CHAPITRE IV
ÉTABLISSEMENT DE PORT--VIGTORIÀ9 OU ESSIN6T0N.
1 . LesdiflScultés de la navigation, parmi les innombrables îles et les dangereux écueils de corail qui se trouvent en avant et au sein du détroit de Torrès, ayant fait essuyer des sinistres à de nombreux vaisseaux marchands qui, de la colonie de la Nouvelle-Galles du sud, commerçaient avec les îles de TOcéanie et le continent des Indes, le gouvernement britannique jugea nécessaire la fondation d'un établissement sur les côtes septentrionales de l'Australie . Cet établissement devait être tout à la fois et un entrepôt pour les manufactures coloniales et anglaises^ et un port de refuge pour les malheureux naufragés; sans cela ceux-ci n'avaient d'autre sort à attendre que d'être sans pitié massacrés par les sauvages. Or, pour mettre à exécution des vues aussi sages, sir Gordon Bremer fut chargé d'une expédition destinée à fonder le nouvel établissement. En conséquence, le courageux et énergique capitaine débarqua, en 1 824, à l'île de Melville ; et là, sur la plage occidentale, il traça le plan d'une colonie qui eut nom Dundas.
2. L'excessive ardeur du soleil, la sécheresse ^qui en était la suite, et l'insalubrité même du climat ayant causé des maladies nombreuses et mortelles , les colons furent obligés d'abandonner Melville en 1826, et de chercher ailleurs un séjour moins funeste. Le lieu où ils s'arrêtèrent fut la baie de Rafflesy à 1 25 milles vers l'orient de Dundas, sur le continent austral ; là de plus grandes et de plus du-
PORT-ESSINGTON. 45
res épreuves les attendaient. Et quoique le courage de Finfortuné capitaine Barker, qui conunandait alors dans la baie de Raffles, dût inspirer la juste confiance qu*il saurait à Tavenir comme par le passé triompher de toutes les difficultés et de tous les obstacles, néanmoins le gouvernement britannique ordonna la dissolution de cet établissement. Effectivement, en 1 829, il fut totalement abandonné. Mais le naufrage du vaisseau Charles Eaton^ qui eut lieu sur ce littoral, et dont tous les passagers avec Téquipage furent massacrés, fit comprendre au gouvernement anglais qu'il était indispensable d'y entretenir à tout prix un lieu de sûreté et de refuge.
3. De nouveau le gouverneur Bremer fut choisi pour commander une seconde expédition dirigée vers ces parages. Il y arriva en 1837; et ayant jeté l'ancre au port Essington, sur la côte occidentale, par 1 32'' 20 de longitude et 1 1 ** 25 de latitude, il posa les fondements d'un établissement et d'une ville, qu'en l'honneur de sa souveraine il nomma Victoria.
On ne saurait contester les avantages que pourrait offrir la ville de Victoria, tant aux îles voisines qu'à l'Angleterre, si le climat était salubre et le pays propre pour l'agriculture et les pâturages ; mais malheureusement c'est tout le contraire.
Nous connaissons sur cet établissement nombre de relations qui se contredisent, tant sur la nature du sol que sur celle du climat. Le docteur Wilson, capitaine anglais , dit que le sol est impropre, soit à l'agriculture, soit aux pâturages (a). Au contraire, sir Bremer, fondateur de l'établissement, dans son rapport daté de Victoria le 4 avril, le décrit comme extraordinairement riche. Le capitaine Arthur, après avoir affirmé {b) qu^en raison de la tempé-
(a) Voyage around of the World, publié en 1836. (6; Rapport du 22 juin 1842.
rature de ce climat l'ouvrier européen ne pourra jamais y élre employé avec succès, ajoute que par suite il fut obligé de crtet un huilai à Spear^Point. Sir Bremer assure que le climat est tout aussi bon que celui de tout autre point entre les tropiques. Et néanmoins dans son rapport dtl 30 juillet i 839 , c'est-à-dire deux ans après la fondatioti de rétablissement, étant obligé de donner le chiffre des morts, il dit que le trop long séjour dans les régions tropicales peut être une cause de décès multipliés, et il demande à son gouvernement un renfort de population.
Mais laissons chacun affirmer ce que bon lui semble, et venons-en à l'exposé des faits.
4. Les terres vendues dans l'établissement de l'Australia- Felix, dans les trois premières années depuis sa fondation (1837—1840), produisirent la somme de 31 6,31 5 livres sterling. A Victoria, après cinq années (1837 — 1842), on n'avait pas vendu une seule acre de terre. Dans la ville d'Adélaïde (dont j'aurai à parler plus tard), en moins de trois années, à dater de sa fondation , une acre de terre valait l'énorme somme de 2000 livres sterling ; à Victoria, les terres ne trouvent pas d'acheteurs. La colonie d'Adélaïde contenait en 1 847 une population de 32,000 âmes; celle d'Australia-Felix, 34,895. Victoria, selon les nouvelles les plus récentes, malgré l'importance de son port et de sa position commerciale , va demeurer déserte. Il est facile de conjecturer quelle est la cause de ces résultats .
Les règlements publiés à Sydney en 1 839, pour la vente des terres de Victoria, peuvent au premier coup d'œil sembler un des motifs qui empêchent le développement de cet établissement. Mais si nous lisons le rapport de l'office central de Londres, de juin 1842, nous trouverons que si ces règlements n'ont pas été modifiés, c'est que personne
PORT-ESSINGTON. 47
ne s'est intéressé à Victoria. Peut-être avec le temps découvrira-t-on plus avant dans Tintérieur de ce pays un meilleur sol et un meilleur climat ; mais pour le moment tous les renseignements vëridiques et impartiaux que nous avons sur son compte, nous le représentent sous Paspect le plus défavorable.
5. L'administration de Victoria était totalement dépendante de Sydney. Le premier qui y commanda en qualité de surintendant fut sir Gk)rdon Bremer (1837), et dans ce dijQElcile emploi il sut se rendre di^e de tout éloge. Il eut pour successeur l'infatigable capitaine Arthur, dont le nom sera vénéré de la postérité pour l'énergie et la constance de ses efforts en faveur de rétablissement. '^
La ville de Victoria était habitée en 1 840 par 300 personnes, c'estrà-dire par la garnison de terre et de mer qui y a sa résidence. A cette époque ses édifices étaient en petit nombre et construits en bois, en forme de cabanes plus ou moins grandes et commodes. Néanmoins il s'y trouvait un temple protestant, et en outre un hôpital, un petit fort avec quelques autres édifices publics.
6. Dans les jardins on a fait l'essai de là culture dés patates avec quelque succès ; mais le blé commun et le blé de Turquie n'y ont pas réussi, parce qu'ils ne peuvent résister aux vents de sud-est. Fasse le ciel que du moins les pins, les bananiers et autres plantes dont on y a tenté la culture puissent prendre racine et se multiplier sur le sol ingrat de Victoria, dont les habitants (si à l'heure qu'il est il s'y en trouve encore) sont obligés de faire venir toute espèce de provisions de Sydney, qui en est éloignée de plus de 2,600 milles.
7. Les saisons sont très-irrégulières dans ces régions tropicales ; souvent elles s'y succèdent toutes les quatre dans la même journée. Le passage violent d'une t^npéra-
ture chaude et suffocante à une température très-froide donne naissance à beaucoup de maladies graves , aussi est-il impossible de séjourner longtemps dans ce pays sans en ressentir les fâcheux effets. Les maladies auxquelles les Européens sont sujets à Victoria, sont : les fièvres intermittentes, les fièvres tierces, les bronchites ou maladies de la gorge, le scorbut, la dyssenterie , la dyspepsie ou maladie de l'organe digestif, et l'ophtalmie ; ces deux dernières sont les plus fréquentes et les plus opiniâtres. Les indigènes éprouvent généralement de forts catharres, des ophtalmies et des inflammations de poitrine. Entre les animaux , l'espèce bovine seule semble résister à ce climat, dont la température en décembre et janvier s'élève jusqu'à 30^ et 32"* Réaumur, tandis qu'en juin elle est de 2V à 22**. En 1841 , deux bœufs venus de Sydney, quoiqu'ils travaillassent chaque jour, se conservèrent en bonne santé ; mais l'unique vache qu'il y avait perdit son veau pour avoir mangé de quelqu'une des herbes vénéneuses qui se trouvent en abondance dans le pays. Les buffles et les chèvres périssent généralement par la dyssenterie, et les brebis, qu'on a coutume de faire paître dans les bois, si elles viennent à se nourrir de quelque herbe vénéneuse, enflent immédiatement et meurent.
8. Or, là ne se bornent pas les calamités de ce pays. En novembre 1 839, un terrible ouragan passant sur Victoria en renversa presque tous les édifices. Le docteur Leichhardt, dans le récit de son voyage de Sydney à Victoria , en 1845, raconte qu'il trouva, près des côtes septentrionales , beaucoup d'arbres arrachés avec leurs racines et dispersés sur le sol, ce qu'il suppose être des traces des dévastations de l'ouragan. Le dernier jour de juin 1840, vers onze heures avant midi, un tremblement de terre qui dura quatre-vingt-dix secondes, par son mouvement ondu-
PORT-ESSINGTON- 49
latoire renversa ou endommagea notablement toutes les constructions. En mai 1 841 , une autre secousse produisit aussi de grands dommages.
9. Enfin , d'après les nouvelles les plus récentes , le gouvernement anglais n'ayant pas obtenu de l'établissement de Victoria les avantages qu'il en attendait, en décréta la suppression à la date du 10 juin 1849.
10. Le bruit se répandit, tant en Angleterre qu'en Australie, que l'établissement de Victoria avait été transféré au cap Yorky 600 milles à l'est de Victoria , précisément dans rîle &' Albanjr ; m^\^ les dépêches du comte Grey, à la date ci-dessus indiquée , font connaître que telle n'est pas l'intention du gouvernement. Ainsi les côtes septentrionales de l'Australie sont, pour le présent, totalement abandonnées par les Européens.