‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 77 sur 79 · J)E LA · texte numérisé non relu

J)E LA

Au commencement de l'année 4 854 , époque où se terminent les mémoires du R. P. Salvado, les colonies fondées à Test et au sud de rAustralie, marchaient avec rapidité vers un état de prospérité matérielle, sans exemple et sans précédents. Quelque merveilleux qu'aient dû paraître les résultats obtenus, d'après les chiffres produits par le R. P. Salvado, jusqu'aux années 4847 et 4848 , l'étonnement redouble encore en présence des chiffres officiels fournis par la statistique pour Tannée 4850. Nous donnons ces résultats d'après les auteurs anglais S. Sydney (a) et Butler-Earp (6), qui eux-mêmes les ont recueillis dans les rapports ofGciels des chambres de commerce et des fonctionnaires du gouvernement britannique.

KOUVBLLE-G^LLES DU SuD. YiCTORIA (c), AUSTRALIE MERIDIONAL!.

Population. . . 200,000 âmes 78,000 63,000

Œgenrel ^-670.3001. st. . . . 744,225 887,423

Exportations. 1,990,9001. st. . . 1,041,796 453,668

Bétesàlaine. 7,026,000 têtes. . . 6,033,000 1,200,000

Bétes à cornes. 1,300,100 346,562 100,000

Chevaux. . . . 111,200 16,743 6,000

Si Ton compare ces chiffres avec ceux de 4 843 , par exemple , on trouvera que la population des deux colonies , la Nouvelle-Galles du sud et Port-Phillip ensemble, était plus que doublée, puisque celte même population, en 4843, n'était que de 429,000 âmes. L'accroissement du bétail avait suivi une progression bien autrement rapide. Les deux colonies ensemble ne comptaient, en 1843, que 5,000,000 de brebis et 62,000 chevaux. Par conséquent l'augmentation en 4 850 était de beaucoup au delà

(a) The three colonies of Australia hy S. Sydney. Londoiiy 1852.

{f>) The gold colonies of Australia hy G. Botler-Farp. London^ 1853.

(c) Colonie de Port'Phillip,ou Australia-FfUx.

du double. Pour l'espèce bovine , on pourrait au premier coup d'œil imaginer que l'augmentation était moins considérable , vu que dès 4 843 le chiffre était de 4,017,000. Mais cela tient à l'énorme quantité de bétail qui depuis cette époque fut abattu et soumis à la cuisson pour en obtenir le suif. La même observation est applicable aux troupeaux de brebis.

De jour en jour on pouvait constater que par ses mines de charbon et ses mines de cuivre, le continent australien avait été doté de tous les éléments essentiels au parfait développement des Etats civilisés. La colonie de 1* Australie méridionale, par exemple, pouvait se promettre d'exporter le cuivre par 300,000 quintaux, chaque année. Elle pouvait envoyer sur le marché de Londres, du blé jugé par les comiaisseurs aussi beau qu'il puisse y en avoir au monde.

La conclusion naturelle de toute cette statistique doit être que l'Âustra* lie, ne possédât-elle pas une seule once d'or, n'aurait eu rien absolument à envier aux pays les plus favorisés des dons de la richesse. Que pouvait craindre , ou plutôt que ne pouvait pas espérer un pays dont le sol est susceptible de produire en si larges proportions tous les soutiens de la vie de l'homme? 11 est vrai que la culture des terres et l'élève du bétail y étaient comme à l'état de puissances jalouses et tendant presque à éliminer chacune sa rivale; quoique au jugement des plus sages appréciateurs il y ait un champ vaste et commode ouvert à toutes les deux ensemble. Nul doute pourtant que, sans la découverte de l'or, qui est venue peutêtre un peu trop brusquement compliquer les intérêts; nul doute que les longs et célèbres débats entre les Settlers (a) et les Squatters (6),

(a) Settlery signiGe un colon légalement établi sur un terrain qu^il consacre principalement à la culture.

(ù) Squatter, ce mot emprunté au jargon colonial des Etats-Unis d'Amérique, signifie proprement celui qui, de sa propre autorité et sans titre légal, occuiie des terrains non encore colonisés. A Torigine, ce mot n'eut guère qu'une acception odieuse, et fut à peu près synonyme d'aventurier peu délicat sur les moyens de s'agrandir. Les squatters d'Australie sont des possesseurs de troupeaux qui, moyennant un prix de 10 livres sterling par an, pour le parcours nécessaire à quatre mille brebis, obtiennent du gouvernement, à litre de bail, des portions de territoire dont ils ont la jouissance pour un temps qui varie d'une à quatorze années. Ils ont le privilège exclusif d'acquisition pendant la durée du bail et celui de préemption à l'expiration du bail. En fait, ils étendent souvent le parcours de leurs troupeaux l)eaucoup au delà des limites du territoire pris à bail. Du reste, il parait que ce bail ne leur confère le droit de vendre aucun des produits du sol, bois, pierres, récoltes. lis ne peuvent non plus s'opposer à l'occupation simultanée de portions de ces territoires par les coupeurs de liois, les chercheurs d'or, les marchands avec leurs magasins. On comprend que les squatters voient d'assez mauvais œil tout ce qui vient gêner et circonscrire le parcours de leurs troupeaux.

n'eussent pu èire bien plus tôt définitivement réglés , comme ils le seront certainement un jour.

On peut donc affirmer qu'avant 4 854 , les discussions soulevées par la presse australienne étaient moins les symptômes du malaise , que d'une prospérité luxuriante. On entendait chaque semaine les feuilles périodiques de Sydney, de Melbourne , d'Adélaïde , réclamer contre la transportation des conviots en Australie , relever avec assez d'acrimonie la lenteur de l'administration publique à établir plusieurs branches de services d'utilité première, comme, par exemple, le service de correspondance par les vapeurs; stimuler les administrations locales un peu lentes aussi à réaliser les améliorations les plus urgentes , comme l'établissement de routes , de ponts, de pavage,- d'éclairage, etc. Que sais-je enfin ? On étudiait un à un tous les défauts de la constitution provisoire donnée aux colonies, et qui, selon les journalistes, limitait par trop les droits des colons. Tout cela n'était dans le fond autre chose que les signes de vie donnés par un peuple qui commence à avoir conscience de lui-même, de ses destinées, de son avenir.

11 est bon néanmoins que le lecteur fasse attention que nous n'entendons constater ici rien de plus que la prospérité matérielle de l'Australie avant l'époque de la découverte de l'or. Sous le rapport de l'ordre moral, bien des années devaient en toute hypothèse s'écouler, jusqu'à la répression sensible des causes d'immoralité, ou originaires, ou sans cesse renaissantes. En effet l'introduction permanente des convicts , l'isolement funeste où se trouvaient les pâtres dans les stations avancées, l'insuffisance, en nombre et en moralité , de femmes , d'instituteurs , de police régulière , le malheureux penchant à Tivrognerie, l'abus effrayant des spiritueux: tout cela préparait des éléments de ruine et de mort, en face des sources de vie féconde et de progrès. Au reste, celui qui a fait les nations guérissables avait, dans sa paternelle providence , préparé plus d'un remède héroïque à côté de tant de maux et de contagions. On a vu dans les mémoires du P. Salvado ce que les missionnaires catholiques avaient tenté de généreux efforts. Et il i^ut bien dire aussi que les arrivages incessants d'immigrants nouveaux étaient loin de nuire toujours à la moralité des colonies. L'intéressante population irlandaise y versait son contingent de catholiques , d'autant plus persévérants, qu'ils avaient été plus éprouvés. Les familles des convicts elles-mêmes ont plus d'une fois montré que s'il y a un préjugé trèslégitime en faveur d'une origine noble et pure, il y aurait grande injustice à ne pas tenir compte du ressort moral que l'émulation peut redonner aux familles déchues.

C'est au milieu de cet état de choses que des bruits de découverte et d'explorations de mines d'or vinrent impressionner le public de Sydney. Il y eut d'abord incrédulité dans quelques-uns, étonnement chez plusieurs. Mais presque généralement s'éveilla un attrait de curiosité , une sorte de

pressentiment, qui plus d'une fois a prophétisé parmi les peuples l'approche de quelque grande révolution. Gomme la découverte de For a été pour l'Australie et peut devenir pour nos vieux mondes un événement dont il est encore impossible de calculer toutes les suites, on nous permettra de nous étendre quelque peu sur cette matière.

Nous dirons : 4 . Quels furent les premiers auteurs de la découverte de For dans la Nouvelle-Galles du sud.

2. Quel effet produisit immédiatement sur les populations l'annonce de cette découverte.

3. D'après quels indices on parvenait à reconnaître les gisements aurifères.

4. Quels procédés furent employés dans le travail des diggings (a).

5. Gomment eut lieu une recrudescence et un nouveau paroxysme de la fièvre de Tor dans la colonie de la Nouvelle-Galles.

6. Nous raconterons les circonstances de la découverte de l'or dans la colonie de Victoria, sive, Port-Phillip.

7. Laperturbartion commerciale et financière que produisit cette découverte, particulièrement à Melbourne et dans tout son territoire.

8. Nous donnerons un tableau de l'état moral des populations aux diggings.

9. Enfin nous dirons jusqu'à quel point se trouve amélioré le sort des naturels, par suite de la découverte de For.

S 4. Auteurs de la découverte,

La découverte de l'or en Australie a*t-elle été une bénédiction d'en haut, ou bien une des dernières malédictions enfermées dans la botte de la Pandore païenne ? G'est sur quoi nous n'avons pas à prévenir le jugement de nos lecteurs. Toujours est-il qu'il n'est pas venu en pensée aux premiers investigateurs de For qu'ils allaient faire à leur siècle un présent funeste. Bien loin de là, ils se sont hâtés pour la plupart de revendiquer ce qui leur semblait un titre de gloire réelle et incontestable. 11 est ensuite devenu difficile de prononcer entre les rivaux qui se sont disputé Fhonneur de la découverte primitive.

On sera peut-être curieux d'obtenir à cet égard quelques détails donnés avec impartialité.

Le premier document écrit relatif à l'existence des gisements aurifères en Australie se trouve dans une dépêche tenue longtemps secrète , laquelle fut adressée, le 2 septembre 4 840, par le gouvernement G. Gipps, au secrétaire d'Etat, chargé du département des colonies. Dans cette dépèche est contenu un rapport du comte prussien Strzlecki , savant et illustre explorateur du continent australien. Ge rapport faisait mention de « sul-

(a) Mot auglais synoDvme de fouilles pour l'exploitation des mines.

fares de fer, en partie décomposés et rendant une petite quantité (l*or, mais trop peu abondante pour défrayer l'exploitation. »

On lui est d'ailleurs redevable d'avoir le premier clairement déterminé» après de laborieuses recherches, la composition des montagnes d'Australie. Au surplus ses travaux coïncidaient à peu près avec ceux que A. de Humboldt nous a laissés sur la composition des chaînes de TUral en Russie (a). Les explorateurs de l'Australie n'avaient donc plus à l'avenir qu'à suivre comme à la trace et à étudier minutieusement les rapports de similitude entre TUral et les montagnes australiennes.

Un Anglais, R. Murchison, ayant eu occasion lui aussi d'étudier la structure géologique de TUral, a revendiqué l'honneur d'avoir, dès 4844, signalé la similitude de composition entre ces montagnes et celles d'Australie , et d'avoir appelé l'attention sur la probabilité de l'existence de l'or dans ces dernières.

Il paraîtrait aussi assez certain qu'en 4848, ce même M. Murchison aurait conclu que toute la chaîne de montagnes qui longe les côtes sud et est d'Australie , et désignée par les Anglais sous le titre de Dividing Range, contenait de l'or; et que s'étant procuré quelques spécimens fournis par des explorateurs, il en avait donné connaissance au gouvernement de la métropole et au comte Grey particulièrement. En 4849, il remit encore la question sur le tapis, dans une dissertation sur la distribution des mines d'or, lue devant l'association britannique. Mais soit qu'on n'eût pas confiance dans ses renseignements , soit qu'on redoutât la perturbation des industries régulières de la colonie , aucune opération ne fut la conséquence de ces prédictions réitérées.

D'autre part, le docteur Clarke, chapelain anglican de la paroisse Saint- Léonard, près Sydney, et d'ailleurs savant géologue, a réclamé l'honneur d'avoir fait tout son possible pour diriger l'attention vers les régions aurifères du district de Bathurst. Mais qu'il ait marché ou non sur les traces de quelque autre, il est certain qu'en 1847, dans le Moming-Herald de Sydney, il comparait les montagnes d'Australie aux monts Ural. On doit reconnaître que plusieurs points dignes d'intérêt sont signalés dans la lettre suivante de ce géologue distingué : « Je déclare que dans ma conviction l'axe et les flancs des Gordillieres australiennes sont de la même époque géologique, et ont subi les mêmes transformations que l'axe et les flancs del'Ural. Oui, soit pour leurs éléments constitutifs, soit quant aux changements produits par l'action ignée, soit en un mot quant à la presque totalité des phénomènes, et quant à l'élévation au-dessus du niveau de la mer, je trouve la plus parfaite analogie entre ces chaînes si éloignées les unes des autres. Ce fut Humboldt qui le premier remarqua que l'or se trouve constamment dans des chaînes de montagnes dirigées dans le sens du méridien. L'Ural, les montagnes de la Californie, celles de l'Australie,

(a) Asie centrale^ t. 1, p. 477. Ouvrage imprimé dès 1843.

DECOUVERTE DE L OR. iOI

ont véritié l'exaclitude de cette assertion. Les montagnes de l'Australie ne fai'éloigncnt pas plus du méridien quel'Ural, qui lui-même s'intléchit et s'écarte de la parallèle vers ses deux extrémités nord et sud. Il y a encore à signaler un fait dont il n'a pas été fait mention jusqu'à ce jour. Si nous jetons un coup d'œil sur le globe, nous apercevrons que la principale chaîne des montagnes d'Australie étant supposée à peu près sous le \ 50<^ degré do longitude Est, les monts Ural, qui sont aussi aurifères, se trouvent à une distance exactement de 90 degrés, ou sous le 60^ de longitude Est. Nous verrons aussi que justement à un autre intervalle de 90 degrés par rapport à la même chaîne australienne, se rencontrent les montagnes aurifères nord et sud de la Californie, sous le 120** de longitude Ouest. Le quatrième quart des lignes méridiennes tombe dans la longueur de l'Allantique, entre le Brésil et l'Afrique, deux régions aurifères. »

De tous ces documents il doit au moins résulter qu'en ce qui concerne la découverte des mines d'Australie , la science a certainement fait les premiers pas : on peut difGcilement lui contester la gloire d'avoir donné le signal et ouvert la marche. Mais les efforts de la science sont facilement méconnus et oubliés du vulgaire. Presque toujours l'utilité réelle , souvent même la gloire la plus retentissante est pour les génies pratiques, qui plus actifs et plus résolus mettent plus promptement la main à l'œuvre. Le conseil législatif de Sydney a donné déBnitivement, en 1$5'i, la palme sur ses rivaux à M. Ed. H. Ilargraves, en lui allouant une somme de 10,000 livres sterling, comme au premier révélateur pratique des mines d'or de la Nouvelle-Galles du Sud. Quant aux titres de M. Hargraves, voici l'exposé des faits dans toute l'exactitude historique.

II paratt que M. Ed. H. Hargraves était parti de la Nouvelle-Galles du Sud, pour aller s'établir en Californie. Là , il avait été tout d'abord frappé de la ressemblance entre les montagnes de la Californie et celles qu'il venait de quitter dans la Nouvelle-Galles. Il retourna donc bientôt en Australie, résolu de se livrer à la recherche de l'or. 11 réussit selon ses espérances. De sorte que le 3 avril 4851 , subséquemment à plusieurs entrevues avec le secrétaire colonial, il lui fit des propositions par écrit. Dans 8â lettre il disait que si le gouvernement voulait lui assurer préalablement 500 livres comme indemnité, il indiquerait plusieurs localités dans lesquelles on trouverait de l'or. Il laissait d'ailleurs à la générosité du gouvernement d'augmenter la récompense , en proportion du bénéfice que ces indications procureraient au trésor public. Il lui fut répondu qu'il devait purement et simplement s'en rapporter à la générosité de l'administration, ainsi qu'il avait déjà été répondu à un M. Smith. La condition fut acceptée par M. Hargraves qui eut à s'aboucher avec M. Stutchbury, géologue do la colonie; vérification faite, les indications furent trouvées exactes. L'heureux explorateur fut immédiatement récompensé par un don de 500 livres sterling. Il fut en outre commissionné pour la recherche des

raines d'or dans les terres de la couronne , avec des appointements de 350 livres par an. MM. Stutchbury et Glarke reçurent aussi, chacun de leur côté, une mission semblable.

Les localités indiquées par M. Hargraves comprenaient : 4° la eriqué de Sommerhill, Sommerhill-creek (a), localité du comté de Bathurst, près de la vallée de Frédéric, à environ 30 milles de Bathurst et 4 44 milles de Sydney ; S^ une autre localité semblable, voisine de la première, connue sous le nom de Lewis Ponds (marais de Louis), où se forme, lors des grandes pluies, un cours d'eau qui se jette dans le fleuve Macquarie ; 3» enfin, les rives du Macquarie môme. M. Hargraves indiqua un autre endroit qui fut mystérieusement tenu secret ; de là le bniit qui courut, dans le temps, qu'il existait un gisement aurifère d'une telle richesse, que le gouvernement n'avait pas voulu en divulguer la connaissance.

S 2. Effet que produisit immédiatement sur les populations la nouvelle

de ces découvertes.

U est facile d'imaginer que les fouilles exécutées à l'ouest de Sydney eurent bientôt un retentissement que rien ne pouvait plus limiter ni assoupir. La première annonce du grand événement eut lieu à Sydney le 2 mai 4851, second jour de l'ouverture de l'exposition universelle à Londres. Ainsi se trouvèrent coïncider deux événements qui rendront cette année si mémorable dans les pages de l'histoire. Dès qu'on eut la certitude que la nouvelle était appuyée sur des preuves incontestables, personne ne voulut élre le dernier à croire. L'incrédulité ou l'inattention précédente n'était plus que pure stupidité; des circonstances qui avaient à peine laissé quelques traces dans le souvenir des colons revinrent en mémoire. Quelques-uns se ressouvinrent qu'un vieux berger écossais, nommé Mac-Grégor, avait coutume de porter à Sydney de petits fragments d'or qu'il vendait à un joaillier ; mais personne n'avait jamais pu savoir de lui où il trouvait ses trésors, et on avait entretenu le soupçon que c'était le produit de ses larcins. Ce berger découvrit enfin son secret lorsqu'il n'y avait pas moyen de le cacher plus longtemps. C'était par hasard qu'il avait fait la première trouvaille, et depuis il allait régulièrement faire des re-

(a) Dans le jargon de la colonie, creek ne signifie pas une petite anse ni un petit bras de mer, comme ce serait le véritable sens dans le langage anglais correct, mais bien un vallon au fond duquel il existe un cours d'eau qui, souvent, demeure à sec une partie de Tannée, ou ne laisse après lui, en été, que quelques réservoirs d'eau qui cessent de conmiuuiquer ensemble. Ce sont les criques qui alimentent les rivières. Mais les criques elles-mêmes reçoivent les eaux des gully. Une gully est comme une petite crique qui se déverse dans une plus grande, et qui en diffère soit parce qu'elle a moins d'étendue, soit parce qu'elle a une pente plus rapide et que les eaux n'y séjournent pas.

cherches sur le même lieu, qui était la crique de Mitchell (Mitchell''ereek)f au delà de la vallée de Wellington, environ à 200 milles ouest de Sydney.

On se rappelait aussi qu'un pauvre convict avait été condamné à recevoir cinquante coups de fouet pour avoir eu en sa possession une masse d'or, qu'on croyait aussi le produit d'un larcin. Maintenant que les honmies de la science avaient parlé» on était tout étonné, presque honteux de n'avoir pas songé plus tôt à prendre la pioche et la bêche pour retourner le sol et en explorer le contenu.

Il y avait loin de cette disposition des esprits à celle qu'avaient rencontrée jadis, même auprès des savants, ceux qui avaient voulu prophétiser trop tôt. Il y a quelques trente-six ans que le naturaliste Gunningham, dont la mort malheureuse a été rapportée page 27, publia un ouvrage remarquable sur tout ce qui touche à l'histoire naturelle de la Nouvelle-Galles du Sud. Voici ce qu'il y raconte :

« Un éminent dilettante en minéralogie, qui eut occasion de faire qudques courses dans ce pays-ci, il y a quelques années, faillit tourner la tête à quelques-uns de nos laborieux colons par ses prédictions touchant lés importantes mines d'or qu'il assurait devoir se trouver dans leurs terres. Il leur en donnait pour preuves certains riches échantillons du précieux métal qu'il recueillait çà et là sous leurs. propres yeux, et dans des endroits où ils avaient passé cent fois sans y remarquer rien de semblable, tant les yeux scientifiques sont tout autrement construits que des yeux vulgaires ! Le Pérou ne devait plus être considéré que comme un pauvre désert en comparaison de l'Australie. Mais pendant que nos Grésus, en espérance , étaient tous préoccupés de leurs graves calculs et du mode qui conviendrait pour exploiter les mines , pendant qu'ils passaient les jours dans l'inquiétude, les nuits dans l'insomnie, ne songeant qu'à supputer leurs richesses idéales, les rêves dorés furent tout à coup dissipés par un certain Paul Pry , domestique d'un convict, qui vint murmurer à l'oreille de son maître, qu'il avait vu le Monsieur tirer le minerai de sa poche , le laisser tomber à terre et le ramasser ensuite. La véracité de cette accusation fut ensuite démontrée par une petite étiquette de papier collée sur un des coins d'un fragment de Pépite , et qui prouvait que cet échantillon avait été pris par l'homme de la science dans un des cabinets minéralogiques de Mawe. Ge tour de charlatanerie scientifique, imaginé par ce géologue in« trigant, pour se faire regarder parmi nous comme un très-grand homme, fut pendant quelques jours l'amusement des rieurs; mais il a laissé jusqu'à ce jour la tristesse au cœur des futurs possesseurs de mines d'or. »

Il est probable que si l'infortuné ("unningham avait survécu jusqu'à nos jours, il craindrait quelque peu d'avoir trop facilement supposé une mystification. Mais il ne sera pas hors de propos de remarquer que le gouverneur Fitzroy, lui-même, dans sa dépêche du 22 mai ^851 , par laquelle il dénonçait au G. Grey l'existence des gisements aurifères de Bathurst,

trahissait encore quelque reste de la vieille incrédulité. 11 exprimait ses soupçons personnels sur les exagérations probables de l'importance de la découverte ; et il insinuait que les échantillons soumis à l'examen des experts pourraient bien n'être que de l'or californien. 11 estimait pourtant que les récits en question étaient un motif suffisant de requérir une police assez forte pour surveiller la route de Bathurst.

La nécessité de ces précautions allait devenir évidente. On peut dater du 9 mai 4851 l'inauguration des Gold-Diggings , des fouilles régulières pour la recherche de l'or en Australie. Ce jour-là une petite compagnie de pionniers, toute équipée pour la besogne, quitta Bathurst et commença ses opérations dans la crique de Summerhill. Le 43 mai on vit un homme rapporter à Bathurst un fragment d'or, un nugget, — c'est le terme californien qui est passé en Australie, — pesant treize onces et estimé trente livres sterling. Le bruit qui en courut fut d'un effet immense. Le 49 mai, quatre cents personnes étaient à l'ouvrage. Le 25 il y en avait mille, qui travaillaient avec une indomptable ardeur, dans un espace tout au plus d'un mille d'étendue, et ils trouvaient des nuggets depuis une once jusqu'à quatre livres pesant. Ceux mêmes qui ne recueillaient Tor qu'en très-petits grains et en poudre , réussissaient assez souvent à obtenir une et deux onces d'or par jour. Or, comme une once d'or des gisements de Bathurst est estimée valoir trois livres sterUng dix-huit schellings quatre pence, quoique les chercheurs d'or en retirassent bien moins, et laissassent passer d'énormes profits entre les mains des brocanteurs et des banquiers, on conçoit que leurs journées avaient de quoi tenter la cupidité (a).

Le camp des chercheurs d'or fut appelé la ville d'Opliir (6), et le premier renseignement officiel où il soit fait mention de ce nom fut le post-scriptum suivant, ajouté à un rapport de M. Stutchbury : « Excusez-moi de vous

{a) Butler Ëarp qui uous duniie ces évaluations, p. 132, dit que Tor de Sunimerhill-Creek se veudait daus la colonie , eu 185!2, 3 livres sterling à 3 livre» 5 schellings, c'est-à-dire à peu près de 76 à^81 Iraucs. Nous apprenons par Vy^nstruiian Gazette^ qu'eu décembre 1853, l'or delà colonie de la iVouvelle-CalIes su vendait 74 schellings, six pence^ et celui de Victoria de 76 à 77 schellings.

{h) Opliiv. Ce nom était un souvenir biblique. Oji sait qu'au teni])s de Salonion, c'était une région du nom d'Ophir qui fournissait en abondance l'or si commun sous son règne. Voici ce que nous lisons là-dessus au IIP livre des Rois^ rhap. 9 et 10 •. « Le roi Salomon lit construire une llotle à Asiongaber, près d'Aïlatli, sur le rivage de la mer Rouge, dans la terre d'Idumée. Et Hiram, roi de Syrie, euvo)a sur cette flotte un certain nombre de ses sujets, exi)éri meules et habiles marins, qui partirent avec les gens du roi Salomon. Etant arrivés à Ophir, ils y recueillirent 420 talents d'or (pi'ils apportèrent au roi Salomon. Ils rapportèrent aussi les buis les plus précieux (ju'on eût jamais vus et des perles d'un très-grand prix. » Inutile d'observer qu'on lait [leu de cas de l'opinion de certains érudits qui cm cru que cette terre d'Ophir était le Pérou.

avoir écrit avec un crayon , car dans cette ville d'Ophir, il n'y a même pas de l'encre. »

Le récit des succès obtenus à Summerhill ne tarda pas à remuer et surexciter toutes les cupidités et toutes les ambitions. Tout le monde vit dans les mines d'or, le chemin de traverse pour aiTiver à la fortune. En un mol la fièvre de Tor — gold fever — cette épidémie qui devait sévir sur le cinquième continent, comme elle avait sévi sur les Amériques, la fièvre DE L*0R était déclarée!

D'autre part les esprits timides et faciles à s'alarmer ne voyaient que désastres imminents ; tel qui devait bientôt après trouver une source de richesse dans l'afQuence des populations aux diggings, aurait volontiers requis le chef du gouvernement de mettre l'embargo sur tous ces trésors malencontreux. Quelques-uns auraient voulu que l'on proclamât la loi martiale , que toutes les recherches de mines d'or fussent péremptoirement interdites, afin que le cours des industries régulières ne fût pas interrompu.

Un écrivain, peut-être parfois un peu trop caustique, dit à ce sujet : « Ceux qui parlaient ainsi appartenaient à cette catégorie d'éleveurs de bétail — squatters — qui avaient toujours tenu à n'employer que des bergers célibataires , qui avaient toujours mis obstacle à l'établissement de ménages réguliers et de petites fermes dans l'intérieur des terres. Et c'étaient eux qui maintenant auraient risqué la guerre civile, plutôt que de compromettre l'accroissement de leurs revenus en troupeaux et en laines. » (S. Sydney, The three colonies of Aus traita, page 386).

Le gouverneur, sir Ch. Fitzroy, quoique homme de beaucoup de sangfroid et d'énergie, n'était pas sans inquiétude pour le maintien de l'ordre et de la paix. Il essaya d'abord de publier une proclamation , par laquelle il réclamait l'exploitation de tous les gisements aurifères comme propriété et prérogative de la couronne , menaçant de poursuites légales ceux qui feraient des fouilles dans le but de chercher de l'or. Celte tentative avorta complètement: on ne fit qu'en rire de bon cœur ; et à qui mieux mieux, les habitants non-seulement de Bathurst, mais même de Sydney, continuèrent à se rendre aux diggings par centaines. Rien ne les rebutait, ni les plus rudes travaux , ni la rigueur de la saison , dans une région aussi élevée que les montagnes de Bathurst.

Voyant qu'il était impossible d'arrêter le torrent, le gouverneur ne songea plus qu'à le diriger et à modérer sa violence. Il fut donc statué que toute personne qui voudrait travailler aux fouilles serait tenue de prendre une licence , et de payer d'avance, pour un mois d'exploitation , un droit de trente schellings : à défaut d'être muni de cette pièce et d'être toujours prêt à la représenter, on se voyait exposé à la saisie de tout Tor qu'on aurait amassé. Pour obtenir ces licences, il fallait prouver qu'on n'avait pas abandonné le service d'un maître, avec lequel ou aurait eu des enga-

gemenls non expirés. L elendue du terrain concédé pour un mois par ^es licences, était de vingt pieds carrés (a) dans les plateaux situés plus haut que les rivières, et de quinze ou vingt pieds dans le lit ou sur le bord des cours d'eau d'après leur importance. La jouissance d'un terrain n'était assurée qu'à condition de s'en tenir au môme, sauf le cas d'inondation et d'accident. Les licences pouvaient être lacérées et annulées pour contravention, par exemple, pour débit clandestin de spiritueux. Les personnes résidant près des diggings , pour affaire de commerce, devaient payer le même droit que les chercheurs d'or.

Quoique ces règlements aient été l'objet de beaucoup de plaintes et de critiques, et qu'en dernier lieu le gouvernement ait de beaucoup réduit le droit de licence (6), on ne peut nier qu'ils n'aient produit surtout dans le principe quelques bons effets en ralentissant un peu l'affluence des populations aux diggings.

Mais d'autre part les succès croissants d'un grand nombre de travailleurs entretenaient la surexcitation et continuaient à occasionner des migrations en masses. L'afQuence des nouveaux arrivants avait pour effet naturel d'étendre de proche en proche les recherches et les découvertes. C'est ainsi que successivement on trouva de l'or sur les bords de la rivière d'Abercrombic , qui coule au travers du territoire de Georgiana dans le Lachian. Puis on en trouva dans les criques qui déchargeaient leurs eaux vers le sud en descendant des hauteurs de Canobola. En6n l'or se montra sans interruption aucune le long du cours du fleuve Macquarie depuis Bathurst jusqu'à Wellington. On ne tarda pas à découvrir les gisements qui occupent le cours entier de la rivière appelée Turon ; et ces gisements étaient appelés à obtenir une grande célébrité par leurs richesses.

§ 3. Quelques notions sur les gisements aurifères.

Il est assez naturel que le lecteur désire avoir quelques notions sur un genre de travail pour lequel se passionnèrent tant de milliers de cher cheurs d'or. Mais sans prétendre initier le commun des lecteurs à la science des géologues et des minéralogistes, nous ne pouvons nous dispenser de leur faire connaître auparavant dans quelles circonstances et quelles variétés de gisements se présente aux investigations de l'homme le métal objet de tant de convoitises.

On a dû remarquer que c'est au fond des vallées et des gorges, au bord

(a) D'après Butler-Earp, p. 136: 9 pieds de façade, le long d'un cours d'eau pour deux personnes; 15 pieds pour trois personnes; 18 pieds pour quatre; 21 pieds pour cinq ; 34 pour six et ainsi de suite. Lorsqu'il n'y a pas de cours d'eau, SO pieds carrés sont assignés pour trois personnes. Les allocations varient d'ailleurs selon les localités, et selon les décisions des commissaires.

(b) Le droit de licence a été réduit à dix schellinçs en 1853,

et àdiïï< le lit des cours d'eau, que les opérations commencèrent en Australie. C'est-à-dire que dans cette contrée, comme en Californie, comme dans rUral, on a d*abord cherché l'or là où il était plus accessible, là où sa présence pouvait être moins problématique , et exposait à moins de recherches hasardeuses.

Par quelles causes, par quels accidents divers étaient venus s'accumulei* ces riches dépôts, c'est ce qu'il sera facile de comprendre. Rarement l'or s6 trouve dans son gisement natif, dans sa gangue ou matrice. Mais pour la meilleure partie , l'or qu'on recueille dans les régions aurifères, surtout dans la première période d'exploitation, a été charrié loin du gisement primitif et mélangé avec des terrains d'alluvion ; en sorte qu'il a subi de nombreux frottements et a été réduit à l'état de parcelles très- ténues.

Dans son gisement primitif (c) l'or est généralement enchâssé dans des veines de quartz, qui ont traversé les couches de schistes et autres roches passées à Tétat métamorphique (d). Au reste l'or se présente plutôt vers la superficie de la veine de quartz que dans la partie inférieure. La nature semble ensuite s'être chargée de faire office de mineur poUr tirer l'or de sa gangue et pour le mettre pour ainsi dire à la portée de la main de l'homme. Travaillées par les influences atmosphériques , les roches schisteuses ont bientôt commencé à se désagréger, et elles ont laissé à découvert et sans support les masses de quartz. Celles-ci, entraînées par la gravitation, ou par d'autres forces, ont dû se briser dans leur chute, et laisser à découvert des fragments d'or de dimensions diverses. Les torrents, sillonnant avec impétuosité les flancs des montagnes » ont transporté ces frag-

(c) Par ce mot gisement primitif, nous ne prétendons trancher aucune question sur Torigine de Tor, dont l'histoire naturelle offre encore matière à beaucoup d'hypothèses. On sait que de modernes théoristes ont imaginé une sorte de croissance de Tor : d'après eux, par une action électrique, le quartz serait comme transformé en or, ou plutôt par l'action combinée de la chaleur et de Télectricité, le quartz serait forcé de se séparer d'avec ses trésors aurifères (Voyez VAiistralian Gazette^ i 1 mars 1854, citant le Melbourne Argus),

(d) On appelle état métamorphique, les modiiicatious et transformations subies par les couches de grès, d'argile, etc., qui se sont trouvées en contact avec les tovàèiei plutoniennes y quand celles-ci ont été poussées vers la surface de la terre par les mouvements éruptifs qui caractérisent les formations ignées. L'expérience a montré que là où certaines espèces de roches sédimentaires, — comme les schistes argileux, les calcaires anciens et les grès de la nature de la grauwacke — sont associées avec des produits de formation ignée qui les traversent, -> savoir: diorites (green stone)t porphyres, granits, sNénites et ophyles ou serpentines, — et sont par conséquent à réfal métamorphique ou cristallin ; il s'y rencontre des veines de quartz aurifère, lequel contient de l'or en plus ou moins grande quantité. Telle est la composition del'Ural, de la Sierra-Nevada de Californie, des Montagnes -Bleues d'Australie, et en général de toutes les régions aurifères.

ments vers leà plateaux inférieurs et les vallées , jusqu*à d'assez grandes distances. Chemin faisant les fragments se sont de nouveau divisés et arrondis par les frottements et les chocs; jusqu à ce que le diluvium (a) a été arrêté par les cavités sousjacentes. C'est ainsi que les roches schisteuses ont offert dans leurs joints de clivage et dans leurs fissures ces poches (pockets) si connues dans le vocabulaire des mineurs. Ceci a dû avoir lieu surtout lorsque des obstacles, des digues naturelles, des bancs de rochers venaient au détour d'une vallée suspendre la violence des courants. Enfin les parties plus ténues ont été entraînées plus loin et se sont trouvées déposées vers le bas des cours d'eau, sous forme de petits graitis d'or, de paillettes et de poudre d'or. Qu'on suppose une longue série de faits semblables se reproduisant pendant des siècles, et on aura une explication suffisante de la présence de l'or, avec plusieurs de ses accidents divers.

Nos explications s'accordent parfaitement avec ce qui est consigné dans un rapport du commissaire en chef M. Hardy, chargé dès l'origine par le gouverneur Ch. Fitzroy, de surveiller les diggings dans la colonie de la Nouvelle-Galles du Sud.

« Dans la crique de Summerhill, avec ses nombreuses veines de quartz, son lit étroit et fréquemment brisé , son cours tortueux , donnant lieu à des remous et à des ressauts jusque sur les pontes et les précipices, l'or est généralement massif dans ses formes , et la poussière d'or dans cette crique est grossière par comparaison avec celle des bords du Turon. Dans la vallée du Turon , avec son lit régulier et large , ses rives non brisées , son cours à peu près direct, et l'absence de veines de quartz , l'or est en parcelles excessivement ténues. Je crois pouvoir affirmer avec confiance, que cet or du Turon est le produit des sources inexplorées et peu accessibles de ce cours d'eau. Si on remonte jusque-là, on y trouvera un lit plus étroit, plus escarpé et quantité de veines de quartz. Là aussi on rencontrera l'or en fragments plus gros et plus raboteux, voisin de la matrice qui l'a renfermé, et trop pesant pour être charrié à chaque crue d'eau vers le fleuve Macquarie. »

Il ne faudrait pas néanmoins conclure de ces faits, que le plus sûr moyen d'arriver à de grands dépôts d'or, serait de creuser dans les grands blocs de quartz et de granit, regardés comme le gisement primitif. L'expérience a prouvé qu'il n'en est pas de l'or comme des autres métaux. Les filons de ceux-ci, tels que cuivre, étain , plomb, etc. , lorsqu'on les suit à une plus grande profondeur, deviennent souvent plus productifs; mais pour ce qui est de l'or , ainsi que l'a fait judicieusement observer M. Slirlinj;, d'après R, Murchison (6), plus on creuse dans les roches de quartz ot de granit, moins le métal devient abondant, et souvent il

{n) Les terres et débris charriés par la masse des eaux. {ù) Slirliug, Découverte des mines dW, Londres, 1833.

DÉCOUVEUTE DE L'OR. 409

cesse complètement de se montrer. Ainsi Texploitation des veines de quariz n*a-t-elle presque jamais été avantageuse. On a voulu faire à cet égard des essais, restés infructueux, dans les mines de Gongo-Soco au Brésil. Au lieu que dans les montagnes de TUral, dont les produits s'élevèrent, en 4850, à la somme de plus de cent millions de francs, dans la Californie, qui la même année produisit plus de 240 millions de francs , et dans la plus grande partie de rAmérique du Sud , Tor a été recueilli surtout dans les terrains d'alluvion, et par l'opération du lavage.

Ce serait donc un conseil tant soit peu hasardeux que celui qui est donné par fiutler-Earp» lorsqu'il dit : < C'est ^in fait important que la découverte de l'or parmi les fragments de quartz sur les hauteurs. Un examen attentif de semblables localités pourrait conduire à trouver l'or en couches régulières, comme celles des métaux inférieurs [a).» Nous croyons beaucoup plus juste ce qu'ont dit à ce sujet des géologues expérimentés : « S'attendre à trouver Tor en abondance dans les entrailles de la terre, et cela uniquement parce qu'elles en ont jeté de riches provisions dans les vallées , c'est vouloir trouver l'amande dans le noyau après qu'elle a été extraite. »

Les travailleurs du district de Bathurst suivirent en général la marche la plus sûre et plus pratique. Ils ne se contentaient pas d'explorer les rives et les barrières que pouvaient rencontrer les cours d'eau. Ils fouillaient soit dans les lits laissés à sec, soit même dans le lit encore occupé par les eaux , en détournant le courant par des coupures et des digutts. Nous apprenons par les rapports de M. Stutchbury, que c'étaient dans ces lits mêmes, au fond des fissures schisteuses des roches, que se trouvaient les grains et les fragments les plus considérables. Il fallait là d'autant plus d'attention que souvent il était nécessaire de creuser assez avant. Ailleurs, comme dans le lit du Turon, l'or ne se trouvait pas dans le sable ; mais pénétrant au travers du gravier il était allé se déposer sur les bancs d'argile. En général les bancs d'argile » de, couleur gris-bleuâtre , étaient le signe et l'annonce de la présence de l'or. On ne négligeait pas en même temps d'explorer la berge des rivières à droite et à gauche en pratiquant comme des tunnels sous les deux rives, etc., etc. 11 est facile de concevoir que la saison des crues d'eau , si considérables et si subites en Australie, devait ou forcer à suspendre, ou compliquer singulièrement ces sortes d'ouvrages.

Mais on ne se bornait pas à l'exploration des vallées et des cours d'eau. On explorait aussi les pentes et les hauteurs avec leurs plateaux désignés sous le nom de flats. De là la distinction entre rivers diggings , fouilles de rivières, et dry diggings, fouilles à sec. Pour celles-ci c'était un redoublement de labeurs; parce qu'il fallait toujours transporter les terres auri-

(a) GoU colonies, p. 13*1.

i40 APPENDICE.

fères près des bassins d*eaa pour Topération du lavage. Nous verrons plus bas, page 449, quels travaux gigantesques exigeait parfois l'exploitation des dry diggings. Mais en générai dans les commencements on se bornait à creuser à de médiocres profondeurs. Ce qui fit donner à ce genre de travail le nom de surface diggings , et aux mineurs qui s*y livraient, celui de surfacing miner s,

S 4. Procédés employés dans le travail des diggings.

En Australie y pas plus qu'en Californie, la nécessité ni la cupidité ne prirent guère le temps d'étudier ou de perfectionner les procédés et les méthodes. Mais telle fut la richesse de plusieurs gisements , que par leurs procédés grossiers les chercheurs d'or parvinrent plus rapidement à obtenir des valeurs considérables, que s'ils avaient été aidés par la science des chimistes et les ressources de la mécanique. Ajoutons néanmoins que bien souvent aussi ils gaspillèrent à leur insu des richesses occultes , et se dé' Gouragèrent dans bien des cas où l'industrie éclairée aurait fait triompher leurs efforts.

Le premier procédé qui fut employé et qui, tout primitif qu'il puisse paraître , ne laissa pas quelquefois de devenir assez avantageux , fut celui qu'emploient sur les bords de la Seine des industriels connus sous le nom de ravageurs, La seule différence, c'est que les ravageurs d'Australie, au lieu d'une sebille en bois, employaient un bassin en fer-blanc, souvent môme le premier venu des ustensiles de cuisine, poêle ou casserole. De là le nom de prospecting^pan , poêle ou poêlon d'essai , qui devint partie intégrante du mobilier des chercheurs d'or, et ne signifie autre chose que le vase tel quel, avec lequel on essayait les sables aurifères. On prenait donc dans un bassin ou plat creux quelconque une petite quantité de sable ou argile soupçonnée aurifère. On plongeait contenant et contenu dans l'eau ; puis retirant le bassin , on l'inclinait à droite , à gauche, en tout sens, et par ces mouvements giratoires réitérés, on faisait écouler l'argile et les terres solubles. Le sable et l'or restaient au fond. On triait les grains d'or et on jetait le résidu (a).

(a) L'industrie australienne ou californienne, dont nous entreprenons de décrire les procédés et les résultats, est aussi, à certains égards, une industrie européenne. Quelques lecteurs peuvent ignorer qu'il existe des lavages d'or en Europe, sur les bords du Rhin. On ap^ielle orpailleurs ceux qui se livrent à cette industrie. Le lit du Rhin, entre Bâle et Manheim, est aurifère dans toute sa longueur. Les orpailleurs peuvent en extraire annuellement pour une valeur de 45,000 francs. Ils gagnent en moyenne 1 fr. ÎJO c. à â fr. par jour, et accidentellement jusqu'à 40 et 15 fr. Il existe aussi des sables aurifères dans la vallée de l'Ariége, près de Saint- Girons, Semblablement le Gardon, dans les Ccvennes, le Salât, près de Saint-Girons, la Garonne près de Saint-Béat, et le Rhin, à une petite distance de Strasbourg, notamment enlre le fort Louis et Giiermesheim, roulent des paillettes d'or.

DÉCOUVERTE DE L'OR. iM

Un autre procédé un peu plus compliqué, et employé surtout quand il y a de grandes quantités de terres à soumettre au lavage, est une invention venue de Californie. Or, en Australie comme dans son pays natal, cet engin porte un nom anglais qui signiâe berceau : cradle. Effectivement on pourrait à la lettre appeler berceurs ceux qui se servent de cette espèce de couloire et de sas mobile. Nous allons en donner la description la pltis claire qu'il nous sera possible. Figurez-vous d*abord une grande caisse en bois ressemblant quelque peu, pour la forme et la grandeur , à un cercueil découvert. Au bas , vers l'extrémité la plus étroite, est pratiqué un orifice pour servir à Técoulement de l'eau et de la terre détrempée. Dans sa longueur cette caisse , dont le fond est à demi*cintré , est divisée en plusieurs compartiments par de petites traverses ou planchettes en bois, destinées à retenir les quelques grains d'or qui pourraient sans cela s'écouler avec la terre et le sable. Au-dessus de la partie la plus large de Ift caisse est suspendu un crible ou sas, en treillage de fer, grossièrement fabriqué à claire voie ,- pour retenir les cailloux ; car c'est sur ce crible qu'on jette à pleine pellée les terres et graviers destinés au lavage, en ayant soin de verser ensuite par -dessus de l'eau en abondance. Notez enfin qu'on a fixé verticalement le long de l'une des parois latérales de la caisse un bras ou levier qui sert à imprimer à cette caisse le môme mouvement qu'au bercôau d'un nourrisson. D'ordinaire quatre hommes sont employés au service d'un de ces berceaux californiens. L'un, armé de pioche et de pelle, retire de leur gisement les terres destinées au lavage ; un autre les charrie et les verse sur le crible ; un troisième apporte et verse l'eau ; le quatrième, au moyen du levier vertical, agite sans interruption le berceau qui est garni en dessous de deux traverses courbes. Après quelques secousses, l'eau ayant passé avec les terres dissoutes du crible dans la caisse; et la parcourant dans sa longueur, s'est écoulée avec le limon par l'orifice de l'extrémité inférieure. Sur son chemin elle a déposé successivement dans chaque compartiment du sable et de l'or. Alors on examine le tout avec soin ; on retire du crible les fragments d'or s'il en existe, et on trouve dans les compartiments du fond les grains et les paillettes plus ténues. On verse les résidus de limon et de gravier, et on recommence les opérations potir les continuer ainsi le long du jour. Ceux qui du bout de la journée ont seulement ramassé une once d'or, fussent-ils quatre ou cinq, se trouvent n'avoir pas perdu leur temps, ainsi qu'on peut en juger d'après (ié qiie nous avons dit plus haut sur le prix de l'once d'or. Mais il y a souvent des déconvenues , et les quatre hommes du berceau peuvent quelquefois, des semaines entières, se donner une peine inutile.

On a d'ailleurs et avec fondement critiqué le procédé du berceau californien, à raison d'un inconvénient grave : c'est qu'il laisse échapper une

(3) The gold colonies of Australia, p. 181.

41 î APPENDICK.

quantité d'or ass^z considérable. Les secousses réitérées font disparaître promptement une grande quantité de terres et de sables , mais font disparaître en même temps des quantités d'or assez considérables quoique inaperçues. Plus d'une fois on a gagné sa journée à laver de nouveau les détritus qui avaient déjà passé par le lavage du berceau. Quelque soin et quelque attention qu'on y apporte, on ne peut recueillir que les parcelles de métal visibles à l'œil nu; une quantité assez notable de poudre d*or peut s'écouler avec l'eau. De là l'usage en certains endroits de faire tomber l'eau ou sortir du berceau, sur des toisons de brebis, par exemple, ou autres objets de ce genre, qui retiennent une assez grande quantité de paillettes et de poudre d'or. Le procédé le plus sûr serait d'amalgamer les résidus avec le vif-argent, qui a la propriété de fixer les parcelles d'or les plus ténues ; une légère chaleur suffit ensuite pour obtenir la séparation de For d*avec le mercure. C'est ce qui se pratique dans les mines de rOral; mais les primitifs chercheurs d'or de l'Australie n'y regardaient pas de si près.

Quelques-uns ont employé un procédé plus avantageux, et plus approuvé des connaisseurs, que le berceau californien. C'est ce que Butler Earp appelle la méthode hongroise. Prenez un long madrier, excavé dans sa longueur ; clouez une petite tringle de bois qui fasse rebord tout autour, excepté à l'un des bouts ; clouez aussi quelques réglettes de bois en travers de cette auge , pour arrêter l'or au passage , quand le sable et l'argile aurifères seront charriés par l'eau; ou bien, pour procéder plus simplement encore , prenez un tronc d'arbre assez long , et creusez-le pour en faire comme un long chêneau. Placez soit votre madrier, soit votre arbre, en plan incliné sur le bord du courant d'eau ou du réservoir. Déposez les matériaux aurifères à l'extrémité supérieure ; et versez de l'eau par-dessus. Si réellement il y a de l'or, et si le chêneau est assez long, la densité de l'or le retiendra dans les compartiments supérieurs, ou du moins à moitié chemin, et les terres plus légères s'écouleront par le lavage. Lorsque l'or se trouve en grains et en fragments assez gros, comme en Australie, et que l'on juge à propos de travailler isolément et sans s'associer avec un certain nombre de travailleurs, c'est tout ce qu'il faut pour opérer avec un certain succès. Butler Earp assure qu'au moyen de ce simple procédé, les chercheurs d'or feront beaucoup mieux leurs affaires qu'avec le berceau éternellement roulé et saccadé.

Ainsi aux diggings d'Australie , du moins dans les commencements, point de ces machines compliquées et dispendieuses, destinées à broyer les masses et les cailloux de quartz. Point non plus de procédés d'amalgamation, de coupellation, de fusion avec le p!omb, ou autres procédés métallurgiques. Quant aux machines, outre qu'elles eussent été trop dispendieuses à acquérir pour des gens qui d'ordinaire n'avaient eu d'autre capital à engager que leur travail , ce n'eût pas été une petite besogne que

de les transporter après chaque essai infructueux. Les mineurs d'Australie avaient besoin de pouvoir déménager lestement, afin de courir aux gisements présumés plus productifs. Enfin quant aux procédés d'amalgamation, il est incontestable que pour ceux qui auraient eu du mercure à portée, il eût été possible de réaliser d^assez beaux profits en amalgamant des terres déjà lavées , même quand elles auraient paru d'abord excessivement pauvres ; mais les succès étourdissants obtenus çà et là par la découverte de nuggets ne permettaient même pas de prendre haleine pour essayer des procédés lents et méthodiques.

Pour ce qui est du plus ou moins de pureté de l'or obtenu, le chercheur d'or aimait mieux vendre ses produits tels quels à des courtiers qui quelquefois le dupaient; et il est certain qu'un grand nombre, même étant dupés, trouvaient encore leur compte à retourner promptement puiser à la source, plutôt que de perdre leur temps à des essayages, dont ils n'avaient ni la théorie, ni la pratique.

§ 5. Recrudescence et nouveau paroxysme de la fièvre de l'or.

Malgré l'ardeur fiévreuse des premiers chercheurs d'or, il est naturel de penser que plus d'une cause de découragement dut bientôt agir sur eux. Les fatigues, les privations , les intempéries des saisons qu'il fallait braver, et par-dessus tout l'inconstance, ou la cessation absolue des succès, devaient tendre bientôt à déterminer plus d'une défection. D'autant plus qu'un caractère assez général des chercheurs d'or fut de croire beaucoup à la chance et au bonheur personnel. Par le fait bien des succès étourdissants et dirigés pour ainsi dire par la plus aveugle fortune, semblaient dissuader de se fier aux calculs de l'intelligence et de la sagesse. £n conséquence T enthousiasme commençait à se ralentir sensiblement dans les diggings de Bathurst, lorsque dans la première semaine de juillet une nouvelle inattendue vint comme galvaniser le public de Sydney et de toute la colonie. Le fait était indubitable. Bientôt les pièces de conviction furent solennellement présentées en plein jour et soumises à l'inspection du public de Sydney. 11 s'agissait d'un nuggetàe 406 livres pesant (a). C'était bien jusqu'alors la pépite, ou masse d'or natif la plus considérable dont il eût jamais été fait mention depuis l'origine du monde. Nous trouvons dans le traité de minéralogie de Dufrenoy la citation d'une notice donnée par Humboldt et qui présente le tableau suivant des pépites les plus considérables: à Miask (Russie) en 4826, une pépite pesant 40 kil., 448 gr.; aux Etats-Unis, comté d'Anon, Caroline du Nord, en 4824, pépite de 24 kil.

(a) Ce sont des livres iroj , c'est-à-dire de 12 onces. La livre troy a été im*portée de France eu ÀDgleterit: par Henri V, après le traité de Troy es, en 1 430. Elle ue sert que pour les matières précieuses.

700 gr.; dans leRio-Hayna, en 4502, pépite de 44 Idl. 500 gr. ; àMiask, en 484S, pépite de 36 kil. 02 gr. Cette deroière est estimée 444,662 fir. à raison de 3,400 iekilog. Voici l'histoire de la pépite australienne aux 406 livres , c'est-à-dire d'un peu plus de 80 livres de France , ou d'un pea plus de 40 kilogrammes :

« Dans la première semaine de juillet, un indigène, qui avait reçu quelque éducation dans la mission anglicane de Wellington, et qui était au service de M. W. Kerr, esquare de Wallawa, depuis sept années, rentra un jour chez son maître rapportant la nouvelle qu'il avait rencontré sur son chemin en conduisant son troupeau une masse d'or considérable. H y avait quelque temps qu'il s'amusait à explorer le territoire d'alentour, lorsque son attention avait été fixée sur le site fortuné par une masse jaune qui brillait à la surface d'un bloc de quartz. 11 avait frappé dessus avec sa massue pour en détacher un fragment, et le splendide trésor s'était révélé à ses regards. Son premier soin avait été de courir à la maison et de foire connaître sa découverte à son maître, auquel il présenta tout For qu*il avait pu en détacher. Comme on peut le supposer, l'honorable docteur ne perdit pas un instant. Il mit ses chevaux au grand galop ; et arrivé sur les lieux, il ne fallut que quelques instants pour dégager de leur gisement séculaire les trois blocs de quartz qui contenaient le quintal d'or. Le plus considérable des trois avait environ un pied de diamètre et pesait 75 livres. On en retira 60 livres d'or pur. Avant d'être mis à nu, il était magnifiquement enchâssé dans le quartz. Les deux autres blocs , inégaux entre eux, étaient un peu plus petits que le premier. La masse totale, or et gangue, pesait, à en juger approximativement, de deux à trois quintaux. Ne pouvant la transporter commodément telle quelle, M. Rer brisa les blocs en petits fragments. En quoi il fit contre ses intérêts une véritable faute. Comme spécimens curieux ces blocs étincelants auraient eu un grand prix.

> Le plus pesant des deux gros échantillons ressemblait en quelque sorte à un gâteau de miel ou à une éponge. Il consistait en une agrégation de molécules comme cristallisées, et c'était aussi la forme sous laquelle se présentaient les autres morceaux d'or. Le second des gros fragments avait une surface plus unie , et les molécules plus condensées : il semblait avoir subi l'action de l'eau. Le reste fut brisé en fragments variant en poids de deux à trois livres et au-dessous; et ces fragments étaient remarquables par leur pureté, sans mélange de quartz ni de matière terreuse.

» On eut du reste grand soin de constater la position du lieu où ce trésor avait été découvert. Les blocs de quartz formaient là un monceau isolé, et ils étaient à la distance d'environ cent verges d'une veine de quartz qui s'étend dans toute la longueur de l'arête des collines depuis la crique de Murroo. C'était justement à la distance d'environ 53 milles de Bathursl, 18 de Mudgee, 30 de Wellington et 48 du point le plus rapproché de la

rivière Macquarie, et à pea près 8 milles da priDcipal établissement de M. Kerr. La contrée environnante a été explorée avec beaucoup de soin depuis la découverte, mais, sauf l'indication que donne la poudre d*or, on n'y a trouvé aucun nouvel indice de métal. >

Il importe peu au lecteur de savoir que M. W. Kerr ne fut pas tout à fait ingrat envers l'Australien. Il lui fit don, ainsi qu'à son frère, de deux troupeaux de moutons, de deux chevaux de selle, et d'une certaine quantité de rations de vivres. Il y joignit encore un attelage de bœufs pour défricher une portion de terrain sur laquelle ils durent semer du maïs et des pommes de terre.

Mais ce qu'il nous importera de remarquer, c'est l'effet produit sur la population de Sydney par cette découverte. La détestable soif de l'or gagna de plus en plus tous les cœurs, et Sydney sembla sur le point d'être complètement désertée par ses habitants.

Le lecteur n'aura pas lieu de soupçonner l'historien d'exagération, quand il songera qu'à tout instant des bruits de découvertes merveilleases venaient surexciter les têtes déjà passablement troublées. On ne parlait plus qœ comme de choses communes de nuggets de plusieurs onces, de plusieurs livres, de 20, de S16, de fl livres pesant. Avant la fin de l'année, on apprit que sur les propriétés de M. Wentworth un seul honune, en un jour, avait retiré 500 livres sterling vaillant d'or, la terre aurifère rendant S5 pour 4 00 d'or pur (a). La veine d'or (golden Iode) fut fermée immédiatement, et une compagnie se constitua à Sydney pour exploiter la mine. (Butler Earp, p. 436.)

On ne craignit pas d'écrire sur les lieux que plusieurs habitants donnaient des marques passagères d'aliénation mentale, en sorte que si ces dfets eussent continué à se manifester dans une certaine proportion, les hôtes de Bedlam auraient pu à bon droit être considérés comme partie intégrante de la société coloniale.

Si DOS lecteurs allaient croire qu'il n'y a dans ces appréciations que les exagérations de la satire et d'une causticité mahgne, nous pourrions articuler quelques faits , afin de mettre en évidence les influences fâcheuses que la fièvre de l'or a pu exercer sur les cerveaux.

Un berger, dans le voisinage de Bathurst, trouva un fragment d'or en paissant ses brebis. Il fit grand mystère du site fortuné, espérant toujours qu'il ferait quelque nouvelle trouvaille. H allait donc avec persévérance fouillant sans cesse le sol avec son bâton tout en gardant ses brebis. Mais ses recherches furent vaines ; car il parait que ce fragment, ce qui pourtant n'arrive guère, était complètement isolé. Enfin, la surexcitation et l'anxiété perpétuelle produisirent sur son cerveau un tel effet qu'il en

(a) Ce devait être dans le territoire situé entre Frédéric Valley Creek et Ooslings Creek où M. Wentworth possédait 6000 acres de terre.

devint fou. Un autre malheureux, après avoir cberclié deux jours entiers sans manger, trouva un fragment d'or de cinq livres pesant : à cette vue il s évanouit plusieurs fois, perdit la raison et dut être enfermé. Ces exemples, rapportés par les journaux de Sydney, se reproduisirent mainte fois.

Certes, n'était-ce pas la marque d'une sorte de démence que ce qui se passait alors à Sydney et dans toute la Nouvelle-Galles?

Tous les regards se tournaient vers les Montagnes Bleues; toutes les préoccupations étaient de ce côté-là. Bientôt la migration des classes laborieuses vint réagir sur toutes les entreprises déjà en cours d*exécution. Les entrepreneurs de bâtiments, aussi bien que tous les autres entrepreneurs qui étaient liés par des engagements, se voyaient obligés ou de continuer avec des charges qui dépassaient du double leurs prévisions, ou d'implorer merci auprès des propriétaires pour obtenir une prorogation de termes. Dans certaines églises, le chant fut interrompu pendant plusieurs dimanches, parce que les employés du chœur avaient disparu; ailleurs les cloches se taisaient faute de sonneurs. Les chefs d'entreprise et les bourgeois eux-mêmes ne tardèrent pas à suivre t^ux dont ils employaient précédemment les bras. On vit en même temps des marchands et des cochers de ca bs, des magistrats et des convicts, des procéduriers et leurs clercs , des aldermen et des constables , des savetiers et des journalistes, des sténographes et des goujats, se trouver côte à côte aux diggings. Il n'y avait plus là ni maîtres, ni domestiques, ni supérieurs, ni inférieurs; ridentité d'intérêts et de Iravaux, de costume et de domicile établissait le niveau le plus absolu. Difticilement des amis auraient pu reconnaître leurs amis intimes, tant on devenait méconnaissable, grâce à l'uniformité des barbes incultes et des vêtements recrépis de boue.

Telles vallées solitaires où ne parurent jamais que de pauvres noirs dans leurs excursions de chasses, ou les pâtres des établissements les plus avancés vers le désert, étaient devenues des rendez-vous tumultueux. On y entendait résonner de toute part le choc des pioches contre les pierres, le bruissement monotone du berceau, le clapolage de l'eau servant au lavage des terres, les aboiements des chiens et les criailleries des travailleurs. Le possesseur d'un troupeau de gros bétail, qui avait près de là son établissement, affirmait que deux mois auparavant il ne passait pas devant son habitation un seul voyageur par semaine, et maintenant presque chaque heure amenait des multitudes. Ses enfants n'avaient pas idée qu'il y eût tant d'hommes au monde, et se demandaient d'où ils pouvaient venir, ou ce que pouvait signifier tout ce tohubohu.

Hélas ! combien en ctait-il sur le nombre qui trouvaient un cruel mécompte dans tous leurs calculs. Ils s'étaient attendus a ramasser l'or à pleine pelléc, sans autre effort que de se baisser [)our le prendre ; mais,

pour ce qui est de la résistance à la fatigue, der l'aptitude aux plus durs travaux, de la constance à supporter les privations, les ennuis d'un pareil séjour, et les rigueurs de la saison à l'entrée de l* hiver sur ces plateaux élevés, c'est à quoi ils n*avaient même pas réfléchi. Des joailliers, des coiffeurs, des hommes de cabinet, des fashionables , qui auraient hésité à traverser une rue par une grosse averse , ne tardaient pas à revenir de leur erreur; ce qui les avait charmés à distance, n'avait plus, vu de près» rien que de repoussant et de hideux. La cruelle réalité se révélait enfin avec toutes les fatigues et les dégoûts d'un travail rebutant; il fallait guéer dans l'eau et la boue toute la journée, et la nuit coucher sur la dure, mal abrité contre la pluie et le froid. Aussi plusieurs se hâtaient-ils de reprendre le chemin de leur ancien domicile, mais avec un tout autre air et un tout autre accoutrement qu'à leur départ pour les diggings. Le lieutenant-colonel Mundy a esquissé sur les lieux la triste figure que faisaient au retour ces aventuriers découragés : « Dans un voyage de quatre jours au travers des Cordillières, je rencontrai bien, d'après mes calculs, trois mille hommes revenant des diggings à la ville, découragés et dégoûtés. Plusieurs avaient vendu presque pour rien leurs équipes de mineurs» tentes, chars, berceaux, pioches, bêches, leviers, bassins pour le lavage des terres, tous objets qui probablement leur avaient coûté tout ce qu'ils possédaient au monde trois semaines auparavant ; il ne leur restait plus que quelques vases de fer-blanc, des couvertures de peau d'opossum» et quelques vêtements malpropres. Quelques-uns avaient avec eux de l'or, très-peu, disaient-ils ; d'autres avaient bu, ou joué, ou s'étaient vu enlever par les voleurs le fruit de leurs travaux. Humiliés, à moitié morts de faim» on voyait bien que ce n'étaient pas là les hommes qu'il fallait pour le rude métier de chercheurs d'or au cœur de l'hiver. Plusieurs avaient une mine si sauvage, un extérieur si misérable, si hideux, que je songeai involontairement à mes pistolets quand je les vis près de moi *

g 6. Découverte de gisements aurifères dans la colonie de Victoria,

Les bruits de ce qui se passait dans la Nouvelle-Galles du Sud n*avaient pas eu moins de retentissement à Melbourne qu'à Sydney. Des émigrations nombreuses devaient s'ensuivre. Les industries commerciales, agricoles et pastorales étaient également menacées dans les deux colonies. Aussi les habitants de Melbourne se hâtèrent-ils de chercher à enrayer le mouvement qui entraînait les travailleurs vers les hauteurs de Bathurst. Nul autre contre-poids n'y pouvait suffire que la découverte de gisements aurifères dans la colonie même de Victoria. Or, les habitants de Melbourne devaient d'autant plus se livrer à cette espérance que le docteur Clarke, dont les idées n'avaient pas peu contribué aux découvertes de M. Margraves, avait positivement annoncé que la colonie de Victoria devait aussi en

il 8 APPENDICE.

avoir sa bonne part. £n conséquence un prix de deux cents guinées fut promis à celui qui signalerait dans la colonie une découverte semblable à celles de la Nouvelle-Galles. Les recherches se multiplièrent de toute part et non sans succès. De nombreux échantillons furent présentés, comme titres à la récompense promise. Il ne parait pas néanmoins qu'die ait jamais été soldée; peut-être à raison delà difficulté de prononcer entre tant de rivaux.

Dès le mois d'août 1 851 , nombre de travailleurs s'étaient établis coQime chercheurs d'or, dans la crique d'Anderson, Et beaucoup d'habitants de Melbourne se donnaient le plaisir d'aller visiter les gisements aurifères de Victoria. Aussi le lieutenant-gouverneur Latrobe en donna-t-il avis au comte Grey, par une dépêche officielle, datée du 25 août.

Au mois de septembre, l'attention générale se porta vers l'ouest de la colonie , où la localité de Ballarat commençait à obtenir une célébrité vraiment californienne. Dès lors le gouvernement établit une escorte régulière entre ces gisements» Geelong et Melbourne. Bientôt après on adopta les règlements de police qui avaient été suivis dans la Nouvelle-Galles. Le droit de licence fut imposé, et au même taux ; mais il y eut quant à Texécution un peu plus de difficulté que dans la colonie de Sydney.

En octobre il y avait déjà 7,000 personnes réunies à Ballarat sur un es^ pace d'un peu moins de 4,000 milles carrés. Au commencement te procédé consistait uniquement à laver le gravier recueilli à la surface du sol. On y trouvait bien de teprips en temps quelques fragments d'or assez considérables ; mais en moyenne le gain était peu considérable. On découvrit bientôt que la terre de pipe, sous-jacente, de couleur gris-bleuâtre, offrait des produits bien plus abondants. On pratiqua des excavations jusqu'à la profondeur de trente pieds. C'était un rude travail. Il fallait percer au travers de couches de cailloutage, remplies de larges nodules de quartz cimentés par des infiltrations de sables ferrugineux ou de carbonates de fer argileux [ironstone). Dans cette fameuse argile bleue, l'or se trouvait tantôt en veines irrégulières, tantôt en specks ou fragments assez gros pour devenir visibles à l'œil du mineur quand la pioche venait à les rencontrer.

Le succès n'était pourtant pas uniforme ; et on cherchait de toute part, lorsque dans le mois d'octobre la découverte des gisements du mont Alexandre vint faire pâlir ceux de Ballarat. Ce mont Alexandre est la même montagne que celle qui fut appelée mont Bynn par le premier explorateur de i*Australia Félix , l'ingénieur général Mitchell. Ces gisements comprennent du reste les criques connues sous les noms de Forest, Fryer, Barker, Campbell, etc. , qui sont toutes devenues également productives et célèbres. Bientôt le mont Alexandre devint le rendez-vous le plus fréquenté. La foule s'y porta en si grande affluence que l'année suivante on y comptait 40,000 travailleurs. Au mont Alexandre \Q^diggings

présentent en grande partie les mêmes caractères géologiques qa*à Bathurst. Les roches primitives y dominent. Le quartz peut y être regardé comme la matrice primitive de Tor. C'est du moins dans le quartz que l'or s'y trouve généralement.

Du reste, pour donner une idée des travaux exécutés dans ces gisements, nous allons transcrire un compte-rendu consigné dans une feuille de Mel* bourne. (Le journal Melbourne Argus, du 7 octobre 4 854, cité par Scherer^ The gold finder, page 50. )

« A la surface du sol était une couche de terre végétale d'environ un pied. Au-dessous était un lit de riche terrain noir d'alluvion ; et au-dessous de ce dernier l'argile grise. Après celle-ci venait un gisement de gravier rougeâtre, qui se trouvait quelquefois passablement productif; ensuite des bancs d'argile rouge ou jaune, où se rencontrait aussi de l'or ; puis un banc d'argile dont l'épaisseur variait et qui était de couleur bigarrée, mais dont le rendement était à peu près nul. Au-dessous s'étendait un strate de terre de pipe blanche. Ce lit par sa dureté devenait une barrière difficile à franchir. Mais immédiatement avant ce strate était une mince couche d*argile couleur de chocolat, tenace et savonneuse. C'était la célèbre blue" clay (a), et elle était très-riche. Le site ûecesdiggings était une pente, et les strates étaient inclinés de manière à se présenter de champ en aboutissant à la surface du sol. Ainsi la blue-day se trouve près de la surface, sur l'arête des collines, et pourtant il est ensuite nécessaire pour y arriver de creuser jusqu'à la profondeur de vingt pieds. »

Il est bon de remarquer que ce premier obstacle de terre de pipe , ou parfois de cailloutage engagé dans un ciment, qui semblait faire le fond des gisements aurifères, fut traversé plus tard, sans doute d'après les conseils des mineurs californiens ; et alors en creusant à de grandes profondeurs, de cent pieds, par exemple , et même plus, on trouva un autre obstacle précédé de riches dépôts. Dès lors devint célèbre la distinction entre premier fond : first bottom ; et deuxième fond : second bottom. Les dépôts qui reposent sur ce deuxième fond se sont trouvés quelquefois si riches que les mineurs n'ont su y donner d'autre nom que celui de bouti^ ques de joailliers : jeweller^s shops. Ce sont des dépôts de ce genre qui viennent tout récemment, à la fin de 4 853, de relever la réputation des gisements de Ballahat (colonie de Victoria) (6).

(a) Si le minéralogiste Tappelle 6lue-ciajr, quoiqu'il vienne de dire qu*elle cCak couleur de chocolat, c'est probablement parce que cette dernière couleur n'étlk qu'accidentelle et due à des infiltrations ferrugineuses.

(6) Il importe de savoir que, comparé avec les échantillons d'or natif, l'or de Ballarat et du mont Alexandre soutient parfaitement la comparaison. Aussi, d'après le témoignage de Butler -Earp, quand on le porte en Angleterre il est estimé plus de quatre livres (La Gazette Australietme du 28 janvier 1854 cote pourtant le prix de l'or à Melbourne, 76 achellings, 6 pence, l'once).

La découverte de lous ces nouveaux trésors occasionna un remuement et un déplacement de population bien autrement considérable que ce qui s'était vu dans la Nouvelle-Galles : à son tour la colonie de Victoria devint ane rivale redoutable à la colonie la plus ancienne. On déserta par bandes nombreuses les fouilles de Bathnrst pour se porter vers celles qui chaque jour croissaient en renommée. Or cette renommée, malgré quelques oscillations de hausse et de baisse , s'est soutenue jusqu'à nos jours» et va se fortifiant par suite de récits qui semblent quelquefois tenir du fabuleux quoique très-véridiques.

Ce qui attirait surtout aux mines de Victoria, c'est qu'elles étaient beaucoup moins éloignées de la capitale. Aussi Melbourne Geelong et leurs dépendances furent bientôt dépeuplées de leur population mâle. Les rues, après avoir d'abord présenté un spectacle assez animé pendant le passage des compagnies de chercheurs d'or, devinrent complètement désertes et silencieuses. Les journaliers , les artisans de toute sorte laissaient leurs professions et leurs métiers, abandonnant femmes et enfants, qui avaient à se tirer d'affaire comme ils pourraient : il n'y avait plus qu'une seule pensée, un seul but, c'était d'avoir chacun sa part des trésors si longtemps ignorés. Bientôt, comme à Sydney, les chefs eux-mêmes des maisons de commerce suivirent l'exemple de leurs commis, et les magistrats celui de leurs administrés. Les uns étaient incapables de résister au torrent et à Tenlrainement universel. Les autres étaient tous disposés à risquer leur temps et leurs fonds dans ces spéculations nouvelles. D'autres enfin, voyant que les travailleurs leur manquaient de parole , prenaient euxmêmes le parti d'aller aux diggings, comme le seul qui leur restât , au milieu de la désertion générale. Toutes les constructions commencées furent suspendues, aussi bien les travaux publics que les entreprises particu-^ Hères. Les écoles se fermèrent à défaut de maîtres. Les vaisseaux en rade furent abandonnés par leurs équipages, marins et officiers. Plusieurs vaisseaux arrivant dans la baie ne purent décharger leurs marchandises à défaut de bras; tandis que d'autres, près d'appareiller, ne pouvaient mettre à la voile pour la même raison. Dans certains faubourgs il ne resta pas un seul homme, et les femmes étaient obligées de se grouper ensemble pour leur sûreté et la garde des maisons. Les magasins restaient fermés à défaut de débitants et de chalands tout à la fois. Le gouverneur était obligé de panser lui-même son cheval, et les familles de la plus haute classe de ne compter que sur elles-mêmes pour les plus humbles services de la maison.

Sans doute, comme à Sydney, le paroxisme de la fièvre se ralentit. Peu à peu les habitants du pays songèrent à exploiter l'arrivage des nombreux immigrants qui bientôt arrivèrent non-seulement des diverses colonies australiennes , mais de toutes les parties du globe. Le nombre des chercheurs d'or ne diminua pas pour cela. Il ne fit au contraire que croître de

jour en jour et pour ainsi dire d*heure en heure. A certaines époques Ton compta jusqu'à soixante mille personnes campées autour du mont Alexandre et de ses dépendances. Or , quoiqu'il se fit un continuel va et vient dans ces gisements comme dans tous les autres, il faut bien qu'il y ait eu assez de succès réels pour que l'ardeur d'un grand nombre ait pu s'entretenir constante et indomptable.

Nous lisons effectivement dans les rapports statistiques les moins sus^ pects, que dès le mois de novembre \ 851 , les champs aurifères de la colonie de Victoria avaient produit déjà pour une valeur de 220,000 livres sterling. Une escorte fut établie comme à Sydney , et elle conduisait chaque semaine cinq à six mille onces d'or. A cette époque le nombre des travailleurs n'était que de 45,000. Mais il est bon de remarquer que la riche moisson était très-inégalement répartie.

Bientôt il fallut établir une escorte spéciale pour le mont Alexandre ; et cette escorte , en une semaine du mois de décembre, convoya jusqu'à 23,000 onces.

Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis la découverte des gisements de Victoria , que les renseignements officiels évaluaient à 202 quintaux anglais, 82 livres, 40 onces, le produit de ces mines. Dès le mois d'avril et de mai 4 852, six vaisseaux arrivèrent à Londres, portant à bord 8 tonnes d'or, en sus de celui qu'on avait reçu précédemment, et dès lors on put évaluer, par approximation, le rendement des mines de Victoria à 5 millions de livres sterling, et celui de la Nouvelle-Galles du Sud à 3 millions : évaluations qui paraissent avoir été dépassées de beaucoup.

Aussi voyons-nous la législature de Melbourne, en septembre 4 852, évaluer dans un acte public le rendement des gisements aurifères à 80,000 par semaine , ce qui aurait fait , à partir de la même base , pour l'année entière, l'énorme rendement de 4 4,560,000 livres sterling, et pour la colonie un revenu de 300,000 livres, rien que par les taxes des licences. (V. Sherer, GoldpndeTf p. 340.)

Avant d'exposer quelles révolutions cet état de choses dut opérer dans la ville de Melbourne, nous avons un mot à dire sur le contre-coup qui dut en résulter pouf la colonie d'Adélaïde. Le retentissement de ces découvertes enleva tout d'abord 4 5,000 hommes à la population de l'Australie méridionale, et menaçait ainsi l'avenir et même l'existence de la colonie. Toute spéculation y était paralysée, sauf celle de l'or. Mais la législature d'Adélaïde ne s'endormit point. Elle porta un règlement d'après lequel l'or dûment essayé devint une offre légale quant au payement des ventes de terre. En môme temps le gouverneur, au moyen de puits et de ponls, rendit praticable la route qui conduisait au mont Alexandre, et établit une escorte, pour le transport de valeurs considérables à Adélaïde; en sorte que le commerce ne tarda pas à prospérer plus que jamais. Les chercheurs d'or appartenant à l'Australie méridionale qui furent heureux aux mines,

4tt APPENDICE.

se sentirent ainsi engagés à convertir en fermes dans leur propre colonie le fruit de leurs travaux. Ceux qui avaient gagné jusqu'à 4 livre sterling par jour, ne regardaient plus de si près au prix des terres, et se trouvaient heureux de payer une acre de terre avec le gain d'une journée. Enfin la législature de cette colonie pouvait, dans un acte authentique, en 485S» déclarer que les colons de l'Australie méridionale étaient possesseurs de plus d'un million de livres sterling en lingots d'or. Cette même colonie encouragea aussi par des promesses la découverte de gisements aorifères dans son propre territoire. Il ne parait pas néanmoins que les recherches aient eu un succès réel. Des découvertes ont été faites vers la fin de 4 853, dans une localité nommée Echunga ; mais le résultat demande vérification et plus ample informé.

§ 7. Perturbation commerciale et financière, particulièrement à MeUHmrne et dans tout son territoire, par suite de la découverte de l'or.

D'une part l'abandon des travaux qui devaient assurer les subsistances, d'autre part l'accroissement rapide de la population dans la colonie de Victoria, et aussi l'abondance des valeurs métalliques , tout cela autant de <^>auses de perturbation subite dans le commerce , le taux des salaires et la valeur des propriétés. C'est ce qui ne manqua pas de se faire sentir à Melbourne plus particulièrement.

Il est peut-être difficile de donner la statistique exacte du nombre d'immigrants qui vinrent se fixer dans la colonie de Victoria , ou y faire un séjour plus ou moins prolongé. On en a quelquefois, dans le principe, exagéré le nombre, en supputant d'après les semaines et les mois où les arrivages furent plus considérables. Mais plus tard on a pu obtenir das évaluations plus exactes, d'après les renseignements positifs et officiels touchant le chiffre des arrivées et des départs , depuis 1 851 jusqu'à la fin de 1853. Ainsi en 1851 , au moment de la découverte des gisements aurifères, la population de la colonie de Victoria, qui avait presque été triplée dans une période de 5 ans, atteignait le chiffre de 95,000 ; et nous trouvons qu'au mois d'août 1853 elle a dû atteindre celui de 196,745. Certains renseignements l'avaient portée à 230,000: ce qui a pu être exact pour tel mois, ou telle semaine, d'après le va et vient qui s'établit au milieu d'une population nécessairement flottante et peu fixe (a). Comme tout ce mouvement de population se faisait constamment par Melbourne pris comme centre et comme point de transit, on peut juger de l'embarras subit qui dut résulter soit pour les logements , soit pour les consommations; d'autant plus que la ville de Melbourne n'étant pour ainsi dire qu'une

(a) Nous apprenons par les journaux anglais, d'après les renseignements officiels, qu'en 1853, le 1" novembre, la population de la colonie de Victoria était de t9(»,863 âmes.

DÉCOUTERTE DE L'OR. 4»

ébauche de ville, on n'avait eu ni le temps , ni môme l'idée de préparer les constructions nécessaires pour recevoir un surcroît de population. Un grand nombre d'habitations n'étaient que des baraques en bois. En 1 851 la population de Melbourne était de 23,000 âmes. Cette population était logée dans 3,055 maisons construites en pierre et en brique , sur 4,018 en bois. Aussi ta difficulté fut-elle extrême en fait de logements et de simples abris (a).

Les nouveaux arrivés étaient obligés de camper sous des tentes hors de la ville, et encore le loyer de ces tentes montait-il à des prix exorbitants. Pour s'en faire une idée, il suffira de savoir qu'on allait jusqu'à louer» pour s'y remiser la nuit , des chaudières de rebut qui étaient déposées le long des quais. Les propriétaires de ces chaudières les avaient disposées par étages. On donnait 4 pence (8 sous) pour l'étage d'en, bas ou rez de chaussée; 6 et 8 pence (1 S à 14 sous) pour les étages supérieurs. De là il dut résulter à la longue un certain encouragement à construire des maisons en briques et surtout en bois. Mais cet élan était arrêté soit par le peu de séjour que faisait en ville cette population d'arrivants, soit par l'augmentation rapide du prix de la main-d'œuvre , surtout en fait de constructeurs habiles et expérimentés. Bientôt arrivèrent des vaisseaux ayant pour chargement des maisons en fer ou en zinc. Car l'Australie devint le but de toutes les spéculations depuis la Nouvelle-Zélande jusqu'à l'Inde , depuis l'ïnde jusqu'à Londres et aux Etats-Unis. Néanmoins les arrivages tant dé matériaux que d'ouvriers ne pouvaient mettre en équilibre la demande et l'offre. Tous les prix , tous les salaires s'élevaient, et se sont soutenus jusqu'au temps présent.

Les mercuriales de Melbourne, prises à la fin d'octobre 1853, nous donnent les prix tels qu'ils se sont soutenus à peu près en moyenne de< puis la découverte de l'or ; quoiqu'ils aient été plusieurs fois dépassés.

(a) Voici, d'après les uouvelles datées de la fin de 1853, ce qu*a produit à Melbourne le mouvement de constructions nécessité par l'aflluence des immigrants. K Ce qui frappe le plus un étranger est Tirrégularilé du style architectural. Il est difficile d*y trouver deux maisons semblables. Chacun a construit tellement à la hâte qu'il n'a pas eu, pour ainsi dire, le temps de jeter un coup d'œil sur la maison voisine. Les maisons en bois disparaissent graduellement. Un acte récent de la législature locale équivaut presque à la prohibition d'en élever de nouvelles, et la fréquence des incendies a dû en dégoûter. Au surplus, à peine un sinistre a-t-il eu lieu, qu'on est déjà à l'œuvre pour construire. On se ferait difiicilement une idée de l'activité coloniale. Lorsque les constructions se faisaient en bois elles s'élevaient dans l'espace d'une journée. Là où le matin on avait vu préparer le terrain, le soir les locataires étaient installés, avec des magasins où se pressaient les chalands. Malgré l'irrégularité des constructions, les rues de Melbourne offrent, dit-on, un aspect assez agréable. »

Salaires.

Ckarpeotkrs, par jour 25 à 30 schelliog:!.

Ma^ns 30 à 35 sch.

Forgerons el maréchaux ferrants 20 à S5 sch.

Coupeurs de bois et treillageiirs pour baies. ... 15 sch.

Domestiques à tout faire, à Tannée, avec rations. . . 70 à 75 1. st.

Jardiniers à Tannée, avec rations 70 à 80 1. st.

Bouviers par semaine, avec rations S à 3 1. st.

Bergers à Tannée, avec rations (a), . . . . . . 35 à 40 1. st.

Gardiens de cabanes. id.

Cuisiniers à la semaine 2 à 4 1. st.

Journaliers de ferme, à la semaine, avec rations . . . 1 1. st. et 5 à 1.*S sh. Journaliers pour travailler ami routes, avec fournitures

de bois et de tentes, par jour 8 sch.

Oardeurs de gros bétail, à Tannée. 68 à 75 1. st.

Provisions.

Pain de 4 livres, y 1 sch. 6 pences.

BoMif, la livre 6 à 7 p.

Mouton, id id.

Oies ou dindons, la paire 40 sch.

Volailles, la paire 16 sch.

Pommes de terre, le quintal. . 30 sch.

Choux, la douzaine 18 à 25 sch.

Carottes, douzaine de bottes 6 sch.

Navets, id. .5 sch.

Oignons, id. 4 sch.

Laitues, la douzaine 4 sch.

Bois de chauffage, charge d'un cheval 2 1. 10 sch. à 31.

Charbon anglais, la tonne 5 à 6 1.

Foin, la tonne 16 1.

Avoine, le boisseau 10 sch.

Paille de froment 3 1. 12 sch.

Nous devons avertir que le prix des subsistances a subi une hausse plus forle qu'il ne pourrait sembler de prime abord. 11 faut surtout placer la viande dans une catégorie à part. Avant la découverte de Tor, la viande se donnait presque pour rien. En 1843, une brebis se vendait à Sydney

{a) Comme le mot de rations figure souvent dans le taux des gages et y est surajouté, il est bon de savoir que ces rations consistent, par exemple pour les ber • gevs, en uue allocation hebdomadaire de 10 livres de fariue, 2 livres de sucre, un quart du livre de thé, et enfin du sel.

un scheliing, et dans les bergeries six pences. G*est ce qui donna Tidée à cette époque de tirer parti du bétail par la cuisson , pour en extraire le suif. Il est vrai que depuis cette nouvelle exploitation , le prix de la viande monta un peu ; toutefois il demeura toujours assez bas, puisque les brebis sacrifiées pour en obtenir le suif, ne rapportaient par tète, que cinq schellings tous frais faits , et les bœufs trois livres sterling. On s'avisa ensuite qu'il était possible, par le procédé de salaison, d'utiliser les parties de la bote qui rendent moins de suif. Mais on se forme difficilement une idée du peu de cas qui se faisait de la viande en Australie, avant la découverte des gisements aurifères. Des statisticiens ont calculé qu'en sept années depuis 4843, jusqu'en décembre 4850, dans la Nouvelle- Galles du Sud, on disposa de 2,364,539 brebis, et de 264,469 tôtes de ^ros bétail, qui produisirent en somme 639,943 quintaux de suif, représentant une valeur de 4,344,483 livres sterling. On a calculé aussi qu'en une seule année on a littéralement jeté au moins 62 miUions de livres pesant de viande bonne à manger. Les circonstances ont redonné du prix à la viande. La mercuriale du marché de Melbourne, du 23 novembre 4 853, cote le prix des bœufs de première quatité entre 7 et 44 livres sterling, et de qualité inférieure entre 5 et 7 livres ; celui des moutons entre 48 et 24 schellings.

On aurait encore une idée bien incomplète des perturbations du commerce dans les colonies aurifères, si Ton ne connaissait la différence du prix entre le marché de la ville et des diggings. Le manque de routes praticables et la difficulté des moyens de transport causèrent bien souvent des augmentations de prix exorbitantes; les frais de transport aux àiggings furent assez régulièrement de 80 ou 400 livres sterling par tonne, c'est-à-dire par 20 quintaux anglais ou 4,045 kilogrammes 940 grammes.

D'autre part, la rareté des bras rendait parfois presque impossible le déchargement des marchandises ; le manque de docks pour les abriter devenait une autre source d'embarras. Ainsi coïncidèrent bien souvent des choses en apparence contradictoires, l'abondance des arrivages, la cherté des subsistances, et la ruine des spéculateurs attirés par la hausse des prix. Beaucoup de marchands américains ne retirèrent pas le coût du fret de leurs marchandises.

Bientôt aussi les loyers , et par conséquent la valeur des maisons, ainsi que des terrains dans l'intérieur de la ville, montèrent à des prix qui croissant toujours ont fini par dépasser les prix de nos capitales d'Europe. Ainsi nous voyons qu'en 4853, une maison en fer est louée à raison de 28 livres par semaine; des lots de terre se sont vendus jusqu'à 5,455 liv. par acre ; une perche de terrain avantageusement situé , 4,200 livres ; môme à 5 milles de Melbourne, l'acre s'est vendue, en moyenne» 256 livres l'acre, c'est-à-dire depuis 430 jusqu'à 460 livres.

On sait ce que produit en général une hausse aussi soudaine. Naturelle-

mentilen doit résulter Textrêine misère à côté de l'extrême opolenoe : deux conditions assez défavorables à la moralité d'an pays. Et certeB si nous en jugeons par les détresses qu'ont éprouvées les immigrants à diverses époques , il a dû y avoir d'étranges spectacles de souffrance et de désespoir dans cette pairie de l'or; mais il importe de séparer et d'analyse ici à part la prospérité générale du pays , et la situation de chaque indiyidn pris isolément.

D'abord , quant à la prospérité générale de la colonie, si nous la mesurons par la richesse, on concevra facilement l'enivrement qui s'empara de certains journalistes qui croyaient voir surgir d'au milieu des trésors métalliques une nation telle qu'on n'en avait jamais vue.

Dès le mois de novembre 4851 , les champs aurifères de Victoria ayaient produit de Tor déjà pour 92,000 livres sterling; mais le rendement augmenta bientôt avec rapidité an fur et à mesure des découvertes et des arrivages de chercheurs d*or, en sorte que la moyenne du rendement pour cette colonie est évaluée à 8 ou 40 millions de livres sterling. Il est vrai qu'une bonne partie de cette richesse passe ailleurs et va porter l'opulence loin de l'Australie. Il n'en résulte pas moins pourtant une grande augmentation dans les revenus de l'Etat du gouvernement colonial. Voici le chifhre officiel du revenu public, pour la seule colonie d'Australia -Félix : revenu total 3,620,974,92s livres sterling , pour une année commençant le premier juillet 4852, et finissant le 30 juin 4853. Les éléments de ce revenu sont :

Droits perçus sur Tex traction de l'or 711,700 1.

Douane 458,037

Divers, postes, enchères, amendes, etc 1,275,460

Revenu territorial, ventes de terre, ete 1,175,775

Total. 3,620,974

Le revers de la médaille se trouve dans le chiffre des dépenses : avec un revenu supérieur à celui de plusieurs des petits Etats européens, la colonie de Victoria est obligée de supporter des dépenses presque équivalentes , sans pouvoir réaliser les améliorations les plus instamment réclamées. Ainsi nous trouvons les revenus évalués, pour 4854, à une somme de 3,323,323 livres sterling, et la dépense présumée sera de 3,265,764 livres. Sur ce chiffre la police figure pour 663,058 livres ; les prisons et autres dépenses, suites de la criminalité, pour 258,098 livres. Il est vrai que les travaux publics y figurent pour 4,106,925 livres. Il n'en est pas moins réel que jusqu'à présent, la colonie a présenté un aspect dont il est difficile de se faire une idée sous le rapport du mauvais étai ou plutôt de l'absence de routes, d'éclairage des villes, de quais pour les débarquements, d'assainissement des rues, etc. Ainsi, à tout prendre, il est évident* que les

DÉCOUVERTE t>E L'OR. 4*7

colonies australiennes sont passablement loin des prétendus gouvôrfiements à bon marché d'Âmériqae (a).

Nous nous sommes attachés à faire ressortir surtout la statistique relative à la colonie de Victoria, parce que c'est là que la perturbation financière occasionnée pat* la découverte de Tor fut plus considérable.

Du restOj domme nous nous proposons moins de faire une histoire politique et financière, que de renseigner les particuliers qui pour etix ou p6nt autrui ont intérêt à connaître ce qui se passe dans les colonies, ndus avons hâte d'en venir à un autre ordre de faits. On sait les mécomptes et les don« lodreuses déconvenues qui ont accueilli beaucoup d'émigrants frahcais eti Californie. Il sera curieux de savoir s'ils auraient eu le mônie sort dans les colonies australiennes.

D'abord il y a beaucoup à rabattre des espérances folles que pourraieht faire naître dans les têtes aventureuses certains avis publiés jotirnelleniebt dans les journaux australiens et anglais sous le titre de Gold circulars (circulaires de l'or) et qui sont signés par des courtiers acheteurs d'or. Ces articles font connaître le chiffre des onces d'or recueillies dàtls tel gisement, transportées par telle escorte, etc. Ils ne font guère connaître d'ordinaire le chiffre des travailleurs qui ont recueilli ces éblouissantes richesses. Voici des chiffres instructifs et sûrs : nous les empruntons à la Gazette Australienne dn 24 décembre 4853. D'après les calculs positifis et parfaitement établis, on peut évaluer à 40,000 le nombre des mineurs qui exploitaient les gisements aurifères de Victoria au mois de juillet 48Ô3. Le journaliste indique ce nombre de travailleurs réels, armés de pioches et de pelles, après avoir déduit d'un chiffre de 64 ,745, le nombre de 4 4 ,745 fétnmes ou enfants, et de 40,000 engagés dans toute espèce d'industries. Or ces 40,000 travailleurs produisent de huit à dix millions de livres sterling par an : prenons dix miliiohs, quoique ce chiffre soit regardé par quelques-uns comme un peu au-dessus de la réalité, et vous aurez en moyenne à peu près 250 livres sterling pour chaque travailleur. Vu le prix exorbitant des denrées et autres choses nécessaires que l'on peut bien évaluer en somme au quadruple des prix d'Angleterre, la moyenne des gains d'un chercheur d'or équivaut à un revenu de 62 livres par an , ou bien un peu plus d'une livre par semaine. Quelques-uns de ces travailleurs, ou plutôt quelques compagnies de travailleurs ont réalisé par semaine des profits variés depuis une livre jusqu'à 4,000 livres. Ce sont ces bonnes fortunes qui éblouissent. Mais quels doivent être les gains, quelle est la condition de

(a) Nous disons prétendas^ et pour cause : les journaux européens eut pendant longtemps berné leur public au moyen de vraies restrictions mentales. Il est bon de savoir qu'en Amérique, une partie des dépenses qui, en Europe, retombent sur lès administrations publiques, sont soutenues par des taxes locales dans chaque état, comté, district, ville ou village.

ceux qai, comme ils le disent, n'ont pas la chance, ne sont pas nés sous la bonne étoile? Le journaliste auquel nous empruntons ces évaluations se demande si les workhousn (maisons de travail pour les indigents) d'Angleterre ne seraient pas , sauf le climat , un vrai paradis terrestre , dans la comparaison avec les contrées à gisements aurifères (6) ?

On se demandera sans doute ce que peut devenir celui qui n'a les yeux dessillés qu'après avoir débarqué sur le continent australien? Alors tardivement il aura reconnu que le métier de chercheur d'or est comparable pour les illusions aux poursuivants du gros lot dans toutes les loteries possibles. Il s'apercevra aussi que les chances favorables sont bien plutôt pour les hommes aux formes musculaires et au corps endurci aux travaux grossiers des terrassements, des carrières, des mines, etc. Il verra jusqu'à l'évidence que le vrai gentleman ne trouve nulle part sa place dans cet El-Dorado des ruffians (chenapans) des pickpockets (filoux) et des drun-kards (ivrognes). Que faire pourtant?... supposé qu'il ait de l'énergie et du courage

Ceux qui ont les premiers fonds pour monter quelque négoce arrivent promptement à réaliser des profits énormes. Mais les loyers absorbent une bonne partie de ces profits. Ceux qui veulent tenter quelque exploitation agricole ou pastorale , ont besoin de séjourner plusieurs mois , et de se défier des premières offres , s'ils ne veulent pas s'exposer à perdre leur mise de fond dans l'achat de troupeaux malades , de terrains improductifs, etc. Ceux qui n'ont que leurs bras , s'ils peuvent exercer quelquesunes des professions les plus indispensables pour les constructions sans luxe, peuvent être assurés de gagner largement leur vie et de faire des épargnes. Quant à ceux qui n'ont l'expérience d'aucune profession mécanique, fussent-ils même des hommes lettrés , ils n'ont en général rien de mieux à faire que de se résigner à la profession de berger. Ceci n'est point une dérision ni une plaisanterie. C'est au contraire le conseil le plus bien-

(b) V Australian Gazette y du 25 mars 1854, évalue de la manière suivante les résultats du produit de Vov pour la colonie de Sydney : » Les derniers documents parvenus de Sydney constatent que la valeur totale de Tor exporté de cette colonie est de moins de cinq millions et demi de livres sterling. Là-dessus un million et demi au moins provenait de Victoria ; resterait quatre millions pour le produit réel de la Nouvelle-Galles du Sud. Cette évaluation est encore au-dessus de la réalité ; et c'est le produit de deux années, plus un trimestre ; mettons deux ans, en ne comptant pour rien le produit de 1851. Ce seront deux raillions par an à répartir sur une population de 200,000 âmes ou juste 10 livres sterling par tète, somme vraiment bien chétive, si Ton met en regard la valeur des industries troublées ou totalement suspendues. La colonie n*a-t-elle pas plus perdu que gagné à ce compte .' D'ailleurs où sera la compensation des détresses, des découragements, des désordres, de la hausse des prix, en un mot, de tous les désastreux effets produits par la découverte de For?... »

DÉCOUVEKTE DE L OU. 429

veillaut que Ton puisse donner à ceux qui sont dans celte position. Un voyageur raconte, comme de visu, qu'il a connu en Australie des bergers dont les antécédents ne les avaient guère préparés à ce genre de vie. C'étaient un pharmacien , un clerc d'avoué, trois matelots , un tailleur, un commis marchand , un ex-lieutenant venu des Indes, un maître de danse , un jeune homme de bonne maison , un juif et un avocat. Les trois derniers réussissaient le mieux dans leur emploi. Un berger peut mettre de côté les trois quarts de ses gages, et en deux ou trois ans il peut devenir lui-même possesseur d'un troupeau. Au surplus la population coloniale la plus riche, celle qui est désignée dans les débats politiques sous le nom de squatlocracie , a débuté souvent de la sorte et à des époques où la vie des bush-men (hommes des bois) était autrement rude qu'elle ne l'est aujourd'hui. Outre la profession de berger , il y a aussi celle de pâtre chargé de conduire des troupeaux de gros bétail ; mais c'est là une profession qui demande des qualités pour l'équitation à peu près semblables à celles dont Tarabe fait preuve dans ses plus brillantes fantasictë.

§ 8. Tableau de l'état moral des populations aux diggings et dans les

colonies aurifères >

Il y a peut-être exagération en plus d'un sens quant aux peintures qu'on nous a faites de l'état des populations qui séjournent aux diggings et dans les colonies aurifères.

II est dilBcile néanmoins que l'observateur le plus impartial ne conserve pas une idée assez défavorable de l'état moral des masses hétérogènes qui depuis deux ou trois ans se pressent et se succèdent autour de ces centres d'attraction.

Nous devons d'abord rendre justice aux gouverneurs et agents du gouvernement colonial pour les mesures d'ordre qu'ils surent adopter dès les commencements. Nous en avons parlé ci -dessus au sujet des mines de la Nouvelle-Galles du Sud. Il est vrai pourtant que dans les gisements aurifères de Victoria (Port-Phillip) les mesures ne furent peut-être pas prises avec autant de bonheur. Elles furent d'ailleurs de plus difficile exécution, à raison de la multitude de travailleurs qui s'y pressaient à chaque instant plus nombreux. Ce qui augmenta les difficultés de la police et du maintien de l'ordre, ce fut l'invasion des convicts, soit libérés, soit évadés, qui, de l'île de Van-Diémen, coururent se mêler aux chercheurs d'or. On doit reconnaître que ceux-là ne furent pas toujours les moins persévérants , ni les moins heureux quant aux résultats de leurs travaux. Mais aussi on peut se figurer aisément que ceux d'entre eux qui ne réussirent pas au gré de leurs désirs, furent violemment tentés et cédèrent facilement à la tentation de reprendre les habitudes de vol et même d'assassinat, pour lesquelles ils

avaient été jadis déportés. C'est aussi de leurs rangs que sortirent ces redoutables hushrangers, rôdeurs des bois, qui rendirent si nécessaire la précaution des escortes pour le transport de l'or à Sydney, Melbourne et Adélaïde. On peut se faire une idée de leur audace, à l'époque où les mesures d'ordre étaient encore nécessairement imparfaites , par ce qui s*est passé, Vété dernier même, au mois de juillet 4 853 :

Une escorte privée transportait à Melbourne une valeur de 6,000 onces d'or. Elle fut attaquée par les bushrangers. Malgré une vigoureuse défense elle dut succomber, dix hommes demeurèrent sur la place, cinq du côté de Tescorte, et cinq autres du côté des assaillants. Le trésor tomba entre les mains de ces derniers. Peu de semaines après, plusieurs des coupables furent arrêtés au moment où ils partaient pour l'Europe , et moururent par la potence. Ils étaient du nombre de ces convicts qui ont décrié les diggings et les bois de la colonie de Victoria.

Que les attentats aient été fréquents et difficiles à réprimer dans les premiers temps de l'exploitation des gisements aurifères, c'est ce qui résulte des renseignements les plus authentiques, fournis par les chefs delà police et par les gouverneurs eux-mêmes.

M. Sturt, surintendant de la police de Melbourne en mai 4852, constate combien il était difficile de s'assurer des voleurs, à raison des sommes énormes qu'ils avaient à leur disposition pour séduire gardiens et constables. Le gouverneur M. Latrobe rend le même témoignage. Les termes dans lesquels les journaux de Melbourne, à la fin de 4 853, se félicitaient des améliorations introduites suffisent pour justifier l'exactitude des récits qu'on a trop facilement traités d'exagération (a).

Néanmoins plusieurs témoins oculaires ont cherché en divers temps à rassurer le public, et à représenter comme un pur épouvantai! la plupart des récits mélodramatiques consigné.^ dans les journaux. L'extrait suivant d'une relation citée par Butler-Earp, pourra servir comme de résumé de ce qui a été dit en bonne part. Il s'agit des diggings du voisinage de Melbourne.

« Pour en venir au tableau moral des diggings et de leur population, je puis afQrmer d'après mon expérience personnelle que beaucoup de contes ont été forgés à plaisir ou singulièrement amplifiés touchant les vols et les actes de violence qui s'y commettent. Quand on considère qu'une masse de quelques quarante mille .travailleurs est ici concentrée; que plusieurs d'entre eux appartenaient naguère à des associations de criminels avérés, pour qui le vol était un sujet de vanterie, les actes de violence des titres de recommandation, il n'est pas du tout surprenant que quelques actes coupables aient eu lieu. Certes des actes semblables se commettent dans

(o) Voyez daus Australiun Gazeiie, du 5 novembre 1853 ,uii [>assage du Meihvuvnt Argus.

les Villes dont la population atteint le même chiffre, toutes gardées qu'elles sont par une force armée parfaitement disciplinée , et protégées par une surveillance habile. Je soutiens même que dans les diggings, eu égard au chiffre de la population , il ne se commet pas le quart des crimes qui se commettent dans les villes d'Australie. J'ai été étonné en passant le long des magasins , tels qu'ils sont constitués ici , que la tentation au larcin qu'ils peuvent présenter n'ait pas plus souvent subjugué certaines convoitises. J'ai observé combien peu était solide la cloison qui protégeait plusieurs de ces magasins , et qui ne consistait souvent qu'en quelques sacs de grosse toile si mal cousus ensemble qu'entre les interstices on pouvait voir des chemises de calico, de laine, de serge, des pantalons, des ceintures , et tout le reste de l'attirail si cher aux mineurs. Il ne fallait qu'un coup de canif, pour que ces marchandises vinssent à changer de maîtres , et cela sans que les voleurs eussent à craindre d'être découverts. Quant à la loi de Lynch , elle n existe ici que de nom, il n'y a jamais eu d'exemple de sa mise en pratique.

» Après beaucoup d'enquêtes et un mûr examen, je suis demeuré con-^ vaincu que tous les bruits de dangers courus ici, soit pour la vie, soit pour les propriétés, n'étaient forgés que par cette classe d'intrigants qui cherchent à se donner de l'importance, et qui sont habiles à calmer les tempêtes qu'eux-mêmes ont suscitées.... Autant que j'ai pu voir de mes yeux aux diggings, il m'est resté cette impression que les jours y sont employés à de rudes labeurs et les nuits au repos, excepté pourtant dans le voisinage de quelques débits clandestins de spiritueux. Là il y a sans doute des scènes d'ivrognerie et de débauche. Mais je ne me sens nullement disposé à éprouver un sentiment de compassion pour ceux qui pourraient y courir des dangers ; ils ne font après tout que subir la peine d'une imprudence volontaire. Les autorités savent à quoi s'en tenir sur ces repaires de la folie et du crime, et il ne se passe guère aucun jour que quelque tente occupée par les contrevenants ne soit renversée et livrée aux flammes ; il y a eu jusqu'à deux ou trois de ces exécutions en un même jour.

» L'immense majorité des travailleurs cherche des plaisirs plus calmes et des distractions moins périlleuses. Au coucher du soleil le mineur suspend son travail , et l'odeur ragoûtante de mille poêles à frire annonce assez le genre d'occupation qui succède aux travaux de la journée. A peine le repas du soir est-il terminé que quelque amateur de cor de chasse fait résonner au loin un air joyeux et bien connu : à la conclusion de cette première fanfare, succèdent les essais de quelque rival qui prétend faire valoir ses titres à une supériorité contestée. Ce dernier, après avoir détenu un silence profond, est accueilli à son finale par des applaudissements frénétiques de la part des groupes voisins de sa tente ; tandis que ceux qui entourent le quartier de son rival répondent par des applaudissements

dérisoires, accompagnés de beaucoup de cris: « Assez, assez; finissez, finissez. » Alors le premier corniste recommence : le silence règne aussilôt, et dès qu*il a fini ses amis applaudissent , tandis que les voisins de son rival ne font pas faute de quelque commentaire facétieux sur son exécution. La rivalité se soutient ainsi pendant quelque temps , jusqu'à ce que les cornistes soient fatigués et se souhaitent mutuellement la bonne nuit, laissant le soin de troubler le silence aux aboiements des chiens, aux hennissements des chevaux, et aux fusillades. Un soir nous fûmes agréablement récréés par trois cornistes qui se firent entendre de trois endroits du vallon. Ils se répondaient l'un à l'autre, l'un choisissant un air anglais, l'autre un air irlandais, et le troisième un air écossais. Je n'ai pas besoin de vous dépeindre l'heureux effet que faisait ce trialogue, surtout lorsque, avec une précision toute militaire, One décharge de coups de fusil venait accueillir les dernières fanfares que le musicien avait confiées à la brise du soir. »

Nous laisserons le narrateur donner ainsi un faux air de pastorale et é'églogue à la vie des chercheurs d'or. Nous laisserons même sou imagination fantastique se complaire à grouper autour des cornistes virtuoses un auditoire d'opossums , à l'œil quasi intelligent , perchés sur les plus hautes cimes d'eucalyptes séculaires. Après tout, l'absence des crimes justiciables en cour criminelle ne sufBt pas pour réhabiliter l'honneur des diggings.

Pour en venir à la triste réalité, il faut être sincère et dire qu'une assez vaste proportion de chercheurs d'or n'échappe pas aux influences d'une situation anormale, et forme une population peut-être menacée de rétrograder vers une sorte de barbarie.

Examinons d'abord ce qu'est en elle-même l'occupation de tous ces travailleurs campés autour du mont Alexandre et autres lieux? Voici le jugement qu'en a porté un témoin oculaire. Il a paru k Melbourne, en 4853, une brochure intitulée Colonus , et attribuée au premier magistrat (a) des tribunaux de cette capitale, M. William A'Beckett. « Le lecteur, y est-il dit, peut faire cette question : — Pourquoi dissuader l'homme de travailler à la recherche de l'or? L'or n'est-il pas le but de tout travail? Pourquoi y aurait-il une source d'immoralité dans la recherche de l'or ? — Parce que c'est un travail privé de toutes les associations qui pourraient le rendre méritoire; c'est un travail isolé de ses légitimes rapports avec le corps social et politique ; c'est le travail d'un déserteur ; c'est une excursion hors du grand chemin de la vraie industrie , dans l'espoir de distancer celle-ci sur les ailes de la fortune ; c'est un travail qui n'a aucune connexion avec le commerce ; c'est un effort concentré en lui-même et qui ne cherche point une fin ultérieure ; les résultats de ce travail sont une pure chance,

(a) Chïef'jnstlce,

et si la chance vient à tourner contre le travailleur, personne ne bénéficie sur le travail absorbé , car le travailleur étant lui-même l'entrepreneur doit perdre son salaire. D'ailleurs ce travail stimule des sentiments qu*il serait mieux de réprimer; c'est un travail de surexcitation sous l'empire d'une idée prédominante, une idée fixe. Le mineur est chagrin si le voisin réussit et que lui ne réussisse pas ; tandis que s'il vient à réussir, il garde son secret pour lui , de peur que son voisin ne réussisse à son tour. Les richesses et non la subsistance sont le but de tous les efforts; et le mineur ne travaille la plupart du temps que dans l'espoir souvent déçu qu'un hasard heureux le mettra à môme de ne plus travailler. De là il arrive qu'il est amené à considérer le travail comme un mal et une dégradation \ la transition au meurtre et au vol est facile. Avec des esprits ainsi forcé-» ment arrachés à toutes les influences, à toutes les consolations sociales, les excès du genre le plus dégradant deviennent une conséquence naturelle. >

Nous avouerons qu'à priori il nous serait difficile de né pas partager l'opinion de l'auteur du Colonus. Du reste, assez de témoignages viennent confirmer les prévisions par le récit des faits.

D'abord il y a bien quelques inconvénients dans la suppression absolue de tous les rangs, de toutes les inégalités sociales aux diggings. Ce subit nivellement, ce renoncement forcé à toutes les habitudes, à toutes les convenances sociales , donne naturellement une prépondérance fâcheuse à l'élément le plus grossier, le plus brutal de la population. Telle qu'elle est, la vie entière du mineur, eût-il d'ailleurs de bonnes tendances et de bonnes habitudes, doit lui inspirer le mépris pour toutes les aménités de la vie. L'encombrement d'un grand nombre de travailleurs sur un ménoe point en rase campagne amène presque forcément l'oubli de toute décence. La culture de toutes les facultés morales et intellectuelles fait place aux habitudes les plus abrutissantes ; fumer, boire , jurer, blasphémer , c'est ce qu'on voit, ce qu'on entend de toute part. Une feuille locale citée par le Colonus parle des efforts infructueux tentés par les ministres des différents cultes pour célébrer le service divin aux jours de dimanche , et constate en môme temps que ces réunions sont troublées par les horribles blasphèraeset les propos obscènes des convicts échappés de Van-Diémen (a).

On comprend qtiel usage peut faire de ses richesses subitement acquises une bonne partie de cette population. Beaucoup de collecteurs d'or vérifient le proverbe anglais « easy cornes , easy goes , » facilement acquis, facilement dépensé. Les visites à la ville ne sont qu'une série de profusions extravagantes, d'excès dégoûtants. L'espoir de refaire promptement une fortune dont ils sont pour ainsi dire embarrassés , les pousse aux plus folles prodigalités. Les équipages, les bouteilles de Champagne à des prix

(a) Il faut reconnaître pourtant que les populations anglaises portent partout rhabitude du repas dominical, qui s'observe généralement aux diggings,

43i APPENDICE.

exorbitants, ies superbes joyaux et les scballs des Indes assez mal portés par leurs nouvelles compagnes aussi peu familiarisées qu'eux-mêmes avec Tusage des richesses, etc., etc.; telles sont les folies qui, en quelques se-^ maines ou quelques jours, les ramènent aux diggings avec plus ou moins de chance de nouveaux succès. On a entendu tels d'entre eux se vanter brutalement de ne pouvoir exister qu'en passant des excès du travail à ceux de l'intempérance.

Il est facile de concevoir qu'à côté des dissipateurs , les exploiteurs ne manquent pas: ce qui doit influer assez sensiblement sur la moralité du commerce et des spéculations. Certaines relations de voyage parlent peu favorablement des brocanteurs qui achètent aux heureux chercheurs d'or le produit de leur travail. Il est pourtant à présumer que l'intérêt doit rendre ces derniers assez vigilants ; mais une fois entraînés par la frénésie du plaisir, ils offrent une large curée à l'indélicatesse et à l'avarice. V homme de Vor dédaigne la monnaie de cuivre ; et les débitants ont bien vile tiré leur avantage d'une telle vanité ; aussi ne rendent-ils guère de monnaie d'aucune sorte. Seulement, s'ils le jugent à propos, ils donnent pour monnaie, un cigare, un morceau de savon, elc. Plus d'un marchand réalise ainsi d'énormes profits. Du reste les couleurs pimpantes, et les hauts prix sont la mesure do la valeur aux yeux de beaucoup de leurs chalands.

En regard des excès de prodigalité et de l'intempérance, le moraliste p)eut observer des passions non moins odieuses quoique de nature opposée. Plusieurs chercheuis d'or paraissent devenus d'autres hommes, après leurs premières acquisitions. Ils deviennent soupçonneux à l'excès. Ils craignent et surveillent leurs meilleurs amis, comme des voleurs à redouter. Ils ont là leurs pistolets toujours chargés en cas de visites suspectes. Leur cœur se ferme à tout sentiment d'humanité et de compassion.

On peut se figurer quelle est au milieu de l'égoïsme dominant la position des chercheurs d'or découragés, sans ressources et surtout la position des immigrants , qui ayant à peu près vidé leur bourse dans la traversée , se trouvent jetés sur le quai de Melbourne. Nous transcrivons les lignes suivantes extraites d'une correspondance de Melbourne , insérée dans Australian Gazette du M mars 4854. * Quatre-vingt-dix fois sur cent, l'immigrant devra sentir peser sur son cœur cette triste et glaçante réalité qu'il est étranger sur une terre étrangère. Aujourd'hui les choses sont un peu améliorées : ces mots « emigrant's aid-society, » société de secours en faveur des émigrants , tracés en grands caractères noirs sur la façade d'une vaste construction en bois de couleur jaune, fait renaître l'espérance dans plus d'une âme désolée; mais il y a un an à peine, que lorsque la multitude des arrivants était hors de proportion avec les locaux disponibles, on voyait hommes, femmes, enfants, quelquefois souvent par une pluie torrentielle, aux approches de la nuit, s'appelant les uns les autres

éperdus, ne sachant où aller chercher un asile. On ne saurait se figurer les misères et les angoisses qui ont été endurées par certaines familles. >

Ces diverses considérations nous disposeraient assez à trouver moins exagérées qu'elles ne nous parurent d'abord les appréciations suivantes do l'auteur du Colonus.

< Dès que l'idolâtrie de Mammon fut devenue comme une épidémie générale, dès lors tout fut absorbé par le nouveau culte. On lui offrit comme en sacrifice tous les devoirs à la fois. En un instant intérêts publics et pri> vés , vertus sociales et domestiques , tout fut pour ainsi dire jeté aux quatre vents. Du même coup furent mises en fuite toutes les aménités qui distinguent l'homme civilisé du sauvage. Plus de travaux d'esprit , plus même d'industrie matérielle, on eût dit qu'en un clin d'œil toute une population avait comme perdu le sens moral. La suite répondit à ces commencements. Travail, agriculture, science, religion, tout passa par le feu du Moloch colonial, du dieu de Tor. Aujourd'hui même on ne voit apparaître aucun symptôme de retour à l'état normal. »

Pour nous Européens qui ne pouvons apprécier l'état réel de ces populations lointaines , que d'après des récits plus ou moins dominés par les passions et les intérêts; il nous sera néanmoins utile d'avoir pesé les jugements divers. Si nous avions à en tirer des conclusions pratiques et morales pour nous-mêmes, nous pourrions, ce nous semble, y trouver d'abord une confirmation de la grande maxime évangélique : «Vous ne pouvez pas servir Dieu et l'argent; » puis aussi quelque consolation au profit de celles des populations européennes qui ne sont pas tourmentées de la fièvre de l'or ; enfin , un contre- poison contre les doctrines économiques qui ont voulu faire consister la grandeur des nations principalement dans la prospérité des finances.

§ 9. Amélioration du sort des naturels, par suite de la découverte

de l'or.

Ce que la vraie philanthropie , ce que la religion n'avait pu obtenir des squatters et des settlers anglais, la manie fiévreuse qui avait envahi toutes les colonies eut, pour ainsi dire, mission de le réaliser. Le manque de bras pour les travaux agricoles , l'émigration générale des bergers et des laboureurs vers les diggings , fit comprendre enfin qu'on pouvait tirer cjuelque parti de ces pauvres Australiens tant dédaignés. Probablement que l'exemple héroïque donné par les Bénédictins vint alors exercer sa part d'influence. L'avarice et la nécessité se chargèrent de réparer en partie le mal qu'elles avaient fait. Il se trouva que les Australiens pouvaient devenir d'excellents bergers, d'excellents laboureurs , d'excellents moissonneurs, d'excellents- laveurs et tondeurs de brebis.

On a cru peut-être que le R. P. Salvado s'était un peu laissé fasciner par sa charité passionnée , lorsqu'il constatait les capacités agricoles et

pastorales de ses chers Auslraliens. Nous avons les rapports ofGciels des commissaires anglais qui, après la découverte de l'or, ont signalé les heur reux résultats de remploi des sauvages, comme travailleurs et comme bergers, dans les trois colonies de la Nouvelle-Galles du Sud, de TAustralia-. Félix ou Victoria, et de l'Australie méridionale ; on peut en voir les extraits donnés par Sherer, dans le livre intitulé the Gold Finder, pages 269 et suivantes.

Il est vrai que les habitudes nomades et de vie errante étaient l'obstacle à vaincre , et que dans les commencements surtout , on ne pouvait pas absolument compter sur la stabilité des naturels. Il pouvait donc arriver qa'9près deux ou trois mois de soins donnés aux troupeaux, ou aux travaux du labour et autres, il leur prit fantaisie d'émigrer en masse et de laisser là leur tâche interrompue, sans que prières, ni promesses fissent sur eux la moindre impression. Mais il fut reconnu pourtant que peu à peu on pouvait parvenir à les rendre assez stables, d'abord en gagnant leur confiance (point toujours capital, auprès des sauvages) , ensuite en travaillant avec eux, en partageant leurs occupations; enfin, en étant envers eux d'une scrupuleuse fidélité aux promesses. On voit que c'était là justement la mélhode des pères bénédictins.

Nous avons pu néanmoins constater par les renseignements consignés dans les rapports des commissaires , que les Anglais continuèrent de mé^ riter une partie des reproches que leur adresse le R. P. Salvado. Nous voyons bien qu'ils payaient les pauvres sauvages en rations et en vêtements quelconques. Mais nous ne voyons pas qu'ils se soient beaucoup souciés de leur ménager des établissements pour leur propre compte, Nous voyons qu'ils ajoutaient aux rations quelques pièces de monnaie , sans les instruire suffisamment à en faire un bon usage. Et ce qui est pire, c'est qu'ils les encourageaient plus d'une fois avec des rations de rhum : dangereux présents pour le sauvage incapable de résister aux appétits sensuels.

Ce que nous trouvons de plus édifiant dans la conduite des Anglais, c'est ce qui est relaté, avec des couleurs un peu flattées sans doute, dans un rapport sur la mission d'Apsley, dans la Nouvelle-Galles du Sud, et sur l'institution , ou ferme modèle établie en faveur des sauvages à Port- Lincoln dans TAustralie méridionale. Sauf qu'il ne parait pas qu'on se soit assez inquiété de l'avenir de ces sauvages, en en faisant de vrais propriétaires, il n'y a que des éloges à donner aux soins que prenaient d'eux les ministres anglicans. Nous voyons à Port-Lincoln, les naturels exécuter les défrichements et le labour de dou7.e acres de terre, mener paître quatre mille brebis, etc., et tout cela sans autre direction que celle que pouvaient leur donner l'archidiacre Haie et son collaborateur, M. Minchin. Mais ce qui est capital, ce qui doit être accueilli comme d'inappréciables aveux de la part d'écrivains anglais, si peu favorables en général aux Auslraliens , ce

soDt des lignes comme celles-ci : « Ces témoignages démontrent qu'ils sont égaux, sinon supérieurs, aux blancs eux-mêmes dans plusieurs occupations de la vie des champs; avec des soins, de la douceur , des instructions, il est indubitable que l'on peut lirer un bien meilleur parti de leurs services qu'on n'a fait jusqu'à présent, tant dans les districts agricoles que dans les districts consacrés à l'élève des troupeaux, etc. (Sherer, ouvrage cité , p. 278.)

Il y a loin de ces tardifs aveux au langage auquel nous avaient accoutumés la presque unanimité des écrivains anglais. Lisez, par exemple, le portrait qu'en a esquissé Butler-Earp, cet écrivain qui est d'ailleurs si bien au fait de tous les intérêts anglais en Australie : ...« Quoiqu'ils travaillent dans l'occasion pour satisfaire un caprice, ce sont d'incorrigibles paresseux. Ils sont habiles tireurs , et suivent leur proie à la piste comme de vrais limiers. Aussi la police les emploie-t^elle souvent pour rattraper les prisonniers évadés. Leurs autres qualités ne valent pas la peine d'en faire l'énumération. Ils ont en un mot toutes les mauvaises qualités que la nature humaine devrait exclure, et ils en ont plusieurs dont les Magots, leurs congénères, auraient honte (a). »

Nous croyons de pareilles citations utiles pour démontrer l'opportunité des Mémoires du R. P. Salvado, à ceux de nos compatriotes qui pourraient trouver le bon Père trop prolixe dans l'apologie de ses bien-aimés sauvages. On peut encore rappeler ici ce que nous avons lu dans la Gazette australienne (numéro dul®** octobre 4853, page 945): « Nous sommes satisfaits de voir que les naturels de la Nouvelle-Zélande ont obtenu la reconnaisance de certains droits ; car nous sommes tout disposés à les reconnaître pour des hommes et des frères; mais nous repoussons tout d'abord l'idée de consanguinité avec les chimpansés sans queue (6) du continent australien. We schould at once repudiate the consanguinity to the tailless chimpanzee of the australian continent, *

Puisque le rédacteur anglais est plus juste envers les naturels de la Nouvelle-Zélande, il ne sera pas hors de propos de citer des faits récents d'un haut intérêt, qui pourront confirmer l'oracle sacré : — Dieu a fait les nations guérissables, •*- et en même temps plaider aussi en faveur des Australiens même les plus féroces. C'est la Gazette australienne qui nous fournira nos renseignements (e). Nous y lisons (numéro du 4 4 février 4 854,

(a) Butler-Earp, The gold colonies of Australîa, p. 128.

(b) Nous ne pensons pas que l'auteur ait ignoré que les ck'impansés appartiennent précisément au groupe de singes caractérisés par Tabsence de queue. La tournure de sa phrase a pourtant quelque chose de louche.

(c) Nous donnons ces récits d'après des relations d'écrivains protestants, et sans commentaire ; il nous suffira, pour le moment, de constater l'action ot l'influence flu Christianisme.

page 422): « Il y a quatorze ans que les naturels d'Otaki étaient complés parmi les peuplades les plus féroces de la Nouvelle-Zélande. Ils avaient pour chefs Rauperaha et Rangihaiata : ceux-ci étaient par excellence les plus déterminés buveurs de sang de tout ce groupe d*îles. C'étaient deux hommes' dont , à la lettre , toute la vie'se passait à verser le sang et à le boire, et ils se glorifiaient de ce qui fait aujourd'hui la honte de leurs anciens complices.

Comme la scène est changée aujourd'hui à Otaki ! Les naturels ont bâti une église de quatre-vingts pieds de long et de quarante pieds de haut. Les principales pièces de la charpente ont été charriées par eux du fond des plus épaisses forêts; c'est tout ce qu'on peut voir de plus beau en fait de bois. Les piiiers^de l'église ont été pris aux mômes endroits et transportés au prix du même labeur. L'église est éclairée par des baies de croisées à lancettes , dont quatre occupent l'extrémité est, La balustrade de la table de communion est sculptée avec grand soin par les naturels; et ceux qui connaissent leur adresse en fait de sculpture ne seront pas surpris de nous entendre dire que les ornements des tabernacles de bien des églises en Angleterre, sont de beaucoup inférieurs à ceux de l'église des naturels d'Otaki. C'est au cannibale d'autrefois , à Rauperaha luimôme, mort depuis en bon chrétien , que les naturels sont redevables de l'emplacement sur lequel l'église a été construite.

Au midi de l'église est l'école, construite avec le même luxe que l'église elle-même, et plus vaste que l'école de Wellington. L'instruction qui s'y donne est égale à celle qui est donnée dans les écoles de la campagne eu Angleterre. A certains égards même on peut la dire supérieure ; car les naturels y apprennent la musique, pour laquelle ils ont un goût passionné. Pour eux une leçon de musique est un vrai régal. Leur maître de musique peut bien n'être pas un Costa ; mais c'est un naturel qui, ayant été instruit au col'ége de l'évêque, en sait assez pour donner des leçons aux autres. Comme les enfants sont épars sur un vaste territoire , on y a pourvu en construisant au côté ouest de l'église un pensionnat pour les enfants qui doivent fréquenter l'école. Le réfectoire, ouvrage des naturels, ainsi que tout le reste, a 50 pieds de long, sur 25 de large et 15 de hauteur. Lo bâtiment contient des dortoirs pour cent enfants , qui seront reçus dans l'institution, élevés, habillés et nourris. Au côté nord de Téglise, s'élèvera un bâtiment semblable pour l'école des jeunes filles zélandaises. Ce sont les naturels qui en font tous les frais, et qui construisent le tout avec l'aide d'un charpentier anglais.

L'école possède un fond de terre d'une grande valeur, donné par les anciens chefs cannibales. De ce fond de terre soixante acres ont été défrichées et complètement mises en état ; vingt acres sont ensemencées en blés, et une autre portion plantée de pommes de terre. L'établissement compte maintenant soixante têtes de bétail, quatre charrues en fer, et quatre alte-r

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lages de bœufs. Les jeunes élèves eux-iàômes sont les laboureurs ; des portions de terres sont louées à d'autres naturels, qui en payent la rente en nature, et y font paître deux cents têtes de gros bétail et 70 chevaux. Le coût de la totalité des constructions a été de 5,000 à 6,000 livres sterling. Là-dessus le gouvernement en diverses fois a fourni 2,000 livres; le reste, aussi bien les matériaux que la main-d'œuvre , a été fourni par les naturels eux-mêmes.

Où est la ville ou le village en Europe qui peut montrer un établissement pareil? L'un des patrons les plus actifs est le cannibale d'autrefois, Rangibaiata lui-même , qui a survécu à Rauperaha , son complice dans les massacres et les boucheries en masse. On peut se faire une idée de ces sanglantes expéditions par un seul exemple.

Au lieu même où se voit aujourd'hui l'établissement de Canlorbéry, existait il y a trente ans une peuplade qui s'était prodigieusement multipliée et vivait heureuse. Moyennant un prix convenu, un Anglais se chargea de conduire les chefs ci-dessus nommés, et leurs gens, cachés dans son vaisseau, jusqu'au lieu appelé aujourd'hui Lyttleton. Sous prétexte de trafic, les naturels furent attirés hors de leurs retraites fortifiées, et devinrent une facile proie pour Rauperaha et ses gens, qui n*en épargnèrent pas un seul. Les femmes furent ou dévorées ou emmenées captives.

Au retour, pendant la traversée, les chaudières du vaisseau furent prêtées aux sauvages pour y faire cuire des membres humains ; car ils égorgeaient à bord leurs victimes successivement a\i prorata de leurs besoins. L'exécrable commandant du vaisseau anglais se prêtait à celte tolérance sans nom. Ce sont pourtant ces hommes de sang et leurs complices qui ont élevé de terre l'église et l'école d'Otaki.

C'est là, dirons-nous avec le rédacteur anglais, un exemple sans analogue dans l'histoire des progrès de la civilisation parmi les sauvages ; mais nous ne saurions consentir à n'y voir, comme lui , que l'effet d'un plus haut degré d'intelligence qui élève ces sauvages beaucoup au-dessus de leurs pareils. Leur intelligence ne les avait pas garantis des plus hideuses atrocités de l'anthropophagie. L'influence chrétienne a surtout opéré en eux, comme elle opérera partout où la cupidité et les sauvages passions des civilisés ne se mettront pas en travers. Que n'aurions-nous pas à espérer si l'Église TRONC, comme l'appellent les Océaniens dans leur langage pittoresque, voyait enfin revenir à elle les Églises branches coupées !

FIN DE l'appendice AUX MÉMOIRES HISTORIQUES

SUR l'Australie.

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