‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 23 sur 79 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

1 . Lors de mon arrivée à la Nouvelle-Nursie, je trouvai rhabitation terminée. Je pensai ensuite à préparer les matériaux nécessaires pour la construction d'une petite église dans laquelle, avec les missionnaires si ardemment désirés, je pourrais célébrer avec plus de décence et de pompe les saints mystères. Mais au beau milieu de cette autre construction, arriva la saison du lavage et de la tonte des brebis. Le lavage s'exécute dans un endroit où il y ait au moins une hauteur d'eau de cinq empans, et il faut rester dans l'eau tout le temps nécessaire pour laver et frotter les brebis avec soin une à une : opération longue et pénible, mais indispensable' pour obtenir que la laine soit propre et ait du prix. Après deux jours de ce travail commence la tonte, et les toisons, roulées le dedans en dehors, sont mises dans des sacs pour être envoyéesà une destination quelconque. C'est ce que nous eûmes à faire, et nous passâmes à cette besogne plus d'un mois et demi ; en sorte qu'après ce travail vint celui de la moisson.

La providence divine nous avait envoyé une récolte qui fut la meilleure de toute la colonie. Je me rappelle que

NOUVELLE-NURSIE. 493

quelquefois me trouvant au milieu des blés , les épis me dépassaient la tête. J'ai compté sur une seule touffe trenteneuf chalumeaux, dont chacun portait un épi long de cinq pouces au moins. Bénédiction du ciel! Une aussi abondante récolte nous assurait humainement parlant du pain, et il y avait à espérer que les inconvénients soufferts par nous dans le principe n'auraient pas à se reproduire; je veux dire que nous ne serions pas réduits à quitter le travail par épuisement de forces ; que nous n'aurions pas à nous nourrir de racines et de gomme, unique fruit , pour ainsi parler, des arbres d'Australie, ou bien de manger des lézards, des vermisseaux et autres mets nauséabondes. Nos travaux assidus que Dieu avait daigné bénir, rendaient notre situation présente bien autrement confortable que par le passé. Cette fois l'opération du sciage des blés s'effectua plus rapidement que l'année précédente, à raison du grand nombre et de l'habileté des sauvages accourus pour nous aider. Ensuite chaque sauvage qui possédait une portion de terrain ensemencé , se mit en mesure de moissonner son champ ; et le produit en ayant été porté, dans le char de la mission, sur l'esplanade du couvent, je leur parlai en ces termes : « Maintenant chacun de vous a son blé ; il faut qu'il en soit fait deux parts : la première servira à votre nourriture et aux semences de l'année prochaine; et l'autre, étant destinée à être vendue , vous la porterez dans notre char à Perth ; vous mettrez de côté l'argent que vous en retirerez pour acheter des vêtements, des brebis, des porcs, et autres animaux qui seront tout à fait à vous ; mais sans pouvoir les tuer, ni vendre pour le moment, à moins que vous n'ayez auparavant mon autorisation ; et cela afin de les multiplier en peu de temps, et aussi afin que vous ne soyez pas trompés dans les conventions. Etes-vous contents? »

Ils rae répondirent tous d'une voix et avec des signes d'approbation : « Caia^ Caia; guaba; nunda tonga cumbar. » C'est-à-dire : « Oui, oui; c'est bien; tu comprends beaucoup. » Ils se trouvèrent très-satisfaits d'apprendre que leurs travaux allaient leur procurer tant d'avantages. Leur imagination ardente y ajoutait la possibilité de construire bientôt des habitations sur leurs propriétés, et de former ainsi un petit village autour du cou Vent : or c'était justement là enfin le but auquel nous tendions par tant d'efforts.

Pour mettre à exécution tine si grande entreprise , je voyais parfaitement combien insuffisants étaient mes propres efforts, et ceux des deux catéchistes mes coopérateurs, Fowler et Butler, dont le dernier avait pris la place de Donovan, dans le courant du mois d'août. Aussi ne pourrais-je rendre l'anxiété avec laquelle j'attendais le P. Serra et ceux qui devaient raccompagner comme missionnaires à son retour en Australie. Mais, hélas ! quelle malheureuse nouvelle! Quelle perte inattendue pour l'établissement de la Nouvelle-Nursie ! Dans un voyage à la capitale, j'appris de MgrBrady la nouvelle que le P. Serra^ sur la proposition de Mgr Polding, avait été élu évêque de Port-Victoria, le 9 juillet 1 847 ! A cette nouvelle, je sentis mon sang se glacer. J'avoue ma faiblesse; pendant quelques jours je fus en proie à la plus affreuse hypocondrie, et je demeurai comme un insensé. Je voyais comme une conséquence nécessaire que Mgr Serra se rendant à Port-Victoria , éloignée de Nursie de plus de 2000 par mer, puisqu'il n'y a pas de communication par terre, toutes mes belles espérances et nos communs projets étaient complètement évanouis, a Et comment, disais-je, pourrons-nous payer la dette contractée par l'achat des terres acquises au profit de la mission de Nursie, lorsque Mgr Serra aura tous ses

NOUVELLE-NURSIE. 195

soins à donner à sa nouvelle mission de Port-Victoria et non plus à celle de Perth ? o Le cas était extrême ; et non-seu* lement je me crus frustré de toutes mes espérances, mais Mgr Brady lui-même ne fol pas peu embarrassé pour le moment, et, afin d'y remédier, il résolut de partir pour l'Europe par le premier navire qui se présenterait. Cependant m' étant , pour ainsi dire , éveillé de cette profonde mélancolie qui , pendant quatre jours , pesa sur moi , je m'aperçus que mon abattement ne provenait que de la trop grande confiance dans les efforts humains, alors que Toeuvre était toute de Dieu. Et en effet j'attendais des hommes ce que je n'aurais dû attendre que de la divine providence, de cette providence qui tant et tant de fois m'avait sauvé parmi de graves et imminents périls, et qui veillait sur la mission de la Nouvelle-Nursie, plus que moi, créature chétive, je ne pouvais même l'imaginer. M'étant donc repenti et humilié devant le Seigneur, et plein d'une sainte confiance en lui, je retournai à la mission ; et là, au nom de la très-sainte Trinité, je me remis courageusement à mes travaux accoutumés, et je repris la construction de la petite église déjà commencée.

2. Un soir, pendant que je disais mon bréviaire, j'entendis un bruit au dehors comme de coups répétés et de cris de femmes ; ce qui me fit soupçonner tout d'abord quelque accident sinistre. Je courus aussitôt, et je vis autour d'un feu huit femmes de sauvages qui se battaient sans pitié à grands coups de leurs uanesy ou grands bâtons. Je me jetai au milieu d'elles pour les séparer; mais mes paroles étaient emportées par lèvent ; ce n'étaient plus des femmes, mais, pour mieux dire, des bêtes féroces. Alors, je pris un petit bâton, et en le faisant retomber à coups redoublés sur les épaules des plus furieuses , je mis fin à une rixe, dans laquelle il y avait eu des têtes brisées , des

épaules fracassées, et du sang versé à flots : pas une des combattantes dont la peau noire ne fût rougie de sang de la tète aux pieds. Voyant que leurs maris, assis d'un air indifférent autour du feu , ne faisaient qu'en rire , je les gourmandai vivement. « Comment, vos femmes s'entretuent les unes les autres, et vous vous tenez tranquilles, sans vous soucier de les séparer ?» — « Qui donc voudrait, me répondirent-ils, se mêler des querelles des femmes? » — « Mais vous, quiètes leurs maris !» — « Nous! cela nous importe très-peu !» — « Comment, cela ne vous fait rien? Mais si Tune d'elles vient à mourir, alors cela vous fera quelque chose? » — « Rien du tout : s'il en meurt une, il nous en reste mille. »

M'apercevant que je n'avais rien à gagner auprès de pareils êtres, dignes d'ailleurs de toute piété, je ne pus faire rien de mieux que de donner mes soins aux blessées , et de les réconcilier les unes avec les autres. Pauvre femme! pensais-je en moi-même, si dans la société humaine tu es quelque chose , tu le dois à l'Evangile de Jésus-Christ ! Parmi les sauyages tu es réduite au dernier degré d'abjection. Ta vie, à ta naissance, est au pouvoir d'une mère dénaturée, si en venant au monde tu lui apportes un trop grand surcroît de peine, ou si, pour comble d'infortune, tu es sa troisième fille. Dans les années de ton enfance , en cas d'extrême famine , tes membres servent de pâture à ta famille, qui n'écoute que sa faim!... Et quand tu es adulte, ta vie n'est comptée pour rien par ton mari lui-même! femmes d'Europe, vous qui jouissez des inestimables privilèges dont la religion vous a dotées, souvenez-vous au moins quelquefois de vos innombrables sœurs. Secourez-les dans cet excès de misère, afin qu'avec vos largesses les missionnaires puissent éclairer des vérités de notre divine religion leurs féroces maris et les civiliser.

NOUVELLE-NURSIE. 497

Ces malheureuses alors sortiront de Tabîme de misère et de dégradation où elles gisent abandonnées.

3. J'ai dit que dans le cas de famine extrême les Australiens se nourrissent de chair humaine. Voici le récit que m'en fit mon fidèle Bigliagoro : « C'était par un temps d'hiver, me dit-il, lorsque après une pluie abondante qui dura six jours de suite, et par un froid extrême, nous ne trouvâmes aucune espèce de gibier pour manger. Nous étions quatre familles que la faim réduisait au désespoir. Dans cette douloureuse extrémité, un homme de la compagnie prit son dauak (morceau de bois dei^enu très^ dur par V action du feu) y et il en frappa traîtreusement ma jeune sœur à la tête, en sorte qu'elle tomba par terre à demi-morte. Ils la prirent ensuite, et à demi-vivante, sans la dépecer, ils la placèrent sur un grand feu, et avant qu'elle fût entièrement rôtie ils se partagèrent ses membres. Comme j'avais faim autant que les autres, j'en eus ma part. Or, quoique le sang qui me dégouttait sur le menton et sur les mains fût le sang de ma propre sœur, hélas ! orpheline, pourtant la faim extrême qui me tourmentait en ce moment me fit tout oublier. Il est vrai qu'alors j'étais trop jeune et que je comprenais peu ce que je faisais; si c'était aujourd'hui, elle n'aurait pas été tuée, parce que j'aurais été en état de prendre les armes contre celai qui aurait attenté à sa vie. Mais en pareil cas, le malheureux sort serait tombé sur quelque autre jeune fille, sans doute sur la plus grasse et la moins protégée, parce que la faim était désespérée et qu'à tout prix il fallait manger. » Quelle horreur! Quelle inhumanité! Quand bien même nos travaux et nos souffrances n'auraient procuré à ces misérables d'autre bienfait que la suppression d'usages aussi barbares, nous nous en croirions bien suffisamment récompensés , et nous nous estimerions sin-

49a MISSIONS CATHOUQUPS.

gulièreme^t heiireqx. Mais ce ne fut pas l'unique résultat de nos soins.

4. Quand nous pénétrâmes dans ces bois, en février 1 846 , nous ne trouvâmes que des créatures qui tenaient bien moins de 1^ homme que de la bâte ; des sauvages qui se tuaient, comme on vient de le voir, pour se dévorer les uns les autres; qui déterraient leurs morts même après trois jours de sépulture pour s'en nourrir dans les cas extrêmes; des maris qui pour un rien tuaient leurs femmes ; des mètres qui donnaient la mort à leur troisième fille, alléguant pour raison unique le grand nombre de femmes; des sauvages qui , pour ne pas trouver une mort certaine, étaient obligés de se renfermer dans une circonscription de territoire où, soit le droit de naissance, soit Tamitié, leur garantissaient la vie sauve; des hommes enfin qui fuyaient les Européens comme des bêtes féroces, qui ne connaissaient nullement le travail , qui n'a** valent aucun culte religieux , et qui en conséquence, quoiqu'ils eussent Vidée d'un esprit malfaisant, n'adoraient aucune divinité, ni vraie, ni fausse.

Tel était Tétai misérable de ces infortunés à notre arrivée dans les bois solitaires où nous fondâmes notre mis-* sion. Et maintenant, en décembre 4848, ces sauvages, autrefois presque réduits à Tétat de brutes, étaient de^ venus des hommes plus ou moins civilisés.

On n'entendit plus dire que parmi eux quelqu'un eût été tué pour servir de nourriture aux autres, et encore moins qu'aucun mort fût déterré dans ce but. On ne vit plus des maris tuer* leurs femmes, ni les mères donner la mort à leur troisième ni à leur quatrième fille. L'antipathie traditionnelle entre sauvages, même natifs de pays éloignés, avaitcomplétementdisparu,en sorte qu'ils pouvaient porter fidèlement des lettres à des distances quelquefois de plus

NOUYELLE-NURSIE. 499

de 100 milles. Ils ne fuyaient plus à l'approche des Euro* péenSy mais la plus grande harmonie régnait entre les uns elles autres, et au besoin ils s'offraient à servir de guides parmi les bois ; ils en vinrent môme jusqu^à nous demander de pouvoir construire des habitations pour s'établir avec leurs familles auprès de nous. Ils travaillaient à la terre en notre compagnie , et il y en avait parmi eux qui , avec grande attention et diligence, donnaient leurs soins à leur propre champ de blé, premier fruit de leurs sueurs. Ces hommes qui antérieurement n'auraient permis à qui que ce fût de toucher à leurs enfants, nous les confiaient à nous, de leur plein gré, ou même nous les portaient eux-mêmes , et nous contraignaient, pour ainsi dire, de les garder en notre compagnie. Dénués qu'ils étaient de toute culture intellectuelle, ils ne pouvaient se persuader d'abord comment par le moyen d'une lettre, nous pouvions connattre les pensées d'une autre personne éloignée de nous ; et puis, voyant que leurs enfants aussi commençaient à com* prendre les lettres et les livres-parlants^ ils nous priaient de vouloir bien les instruire de plus en plus, et même les baptiser, comme nous fîmes pour plusieurs; et non-seulement les parents, mais les enfants eux-mêmes en montraient grand plaisir et satisfaction. Telle était la confiance qu'ils avaient mise en nous, qu'à la nouvelle du départ de quelque missionnaire pour l'Europe, les enfants se disputaient entre eux à qui serait préféré pour l'accompagner dans cette longue traversée; et les parents se montraient de leur côté très-satisfaits , lorsque leurs enfants avaient été préférés. Que s'il en eût été autrement, nous n'aurions pas pu, comme nous l'avons fait, conduire en Europe cinq jeunes élèves. Bref, ces hommes d'abord semblables aux brutes, puisqu'ils ne rendaient de culte religieux à aucune sorte de divinité, devenus ensuite plus ou moins instruits

des mystères de notre divine religion , pliaient volontiers le genou devant P homme-Dieu qui^ pour eux^ non moins que pour tous les autres hommes, avait pris une chair, avait souffert et était mort. Et en vérité ce nous était une bien grande consolation de les voir assister avec beaucoup de recueillement et de respect à nos cérémonies et au divin sacrifice de la messe, que dans le principe ils disaient être notre Jalaru^ ou fête de danse

5. Si d'ailleurs nous nous sommes évertués à augmenter et faire prospérer les biens matériels de notre mission, nous n'eûmes en cela d'autre but que la plus grande amélioration morale et civile de ces malheureux. Et en effet les missionnaires en se consacrant à la conversion et à la civilisation des peuples sauvages et] nomades , doivent pourvoir en même temps à leurs besoins, soit spirituels, soit temporels. En conséquence une mission fondée dans ce but, doit se pourvoir d'autant de biens temporels que possible , non pas pour s'enrichir , mais pour subvenir à tous les besoins de chaque famille sauvage, qui, renonçant à une vie de paresse, voudra bien adopter un domicile fixe.

D' autre part recevoir et garder dans la mission les sauvages pour les instruire et les élever, pendant un certain temps, c'est sans doute un commencement indispensable pour l'amélioration de leur sort; mais les avoir toujours et en tout temps dépendants de la mission même, en les faisant travailler, non pour leur propre bénéfice, mais pour celui de la mission, c'est à mon avis, s'entendre mal à faire le bien . En effet, ne se voyant pas suffisamment récompensés de leurs fatigues, ils tombent dans un déplorable état de paresse, dont ils ne se corrigent jamais , assurés qu'ils sont que, soit qu'ils travaillent, soit qu'ils ne travaillent pas, leurs intérêts sont toujours les mêmes, et qu'on ne leur refuse pas la

NOUVELLE-NURSIE. 201

nourriture de chaque jour. Il ne faut pas dire que le sauvage ne sait pas apprécier la valeur de la monnaie, ni le prix de la propriété. 11 en acquiert en peu de temps une juste idée ; et alors il s'ingénie avec le plus grand zèle à augmenter son avoir, dans le but d'améliorer son sort par ce moyen. Mais si on lui fait sentir les charges de la civilisation et non ses avantages; et si la modicité et Tinsuffisauce de la compensation le dégoûtent de travailler au profit d'autrui , il préfère l'indépendance de la vie sauvage aux inconvénients de la civilisation, et il s'en retourne aux bois. En outre, l'histoire nous montre par mille et mille exem pies que les missions ne furent pas toujours, ni par tous, respectées autant qu'elles le méritent ; et les biens temporels à elles appartenant passant des mains des missionnaires en celles de particuliers avides, les pauvres sauvages se virent dans la dure nécessité de renoncer malgré eux, à la vie civile et de se retirer dans leurs forêts natives, plutôt que de mourir de faim, ou de devenir les esclaves de ces nouveaux possesseurs. Si chaque famille de sauvages avait été trouvée établie indépendamment de la mission , si la terre qu'ils labouraient eût été leur propriété , aussi bien que le bétail et le mobilier, en eût-il été ainsi? Non, cela n'est pas à croire. Encore que missions et missionnaires eussent été supprimés , les familles établies sur des terres leur appartenant en propre , auraient été respectées ; et elles-mêmes auraient pu faire valoir leurs droits contre les envahisseurs, et avec leurs droits conserver la religion dans laquelle elles avaient été élevées.

Ainsi donc notre intention, en faisant progresser avec tant de sollicitude la mission qui nous avait été confiée , n'était autre que de pourvoir le plus tôt possible du nécessaire pour leur établissement chaque famille de sauvages, en fournissant à chacune ce qui est indispensable pour la vie

âO» MISSIONS CATHOLIQUES.

agricole. Nous ^tretenions ainsi l'espoir de pouvoir arriver à notre but favori, savoir de fonder un village de sauvages propriétaires, devenus déjà agriculteurs et artisans, non moins que vrais chrétiens. Mais comme ce devait être là Tœuvre de beaucoup d'années, nous étions fortifiés par la pensée que d'autres conduiraient à bonne fin ce qui par nous ne pouvait avoir que d'humbles commencements 6* C'était à l'entrée du mois de décembre, et la cons-» truction de notre petite église touchait à son terme. Mais à peine la toiture était^elle achevée, qu'il nous fallut nous mettre à battre le blé. Cette opération nous réussit facilement, parce que la mission était pourvue de quelques chevaux. Pendant qu'on battait le blé sur l'aire du couvent, il me fallut pourvoir pour l'avenir à la pâture des brebis qui dans peu allaient atteindre le chiffre de ,1 800. Avec la connaissance qu'avait Bigliagoro de toutes ses forêts, il ne tarda pas à découvrir d'excellents pâturages, qui suffisaient à nos besoins. La chaleur était extrême en cette saison, et il devenait très-difficile de trouver de l'eau dans les bois ; de sorte que le premier soir de notre voyage à notre retour vers la mission , quoique nous eussions du thé en feuille et du sucre, il n'y avait pas moyen de préparer notre breuvage ordinaire. En d'autres occasions nous avions pu en mangeant du pain avec du sucre nous passer assez long^ temps de boisson, mais dans cette circonstance, outre que le pain nous manquait, nous étions cruellement tourmentés de la soif. Ayant fait un grand feu avec le précieux bois de sandal qui se trouvait en abondance dans ces parages, chacun de nous se mit à la recherche de l'eau, en diverses directions; mais après d'inutiles fatigues, je revins à l'endroit du feu, où à ma grande satisfaction je trouvai que Bigliagoro était tout occupé à pétrir un peu de farine, après avoir mis sur le feu avec de leau le vase à préparer le thé.

NOUYELLE-NIIRSÏE, 203

a Brave Bigliagoro , lui dis^je , comment as»tu pu trouver de l'eau ? » Il ne me répondit rien , et ayant mis cuire la pâte sous les cendres, il fit infuser le thé dans Teau qui déjà était bouillante. Après le souper, avant de nous livrer au sommeil, je recommandai à mon fidèle sauvage de nous pourvoir d'autre eau, pour être plutôt prêts à partir le lendemain. — « Il n'en reste plus une seule goutte, me répon-» dit-il; j'en avais trouvé sur une grande pierre tout juste autant qu'il nous en fallait pour le besoin présent ; et il m'était si malaisé de la recueillir, que ne pouvant y parvenir d'autre manière , je m'y suis pris à plusieurs fois et j'en retirais chaque fois avec la bouche plein une gor-» gée. — Avec la bouche? — Oui : et comment faire autre^ ment? — Tu aurais dû au moins m'en avertir! — C'est vrai ; mais je pensais qu'alors vous n'auriez pas voulu prendre le thé, ni manger de la galette! »

7. Chaque fois que de retour à la mission , je voyais l'activité de ces bonnes gens qui vaquaient à tant de travaux divers, je sentais s'élever dans mon cœur les sentiments les plus vifs de haute gratitude envers cette divine providence, qui nous comblait de tant de grâces. Les femmes sauvages non moins que les hommes avaient toujours quelque chose à faire ; et à peine cette fois fas-je arrivé au couvent que plusieurs d'entre elles se présentèrent , me demandant une chemise pour chacune, parce que le man» teau de peau, ou boca^ comme elles l'appellent, ne leur permettait pas de travailler à l'aise. Je n'avais pas certes assez de toile pour les contenter toutes ; mais ayant trouvé sous ma main une assez grande pièce de toile de coton, je m'ingéniai à les satisfaire de mon mieux. Je taillai moi^ même des chemises : Dieu sait comme ! Et après que je leur eus donné l'exemple, chaque femme se mit à ooudre la sienne. En les voyant chaque jour affairées à dé pareils

ouvrages, j'en demeurai tout consolé. Mais à vrai dire, c'était chose risible que de voir ces coutures faites par des mains novices ; tantôt saillantes , tantôt applaties , tantôt assez droites et tantôt tortueuses, traçant le long des bords comme autant de méandres rouges : car il faut dire que je n'eus pas d'autre fil que du fil de couleur, pour former Ja main des dames australiennes aux. premiers essais des arts domestiques.

Somme toute, l'ensemble de chaque chemise formait un vrai chef-d'œuvre en son genre. Que pouvait-on espérer de plus de telles mains, et d'un tel directeur ? Quel que f&t pourtant le mérite de ces ouvrages, il est certain que les femmes prenaient beaucoup de plaisir à s'en occuper, et elles désiraient ardemment de s'en couvrir. C'était tout ce que j'avais à cœur.

Page 1