‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 28 sur 84 · Jains, masques (Janus · texte numérisé non relu

Jains, masques (Janus

2. Turenne se rendit d'abord à Montpellier, puis à Nîmes, où il vit lé prince doGondé (Mémoires de Bouillon, édit. du Panlli. tilt., p. 424). Il avait vu Montmorency en passant à Pézenas {Hist. du Languedoc, t. V, p. 387).

8. La nièro do Turenne était Éléonoro de Montmorency, lilie aiuée du connétable.

tant honoré et authorisé de ceste cliarge qu'il aborda led. s' prince avec ung train, équippage et orgueil extraordinaire et indigne de sa qualité et profession ; et le feist encorcs plus paroistre en ses propos, en l'audience qu'il eut dud. s' prince, sans aulcun respect du reng et qualité qui luy appartenoient en ce royaume, dont je demeuray fort esbahy, ayant eu commandement de mon maistre de demeurer près de luy, ce qui fut encores mieux remarqué par led. s'^ prince, comme trop mieux congnoissant l'honneur et le respect naturel qui luy estoit deu. Ce qui fut cause que led. s"" prince, fronceant le front, comme il avoit accoustumé, quand il prenoit garde de près à quelque chose, après avoir receu seslectres et entendu ce qu'il luy deist, se résolut, de luy-mesmes et sans aulcun conseil, de luy demander ses instructions pour les voir et penser à ce qu'il auroit à faire là-dessus ; luy demanda davantage à qui il avoit affaire aud. pais et pour qui il avoit lectres, affin qu'il ne s'y feist rien que d'ung commung accord et sans aulcune faction, partialité et division , de laquelle il ne vouloit ouyr parler, mays seulement de moyems généraux, honestes et ouvertz, pour faire toutes choses avec la raison.

Sur ceste parole, led. vicomte s'eschauffant davantage en sa grandeur prétendue et propos haultains, respondit qu'il n'avoit commendement de luy déclarer aultre chose que ce qu'il luy avoit dict , qu'il ne luy estoit besoing de voir son instruction et qu'à cela il n'cstoit question de faire response, mays besoing d'une prompte obéissance et exécution pour le bien du royaume, selon qu'il luy avoit discouru. Ceste response haultaine fut prise par led. s"^ prince au poinct

d'honneur; et, avec une gravité ung peu eschauffée, dist aud. vicomte qu'il vouloit voir ses instructions (comme de faict enfin il les luy délivra), pour recongnoistre s'il avoit telle charge, à laquelle il avoit de quoy respondre, en ung mot qu'il n'estoit subject et ne debvoit obéissance qu'au roy, mays que si telz et si arrogans propos venoient du creu dud. vicomte qu'il sçavoit bien le moyem d'en avoir la raison, etfiue dans peu de jours il luy feroit entendre sa résolution, l'advertissant de ne semer cependant en ceste province aulcune division au préjudice de ce qu'il y avoit négotié.

Et cela dict led. s*^ prince, laissant led. s"" vicomte en sa chambre, entra en son cabinet, m'appellant pour luy faire lecture desd. lectres et instructions. L'orgueil dud. vicomte luy feist oublier de recongnoistre l'esprit dud. s'" prince qui estoit entré en une sourde cholère, à cause de telz propos et comportemens, et demeura en la chambre. Et, après que led. s"" prince eut entendu la lecture desd. lectres et instructions, n'y recongnoissant rien de tel que ce qui estoit sorty témérairement de la bouche dud. vicomte, il commença à s'eschauffer davantage et s'esmeut tellement qu'il me commenda d'appeler Vignoles, cappitaine de ses gardes. Le propos et la couleur de son visage me feirent congnoistre son intention, et, ayant faict mine de chercher led. Vignoles, je retournay vers luy et, voyant bien qu'il estoit disposé à se resentir de la bravade dud. vicomte, je m'edorçay de l'adoucir par le respect de la (|ualité d'embassadeur de deux giand/ princes. (]iril resjteiloit et ausquelz il portoit tant d'honneur (piil pouvoil

supporter la faulte et imprudence dud. vicomte, du moines jusques à ce qu'il leur en eust faict sa plaincte ; et, s'ilz ne luy faisoient raison de telle irrévérence, il auroit lors tout subject de la rechercher; ce que je luy disois pour le modérer et avec le temps refroidir sa cholère, en la chaude de laquelle je le vis prest à faire ung coup, dont il eust esté mémoire et qui eust servy d'exemple aux aultres de se comporter sagement et modestement en leurs charges ^ Et les comportemens précédens dud. vicomte en son endroict estoient cause qu'il y procédoit plus chaudement et qu'il me commenda de rechef d'aller voir si led. Vignoles estoit venu. En quoy recongnoissant sa persévérance, à la sortie de son cabinet, je rencontray fort à propos Serron, secrétaire dud. vicomte, qui avoit esté commis de mon frère au contrerolle général des vivres de l'armée dud. s' prince, en l'année 1576; auquel me saluant je prins subject, de propos en aultre, de dire que son maistre n'avoit besoing d'attendre plus longtemps led. s" prince qui estoit en son cabinet, occupé à voir ses lectres, mémoires et instructions et en grande cholère ; que son maistre feroit bien de le laisser penser à cela et prendre advis de la nuict, et que demain il le pourroit voir. J'apperceu bien que ce jeune homme fort advisé m' avoit bien entendu, car voyant que j'envoyois encores ung page chercher Vignoles ou son lieutenant, il alla trouver son maistre près de la fenestre et luy persuada de se retirer et

1. Le dépit de Gondé, à la nouvelle du traité de Fleix, venait, suivant les Mémoires de Bouillon, de ce qu'il s'était imaginé que le roi de Navarre avait tiré du traité « des avantages secrets à son préjudice. » (Édit. du Panlh. litt., p. 424.)

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laisser led. s"^ prince adviser à ses affaires. Je fuz fort aise de le voir sortir de la chambre dud. s' prince, qui estoit logé en la maison du lieutenant général Roseh, et fei encores depuis ce qui me fut possible pour modérer led. s"^ prince, et me puis vanter de l'avoir lors garenty d'ung grand et dangereux affront, sans dire davantage, et que led. vicomte en a esté depuis fort ingrat envers moy en toutes occasions ^

Le s*^ de Clervant retourna au mesme temps de son voyage de Nérac et Goutraz; et, au lieu d'y faire ce que led. s"" prince luy avoit commendé, retourna vers luy empoisonné d'espérances pour son particulier et chargé d'affaires concernans le service desd. s'^ duc d'Alençon et roy de Navarre, asseurant de leur part led. s"" prince de faire pour son particulier tout ce qu'il désireroit. Cela fascha tant led. s"^ prince de voir ce gentilhomme, de la preudhommic duquel il avoit tousjours faict estât, s'estre ainsy laissé corrompre par ceux vers lesquelz il l'avoit envoyé que de là il luy escripvoit des lectres dont le secrétaire estoit le s*" de Belièvre, conseiller d'estat du roy, plaines de persua-

1. Rosel ou Rozel, famille protestante du Haut-Languedoc, dont plusieurs membres sont nommés dans VHist. du Languedoc, soit comme officiers de justice, soit comme capitaines, pendant la seconde moitié du xyi« siècle.

2. L'influence de La Huguerye sur le prince de Gondé en cette alTaire est sévèrement qualifiée dans les Mémoires de Turenne : « Ledit prince avoit deux secrétaires, nommés La Huguerie et Sarrazin; le premier très méchant qui avoit des pensées à la ruine de l'Estat, ainsi qu'il l'a tesmoigné au reste de sa vie. Ceux-ci donnoient des espérances à ce prince que, n'acceptant la paix, il se rendroit chef du parti et le poussèrent à de très mauvais conseils. • (Édit. du Panth. litt.. p. 424.)

sions contraires à sa charge; et estoit retourné faire les affaires de ceux-là, abandonnant le service du général et dud. s*^ prince qui l'avoit dépesché, lequel me deist lors h part que, puisque je m'excusois sur raisons fort pertinentes de faire tel voyage, qu'il n'y vouloit plus envoyer personne, ne se pouvant asseurer de ceux qu'il y dépeschoit, et qu'il continueroit à faire ses affaires comme il avoit bien commencé. Auquel propos, je le confortay tant que je peu.

Et prins subject sur ceste disposition de luy ouvrir lors le moyem qu'il avoit de se passer de ces deux princes-là, qui luy faisoient de si mauvais offices, et de faire bien les affaires généraux et les siens particuliers, sans eux, en se résolvant de faire sa résidence ordinaire en ces trois provinces, luy discourant sur ceste occasion bien amplement tout ce qui en avoit esté traicté avec moy en Dauphiné et depuis continué en Languedoc, et l'asseurance qu'on m' avoit donné de mectre en ses mains pour sa demeure souveraine les chasteau, ville et principaulté d'Orenge, avec ung estai de trois mil escuz par moys pour l'entretenement de sa maison, la solde de cent harquebuziers à cheval de sa garde et de trois compaignyes de gens de pied, pour la garnison de la ville et chasteau d'Orenge, le tout aux despens desd. trois provinces de Languedoc, Dauphiné et Provence , avec bonne espérance d'y joindre bien tost la ville d'Avignon et comtat de Venisse, par les entreprises et forces desd. provinces, èsquelles, les garnisons fournies, il pourroit tousjours mectre ensemble douze mil hommes de pied et deux mil chevaux, pour servir avec led. s*^ duc Casimir, son bon frère et amy, à l'asseurance de son party et à sa

grandeur particulière. Sur laquelle proposition led. s"" prince ouvrit les oreilles fort grandes, et, se resouvenant de la proposition de Savoye, la mesprisa encores plus que devant, à cause dud. Glervant ; et nne commenda sérieusement, sans faire contenance encores de luy en avoir parlé, de mesnager cet affaire avec lesd. provinces et leur donner de plus en plus bonne espérance de luy, m'asseurant encores une fois de ne plus dépescher personne vers lesd. s'^ duc et roy de Navarre.

En quoy je le confortay encores davantage, sur l'exemple dud. Glervant et le peu d'espérance qu'il debvoit avoir de ceux qui estoient avec luy et en son service, que je tenois pour ses fidèles serviteurs, mais du tout ignorans aux affaires concernans sa grandeur et l'asseurance du party, et, par tel moyem, faciles à divertir du chemin qui leur seroit ordonné ; comme je puis dire en passant qu'auprès de ce grant et gentil prince je n'ay congneu pour gentilhomme que le vicomte d'Argenlieu, capable de manier ung bon affaire, et deux de mes compaignons, dignes d'une bonne négotiation, les secrétaires Sarrazin et Coladon, hommes bien versez aux langues, lectres et affaires; le reste estoit composé de bouffons et aultres personnes, desquelles il ne pouvoit recepvoir ung bon service et dont touteffois sa maison estoit si fai'cye, ce que je ne puis dissimuler, qu'à peine ung homme de bien y pouvoit-il demeurer content, où il devenoit semblable aux aultres, comme les s"^' d'Arènes et Des Marestz, lesquelz ayant auparavant tousjours faict profession d'honneur et de vertu et pour cela estans appelles par led. s' prince pour avoir l'ung a|>rès

l'aultrc l'intendance de ses affaires, devindrent en peu de temps plus grandz trompeurs et plus corrompus que tous les auUres.

Et, laissant là ce discours, je suppliay led. s"" prince de vouloir tenir secret ce que je luy avois communiqué et se garder d'entrer plus en cholère contre led. vicomte, taschaut plus tost par la douceur de sentir l'intention de ceux qui l'avoient envoyé, faire prendre garde à ses négotiations secrètes en ces provinces-là, les contreminer par son authorité, appuiant les gens de bien par sa présence et escripvant souvent aux gentilzhommes et villes pour les entretenir en leur résolution; ce qu'il m'asseura de vouloir faire, me commendant d'en asseurer lesd. provinces et de leur en escripre à toutes occasions, sur la confiance qu'ilz avoient en moy, traicter de sa résidence ausd. conditions, l'en faire prier et requérir, avec asseurance de leur donner tout subject de contentement de sa part et de mons"^ le duc Casimir, avec lequel il avoit juré amitié fraternelle, comme led. s"" Beutterich leur avoit assez tesmoigné.

Led. s"" vicomte laissa passer ung jour sans voir led. s'' prince et feist cependant, au mespris de son advertissement, courir partout le bruit de la paix qu'il apportoit, pour préparer les espritz par la douceur de ce nom à la recepvoir et faire publier; dont nous feusmes aussy tost advertiz de tous costez, y ayans donné si bon ordre qu'il ne pouvoit rien faire ny traicter si secrètement que n'en eussions bonne congnoissance. Et congneusmes bien par ses comportemens et des siens aud, pais et par le voyage de Locques, son ministre, en Dauphiné, que, voyant de la II 7

difficulté à faire ses affaires avec led. s"^ prince, il les vouloit faire au desceu et préjudice d'icelluy, par la confidence de quelques particuliers, ausquelz le duc de Mommorency, son oncle, l'avoit adressé pour advancer l'affaire de la publication de la paix. De quoy estant led. s"" prince adverty, résolut, à la première veue, lorsqu'il le solliciteroit pour lad. publication , de luy demander les articles de lad. paix, pour les voir et y pourvoir, comme il appartiendroit ; à quoy il ne feist faulte, à la première audience qu'il donna depuis aud. vicomte. Et, sans faire mine de la vouloir excuser ou empescher, luy deist qu'il avoit veu ses lectres et instructions, dont il avoit faict prendre coppie, et qu'il luy estoit besoing de voir aussy lesd. articles de paix, affin que sur iceux il feist ce qui seroit de raison, l'advertissant tousjours de ne prendre aultre chemin que de son authorité, en sa présence, affin de n'engendrer poinctaux affaires de division ny de contusion, saichant très bien néantmoings qu'il se faisoit desjà quelque pratique au contraire; que telles menées s'adressoient directement à luy, au lieu où il estoit, pour sapper son authorité et tascher à l'aire sans luy ce qui se doibt faire par luy et avec luy, ce qu'il ne pouvoit plus supporter; et s'en prendroit à luy.

Led. vicomte respondit encores superbement qu'il ne feroit rien qui ne luy feust commendé. « Et je sçay, deist led. s' prince, que voz pouvoirs et instructions, que j'ay veu, ne portent rien de semblable, de sorte que , si vous faictes aultrement , excédant voz mémoires, je n'auray à me plaindre que de vous, duquel j'aui'ay bien la raison; » qu'il avoit aultant d'inlérest à la paix et à Testât qu'ung aultre, en son

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reng;, mays qu'il ne vouloit poinct achopter si cher un^ clial en poche ; luy demandant de rechef Icsd. articles, ne saichant, disoit-il, que c'est, ny aultrc })our luy ou pour ceste province. Ce que led. vicomte ne luy pouvant dénier, luy délivra lesd. articles en original, dont je fei coppie, suppliant led. s"" prince d'en vouloir haster la publication et exécution, pour ce que les affaires des Pais-Bas, dont il luy avoit parlé, pressoient. Et luy promist led. s"^ prince qu'ayant veu lesd. articles, il feroit ce qui seroit de son debvoir et luy feroit paroistre qu'il n'estoit poinct poussé de son intérest particulier en la négotiation des affaires généraux dont il s'estoit chargé, et s'en vouloit acquiter en homme de bien; faisant, comme il avoit résolu, meilleure mine aud. vicomte; mays ceux qui congnoissoient comme moy le naturel dud. s"^ prince voyoient bien qu'il se forçoit et portoit une très mauvaise volonté aud. vicomte.

Lequel, s' estant retiré à ses plaisirs qu'il et les siens prenoient desbordément^ par toute la ville, au grand scandale des gens de bien et d'honneur, led. s"^ prince me commenda de lire devant luy seul lesd. articles, èsquelz il remarqua plusieurs poinctz fort préjudiciables au party, spécialement celuy q[ui concernoit la reddition des places de la conférence de Nérac% seul but et subject secret entre le roy et le roy de Navarre de ceste belle œuvre, et des places qui avoient esté

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