Jean-Casimir de Bavière mourut le 5 janvier
pais et à la faveur du duc des Deux Pontz, que S.A. eust aussy deffaict, s'il les eust attendu sur la Sarre, comme je l'en avois adverty, à temps et à propos.
Environ la Noël, led. s"" évesque de Strasbourg, s'estant bien trouvé de mon conseil, m'en feist remercier secrètement par led. père recteur des Jésuistes, par les mains duquel il me feist ung honeste présent et m'asseura de bien penser à l'ouverture que je luy avois faicte, qu'il jugeoit estre la plus propre pour la conservation de son évesché, et qu'il espéroit que Dieu luy feroit la grâce de la faire gouster à ceux, sans lesquelz il n'y pouvoit seul satisfaire. Et m'adjousta led. père recteur que c'estoient les chanoynes qui, aspirans tousjours à l'eslection de l'ung d'eux et ayans espérance au gasteau, ne pouvoient gouster telles coadjutions. Dont je donnay advis entier aud. s'" secrétaire Guérin, pour en advertir S. A., affîn d'y estre disposé, si ceste affaire réussissoit, selon l'ouverture que j'en avois faicte aud. s'^ évesque de Strasbourg.
Ainsy S. A., estant délivré du danger auquel il estoit prest de tomber, si ceste armée eust joinct en son estât les forces du mareschal d'Aumont et du s'" d'Inteville, lieutenant général en Ghampaigne, par mes négotiations et advis, et ayant deffaict lesd. forces, qui dévoient estre de 6000 hommes de pied et de 4000 chevaux, et renvoyé le duc de Saxe en sa maison par tel événement, qui luy acquist aultant d'honneur et de réputation par mes labeurs et services que s'il eust gaigné une bataille, sans y avoir perdu ung seul des siens; duquel honneur voyant le duc du Mayne si jaloux que, n'en recongnoissant pas ung notable soulagement aux affaires de France, tant s'en fault qu'il
en feist joye et allégresse à Paris, comme il avoit acoustumé faire, pour la nouvelle prospérité de luy ou des siens, qu'on ne luy pouvoit faire plus de déplaisir que d'en parler et faire courir la nouvelle par la France, de crainte que cela ne préjudiciast à son ambition et honneur, pour estre malheureux en toutes ses armes, comme il avoit faict au voyage de mons"" le marquis Du Pont, allant le trouver avec de bonnes forces, lequel il avoit empesché d'entrer à Paris, craignant que sa présence en ceste ville capitale n'y diminuast ses confidences et négotiations ; je me résolu, dès lors que j'en eu advis de ses négotiations secrètes avec le party contraire, dont j'avois advertissement de Heydelberg, de croire que ses affaires se porteroient mal, par la division qu'il semoit et nourrissoit en sa maison, pour son ambition particulière, au lieu de rapporter tout au chef de son sang, sans lequel ses desseings, tant au commencement et progrez qu'à la fin, se feussent mal portez, et dont est procédé tout le malheur de leurs affaires et la seule cause de la prospérité de ceux de leurs ennemys, et de me retirer en France, ne me mesler poinct de leurs affaires, me contentant de servir à S. A., prince neutre et duquel je prévoyois les affaires debvoir enfin, par beaucoup de raisons, tomber en ung accord particulier.
Ce mauvais succez de lad. armée d'Alemaigne dégousta beaucoup les Alemandz de prester l'oreille à la poursuitte et négotiation qui se faisoit d'une aultre plus forte levée, pour passer droict en France, au printemps, et les refroidit si fort que si S. A., sur le succez de sa victoire, eust recherché tous les princes protestans, leur eust faict congnoistre l'intérest notable
qu'ilz avoient en sa conservation, comme led. s"" duc Casimir en estoit bien informé, et le grand bien qui feust revenu à l'Empire, s'il eust adjousté à la conqueste et recouvrement de Thoul et Verdun, Metz et Marsal, pour les tenir et relever de l'Empire, estant cela le vray nort de ses affaires de n'entreprendre aultre chose que préalablement il ne se feust rendu maistre de Metz, en quoy il a esté mal servy, sans dire comment, et qu'il eust de nouveau recherché tout ouvertement led. s"" duc Casimir et luy eust faict congnoistre la vanité de l'ouverture des mariages, qui luy avoient esté mis en avant, et le malheur qui Iny en proviendroit, lequel il commençoit à sentir, et, au lieu de telz mariages, luy en proposer d'aultres de sa maison, il eust faict de grandz coups, comme j'en adverty led. s*" Guérin et depuis le fei entendre de bouche à S. A. ; mays une crainte que telles négotiations d'événementz touteffois bien asseurez n'empeschast une aultre vaine espérance, feist remectre ceste ouverture à une aultre fois et laisser passer une si belle occasion.
Or, voyant que j'avois satisfaict au désir de S. A., pour le présent, et reculé beaucoup la crainte qu'il pouvoit avoir d'une aultre levée, à laquelle il auroit tout loisir de pourveoir, je me délibéré de m'en retourner et pressay led. s"" Guérin d'en avoir licence, affîn d'estre prest à conduire ma femme en France, au printemps, avec la première occasion. Et, quelque instance que j'en feisse, je fuz pressé d'avoir encores patience tout l'hiver, pour voir s'il se remueroit encores quelque chose; ce qui feist grand tort à ma santé, car les veilles grandes, pour faire plus mes affaires de
nuict que de jour, m'avoient acquis une grande fluxion, et les grandes eaues et humiditez qui survindrent me l'augmentèrent si fort qu'après avoir encores attendu jusques à la fin de febvrier et n'entendant aulcun remuement de forces, j'eu licence de retourner.
Avant partir, je dressay une bonne correspondance avec led. s"" de Vanderdone, pour m'advertir de tout ce qu'il descouvriroit et pour, de ma part, luy administrer les ad vis propres à refroidir et retarder telles choses, et de plusieurs aultres particularitez, et suivy le conseil qu'il me donna au chemin que je debvois tenir et en l'ordre de mon partement, dont bien me prist; et d'aultre costé je fei le semblable avec led. père recteur des Jésuistes et surtout le priay d'exhorter souvent l'évesque de Strasbourg, à pourvoir de bonne heure, avant sa mort, à la conservation de son évesché, l'asseurant que, s'il dilayoit et venoit sur cela à mourir, qu'il laisseroit son évesché et ses subjectz en la plus grande misère du monde. Et ayant ainsy donné le meilleur ordre aux affaires de S. A. qu'il me fut possible , je m'en retournay à Nancy, non sans avoir couru risque, en chemin, estant espié; mays Dieu me feist la grâce d'en eschapper heureusement. Et arrivay à Nancy au commencement de Mars, en l'année 1590, fort travaillé de ma fluxion.
Et, après avoir faict le rapport à S. A. de toute ma négotiation de Speire, en deux audiences, et luy avoir faict entendre ce que j'avoys apprins et congnoissois appartenir à son service et grandeur, comme dessus, sur le faict des villes de Metz, Thoul, Verdun et Marsal, en quelle humeur en estoient les princes Alemandz en son endroict, au contraire de l'opinion qu'on avoit
engendré en son esprit, j'aurois tort de me plaindre du recueil que S. A. me feist, car il fut très bon et d'ung prince recongnoissant bien le service qu'il avoit receu de moy; mays je ne trouvay rien exécuté de la promesse qu'il m'avoit si solennellement faicte de bouche et par escript, touchant le payement de ma partie de Dommarlin. Et en luy remonstrant n'ay receu lors et depuis de luy que belles paroles, sans aulcun effect et recongnoissance d'ung service si signalé. Et, qui pis est, quand je fuz contrainct de penser à recouvrer ma santé, pendant tout le cours de ma maladie, jamais je ne vei personne, qui de sa part me feist offre de tant soit peu de moyem, pour m'ayder, en ayant lors besoing, pour estre esloigné de mes commoditez et avoir despendu, en la négotiation de Speire, beaucoup du mien ; mays bien vint-on vers moy , pour me presser de retourner encore en Alemaigne, en Testât que j'estois, affin de délivrer encores S. A. de la crainte qu'il avoit de l'aultre levée, ne tenant compte de l'advis que je luy avois donné, doux et convenable pour cet effect. Duquel voyage j'eu beau sujet de m' excuser sur ma maladie et tout loisir cependant d'endurer beaucoup d'incommoditez, à Nancy, faulte de moyems et d'estre bien logé, ne requérant plus aultre chose de S. A. sinon que, puisqu'il ne m'avoit pourveu de payement, selon sa première promesse, au moings il m'aydast de seureté, pour aller et mener ma femme à Paris, si tost que Dieu m'auroit remys en santé et que l'occasion s'en présenteroit , comme il m'avoit asseuré par sa seconde promesse. En quoy, pour l'envie extrême qu'on avoit de me renvoyer en Alemaigne et ma résolution contraire, j'eu bien de la
difficulté. Et fuz retenu jusques au siège de Marsal, en juillet suivant, et eu tout loisir de me préparer de ce qui m'estoit nécessaire, pour faire le voyage, pour quoy il me convint trouver aultres commoditez que ce que j'espérois de la libéralité de S. A.
Pendant mon séjour à Nancy, le secrétaire Bouvet, faisant les affaires secretz de S. A. et mal pourveu touteffois des qualitez requises au maniement des secretz d'ung tel prince, se voulut ayder de moy pour luy déchiffrer des lectres interceptées de plusieurs endroictz, comme j'avois faict celle de Jametz, mays je m'excusay sur mon mal, craignant d'y retomber en travaillant mon esprit en ung affaire dont je n'aurois aulcune recongnoissance, bien asseuré que led. Bouvet en tireroit son prouffit et honneur. Et touteffois, estant prest de partir pour aller en France en la compaignie de Monseigneur de Ghaligny^, que S. A. envoyoit au secours de Paris avec cinq compaignyes Albanoises, je me laissay persuader, soubz le nom de S. A., qui estoit au siège de Marsal, logé à Moyen vie, et moy à Vie, de déchiffrer une lectre du s" des Beaux, résident à Metz, laquelle il escripvoit en Alemaigne, contenant une fueille de papier. Et l'ayant receu au soir, j'y travaillé toute la nuict, et le lendemain matin reporté la lectre et sa substance, au lever de S. A., bien aise d'avoir subject, par le discours d'icelle, qui contenoit une
1. Henri de Lorraine, comte de Chaligny, fils de Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont, et de Catlierine de Lorraine, fit la guerre au roi en faveur de la Ligue. Au siège de Rouen (février 1592) il fut fait prisonnier par le célèbre bouffon Chicot. Plus tard il accompagna le duc de Mercœur en Hongrie et mourut en 1601. Voyez de Tfiou, liv. CIL
plainte de ce que les princes Alemandz ne se vouloient ombrager des entreprises de S. A., qui avoit occupé les villes de Thoul et Verdun et pressoit Marsal et Metz, de faire congnoistre à S. A. la vanité de l'advis qu'on luy donnoit que lesd. s""^ princes alemandz n'endureroient jamais qu'il se saisist desd. villes, car je sçavois le contraire de la bouche mesmes dud. s' duc Casimir, et que S. A. leur feroit ung grand plaisir de s'en accommoder et les retirer de la France, pour en fortifier sa frontière au devant de l'Empire.
Lad. ville de Marsal ayant esté prise de S. A. par composition et led. s- comte de Chaligny estant prest de partir avec les cinq cornettes Albanoises que Sad. A. envoyoit soubz son commendement au secours de Paris, je prins congé de Sad. Altesse à Moyenvic, lequel tira promesse de moy, lors et auparavant, par la bouche dud. s' secrétaire Guérin, de l'advertir souvent de Testât des affaires et de le revenir trouver, au premier besoing qu'il entendroit avoir de mon sçavoir, auquel effect il me manderoit et m'envoyroit des seuretez et commoditez pour mon voyage, après avoir acheminé mes affaires et mis ma femme avec ses parens. Et, sur ceste asseurance, me feist lad. Altesse délivrer ung passeport et des lectres qu'il escripvoit pour moy aud. s'" duc de Mayne; et surtout me recommenda très affectueusement aud. s"" comte de Chaligny, son cousin; lequel, pendant tout son voyage, jusques à Braisne, où estoit logée l'armée dud. duc de Mayne , attendant le duc de Parme ' , eut tel
1. Alexandre Farnèse, duc de Parme (p. 9, note), avait été mis par Philippe II à la tète de l'armée espagnole envoyée au secours des ligueurs contre IlenrilV. Voyez plus loin la note de la p. 339.
soing de moy qu'il me feist tousjours donner le second logis près du sien, me feist cet honneur de me faire manger à sa table et d'envoyer des vivres de sa maison à ma femme, et continua tousjours jusques à ce que nous arrivasmes, à la fin d'aoust, à Meaux, où je séjournay, attendant le parlement de l'armée, logée es environs, pour aller secourir Paris, dès que led. duc de Parme seroit arrivé , comme il feist bien tost après. Et eu loisir de me faire présenter aud. s' duc par led. s'^ comte de Ghaligny, tant à Braisne qu'à Meaux, luy délivray les lectres de S. A., en faveur desquelles le premier plaisir qu'il me feist, par l'intercession de mess*^^ de Vileroy et président Janin, fut de faire descharger le chasteau de Grangemenant , de la maison de ma femme, de la garnison du s"^ de Mondoucet*, mareschal des logis de sa compaignye de gens d'armes.
En tout ce voyage-là je vey beaucoup de choses qui me feirent prévoir de grandz désadvantages aux affaires de ce party-là. Premièrement, en la suite particulière dud. s' comte de Ghaligny estoit ung gentilhomme lorrain, appelle le s' de Tremblecourt^, que je
1. Nous croyons qu'il faut lire Mendoça. Il y avait plusieurs capitaines de ce nom dans l'armée flamande du duc de Parme. Voyez les Commentaires de Bernardino de Mendoça, 2 vol. in-S", imprimés pour la Société de l'IIist. de Belgique. Ce qui trompe La Huguerye, outre la ressemblance des noms, c'est qu'il y avait eu, sous Charles IX, un capitaine français du nom de Mondoucet chargé de représenter la France dans les Pays-Bas.
2. Louis de Bsauvau, seigneur de Tremblecourt, troisième fils de Claude de Beauvau et de Jeanne de Saint-Baussant, ancien page du marquis de Pont-à-Mousson, servit en Flandre sous les ordres du duc de Parme. En 1595 il passa au service de Henri IV et partagea avec d'HaussonviUe le commandement des troupes que
n'avois jamais congneu : avec une audace extrême abusoitde la bonté dud. s"" comte, et, au lieu de l'honorer , faisoit le maistre et se gaussoit des bonnes volontez dud. s"" comte de faire quelque chose en son chemin, si l'occasion s'en présentoit. Dont je m'esbahissois et n'avois accoustumé de voir traicter les princes de ceste façon, qui me donna la hardiesse, par une grande familiarité dud. s"^ comte, de luy en dire quelque mot, qui luy feist depuis garder son reng et recongnoistre aud. Tremblecourt l'honneur qu'il luy debvoit.
Et aux affaires généraux, je recongneu tant de divisions et jalousies, et aux longueurs dud. s'' duc de Parme tant d'artifices, pour tirer dud. duc de Mayne toutes les conditions advantageuses qu'il pourroit, par la nécessité de ses affaires, à cause de la ville deParis^, qui estoit en danger et de laquelle on avoit tousjours de mauvaises nouvelles, nonobstant toute la prudence extrême du duc de Nemours, qui y commendoit et remédioit à tout aultant qu'il estoit possible de faire, donnant courage aux habitans de supporter la disette et actendre en patience le secours qui ne tarderoit plus guères ; comme de faict ayant veu après le duc de
le duc de Lorraine envoya au roi. Il fut tué en 1596 par des gens apostés, à la suite d'un rendez-vous galant à liemiremont (Lettres de Henri IV, t. III, p. 324).
i. En mai 1590, Henri IV mit le siège devant Paris et réduisit bientôt la ville à la plus cruelle famine. Le duc de Parme l'obligea à la retraite le 30 août. On trouve dans les Mémoires de la Ligue, in-4'> (t. IV, p. 2G0 et suiv.), une série de pièces sur le siège de Paris et l'état de la ville pendant le siège. Voyez aussi les documents publiés dans la lievue rétrospective (t. XVIII, p. 9 et suiv.).
Parme à Meaux, en ung équippage royal. Et, après quelque séjour, tant pour sa santé que pour donner peine aux affaires et advancement de l'armée, enfin il alla à Lagny et la prist. Et, descendant le long de la rivière de Marne, secourut Paris ^ et contraignit l'armée qui l'assiégeoit de dcsloger, ravitailla la ville de ce qu'il peult tirer de vivres de tous costez, non tant touteffoiz que la cherté n'en feust encores très grande. Laquelle prévoiant, j'avois chargé ung bateau du pays de ma femme avec du bled, farine, bois, beurre, fromages et aultres vivres, le plus que ma commodité l'avoit porté, pour mon séjour à Paris pendant la nécessité qui y estoit encores grande. Où, peu après que je me fuz accommodé, led. duc de Parme prist encores Corbueil et délivra le passage de la rivière de Seyne, de ce costé-là, Mays, se contentant de ce peu d'advancement , pour ne mectre les Parisiens trop à leur aise, et s'en retournant, lad. ville de Corbueil fut lors reprise, de sorte que la seule rivière de Marne faisoit le ravitaillement de Paris, non sans grand danger et difficulté, à cause de la garnison de Saint-Denis et aultres, contre lesquelles il convenoit tousjours faire sortir des escortes de Paris; ou bien, pour avoir des vivres, on estoit contrainct payer les licences au party contraire, tout autour de lad. ville investie de garnisons que led. duc de Mayne y avoit laissé nicher jusques à Saint-Denys, sans en avoir jamais peu chasser une seule.
Et, pour l'humeur particuhère dud. s'^ de Mayne,
1. La Huguerye intervertit ici l'ordre des événements. Le siège de Paris fut levé le 30 août, et ce fut seulement le 5 septembre que le duc de Parme s'empara de Lagny.
toute contraire au naturel du feu s"^ duc de Guyse, son frère, qui sçavoit fort bien lier, unir et entretenir près de luy tous les princes de la maison de Lorraine, je recongneu bientost son ambition si grande qu'il ne voyoit pas volontiers près de luy aultres princes de sa maison, sinon ses enfans, et spécialement des princes de la souche de Lorraine ou plus proches d'icelle que luy, quel estoit led. s' comte de Chaligny, de la maison de Vaudemont, lequel je prévy bien qu'il n'y demeureroit guères, pour ce qu'estant mal pourveu d'argent et led. s' duc de Mayne consommant tout pour sa personne et maison et n'en aydant pas volontiers ausd. princes, pour les esloigner de luy, force luy feust de s'en retourner. Pourquoy je me résolu de prendre congé de luy, estant à Meaux et craignant de ne le voir à Paris, où il faisoit bien chaud, sans argent. Et luy conseillay dès lors de passer droict vers mons"" de Mercueur, son frère, où il feroit la guerre en toute prospérité et commodité, et serviroit à l'honneur et grandeur de sa maison, ayant aultant de raison d'y penser avec led. s"" de Mercueur, son frère, que les aultres princes, chacun desquelz commençoit desjà à faire ses affaires particuliers. Ce qu'il trouva bon et asseura le vouloir faire, mays qu'il luy convenoit remener lesd. compaignies albanoyses à S. A., selon la charge qu'il en avoit, et qu'il le trouveroit mauvais aultrement. Mays je penseray tousjours qu'il s'en pouvoit honestement excuser, veu qu'il estoit à mychemin, en Bretaigne, et trouveroit au desbandement de l'armée des forces qui le conduiroient jusques là, et que le s"^ de Nouvion, gentilhomme lorrain, qui commendoit une de ses cornettes, estoit capable de les
remener en Lorraine, où estant au contraire il auroit de la peine à retrouver une telle commodité, pour passer de si loin en Bretaigne, comme il luy advint et l'ay veu depuis, ayant désir et grand subjet d'y aller, qu'il regrettoit fort de n'avoir lors suivy mon advis.
Je vei d'aultre part le s"" de Balagny^ allant et venant de Cambray à Berne et retournant si tost qu'il entendoit les forces du duc de Parme approcher de la frontière, et ayant tel soing de son intérest particulier qu'il mesprisoit le général et ne fournissoit les forces qu'il estoit tenu, encores qu'il se peust bien fier de sa place de Cambray à sa femme 2, qui avoit plus d'esprit, de valeur et de courage que luy.
Je vei en oultre led. duc de Mayne avoir si peu de créance et d'authorité sur toutes les forces des provinces, qu'il eust bien de la peine à les faire acheminer vers luy, pour aller au secours de Paris. Et, quand ilz furent ensemble, qu'ils pouvoient faire quelques bons efïectz , en actendant le duc de Parme , pendant que l'armée ennemye estoit obligée au siège de Paris, jamays je n'en vei ung seul mouvement, sinon en approchant de Meaux, quand il reprint La Fertésoubz-Jouarre, qui est le seul petit effect dud. s"^ duc
1. Jean de Monluc, seigneur de Balagny, fils naturel de Jean de Monluc, évêque de Valence, né vers 1545, gouverneur de Cambrai, embrassa le parti de la Ligue et finit par se rallier à Henri IV qui le nomma maréchal de France. Il mourut en 1603.
2. Balagny s'était fait reconnaître comme souverain indépendant de Cambrai. Quand il fut assiégé dans cette ville par les Espagnols (1594), ce fut sa femme, Renée de Clermont, qui se montra l'âme de la résistance. Elle mourut de chagrin après la prise de la ville (9 octobre 1594). Six mois plus tard, Balagny épousa Diane d'Estrées, sœur de la belle Gabrielle.
de Mayne, en troys moys de temps qu'il tint la campaigne pour amasser ses forces, séjournant à Braisne et puis à Meaux, sans aultre exploict que de tenir force conseilz et manger de pain, sa pesanteur et coustume de ne bouger d'une ville, pour son aise et plaisir, ayant en partye ruiné ses affaires.
Et qui pis est je congneu évidemment que led. duc de Mayne avoit entièrement rompu l'union des princes de sa maison que le feu duc de Guyse, son frère, avoit comme j'ay dict, si sagement nourry et entretenu, et que, par ce moyem, esplanoit le chemin aux affaires du party contraire, avec lequel il entretenoit des intelligences secrètes, par l'entremise du s*" de Vileroy, au contraire dud. duc de Guyse, qui, par le moyem de l'union des princes et serviteurs de sa maison, avoit si asseurément dressé son dessein que, s'il eust eu patience et entretenu l'amitié du feu roy et du duc d'Espernon, il feust sans doubte parvenu au but de son intention.
Mays à Paris je vei encores pis : ung conseil populaire de seize*, les plus séditieux et mutins de toute la ville, par le moyem desquelz led. duc de Mayne tyrannisoit les gens d'honneur ^ et auquel conseil présidoit la dame de Montpensier, sa seur, qui ne s'entretenoit
1. Conseil formé de bourgeois choisis dans les seize quartiers de Paris. Les Seize prirent une part importante à la Ligue et se déshonorèrent par le meurtre du président Brisson et des conseillers Larcher et Tardif (15 novembre 1591). Le duc de Mayenne, accouru en toute hâte de Laon (28 novembre), fit arrêter dans la nuit du 3 au 4 décembre les plus factieux du parti, Louchard, Auroux, Esmounot et Ameline, et les fit pendre dans une salle basse du Louvre. L'arrêt du duc de Mayenne contre ces factieux est imprimé dans les Mémoires de la Ligue, t. V, p. 72.
que des voleries et brigandages qui se faisoient de jour et principalement de nuict contre tous ceux qu'elle descouvroit avoir de l'argent , dont elle avoit la meilleure part, de sorte que personne n'y estoit asseuré, ce qui faisoit désirer aux gens de bien et d'honneur le changement que depuis on y a veu arriver. Et sembloit que cela se feist de propos délibéré, à cet efïect.
Je vei aussy lad. dame de Montpensier ne servir d'aultre chose aux affaires de son frère que de forger et faire croire des fausses nouvelles, pour en abreuver le peuple, qui ne voyoit en tout le gouvernement dud. duc de Mayne, son frère, que tout desbordement en sa vie et malheur en ses armes et conseilz.
Ce qui me feist juger que les Espaignolz, qui estoient près dud. s'" duc de Mayne pour le service de leur roy, avoient beau jeu, les tenant pour gens d'estat, comme iîz debvoient avoir esté bien esleuz et choisiz sur le volet à cet effect, ne me pouvant pas persuader que ce feust leur intention de rendre seulement le change aux Françoys qui avoient esté autheurs et nourrissons du trouble de Flandres, pour se contenter de troubler la France, mays que, si les Françoys avoient tasché de se saisir de Flandres pendant les troubles, et en avoient esté sagement dépossédez et chassez, tant par l'esprit et ambition des princes d'Orenge que par les armes desd. Espaignolz, il ne leur en arriveroit pas de mesmes, s'ilz estoient bien conseillez; car, d'avoir rien à craindre de la maison de Lorraine, tellement divisée que je la vei et desjà , pour beaucoup de raisons, en tel mespris envers les Françoys que, sans led. conseil des Seize et les prescheurs, leur authorité
se feust trouvée bien petite, il n'y avoit pas grande apparence; et, en s'en servant au contraire accortcment, ilz avoient beau subject de deffaire et ruiner le party contraire, employant tous leurs moyems à faire sortir et souvent rafraischir de grandes forces d'Alemaigne, Suisse et aultres lieux, et les mectre armée après aultre au devant des ennemys, de sorte que, quand bien lesd. ennemys en auroient eu une ou deux victoires elles leur feussent les dernières, et, si lesd. Espaignolz gaignoient une bataille ou deux, comme de plusieurs il estoit à espérer, ce feust avec asseurance de ruiner tellement le party contraire qu'il ne se peust relever, et (ayant desjà accoustumé toutes les forces de l'Union et leurs chefz à la solde d'Espaigne et les villes à recongnoistre toute leur défense et prospérité de leurs armes) qu'en espérance tous feussent d'aultant plus disposez à leur intention. Auquel effect, après la mort du vieil cardinal de Bourbon^ par eux recongneu roy de France , ilz pouvoient accortement faire procéder à l'eslection de tous les princes de la mesme maison, l'ung après l'aultre, d'où leur feust procédé pareil traictement qu'aud. s'' cardinal et auparavant luy aud. s' prince de Condé et depuis au cardinal de Vendosme% ses nepveux, n'en restant plus
1. Charles, cardinal de Bourbon, né le 22 décembre 1520, évêque de Nevers, de Saintes, cardinal, archevêque de Rouen, fut proclamé roi à la mort de Henri III par la Ligue, sous le nom de Charles X. Il mourut à Fontanay-le-Comte, le 9 mai 1590.
2. Charles, cardinal de Vendôme, puis de Bourbon, quatrième fils de Louis de Bourbon, premier prince de Condé, naquit en 1562, cardinal sans être prêtre en 1583, archevêque de Rouen en 1590, mourut à Saint-Germain-des-Prés , dont il était abbé, le 30 juillet 1594.
que trois, de sorte que ceste maison estant ainsy estainte et n'en restant qu'ung auquel ilz avoient affaire , il leur demeuroit fort aisé d'en avoir le bout par l'événement de plusieurs batailles données par les Allemandz et aultres estrangers joinctz aux Françoys uniz, sans y bazarder beaucoup de leurs forces naturelles, les réservant pour le coup de partye.
Comme, d'aultre part, si le duc de Mayne eust pris le droit chemin, référé tout à l'aisné de sa maison et, à cet effect, entretenu tous les princes, membres et serviteurs d'icelle bien uniz, il eust peu, par la mesme prudence et artifices du prince d'Orenge et par le moyem de l'eslection susdicte et des forces et doublons d'Espaigne, deffaire son ennemy, et, avec les forces de France bien entretenues à la dévotion de sa maison , ruyner les Espaignolz aussy aiséement en France que le prince d'Orenge avoit ruyné les Françoys en Flandres.
Je vei dadvantage une chose qui me feist bien espérer des affaires des Espaignolz et désespérer des affaires dud. s'' duc de Mayne et juger qu'il y avoit fort peu de religion en toute ceste entreprise-là, c'est qu'il n'y avoit chef, gouverneur, cappitaine ny soldat qui voulust porter les armes sans solde, de sorte que, s'ilz ne voyoient les doublons d'Espaigne, ilz ne vouloient poinct marcher; ny le duc de Mayne mesmes, s'il n'eust eu ses 12,000 escuz par moys; et tous ses serviteurs, chacun sa pension d'Espaigne; ilz n'eussent pas faict ung pas pour les affaires de leur party. Bien loing de ce que j'avois veu auprès desd. feux s*"^ princes de Gondé, père et filz, naguères : quatre mil gentilz hommes et vingt cinq mil hommes de pied, tous François, sortiz de leurs maisons avec la bourse plaine,
ayant vendu de leur bien à cet effect de porter les armes trois fois neuf ans entiers, sans aulcune solde et, qui plus est, mectre chacun la main à la bourse pour faire ung fond et d'icelluy payer les Alemandz qu'ilz avoient faict venir à leur secours ; ce que leur remonstrant plusieurs fois en m'estonnant de leur avarice, je n'avois aultre response d'eux que, s'il n'y avoit poinct d'argent, il n'y avoit poinct de soldatz. Lequel erreur j'ay toutesfois sceu de bon lieu n'estre advenu que par la faulte dud. duc de Mayne, lequel ne voulut au commencement accepter telles bonnes volontez de ceux de ses parentz, qui s'efforçoient tous de se mectre en armes, à leurs frais, et en tel nombre et équippage que, par l'ardeur de leur affection sans double, ilz eussent eu bon marché de leurs ennemys, avant que les erreurs dud. s"" duc de Mayne eussent augmenté leurs forces; mays il craignoit que telles armes ayant vaincu l'ennemy ne le rengeassent au pied de la raison et feissent les affaires de la France et non pas de luy ny de sa maison.
Bref je ne vei bien faire la guerre et les affaires de la religion, pour laquelle seule on disoit que les armes estoient prises, que par led. s"" duc de Mercueur, en Bretaigne, comme je diray à la fin de ceste histoire. Et, bien que les aultres princes ne tinssent pas grand compte de luy, encores qu'il feust leur aisné et chef de la branche des Vaudemont, si leur a- il mys la pouldre en l'œil, au maniement des armes, dont il est tousjours demeuré victorieux (et on n'a veu chanter le Te Deum à Paris que de ses victoires) et en la conduite des affaires, qui l'a faict recongnoistre avoir esté seul poussé du seul zèle de sa religion.
Ayant donc recongneu en gros Testât de leurs affaires et mis en train les miens particuliers, je commençay à pratiquer des confidences de toutes parts. Et, pour en apprendre d'ordinaire toutes les particularitez, je gaignay l'amitié de mons"^ le cardinal de Plaisance^ qui sçavoit tout, au moyem du pape, du s'^ Gappele-, serviteur du roy d'Espaigne, par lequel je sçavois beaucoup de leurs affaires, et du président Janin, avec lequel j'avois esté nourry au Collège de Navarre, qui estoit assez secret et néantmoings me donnoit assez à congnoistre Testât des affaires du duc de Mayne, son maistre, et d'aulcuns des principaux de la court de parlement, mes amys et alliez par lesquelz j'apprenois Thumeur de ce sénat, qui faisoit sagement son cas à part; et de tout j'advertissois S. A., à toutes occasions et seures commoditez, assistant le feu s"^ de Bassompierre^, quand il se trouvoit près dud. s"^ duc de Mayne, de la part de Sad. Altesse.
Le premier gentilhomme de qualité, qui me feist
1. Philippe de Sega, évêque de Plaisance, cardinal et légat du Saint-Siège en France. C'est lui qui reçut et répandit à Paris, au commencement de 1591, le bref du pape en faveur de la Ligue. Il fut nommé cardinal le 18 décembre 1591.
2. Probablement Guillaume Cappel, s. de Pugny, médecin, ligueur fanatique, tué dans les troubles des années suivantes. II avait publié la première édition des Mémoires de Guillaume du Bellay et donné une traduction de Machiavel.
3. Christophe II, baron de Bassompierre, dont nous avons parlé p. 7, note, fut envoyé à Paris avec une importante mission du duc de Lorraine. M. Lepage a publié dans la Collection des Bibliophiles lorrains les instructions qui lui furent données, sous ce titre : Mém,oire présenté par Charles III, duc de Lorraine, aux États de la Ligue et rédigé par Thierry Alix, s. de Veroncourt , et président de la Chambre des comptes. Nancy, 1855, in-8° de 67 p.
congnoissance, fut le feu s' de Rosne^ qui me recongneut en la maison de Zamet^, où j'estois allé avec led. s" de Bassompierre. Et, me faisant beaucoup de caresses, pour m' avoir congneu auprès de feu mon maistre, lorsqu'il estoit serviteur du duc d'Alençon, entra en discours avec moy. Et, ayant voulu sçavoir l'occasion de mon voyage à Paris et entendu de moy le mesme discours que j'en ay faict cy-dessus et spécialement sur la qualité de la mort de feu led. s"" prince, mon maistre, approuvant grandement ma résolution, me déclara que, ayant beaucoup d'obligation, comme je sçavois, aud. feu s*" prince, il avoit infiniment regreté la façon de sa mort, de laquelle il me discourut toute l'histoire qu'il avoit apprins de la bouche mesme de Belcastel, qui l'avoit empoisonné et avoit esté contrainct de se sauver à Paris, où il avoit esté recuelly favorablement par la dame de Montpensier et mys au régiment dud. Tremblecourt, où il est mort.
Et, entendant de moy ce que j'avois ouy rapporter de ceste mort aud. s"" duc Casimir, me deist que ce n'estoit pas tout et qu'il sçavoit de la bouche dud. Belcastel mesme du commendement de qui cet empoisonnement avoit esté faict (et de ceux qu'il me nomma l'ung fut le vicomte de Thureyne, ennemy, me disoitil, dud. feu s"^ prince, et je sçavois qu'il disoit vray), comment il avoit esté, à ceste fin, mys près de la dame princesse, par le moyem de laquelle il avoit acquis