‹ Mémoires (inédits)Chapitre 15 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ils arrivent à Charenton : nous volons auprès d^eux , Rebecqui y Pierre Baille et moi ; Bourdon nous accompagnait: c'est le même qui , profitant de la méprise d\me assemblée électorale , a depuis siégé dans la Convention comme député de FOise , et s^est rendu cher à la montagne par ses vociférations (i); il postulait alors auprès de Rebecquiune place de secrétaire de la commission d'Avignon. Je ne puis dire avec quel sentiment de joie nous embrassâmes nos frères ; nous leur donnâmes , nous en reçûmes mille témoignages d'affection : nous fîmes, avec leurs chefs et plusieurs d'entre eux , un repas fraternel. Il y avait aussi quelques jacobins: Fournier , dit T Américain , dont nous croyions l'honnêteté sûre comme la bravoure ; Héron ^ de la

(i) C'est le même aussi qui , à la se'ance du 3i mai , lorsque Guadet soutint à la tribune que les commissaires des vingt-six sections n'avaient pas le droit d'aviser aux moyens de sauver la république , puisque la Convention était là , s'écria que tout cela n était que du galimatias. (Choix de Rapports, tom. XII, p. loi . )

( I^ote des édit. )

ÏJrctiij^iic , franc coiniiK* les iioiiiiiics de ce pays , mais depuis inyslifie par Marat, et quelques autres doul les noms ni^ont échappe. Après Je diner on se n'unit en petit nombre dans un cabinet, pour ari('ler un plan de conduite. Les Parisiens nous assurèrent que le lendcMnain les faubourgs Saint- Antoine et Saint - Marceau se porteraient en armes à la rencontrer des Marseillais. Quelle occasion plus belle de iiun* triompher la cause du peuple ! la cour ne s\ittendail pas à ce mouvement ; il nV avait donc pas de résistance à craindre, il n^ avait pas de sang à verser; on pouvait obtenir la n'jîaration de tous les torts, la suspension ou la dech(*ance du roi , suivant cequ\)n aurait juge de |)lus convenable, et faire ainsi avorter tontes les conspiralions du dedans et du dehors , non par la flamme et le fer, mais par nn coup d\idresse. Cette pensée nous frappa , et dans finstant notre plan de cam- [)agne fut arrêté.

On convint que les faubourgs marcheraient en armes au-devant des ^hirseillais : Santerrc Pavait promis ; il nous faisait dire de compter sur quarante mille honnnes. Otte marche ne devait rien [)rèsenler d^insurrectionnel. Son seul caractère aurait été' celui iTime fête fraternelle ou d'un honneur rendu , sans r(»quisition , et par im mouvement spontané, aux descendans des Phocéens.

Cette armée devait j)lacer les Marseillais à son centre et défiler des faubourgs sur les quais. On aurait disposé un train c(msid(Mable d'artillerie de

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nianirie qu\'n passant rlJr Veut enlv.vv. A TUôtc Idc-\ ille on oui jeWf mille hommes pour IVnlouic r et altenclre les eommissaires des sections qui devaient former un .nouveau eorps municipal; quaire ceuts liounnes aiuaienl occupe la Mairie pour y retenir J^etion , et quatre cents autres auraient arrête' le directoire du département. On devait occuj)er aussi les postes de TArsenal, de la halle au bled , des Invalides, les hôtels des ministres et tous les ponts sur la Seine.

Cependant Tarmëe se fût portée aux Tuileries sur trois colonnes : on eût barricadé les avenues du Carrousel, du pont-tournant et des quais, on y eut établi des batteries, et la troupe pénétrant dans le jardin y eût campé. On devait y avoir des tentes, des piquets, des vivres , et Ton était bien résolu de ne sortir de ce Ciimp qu''après la réparation de toutes les injustices.

Cette expédition ne pouvait être sanglante. Les Suisses n"* auraient pas été en force aux Tuileries , et Ton ne voulait pas les attaquer daus leurs casernes. On leur eût dit dVttendre en paix la manifestation de la volonté nationale. On n*'eût pas pénétré dans les appartemens du château ; mais on les eût bloqués : quant au parti définitif qu'on aurait pris , on était assez d'accord de faire à T Assemblée législative Tinvitation de prendre garde à ce que la nation française ne reçût aucun dommage^ et de lui déclarer que le peuple de Paris, campé dans les Tuileries, ne déj)oserait les armes que lorsque la

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liberté sernlt assiiit'e par de <>rantles mesures, et que les (h'pailemeiis les auraient approuvées. Surtout il l'ut arrête qu^on punirait de mort le vol, les excès envers les personnes , la désobéissance envers lescliefs. Nous \oiilions (pic cette insurrection pour la liberl(' lût majestueuse comme elle, sainte comme les droits quVlle d<îvait assurer, et di«;nc de servir (Texemple à tous les peuples (pii iTonl besoin pour briser leurs fers que de se montrer à leurs tyrans (i). Si ce plan cùl ele suivi , le sang des Français et des Suisses, victimes ignorantes des perfidies de la cour, iTeùt pas coule au lo août; la r('publi(pie eut etë fondée sans convulsions, sans massacres , et nous ne serions pas devenus, ronges de la gangrène populaire , riiorreur de toutes les nations. Mais il était reserve à Sanlerre de faire manquer une expédition qu^iucun malheur n'aurait accompagnée. Le mauvais génie de la France le destinait aux exploits du 2 septembre, et aux défaites de la A endée-

J^ivais écrit Taperçu de ce plan au crayon. Fournier en prit une co[)ie , et nous échangeâmes ces

(i) Il paraît que les girondins , qui voulaient une nouvelle révolution, conservaient l'espoir cliiincrique tic l'opérer sans effusion <le sauLÇ. Aussi voit-on ces mots dans l'adresse des iMarseillais à l'Asseniblée Itfgislativc : « Mais vous, légi^l;^tcurs , qui voyez lo pt'iil du peuple , vous aurez le courage de le sauver , ou la Ixuine toi de lui ilire que vous ne le pouvez pas; pour qu'excrc.int enHn sa souveraineté , il se délivre du mal des rois , non par des insurrectionsdestructives,maispar la manifestation pai:>ibledela volomé' nalionale. » On trouvera celle pièce à la lin du volume, lettre C.

( A o/e (Jes édit. )

:S'JL >n-:!VfOIRFS

iiolos; ceWv. (\u\\ me donna, laisse^' dans une culotte (le nankin , fui portée ehe/. la l)lanehis.seu.se , el ne inc revint que plusi^Mirs jours après : singulier accident qui pouvait tout découvrir et peut-être faire manquer la révolution ! Nous convînmes aussi de nous surveiller réciproquement; en conséquence, Bourdon vint avec nous , Héron y Fournier [)rirent chacun un Marseillais. En nous retirant, nous rencontrâmes Santerre qui nous donna de nouveau l'assurance qu'il viendrait avec 4o,ooo hommes audevant du bataillon.

Santerre ne tint pas sa parole, il n'y eut que deux cents hommes qui se présentèrent pour recevoir les Marseillais; encore étaient-ce pour la plupart des fédérés des départemens, avec deux douzaines de Parisiens armés de piques et de coutelas. Quel fut notre étonnement en les voyant défiler ? Nous ne savions pas que Santerre y fabricant de bière, devenu célèbre pour avoir un moment résisté à La Fayette , n'était au fond qu'un homme extrêmement médiocre , lourd d'esprit et de corps , orgueilleux , mais incapable d'élever sa pensée à rien de grand. Déjà il avait voulu faire mouvoir les faubourgs le 26 juillet (1) , mais ses moyens mal concertés don-

(i) Pction rapporte ainsi ce projet du 26 juillet, dans la pièce que nous avons déjà citée , et qui est intitulée , Observations sur la Lettre de Robespierre • « Je confesse que, le 26 juillet, j ai empêché )) un mouvement , et je crois que j ai rendu alors le plus im- )) portant service. Les mesures étaient si mal prises que le suc- )) ces était, on peut dire, impossible. Le rendez- vous était sur le

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iiai(?nl à la cour tant (ravanta^c, (ju\'ll(' (uil iniiulliblcincnl battu les patriotes, si Pt'tion nVûl arrête cette molle insurrection ; ainsi nos espérances furent trompées , el nous suivions tristem(Mit les Marseillais qui se rendaient à la Mairie dans le plus l)el ordre.

Vu milieu des embrassemens,on propose un dinei fraternel aux Cliamj)s-l^lysees, on Taccepte ; on va d('|)oser les fusils , on s^ rend. J'ai lieu de croire que cette partie ne fut pas proposée par le sentiment, mais par une noire combinaison. Kn elfet , on conduisit les Marseillais à côte (Tun jardin où les grenadiers i\cs Filles-Sainl-Tliomas célébraient une orgie. On ne les avait pas encore servis qu'ils se ])aHaient dcjii : les grenadiers , dit-on , insultèrent

» UMiitiii (le 1,1 Hastlllc : ou devait partir (k; là à miiuiit , sm trois >» colonn(\s, pour se renrlre au château, s emparer du roi , el le » constituer prisounier à Vinceiines; on comptait sur la garde na- » lioiiale (le; Versailles, et à on/e heures les olliciers miiuicipauv » «le cette ville vinrent me due (pi un citoyen , se disant député » par des l'édérés , avait sollicité la veille l'appui de cette garde , » mais qu'elle ne se mettrait pas en marche sans savoir pourrpioi , » el sans mon agrément. On comptait sur le faubourg Sa int-Mar- >) ceau ; les hahitans de ce l'aiihourg u'étaieiil pas encore préparés. » Un des cliefs , qui devait conduire une colonne, se rendit à la « Mairie dans le moment oii les officiers municipaux de Versailles » \ étaient; il me dit qu on ne s'entendait pas, el qu'il crovait

» apercevoir quelque trahison L^a JJarsci/Iais n'étaient pcui

>) cncu/v arrii'és ; de sorte que si le projet ciit été entrepris et qu'il » eût manque , comme tout semblait l'annoncer , il est impossible >' de calculer les malheurs qui seraient résultés de cet échec. »

( Note des édit. )

T)^! MKMOIRF.S

quelques personnes speetatriees de leurs fêtes, ou qui , peut-être , df'sapprouvaient leurs chansons inciviques. A Finsulte ils joignirent les menaces et tirèrent Fq^'e: alors nn cri se fit entendre : yï nous les Marseîlldis : cenx-ci sautent par les fenêtres, franchissent les palissades , joignent les grenadiers et les mettent en déroute ; un de ces derniers lira nn coup de pistolet , et tomba dVm coup de sabre. Il fallait voir courir dans les Champs-Elysées les Parisiens qui, loin de séparer les combattans, n'osaient les envisager. Si Ton avait voulu peindre la consternation , la terreur , cVst une de ces figures qu'on devait dessiner. Jusque-là , tout annonçait nne rixe ordinaire; mais voici des faits qui laissent entrevoir une trahison. Les grenadiers des Filles- Saint-Thomas fuient dans les Tuileries , et le pont est à Tinstant retiré; ils montent au château, et les dames de la cour leur prodiguent les soins les plus affectueux ; Tune d'elles témoigne des alarmes sur. son mari: Ne craignez pas, lui dit la reine, votre mari n*y était pas. La reine savait donc quels hommes avaient célébré cette orgie ? N'est-il pas vraisemblable que des émissaires de la cour , mêlés à des patriotes , avaient proposé la partie des Champs-Elysées et amené la rixe ? N^a-t-on pas voulu en faire le prétexte d'un mouvement funeste aux Marseillais ? Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à l'instant où ceux-ci, prévenus par nous , rentraient dans leurs casernes , toute la section des Filles- Saint-Thomas s'était armée , et s'emparait du poste

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«]<" \a coiiK'flic iliilieiiiM', |);ii' où les Marseillais de- \aiciil passer (laiis leur relraile. On n'pandail parhuit qu^ils avaient massacre les Parisiens ; on |)ro\ oqnait à s''armer contre eux, et déjà de i'orls pelolons de gardes-suisses parcouraient les boulevards. Les Marseillais , de leur côlé , avaient fait deux piisoruu'ers, et se disposaient à soutein'r Taltaque. il lallut toute la prudence de Petion pour calmer cette iermenlation, et déjouer rinlriguecpii Ta vait suscitée. (]ej)endant les machinations et les mouv(Mnens s(» multipliai(Mit. 11 y eut conseil au chàleau pour savoir ce qu^on ferait desJMarseillais ; les corromj)re parut la chose la plus ais(v\ On devait me choisii* pour agentet uToiFrir un million. IJcthlfccFEspagnac, long-temps api ei , nTa racoTit(M'(M(e anecdote ; il la lenait (Fun Coig'ti}\ (pii , disail-on , avait fait renoncer à ce ])arli , en observant cpie ma conduite , dans la révolution, n\nHU)n(;ait pas un homme qu\)ii pût gagiuM*. (^e fait se lie assez bien avec les tentatives (pu» Licutdiul HYnit faites auprès de moi pende jours avant Tarrivec» des Marseillais. J\u dit (]ue cet ex-gènéral de Marseille, devenu lieutenant dans la garde du roi , était encore commissionnaire d(» la cour dans ses secrètes manœuvres. Je reçois un billet sans signature, |)ar le(]uel on m^invite à me l'endre au faubourg Saint-Ciermain dans imc maison indi(fuèe, sous prétexte de me parler des intérêts de Marseille et des miens. J^dlais n'pondre 1orsqu\m billet plus [)n'ssant m'est aj)porte'. l n Marseillais se trouvait chez, moi ; je le charge (h

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porter à Tadrcssc donnée une niponse par iacjuelle je demande que Tauteur du billet se nomme s^il veut que je me rende eliez lui , ou qu^il veuilir^ bien se présenter chez moi dans la matinée. On id'jij)porte un troisième billet , le porteur me nomme celui qui me Tècrit ; j'avais reconnu que cVftail Lieutaud : il me répétait qu'il s'agissait des plus chers intérêts de Marseille, des miens et des siens; la conférence devait m'éclairer sur des objets trèsimportans. Le porteur , soldat de la garde royale , déguisé , me le répète plusieurs fois. Je réponds par écrit qu'il ne pouvait y avoir rien de commun entre M. Lieutaud et moi. Cependant, comme j'avais prévu le cas d'une confidence sur les trahisons de la cour ( car tromper son propre parti pour se ménager un moyen de salut , n'était pas une chose impossible dans un homme vénal ) , je fis entrevoir dans ma réponse que je recevrais avec reconnaissance tous les avis qu'on voudrait me donner , que j'en garderais soigneusement le secret , que j'en ferais obtenir la récompense. Lieutaud vit bien que je ne donnais pas dans son piège , et me répondit par une lettre extrêmement vague , sur les Marseillais , et les intentions qu'on leur supposait ; mais il m'est démontré qu'il s'agissait d'un projet de corruption ou d'assassinat. J'ai déposé dans le temps ces lettres et mes réponses au secrétariat de la commune de 3Iarseille.

Voilà les tentatives de la cour , voici celles deMarat et de Robespierre.

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.Pai dit, dans les premiers eliapitres de ces Mémoires, qifeii 1788 j'avais fait im cours d'optique sous Marat ; je Tai apprécié comme savani ; je dois le (aire connaître comme politique.

Ln de mes écrits sur la rébellion d'Arles tond)a daijs ses mains; il m'écrivit pour me conjplimenter, et m'invita à l'aller voir. Je m'y rendis : il demeurait alors vis-à-vis le café lUcliard^ dans la rue Saint-Honoré. Je reconnus bien mon maitre d'optique; mais quand je l'entendis, je crus qu'il avail perdu Ja tète. 11 me dit sérieusement que les Français n'étaient que de mesquins révolutionnaires, el que lui seul avait des moyens de fonder la liberté. Je voulus pressentir le ^r<:^/^<Y homme ^ je parus avide de ses instructions. <( Donnez-moi^ me dit-il, deiijr )• cents Napolitains armes de poifçnards et portant )> à leur bras gauche un manchon en guise de hou- » clierj (h'ec eit.r je parcourrai la France ^ et je )» ferai la rel'olution. » Tout ce (ju'il ajouta fut de la même force : il voulait me prouver que c\'tait un calcul très-humain d'é^^orger dans un jour deux cent soixante mille hommes. Sans doute il avait de la pnHlilection pour ce nombre, car depuis il a toujours exactement demande* deux cent soixante mille tètes, rarement il allait jusqu'à trois cent mille. Un pareil entretien n'était pas assez agréable pour que j'y reWnsse; mais après m'avoir écrit plusieurs lettres de reproches , il me fit chercher par Roi'ère, qui m'entraina dans sa retraite. Marat avait pris gîte dans les mauvaises rues voisines de la place du Palais-

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Hoyal, cÎh'/ Ddahivçiiy ^ ('Sj)(?C(î (Pavorat, puis j.ico])iii, puis voleur. Nous trouvâmes Tlioinnie célèbre «ferivant son journal. M elait presse;; Fimpriuieur demandait des feuilles. Il fallait voir avec quelle légèreté Marat faisait ses articles. Sans connaître un homme public, il demandait au premier venu ce qu''il en pensait, et il écrivait. J* écraserai le scelcrctf^ disait-il. Il avait fait un article contre Degrai^e.l\o\vre observa que ce ministre venait à notre sollicitation de rappeler PFigenstein , commandant de Tarmee du midi : il aurait pu ajouter quMl allait lui accorder la croix de Saint-Louis dont le sans-culotte llovère était alors fort envieux. Sans autre examen, Marat effaça ce qu'il avait àiiàeDegrai^e^i). Son journal ache-

(i) Yoici le portrait que Marie Williams trace de Marat; nous le citons à cause de sa conformité avec celui que fait ici Barbaroux ; et, comme il faut entendre tous les témoignages, même les plus étranges, nous donnerons dans les pièces ( lettre D) , un Eloge funèbre oii l'on compare Marat à ce que la vertu et la religion peuvent citer de plus grand et de plus respectable , à Socrale et à Jésus-Christ! « Marat, dit Marie Williams, à l'abri de toute » correction corporelle, par le mépris qu'inspirait sa petite ner- » sonne grêle et difforme , pouvait insulter et calomnier impuné- » ment. Il devint le colporteur de tous les mensonges , de toutes » les absurdes imputations dirigées par sa faction contre tous les « personnages qui possédaient un peu d'influence ou de considé- » ration. Nouveau ïhersite de la Convention , personne ne dal- » gnait châtier son insolence , et ceux qui le mettaient en œuvre » étaient souvent réduits à le désavouer comme un extravagant. » Ce misérable n'excitait généralement que cette sorte d'antipa- » thie qu'on a pour un reptile dégoûtant. Ses senlimens politiques « variaient très -souvent : tantôt il exhortait à choisir un chef, » tantôt il déclamait en faveur d'une monarchie limitée. Mais les

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v(' , il nous parla [)<)liti(|ur. Aous (h'iofis fort de croire (fiie tes Fnniciii.s chvdieut faire la ^'uerre (H'ec des fusils; le j)oif^n(ird était la seule arme qui convint à des hommes libres. A^ec un couteau bien aj]de on fait toitdn'r son ennemi dans un batiùllon^ comme au coin dUme rue. IJ Assemblée nationale y ajoiilal-il , peut encore sauver la France; il fiut qu\'lle décrète que tous les aristocrates porteront au bras un ruban blanc , et qu\m les pend la lorsqu'on en trouvera trois reu/n's. Ensuite il voulait quV)n attendit dans les delih's des rues et des promenades les royalistes et les feuillans , et qu^on les ('j^^oroeàt : cVtait ])lus tôt fait, c\*tait même un acte (riunnanitë; car on ne devait pas douter qu^ils ne voulussent aussi nous ('goroer.JeluiHs observer qu^on pouvait de cette manière tuer beaucoup de patriotes : faible objection ! Si sur cent hommes tues^ disait-il, il y a dix j)a trio tes , qu^inqyortel c^cst quatrc-inngt-dix liommes j)Our dix y et puis on ne peut pas se tromper; tombez sur ceux qui ont des voitures y des valets y des

>) meneurs tiraient grand parti de son ardeur à pul)Iicr tous les » contes sc.mdalcux qu'ils composaient, et à prêcher toutes les >» horreurs qu'ils mctlilaicnl. Sa rage de dénoncer était telle qu'.l » l'ut la dupe de tous ceux qui voulurent s'en amuser. Il inséiait •» tous les jours dans son journal les noms de soi-disant grands î) criminels qui n'avaient jamais existe que dans l'imagination » de ceux qui lui racontaient ou lui écrivaient ces facéties. » ( Lettre iur its èx'i'nemcns qui se sont passés en 1 rance , depuis le ■ )'/ mai 1 y g3 jusqu'au io therniidoi'y par Marie // illiams. )

Nous réservons pour une autre publication le portrait de Maral , trace par Fabre d'Églantine. {Note des édit. )

6() MliMOIftES

habits de soie j ou qui sortent des spectacles y vous êtes surs que ce sont des aristocrates. Od \\v. voutlrait jamais croire que ces propos inVjiit ete teims par Marat, si Ton ne retrouvait dans son journal les nièiiies propositions.

Lorsque PAssemblee l(*^islative Veul décrète d'ao cusation , il mVcrivit de nouveau et me fit dire que je pouvais le sauver en Femmenant à Marseille. J^eus la faiblesse de consentir à le voir encore : Duprat et Roi^ère m^ engagèrent. Rebecqui me disait que dans Fëtat de crise où nous étions, il ne fallait rien négliger et même entendre les plus foux. Un afïidé de Marat me conduisit dans un café delà Grève, et de là chez une femme où la conférence eut lieu à neuf heures du soir. Ce furent les mêmes propos ; il m^engagea surtout à le conduire à Marseille, il se travestirait, me disait-il, en jockey . Je ne promis rien, je craignais trop de faire un mauvais présent à mon pays. Cependant croyant que sa douleur dérangerait davantage sa tète, je lui donnai quelques consolations. Je pensais alors que ses discours sanguinaires étaient le délire de son esprit, et non Fépanchement de son ame atroce. Je nVi bien connu Marat que lorsque j'ai vu signée de lui la lettre par laquelle le comité de salut public de la commune de Paris engageait toutes les municipalités de la France à imiter les massacres du 2 septembre.

Marat mVnvoya, vers la fin de juillet, un écrit de plusieurs pages qu'il m'engageait de faire imprimer pour le distribuer aux Marseillais, au moment de

HL «AKBAROI \. 6l

leur arrivée. iNous tiiiines conseil avec Granct , depiiti', pour savoir ce que nous ferions. I/ouvrage nous parui al)orniual)ie : e\*tait une provocation aux Marseillais de tomber sur le corps h'gislaliC. Il lall.ul, disait-il , sauve-garder la fiunille royale , mais e.\l(?rminer une assemblée évidemment contre-revolulionnaire. Assurément ce lan^a^e eût lait lanterner nn aristocrate, on Faurait apj)laudi dans la bouche de Marat. (iranet ])ensa, comme nous, qu'il l'allail rejeter cet écrit; et [)()ur mieux nous faire connaitreson auteur, il nous conta (pie, peu de jours auparavant , les valets du roi distribuaient gratuitement aux portes des Tuileries le journal de Marat , d\)ù il iulcrait que cet homme était payé pour im[)rimer ces calomnies, ou que du moins elles servaient assez, la cour pour quV'lle se rendit colporteuse de son journal. Cependant (iranet, après avoir écrit contre Marat, a vot(*pour lui , sVst di'claré son disciple, et a fait immoler à ses mânes plus de six cents ^larseillais , tous ses amis , tous ses défenseun^ , quand le prévôt nous opprimait. Espères-tu, (iranet, vivre en paix dans ton pays? ^lais les victimes ('^orgées [)ar la montagne ont des lils , des pères.... Ils te déchireront. Puissent les ombres sanglantes de mes amis assassinés te suivre [)artout ! Les spectres et les remords sont le premier supplice des scél(*rats.

Marat mVcrivit, le premier août, pour me presser de remmener à Marseille; il mVnvoya , le 3, son allldépour \\\v (h^'terminer à ce voyage. Le 7, il mVcrivil de nouveau à ce sujet ; le 9 au soir, il me mar-

irl MLM()iJ{i:s

quail que ri(Mi iTeUiit plus iirt^erit ; et me proposait (îiicore de se déguiser en jockey. Certes il nr pensait pas alors à un(î révolution : elle se fit le lendemain, et depuis Marat sVst glorifie dV*n avoir eL(* ie moteur. Combienje regrette d^avoirbrûle ces lettres! mais je craignais des recherches si la cour avait pris le dessus, et non-seulement je sacrifiai tous les écrits qui pouvaient être un prétexte îi persécution, mais encore je pris sur moi du poison. Ces lettres ont été vues par dix personnes, il peut en resfer une ou deux dans mes papiers; etpuis Marat, en publiant une de mes réponses dans son journal, a lui-même attesté cette correspondance. Je ne prends tant de précautions à rassembler les preuves de ce que jWance, que parce que rien nVstplus curieux pour riiistoire que les faits que je rapporte. Il est vrai qu^il nVst pas besoin de ces entretiens ni de lettres pour attester les atroces folies de Marat, elles sont écrites en traits de sang dans tous les départemens de la France.

Robespierre aussi me circonvenait. Un abbé de ses amis , couvert de guenilles , et que j^ai vu depuis juge du tribunal révolutionnaire, vint me prier de passer à la Mairie, où, disait-il, Freron et Panis m^'attendaient. Je m^ rends : il s''agissait de déterminer les Marseillais à quitter les casernes du haut de la Chaussée-d^Antin pour s^établir dans celle des Cordeliers. Il y avait un avantage dans cette position ; c^'est qu'en cas de mouvement le bataillon pouvait plus facilement agir. Aussi ce projet fut adopté.

DE BAKBAKOUX. 63

1 ,oiirs autres discours lurent eiiveloj)|)('s de mystère : il lidlait que (juel(ju\iu se mil à hi l('le du peuple. f^oudriez-vous donc ^ leur dis-je, un dictateur! Treron sentit que je n'aimais pas celle magistrature: (Non, uKî rèpondit-il, imds vous scwez que Brissot veut Vi'tre, Sers^ent survint, on (it silence. On me dit ensuite qu'ail était partisan dePètion, et lui ra[)portait tout ce qu'il entendait: C^est un si j)etit homme que ce Pet ion ! il 7i\i pas une idée ; jamais il n^y aurcnt de 7'e\>olutlon si /tous ne la faisions pour lui. Les iud^ècillesî il fallait que Pétion raccommodât chaque» jour les sottises qu'ils avaient faites la veille !

On m'invita le lendemain à une autre conférence clieit llobespierre. Je fus frappe des ornemens de son cabinet : c'était un joli boudoir où son image ('lait r("petee sous toutes les formes et par tous les a ris. Il était peint sur la muraille à droite, grave sur la gauche, son buste était au fond et son bas-relief vis-à-vis ; il y avait en outre sur les tables une demidouzaine de Robespierre en petites gravures (i).

(i) Voici les dct.Tils fournis par Marie ^Viliia^ls, déjà citée, sur la personne de Robespierre. Ils sont placés dans un Tableau des lua'urs de 1 épocpie.

a On était arrivé à l'époque oii les sij^nes visibles du patriotisme » par excellence consistaient dans du linge bien sale , un pantalon » déchiré et crasseux, des cheveux mal peignés, un bonnet de )) laine rou^c ou une perruque noire.... On ressuscita le vieux so- » briquet oublié de muscadin, qui signifiait un fat outré; qui- » conque était assez hardi pour sortir dans la rue avec une che- >) mise blanclie , était traité ile muscadin et, à ce titre, poursuivi M et accablé d'injures ; toatc femme qui portail un chapeau était

L\il)l)(î cl !*aiiis (îtaicMil axccliii. Baille et licbccqui ni\i(-c'oni|)agnai(mL J.a coiiveisalion lut (Tahord loul-à-lail seml)ia])le à celle que j'avais eue avec Freron et Panis : il fut question de placer les Marseillais aux Cordeliers. Ensuite Robespierre, parlant de la révolution, se vanta beaucoup de Tavoir accélérée : mais il soutint qu'elle s'arrêterait si quelque homme extrêmement populaire ne s'en de'clarait le chef et ne lui imprimait un nouveau mouvement. Je ne veux pas plus cVun dictateur que cVun roi y lui répondit brusquement Rebecqui, et la conversation Tut rompue. En sortant , Panis nous serra la main : Vous ai^ez mal saisi la chose, nous dit-il , Une s'agissait que cV une autorité momentanée , et Robespierre est bien Vhomme qui conviendrait pour être à la tête du peuple. N'insistez pas^ repartis-je , les Marseillais ne baisseront pas les yeux devant un dic-

» une muscadine. On se souvenait encore du temps oii le bonnet )) rond était un des attributs de la roture , et les prétentions aris- » tocratiqiies du bonnet n'étaient pas tout-à-fait efTacées du sou- )) venir. Il est bon de remarquer, comme une singularité assez •» extraordinaire , qu'à cette époque Robespierre ne se montrait » jamais que vêtu très-proprement , et même avec une sorte d'élé- » gance ; et que , tandis qu'il se déclarait le chef des sans-culottes, » il n'adopta jamais leur costume. Sa hideuse physionomie, loin )) d'être enveloppée d'une perruque noire, était décorée de cheveux V bien arrangés et soigneusement poudrés ; et sans doute, pour )) cacher l'agitation de son ame malfaisante , que ses yeux auraient )) pu trahir, il les masquait d'une paire de lunettes verdâtres qu'il » portait toujours , quoiqu'il eût la vue excellente. « Ce fait seul n'est pas exact : Robespierre avait la vue très-basse.

{ Note des édit. )

I)i: liARBAKOI \. 6j

tiiteur. Baille liuus a depuis assur('(jue, dans iincaulrc toiiviTsalion , Panis lui avait lait de pareilles ouvertures qu^il avait repoussëes. CVst ainsi que Kobespierre cherchait à usurper dès-lorg le pouvoir nalional. La Convention n'a pas ose' le l'rapper lorsque nous lui avons dc'nonce ces faits , et Louvet a prouvé sa domination dans Paris : maintenant il règne; il lait couler le sang de ses accusateurs.

(Cependant la fermentation était extrême : les partis se choquaient; on entendait ce murmure sourd (pii présage les insurrections , comme les mugissemens des flots annoncent la tempête. La Fayette, disait-on, marchait sur Paris. Il est certain que ce mouvement devait avoir lieu; La Fayette sVn était ouvert au vieux Luckncr qui Ta voua devant plusieurs députés, chez révéque de Paris, et le nia lorsqu'il fut interpellé d'en faire sa déclaration h'gale : il est encore reconnu que La Fayette avait ordonné à Dumouriez^ qui commandait sous lui ime division de Parmée, de lever son canq), et que Diunouriez avait désobéi. Toutes ces nouvelles propageaient Ta larme, tandis que la cour plus audacieuse laissait déjà percer la joie du succès. Jamais elle n'avait été plus brillante , ni plus entourée de seigneurs et de chevaliers de toute espèce (i). Il fallait un terme à tantd'a-

,'i)On trouvera quelques détails uouveaux sur l inti'iieur du château , dans un rapport , disons niicuv , ilans une deiionriatlon violente , injurieuso , qut^ lit àl AssfMublee national»' li'comniandanr de garde auprès do Louis XVI. Voyez les Eclaircisscmcns historiques , lettre t. ( Note des édit. )

GC) MKMOIIICS

f^italions : (]('j:i [)1 usi(*urs sections avai^Mitarrèlo de ne plus rfîconnailre lo roi; celle de Mauconscii fit alli- (•iier le () août ([ue si la déchéance nVtail pas prononcée , à minuit elle sonnerait le tocsin et s^insurg<3rait.

Le soir, le roi fit appeler Petion qui trouva le château extrêmement <.';arni dcî satellites. Le roi lui demanda quel était Fetat de Paris; Petion ne lui en cacha pas la fermentation ; mais tous ces interrogals nVtaient quVin prétexte. On avait appelé le maire pour le retenir en otage ; il sentit le piège. Déjà ses amis Pavaient aperçu , ils en avaient instruit divers députés qui le firent à Pinstant mander à la harre. Des huissiers, précédés des grenadiers du corps législatif, vinrent lui signifier le décret dans le jardin des Tuileries, où il était retenu depuis trois heures, non sans quelques provocations. Petion obéit, et sortit ainsi des mains de la cour.

A minuit le tocsin sonne , la générale bat : Pair répétait au loin ces lugubres sons. Des motifs de prudence nous déterminèrent à ne pas nous mettre à la tête des Marseillais. Baille représentait à Paris le département des Bouches-du-Rhône , et moi la ville de Marseille; Rebecqui était mandé à la barre, lous les trois nous étions chargés de veiller à la conservation du bataillon. Nous lui fîmes dire par Bourdon , qui, depuis la conférence de Charenton, logeait avec nous , de nous envoyer tous les quarts-d'heure une ordonnance pour nous instruire de ses mouvemens ; surtout nous lui recommandions de ne pas trop se

DK RAHHAKOUX. Gj

livrer à dos irnpn^ssions ('Iranj^cros, de ne marcher (ju'avec les eoloiines parisiennes, et de ne pas se mettre à la tète dans les d('(iles des rues , et surtout au (château , dont il ne connaissait pas les avenues. L\imour de la gloire Temporta sur ces prudentes re rommandalions : les Marseillais, à leur grand pc'ril , occupèrent dans cette jouriu'C le poste criionneur. Berlin, le couvtwv Aubcrt y le capitaine Carrière , vinrent nous rejoindre à cinq heures du matin. Nous les plaçons pour ohserver les evenemens, Berlin dans FAssemblee nationale , uluberl au faubour^if Saint- Antoine, Carrière auprès du bataillon; nous allons, Kebecqui et moi, reconnaître les dispositions militaires. Les hfgions arrivaient de toutes parts avec leurs canons; mais cet te extrême diligencearmoneait plutôt Tintention de dcTendre que celle d'attaquer. C'était le commandant g(»nèral Mandat qui les faisait avancer. Il avait donne Tordre au commandant du poste de la maison comnume de tirer sur les bataillons du faubourg Saint-Antoine, lorsqu'ils déboucheraient par Farcade Saint-Jean. L'ordre est montré au corps numicipal encore en fonctions; Manuel, procureur de la commune, cite le gcmèral qui reconnaît publi(piementson ('crltureila foule qui presse le commandant se jette sur lui, l'entraîne hors de la salle et le tue (i). On avait arrètéaux Tuileries une faussepa-

(i) Le motiftlc ce ineuiirç, suiviinl Peltior , ce tait Icdesir qu'on avait de se procurer l'ortlrc de repousser la force par la force , que Pétion , enferme dans le château, avait signé par l'enTet de la

f»(S VTKMOfRKS

Iroiiillc coMiposcocranciens <.',;}ivlf»<-(ln-('oi'j)s; l;i miilt il iide allait les déchirer, lorsqur' quelques citoyens. se re'iinirent pour former à l'instant une espèce de tribunal. Ils sauvèrent de cette manière plusieurs maliieureux qui nVtaient pas de la patrouille, quoiqu'ils eussent elè pris dans le jardin. Il était alors sept heures du matin. Les commissaires des sections ne remplacèrent la municipalité quVi neuf heures, quoicju'ils eussent passe la nuit à la commune. Ce fait est important, parce que ces commissaires se sont dits les seuls auteurs des plus importantes opérations auxquelles le corps municipal avait pourtant concouru. J'ai vu depuis beaucoup de personnes s'attribuer les honneurs de cette journée, quoiqu'il soit bien certain que le plan n'en avait pas été tracé comme celui de la défense du château. Elle se fif , comme toutes les insurrections, par un mouvement irrégulier, résultat de mille circonstances; une foule d'hommes y jouèrent un rôle plus ou moins actif; ceux-ci par des combinaisons antérieures à l'événement, ceux-là par l'impulsion de leurs discours , plusieurs par la force des armes. Les seuls peut-être que l'histoire dis-

crainte. Ou supposait que l'ordre écrit se trouvait sur la personne (lu commandant Mandat, mais il n'y était pas; et si tel était le motif des meuitricrs , le crime fut inutile. On lui reprochait surtout d'avoir placé un poste de gendarmes devant la colonnade du Louvre, qui devait laisser passer la multitude et fondre ensuite sur elle pour la disperser en la prenant par derrière. Cette mesure ne put être exécutée à cause de la défection des gendarmes.

( Note (les édit. )

1)J: HARBAHOl X. (h)

liu^uora diins (;e lourl)illoii tit* in(>u\('mrn> c\ (i'aclions, sont Jes Marseiliius et les Bretons.

Nous rentrâmes, avant neuf heures, jjour (*crire à Marseille les premiers e'venemens du jour, et savoir de Pierre BdUloj reste seul dans Thùtel, ee ((u'il avait appris d\i bataillon. Une ordonnance arrive, nous annonean!; que les Marseillais sont en bataille sur le Carrousel , mais qii^ils paraissent abandonnes, puisque le iaubour*^* Saint-Antoine n^arrive pas. Nous dep(''chousà Tinstanl , vers ee faubourg, Bcrt'm qui revenait de l'Assemblée nalionale. J'ai su depuis que l^^Festernian s\ ('lail aussi porU' dans le même motif, et qu'il avait trouve Santcrre invitant les bataillons à ne j)()int marcher au château, sous pn*lexte que la cour ('tait en Ibrce; mais Westernian lui portant re|)('e sur la poitrine, sVcria que les Marseillais ("taient au Carrousel. Il n^ eut plus alors à balancer, Sauterre chan<^ea de langage et se mit en marche;mais a la maison conununeil quillasa troupe pour aller se lain» proclamer commandant-general , et on ne le vit plus de toute la journée. Son premier acte fut de (aire demander aux Marseillais leurs deux pièces de canon , pour la iNlairie , comme si le champ de bataille avait ete là. On repoussa cette demande avec indignation. Toutes ces fautes, la marche lente du faubourg, les mauvaises dispositions de l'attaque, la terreur des uns, l'insouciance des autres, les forces du château , tout assurait la victoire à la cour, si le roi n'eût pas quitte son poste. II parait qu^il avait eu d'abord l'intention de se battre, puisque le matin

yo Mi:Mnii5i:s

il avait passe en revue; les Suiss(;s et les elunaiiers (!(?guises sous leurs uniibriiies. S^il se fût inoulré, s'il fût monte à cheval, la très-grande majorité des bataillons de Paris se fût déclarée pour lui. Mais il aima mieux se rendre à FAssemblée nationale. On dit que ce conseil lui fut donné par Bœc/eret, et peut-être est-ce un coup de politique dont cet excellent administrateur peut slionorer. La reine nVtait pas de cet avis : on assure quVrrachant un pistolet de la ceinture de M. d'Affry, et le présentant au roi, elle lui dit de faire son devoir.

On se lassait d^attendre : Timpatience provençale remporta sur la considération du danger ; les Marseillais ayant sur leurs ailes les Bretons, s'avancent fièrement et pénètrent dans la cour des Princes au pas de charge. Les Suisses garnissaient les fenêtres du château ; ils criaient aussi vi^e la nation I On parlemente long-temps : une douzaine d'entre eux , et quelques gendarmes, vinrent se ranger parmi les Marseillais; ilsjettent des fenêtres, en signe d'amitié, des cartouches sans balles. Granier, commandanten second du bataillon, pénètre jusqu'auxappartemens; il croyait n'y recevoir que des témoignages de fraternité , déjà même on l'avait embrassé ; tout-à-coup une décharge terrible de fusils , de carabines , d'espingoles part des fenêtres du château (i). Au mou-

(i) Il n'estpasà présumer qu'on parvienne jamaisà éclairer ce fait si souventalléguéetquin'a jamais été démontré ries deux partis n'ont encore donné aucune preuve ni pour ni contre ; ils se sopt con-

l)i: HAMJÎAIIOI X. 71

vnnrnt des îirmcs (]ni preccdc le fini, J«^s Marseillais , j)ar une impulsion iialurelle, reculent cjnelques pas et couchent en joue les Suisses. Celle inaïuxiivrc les sauva; la <^rèlc des balles frappe sur la ])lace qu^ils viennent de quitter. Tous auraient pc'ri s^ils y fussent restes. 11 en tomba sept: le commandant, atteint

tctiltjs (le nier ou tl'îilTlrmcr , swus fournir j;«m li^ :uicuij féinoi^nage «lip;n(?de foi. Une broclniic imprimée en i8jj , cl îivnni pour titre ; Détails particuliers mu la joui née ilu tu auiit , prcicnle quel(|ues (Ict.'iils qui peuvent conduiic à compirndie celle scène. lOlle rsl t'ciilc nvec (|ii(l(|ue exjilliliou île seiiiniicul , nmis .ivec une grande ;«pparence de bonm? foi ; l'auteur est ennemi prononce des assaillans , il était à la (K-fense du cliàlean.

« l'>u nous reloui liant, dit-il, vers l'entrée do la salle des gardes , » un bruit extraordinaire , qiii paraît venir du vestibule , attire nos » pas de ce coté : nous descendons à grand'peine quelques marcbes » de l'escalier à droite, et nous penchant sur la rampe , nous » découvrons de là les derniers degrés toujours encoml)iés du baul )' en bas, comm<; au moment de notre arrivée : sevilement on .i » placé à la partie inférieure, à peu près à hauteur d'appui , une » traverse en bois (jui fornu* baiiière , et derrière laquelle est re- » tranché un groupe de nos camarades : quelques-uns des assail- >' lans , venus de la cour , sont déjà sous le vcslibide ; les uns cou- ») retil cà et là , ]ioi'Ssant leurs clameurs accoutumées ; les autres » se sont approchés de la barrière qu'ils cherchent à iléplaccr : » Nous ncsonVmespasvos ennemis, disrnl-ils aux gardes nationaux ; 1) n»)us n'en voulons qu'aux habits rouges! séparez-vous d'avec 1) eux, et joignez-vous à nous. De leur cii'é , les noires tiennent » bon ; ils repoussent <le toutes leurs forces ces conseillei s pei fides ; » j'ai surtout occasion de remarquer un honime à cheveux blancs, >> mais plein de vigueui, qui, dans celte circonstance, déploie »i singubèiement tle chaleur et d'énergie : d'une main il se >' rraniponn*' à la barre , de l'autre il présente la pointe tle w sa baïonnette à celui des assaillans qui paraît In plus atharné. V il le somme de se retirer , et parvient à lui faire lâcher piise. >•

7'^ MKMOIHE»

(Fune mitraille à la jambe, <îsl amené che/. nous; les autres soutiennent le choc (i). Un coup de canon repousse les Suisses fpn' tentaientunesortie; de toutes [)artson foudroie le château. Le second commandant des Marseillais, poursuivi dans les appartemens à coups de baïonnettes, se pare de son sabre , saute de la barrière du grand escalier, échappe aux balles de ses propres soldats qui tiraient sur le château , tombe sans se blesser , se met à la tête des Marseillais , fond avec eux sur les Suisses, les enfonce et pénètre à force ouverte dans la salle où d''abord la perfidie Tavait accueilli. Les Bretons fidèles et quelques patriotes marchent d'un pas égal : plusieurs bataillons de Saint- Antoine, arrivés à Pinstant, les suivent dans le château. Cependant d'autres divisions fuient. Lauvigny , qui commandait un bataillon , reste seul abandonné sur la place; la déroute est au dehors comme au dedans. Ceux-ci, rassemblés au nombre

On voit par cet exposé quel était l'état du combat : les cours étaient pleines des assaillans qui , parvenus sous le vestibule , étaient en lutte avec les défenseurs du château rangés pêle-mêle derrière cette barrière. Les appartemens supérieurs étaient pleins de volontaires, de grenadiers de la garde nationale et de Suisses. Ces derniers , suivant Barbaroux , criaient des i'enèîres uiue la nation! Il est possible que leur premier mouvement ait été de demander la paix , mais que, pendant qu'ils donnaient des signes de leur soumission, le combat se soit engagé dans le vestibule, et qu'alors ils aient tiré sur la multitude qui était au dehors. C est là ce qu'on aura appelé trahison. ( Note des édit. )

(i) Le Recueil des pièces justificatives du procès de Louis XVI ( premier inventaire , page i4 ) contient des détails à peu près semblables sur le premier feu et ce qui le précéda. ( Note des édit. )

1)1 BAHHAROl \. 73

Je dix mille sur la place J.ouis XV , sont mis eu fuite par le l'eu de trois cents Suisses bientôt rej)ousses par les gendarmes qui se déclarent pour le peupli*. (]eux-là,crabordd('guisesen Suisses, reprennent leurs habits noirs , et sVcbappent par la galerie du Louvre (pTon n^ivait pas eu soin de faire garder. On se bat dans le château ; chaque coup , chaque gémissement [)orte Tinquietude sur la plac(* où la Ibule se presse; (Mifin on entend le cri de la victoire : elle est à nous. La clémence devaitla suivre, la fureur raccompagna. l\)uvait-on arrêter la vengeance d\Hi frère couvert du sang de son frère, et findignation du peuple vengeant le peuple? Au milieu des massacres il \\y <Mi( de vraiment coupables que les lâches fugitils pendant faction, assassins après la >icloire, et ces tueurs de cadavres qu'ils piquaient de leurs epees pour se donner les honneurs du combat. On massacrait dans les appartemens , sur les toits, dans les caves, les Suisses armes ou désarmes, les chevaliers, les valets, tous ceux qui peu[)laient le château Notre dévouement nV put rien , nous j)arli()ns à des gens qui ne nous connaissaient plus. Aj)rès les premierssuccès, la foule était devenue inunense, et ses excès ont été' imputés depuisaux seuls enfansde Marseille. Notrevie, endéIcndantlesSuisses, était plus exposée peut-être que ne favait été une heure auparavant celle des assie'geans; car souvent on se mc'prenait surnos intentions. T)eux ■Marseillais pénètrent dans 1(\"^ chambres les j)Ius reculées, ils y trouvent deux jeunes filles éplorées; le d<'sir de les sauver se fait

74 MKMOIHES

cntciidic dans leurs cœurs avant quV.Olcs leur aient denjande la vie; ils les enlèvent dans leurs bras, et le sabre à la main ils traversent lesapparleniens, les colonnades, les cours, les jardins, les volontaires irrites , la multitude amoncelée, et les portent au-delà des Tuileries pour les rendre à la vie, à leur mère, à leurs amans. Bons jeunes liommes, cette action vous honore plus que la victoire que vous avez remportée (i) !

(i) Madame Canipan, sa sœur, et leurs u^mmes de chambre furent sauvées de la même manière au lo août, mais ce ne fut pas sans avoir couru les plus grands périls. Pour donner, dès à présent, une idée de l'intérêt répandu dans les IMémoircs de madame Campan, nous en citerons le fragment qu'on va lire.

« Dans mon trouble , je crus , un moment avant l'entrée des

)) assaillans chez la reine , que ma sœur n'élait pas dans le groupe

» de femmes qui s'y trouvaient réunies. Je montai dans un enlre-

» sol où je croyais qu'elle s'était réfugiée ; \ç ne la tiouvai pas dans

» cette pièce ; je n'y vis que nos deux femmes de chambre , et l'un

» des deux éduques de la reine , homuie d'une très-haute taille et

V dune physionomie tout-à-fait martiale ; je le vis pâle et assis sur

» un lit ; je lui criai : Sauvez-vous, les valets de pied et nos gens le

» sont déjà. — Je ne le puis, me dit cet homme , je suis mort de

yy peur. — Comme il disait ces mots, j'entends une troupe d'hommes

» monter précipitamment l'escalier; ils se jettent sur lui, je le vois

» assassiner. Je cours vers l'escalier , suivie de nos femmes ; les

» assassins quittent l'éduque pour venir à moi : ces femmes se

» jettent à leurs pieds et saisissent les sabres. Le peu de largeur de

» l'escalier gênait les meurtriei-s , mais j'avais déjà senti une main

>» terrible s'enfoncer dans mon dos pour me saisir par mes vête-

5) mens, lorsqu'on cria du bas de l'escalier ; Q^iie faites-vous là-haut?

« L'horrible Marseillais qui allait me massacrer , répondit un heim?

» dont le son ne sortira jamais de ma mémoire ; l'autre voix répon-

» dit ces seuls mots : On ne tue pas les femmes.

» J'étais à genoux, mon bourreau me lâcha et me dit : Lèi^e-toi^,

DK BAKBAROrX. 7')

Dinii-jc (le quelles sensations nous fumes atlecles , lorscjue, après le bruit des j>reinières (lèeliar«^es^ on nous apporta le connnandant du bataillon blesse, couvert de sang. Ils sont tous tues j nous disait-il , ils sont tous tues/ Nous (unes partir les amis qui nous entouraient ipour rceherclier les blesses et nous les amener; nous appelâmes un cbirurgien babile pour les panser. On nous donna bientôt des nouvelles plus rassurantes. JV'erivis successivement à Marseille tous lesevenemens, et lesoirj^expediai un courrier extraordinaire, autant poiu* apprendre la victoire de la liberté' que pour rassurer les lamilles des volontaires marseillais ; car le bruit se répandait d('jà qu^il en était tombe deux cents sur le cliamp de bataille (i).

» co(/ui/ie y la iiatiun te fait grave. La giossièiclc de ces paroles ne » in'finpcclia pas tl't'prouvcr soudain un scntiiiicnt incxpriinahlc » cpii icnait prcs(pio autant à l'atnoiir de Ii vie qu'à l idce que w j'allaisrevoiiinon fdscl tout ce qui Mii-tait cher. » {Notedescdit. ) (i) Ce indinorabte événement a elé consacré de toutes les manières, et par tous les partis ; les uns l'ont leté , les autres l'ont déploré , tous ont élevé des nionumens. La Convention ordonna des fêtes et i\t prononcer des éloges funèbres. I^i Suisse vient d'élever réceniuH'iit un monument en l'honneur de ses soldats tués aux portes des Tuileries. Fidèles à notre système d'imparlialilé , nous donnerons ici , dans les Kclaircissemens liisloriques , le projet et le décret de la fête instituée par la Convention ( lettre F) ; les six discours prononcés à chaque station du cortéï;e par le piésident de \\\ Convention nationale ( lettre C ); l'Llogc funèbre des citoyens morts au lo août, par Chénier ( lettre H), et une Notice sur le monument élevé à Lucerne , à la mémoire des t^ardes-suisses qui ont suecoud)é en 179J ( lettre I ;. Le récit de la condui'te du régiment des gardes-suisses, au 10 août 179a , se trouve dans Jes Éclairciss. liistor. des Mém. deVVeber, t. II, p. Sôa, note .1. [^ote des éiltt.)

y6 MK.MOiHES

(Jepeiidanl 1(; corps législatif etail re'slé calme an milieu de cette grande commotion. Le salpêtre tonnait, les boulets passaient au-dessus de la salle, et Guadetf et Vergrùaiid , et G^/?.v(^a2/z^' présidaient successivement avec majesté TAssemblee nationale, qui rendait les plus mémorables décrets. Vergniaud quitta le fauteuil pour proposer la suspension An roi et la reunion d^une Convention, dans un rapport prépare' depuis plusieurs jours; ce qui prouva bien que le comité de défense générale avait prévu les événemens et trouvé les moyens de sauver le peuple. Ces décrets furent rendus àTunanimité, et Je roi, relégué dans la tribune du logographe, en (ut témoin ; il mangeait au moment du combat. Le soir on le logea avec toute sa famille dans les petites chambres des ci-devant Feuillans , et il s'y passa une scène qui eût fait rire si la journée n'avait pas été lamentable. Un ouvrier, en parcourant le château, avait trouvé une bourse de louis ; il cherchait le roi comme le maître de la maison pour la lui rendre. Il parvient d'appartemens en appartemens à celui qu'il occupait; la sentinelle se refuse à le laisser entrer , il se glisse pourtant , il était seul, on vit bien qu'il n'était pas à craindre, on l'écouta. Le roi, appuyé sur ses deux coudes , le regarde : Oli est monsieur Veto? disait-il. ou estmonsieur Veto?\\ l'aperçoit: ^/z/ te voilà, h.... de Veto, fai tromé dans ton château une bourse de louis ; elle t'appartient , je te V apporte. Si tu a\fais trouvé la mienne ^ tu n'en aurais pas fait autant j

UF BARBAROl X. 'JJ

h... (le f'^eto ; et il sr retira sans vouloir rien rn- Ictulrc (i).

Plusieurs olliciers et soldats suisses sV'taieiit r<*funies dans les eoniites, car la fureur nuhlique poursuivait (!eux même qui généreusement avaient remis lein-s armes. Gcnsonnc et Brissot eurent 1(» bonheur de sauver un soldat : ils e'taient au comité diplomatique, lorsque ce malheureux fuvaut la mort vint se jeter dans leurs bras. Us renferment dans luïe armoire, Gensonne lui apj)orte du pain, le soigne, et le l'ait ensuite c'vader. Ce Suisse devint gendarme, et, par le plus singulier hasard, il fut (îharg(î de garder (iensonne lors de l'arrestation des depute's. Tous les jours il lui disait de partir, il offrait dVtre son guide, il voulait mourir avec lui. Touche de sa reconnaissance, Gensonne refusa ses offres par gen(*rosite : il ne s^est pas enfui |)Our ne pas perdre ce bon Suisse. O mon cher Gensonne! tu peux mourir victime des scélérats; mais ils n<' t'enlèveront pas le sentiment de ta bonne action; ils nVffaceront point le souvenir profond de tes discours et de tes vertus, ils ne ^arracheront pas, ils n'arracheront pas à tous les proscrits, qut^hpies eiVorls qu'ils fassent pour ter- I nir leur mémoire, le suffrage universel des hommes de bien de tous les pays.

(i) C'est un devoir pour nous de laisser subsister de pareils traits dans leur insolence imbecille et grossièro , parce qu'ils peignent le t'iniatisme poliliqu»' ilonl le peuple c-t lit enivré. \utc des rdit. )

78 MLMOIIŒS

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