendant une régence. Cependant il remplit les vues de son prédécesseur, et il termina ses entreprises en déployant une dextérité et une persévérance qui rendirent a la lin son pouvoir incontesté et qui élevèrent l’État au faîte de la grandeur. Deux hommes d’Église illustrèrent ainsi la faiblesse d’un prince majeur et l’enfance d'un prince mineur, remplissant la tâche que le besoin du pays exigeait de la couronne, mais qui était audessus de la volonté ou de l’âge du roi. L’Église formait alors les grands politiques : elle développait la valeur propre de l’homme et y ajoutait la force que donnait l’éminence du rang.

Mazarin avait coutume de dire que « quand on a le cœur on a tout *. » 11 s’assura dès lors du cœur de la régente Richelieu s’était adressé au bon sens de Louis XIII, qui avait reconnu son indispensable utilité ; Mazarin s'appuya sur la passion d’Anne d’Autriche, qui ne put jamais consentir à se séparer de lui*. Pour gouverner, l’un s’imposa, l'autre se lit aimer.

Mazarin avait l’esprit grand, prévoyant, inventif, le sens simple et droit, le caractère plus souple que faible et moins ferme que persévérant. Sa devise

’ Lettre du cardinal Mazarin à Louis XIV, du 28 août 1G59. ( Lettre » de Mazarin; Amsterdam, 1745, in-12, p. 308.)

1 Ce qui n’avait été qu’une conjecture des historiens ou qu’une attaque des partis est devenu certain par la découverte des lettres qu’écrivait le cardinal à la reine pendant qu’il était hors de France. (Voir, entre autres, la lettre écrite de Brühl, le 11 mai 1651. Lettre du cardinal de Mazarin à h reine; Paris, Renouard, 1850, in-8”, p. 30 et suiv.)

était : « Le temps et moi1. » Il se conduisait non d’après ses affections ou ses répugnances, mais d’après ses calculs. L'ambition l’avait mis au-dessus de l’amour-propre, et il était d’avis de laisser dire, pourvu qu’on le laissât faire. Aussi était-il insensible aux injures et n’évitait-il que les échecs. Ses adversaires n’étaient pas même des ennemis pour lui : s’il se croyait faible, il leur cédait sans bonté ; s’il était puissant, il les emprisonnait sans haine. Richelieu avait tué ceux qui s’opposaient à lui ; Mazarin se contenta de les enfermer. Sous lui, l’échafaud fut remplacé par la Bastille. 11 jugeait les hommes avec une rare pénétration, mais il aidait son propre jugement du jugement que la vie avait déjà prononcé sur eux. Avant d’accorder sa coniiance à quelqu’un, il demandait : « Est-il heureux*?» Ce n’était point de sa part une aveugle soumission aux chances du sort; pour lui, être heureux signifiait avoir l’esprit qui prépare la fortune et le caractère qui la maîtrise. 11 était incapable d’abattement et il avait une constance inouïe, malgré ses variations apparentes. Résister dans certains cas et a certains hommes ne lui paraissait pas de la force, mais de la maladresse. Aussi ce qu’il cédait c’était pour le reprendre, et lorsqu’il partait c’était pour revenir. Un de ses plus spirituels anta-

1 Petitot, Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France; Pa ris, 1825-1836, in-8°. — Introduction aux mémoires relatifs à la Fronde, t. XXXV, p. 41.

* « Est-il hournu.r?

gonistes, la Rochefoucauld, a dit de lui « qu'il avait plus de hardiesse dans le cœur que dans l’esprit, au contraire du cardinal de Richelieu, qui avait l'esprit hardi et le cœur timide *. » Si le cardinal de Richelieu, qui était sujet a des accès de découragement, était tombé du pouvoir, il n’y serait pas remonté ; tandis que Mazarin, deux fois fugitif, ne se laissa jamais abattre, gouverna du lieu de son exil, et vint mourir dans le souverain commandement et dans l’extrême grandeur.

Mazarin poursuivit l’affaiblissement de la maison d’Autriche, malgré les difficultés intérieures qu’il rencontra. La minorité de Louis XIV fut troublée ainsi que l’avaient été jusqu’alors toutes les minorités. La France, courbée sous la main de Richelieu, se détendit comme un ressort longtemps comprimé. La Fronde éclata ; elle ne fut pas un essai de réforme, mais un mouvement de caractère. Les anciens intérêts des diverses classes n’étaient plus assez forts et 1 intérêt général du pays n’était pas devenu encore assez distinct pour qu’il y eût une véritable guerre civile ou une révolution sérieuse. Le coadjuteur ne pouvait pas refaire la Ligue, le prince de Condé recommencer le duc de Guise, et le parlement remplacer la royauté. Aussi vit-on des factieux sans projet se donner l’amusement de la guerre civile, former des partis qui n’avaient que la durée d’une intrigue, et entrer dans des liaisons

' Mémoires de la Rochefoucauld, collect. Petitot, t. LJ, p. 374.

INTRODUCTION A I.’HISTOIRK

qu’ils rompaient selon l’inconstance de leur humeur ou la mobilité de leurs intérêts. Au milieu de ces agitations déraisonnables qui troublèrent un moment la prudence du sage Turenne, qui tournèrent dans la main du grand Coudé l’épée de Rocroy contre la France, et qui portèrent le cardinal de Retz a faire de son esprit un si pauvre usage, il n’y eut qu'une volonté stable, celle d’Anne d’Autriche , qu’un homme de bon sens, Mazarin.

La Fronde dura quatre ans. Avant qu’elle commençât, Mazarin était parvenu a abaisser la branche allemande de la maison d’Autriche. 11 avait conclu la paix de Westphalie â la suite de longues et habiles négociations, facilitées par les victoires combinées de la Suède et de la France. Ces glorieux traités de Munster et d’Osnabruck constituaient fortement l’Allemagne contre l’Autriche et subordonnaient l’empereur à l’empire. Ils confirmèrent la France dans la possession des trois évêchés de Toul. de Metz, de Verdun, et lui accordèrent celle de l’Alsace.

L’abaissement de la branche espagnole, commencé a Rocroy et a Lens, fut interrompu par la guerre civile. Mazarin ne perdit cependant jamais ce dessein de vue, même lorsqu’il paraissait devoir en être le plus détourné par le désir de sa propre conservation. Mais, après 1652, rentré définitivement en France, il reprit avec une ardeur heureuse cette seconde partie de sa tâche. Les Espagnols, battus aux Dunes, forcés dans Dunkerque, privés

DK LA SUCCESSION D’KSl'ACN'E 479

de la Catalogne, menacés dans les Pays-Bas. furent réduits a demander la paix. Le traité des Pyrénées fut, en 1059, pour l’Espagne, ce que la paix de Westphalie avait été, en 1648, pour l’Autriche : il mit en évidence toute sa faiblesse.

L’habile Mazarin avait porté la frontière de la France jusqu’au Rhin par l’acquisition de l’Alsace ; il la lit avancer jusqu’à la crête des Pyrénées, en y adjoignant le Roussillon et le versant septentrional de la Cerdagne ; et il ouvrit les Pays-Bas a ses armées en lui faisant céder l’Artois, une partie du duché de Luxembourg et du Hainaut. Non content de ces grands résultats, qui assuraient la prépondérance de la France en Europe, il lui prépara un avenir plus glorieux encore : il forma, en 1658, la ligue du Rhin contre l’Autriche, et il ménagea la succession même d’Espagne a Louis XIV en le mariant avec l’infante Marie-Thérèse. Après l’achèvement de ces magnifiques choses, qui lui permettaient de dire « que si son langage n’était pas français, son cœur l’était *, » il mourut.

Au grand ministre succéda le grand roi. Mazarin avait opéré l’abaissement de la maison d’Autriche en Espagne ; Louis XIV consomma sa ruine. Ce prince avait vingt-deux ans quand il commença a régner seul. Son éducation avait été négligée. Lorsqu’il était encore enfant, son valet de chambre

' Lettre du cardinal Mazarin au comte Servien. [Corretp. d'Angleterre, aux Archives des affaires étrangères, vol. L1X.)

s’était fait son maître d’histoire, et l’endormait au récit de la vie de ses ancêtres *. Jeune, il n’aimait pas le cardinal Mazarin. La garde dont le cardinal était entouré, et qui contrastait avec l’abandon dans lequel il était laissé lui-même, choquait déjà son âme royale, et il l’appelait le grand Turc*. Mais il perdit plus tard ou il contint ces sentiments de répugnance, lorsqu’il apprécia les services que ce ministre supérieur avait rendus a sa couronne, et qu’il put être subjugué par sa grande capacité. Soit reconnaissance, soit habitude, il le laissa gouverner d’une manière absolue jusqu’à sa mort. 11 se tenait complètement éloigné des affaires. Livré aux amusements, il cachait sa volonté future sous une déférence prolongée pour l’autorité de son ministre8, et sa cour était loin de croire qu’il pût devenir un grand roi. Mais Mazarin l’avait deviné : le maréchal de Gramont lui ayant dit, en voyant Louis XIV s’occuper uniquement et sans regret de ses plaisirs, qu’il garderait le pouvoir tant qu’il vivrait, Mazarin avait répondu : « Vous ne le connaissez pas ; il y a en lui de l’étoffe pour faire quatre rois*. »

* Mémoires de la Porte, premier valet <le chambre de Louis XIV ; Genève, 1756, in-32, p. 248 à 251.

* Mémoires de la Porte, p. 256.

3 « Le roi ne se mêlait île rien. Le cardinal n'allait ornais chez lui, mais il allait plusieurs fois le jour chez le cardinal, auquel il faisait la cour comme un simple courtisan... Le cardinal recevait le roi sans se contraindre. À peine il se levait quand il entrait et sortait, et jamais il ne le conduisait hors de sa chambre. » ( Mémoires de Monglat, collccl. Petitot, t. LI, p. 3.)

* Mémoires de Choisi/, collect. Petitot, t. LXI1I, p. 191. Le cardi-

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