‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 39 sur 84 · Gebhard Truchsess (note 3 de la page lU · texte numérisé non relu

Gebhard Truchsess (note 3 de la page lU

2. C'est-à-dire qu'il était peu probable que les affaires de l'électeur fussent empêchées par le duc de Panne.

MÉMOraES DE LA HUGUERYE. 149

facile à tirer à une secrète connivence par l'entremise de la royne d'Angleterre; et, quant au faict dud. s"" d'Alençon, qu'il ne jugeoit pas qu'il en eust rien à craindre, adjoustant qu'il luy scmbloit expédient au service dud. s"" duc Casimir, son maistre, d'ai^mer, soubz couleur de l'affaire de Colongne et aux despens de l'électeur et des princes qui le favoriseroient, pour se servir de telle force en diverses occasions qui se présenteroient pendant telles occurrences, tant en France, qui auroit tout besoing d'avoir l'œil à ce que en tous cas led. s"" duc de Parme pourroit entreprendre sur la frontière d'Alemaigne, soubz prétexte des affaires dud. électeur de Colongne, qu'en Flandres, où il avoit des affaires pour ce qui luy est deu et à ses colonelz, qui seroient aisez à mener par ceste espérance ; et pourroit avec la force advancer les affaires de ses amys et empescher les desseins de ses ennemys en toute liberté et sans estre obligé à aulcun prince, et qu'il avoit bonne espérance que la royne d'Angleterre, le voyant en armes, le rechercheroit pour tirer prouffit de ses forces.

Sur lequel advis receu en chiffre et déchiffré, led. s"" duc Casimir me feist appeler; et, me l'ayant communiqué en présence dud. s'" Beutterich et désiré sur ce mon opinion, qui fut conforme à celle dud. s"^ Junius, il se résolut de négotier chaudement l'affaire de l'électeur de Colongne et d'y employer le s' duc Jehan des Deux Pontz^ son cousin, et à cet effect presser led.

1. Jean le^, duc de Bavière, comte palatin du Rhin, second fils de Wolfgang, duc de Bavière, et d'Anne de Hesse, né le 18 mai 1550, épousa, le l^"" octobre 1579, Madeleine de Glèves, chassa en 1588 tous les catholiques de ses États, et mourut le 12 août 1604.

S*" électeur de prendre l'occasion aux cheveux et ne s'arrester à l'espérance qu'il avoit conceu de donner ordre à ses aflaires sans armes par l'iiunieur de ses subjectz, la plus grande partye desquelz estoient desjà disposez à son intention et à ses places pour s'en asseurer doucement, de sorte que peu à peu tous ses subjectz requerroient de luy générallement le changement qu'il prétendoit faire en son particulier, lequel il leur accorderoit comme par force, et, assisté d'eux, s'establiroit sans rien altérer ny sentir l'opposition qu'il craignoit à ses actions du costé dud. s' duc de Parme; jugeant ceste procédure plus seure, avec l'appuy de la faveur des princes protestans, que la prise des armes, comme je le déclaray librement aud. s' duc Casimir, quandil me communiqua ceste résolution dud. S"" électeur, qu'elle estoit prudente et propre au repos de l'Empire, et que, si d'adventure elle ne luy succédoit, il seroit lors temps assez de prendre les armes. Mays led. s"" duc Casimir ne la goustoit poinct pour le respect des desseins qu'il avoit, qui requéroient d'armer; et il le vouloit faire à son accoustumée aux despens d'aultruy. Et je senty dès lors sur l'indisposition du s"^ électeur, Ludovic son frère, et la mauvaise intelligence, qui estoit entr'eux deux depuis qu'il s'estoit saisy par force de Nieustat \ qui le pousseroit avec la religion et par testament à disposer de ses

1. Neustadt-an-der-IIart, ville du Palatinatdu Rhin. Par disposition testamentaire le comte palatin Frédéric III avait donné cette place à son fils cadet, Jean Casimir. Ludovic prétendait que Neustadt ne pouvait être séparée de lélectorat. Casimir trancha la discussion en s'emparant, par un coup do maiu audacieux, de la ville en litige. La surprise avait été conduite par Heuiterich. Voyez les Arch. de Aasmii de Groen van Prinsterer, t VI. p. \b9.

affaires au préjudice dud. s"^ duc Casimir, qu'il vouloit estre en armes pour s'en faire croire, si le cas arrivoit.

De tous lesquelz advis et résolutions il me chargea de faire ample rapport aud. s"^ prince, mon maistre, et de l'advertir aussy qu'il estoit asseuré de bonne part que l'entreprise du roy d'Espaigne sur l'Angleterre estoit fondée sur une asseurance, qu'il avoit, que le roy de France ne luy pourroit donner empescliement par le moyem de ceux de la maison de Guy se, qui debvoient au mesme temps remuer mesnage en France, à son prouffit; qu'il estoit expédient aux affaires dud. s"" prince, mon maistre, et au service de la couronne de France, qui avoit grand intérest tant au changement que led. s'" électeur prétendoit faire pour priver la maison d'Autriche de sa voix en l'eslection d'ung roy des Romains et la rendre favorable à la France, en temps et lieu, qu'en l'accroissement que le duc de Parme pourroit entreprendre soubz couleur de s'opposer à la volonté dud. s"" électeur sur la frontière d'Alemaigne (lesquelz poinctz méritoient bien d'en advertir le roy), de s'ayder de ceste occasion pour avoir des armes hors le royaume à leur dévotion, prestes à son service aussy tost que telz desseins, à luy et toute sa maison contraires, le requerroient ; et que de sa part il apporteroit tousjours à ce qui touchoit le bien de la France et des affaires de mon maistre en particulier, aultant comme pour soymesmes, et luy rendroit tous les offices de l'amitié fraternelle qu'ilz avoient juré ensemble, y accommodant pour son soulagement tout ce qui deppendoit de luy et de ses négotiations.

Et sur ce ayant promis aud. s"" duc Casimir d'en faire mon debvoir, incontinent après Pasques, en l'année où nous estions, 1 582, de luy en rapporter response dud. s'" prince et prendre congé de luy pour luy servir en telz affaires, comme il désiroit, il m'ordonna de me tenir prest pour partir le lendemain des Rois et qu'il tiendroit ses lectres prestes ; lesquelles je le suppliay de faire simples, sans aulcune remarque d'affaire d'importance pour la créance ; et il me pria de les dresser moy-mesmes, comme je fei.

Et ayant prins congé de luy, le lendemain, estant prest à monter à cheval pour prendre mon chemin par la frontière de Luxembourg, il me manda de rechef et me pria de passer par Nancy y voir le s' comte Jehan de Salm S de sa part, luy porter ung chappeau de loutre pour la chasse, avec lectres de créance pour luy faire entendre les advis qu'il avoit eu de Flandres et l'asseurance que le roy d'Espaigne se donnoit de troubler la France par le moyem des princes de la maison de Guyse, afïin d'empescher le roy de France de s'opposer à son entreprise sur l'Angleterre, le priant de tenir tousjours la bonne main au service de nions' le duc de Lorraine à ce qu'il ne se laisse poinct envelopper [dans] ung affaire que j'avois avecle s" de Dommartin^; lequel, pour tirer des mains

i. Jean IX, comte de Salm, lils do Jean VUI, et do Louise de Stainville, mort sans alliance en 1600.

2. Le s. de Dammartin, dont nous avons parle (t. I, p. 36i, note 2). Dans une instruction importante du duc d'Anjou, dont il était porteur, adressée le 29 septembre 1582 au duc Casimir et relative aux événements de Flandre, il est question de lui comme conseiller et chambellan ordinaire de ce prince (V*- de Colbert, vol. 29, f. 536).

dud. s"" duc une somme de mil escuz qui luy eschéoit des deniers des s"^* marquis d'Alegre, et comte d'Escars, ostages S laquelle j'a\ ois saisyo, avoit juré aud. s"" duc sur sa foy, à l'alemande, qu'il me payeroit dans six mois qui eschéoient bien tost; de laquelle promesse led. s' duc me délivra ung acte de certificat, escript et signé de sa main et cacheté de ses armes, et en escripvit tant aud. s'' de Dompmartin qu'aud. s"' comte, comme pour subject de mon passage par Nancy, remectant, à la fin de ses lectres, à luy dire par moy de ses nouvelles, ayant tousjours congneu aud. s' duc Casimir une sincère amitié envers led. s"" duc de Lorraine, avec lequel il avoit esté nourry en France, craignant de se voir employé en affaires, èsquelz il ne se peust empescher de luy nuyre ; pourquoy il entretenoit une secrète correspondance avec led. s"" comte de Salm et se servoit de moy, à cet effect, aux voyages que j'estois commandé faire vers luy ; me faisant repasser par Nancy quand l'occasion le requeroit, afifin que par l'authorité dud. s"" comte il feust obvié aux inconvéniens qui eussent peu engendrer beaucoup de dommage aux affaires dud. s"" duc de Lorraine, comme il me chargeoit de le discourir de bouche bien amplement aud. s'" comte, lequel tousjours depuis m'a aymé à ceste occasion.

Estant ainsy bien instruict, je party de Heydelberg et allay droict à Nancy, présentay aud. s'" comte les lectres dud. s' duc et le chappeau. Et, l'ayant supplié selon le subject desd. lectres, d'estre moyem de me faire payer

1. Le marquis d'Alègre et le comte d'Escars avaient été pris comme otages par les reîtres à la suite de la campagne de 1576. Voyez t. I, p. 428, notes 2 et 3.

134 MÉMOIRES DE LA IfUGUERYE.

par led. s"" de Dommartin, selon son serment et promesse portée par le certificat dud. s"" duc Casimir que je luy exliibay, comme il me promist de luy en faire instance après que je luy en aurois parlé et donné les lectres dud. s*" duc, restant lors led. Dommartin à Nancy, je luy discouru bien amplement ce que j'avois charge de luy dire seul à seul, le priant de la part dud. s"" duc d'employer son authorité envers led. s"" duc de Lorraine à ce que pour le bien de ses affaires il ne se laisse persuader d'entrer aux desseins projectez par le roy d'Espaigne sur la France par l'intelligence de ses cousins, qui taschoient de l'embrouiller en cela, et dont il luy en arriveroit une iliade de maux sans aulcune utilité, duquel advis il remercia très humblement led. s"" duc, le recongnoissant procéder d'une parfaicte amitié qu'il avoit tousjours porté aud. s"^ duc de Lorraine, son parent et bon voisin, le priant de continuer par moy à toutes occasions avec asseurance qu'il me donna que led. s"" duc de Lorraine ne se vouloit mesler de telz affaires iiy faire chose quelconque préjudiciable à sa neutralité ; et, quant à mon faict, qu'il tiendroit la main pour mon payement envers led. s"^ de Dommartin, me priant à mon retour de repasser par Nancy et le voir, et que lors par moy il feroit responsc. Et entendant de moy que je ne retournerois plustost que la S' Jehan, m'en allant en Guyenne, il en fut tant plus content, espérant avoir cependant le loisir d'en parler à propos aud. s"" duc de Lorraine et d'apprendre quelque chose du fondz de telz desseings. Et ayant esté deux fois avec luy, matin et soir, le xxv*' janvier aud. an 1582, sans estre congneu, comme ce bon seigneur-là estoit propre à telles négo-

tiations, je party le lendemain pour aller à Sedan, où j'arrivay le xylii*^'. Et séjournay lysmoys de febvrier, mars et apvril, pour donner ordre à quelques affaires que j'avois là et es environs et pour couvrir par mon séjour le subject de mon voyage en Guyenne.

Pendant mon séjour à Sedan, estant honoré de mons' le duc de Bouillon, lequel souvent me faisoit disner à sa table et me communiquoit tous les advis qu'il avoit de Flandres et aultres lieux, se passèrent plusieurs affaires es Pais-Bas, tant de guerre par led. s"" duc d'Alençon, que de négotiations d'estat pour parvenir à son eslection ^ dont je ne prétendz parler icy pour n'y avoir esté présent. Je diray seulement qu'à toutes occasions j'avois des lectres dud. s' duc Casimir et souvent par messagers exprès de choses qui luy survenoient depuis mon partement , pour adjouster à mon instruction ce qui y pourroit servir ; des voyages desquelz messagers, qui estoient contrainctz de dire à la porte d'où et à qui ilz venoient, led. s"" duc de Bouillon m'enquist souvent, congnoissant bien que led. s"" duc Casimir, qu'il honoroit comme son père, estant son tuteur testamentaire, n'envoyoit

1. Il y a ici une erreur dans le manuscrit; il faut lire le XXVIII^, ou bien, trois lignes plus haut, le XV^ janvier.

2. Voici les titres que prenait le duc d'Anjou en Brabant : François, fils de France, frère unique du roi, par la grâce de Dieu duc de Lauthier, de Brabant, de Luxembourg, de Gueldres, d'Alençon, d'Anjou, de Touraine, de Berry, d'Evreux et de Château-Thierry, comte de Flandre, de Zélande, de Hollande, de Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulen et Beaufort, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines, défenseur de la liberté belgique [Journal de Lestoile, édit. Champoilion, p. 148).

pas si souvent vers moy que ce ne feust pour affaire d'importance, que je couvrois tousjours de la sollicitation des payemens dud. s' duc Casimir, ausquelz aussy il m'avoit recommendé tenir la main envers mon maistre et dont il m'advertissoit à mesure qu'il en avoit peu composer avec ses colonelz (et les lectres qu'il m'escripvoit en portoient aussy quelque chose exprès pour couvrir le secret) ; ce qui contenta led. s' duc de Bouillon, me disant qu'il espéroit luy servir ung jour à cela, si l'occasion s'en présentoit, et m'exhortant d'y faire tout debvoir comme pour chose très raisonnable et de tant plus nécessaire, disoit-il, que les ligues et processions, qui se faisoient en divers endroictz de la France pour animer tout le monde en faveur de la maison de Guyse contre le roy de Navarre et mon maistre, seroient cause qu'on auroit affaire dud. s"" duc Casimir plus tost qu'on ne vouldroit.

Je recepvois à Sedan ordinairement des avis de ce qui se passoit en Flandres pour la réception et couronnement dud. s"" duc d'Alencon et des suites et conséquences d'ung tel acte, dont je ne faisois pas grand estât, quand led. s' duc de Bouillon m'en parloit, pour l'asseurance que j'avois acquis par une longue ex|)orience tant des affaires des Pais-Bas que de l'intention secrète dud. s"" prince d'Orenge et de l'humeur dud. s"" duc d'Alencon, trop impatient pour s'y accommoder et trop descouvert en son dessein secret de parvenir au mariage d'une fille d'Espaigne^ par le moyem

1. Cette ifûrmation de La Iluguerye, que le duc d'Aujou songeait, dès les premiers jours de 1582, à épouser une infante

des affaires desd. pais, que la fin en seroit funeste à tous deux ; ainsy que je l'avois s'ouvent prédict aux agens dud. s"" duc d'Alençon à Anvers et au s' de Villiers, ministre dud. s"" d'Orenge, qu'ung tel acte presseroit le roy d'Espaigne d'user de tous moyems extraordinaires pour se deffendre dud. s"^ prince d'Orenge, voire peult estre dud. s' duc d'Alençon aussy, duquel je prévoyois la ruine, nonobstant le succez de ses affaires à Cambray ; où je diray seulement en passant qu'il arriva au s" d'Inchy, gouverneur de la ville et citadelle, ce que le s' Sarrazin et moy luy avions prédict l'an 1 580 en négotiant avec luy de la part dud. s"^ prince, mon maistre, du peu d'asseurance qu'il debvoit avoir aux promesses dud. s"^ duc d'Alençon, nonobstant que par le traicté lad. citadelle luy demeurast et aux siens après luy, tant parle danger de ceux qu'il avoit permis aud. s"" duc d'introduire en lad. citadelle, quelque petit qu'en feust le nombre, que par sa propre valeur, en s' exposant vaillamment aux périlz qu'on feroit naistre exprès tous les jours par le cours des armes et au besoing par quelque harquebuzade de derrière pour en mectre ung aultre en sa place, non pas de sa maison comme il luy avoit esté promis par led. traicté, mays des mignons dud. s' duc d'Alençon, qui y establit le s'' de

d'Espagne, malgré les promesses qu'il avait échangées avec la reine d'Angleterre, quelque invraisemblable qu'elle paraisse, est confirmée par les documents originaux. Une lettre de Saint-Goard à Henri III, du 26 octobre 1581, semble dire que la proposition vint de Philippe II. Le roi et la reine-mère l'acceptèrent comme une éventualité prochaine (Vie de Thomas Egerion, in-fol., 1812, p. 13 et 14, notes).

Balagny*; ce qu'il n'eust eu à craindre dud. s' prince, mon maistre, au nom duquel nous avions tellement pratiqué led. s"" d'Inchy qu'il estoit résolu, n'eust esté la jalousie dud. s' duc d'Alençon, lequel, pour empescher l'efïect, dépescha exprès vers led. s"" prince, mon maistre, led. s' de Valières, qui l'avoit trahy, et la contradiction et défense dud. s' prince d'Orenge qui ne craignoit rien plus que de voir entrer led. s' prince, mon maistre, aux affaires de Flandres ^ pour l'appréhension qu'il avoit de voir diminuer son authorité par le crédit et valeur dud. s-^ prince, mon maistre, qui estoit en bonne réputation entre les peuples de ces pays-là et notamment vers led. s' d'Inchy, après qu'il l'eut veu à Cambray, au grand mescontentement dud. s"" prince d'Orenge, qui en feist de grandes plaintes et

{. Jean de Monluc, seigneur de Balagny, fils naturel de Jean de Monluc, évoque de Valence, né vers 1545, suivit son père en Pologne, et, au retour, s'attacha au duc d'Anjou. Blessé d'une arquebusade au genou, il fut laissé à Cambrai comme gouverneur, et s'y rendit presque indépendant. En 1592, Henri lY le nomma maréchal de France, et lui laissa la souveraineté de Cambrai , qu'il ne sut pas défendre ; les Espagnols prirent la ville le 9 octobre 1595, et la gardèrent jusqu'en 1677. Balagny mourut en 1603. On trouve de nombreux documents sur la domination de Balagny à Cambrai dans le fonds Dupuy (vol. 191), dans le fonds français (vol. 3399, 3584, 20474 et 20560), dans les 500 de Colbert fvol. 337).

2. Deux lettres du prince d'Orange à Condé, toutes deux de l'époque oii nous sommes, contredisent formellement les assertions de La Huguerye. La première, du 25 avril 1582, promet à Condé une réception cordiale de la part des États, et l'invite à venir l'aider à débarrasser la province de « la tyrannie de l'Espagnol. » La seconde, du 29 mai, écrite après la mort de la princesse d'Orange, n'est pas moins amicale (Lettres orig., V^ de Colbert, vol. 29, f. 725 et 727).

reproches aud. s"^ d'Inchy, par lectres qu'il me monstra en original.

Ayant ainsy séjourné à Sedan jusques au moys de may, en lad. année 1582, j'en party le premier jour dud. moys. Et prins mon chemyn par Chartres, pour voir les affaires de nostre maison, droict à S* Jehan d'Angely, où j'arrivay le xxv*^ dud. moys. Et y trouvay led. s'^ prince, mon maistre, fort seul, n'y ayant lors près de sa personne que le s' de Tors\ gouverneur de lad. ville, et quelques gentilzhommes de sa maison. Et m'ayant demandé d'où je venois et entendu que c'estoit dud. Sedan, où j'avois séjourné trois moys, je commençay, en présence de quelques gentilzhommes, à luy rendre compte de ses affaires de Languedoc ; luy fei congnoistre pourquoy nous n'y avions peu rien advancer, depuis son parlement, et lui délivray les promesses du reccpveur Berthelemy pour s'en faire dresser, spécialement de la partye conceue soubz le nom dud. s' roy de Navarre, qui n'en debvoit plus faire de difficulté, puisqu'il en estoit dressé par l'assignation dud. Beausembiant, son tailleur; ce qui donna subject aud. s"^ prince de m'advertir du voyage dud. s"" roy de NavaiTe en lad. ville de S* Jehan % et que

1. Un état de dépenses, daté du 28 juin 1581, indique comme gouverneur de Saint-Jean-d'Angely le sire de Saint-Mesmes, aux gages annuels de 66 écus 2/3. La même pièce nous apprend que la garnison se composait de 140 hommes, sous trois enseignes (Coll. Dupuy, vol. 853, f. 14). Le s. de Tors, de la maison de "Vivonne, était probablement un des fils de Artus deVivonne, sire de Saint-Goard, et de Catherine de Bresmon, et un des frères du célèbre marquis de Pisani, ambassadeur en Espagne et à Rome.

2. Le roi de Navarre était venu présider à Saint-Jean-d'Angely une réunion de députés protestants, dont le but était de

lors il luy en parleroit pour en avoir les dépesches. Et me coupant court ce discours, s'estant retiré en ung coing de sa chambre, me deist en souzpirant qu'il avoit bien esprouvc la vérité des remonstrances que je luy avois faict à Nismes et à Mompellier, et qu'il luy en estoit advenu tout ainsy que je luy avois prédict, tant au faict du mariage que de la lieutenance générale dud. s"^ duc d'Alençon et de ses affaires particuliers, ne luy en ayant ung seul poinct réussy, sinon que, comme je l'avois bien adverty, on l'avoit tiré du Languedoc et réduict à S' Jehan, où led. s' roy de Navarre le traictoit encores si mal qu'il luy cachoit tous les affaires, ne luy en faisant aulcune part, et luy faisant ordinairement cet affront de faire passer ses courriers, allant en court, au devant des portes dud. S' Jehan, sans aulcune charge de le voir et luy en communiquer ; et, qui pis est, se venoit exprès promener en ce cartier-là pour luy oster toute authorité. Ce que me disant avecgrandz souspirs, je ne luy fei aultre response sinon qu'il l'avoit ainsy voulu et qu'encores luy estoit -il besoing de dissimuler sagement son mescontentement pour n'advancer le plus grand péril que je luy avois prédict touchant sa vie; et que, s'il estoit ainsy que led. s"" roy de Navarre vint à S' Jehan, je le suppliois avant cela donner ordre à ce que j 'avois affaire avec luy, pour m'en retourner et ne faire comme luy en me précipitant en quelque danger. Mays, estant la venue dud. s' roy fort proche, il ne voulut me laisser

rédiger un cahier de plaintes sur rinexécution des édits de paix qui devait Ctre présenté au roi. L'original do cette pièce, daté du 25 juin 1582, est conservé dans la coll. Dupuy, vol. 213, f" 6.

partir ; et toutefïois le faisant croire à tout le monde, il donna ordre secrètement au cappitaine Sauvage, Tunj; des cappitaines de sa garnison, qui avoit une assez bonne maison à deux lieues de là, de m'y retirer et accommoder de toutes choses.

Je résistay à cela tant que je peu et fuz toutefïois contrainct de luy obéyr, quand il eut sceu de moy que j'avois à parler à luy de la part dud. s'^ duc Casimir, suivant les lectres que je luy monstray et garday devers moy pour cause*. Et fei cela à propos, le voyant seul et fort malcontent, et luy donnay espérance, s'il vouloit, de bien remédier à cet indigne traictement par les ouvertures que j'avois charge de luy faire, ce que je le suppliois me donner loisir de faire, à plusieurs fois, afifin de lever tout soupçon qu'on pourroit concepvoir des longueurs de mes discours. Sur quoy je le suppliay d'avoir agréable d'en demeurer là, pour ceste heure-là, et, sur le poinct où je le voyois, actendant led. s"" roy, donner ordre à ma retraicte, afïin de ne luy donner ceste peine de me deffendre en l'obéissance que j'avois tousjours rendu et rendrois toute ma vie à ses commendemens, comme il feist accortement, ainsy que si je retournois du tout.

Et, me laissant, appela led. cappitaine Sauvage, auquel il commenda d'estre prest le lendemain de bon matin, à cheval, au bout du faulxbourg, et m'y attendre pour me conduire en sa maison et m'y faire loger et

1. La Huguerye était chargé de remettre à Gondé une lettre de créance de Jean Casimir, dans laquelle le prince allemand protestait de son dévouement au prince français, et le priait d'ajouter foi aux confidences de La Huguerye. L'original autographe de cette lettre est conservé dans les 500 de Golbert, vol. 29, f. 721. II 11

traicter, donnant ordre à sa femme que j'y feusse très secrètement et sans estre congneu de personne, jusques à ce qu'il me manderoit ; ce que feist sagement led. cappitaine Sauvage. Et, le lendemain matin, l'ayant trouvé au bout du faulxbourg, me mena en sa maison, où, peu de jours après, comme je discourois en moy-mesmes de l'humeur auquel j'avois trouvé led. s-^ prince, fort à propos pour la charge que j'avois, me garnissant de toutes raisons propres à luy persuader de se retirer d'une tyrannie insupportable de son plus proche parent et dud. s"^ de Glervant et aultres ses négotiateurs , qui luy estoient tant obligez et l'avoient misérablement trahy, arriva le s' de Clermont d'Amboise', aussy envoyé par led. s' prince qui l'aymoit fort et l'appelloit son George, le jour devant l'arrivée dud. s"^ roy de Navarre à S' Jehan. Et y feusmes quelques jours ensemble, me discourant de l'occasion du mal que luy vouloit led. s"" roy, ne consistant en aultre chose qu'amourettes, à cause de la dame de Duraz% de laquelle la royne de Navarre avoit espousé la querelle =*; mays il ne sceut jamais pourquoy

i. Georges de Glermont d'Amboise, marquis de Gallerande, débuta dans les rangs du parti huguenot sous le règne de Charles IX. Il se signala à Moncontour, à Arnay-le-Duc, à Goutras, à Arques, à Ivry, et fut créé maréchal de camp en 1591. Jusqu'à sa mort, il resta fidèle à la réforme. 11 mourut au milieu du règne de Henri IV.

2. Marguerite de Gramont, fille d'Antoine d'Aure, comte de Gramont, avait épousé Jean de Durlbrt, vicomte de Duras. Elle était fort galante, et avait conquis les bonnes grâces de la reine de Navarre {Lettres de Henri IV, t. I, p. 573).

3. Ce passage demande une explication. En 1583, Henri UI, blessé des épigrammes de sa sœur, la chassa de la cour. A peine était-elle partie qu'il envoya un capitaine après elle, chargé de

j'estois là, sinon que je ne voulois aussy estre à S' Jehan, pendant le séjour dud. s' roy. Et feismes bonne chère ensemble jusques à ce que led. s" roy feust party de S' Jehan pour aller à La Rochelle, et de là s'en retourner en Gascongne, ayant quelque dessein pour le faict de lad. ville, qui donna si bon ordre à ses affaires qu'il n'y fut le plus fort.

Après le partenient dud. s"" roy, led. s' prince, qui me faisoit souvent advertir par le s' Goladon, son secrétaire, me commenda de retourner à S' Jehan comme venant de loing. Et, saluant led. s' prince de ceste façon, il me tira à part et me deist que led. s' roy avoit bien sceu que j'avois esté près de luy et m'avoit demandé, désirant fort parler à moy . Sur quoy je prins subject de luy remectre devant les yeux ce que tant de fois je luy avois remonstré, qu'il avoit autour de sa personne de mauvais serviteurs pratiquez par led. s' roy pour espier toutes ses actions, que c'estoit tout ce que craignoit le plus led. s"" duc Casimir, qu'il avoit moyem de s'en deffaire honestement comme de Brethainville, son chambellan, et Du Four, l'ung de ses secrétaires, homme sans honneur et sans moyem de luy faire service , comme il le recongneut , me disant qu'il congnoissoit bien ceux qui luy faisoient le tour du cheval aux quatre piedz blancsS et qu'il adviseroit

reconnaître les dames de sa compagnie, sous prétexte qu'elle emmenait un amant déguisé. Le capitaine fut brutal, et démasqua de force la dame de Duras. Cet incident occupa beaucoup la cour et motiva une noble protestation du roi de Navarre {Lettres de Henri IV, t. I, p. 571).

1. Le tour du cheval aux quatre pieds blancs, tour de trompeur, expression qui s'est conservée dans la langue d'argot.

164 mpImoires de la huguerye.

aux moyems de les esloigner honestement de luy. Et voyant plusieurs aproclicr de luy, je le laissay et me retiray jusquesau soir, qu'estant seul, a sa garderobe, il se mist à la fenestre et m'appella. Et lors, n'y ayant poinct de chambellan, ains seulement La Motte , son premier valet de chambre, bon serviteur, j'en moyem de luy délivrer mes lectres de créance, qu'il ouvrit, leut et me les remist en main pour les garder, affin qu'iiz ne feussent veues d'aultre quelconque. Et commençay mon discours par le mescontentement juste auquel je l'avois trouvé, qui n'estoit poinct incongneu aud. s' duc Casimir, par le rapport dud. s"" Beutterich, qu'il en estoit extrêmement marry et très disposé à le délivrer de ceste tyrannie et le remectre mieux que devant, s'il se vouloit ayder, mays que led. s' duc appréhendoit tant sa facilité qu'il avoit craint de se voir descouvert et exposé à malveillance, sans utilité quelconque ; que touteffois l'amitié fraternelle qu'il luy avoit juré et le péril évident auquel il le voyoit, que Beutterich luy avoit représenté, l'avoient contrainct à poslposer tous respectz à son salut, et, ne s'en pouvant mieux fier à aultre qu'à moy, m'avoit appelle de Languedoc pour, soubz prétexte de mon service ordinaire, se reposer sur moy de ceste négotiation; que led. s' duc sçavoit bien que les contîdens dud. s' roy près de sa personne avoient tasché de le mectre mal avec luy, pour ce qu'il estoit sorty d'Alemaigne sans armer et secourir La Fère'; mais qu'il

1. La ville de La Fôrc, prise par Condé le 20 novembre 1579, avait été assiégée par Matignon le 18 juillet 1580, et prise le 12 septembre.

s'asseure qu'il a bien congneu qu'il estoit impossible de rien faire, veu que, sur les traictez qu'il avoit commencé avec les colonelz du roy pour le faire monter à cheval, led. Clervant, soubz couleur d'envoyer le cappitaine Monet vers led. s'" roy de Navarre pour ses affaires particuliers, luy en avoit donné secrètement advis, duquel, au lieu de se servir comme il debvoit pour le bien du party, en auroit donné advis au roy. Sur lequel Sa Majesté, par appréhension de son danger, a advancé la conclusion du traicté de Coutraz, sans luy et tous ceux qui y ont intérest ; auquel traicté il avoit veu que tout l'empeschement qu'il avoit peu donner au Languedoc et l'ordre qu'il avoit mis au fondz n'avoient rien prouffité ; que, s'il vouloit s'ayder, l'occasion estoit encores plus belle que devant, qu'il l'avoit conduite à perfection par conjuration de bouche avec le colonel Mandesloo, pour tous ses compaignons, excepté Gaspard de Schonberg , et n'y pourroit plus recepvoir de traverse; quelesd. colonelz et led. s' duc se contentoient de la seule personne dud. s*" prince, avec espérance certaine qu'eux deux mesnageroient tellement les espritz des provinces mal contentes dud. s' roy de Navarre pour avoir servy au roy à despouiller le party de toutes ses asseurances, qu'elles suivroient leurs armes quand ilz seroient en campaigne ; que, pour monter à cheval, sans soupçon, il avoit une belle occasion pour les affaires de monsieur l'électeur de Colongne, lesquelz je luy discouru amplement, où il auroit toute l'authorité et commendement, s'il vouloit, et que sa présence y serviroit beaucoup; que, pour l'approcher de telles occurrences, il avoit deux mariages en main, celuy de la damoiselle de Bouillon, sa

pupille, qu'il prévoyoit debvoir estre ung jour héritière de la maison, pour avoir recongneu en ses deux frères une mauvaise haljitude' et ung désir de courir la fortune des armes ; qu'il leur vouloit faire prendre avec luy en cest affaire de Colongne, où ilz avoient de grandz intérestz particuliers, que je luy discouru, en la maison de Clèves, où il n'y a que des filles après ce duc% et ausquelz intérestz led. s"" prince succéderoit et les recepvroit plus grandz, y ayant apporté de l'advancement par les armes avec luy et eux. Et par ce moyem il pourroit pour quelque temps faire sa retraicte à Jametz, comme place laissée pour le dot de lad. damoiselle, jusques à payement, et de là passer en l'électoral de Coulongne ; et, estans tous ensemble en armes, solliciter lesd. provinces malcontentes de les prendre, au temps qui seroit accordé, après avoir donné ordre aux garnisons pour l'hiver; qu'il avoit ung aultre mariage en main de la fille du comte de Culembourg, c[ui pouvoit estre une riche héritière et luy donner une grande entrée et créance en Ilolande , mays que ce party estoit du tout hors le royaume de France, pourquoy l'alliance en porteroit plus de jalousie. Et luy sembloit que celuy de Sedan estoit plus propre et

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