La montagne de Saverne, le passage des Vosges
Guitry des trois mille écus d'Angleterre et Ségur des deniers que son maistre luy a commis, ilz cherchassent qui fourniroit ce qui est encores nécessaire pour faire partir l'armée ; Guitry et Palavicin ayant empesché ma négotiation en Angleterre au lieu de l'advancer comme ilz y estoient tous obligez.
Ségur faisoit encores pis, traictant, sans le sceu de S. A., avec le prince de la Petite-Pierre ^ pour honorer son filz aisné^ du commendement de ceste armée en la place de sad. Altesse, qui en fut extrêmement marry et me commenda d'escripre aud. Ségur les raisons pour lesquelles il ne le pouvoit avoir agréable, et que la royne d'Angleterre avoit surtout voulu qu'il ne choisist ung jeune prince. Et, sur ceste signalée entreprise contre l'authorité de S. A., il me commenda d'escripre aud. Ségur qu'il hastast la venue dud. s"" prince de Gondé ou d'ung aultre prince du sang, selon lad. capitulation, de laquelle auUrement il n'attendist aulcun effect.
Ségur, ayant leu et releu plusieurs fois lad. capitulation et saichant fort bien cet article-là, feist néantmoings par sa response semblant de l'ignorer et, tant
1, Georges- Jean de Veldenz, prince de La Petite- Pierre ou de Liitzelstein, comte palatin, parent collatéral de la maison de Bavière, né le 11 avril 1548, épousa, en 1563, Anne-Marie, fille de Gustave, roi de Suède, obtint en 1566 la souveraineté des domaines que son père n'avait eus qu'en apanage, ce qui lui donna voix et séance à la Diète, et mourut le 26 mars 1592.
2. Georges -Gustave de Veldenz, prince de La Petite-Pierre ou de Liitzelstein, né en 1564, épousa d'abord Elisabeth de Wirtemberg, puis Marie-Élisabeth de Deux-Ponts, et mourut le 2 juillet 1634. Sur les mobiles qui le poussaient à demander le commandement en chef de l'armée d'invasion, voyez la note de la page 405.
404 MÉHOIRES DE LA HUGUER^T:.
pour faire leur debvoir en cela que tous les aultres poinctz, demanda lad. capitulation. Je ne fuz pas d'advis de l'envoyer, crai^^nant qu'il ne la publiast expressément, pour descouvrir S. A., qui touteiïois, pour leur coupper broche à toute excuse, l'envoya au s'^Weyher', son trésorier en l'armée, demeurant à Strasbourg, pour la délivrer aud. Ségur et en prendre son récépissé portant nouveau serment et promesse de ne la publier et s'en servir seulement pour l'accomplissement des poinctz ausquelz ilz estoient obligez, luy mandant de rechef de faire délivrer aud. trésorier les trois mille écus d'Angleterre, qui sont es mains de Guitry.
Nonobstant tous ces advertissemens , ilz publièrent incontinent lad. capitulation et ne laissèrent de continuer à escripre tous les jours à S. A. des lectres plaines d'advis qu'ilz disoient avoir des préparatifz des ennemys et du besoing qu'ilz avoient d'estre fortifiez^. Sur lesquelz lectres je leur fei response , les exhortant de rechef à escripre au baron de Dhona ou à moy , sans plus escripre à S. A., auquel ilz faisoient ung tort
1. Ce fut La Huguerye qui envoya lui-même, sur l'ordre de Casimir , le texte de la capitulation au trésorier Isaac Weyher à Strasbourg. Il l'accompagna d'une lettre adressée à Ségur dans laquelle il en résumait les points principaux : obligation pour le roi de Navarre de se mettre en campagne un mois avant l'armée allemande; obligation d'envoyer à l'armée un prince de son sang pour la commander. L'original autographe de cette lettre est conservé dans les Vc de Golbert, vol. 40-2, f° 97.
2. Une de ces lettres est adressée par Ségur à Casimir de Bavière. Elle lui apprend que l'ennemi se fortiûe à Phalsbourg, que les Suisses se lassent et désertent; elle le somme de se mettre en campagne (Minute datée du 25 juillet 1587; Vc de Colbert, vol. 402, f. 146).
irréparable de publier ainsy la capitulation et la communiquer à tant de gens ; qu'ilz seront tous estonnez, s'ilz continuent, qu'ilz verront ce qu'ilz ne vouldroient pas sans plus de remède. Et pour les contenter je les adverty par les mesmes lectres de l'unzicsme juillet que Glervant nous asseuroit que mons'^ de Chastillon et les Suisses marchoient et que le baron de Dhona^ faisoit passer ses reistres et Schregel estoit allé armer les landzquenetz.
Cependant se présentant une commodité d'escripre en court en Angleterre par le conseiller Junius, S. A. feit, dès le vf juillet, une bonne dépesche à la royne et à ses conseillers, se plaignant de rechef du peu de fruict de mon voyage et de la faulte de Palavicin, qui avoit retenu ma dépesche de l'asseurance de la levée ; pressant S. M. de contribuer encores promptement, ou aultrement que tout ira mal. Et fut lad. dépesche adressée aud. s"" de Buzenval, pour la présenter et en solliciter l'efïect pour le secours de son maistre. Et S. A. en avoit peu auparavant escript par led. s" de Buhy% retournant vers la royne d'Angleterre, affin d'exécuter quelques entreprises qu'il avoit dressées pour son service contre l'Espaignol, en la frontière de Luxembourg.
Guitry commençoit desjà à faire sentir les efîectz
1. Fabian, baron de Dhona, rejoignit l'armée allemande à Strasbourg dans les premiers jours de juillet. Une lettre de Casimir, qui informe Ségur du départ de Heidelberg de ce capitaine, est datée du 7 juillet 1587 (Orig., Vc de Colbert, vol. 402, f. 114).
2. IPierre de Mornay, seigneur de Buhy, frère aîné de Du Plessis- Mornay. Une lettre de La Huguerye à Ségur, du 17 juillet 1587, parle avec quelque détail de la mission de Buhy (Orig. autog. ; Vc de Colbert, vol. 402, f. 136).
406 MÉMOroES DE LA HUGUERYE.
de son ambition au duc de Bouillon \ entreprenant sur luy ; dont il se plaignit à S. A. du xii® juillet. Et S. A. me commenda de luy faire rcsponse que cela ne luy estoit poinct nouveau, qu'il l'avoit de longtemps préveu et que pour cela en partye il luy avoit donné le conseil que je luy avois porté et qu'il n'avoit voulu suivre, et que ce n['estoit] pas là le plus grand mal qui luy en arriveroit; luy conseillant tout[efFois] , puisqu'il s'y est embarqué de sa teste et par l' ad vis mauvais de ses serviteurs , [de] s'y gouverner sagement et se maintenir sans violence, car il estoit i[mprudent de] s'attaquer aud. Guitry, qui méritoit bien d'estre chastié, mays sa q[ualité] et le bien des affaires ne le permettoient pas; exhortant led. duc de B[ouillon] d'avoir patience jusques à ce que toute l'armée feust assemblée. Auquel es[cripvois que] nous bastions tout le monde et sur tous mons"" de Cliastillon-, duqu[el] S. A. espéroit plus que de tous les Suisses de Clervant , qui nous en asseuroit par toutes ses lectres faulsement, saichant bien que Ségur et Guitry empeschoient tant qu'ilz pouvoient la venue dud. s"" de Chastillon, contre la capitulation.
Ségur recommença de plus belle à presser le faict du prince de La Petite Pierre et, d'aultre part, s'excusa de l'advis qu'on avoit donné à S. A. qu'il traictoit
1 . Une lettre de Casimir au roi de Navarre, datée de Heidelberg, du l""" juillet 1587, contient une chaude recommandation du duc de Bouillon. Il n'y est fait aucune allusion aux mauvais services rendus par Guitry (Orig., Yc de Colbert, vol. 402, f. 106).
2. Une lettre de Casimir à Ségur du 7 juillet 1587, datée d'IIeidelberg, exprime le regret de n'avoir reçu depuis longtemps aucune nouvelle de la marche do Clervant et des Suisses et do l'armée de Chastillon (Orig., Vc de Colbert, vol. 402, f. 114).
avec le s"" de Tantonville ' , pour le faict de Lorraine. Dont S. A. se contenta; mays, pour le prince de La Petite Pierre, il me commenda d'insérer un avis dans la response, par laquelle Ségur estoit adverty que S. A. ne vouloit poinct mesler ses affaires particuliers avec les affaires généraux, pour ce que led. Ségur sollicitoit une entreveue de S. A. pour le prince de La Petite Pierre, asseurant S. A. que led. prince luy donncroit contentement sur le différend qui estoit entr'eux^, pour lequel S. A. eust esté [lors] conseillé d'armer son fîlz ; et au reste me commenda d'adjouster qu'il sçavoit ce qu'il avoit promis et ce qui deppendoit de luy, qu'il exécuteroit le plus exactement qu'il pourroit,
1. Le s. de Tantonville, gentilhomme lorrain. Le bruit s'était répandu qu'il avait passé un traité avec Ségur, au nom du duc de Lorraine, pour exempter la Lorraine du passage de l'armée d'invasion, moyennant la somme de cent mille francs (Lettre orig. de Casimir à Ségur, du 4 juillet 1587; V^ de Golbert, vol. 402, f. 112). Dans une seconde lettre, du 12 juillet, Casimir écrit au même ambassadeur qu'il a appris avec plaisir que la nouvelle de ce traité était fausse (Ibid., f. 134).
2. Nous ne savons quels étaient les différends qui pouvaient exister entre Casimir et le prince de La Petite-Pierre, mais les documents originaux nous apprennent que le prince, soit pour obtenir des faveurs ou de l'argent du roi, soit pour épargner à ses États le passage de l'armée allemande, s'entendait avec Henri III et n'épargnait rien pour faire échouer l'expédition. C'est probablement dans ce but qu'il poussait son fils au commandement de l'armée. Ses négociations avec la cour de France durèrent pendant tout le printemps de 1587. Le 8 avril, il écrivit au roi pour lui demander l'envoi d'un agent confidentiel (Orig., f. fr., vol. 3314, f. 24). Le s. de Praillon, au nom du roi, fit un voyage à Liitzelstein. Une longue lettre du prince de La Petite-Pierre à Henri III, du 29 mai 1587, bien que rédigée à mots couverts, avec une obscurité toute germanique, fournit des éclaircissements sur ce sujet (Orig., f. fr., vol. 3314, f. 29).
sans qu'aultre s'en mcsle; cl qu'il pourvoye seulement à la .venue du prince du saw^ et dud. s*" de Chastillon, selon lad. capitulation; qu'il congnoissoit mieux que luy la personne et l'afTaire dont est question et que, s'il continuoit à se mesler ainsy de ce qui deppend de ses affections, raisons et conservation, il le mescontenteroit extrêmement et luy donneroit subject de laisser tout là, l'exhortant de rechef à satisfaire au poinct d'ung chef françoys du sang et le laisser faire d'ung chef alemand; que la royne d'Angleterre ne veult poinct d'ung jeune prince et, pour ce, avoit ellemesmes escript et donné congé au duc Ottho de Lunebourg ' , son pensionnaire , qui s'en est excusé à moy-mesmes sur sa maladie, l'ayant trouvé en sa maison au lict,
Led. Ségur ne laissoit pour cela de continuer à faire choses désagréables à S. A., le sollicitant d'avoir agréable la personne de Dietz Schonberg-^, gendre dud. Clervant, homme qui avoit faict tant de mauvais tours en ses charges précédentes, tant en France qu'en Flandres, que S. A. n'y vouloit entendre.
Le duc de Bouillon'^ estant bien adverty que Icsd. Ségur et Guitry empeschoient la venue dud. s"" prince
1. Othon-Henri de Brunswick-Lunobourg, né en 1555, âgé de 32 ans en 1587, mourut sans alliance le 15 oct. 1591.
2. Dietrich de Schomberg dont nous avons parlé (t. I, p. 269, note).
3. Le duc de Bouillon signa avec le duc de Guise, le 15 juin, une nouvelle trêve qui devait commencer le 18 et durer jusqu'au 27 juillet (Orig., f. fr., vol. 3393, f. 115). En même temps il se recommanda à la reine-mère et au roi (Orig., f. fr., vol. 3395, f"* 58 et 56) et demanda à Georges-Jean de La Petite-Pierre, comte palatin, de se porter garant de sa ûdélité à Henri III (Lettre du comte palatin au roi, du 22 juin 1587; f. fr., vol. 331 'i, f. 36j.
de Condé et avoient faict mander le comte de Soissons par le roy de Navarre en Guyenne, et que, par ce moyem, l'armée seroit sans chef françois, print subject d'importuner S. A.^ pour estre honoré de ceste chargelà, ayant gaigné led. Guitry, espérant commender soubz la jeunesse et inexpérience de ce seigneur-là; auquel il conseilla d'envoyer à cet efFect le Menillet^, son m*' d'hostel, à Heydelberg, et d'y venir après luymesmes, prier S.A. d'escripre au roy de Navarre pour avoir ses affaires en recommendation et prier les François de l'armée de le reconnoistre pour général d'icelle, jusques à ce que le roy de Navarre y eust pourveu, selon qu'il estoit tenu par lad. capitulation"^ ;
1. Le duc de Bouillon était à Reims le 15 juin et signait en personne une trêve avec le duc de Guise (Orig., f. fr., vol. 3393, f. 115). Le 22 juin il était de retour à Sedan et écrivait au roi une lettre pleine de protestations de fidélité et de plaintes contre Guise (Orig., f. fr., vol. 3395, f. 56). Mais dans l'intervalle, il s'était rendu auprès du prince de La Petite- Pierre (Lettre orig. du prince au roi, du 22 juin; f. fr., vol. 3314, f" 36), et avait envoyé son maître d'hôtel, Menillet, à Casimir (Lettre orig. de Casimir au roi, du 28 juin; ibid., f. 39), pour solliciter le commandement de l'armée d'invasion.
2. Une pièce sur la campagne de 1587 imprimée dans le recueil A-Z (Lettre G, p. 201) dit que Menillet, lorsqu'il vint demander le commandement de l'armée pour le duc de Bouillon, était accompagné du s. de Beauchamp, messager du roi de Navarre, qui appuya la demande.
3. Une note, qui est conservée à la Bibliothèque nationale dans les papiers de Belliévre et qui fut probablement transmise par lui au roi, nous apprend que, dans les premiers jours de juin, Guitry avait été envoyé par le roi de Navarre au duc de Bouillon afin de le décider à prendre le commandement de l'armée expéditionnaire. Ainsi tombe une partie des accusations portées par La Huguerye contre Ségur, Guitry et les autres serviteurs
ne demandant lesd. Ségur et Guitry aultre chose que d'en estre priez par S. A.; lequel sur ce laissa retourner led. duc de Bouillon, et luy envoya par Ménillet qu'il laissât lectres aud. roy de Navarre, en termes généraux, pour la recommendation de la personne et affaire dud. duc de Bouillon, avec unelectre aud. Ségur, fondée sur ce qu'il sçavoit bien qu'il ne faisoit son debvoir de faire envoyer ung prince du sang, et sur le mal qui en arrivera indubitablement, s'il ne pourvoit que les Françoys ayent ung chef, excepté mons'' de Chastillon, et ses trouppes qui sont obligez aux estrangers jusques à n'en pouvoir prendre en solde , s'il leur plaist , par lad. capitulation, et qu'il ne luy sembloit pas mauvais en actendant que le roy de Navarre y eust pourveu, selon lad. capitulation, de se servir dud. duc de Bouillon pour la charge desd. Françoys seulement, qui ne sont de la capitulation, et sans y préjudicier en rien. Mays ilz vouloient estre priez de le faire général, ce que S. A. ne vouloit pas faire, pour ne faire tort aud. s"^ prince de Gondé que luy et les colonelz avoient demandé*.
Après avoir ainsy dressé l'affaire, S. A. me commenda de me tenir prest pour aller en l'armée ; auquel effect je luy présentay ung mémoyre de tout ce qui
du prince béarnais. La note de Bellièvre, datée du 19 juin 1587, est conservée dans le f. fr., vol. 15872, f° 114.
1. La Iluguerye se trompe. Casimir accepta avec empressement l'idée de mettre le duc de Bouillon à la tête de l'armée d'invasion. Bien plus, il écrivit le 30 juin à Ségur pour lui recommander ce jeune prince comme chef, en attendant que le roi de Navarre y ait autrement pourvu. Sa lettre est conçue en termes pressants (Orig., Vc de Golbert, vol. 402, t^ lOi).
estoit nécessaire, qu'il me deist que je tinsse prest, les pouvoirs pour la guerre et la paix, selon la capitulation, avec une instruction d'estat, où il nomma le baron de Dhona pour feld-mareschal en sa place, le s"" Schregel pour colonel des landsquenetz et le s"" von Bold', son chancellier, pour estre au conseil, et moy pour avoir la charge des affaires et de la chancelerie. Et avec lesd. pouvoirs et instruction il me délivra les capitulations faictes avec luy avec les reistres, avec les lansquenetz et les Suisses, avec Testât de l'armée de 76 et les coppies collationnées des obligations desd. embassadeurs, et la ratification de leur maitresse.
Quand je vei qu'il me faloit résouldre à ce voyage de guerre, plain de [difficultezj, je remonstray à S. A. que seul je ne pourrois pas maintenir les [capitulations en] Testât qu'elles ont esté promises et jurées ; que je voyois Taudace et impud[ence desd.] embassadeurs envers S. A., mesmes en sa présence et en ce qui deppend [uniquement] de luy ; que ce seroit pis en son absence, en une armée sans chef de cap[acité et] authorité requise et promise, composée de volontez du tout contraires de celles de S. [A.] pour la conservation des choses promises, de celles desd. embassadeurs et leu[rs dispositions] pour les rompre, mespriser et anuller du tout; que je voyois une grande disprop[ortion] aux membres de ceste armée
1. On conserve dans les Vc de Golbert (vol. 30, non paginé) un état de l'armée allemande d'invasion. Le s. von Bold n'est pas nommé parmi les membres du conseil à moins qu'il ne faille le confondre avec un s. La Lobbe qui figure sur la liste. Ce même personnage est appelé La Laube dans une autre pièce sur cette campagne imprimée dans les Mémoires de la Ligue, in-4'', t. Il, p. 211.
par l'excès de la levée de Clervant, qui en cau[seroit] la ruine; quand se viendroit à la monstre, pour les réduire au nombre promis, que ce seroit pitié; que je prévoyois ung grand mal au choix d'ung chef, tant général, par provision, que sur les Alemandz et quand le s' de Ghastillon seroit arrivé ; dont je doubtois fort une aultre grande difficulté, pour l'establir en l'avant garde; pour le faict des finances, encores prévoyois ung pire traictement en Guitry ^ qui s'estoit saisy de la charge de mareschal général de camp, et en choisiroit soubz luy à sa poste, et, envoyant par tout au devant, venderoit à deniers contens les sauvegardes des lieux, [dont l'exemption] dcstourneroit le chemin de l'armée, pour tirer argent des [exemptés; et] logeroit à cet effect souvent l'armée en Heux désadvan[tageux et pleins] d'incommoditez ; et que , pour ce qui touche la négotiation de Lorraine, [lesd. s'^] l'empescheroient du tout et y feroient mille ravages, rejectant [tout sur] luy; que je confessois que la capitulation reigloit toutes choses, mays que seul je ne suffîrois à la faire conserver ; que le baron de Dhona s'occupe[roit] en sa charge avec ses reistrcs et Schregel avec ses landsquenetz ; que von Bold n'estoit pas expérimenté en telles difficultez, desquelles je ne me pouvois seul charger, si S. A. n'en donnoit ung commendement très exprès ausd. s""* baron et Schregel; et que ce n'estoit assez de leurs personnes, qu'il y convenoit obliger les colonelz des reistres, à ce qu'ilz employent leur authorité à faire observer toutes choses promises,
1. Guitry figure sur l'état de l'armée dont nous avons parle à la note précédente comme grand maréchal de camp (V^ do Colbert, vol. 30).
avec protestations, à faulte de ce faire, de s'en retourner en Alemaigne , et avoir cet esgard-là , non seulement sur les choses promises par la capitulation, mays aussy sur le cliemyn de l'armée qui a esté résolu, affin de le tenir vers Sedan et non aultre, tant pour le rafraichissement d'icelle que pour en servir à S. A., si on le vouloit attaquer ; qu'à tout cela je ne voyois aultre remède que la main forte des colonelz des reistres et lansquenetz.
Auquel discours S. A. presta fort l'oreille, et demeura longuement pensif en souspirant plusieurs fois, et enfin me deist que je feisse deux lectres, l'une ausd. embassadeurs, l'aultre au s"" de Chastillon, et me commenda de dresser mon discours en forme d'instruction, qu'il signeroit pour créance, qu'il en escriproit une de sa main aud. s"" baron pour luy et les colonelz, affin de m'ouyr là-dessus et leur faire entendre par led. s"" baron, pour tirer d'eux une promesse solennelle d'employer leur force et authorité, en faisant leur service, à faire accomplir aussy les promesses faictes à S. A. et à eux, par leurs capitulations, qu'aultrement S. A. auroit subject à leur retour de s'en prendre à eux, qu'il désiroit cela d'eux, pour ce qu'il n'y pouvoit estre, et, en son absence, les prioit de croire du tout led. s'" baron et ses conseillers et faire ce qu'ilz adviseroient pour le bien général de l'armée.
Geste dépesche me contenta aulcunement, et touteffois je ne laissé de dire à S. A. que je craignois fort que chacun s'amuseroit à ses affaires et n'auroit pas grand soing de satisfaire à sa volonté, ce qui me chargcroit d'une [grande peine] d'en estre le solliciteur
envers tous, comme il me le commenda [très exp]ressément et surtout ce qui touchoit la conservation du duc de Lorraine, si on en pouvoit convenir, sinon faire sortir au plus tost l'armée de ses terres.
Et, pour ce que led. s"" baron debvoit exercer la charge de feld-mareschal, il me pria de luy en dresser une instruction, ce que je fei; et luy la communiqua à S. A., qui la trouva tant à son gré qu'il me commenda de luy en faire une coppie. Et mériteroit bien, comme beaucoup d'aultres choses, capitulations, instructions d'estre icy insérée, mays cela seroit trop long et feroit un volume à part.
Après avoir faict tout ce que dessus, je prins congé de S. A., laissant ma femme et famille à Heydelberg, d'où je party le lundy xxiiij*" juillet, pour aller au camp près la ville de Strasbourg.
Là doibt commencer mon Ephémeride du voyage de l'armée en France.