‹ Mémoires inéditesChapitre 58 sur 92 · Thomas, comte de Créange (t. II, p. 231, note · texte numérisé non relu

Thomas, comte de Créange (t. II, p. 231, note

sur le Palatinat, mays qu'il ne l'avoit voulu souffrir et les avoit faict monter à Sierck, pour empcscher la foule des subjects dud. s"" duc. Lequel, remerciant S. A. de ce bon office, recongneut ce que je luy diz : que, sans communication de quelque sorte, il est malaisé que deux telz amys se puissent ayder l'ung l'aultre, comme ils désirent; que j'avois servy de cela allant et venant, mays que je n'y pouvois pas toujours estre. A quoy il me respondit que la response qu'il avoit faite naguères, sur ce poinct-là, fut à cause qu'il estoit seul et n' avoit personne qu'il y peust envoyer; joinct que le terme estoit court. Et je répliquay qu'on remectoit à sa discrétion de choisir tel jour et tel lieu qu'il luy plairoit; sur quoy estant seul, il pouvoit remectre à y adviser et en advertir; et qu'en cela l'absence de Scliregel avoit esté préjudiciable, pourquoy je l'avois tant adverty de ne s'esloigner de luy et de n'en comnicquer à personne, au contraire de quoy j'avois congneu par ses lectres qu'il en avoit descouvert quelque chose à Henry; lequel voyant à sa suitte me confirmoit en ceste opinion, non qu'il ne feust bon serviteur dud. s*" duc, mays pour n'avoir aulcune expérience en telz affaires. Et il m'asscura qu'il n'en sçavoit rien.

De là, tombant sur l'occasion de mon voyage, j'adverty led. s"" duc du bruit qui couroit fort de la mort du roy, dont on n'avoit pas encores d'advis particulier ; que desjà il y avoit des catholiques qui se retiroient et des pages qui mandoient qu'on pourveust à les retirer, ayans perdu leur maistre; que, depuis ce bruit-là, les Suisses recherchent le duc de Savoye, d'accord que, si ceste nouvelle se trouve vraye, les

troubles augmenteront fort en France. Quoy que ce soit ce bruit ne peult que faire craindre une vérité advenir, encores qu'à présent il n'en feust rien; que les Suisses pour le duc de Mayne avoient, y a long temps, passé et estoicnt descenduz à Lyon par la Savoye, en trois trouppes, et que la ville d'Alençon avoit esté prise ; le comte de Soissons avoit esté deffaict en Bretaigne par le duc de Mercueur^ ; que grand nombre de gens de guerre s'estoient soubzlevez en Normandie; que le s"" de Tavannes- avoit esté deffaict en Bourgongne par le duc de Nemours^ ; que le duc de Longueville et le s"" de La Noue s'estoient retirez à l'arrivée du duc de Mayne à Paris, qui leur avoit faict quitter le siège de Meaux, d'où led. duc de Mayne estoit allé assiéger Montereau-Fault-Yonne ; les offres du duc de Savoye de toutes ses forces et de sa personne, au besoing; le licenciement de quarante compaignyes, faict par le duc de Parme, pour envoyer en France; les forces qu'on dict que le roy d'Espaigne prépare vers Navarre, où il se veult trouver en per-

1. Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, né le 9 septembre 1558, tils de Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont et frère de Louise de Lorraine, femme de Henri III, gouverneur de Bretagne en 1582, embrassa la cause de la Ligue, et fit la paix avec Henri IV le 20 mars 1598. Il partit pour la Hongrie, combattit les Turcs sous les ordres de l'empereur ot mourut à Nuremberg le 19 février 1602. La Huguerye fait son éloge à la fin de ses mémoires.

2. Guillaume de Saulx-Tavannes, né en 1553, lieutenant général en Bourgogne, mourut en 1633. Il est l'auteur des .l/émozrex imprimés dans les grandes collections sur l'histoire de France.

3. Charles de Savoie, duc de Nemours, fils de Jacques de Savoie et d'Anne d'Esté, duchesse de Guise, puis de Nemours, défendit Paris contre Henri IV et mourut en juillet 1595.

sonne; et beaucoup d'aultres particularitez , pour abréger, qui debvoient esmouvoir led. s"" duc à bien asseurer ceste amitié par une secrète communication de personnes capables, pour résouldre du moyem de servir l'ung à la conservation et affaires de l'aultre réciproquement; que desjà S. A. avoit mys les fers au feu pour ses payemens et de ses serviteurs et colonelz et en avoit bonne espérance, par le moyem que je luy ay ouvert, qui ne requiert que l'authorité du roy d'Hespaigne en justice, sans mectre la main à ses coffres; que led. s"" duc sçavoit bien qu'il n'en seroit jamais aultrement payé, voyoit bien que du costé de France on se mocquoit de luy et des Alemandz à pleine bouche; qui l'avoit meu de se résouldre à ne se plus mesler de leurs affaires, avec très grand subject, et que le temps estoit tel qu'après avoir couru tant de dangers de sa vie, en France, il se debvoit conforter en ceste résolution, avec telle discrétion toutesfois qu'il n'attirast poinct de pareil ou aultre tel danger sur sa personne et maison ; que led. s"" duc debvoit considérer que du bien et accroissement de S. A. il ne se peult asseurer, s'il ne l'a pour son amy bien asseuré, mays que de son mal et ruine, soit amy ou non, il sçavoit bien qu'il ne luy en pouvoit que mal arriver; sur laquelle résolution il avoit naguères empesché la ruine de S. A., au passage de l'armée dernière, car aultrement, par la ruine de S. A., estant rendu frontier du royaume de France, qui n'a aultre guerre à faire qu'à ses voisins qu'il mine et dévore aux occasions, ou les charge de tant de fraiz et peines pour se conserver au devant de luy que c'est pis que d'estre assubjecti; que d'ailleurs led. s' duc devoit considérer quelles

incommoditez il pourroit enfin recepvoir, si S. A. estoit tous les jours contrainct de recourir aux armes, pour sa conservation , et peut estre enfin contrainct de s'accommoder à cet effect avec ung grand prince qui luy porteroit encores plus d'ombrage et de dommage; dadvantage, que leur amitié bien asseurée et fortifiée par la recongnoissance des bons offices qu'ilz peuvent faire l'ung à l'aultre en une estroicte communication, qu'on pourroit couvrir sur le différend de leurs frontières, fèroit ung aultre grand bien et pourroit servir à la paix, au besoing; et qu'il n'y avoit en la chrestienté instrument plus propre à cet effect qu'eux deux.

Toutes lesquelles choses esmeurent tellement led. s"^ duc (|u'il recongneut de luy-mesmes estre bon de regarder qui il pourroit envoyer, pour une si importante et secrète négociation, affin d'en communiquer aux lieux que je luy nommé : ou l'abbaye de Tesselbronn, près Bitch, ou Fischbach. Et il me nomma Crafstat ou Lixen. Et je luy diz qu'on luy remectoit le choix du jour et du lieu. Et, quant aux personnes, il me parla de Wayer* et dud. Schregel, ausquelz, disoit-il, je servirois de direction, pour moyenner toutes choses. Par lequel discours je mis led. s'" duc en beau train pour la paix de la chrestienté et les affaires de ces deux princes, qui pourroient avec le temps contracter de belles alliances entr'eux et leurs partiz mesmes, comme il le recongneut. Et s'y eschauffa tellement qu'il me promist que, si tost qu'il seroit à Heydelberg, il se résouldroit et pourvoiroit à

i. Vayer, Vuier ou Weyer (t. I, p. 266 et 351, notes).

l'effect de ceste communication et, selon cela, m'envoyroit sa response que j'attendrois à Speire; et il pourvoiroit pour mon voyage.

Nous feusmes seulz jusques environ midi ensemble. Et de là il me mena disner avec luy. Puis, après disner il print le chemin de Heydelberg, et je retournay à Speire, d'où j'escripvy tout à Schregel, par son lacquais, pour haster ma response et me l'envoyer. Et, le 18*" de juing, vieux style, led. Schregel m'escripvit par son lacquais, à Speire, qu'estant survenu ung affaire aud. s'" duc pour lequel il luy avoit convenu partir promptement et luy le suivre, il n'avoit eu le loisir de penser à tout ce qu'il m'avoit dict ny de faire response, affin que je n'attendisse plus longtemps, et qu'il feroit response à S. A., à la première commodité. Ceste response me feist évidemment congnoistre que Schregel estoit tel que j'avois dict aud. s' duc, homme qui ne pouvoit rien apporter ny advancer en ung affaire, et doubter qu'il feust vray ce qu'il m'escripvoit des nouvelles levées qui se préparoient, et que les advis contraires aux miens, qu'il m'escripvoit eussent refroidi la chaleur dud. s' duc.

Et toutesfois, sans m'opiniastrer à attendre ny presser davantage, je m'en retournay à Nancy, où je fei entendre a S. A. tout ce que j'avois faict et qu'il estoit expédient de laisser meurir la résolution dud. s'^ duc, sans le presser davantage, et pourvoir cependant à se descharger des foules de la nouvelle levée qu'on négotioit en Allemagne, comme on avoit faict de la dernière; que led. s*" duc m'avoit fort asseuré d'y pourvoir, de sa part, mays que je doubtois qu'il n'y eust pas tant d'authorité qu'il en peust bien asseurer.

sinon par l'establissement du règlement et ordre ancien; et que, n'estant pas encores si prest, il y falloit pourvoir par aultre voye, à quoy S. A. adviseroit de son costé. Et S. A. me demanda ce que je jugeois qu'il pouvoit faire. Je respondis que le plus seur estoit ou de rompre la levée ou de trouver le moyem de l'empescher de passer sur ses terres ; que pour cela il convenoit avoir en Alemaigne homme capable pour négotier le premier poinct, et en tout cas regarder aux moyems de leur empescher le passage ; que S. A. sçavoit des confidens à cet effect ; que quand il en seroit résolu et je serois enquis de ce que j'en sçavois, que je luy dirois fidèlement. Sur quoy demeura ccste première négotiation, pour l'heure, ayant gaigné ce point de rendre ces princes asseurez amys et d'affectionner led. s" duc Casimir à la conservation de S. A., quand ce ne seroit que pour son intérest particulier. Et je me reposay à Nancy jusques au moys d'aoust, prenant toujours garde à la première seure commodité qui se présenteroit, pour passer en France, en sollicitant S. A. de sa promesse.

Au commencement dud. moys d'aoust, en lad. année 1589, arriva à Nancy la nouvelle asseurée delà mort du roy, tué par ung Jacopin, en son logis, à Saint-Cloud, assiégeant la ville de Paris ^ Sur lequel ad vis de si grande importance ce fut à S. A. de prendre résolution de ce qu'il avoit lors à faire sérieusement. Geste mort estonna fort tout le monde. Mais, quant à moy, je recongneu en icelle ung juste jugement de Dieu, par l'extermination de la race de Valois,

1. Henri III fut assassiné par Jacques Clément le 1" août 1589.

dont il estoit le dernier, suivant les discours que j'en avois ouy faire, en plusieurs pais, par gens de bien et d'estat qui concluoient tous que ceste race ne pouvoit prospérer, depuis que le roy François P»", son ayeul, contrevenant à son tiltre de Très chrestien, avoit esté si peu religieux et mal conseillé que de faire alliance avec le Turq\ ennemy juré du nom qu'il portoit, et, en ce faisant, avoit faict descendre une armée turquesque en la coste d'Italie', qui avoit emmené un nombre infini de pauvres chrestiens prisonniers et esclaves, lesquelz, traictez à la turquesque es prisons de la Tour Noire et aultres et tourmentez en mille sorte, extraordinairement, avoient faict monter leurs larmes jusques au ciel, demandans justice contre celuy qui estoit cause de leur captivité ; que Dieu, extrêmement offensé par ceste irréligieuse et prophane alliance, faicte contre la chrestienté, auroit de bonne heure descoché les flèches de son indignation sur led. s"" roy Françoys P"", l'ayant si fort aveuglé et comme réprouvé, qu'après une si énorme felonnie, commise contre la majesté divine, il auroit, soubz couleur de se fortifier davantage, marié son filz Henry, depuis roy de France , IP de ce nom , à Catherine de Médicis , niepce du pape Clément VII, et, affin aussy d'obtenir, en faveur dud. mariage, comme il feist, la nomination

1 . Alliance offensive et défensive entre François l*"" et Soliman II, dirigée contre Charles- Quint et la Hongrie. La Huguerye se fait ici i'echo de l'opinion publique en Allemagne. Voyez les Commentaires de Monluc, t. I, p. 143.

2. Une flotte turque, commandée par le vieux Barberousse, parut devant les côtes de Provence pendant l'été de 1543, et pilla les côtes du nord de l'Italie. Sur cette campagne, voyez un récit du temps publié dans les Documents historiques inédits , par M. GhampoUion-Figeac, t. III, p. 520 et suiv.

aux bénéfices de son royaulme •, contre tout droict et ordre de l'Eglise, en vertu de laquelle nomination il auroit banny du clergé de France la doctrine et les bonnes meurs, en nommant ausd. bénéfices des macquereaux et putains, soldatz et bouffons, et toute aultre sorte de gens corrompus, introduict en l'Eglise l'ignorance et le vice et de ces deux monstres le produict : l'hérésie, ruinant les bonnes lectres et les privilèges des estudes et universitez de son royaulme, l'espérance des gens doctes, ausquelz auparavant, en tous les mois de l'année, estoient conférez lesd. bénéfices ; comme semblablement, en vendant les offices de judicature, il auroit vendu et ruiné entièrement la justice ; joinct que led. s' roy estoit assez informé de beaucoup de particularitez dangereuses, qui luy debvoient faire craindre ung tel mariage, comme depuis il le recongneut aux effectz et par les propos mesmes dud. pape Clément; lequel, s'excusant vers le feu empereur Charles-Quint, disoit que tant s'en falloit que le mariage de sa niepce en France luy feust préjudiciable, qu'au contraire, pour la congnoissance qu'il avoit de son naturel, il l'asseuroit qu'elle prépareroit à luy et aux siens ung beau subject de faire leurs affaires à soubzhait, contre ce royaume-là, comme la vérité en est apparue tousjours depuis jusques à sa mort, et longtemps encores après icelle.

Et ne tarda guères led. s"" roy Françoys à sentir le malheur de ces deux alliances par la mort extraordi-

1. Le concordat signé par François I" avec le pape Léon X est daté du 18 août 1516. L'appréciation de La Huguerye est aussi fautive qu'injuste. Cet acte est imprimé à sa date dans le Recueil des anciennes loix d'Isambert.

^rÉMOIRES DE LA HUGUERYE. 303

naire des daulphin^ et duc d'Orléans 2, ses deux filz, ne luy restant plus que led. Henry IP, mary de lad. Catherine ; lequel, suivant en tout et partout les mauvais exemples de son père et estant dadvantage entré en confédération avec les princes protestans d'Alemaigne contre les princes catholiques, en fut chastié, mourant, non sans admiration de la justice de Dieu, d'ung coup de lance en ung jeu de tournoya, ayant laissé, par force faicte à nature, quatre filz à lad. Catherine, desquelz on avoit tout subject d'espérer une longue continuation de la race de Valois, n'eust esté que Françoys II, son fils aisné, marié à Marie \ la royne d'Escosse, mourut, en peu de temps, à Orléans, sans enfans, d'une façon assez congneue à tout le monde, avec les occasions de sa mort^; et Charles IX, son second filz, mourut de mesmes, au Bois de Vicennes*^, près Paris, où lad. Catherine feist emprisonner le duc d'Alençon, son quatriesme filz, avec le roy de Navarre et aultres seigneurs^, pour

1. François de "Valois, fils aîné de François I^r, mourut d'une pleurésie le 12 août 1536, à Tournon, suivant ÏArt de vérifier les dates, à l'âge de dix-huit ans. La soudaineté de sa mort donna lieu à une accusation d'empoisonnement contre Sébastien deMontecuculli, son échanson, qui fut écarlelé.

2. Le duc d'Orléans, le second fils de François !«'', mourut le 8 septembre 1545. Nous avons publié, dans le Mariage de Jeanne d'Albret (p. 211), des documents sur cet événement.

3. Le 29 juin 1559, Henri II fut frappé à l'œil, dans un tournoi, d'un éclat de bois de lance, par Gabriel de Lorges, sire de Mongommery; il mourut le 10 juillet suivant.

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