‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 24 sur 79 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

1 . Le 1 2 décembre, je reçus de Mgr l'Evêque une lettre par laquelle il me recommandait de lui envoyer la laine à Perth. Quoique je fusse décidé à ne pas faire cette fois le voyage de la capitale, néanmoins le catéchiste Butler étant tombé malade, il me fallut accompagner Fowler et conduire un des deux chars. La nouvelle de ce voyage s'étant répandue parmi les sauvages, beaucoup d'entre eux vinrent me prier de les conduire dans cette ville, où ils n'étaient jamais allés. Mais sur un grand nombre de jeunes garçons , deux seulement qui les premiers m'avaient fait cette demande m'accompagnèrent , avec quelques autres plus

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âgés. Comme ces deux enfants n'étaient que depuis deux mois à la mission, en arrivant à Perth, tout était pour eux le sujet d'un grand étonnement : mais ce qui les étonna le plus ce fut une petite barque qu'ils prirent pour un grand poisson, ou quelque autre animal qui cheminait sur l'eau. Ils ne pouvaient d'ailleurs se figurer comment cette bête se laissait diriger par la partie postérieure, vu que les chevaux, comme ils le disaient, portent la bride en bouche et non à la queue ; ils avaient pris les amarres du gouvernail pour la bride. Ensuite, lorsqu'ils virent les grands navires, ils les crurent les pères des petites barques ; et ils me demandaient si celles-ci deviendraient aussi grandes que leurs pères les grands navires. Pauvres enfants! tout était nouveau pour eux.

2. Après quelques jours de repos, M. Fowler repartit pour Nursie; et moi, selon les désirs de Mgr, je restai à Perth pour la solennité de Noël. Après la fête je me disposais moi aussi à repartir pour la mission, lorsque de Sydney arriva sans être attendu un navire qui faisait voile vers l'Europe. Et Mgr ayant subitement changé de dessein , au lieu de partir pour l'Europe, m'ordonna, le 28 décembre, départir à sa place. Je n'épargnai pas les raisons pour le convaincre de mon insuffisance en fait d'une mission semblable ; mais tous mes raisonnements furent inutiles; il me fallut me rendre à un ordre formel. N'y ayant pas dans le diocèse d'autre prêtre que moi, Mgr ordonna le catéchiste Donovan, lequel en peu de jours reçut tous les ordres , depuis les ordres moindres, jusqu'au sacerdoce ; comme je devais me trouver à cette ordination, je n'eus même pas le temps de retourner à ma chère Nouvelle-Nursie ! Les deux jeunes garçons ayant appris mon prochain départ, firent des instances pour que je priasse Mgr de leur permettre de m' accompagner en Europe. Bien volontiers Mgr condescendit à

de Bonne-Espérance^ ou lîes Tempêtes ^ comme le nomma celui qui en fit la découverte.

Immédiatement je pris terre avec les deux jeunes Australiens. Grande fut leur surprise, lorsque, pour la première fois, ils entendirent la musique d'up régiment. Plusieurs jours après ils ne cessaient de contrefaire les mouvements des musiciens, et de chercher à rendre par la voix le son des instruments. Mgr Griffith, vicaire apostolique de la ville du Cap, nous invita un jour cordialement à dîner, et j'appris de lui le premier que le P. Serra avait été sacré évêque de Port-Victoria, le 1 5 août 1 848.

5. Le 24, qui fut le samedi, veille du premier dimanche de carême, nous mîmes de nouveau à la voile pour Tîle Sainte-Hélène , que nous aperçûmes à 1 milles devant nous, après douze jours de navigation heureuse.

Avec beaucoup d'autres voyageurs , je descendis pour visiter cette terre rendue si célèbre par l'histoire des dernières années de Napoléon. La maison qu'il habita primitivement se trouve auprès d'une délicieuse cascade , peu éloignée du rivage, et dominant une petite ville de 5,000 âmes, appelée par les Anglais : James-TowTi. L'autre maison où il demeura depuis, et où il mourut, est à 6 milles de distance, plus vers l'intérieur de l'île, dans l'état le plus complet de délaissement et de dégradation : on a fait une écurie aux chevaux de la pièce même qui fut la chambre à coucher, où ce grand guerrier rendit son âme à Dieu. La tombe vide où son corps fut déposé, était encore couverte d'un peu de paille pourrie, sans aucun signe de respect. On voit cependant encore debout la balustrade en fer, qu'entoure à une petite, distance une autre balustrade en bois, un seul cyprès et trois saules pleureurs. Ainsi finissent les gloires humaines. Cet homme qui fut un jour l'arbitre de l'Europe entière; qui fut vainqueur dans cent

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batailles ; qui disposa de tant de royaumes , termina ses jours, exilé sur une plage étrangère !

L'île de Sainte-Hélène fut découverte le 21 mai 1 502, par le Portugais Joào-de-Nova-Castella. Son premier habitant fut un déserteur portugais , du nom de Fernand Lopèz, laissé dans cette île par Albukerque, en 1 51 3, conjointement avec quelques nègres. Abandonnée par les Portugais en 1645, les Hollandais s'en emparèrent; abandonnée encore par ceux-ci, la compagnie anglaise, dite des Indes-Orientales f s'en empara six ans après, et se l'appropria. Les Hollandais la reprirent en 1 672 ; mais dès l'année suivante et depuis elle se trouva de nouveau au pouvoir de la compagnie des Indes. Le territoire de Sainte- Hélène est arrosé de plusieurs cours d'eau ; elle a de longueur 1 milles et demi, de largeur 7, et de circuit 30. Sa superficie est de 30,300 acres, sur lesquelles 18,000 sont mises en culture, et appartiennent tant à des particuliers qu'à la compagnie des Indes. La plus haute montagne {Diane) ne dépasse pas 2700 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer. La ville de James-Town, la seule dans l'île , s'élève au-dessus de la plage de la mer , dans une gorge ou vallon , fermé par deux montagnes volcaniques dont la pente est escarpée. Il y a deux temples protestants dans l'île, mais il n'y a pas d'église catholique; et sur ma demande s'il y avait là quelque prêtre catholique, il me fut répondu qu'il n'y en avait aucun. L'aspect général de Sainte-Hélène n'est rien moins que séduisant; la nature semble s'être jouée dans sa formation, en la jetant ainsi au milieu de l'océan Atlantique-; et la main de l'homme, en ajoutant les travaux de l'art aux fortifications naturelles, en a fait quelque chose d'aussi formidable que Gibraltar.

6. Le 9 mars nous mettions à la voile, laissant le lendemain sur notre droite l'île de V Ascension^ qui fut à peine

visible ati moyen de la lunette ; et le 20 du même mois, à huit heures du soir , nous passâmes la Hgne par 20'' de longitude , dous une pluie torrentielle, qui ne cessa entièrement qu*au bout de quelques jours. Le 24 , la chaleur n'était qu'à 30* Réaumur. Avant et après avoir passé la Ligne, nous vîmes plusieurs baleines, et l'une s'approcha tellement^ que du navire en hors on aurait pu lui lancer le harpon et la tuer. Nous pûmes ainsi l'observer tout à notre aise pendant plus de dix minutes. Souvent de nombreux poissons volants tombaient sur le vaisseau, et quelques-uns avaient bien de longueur un demi-pied anglais. Ces poissons ont quatre ailes ou nageoires, deux près de la ^tête, et deux beaucoup plus petites vers la moitié du corps, au moyen desquelles ils se soutiennent en l'air, quelquefois à la hauteur de vingt pieds et vont assez loin. Us volent quand ils sont poursuivis par les dauphins ou autres grands poissons. Deux épouvantables trombes marines firent craindre quelque sinistre, le 22 ; mais leur direction étant opposée à la nôtre, et à une distance d'environ 20 milles, nous fûmes bientôt rassurés.

Le 5 avril, vers la chute du jour , nous reçûmes tout à coup une pluie de Sèches et de Calmars. Ce fut la première et dernière fois que je vis de semblables poissons voler. Ceux-ci se balancent en l'air par la seule force de la queue, laquelle étant déployée prend la forme d'une lance et précède la tête durant le vol. Le jour suivant on en fit un plat copieux pour le déjeuner de tous les passagers , lesquels me dirent qu'il était excellent : comme c'était le jeudi saint, je n'en mangeai pas.

Le 9 et le 1 0, nous observâmes en mer un grand nombre de zoophytes, acalèpkes^ appelés aussi orties de mer^ et connus des marins sous le nom de vaisseaux de guerre portugaise Ce sont de jolis petits êtres vivants quivoguen

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comme de petits navires à la surface de la mer. Les marins en péchèrent un; mais l'un de ces marins en le touchant se sentit pris d'une telle irritation à la peau du bras que la douleur le mettait hors de lui-même : une friction de rhum fit disparaître cette douleur comme par enchantement.

Le 1 2 nous étions déjà à la hauteur de Lisbonne, et le 1 3 nous perdhnes de vue les Açores au milieu desquelles nous avions passé. Le lendemain nous fûmes accueillis par un vent si violent, qu'une des voiles d'avant fut déchirée en mille pièces, et que l'un de mes jeunes Australiens tomba par l'effet d'un mouvement irrégulier du vaisseau heurtant du derrière de la tête contre le plancher, et resta plusieurs minutes comme à demi mort. Ce mauvais temps dura près de quatre jours ; mais enfin le 27 avril , après une heureuse traversée, nous arrivâmes au port deSwansea en Angleterre.

7. Je n'ai pas besoin de dire avec quelle amabilité et quelle charité le respectable M* Charles Kavanagh nous donna l'hospitalité et des soins assidus pendant tout le temps que nous demeurâmes en cette ville . 11 nous fournit même d'argent, et nous en avions grand besoin. Mon premier soin fut de faire vacciner mes deux Australiens, dans le pays desquels la petite vérole est inconnue. C'est à quoi se prêta avec bonté le docteur Long, médecin à Swansea.

Ayant obtenu le passage gratuit par les soins diligents de la vertueuse Miss Mary Nicholl et de sa sœur, nous partîmes le 2 mai suivant de cette ville pour Liverpool, nous dirigeant vers Dublin, où nous arrivâmes le 5. Là, M. Jean Smith, correspondant de Mgr Brady, m'instruisit de l'état des choses concernant les affaires de la mission. Je sus que le premier payement pour l'acquisition des terres avait déjà été soldé par le P. Serra, ce qui fut pour moi une grande

%\fi MISSIONS CATHOLIQUES.

consolation. Restaient pourtant à payer les autres échéanœs , et en conséquence je me déterminai à partir pour Paris et pour Lyon, afin d'exposer aux deux conseils de la Propagation de la foi l'état de la mission de Perth.

Le 11 mai nous partîmes de Dublin, et en moins de 24 heures nous étions déjà dans les rues de Londres. Si les bateaux à vapeur avaient causé une grande surprise à mes jeunes Australiens , il n'est pas besoin de dire quel effet produisit sur eux l'idée de se voir transportés d^m lieu à im autre avec la rapidité de l'éclair , par le moyen de la locomotive. « Pourquoi, me disaient-ils, ne port,ez-vous pas en Australie cette sorte de feu? Sans bœufs ni chevaux, nous irions ainsi bien plus vite de la mission à Perth, et de Perth à la mission.

8. J'eus le bonheur de retrouver dans la capitale le docte secrétaire de la colonie de Swan-River , le chevalier R.-R. Madden, qui avait mérité toute ma gratitude nonseulement par tous les bons offices dont je lui étais personnellement redevable, mais aussi par tout ce qu'il avait fait, durant son peu de séjour en Australie, en faveur des catholiques 5 des sauvages et de la mission de la Nouvelle- Nursie. Nous avions fait la traversée d'Australie en Europe sur le même vaisseau avec lui, sa femme et son fils, et nous étant retrouvés à Londres, ce fut avec une extrême bonté qu'il m'introduisit auprès des premières autorités de la métropole. Je fus aussi un soir invité par lui à une réunion

dans laquelle des hommes instruits et philanthropes discutaient sur le sort des sauvages de l'Australie. J'y allai avec mes deux petits Australiens , et on y fit la lecture d'une Irltre provenant de. la Nouvelle-Galles du Sud, laquelle était tout à fait déforable aux pauvres Australiens. Je fus aussi après les autres invité à dire mon opinion, et quoiqu'elle fut çonlraiic à celle de Pauteur de la lettre et de quelques assis-

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tants, j'eus pourtant la satisfaction d'amener à raon sentiment la majorité de l'assemblée. Quelques-uns soutenaient que les Australiens étaient incapables de culture intellectuelle, de comprendre le bienfait de la civilisation, les avantages de la propriété, et autres absurdités de ce genre qu'il serait trop ennuyeux de relater ici. Pour toute réponse je traçai en abrégé l'histoire de la mission de la Nouvelle-Nursie, que mes lecteurs connaissent maintenant, et les raisonnements spécieux tombèrent devant la réalité des faits-

Le 27 nous partîmes de Londres pour Paris , où nous serions arrivés le soir du même jour si nous ne nous fussions arrêtés auprès des Bénédictins anglais du collège de Douai. Deux jours après nous étions dans la belle capitale de la France, qui à cette époque était si épouvantablement ravagée par la guerre civile et par le choléra.

9. Nous y fûmes témoins du 13 juin, dernier effort des hommes que la révolution de février avait soulevés de la fange sociale. Pendant que sous nos yeux de nombreux bataillons traversaient les rues au pas de charge, et que le piaffement des chevaux , le fracas des trains d'artilleries faisaient trembler les maisons d'alentour, un de mes petits Australiens m'en demanda la raison. Je leur répondis que, comme ceux qui venaient de passer en jetant de grandes vociférations étaient des méchants, les soldats allaient tirer sur eux des coups de fusils s'ils ne se tenaient tranquilles. « Mais je vois, reprit l'Australien, que les autres aussi ont des fusils, et alors qui sera vainqueur ? — Les méchants sont en petit nombre, fis-je alors, et les soldats l'emporteront. » Il demeura silencieux pendant quelques minutes ; puis il reprit : « Pourquoi n'allez-vous pas entre les soldats et les méchants, ne leur ôtez-vous pas les armes, et ne les renfermez-vous pas dans cette maison, afin qu'ils ne se bat-

su MISSIONS CATHOLIQUES.

tent pas, et noue vous aiderionB. — Parce que ce n'est pas mon pays et que je n'y connais personne , repris-je alors. — Cela ne fait rien; voub n'ôtes pas non plus de mon pays, et vous ne connaissiez pas les sauvages, et pourtant quand ceux-ci se préparaient à combattre, ou môme déjà combattaient, vous alliez vous jeter au milieu d'eux , vous leur ôtiez leurs ghici, vous les enfermiez dans la maison de la mission, et tout était fini : pourquoi donc ne faites-vous pas ici la même chose? » Un raisonnement aussi juste et aussi inattendu de la part d^un enfant qui huit mois auparavant errait dans les bois tout aussi sauvage, tout aussi brute que paisse Pètre sauvage au monde, me laissa sans réponse satisfaisante. Je ne voulus pas lui dire qu'en pareil cas, il est beaucoup plus facile d'obtenir un.bon résultat parmi les sauvages que parmi ceux qui se vantent d'être arrivés au suprême degré de civilisation !

Un jour ces deux petits garçons se divertissaient devant moi sur une des promenades publiques de la capitale, comme faisaient aussi beaucoup d'enfants de bonne famille, lorsqu'une dame s'approcha d'eux, et avec un air de bonté leur adressa la parole. Ils suspendirent leur amusement et l'écoutaient avec attention; mais ne la comprenant pas, l'un d'eux courut vers moi, me disant : ce 11 y a une femme qui veut nous dire quelque chose, mais la pauvre femme ne sait pas parler ; venez vous-même , et voyez si vous pouvez l'entendre. » La dame voyant cela s'approcha, et après m'avoir fait diverses questions sur les usages des Australiens, elle m'offrit de s'employer pour eux. Je la priai alors de m'indiquer où je pourrais à meilleur marché trouver d'autres vêtements pour ces petits garçons. Elle me donna une adresse ; mais à peine avais-je écrit sur mon portefeuille « La Belle-Jardinière : » — « Vous n'avez pas besoin d'écrire, me dit-elle; faites-moi le plaisir de venir

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avec moi. » Je la suivis ; je pris tout ce dont avaient be-* soin mes deux Australiens, et comme je voulais acquitter la note, je trouvai que la femme de chambre avait déjà payé le tout. Je priai la dame de vouloir me donner son nom ; mais sa réponse toute chrétienne fut : a Priez pour moi ! »

10. Après avoir exposé dans un mémoire succinct, au conseil central de Paris, les motifs de mon arrivée en Europe et les besoins du diocèse de Perth, je partis le 1 5 pour Lyon , afin de donner ^nm des renseignements au conseil de cette ville, parce que rien n'est décidé par Tun des deux conseils sans l'approbation de l'autre. Je trouvai que ces MM. avaient déjà reçu avis de ceux de Paris ; ainsi je n'eus pas à attendre au delà du 23 pour obtenir ce que je désirais.

11. Un de mes petits voyageurs étant tombé malade depuis quelques jours , je dus , par le conseil des médecins, le transporter au plutôt en Italie. Ainsi le jour même je partis pour Marseille où j'arrivai le jour suivant ; et de cette dernière ville, je partis le 27 pour le royaume des Deux-Siciles. Ayant eu le bonheur de me trouver sur le vaisseau même dont le commandant reçut à Civita-Vecchia les dépêches pour le saint Père avec la consolante nouvelle de l'occupation de Rome par l'armée française, laquelle s'était effectuée le 2 juillet , nous abordâmes à Gaëte, dans la nuit du 3, pour remettre les dépêches à Sa Sainteté, et le 4 nous entrâmes dans la rade de Naples.

Pendant ce dernier voyage l'état du jeune Diriméra s'était aggravé, en sorte que si le voyage se fût prolongé, je l'aurais peut-être perdu dans la traversée. Il se remit pourtant un peu durant les sept jours que nous dûmes passer au Lazaret , à l'occasion du choléra de France. Le 11 , après les avoir présentés tous les deux à son E. Mgr Fransoni, préfet de la Propagande, je partie avec eux pour

le couvent de la T.-S. Trinilé' delUi Cava , oiV, par les soins assidus et intelligents de mes bons confrères , Diriméra recouvra en peu de temps sa santé et sa vigueur premières.

GHAPITBE Xn.

1 . De retour à Naples, où je fus accueilli avec une bonté et une cordialité vraiment touchantes, par MM. Léopold Galluzzo et Antoine Paino, j'appris que son Em. le C. Fransoni avait reçu une lettre de Mgr Brady , dans laquelle non-seulement il lui donnait un minutieux détail de l'état de son diocèse, mais encore il lui demandaituncoadjuteur. La S. Congrégation de la Propagande, prenant en considération Tétat de ce diocèse et la demande de l'évoque, et en même temps connaissant les qualités de Mgr Serra et les ressources considérables qu'il avait su obtenii* de la piété des fidèles, tant en Italie qu'en Espagne, jugea convenable de proposer à Sa Sainteté sa translation de l'évéché de Port- Victoria à celui de Daulia in partibus injidelium^ et de le nommer coadjuteur avec future succession et administrateur temporel auprès de Mgr Brady. Or, comme le départ de Mgr Serra, pour son diocèse de Port-Victoria, avait été fixé au 8 septembre , l'Eminentissime Préfet fit toute sorte de diligence pour que la proposition de la S. Congrégation fut approuvée du saint Père. En effet, le 25 juillet. Son Em. le C. Fransoni daigna m'informer que l'approbation avait été donnée. Cette détermination fut à mes yeux un trait de miséricorde de la divine Providence.

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Les paroles ne suffisent pas pour exprimer quelle fut ma joie et mon contentement, en voyant que la mission de la Nouvelle-Nursie était sauvée. La très-sainte Trinité veillait sans doute sur cette mission fondée uniquement pour la plus grande gloire de son nom, et la Vierge immaculée ne pouvait pas permettre le délaissement de ce petit patrimoine des sauvages placé sous sa protection spéciale.

Ce jour-là même j'informai par lettre le P. Serra de tout ce qui m'avait été communiqué, et comme fortifié d'un nouveau courage et d'un nouveau zèle, je donnai toutes mes pensées aux préparatifs de mon départ pour Cadix et de là pour le couvent de la très-sainte Trinité de la Nouvelle-Nursie.

2. Le deux jeunes élèves, que j'avais confiés aux soins des religieux du couvent délia Cava, n'avaient pas encore pris l'habit monastique, parce que je désirais vivement que le saint Père les honorât de la vêture. Dans ce but je partis ^vec eux pour Gaëte, et j'y arrivai le 29. Grâce à l'empressement de l'infant D. Sébastien, je pus dans la matinée du jour même me présenter avec mes Australiens au baisement de pieds. Agenouillé devant l'auguste personne du saint Père, j'exprimai ma profonde gratitude pour le grand bienfait qu'il venait d'accorder à la mission de Perth, Le saint Père m'assura qu'il avait fort à cœur cette mission, et se retournant vers mes Australiens, il me demanda : « Que portent là ces deux petits garçons?» « Très-saint Père, répliquai-je alors, chacun de ces linges blancs renferme un habit monastique ; et comme ces deux enfants deviendront les premiers bénédictins de l'Australie, ou plutôt de la cinquième partie du monde, je supplie humblement Sa Sainteté de vouloir leur accorder l'honneur insigne de recevoir de ses mains l'habit de saint Benoît. » « Je le veux bien, ajouta le saint Père ; et, prenant l'habit

du pluB àgéf il Ten revêtit et lui donna sa bénédiction. Ensuite il me demanda son nom : a Jean-Baptiste. » — Eh bien, dorénavant, il aura nom Jean-Marie. » -^ Au second il conserva le nom de François-Xavier, en disant: a L'Australie a besoin d'un autre François-^Xavier. Puisse cet enfant le devenir avec la bénédiction du Seigneur. » Leur ayant ensuite fait présent d'un petit crucifix en argent, comme aussi à moi d'un beau chapelet , il nous donna sa sainte bénédiction.

3. A peine de retour au domicile de M. Dabunno, qui nous donnait une aimable hospitalité, j'eus communication du désir qu'avait Sa Majesté le roi des Deux-Siciles que les deux Australiens lui fussent présentés. Le pieux et magnanime prince nous accueillit avec la bonté qui lui est naturelle ; il me questionna sur beaucoup de choses relatives à la mission, sur notre première entrevue avec les sauvages et autres détails. Pendant notre entretien, l'un de mes deux jeunes AustraUens ayant remarqué de nombreux militaires, tant dans l'escalier que dans les appartements du roi , me demanda s'il était le père de H;ous ces guerriers. Je lui répondis que oui. a Oh! reprit-il, ce doit être donc un homme bien vaillant et bien bon, du moins à ce qu'il semble. » — « C'est ce qui vous semble et c'est aussi ce qui est, » repris-je alors. Sa Majesté ayant désiré savoir ce que l'enfant m'avait dit en sa langue, je le lui expliquai. Le roi ne put s'empêcher de sourire à une louange si ingénue et si bien méritée. En même temps l'autre, voyant que sa Majesté la reine agitait son éventail, piqué de curiosité, il le prit de bonne grâce d'entre ses mains, et il s'essayait à faire usage de l'éventail, tantôt vers lui-même, tantôt vers la reine. Celle-ci voyant l'innocence de l'enfant , non-seulement lui pardonna sa hardiesse , mais fit à tous les deux cadeau d'un éventail ,

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cadeau qui ne leur fut pas peu agréable. Sa Majesté le roi, pour qui je demande à Dieu prospérité et longue vie , fit présent à chacun de nous d'une naédaille en or, à Teffigie de la très-sainte Vierge, et de plus il voulut pourvoir gé-néreusement de ses deniers à Tameublement des deux cel* Iules de nos deux jeunes novices au couvent délia Cava, comme aussi subvenir à tout ce qui d'ailleurs leur serait nécessaire ; et il nous invita avec bonté à revenir chaque soir le reste du temps que nous passerions à Gaëte.

Mes courts instants se partageaient entre les intérêts de la mission et rétablissement des deux novices. Le 5 août ils entrèrent tous les deux au noviciat du couvent délia Cas^a^ et ces religieux, auxquels en grande partie est due l'existence de la mission bénédictine, dans l'Australie occidentale, non-seulement se prêtèrent avec une bonté ex* trôme à l'éducation des deux novices, mais encore se montrèrent disposés à les pourvoir de tout ce dont ils auraient besoin. Cela fait, je donnai tous mes soins à obtenir les passe-ports des divers sujets qui étaient disposés à passer avec nous dans les missions de l'Australie ; car le vapeur, qui était un bâtiment de guerre espagnol, et sur lequel Son Exe. Mgr Martinèz de La Rosa, ambassadeur d'Espagne auprès de la cour pontificale, nous avait accordé le passage gratuit, devait partir le 1 8 de Naples pour Barcelone.

4. Pendant que je m'occupais à Salerne de tous ces préparatifs, je fus en toute hâte appelé à Naples par son E. le C. Fransoni, lequel me donna communication du choix qu'avait fait de moi Sa Sainteté pour l'évêché de Port- Victoria. Je priai son Em. de s'interposer auprès de Sa Sainteté pour qu'elle daignât me dispenser de prendre une charge au-4essus de mes forces, et je repartis immédiatement de la capitale pour différentes villes, afin d'obtenir les passe-

ports en question. Je ne les avais pas encore tous obtenus, lorsqu'à la date du 9, je fus tout de nouveau, et pour le même objet, rappelé à Naples. J'y arrivai le 12, et le lendemain, m'étant présenté à son Em. Mgr le Préfet, je n'épargnai certainement ni raisons, ni prières, pour échapper à une dignité dont je me recx)nnaissais si incapable et si indigne. Je proposai des sujets de mérite ; mais tout fut inutile. Sa Sainteté avait déjà , sous la date même du 9, authentiqué la bulle par laquelle j'étais élevé à une charge si éminente et si lourde ; et il semblait que la Providence disposât les choses à l'encontre de mes désirs. En conséquence, le 1 5, fête de l'Assomption delà très-sainte Vierge, me prêtant comme machinalement à la cérémonie, moi qui écris ces lignes, je fus, tout indigne que j'en étais, sacré évêquede Port-Victoria, par son Em. même Mgr Fransoni, assisté de Mgr Monteforte, évêque de Sidonia, et de Mgr Vighi, évêque de Listres. C'était juste un an après, et le même jour, qu'avait été sacré pour le même siège le P. Serra, avec lequel j'avais partagé vingt années de travaux, tant en Espagne, qu'en Italie, et en Australie.

Dans les deux jours qui me restaient avant de partir pour l'Espagne, je vins enfin à bout de terminer tous les préparatifs ; et ensuite, désirant prendre congé de mes deux cliers Australiens, je me rendis au couvent délia Ca\^a. Je leur demandai s'ils étaient contents et s'ils se portaient bien ; ils me répondirent qu'ils se trou vaient mieux là qu'à la mission, et j'en étais bien convaincu. — « Je pars demain, leur dis-je; voulez-vous revenir avec moi? » — « Non » — « Et pourquoi ?» — a Parce que nous n'avons pas encore étudié : arrivés en Australie, nos parents et amis nous demanderont si nous comprenons les papiers qui parlent (Jes Iwres et les lettres) , si nous savons les faire (écrire)^ si nous savons faire des chevaux et des

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arbres (dessiner)^ et beaucoup d'autres choses ; et lorsque nous répondrons que nous ne savons pas, ils nous diront que nous sommes, comme eux, jun-^ar (Jiommes des bois). Ainsi il vaut mieux que vous partiez maintenant. En attendant nous étudierons beaucoup, et quand nous comprendrons tous les papiers qui parlent, que nous saurons chanter, jouer avec les doigis(jouer des instruments) j et aussi dire la messe, ce qui nous plaît beaucoup, alors nous ferons un papier qui parle (hélas! ils ne savaient pas que je devais aller à environ 2000 milles de la Nouvelle- Nursie), et alors vous viendrez nous trouver à la grande eau (au port de Fremantle) en nous amenant deux chevaux. De là laissant la maison qui marche {le vaisseau)^ nous irons par les bois, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et les petits garçons que nous pourrons trouver nous les conduirons à P école de la mission. Maintenant nous ne savons rien et nous ne pouvons pas faire l'école aux autres ; mais dans peu nous saurons beaucoup, et vous verrez. »

Un pareil langage, supérieur véritablement etàleur condition et à leur âge, me remplit de la consolation la plus douce. Quel bien ne pourront pas faire ces deux jeunes Australiens à leurs compatriotes , avec lesquels ils ont la communauté du sang et du langage, dont ils connaissent les croyances et les mœurs? Que Dieu les bénisse pour sa plus grande gloire et à l'avantage des âmes des pauvres Australiens.

5. Lorsque le 17, au soir, je me trouvai de retour à Naples, la mère de Tun de nos missionnaires se présenta devant moi toute en pleurs , disant que jamais elle ne permettrait à son fils de passer dans les missions d'Australie, (( parce que, ajoutait-elle, j'ai la certitude qu'il mourra dans un aussi long voyage par mer. » — Rien ne put triompher de son obstination ; elle demeura dans la maison où je

n% MISSIONS GATHOLIQUUES.

logeais, jusqu'au moment où arrivèrent les missionnaires et son fils avec eux, et en leur compagnie elle se présenta de nouveau devant moi. ftTapercevant qu'il y avait un missionnaire de moins, j'en demandai la raison. «Le jeune homme manque, me fut-il répondu, parce que n'ayant pu obtenir la permission de ses père et mère, il mourut hier comme subitement! Nous l'avons trouvé mort ce matin, quand nous nous sommes rendus chez ses infortunés parents, qui sont maintenant au désespoir de s*ôtre opposés à sa sainte vocation. » Un si triste récit fit la plus grande impression sur Pesprit de nous tous et particulièrement sur la mère de l'autre missionnaire, qui était là présente. Si Ken qu'elle aussi, craignant un pareil sort pour son propre fils, elle ne dit plus un seul mot, et le laissant en paix, s'en alla à la grâce de Dieu.

6. Le 18 août au matm je partis deNaples sur le vapeur Felasco'-Garaj'j conduisant avec moi sept missionnaires napolitains, et le soir même nous touchâmes au port de Gaëte. Dans cette ville je reçus du Souverain Pontife nombre de pouvoirs spéciaux dont plusieurs sont indispensables à un évêque isolé dans les régions australes. Ensuite la nuit suivante nous partîmes de Gaëte sur le vapeur le Lépante pour Barcelone, où nous arrivâmes le 23.

7. Je n'ai pas besoin de dire avec quelle satisfaction je remis le pied sur le sol de ma patrie, d'où j'étais parti il y avait onze ans. J'étais surtout ravi d'observer que les désastres d'une guerre civile également longue et acharnée avaient bien pu affaiblir, mais non éteindre les sentiments de piété vive qui firent sa principale gloire dans les siècles passés. J'en eus des preuves éclatantes à Madrid, à Tarragone, à Valence, à Samt-Jacques de Compostelle, à Séville, à Cadix, à Jerez, et tout particulièremet à Barcelone. Je regrette que les limites de cet écrit ne me permet-

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tent pas de publier les noms de tous ceux qui, dans ces villes et autres, furent pour nous prodigues de secours, d'encouragements et de protection. Qu'ils reçoivent tous ici les plus vives actions de grâces, et qu'ils soient assurée que dans les prières des nouveaux chrétiens d'Australie , leur nom aura une place toute spéciale, afin que le Très-Haut dans sa divine miséricorde daigne les récompenser et en cette vie et en l'autre.

A Barcelone donc, je trouvai réunis le plus grand nombre de ceux qui, avec Mgr Serra et moi, devaient passer dans les missions d'Australie. Or, comme tous ces missionnaires, aussi bien que ceux qui étaient arrivés de Naples, désiraient ardemment embrasser la sainte règle du grand patriarche des religieux d'occident et en revêtir le saint habit, dans la matinée du 28 août, jour fixé pour notre départ, je fis cette vêture avec grande solennité en l'Eglise de Sainte-Marie de la Mer, confiée aux soins d'un homme tout apostolique, D. Pedro Naudô. J'étais le premier moine qui, après quatorze années de déplorables tourmentes politiques, me faisais voir en ville avec l'habit de bénédictin. Au^ cela éveilla-t-il parmi le peuple un grand et religieux enthousiasme, en sorte que l'église où devait avoir lieu la cérémonie de la vêture se trouva tellement encombrée de monde, que l'accès en devint difficile, bien qu'il fût six heures du matin.

Au pied de Tautel de la bienheureuse Vierge, sous le vocable de VAmor hermosoj assisté du révérend P. Blanch, ex-président des religieux bénédictins, en Espagne, et de plusieurs autres religieux et prêtres, revêtu de mes ornements pontificaux, je bénis les habits et donnai la vêture à 28 missionnaires, remerciant le Seigneur d'avoir pu accomplir dans Barcelone une cérémonie dont il n'y avait pas eu d'exemple dans toute TËspagne depuis 1 5 ans.

'iU MISSIOINS CATHOLIQUES.

Ensuite ayant reçu et béni une belle banière , qui me fut offerte par les confrères de la Cour de Marie j je célébrai la sainte messe, durant laquelle une musique simple, mais vraiment religieuse, résumait à merveille toutes les émotions de la pieuse assistance. Avant que les missionnaires reçussent de ma main la sainte Eucharistie, le savant et pieux vicaire-capitulaire, M. Philippe Bertrany-Ros, leur adressa un discours plein d'onction et d'à-propos. La messe terminée, nous entonâmes les litanies des saints, et à ces paroles : sancta Maria, nous partîmes en procession pour le lieu de l'embarquement. La foule était si compacte qu'il nous fallut près d'une demi-heure pour sortir de l'église.

La procession était disposée dans Tordre suivant : quelques soldats de cavalerie ouvraient la marche au milieu de la multitude, et devant marchait la bannière portée par un religieux, prêtre, en habit monastique. Ensuite sur deux lignes suivaient, en grand nombre , bourgeois et prêtres, les membres de la confrérie de VAmor hermoso^ sous le patronage de laquelle s'était placée notre mission; puis les missionnaires selon leur rang, et moi revêtu de l'habit monastique, avec la croix épiscopale pour tout insigne , je fermais la procession. Nous étions suivis d'une multitude immense et recueillie; et tel était l'accueil qui nous fut fait partout, que les soldats ne suffisaient pas pour contenir ceux qui dans des sentiments de religieuse affection voulaient nous baiser les mains et l'habit. Chacun pleurait de tendresse , et lorsque, agenouillés près du vapeur sur lequel nous devions nous embarquer, nous entonâmes le chant duSahe Reginaj la multitude, désireuse de baiser encore une fois notre habit, vint se presser si compacte autour de nous, qu'on me conseilla de monter immédiatement sur le vapeur. De dessus le pont en planches qui joignait le

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bâtiment aa rivage, me tournant vers la foule, j'entonnai \eSitnomenDomini beiiedictum^ auquel le peuple entier, après un moment de merveilleux silence, répondit comme un seul homme. Enfin par la triple bénédiction j'appelai les grâces du ciel sur ce bon peuple de Barcelone, qui nous avait accompagnés avec tant de marques d'un religieux respect.

8. Après huit jours de navigation sur le vapeur le Baléarey nous arrivâmes heureusement à Cadix. J'y trouvai Mgr Serra, que j'embrassai après 17 mois de séparation. Il m'assura qu'il n'avait rien su de tout ce que Sa Sainteté avait disposé touchant les diocèses de Perth et de Port- Victoria, jusqu'à son passage par Lyon, en France, où il reçut une lettre de moi, datée de Barcelone et par laquelle je lui en faisais part. De son côté il me donna avis qu'il avait appris à Londres que le gouvernement britannique avait ordonné la suppreission de Port- Victoria , en considération de l'insalubrité de cette contrée et de la nullité complète des avantages commerciaux ou agricoles; de sorte qu'à mon arrivée dans ce port je n'y aurais plus trouvé un seul Européen. Cette nouvelle fut accablante pour moi, parce que je prévoyais l'embarras où j'allais me trouver, étant là isolé avec mes missionnaires, et sans savoir de qui me réclamer dans un cas de nécessité extrême. Effectivement, de Port-Victoria ou Essington à Sydney ou à Perth, il n'y a aucune espèce de moyen de communication à l'intérieur, et par mer on serait obligé de noliser un bâtiment tout exprès. Or, la distance la plus courte étant d'environ 2000 milles, il m'aurait fallu payer pour un seul bâtiment la somme qui devait fournir à notre subsistance pour l'année entière. Comment encore trouver ce bâtiment après que la colonie avait été abandonnée? Ma position était vraiment terrible,

et je ne savais quel parti prendre ; car si je partais et qoe le résultat devint sinistre, je serais facilement taxé d'imprudence ; et si au contraire je demeurais^ on pourrait aussi me trouver repréhensible. Enfin je me déterminai à partir pour me conformer aux ordres du Saint Père, abandonnant le reste à la divine Providence. Ma résoltition arrêtée, j'envoyai tout ce qui appartenait à ma mission , à bwd de la corvette de guerre la Ferrolana^ sur laquelle Sa Majesté Catholique avait généreusement accordé à Mgr Serra et k ses missionnaires le passage franc jusqu'en Australie. Je m'empressai ensuite d'écrire à la Congr^ation de la Propagande, pour lui faire part de ce qui avait été statué touchant Port-Victoria et la mettre à même de prendre les mesures convenables. Je savais d^ailleurs que la réponse ne me parviendrait qu'après mon arrivée dans mon diocèse, puisque le peu de temps que j'avais à passer dans Cadix ne me permettait pas d'attendre cette réponse dans cette ville.

9. M'étant ainsi mis la conscience en repos, j'attendais tranquillement le jour du départ, lorsque le 27 septembre je me rendis auprès de M. Quesada, commandant de la corvette, pour connaitre avec précision le jour de l'embarquement. Celui-ci me répondit que pour lui il était tout prêt, ajoutant néanmoins que d'après une communication qu'il avait reçue du gouvernement , il ne devait pas aborder successivement à Perth et à Port-Victoria, mais à celui de ces deux ports qui serait convenu entre Mgr Serra et moi. Résolu, comme je l'étais de quitter l'Europe, je sentis mon sang se glacer dans mes veines à cette fâcheuse nouvelle. Je compris aussitôt que c'était à moi de rester, puisque c'était Mgr Serra qui avait obtenu la faveur du transport gratuit. L'unique espérance qui me restait était la réponse du ministre de la marine, auquel Mgr Serra venait d'écrire à ce

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sujet. Mais comme il était arrêté dans les décrets de la di* vine Providence que je ne devais pas pour lors quitter l'Europe^ la réponse de M. le ministre fut négative, quoique des mc^ifs assez puissants eussent dû le déterminer en sens contraire.

Satisfait d'avoir mis en œuvre tous les moyens possibles afin d'effectuer mon départ, je regardai la réponse défavorable de ce ministre comme une disposition supérieure aux volontés humaines. Aussi, sans plus éprouver aucune peine, je pris la résolution de repartir pour l'Italie, d'exposer au Saint Père ce qui avait été décrété par le gouvernement anglais touchant Port-Victoria, et d'attendre de nouveaux ordres sur ma destination.

Cependant Mgr Serra, le 6 octobre au matin, partit du port de Cadix , faisant route vers l'Australie et emmenant trente-neuf béné^ctins niissionnaires, tant professeurs que novices, prêtres et ouvriers,

10. Grâce à la divine Providence et au courage ainsi qu'à la capacité nautique plus qu'ordinaire de M. Quesada, après une des plus heureuses traversées, qui ne fut que de quatre-vingt-cinq jours, la Ferrolana arriva en Australie le samedi 29 décembre 1849, et jeta l'ancre dans la baie de Fremantle, où Mgr Serra prit terre le jour m^e, avec tous les missionnaires .

1 1 . Le jour suivant, 30 décembre, Mgr Brady se transporta de Perth à Fremantle, où il reçut son coadjuteur et administrateur temporel , aussi bien qrie tous les missionnaires, avec les marques de la plus cordiale bienveillance. Il fut si satisfait des dispositions prises par le saint Père que le 6 janvier 1 850, non content de remercier par écrit la S. Congrégation delà Propagande et Sa Sainteté, il fit célébrer pontificalementMgr Serra, dans l'église de Perth, et chanter avec solennité le Te Deuni. En cette circonstance, Mgr

â2S MISSIONS CATHOLIQUES.

Brady prononça un beau discours, dans lequel il rendit d^éclatantes actions de grâce à la divine Providence, pour une telle faveur, et il encouragea puissamment les nouveaux missionnaires à faire de plus en plus progresser l'œuvre combinée de la conversion et de la civilisation des Australiens.

Les nombreuses affaires que Mgr Serra eut à terminer en ville, retardèrent le départ des missionnaires pour la Nouvelle-Nursie, jusqu'au 17 du mois. Mgr Serra partit après eux à pied, dans la nuit du 19, accompagné du seul P. Garrido. Il les rejoignit bientôt, et alors tous ensemble ils continuèrent leur marche, accompagnés de quelques sauvages, et suivant ce même chemin que j'avais tracé en décembre 1847, avec l'aide de mes quatorze Australiens.

12. Après des fatigues et des efforts sans nombre, dans lamatinée du 26 janvier, les missionnaires arrivèrent à la Nouvelle-Nursie. Un peu avant leur arrivée de nombreux sauvages, portant des rameaux verts en leurs mains, vinrent au-devant d'eux, et surtout de Chiara (c'est ainsi qu'ils prononcent le nom de Mgr Serra) (a), auquel ils baisaient les mains et donnaient d'autres marques d'un respect affectueux , en même temps qu'ils raccompagnaient en triomphe à la chapelle de la mission. Là, en actions de grâce de tant de bienfaits reçus du Très-Haut, on chanta quelques prières. Le lendemain, qui était le dimanche de la septuagésime , les missionnaires, brûlant du plus J^eau zèle, passèrent la journée en effusions de grâces et en humbles et ferventes prières, pour obtenir du Ciel bénodiction, aide et secours dans la grande œuvre qu'ils ali^ient entreprendre. Enfin le 28 janvier, les voilà tous cn>uragcusement à l'action, s' occupant comme à l'envi, qui d'une

(a) Les Australiens n'ont pas la lettre s dans leur langue ; voilà pnqrquoi au lieu de dire Serrai ils disent Chiara»

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chose, qui d'une autre, selon ce que leur avait confié leur sage et habile directeur Mgr Serra.

Qu'il me serait doux de me retrouver là au milieu de mes confrères, et de partager avec eux peines, sueurs et consolations ! Mais non : cette divine Providence qui prévoit tout et dispose doucement toutes choses selon ses hautes vues, veut que je sois en Europe, et que dans la ville éternelle, renonçant à ma volonté propre, je me tienne prêt à exécuter les ordres, qui, donnés sur la terre par le vicaire de Jésus-Christ , me manifesteront évidemment la volonté de Dieu dans le ciel {a).

Terminant ici l'histoire de rétablissement des missions de la Nouvelle-Nursie, je vais parler dans la troisième et dernière partie de ce livre, des usages et des mœurs de ceux

d'entre les sauvages qui, se tenant dans le voisinage de la mission, m'ont donné toute facilité de les connaître et de

les étudier.

(a) Les épreuves de Mgr Salvado ont eu un terme. Mgr Brady s^étant démis de révéché de Pertb, Mgr Serra en est devenu titulaire; et il a pour coadjuteur Mgr Salvado, qui s* est embarqué à Londres pour rAustralie, le 15 novembre 1852. (Note du tradtActeur.)

TROISIÈME PARTîEe

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