‹ Mémoires (inédits)Chapitre 16 sur 27 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

RoLATVD, Clavière, Servan furent rappelés au ministère par TAssemblëe législative; elle donna les affaires étrangères à Lebrun , réfugie liégeois, également exerce par le malheur et Thabitude de la diplomatie; la marine à Monge, bon examinateur des marins, mais inepte ministre; et le département de la justice à Danton, serviteur de Lameth, puis de d^Orle'ans, mais qui ne voulait plus servir que sa propre ambition, et devait marcher à la dictature d\m pas égal avec Robespierre et Marat. Le choix de Danton a perdu la France : voyez cependant à quoi il a tenu.

Lorsque, dans le mois de de'cembre 1791, la cour, par une adresse perfide, se détermina à prendre ses ministres dans les jacobins, Loui^etful nommé au ministère de la justice : mais vingt-quatre heures après on lui substitua Duranthon de Bordeaux, soit qu^on voulût flatter la députation de la Gironde, ou quVlle-même consultée eût indiqué ce personnage. La nomination de Louvet est un fait certain ; car Hérault S échelles ^ hermaphrodite révolutionnaire, qui suivait toutes les opérations du château, lui en

DE RtinUROUX. 79

('^crivil pour le coini)!!!!)!'!!!!!- cl lui ilcinîmdor pour son secrétaire la place de premier commis dans les bureaux delà justice. OrLouvct, étant ministre de la justice, aurait signe' la lameuse lettre au roi ; il aurait été chassé comme Servan, Clavière, Roland; connue eux la reconnaissance publique Taurait rappelé au ministère; Danton n^un-ait pas été nommé, et !jous n'aurions pas vu les massacres du 2 septembre, ni les conspirations nées de leur impunité.

Le lendemain de sa nonn'nation, Roland m'appela auprès de lui , et nroilrit une place de princi- ])al secrétaire dans ses bureaux. Elles étaient alors très-avantaûcuscs: c/était un moyen sur de m\ivancer rapidement; mais je m\'tais donné à ^ïarseille. Servir cette ville, la rendre florissante, faisait toute mon ambition. Je refusai donc Toffre de Roland. Toutefois, comme Texpulsion des anciens commis mettait en désordre ses bureaux, je fbs aider les nouveaux secrétaires et rédigeai les premières proclamations par lesquelles le conseil exécutifcassa plusieurs directoires infidèles. Je fus témoin de la conduite de Roland envers Dimiouncz. Celui-ci était bien certainement Tauteur de rintrigue qui Pavait expulsé du ministère , ainsi que Clavière et Servan: mais de[)uis Dumouriez avait utilement servi la patrie; il avait résisté aux ordres de la cour, et ses talens militaires présageaient des succès. Roland oublia son injure et proposa au conseil de nommer Dumouriez commandant en chefdeTarniée. Dumouriez sauva la Krance aux û(>rsesr/'.^r-

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p;onfu\ Sv parierai aiilcMirs de ce f>eii('Tal et des horribles manœuvres par ]es(juelies on est enfin parvenu à Fcnleverà laJYance. Le plus habile ea|)itaine de son temps mérite bien un chapitre dans ces Mémoires. Maintenant je dois suivre Phistoiredfs eve'nemens.

Le 12 août, le jeuneSeymandi, de Marseille, nous fit dînerauPalaiS'Royal,Rebecqui,PierreBailIe, bourdon, lui et moi. On agita dans la conversation la question de savoir comment on jugerait le roi. L^un voulait que les de'partemens nommassent des jures et qu'on prit pour juges les prësidens des tribunaux criminels qu'on aurait réduits par le sort. Un autre pensait qu'il fallait renvoyer Louis XVI au tribunal criminel de l'arrondissement des Tuileries. L'opinion de Rebecqui fut que le roi devait être jugé par la Convention, etle jugement revu par les assemblées primaires. C'est précisément la fameuse opinion de l'appel au peuple, soutenu depuis dans la Convention par les hommes les plus éclairés et le plus sincèrement attachés à leur pays. On applaudit à cette idée. Bourdon la trouvait admirable, et dans les conversations particulières il aimait à se l'attribuer ; mais dans l'Assemblée il a voté différemment. Combien d'hommes dans cette affaire ont menti à leur conscience, entre autres jSar/'^r^ qui ^ dans les premiers jours de la réunion du comité de constitution, soutenait fortement qu'il fallait expulser le roi, et non le faire mourir, et qui cependant a voté sa mort ! Je cite l'anecdote du diner et surtout les témoins,

DV HAH15AHOI \. Si

parce qu^on a publie, surtout à Marseille, que Topinion de raj)pel au peuple nous avait (fie inspirée j)ar (les intrij^aus, que sais-je, par TAnglelerre ? Taïuiis (pi'il est bien vrai que cette opinion ëtail à nous (le[)uis lon<^-teinps. l{(^bec(pii est eertainenienl le premier lionune de France à qui celte idée soit venue, car le 12 du mois d'août, deux jours après la victoire des Tuileries, personne sans doute ne pensait encore ni au jugement du roi, ni a Tappel au peu[)le.

INla mission était finie, puisque la tyrannie était abattue. Avant de partir je d('noneai à TAsseuibb'e nationale HIane (iill\ , cb'pute du d('parl(Mnent des Houcbes-d u-l\ bon e,(pii,successiven]ent patriote j)ar excès, fanatique par i«>norance, royaliste par corruption, avait è(îrit, dans plusieurs lettres dénoncées par ses propres amis, que le roi de Prusse arriverait bientôt à Paris pour punir la France de la révolution de 89. Il est à remarquer cpu^ HIanc Oilly y avait concouru et fut persécuté pour elle. Il prétendait que les diamans de la couronne lui répondaient de ses donniiages'jSansdouteonravaitacbetéà un moindre prix. L'Assemblée nationale le décréta (faccusation; mais il se déroba à ce décret par la fuite. J'ai lieu de croire qu'il avait fabrique' la liste des Marseillais à proscrire, ([ui lut trouvc'e aux Tuileries, et dans la{ju(^lle je li«^urais bonorableujent. On croyait aussi à Marseille^ qu'il avait trempé dans la conspiration découverte vers la lin de juillet. Des factieux devaient s'emparer des canons et égorger le maire ;

St. mkmoirks

rniiis je ne puis assurer que cette opinion contre HJanc GiJly fût juste , car je n'ai jamais connu les détails de la conspira lion. J'ai seulement su que la fureur du peuple avaiî fait pe'rir plusieurs personnes. Jour de deuil pour la loi , lors même que la vengeance est légitime; jours terribles dans un pays où les excès suivent les excès, et où, en effet, le massacre des hommes haïs ou suspectés devint un exercice de tous les jours.

Nous terminâmes aussi l'affaire de Rebecqui et de Bertin; ils furent rétablis dans leurs fonctions de commissaires à Avignon , et le directoire du département de la Drôme , qui les avait dénoncés, fut soumis à payer les frais de leur voyage et séjour à Paris. Enfin nous partîmes le 17 août, bien persuadés que Robespierre et Marat, cachés le 10, mais qui depuis s'étaient jetés dans la commune, allaient offrir aux Parisiensdespoignards, en consolation de leurs maux, et perdre par le crime une révolution qui ne pouvait se maintenir que par la vertu.

A Avignon, Rebecqui fut reçu comme un libérateur, on illumina la ville. Depuis il en a été chassé par l'ingratitude , qui se disposait à le livreraux assassins envoyés dans les départemens sous le nom de commissaires de la Convention.

Nous arrivons à Marseille : je cours rendre mon premier hommage aux magistrats du peuple. Je vois , j'embrasse ma mère (1). La bonne mère ! elle m'an-

(i) Catherine Pons, veuve Barbaroiix. Louvet , dans ses Me-

nr BARBAR(H'X. 83

nonce , ;ui inihVti de ses caresses , (jue j*ai le hoiilieur (iVire j)èie. A mon (h'part Aniiette était enceinte; ma mère soigna mon amie, et depuis dix jours j'avais im (ils.

Une année presque entière sVst écoulée sans que j'aie |)u savoir ce ([u'il est devenu l Vit-il encore ! La ialalilè (|ui me poursuit Taura-l-elle èparj^iu'? Mes cruels persécuteurs n^uiront-ils pas assouvi la soif de mon sano- danslesanj; de mon lils? De (juels criuies en eHet ne sont-ils pas capables ? (juclle lète innocente ont-ils r(*spect('e? (p>V a-l-il de sacre pour eux sur la terre ? () mon (ils I si tu peux ecliii[)p(»r aux dévorantes calamités de toi) pays, écoute: Ne venoe pas ton père, venge la liberté (i), ([uel(|ue |)art que lu trouves un des brigands (jui Tout perdue, cjicore dominateur, encore assassin, ou fugitif sur

inoirc.s ; C;mil)v , dans son vova^c dans lo Vinistcio, font Tcloge de la belle cvallallon de son nnionr ni.ilrinrl. Cette Tenime , également reiiiui quahie par ses mallieiirs et ses vciius , me reçut lorsque je naqiiîs , suivit mon porc proscrit , ferma les yeux à ma mère ,soi<;n i mon ciifancc. Occupée des pi us cruels souvenirs, mais aiiiniée du ^lus noMe pali iotl-.me, elle me montra chaque jour le modelé qui devait ^uidin* toute ma vie, dùt-ce être an même prix.

lillle est vlécédéc à Marseille le ag octobre i8jo, pleuréc de tous ceux qui In connnissnient.

Je me fus un devoir de consacrer ici ma reconnaissance pour elle. C.-O. Barba ROUX.

(i) Que si, dun nouveau Robespierre,

Ton pays était tourmenté , Mon fils , ne venge point ton père.

Mon (ils, venge la liberté.

( Hymne rie moti de f.ouuet. y oyez ses Mérnoi/vs.)

une terre barbare; car quel peuple civilisé voudrait les accueillir? Frappe, ils nous ont remis clans le droit naturel, nous, toi , tous les enfans de leurs malheureuses victimes. Frappe; mais, les tyrans punis, reviens à ta charrue. Ils m'ont enlevé le petit champ que je tenais de mes pères ; si tu le recouvres, cultive, le de tes mains :1e bonheur n'est que là. Le peuple ne mérite pas qu'on s'^attache à lui, car il est essentiellement ingrat ; ni qu'on défende ses droits , car on en abuse. J^ai vu les Français, sensibles hier, boire aujourd'hui le sang des plus hommes de bien. Il faut servir nos semblables par l'exemple de nos vertus; s^ils souffrent, il faut les secourir: mais vouloir conduire à la liberté un peuple sans mœurs, qui blasphème Dieu et adore Marat, c'est la plus absurde folie. Cette populace n''est pas plus faite pour un gouvernement philosophique, que les Lazzaroni de Naples elles anthropophages de l'Amérique. Dresse un autel à la liberté dans ta maison, sois homme de bien, laboure la terre qui te nourrira , étudie un peu les sciences qui ^élèveront vers Dieu, et partage ton pain avec les enfans de mes malheureux amis égorgés par les nouveaux tyrans. Voilà tous mes préceptes. Mon fils, si tu vis, reçois les tendres embrassemens de ton père.

La nouvelle de mon arrivée s'étant répandue, les meilleurs patriotes accoururent pour m'embrasser. Ma maison était entourée et remplie de citoyens. On amena un corps de musique. On chanta des chansons provençales qu'on avait faites en mon honneur, et

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rhymne des Marseillais. Les mêmes témoignages furent protligues à Ilebecqui. Je me souviens toujours avec attendrissement qu^ui dernier couplet de rhymne , lorsqu'on chante

Amour sacre de la patrie , Soutiens , conduis nos bras veugeurs; Liberté , liberté chérie , Combats avec tes défenseurs ,

tous les citoyens se mirent a genoux dans la maison et dans la rue. JVlais alors debout sur une chaise où Ton me retint : Dieu ! quel spectacle ! des larmes coulèrent de mes yeux. Si je lus poiu' eux en ce moment comme la statue de la iiherle , je puis niMionorer au moins de Tavoir delendue de tout mon courage. Liberté, vertu, droits sacres des hommes, vous nY*tes plus aujourd'hui que de vains noms!

Il s'en fallait de beaucoup ([ue la ville ne renlermàt que des [)atriotes semblables à ceux-ci , et n''oftrit que le tableau de la fraternité. Une bande de scélérats, vomis des maisons de débauche, dominait Marseille ])ar la terreur. Il n'y avait pour eux ni lois, ni magistrats; forts du silence du maire, vieillard soupçonneux, à qui l'on faisait croire que le complot de le tuer se renouvelait chaque jour, et dti délire du peuple toujours prompt à frapper ceux qu'on lui de'signe comme ses ennemis, ils pendaient sans obstacle les hommes qui leur déplaisaient, et profilaient de la consternation publique pour rançonner les riches. Dès que nous connûmes ces horreurs, nous

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son^càiues, avec Rebcîccful, aux moyens de les réprimer. Mais il faut le dire, il n^ avait ni assez de courage dans les hommes de bien, ni asscr/. de vertu dans les corps admim'sîratifs pour qu'ion pût attaquer de front les brigands. 11 fallut se borner à leur oj)poserdes digues dont ils ne pussent pass^irriter;nous conseillâmes rétablissement d\m tribunal populaire dont les jurés et les juges seraient nommés par les sections. Cette idée plut, on Fadopta. Heureuse institution ! elle a épargnébien des crimes aux médians , bien des larmes à des familles respectables. Des commissaires de TAssemblée législative avaient fait arrêter, sur des soupçons très-vagues, des citoyens dans les départemens voisins de Marseille, où on les avait conduits. Ils eussent été massacrés sans ce tribunal; mais leur conduite mieux examinée n'ofirit rien qui ne fût honnête, et le peuple, en leur apportant des couronnes de laurier, confu^ma le jugement qui les avait absous. CVst ce même tribunal qui, depuis devenu terrible aux anarchistes , a été proscrit par les dominateurs de la Convention. Pourquoi faut-il que les meilleures institutions soient lentes à sVtablir? Un mois se passa avant Forganisation de ce tribunal , et bien des malheureux furent victimes des scélérats pendant que nous étions à Fassemblée électorale.

Avant de m'y rendre, je fus avec ma mère , avec quelques amis, présenter mon fils àFéglise; car les oiîiciers publics n'étaient pas encore établis. Le baptême nVst rien aux yeux des philosophes; mais la cérémonie; quelle quV^lle soit, par laquelle on transmet

Di: HAKDAKOLX. 87

son nom à son fils, est bien iiileressante pour un père. Le mien fut appelé Oge Harbaronx.

Og(' était un honnne de couleur, venu de Saint- Domingue en France avec Raymond , pour y réclamer des droits que Louis XIV , lui-même , n'avait pas méconnus. II comhaltait avec les armes de la raison les allreux systèmes de riiôlel Massiac y lorsqu'il a|)prit que la persécution ou Tintrigue des blancs avait fait soulever quekpies mulâtres : il part pour arrêter un mouvement qui pouvait rendre odieuse la plus b<'lle cause , et pour sauver à la fois les blancs et ses frères. A son arrivée les clioses étaient trop avancées pour tenter un accommodement ; les blancs avaient eux-mêmes soulevé les ateliers des lionnnes de couleur; les premiers, ils a> aient donné le signal de Tinsurrection des nègres, qu'ils ont ensuite voulu attribuer aux écrits des philosoplies et aux nudàtres. Ogé,à la lêtedes siens, fui d'abord victorieux : il enveloppe un parti de blancs, le fait prisonnier, lui pardonne et le renvoie. Peu de tenq)s après il est lui-même enveloppé par les blancs , il est piis , et les blancs le font expirer sur la roue. J'ai voidu qu(» mon (ils portât son nom avec le mien , parce que c'est celui d'un brave homme qui sentait sa dignité et savait la délèndre. Puisse-t-il un jour , en recherchant les motifs de mon choix , gémir de la conquête de l'Amérique , la plus atlreuse des calamités Innnaines ; penser qu'il y reste encore des esclaves à soulager : et puisqu'il est trop certain que le> rap|)orts établis

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ciilrc les deux Tiiondrs ne peuvent entièrement se ron)j)re , étudier au moins les moyens de changer en un<; communication rrcij)i"0(HUî de biens , ce qui n'a el(' juscju'à pn'sent (|u\nie liorrihfe transmission de maux, de crimes et de productions degou liantes de sang.

Le corps électoral tint ses séances à Avignon. Ty fus envoyé en qualité dV'lecteur par la quinzième section. Après les premières formalités, rassemblée me nonnna président à Tunanimité. Si elle s'était bornée à Télection des dc'putés, je n'en ferais aucune mention; mais, poussée par le malheur des temps, elle exerça de grands pouvoirs, elle me confia à moi-même une grande autorité. Je dois donc dire ce qu^elle fit, et rendre compte de ma conduite.

Dès la seconde séance on annonça des troubles à Tarascon où la révolution ne manquait pas d'ennemis. Des lettres successives nous apprirent Finsurrection de plusieurs villages , les excès commis dans quelques autres , la complète désorganisation d'un bataillon du département, dont les compagnies s'étaient entretuées à Arles, et l'existence de beaucoup de manœuvres dans le département. Son directoire était sans énergie , les districts sans confiance, les municipalités sans talens. Il n'y eut quVme voix pour s'emparer de l'autorité publique. On argumentait surtout de l'état de révolution où se trouvait la France depuis le lo août. On faisait valoir la nécessité de comprimer les troubles par de grandes mesures. L'autorité plaît , l'as-

DK UARBAROLX. HlJ

semblée sVn empaïa. Mlle me chargea ensuite de rexeciition de ses arrêtes: cVtail nrinvestir du pouvoir exe(;ulir. J'aeceplai dans Tesperanee dVmpèeherqueUpKMual; mais je voulus qu'on me nommât nn conseil de dou/e personnes. IAïssend)le<" m'en ayant laisse' le choix , je les pris dans les divers dis- Iricls , et parmi les personnes les plus sages.

Qu'on se re[)resenle une reimion de neuf cents personnes, en g('n('ral peu instruites, n'écoutant (|u'avec peine les gens modères , s'abandonnant aux ellervescens, et, dans cette assend)l('e , une loule d'honnues avides d'argent et de places, dénonciateurs éternels , supposant des troubles ou les exagérant, pour se faire donner de lucrativescommissions; des intrigans habiles Ix semer la calomnie , de petits esprits soupçonneux , quelques hommes vertueux , mais sans lumières ; quelques gens éclaires , mais sans courage ; beaucou[) de patriotes , mais >ans mesure , sans philoso[)hie : tel était le corps ('lectoral du (h'partement des Bouches-du-Rhone. In trait le peindra mieux que ce tableau très-im- |)arrait. A la nouvelle des massacres du 2 septembre^ il lit retentir la salle de ses applaudissemens. Cependant je parvins il diriger cette assemblée; mais je dois le (lire, c'est par l'ascendant immense que me donnait riionorable opinion de Marseille.

On arrêta d'envoyer doFrz.e cents hommes à Tarascon. Dans inie seule nuit les réquisitions furent faites aux connnunes voisines , leurs contingens rassembles , les canons , les munitions , les vivres

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cx|)(-(lie.s. On n'avait |);is lu le procès-vcrhnl , ni rarnict; ctail en marche. J'eus grand soin dr. clornier aux coninn'ssaires des instructions (l(ftailJees. JNous c'tions (Paccord sur les moyens à employer ; ils ne devaient être ni rigoureux ni lâches ; aussi la réussite en fut-elle complète. Dans une autre expédition qu'on ïdliNoi^ej et dans les lieux voisins , j'appris que le commissaire nomme pouvait avoir le dessein d'exercer des vengeances personnelles ; je lui adjoignis un électeur recommandable par sa sagesse, et l'assemblée approuva tout. Ma correspondance avec ces commissaires était de tous les instans : il me fallait aussi donner connaissance de ces opérations au directoire du département , aux districts , aux municipalités intéressées, aux sociétés populaires dont il fallait ou mouvoir , ou retenir le patriotisme ; aux commandans des gardes nationales ou des troupes de ligne. Cette correspondance était encore accrue par celle des corps électoraux voisins , et d'une foule de communes qui nous exposaient leurs besoins ou nous consultaient. C'étaient toujours de nouveaux courriers extraordinaires qui venaient interrompre deux ou trois fois la nuit un sommeil de trois heures.

Un jour qu'on procédait aux élections , des cris tumultueux se font entendre : C^est un contrerévolutionnaire d! Arles ; il faut le pendre. On avait en effet arrêté sur la place un Arlésien , on l'avait amené dans l'assemblée , et Ton descendait une lampe pour l'accrocher. Je rappelai de toutes mes

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forces le corps électoral à sa (liî>nil(' , je (h'clarai (jiie Tacciise' était sous la sauvegarde de la loi , j(î lis entrer la force arni<'e pour le saisir, et me tournant vers Ri'lwcqm et Bcrtin , conuuissaires organisateurs des districts de V^aucluse el de I.ou\e/.e , je leur dis (pie cet lioinine était leur justiciable. Ils s'en emparèrent en efi'et, et le conduisirent à leur liùlel pour Tinterroj^er; je nonunai cpiatre électeurs conuuissaires pour cal nier sur la route les mou veniens du peuple, et assistera rinterrogaloire. C/elait en ellet un des adhe'rcMis de la cluilonne (TArles ; mais, sans moyens , il ('lait iiu'apahle de faire aucun mal. Il paya sou imprudente curiosiU* par quelques jours de prison.

11 se passait à Marseille des scènes bien autrement déplorables. Le tribunal [)opulaire n'était pas orgam's(' , et les tueurs y exerçaient encore leur puissance. Camon , ce secrétaire dont j'ai parle, qui venait dans nu\s conversations domesti(pies recueillir ce qui était relalifà la municipalité' de Marseille , et le vendait au <>("nèral Lieulaud , fut pendu. Il ne méritait que quelques années de (ers. Hremond Julien éprouva le même sort. J'ai dit quels étaient ses talens et ses erreurs. 11 avait force' le peuple à le baïr ; mais quels que fussent ses torts envers moi, je ne le baissais pas. Je gémis de la fatalité qui me tenait éloigné de Marseille lors de son arrestation. Le ciel m'est témoin que j'eusse tout lait pour le sauver. J'eus ce bonbeur pour un autre bomme , et ne résiste pas au plaisir de le raconter.

9'i MKMOlKIiS

Lorsque Lieutaiitl fil attaquer le club en 1790, riiomriKî (|ui se (listin<^ua le plus dans cette entreprise etail un nonnnc' Blandiet j (Jo/nesti(|ue de Philips f aide-de-canip du gênerai. Blanehcl (ut décrète d(î prise de corps, il prit la fuite , et ses ailaires, qui commençaient à prospérer, car son état de domestique ne Tempéchait pas de faire un petit commerce, furent entièrement ruinées. Après six mois d^exil, de souffrances, de maladie, on le crut assez puni d^un excès auquel il ne sVtait porté que par ignorance. Le club fut indulgent et consentit à son retour. Depuis Blanchet avait repris son commerce, sa conduite était bonne ; mais les pendeurs cherchaient des victimes; ils se souvinrent de son ancienne affaire et résolurent de le pendre. J'^allais partir pour Avignon, lorsque Blanchet tout éploré me fit part de sa position. Je supposai qu^il m''avait écrit, je lui remis en réponse une lettre ostensible, dans laquelle je rendais compte de sa conduite. JV joutais qu^il m'avait souvent accompagné dans la nuit pour me garantir des attaques des malveillans, et le fait était vrai. Apeine j'étais sorti de Marseille, qu'on Farréta avec son maître. On le conduit au Palais devant les juges de paix , formalité qu'on remplissait toujours pour mieux se jouer de la loi : Blanchet se défend avec ma lettre. Un juge de paix s'avance sur le balcon et la lit au peuple assemblé sur la place. On crie de toutes parts que Blanchet et son maître sont innocens. Les bourreaux sont forcés de les lâcher , et le peuple , au lieu de les conduire

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h la mort, les promène en Iriomphe et leur distribue des couronnes de laurier. Que n'ai-je j)u donner de pareilles lettres à tous les proscrits!

Les ('lections étaient termin(*es. Pourquoi fautil que nous ayons à nous reprocher , Rebecqui et moi, de les avoir influencées? iMais on cabalait pour des êtres si m('[)risables , que nous crûmes devoir soutenir des candidats qui nous paraissaient mieux valoir. Excepte' deux ou trois hommes dont la r('*putation n^avait besoin d\'iucun appui , nous nous trompâmes cruellement sur tous les autres. Les dej)utes furent:

Mouraillc^ maire de Marseille, à qui son âge et sa surdité ne permirent pas d\'iccepter.

Dupratf maire d^Avignon : il avait été braA'e soldat dans les guerres civiles, il fut magistrat impartial dans ses fonctions publicjues. Aucun massacre ne souilla sa mairie dans un pays où tant dVxcès avaient excité tant de haines. Son sort fut toujours d\''tre persécuté par les contre-révolutionnaires. Aussi a-til été décrété d^iccusation par la montagne.

Rebecqui^ Harbaroux , tous deux proscrits.

Granvtj homme de sang sous Tenveloppe d'un phil()S()[)he : celui-là a tout méconnu , ])atrie, amis, défenseurs: il a tout sacrifié à la montaune. Il siégea à son sommet, applaudissant à tous ses crimes ; mais refusant toute fonction dans les comités, peut-être pour échapper au reproche de les avoir commis.

Durand Maillane^ ex-constituant estimable ; mais

1)4 MliMOIKRS

(|iii iTm (Ml (le f'errncM(' (|ii(* dans son opinion pour Ja n'cjijsion clo Louis X\ I.

Mo'Lse Ikiflc ^ lionnnc^ in('|)l(', mais souple, à cpii toutes les opinions sont ('gaies, pourvu (pTon le paie et rapplau(Jisse. Il a (ait imprimer, dans Taflaire du roi, deux opinions dissemblables, Time antérieure à l'examen de celte question , |>our s'approprier quehjues id(!es ducîomite, l'autre plus r<îcente pour capter la faveur des jacobins.

Pierre Baille ^ ]?i\ rapporte un mot qui le peint. Il était proconsul a Toulon d'où il écrivait : Touti>a bien ici ^ le pain manque.

Gasparin, ci-devant officier d'infanterie, puis députe aux Assemblées législative et conventionnelle. Lors du iameux décret de Gen sonné , (|ui excluait pour six ans de toutes fonctions publiques les députes îi la Convention, il donna sa démission de capitaine , puis il provoqua , avec tous les montagnards avides, le rapport du décret, et, l'ayant obtenu, il demanda et obtint de Pache la place d'adjudant-gf^n(^ral. Il est aujourd'hui chef de brigade. J'ai vu les lettres par lesquelles il demandait le premier de ces grades. Depuis il a paru à ?Tlarseille en qualité de proconsul.

Deperretj républicain ardent, honnête homme, bon père , bon ami ; il a toutes les qualités qui doivent concilier l'estime publique, et il est décrété d'accusation !

Rovere'. sa conduite pendant les guerres civiles d'Avignon nous avait donné de lui une bonne idée ;

ni: RARHARoi \. 95

mais son iiUrivI personnel, cl non relui de In liberté, élait son mobile. Jl n'a servi qn'avecles soldats du PapCj dans la «arde du vice-le<>at, et il (\^t aujourd'iiui eolonel d'une légion.

Ciivrn : on ('lut celui -ci pour exclure quelques intri<;ans subalternes. Mais il avait accepte la nomination du (l('partement de Saône-et-Loire. Carra est un liomme qui veut le bien, mais qui n'ose pas le faire. Son journal, qui pouvait si bien servir la liberté, a concouru à la perdre par sa l'aiblessc.

Les supj)leans lurent :

Dubois'Crancc. Nous nous <*lions opposes à la nomination de celui-ci. Nous avions dit qu'un militaire qui, dans le pcTil de la patrie, demandait à ([uitter l'arnK'e pour passer dans le sénat, n\*tait qu'an inlri<^ant. Nous sommes-nous trompes ?

Laurent Bernard. Il a remplace' Mouraille dans l'assemblée. C'est un bomme d'un à^e très-mur , qui a voyage' sans acquérir des connaissances , et s'est placé, à la montagne sans être me'cbant. Il n'a jamais rien dit ni rien lait, si ce n'est d'avoir voté constamment comme la liiction.

Pelissier. 11 a remplacé (^arra. Il votait un jour contre la montagne, un jour contre le côté droit. On aurait pu croire que c'était Ciiblesse. Sans courage, il a constamment prostitué son opinion aux circonstances du moment.

Maimnelle. lia remplacé Rebecqui, qui donna >a démission après la conjuration du 10 mars. Peu

d^hornmesont aussi courageusement combîittu pour la liberté; mais, dans une rixe parliniliere , il a donné im cou|) de poing au jacobin Dupiat, frère et ennemi du député; il est en consécjuence décrété d'accusation.

Tels furent les cboix du corps électoral du dr*partement des Bouches-du-Ilhône. Il voulut ensuite se déclarer permanent; mais les observations que je fis, et plus encore la force des choses cpii rapjielaient chacun à ses affaires, firent rejeter cette [)roposition. Pourtant, avant de se séparer, il me donna bien du souci, par un arrêté que provoqua Moïse Bayle, président de rassemblée, pendant que j''interrogeais les officiers en garnison à Arles , sur la malheureuse rixe des compagnies de leur bataillon. Cet arrêté attribuait à chaque électeur le pouvoir de suspendre dans son canton les fonctionnaires publics, etd^ordonner des arrestations. Il me fallut lutter contre Tamour-propre de chacun. Cependant je parvins à atténuer beaucoup cette autorité monstrueuse dans les pouvoirs que je délivrai. Aussi n^ti-je pas entendu dire qu''elle ait été funeste.

Le hasard me fournit , dans ces dernières séances, l'occasion d''énoncer des vérités trop rapidement oubliées. Un Marseillais écrivit de Paris contre Robespierre à la société de Marseille. La société incertaine sVn remit à mon opinion, et me chargea de lui dire ce que je pensais de cet homme. La lettre, adressée au présidentdu club électoral, fut lue par les secrétaires, et rassemblée exigea que je lui

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manifestasse ropinion doiil je ferais pari an elul). Je nehalaneai pas; je rapportai les tentatives laites par llobespierre an|)rès de Uel)ee(jni, de J^'erre IJaille et de moi ponr sVlcver à la di(!tatni(' [)ar les Marseillais. Ponvait-on eroire qu^il eût eesse dV^tre tourmente de cette and)ition , lors([nV)n voyait par les nouvelles pul)li(|U(\s quVi la tête delà eommune de Paris, il tendait à dominer le eor[)s le<:^islatif? Ponrcpioi ces essaims nombreux de commissaires de Paris exerçant dans les dc'partemens une domination sans bornes, et surtout vantant Robespierre? Pourcpioi les calonmiesdi'jà semées partout contre» la procbaine Convention, et ces allicbes de Marat qui demande ouvertement un protecteur? Ktait-cc donc pour un maître, ou pour la liberté, que les Marseillais avaient verse leur sang au lo août? Etait-ce pour IVgalite des droits entre les departemens, ou pour un gouvernement nunn'eipal qui les soumettrait à Paris comme les provinces à Home? Ensuite je traçai le caractère de Robespierre, avide de vengeances, de domination et de sang, et je prédis qu'il deviendrait le tyran de son pays , si la Convention n'avait le courage de le frapper. Sans doute ce discours Ht impression, puisque à Tinslant on résolut d'envoyer un bataillon pour prolt'ger la Convention nationale. Ce bataillon fut levé et partit peu de jours après les députes.

Je ne restai que cinq jours à Marseille, sans cesse entoure de tous ceux qui mVtaient chers. Il fallut

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les ([iiillcr ! J(î (lis «^{^(.'U .lu peuple (|ui nie bcMiissjil, ([ui l)ieiilôl devait nie proscrire , à ses niagistnits , -i ma inère, à mon fils, à mon Annelte,à ma boinie famille, à mes amis de vingt ans. Je dis adieu à la terre qui m^ivait vu naître, au beau ciel de Provence, témoin de ma vie irréprochable, h mes livres, à mes instrumens de physique, âmes minéraux, objets chers h mon esprit qu'ils avaient si agréablement occupe; à la petite campagne d'une de mes tantes , où j'avais si souvent retrouve la paix qui fuit les villes, et les plaisirs innocens cache's sous ces ombrages. Ilélas ! qui m'aurait dit que ces adieux devaient être éternels ! O mon pays , puissent les malheurs qui me poursuivent s'éloigner de toi, et puissë-je expier seul, par ma mort, tes belles actions que les brigands changent en crimes, et les crimes trop réels de ces enfans dénatures qui déchirent le sein de leur patrie.

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